SAINT-LÉGER-DU-BOURG-DENIS
In Burdincio 1144, in Bordeneio 1154. Bordeniacum Odo Rigaud, capellam de Bourdnyrio, 1633, Bourdigny. Toussaint Duplessis.
Saint-Léger.
Suivant Lcmoine don Toussaint Duplessis, cette paroisse fut longtemps connue sous le nom de Saint-Lcger-de-
(i) V. p. just., LXVIII.
(2) Terre labourable.
Carvile (i). Nous n'avons rien trouvé qui put autoriser cette assertion.
En consultant la précieuse charte de Henri H, roi d'Angleterre (2), que nous aurons souvent l'occasion de citer, on trouve quelques détails curieux sur les propriétés que les religieux de Saint-Lô possédaient à Bourgdenis vers 1154 : Ils y avaient le patronage de l'église (3), un moulin avec deux portions des dîmes, qu'ils tenaient de la générosité de Simon du Bourgdenis, et différentes terres que leur avait données un certain Waspail, parmi lesquelles se trouvait un pré où Simon avait un établissement de bains (4), ainsi qu'on le voyait dans /i ne charte de Michel de Bourgdenis, et dix acres de terre dépendant d'un fief appartenant à l'évêquede Lizieux (5), et qu'ils avaient achetées de l'abbaye de Mortemer. Mais l'aveu, rendu en 1462 au roi Louis XT, nous fera connaître d'une manière plus précise quelles étaient à cette époque les droits de Saint-Lô sur la paroisse de Bourgdenis (6) :
« Item, ils ont en ladicte vi conté (de Rouen) en la paroisse de Bourdeny la présentation de la cure du dit lieu et de la chapelle Sainte-Marguerite, avec les deux pars des dismes et si ont au dit lieu de Bourdeny ung fief noble à
(i) n* vol.. p. 469.
(2) V. p. just., VIIL
(3) Nous avons trouvé aux archives la charte de donation par Guillaume Daneboui ou Dauheuf, qui accorde aux religieux de Saint-Lô le patronage de l'église. Elle est tout à fait illisible et non datée, mais nous donnons, P. jusL XXX, U reconnaissance de cette concession, accordée par Pierre de Préaux, en 1297.
(4) Pratum de halneatorio Simonis.
(5) Deam ocras terre de feodo episcopi htxnnemis. P. just., VIIL
(6) P. iust., LXIX.
court et usage auquel appartient deux hostels lun nommé la Picauderie et l'autre Lalande, avec soixante acres de terre ou environ, douze acres de prés et deux cens acres de menu bois et les pastures, les quelx bois sont à tiers et dangier quant ils les vendent et en oultre ont en icelui fief hommes et resseans tant en ladicte parroisse de Bourdeny que es mectes (i) denviron sur les quelx ils ont rentes, cens, cappons, reliefs, treizièmes, corvées et toutes autres droictures, coustumes et à noble fief appartenant avec le molin et rivière estancs et pescheries à ce appartenans. »
En 1498, les religieux déclaraient ainsi au procureur du roi les terres soumises aux dîmes qu'ils possédaient en la paroisse de Bourg-Denis : « C'est à savoir un fief noble à cour et usage nommé le fief terre et seigneurie de Bourdeny qui s'estend aux paroisses de Saint-Léger, Saint-Pierre-de- Carville et illec. En icelui fief il y a deux manoirs, l'un nommé le manoir de la Pigauderie assis en la paroisse de Saint-Léger, lequel est assis sur la rivière d'Aubette et y a patronnages dîcelles masures, terres, prés, moulins, colombier, bois, pescheries, rentes et autres redevances et l'autre manoir qui est de la paroisse de Saint-Léger, nommé le manoir de la Lande assis haut en la campagne tendant vers la paroisse du Mesnil-Enard, auquel manoir y a colombier, maisons, jardins et terres labourables et en autres choses y a deux coustuers de terres labourables avec le manoir, le tout contenant 28 a 30 acres ou environ. »
Le manoir seigneurial de la Picauderie se composait d'un logis ou maison habitable, d'écuries, granges, étables et colombier, situés dans une cour non plantée, « contenant
(i) Bornes, limites, du mot latin meta.
cinq acres ou environ, bornés d'un côté par la rivière d'Aubette, d*un bout par le chemin tendant de Darnétal à Saint- Léger-de-Bourdeny, d'autre bout la rivière d'Aubette et d'un autre côté par la seigneurie. »
Dans les baux du manoir de la Picauderie des années 1421-1452, on lit : « Retenue faite par les religieux de leur salle, de deux chambres, de la garde robe, de la chapelle, étable pour chevaux, logis pour loger leurs fains, feurre pour faire leurs lits et esternir leurs chevaux et de la moitié des pingons de coulombier. »
La rivière d'Aubette prenait naissance dans la propriété même de la Picauderie, par deux sources séparées, qui se réunissaient en une seule à peu de distance.
Les terres labourables s'étendaient le long de la rivière d'Aubette et de la sente qui allait de la Bretesque à Bourdeny.
Le moulin à moudre le blé, banal (i) pour les vassaux de la seigneurie, était situé sur la rivière d'Aubette. Il s'appelait autrefois moulin Normare et ensuite prit le nom de Moulin de la Brelique.
Le droit de pèche et de rivière, reconnu appartenir au chapitre de Saint-Lô par une sentence du bailli de Rouen, du 25 février 1488, s'étendait dans une grande longueur, depuis le carrefour où est le moulin de la Venue du Roi jusqu'au moulin à tan de Carville, et fiit une cause fréquente de- procès : En 1538, le garde du sieur Joseph-Baltazard de Langlade, chevalier, vicomte de Chaila, baron de Montauroux, seigneur de Bourdeni et autres lieux, lieutenant
(i) Par le droit de Moulin hanal^ les vassaux étaient obliges de moudre leur grain dans le moulin du seigneur, moyennant une redevance fixe. De même que s'il existait un four banal chacun devait y cuire son pain aux mêmes conditions.
général des armées du roi^ etc., vint un jour troubler, dans la jouissance de son bail, le fermier auquel était loué le droit de pêche, disant qu'à son maître seul, comme seigneur du dit lieu, appartenait la rivière qui passait dans sa seigneurie de Saint-Aubin, que le manoir de la Picauderie en relevait également et lui devait xvi livres de rente seigneuriale.
Pierre-Jules Lefort de Rochecliouart, évêque d'Évreux, au nom et comme prieur titulaire des religieux de Saint- Lô, réclama auprès de Monseigneur de La Bourdonnaie, intendant en la généralité de Rouen, en faisant valoir les titres qui leur avaient été accordés à plusieurs époques et par lesquels ils avaient été reconnus seigneurs de la paroisse et patrons de l'église, notamment la charte de Robert de Bourgdenis en 1223, par laquelle le dit sieur leur abandonnait et adjugeait la rivière avec permission d'y pêcher ou faire pêcher, etc. (i).
Une sentence du 14 février 1488, admettant ces .motifs, ordonne que les religieux jouiront désormais paisiblement de la rivière et ff de la pêcherie dycelle », dans les limites sus-désignées et qu'ils pourront « s'ils voyent que bien soit mettre l'armarie de leur église ou telles autres armaries qu'il leur plaira es verrières et autres lieux de la ditte chapelle de Sainte-Margueritte (2). »
Les religieux de Saint-Lô avaient encore possédé, sur le bord de la rivière d'Aubette, dans leur fief noble de La Picauderie, un mouHn à fouler les draps, qui fut détruit par
(i) V. p. just., XXX.
(2) Au commencement du xvii* siècle, en effet, on voyait encore, sur l'une des verrières de l'église du Mcsnil-Esnard, la représentation de l'un des anciens curés du temps ou elle était desservie par un religieux.
les Anglais au moment du siège de Rouen. L'emplacement de ce moulin fut fieffé en 1603, moyennant v livres de rente, pour y construire un autre moulin. Ils avaient aussi le droit de chasse sur toutes les terres dépendant de leur fief de la Picauderie, qui s'étendait jusque sur les paroisses de Saint-Pierre-de-Carville et de Mesnil-Esnard; mais une partie de ces terres était de mauvaise qualité et d'un faible rapport. U n'y restait plus que quelques apparences de bois, tant ils avaient été pillés et dévastés par les habitants des lieux circonvoisins, tant ils avaient été broutés et ruinés par les animaux. Aussi,, depuis cinquante ans, ces pièces de terre étaient inutiles aux religieux, lorsqu'en 133 1 ils se firent autoriser à les vendre aux enchères.
La terre de Bourg-Denis appartenait aux religieux de Saint-Lô par différentes donations qui leur avaient été faites successivement. Nous avons déjà vu figurer le nom de Michel de Bourgdenis, parmi les bienfaiteurs, nous le retrouvons encore, avec sa femme Alix, qui donnent ensemble un pré situé entre celui d'un sieur Bigot et la fontaine Barsol, pour une demi-livre de poivre de rente annuelle, payable le jour de la fête Saint-Michel, à lui ou à ses héritiers, avec xv livres de monnaie angevine pour lui, pour sa femme un vêtement garni de fourrure (pelliceam) du prix de XXII sols, s' engageant sur les Saints Évangiles, au nom de sa femme, ainsi qu'au sien, et se portant fort pour son fils Robert, trop jeune encore pour pouvoir prêter serment (i).
La copie de la charte qui nous a fourni ces renseignements, nous apprend que l'original était du xi^ siècle et
(i) K. P. just., XXX a.
scellé d'un sceau de cire verte « en quel était empreint la remembrance d'un homme armé à cheval, et à Tentour du dit sceau était écrit : Sigillum Michaelis de Bourdeny (i). »
Par une autre charte également sans date, Michel de Bourgdenis et sa femme donnent encore des prés et deux acres de terre qui se trouvaient enclavés dans la prébende des religieux et situés plus loin que la rivière (ultro aquatn)^ ainsi que les terres de dumo arhorum. Pour cette nouvelle concession, il reçut xv livres en monnaie d'Angers, son épouse Alix une génisse, et son fils Robert dix sous de reconnaissance. Tous, cette fois, jurèrent sur les Saints Évangiles de ne rien réclamer à l'avenir ni des prés, ni de la terre, que la demi-livre de poivre (2).
Une autre fois c'est Amoul, évêque de Lisieux (II4I- I 181), qui confirme au chapitre de Saint-Lô la propriété de ces diflférentes terres et entre autres celles de la Mare de Bourdenis, qu'avait achetées le prieur de Mortemer, d'un sieur Odon Baiart, par le prix de x livres et avaient été ensuite abandonnées à Saint-Lô par Michel de Bourgdenis et par son fils Robert, qui reçut, encore par reconnaissance de cette concession, un cheval d'une valeur de cent sous (3).
Déjà, par une autre charte, ce même Amoul avait reconnu que Simon de Bourgdenis, en mourant, avait abandonné les deux parts de dîmes auxquelles il avait droit, à cause de son manoir de Bourgdenis, dépendant du fief du dit Arnoul (4).
(1) V. p. just., XXX b.
(2) V. P. iust., XXX c.
(3) V. P. just., XXX.
(4) V. P. just., XXX.
De leur côté, Richard, abbé de Saînt-Ouen, et Gautier, le prieur, ainsi que tout le couvent, voulant aussi contribuer à la prospérité de Saint-Lô, donnèrent au prieur Robert et à ses chanoines, une pièce de terre qui touchait à leurs propriétés, moyennant deux sols et demi de rente, payable à la Saint-Remi, deux chapons à la nativité et quarante œufe à Pâques. La charte qui assure cette donation n'est pas datée, mais elle ne peut être postérieure à 1181, époque de la mort de l'abbé Richard (i).
Voici maintenant un certain Raoul Grognet, avec son frère Nicolas, qui, en 12 19, reconnaissent les dix sols de rente donnés par leur père pour le salut de son âme et de celle de sa femme (2).
Mathilde du Mesnildas donne aussi six sols et quatre chapons, par une charte de 1245 (3).
Dans Taveu que les religieux firent au roi en 1462, on voit qu'un sieur Roger Mustel, en son vivant bourgeois de Rouen, leur avait laissé en mourant 24 acres de terre, situées en la paroisse de Bourgdenis et de Saint-Aubin, sur la rivière, sans les obliger à aucune autre redevance qu'à prendre l'engagement de faire célébrer chaque année, en leur église, un service pour le repos de son âme (4).
Enfin, de son côté, Pierre de Préaux reconnaît, en 1297, que le patronage de Bourgdenis appartient aux religieux, s'adressant en ces termes à Guillaume de Flavacourt :
« A père ennorable en Deu monsignor Guillaume, par la grâce de Deu arcevesque de Roen, Pierres, seîngnor de
(i) F. p. just., XXX d.
(2) F. p. just, XXX f.
(3) F. p. just., XXX^.
(4) F. P. jost., LXIX.
Preaus, chevalier, saluz, ovec ce qu*il puct d'ennor et de révérence. Sire, cuni je me fusse opposé au droit do patronnage de Téglise de Saint-Ligicr-de-Bordeni, vacant par la mort de Robert dit Romont, jadis governeor d'icelle, et je i eusse présenté à vos guillaumc dit Pcstlerbe, mon clerc, et je aie depuis ccrteinnement seu et entendu en plus-ors manières que c'est le droit do prior et do covent de Saint Lou de Roen, et non pas le mien, sire, je vos faz assavoir que, por ce que je ai seu et enquis que c'est lor droit, je ai renuncié au présent que je avoie fet à la dite iglise et à l'empcechement que je i avoie et que je i povoie mestre, et lor en é donné por moi et por mes heirs lestres pendanz seclécs de mon sccl, por laquel chose, sire, je vos requier que vos le présenté des diz religieus vuiliez recevoir à la dite yglise, si c'est personne covenable, et que por cause de moi ne de mon opposition ne le lessiez. En tesmoing de ce, je e cez lestrez seelés de mon seel, donnée (s) en l'an de grâce M.CC.LXXXXVII. le jor de mescredi des cendres (i). »
De toutes ces propriétés et concessions, les religieux ne pouvaient pas toujours jouir paisiblement et sans discussion. Une contestation s'étant élevée en 1223 entre Robert de Bourgdenis et le prieur de Saint-Lô, sur les droits de chacun à la propriété de la rivière d'Aubette, que l'on disait appartenir au manoir de la Picauderic, la cause fut portée devant les abbés de Sainte-Geneviève et de Saint-Magloire, nommés arbitres pour traiter cette affaire à l'amiable, lesquels décidèrent que le dit sieur Robert renoncerait à ses prétentions de pcche ainsi qu'à toutes autres sur la rivière, dans une longueur désignée depuis l'héritage d'un certain
(i) Recueil dfs Hislorirfis des Caules, t. XXHI', p. 240. l\ P. just., XXX 1.
Hugues Pîcart, jusqu'au moulin de Richard de Normare, près Carville, sans prétendre y élever aucune construction, tandis que les religieux auraient le droit de bâtir des moulins ou tous autres édifices qu'ils jugeraient convenables et de faire de la rivière ce qu'ils voudraient. Cet accord, accepté par Robert de Bourgdenis, jurant la mainlevée sur les Saintes Espèces, fut signé et scellé du sceau des deux panies, la même année que dessus (i).
Comme le manoir de La Picauderie était assez, éloigné de l'église et qu'il était pénible pour les religieux, quand ils venaient y demeurer, de parcourir ce trajet pour aller dire la messe, Eude Rigaud autorisa le prieur à faire établir dans l'intérieur de son manoir, un oratoire où il pouvait foire célébrer les Saints Mystères sur un autel portatif, en réservant toutefois les droits paroissiaux du curé de Bourgdenis (2).
Si l'on en juge par les plaintes assez fréquentes adressées par les desservants, le bénéfice de Saint-Léger n'était pas aussi important que l'on aurait pu le penser. En 1653, Dom Sebastien Denis, curé de Tendroit, réclamait auprès du prieur et du chapitre, pour que sa pension lui fut conscn-ée, comme ancien religieux du prieuré, c< attendu, disait-îl, que le dit bénéfice serait trop modique pour y pouvoir vivre honestement en sa qualité de religieux; que autrement il serait obligé de remettre le bénéfice entre leurs mains. Sur laquelle rcqucste les dits capitulans ayant meurement délibéré et ayant égard à icelle ont unanimement consenti de continuer la pension entière de ccc livres au dit
(i) p. )ust., XXX /.
(2) r. p. just., XXX b.
sieur Denis, attendu le petit revenu du dict bénéfice et pour lui donner moyen de vivre plus honestement et lui donner courage' de travailler d'autant plus à la grande gloire de Dieu parceque toutes fois sitost qu'il fera sa résidence sur le dict bénéfice il laissera aux dicts capitulans la clef de sa maison et demeure estant au dict prieuré dans laquelle il rentrera neantmoins en cas qu'il fust débouté du dict bénéfice. »
En 1736, même réclamation de la part du curé de Bourgdenis. Celui-ci représente à Monseigneur l'évêque d'Evreux, prieur com mandataire, que la paroisse contient environ 500 communiants, qu'elle est difficile à desservir et qu'il faudrait un vicaire, mais que les paroissiens sont trop pauvres pour le payer et le revenu de la paroisse tellement minime que Messieurs de Saint-Lô ont la générosité d'y ajouter L livres pour l'aider à vivre. En conséquence, il supplie Monseigneur d'Evreux de vouloir bien, de son côté, faire quelque chose. Monseigneur répondit à cette humble supplique par un ordre à son fermier de La Picauderie de remettre aussi par an au curé une somme de lx livres, pour être employée au bien de la paroisse, ainsi qu'il le jugerait le plus convenable.
Pendant les xiv* et xv* siècles, l'usage s'était généralement répandu, sans doute à cause de la valeur très variable du numéraire, de louer les terres moyennant une redevance en grains. Cette observation est applicable aux fermes appartenant à Saint-Lô, dans la paroisse de Saint-Léger-du- Bourg-Denis.
Le blé que les locataires de c^ fermes devaient fournir par leurs baux était destiné à la nourriture des religieux et des curés de Saint-Lô et de Saint- Jean, et toujours il passait
en franchise sans payer de droits à Tentréc de Rouen. En 1735, cependant, les mesureurs voulurent réclamer un droit, et, sur le refus du fermier qui l'apportait, ils saisirent le blé. Mais les dits mesureurs, appelés devant le procureur général, furent déboutés de leurs prétentions, et, pour éviter toute difficulté à l'avenir, il fut arrêté que le fermier, chaque fois quHl apporterait le blé désigné dans son bail, aurait soin de se munir d'un billet du procureur de Saint- Lô, attestant que ce blé devait servir à la subsistance des religieux du prieuré et que cette formalité suffirait pour assurer la franchise en cas de contestation. Par ce moyen, tout alla bien pendant quelques années; mais en 1742, au mois de février, le mesureur ordinaire ayant été changé, son successeur, homtne hardy et turbulent, sans égard pour la signature du procureur de Saint-Lô, arrêta le blé et contraignit le premier à paraître devant le lieutenant de police, lequel jugea en faveur des mesureurs et condamna les religieux à payer les droits et les frais de saisie, se montant à IX livres, ce qu'ils furent obligés de faire malgré une charte authentique de Charles Vin, datée de 1485, et confirmant ces privilèges anciens de franchise.
Plus tard une partie des revenus de la Picauderie se payait en argent. On trouve dans la déclaration de 1577 : « Les fermiers du dict lieu doibvent par chascun an la somme de trois cents quatrevingt dix livres tz en argent au quatres termes de l'an à Rouen accoustumés; egallement trente livres de heure, six mines de bled fournient trente cares de foin bon loyal et marchand deubz cents gerbes de bled, six mines d'avoyne, deubz mines d'orge, vingt cinq livres de lin, deubz poinssons de sidre ou péré selon la saison douze chappons, deubz centz de feurre d'orge et deubz porcs gras
ou pour la valleur diceulz la somme de vingtz livres tz au choix de mon dict seigneur, le tout par chascun an rendu et livré au dict prieuré de Saint-rLô à leurs despends pour ceci en argent (i) IIIcc. IIHxx. X 1. »
En 1601, les rentes et droits sieur taux, que les religieux avaient à recevoir sur leur seigneurie de la Picauderie, étaient alloués par bail à Pierre Aubri, moyennant 130 1. et 12 chapons.
En 1645, les aveux du fief de la Picauderie, situé sur les paroisses de Saint-Léger-de-Bourgdenis et de Saint-Pîerrede-Carville, se montaient {i 134 livres. Le rôle des jugements, rendus aux pieds de la seigneurie à cette époque, constate 29 récalcitrants qui tous furent condamnés à payer une amende de 18 sous i denier. En 1644 il y en avait eu 34 de punis.
Dans les lots faits avec l'abbé de Gordes, prieur commendataire, en 1647, ces mêmes rentes seigneuriales sont estimées à loi livres 4 deniers et le revenu total de la Picauderie à 617 livres 12 deniers (2).
La ferme de La Lande avait été donnée, en 12 12, au couvent de Saint-Lô par un sieur Guillaume Le Clerc (3). Les principaux renseignements que nous ayons sur cette propriété nous sont fournis par la déclaration faite par les chanoines réguliers pour satisfaire aux demandes du roi de 1750 à 1732.
« Le franc manoir de La Lande, situé dans la paroisse de S. Léger de Bourdeny, consistant en maison, masure, pressoir, granges et autres bâtiments, cinquante-cinq acres de
(i) V. Les diverses déclarations. P. just., LXXXV-LXXXVI.
(2) y. à l'article de Simianncs de Gordes, trenîc-unièmc prieur, année 1647.
(0 V. P. just., XXXXII.
terre ou environ et une cote en pâturages, le tout affermé avec les deux tiers des grosses dixmes de la paroisse du Mesnil-Enard pour le prix de 994 livres, avec soummission d'entretenir le chancel de l'église du Mesnil-Esnard de toutes sortes de réparations ; de faire employer un cent de longues gerbées par an sur la ferme, de fournir 20 mines de bled et 4 boisseaux de pois blancs par an aux curés de Saint-Lô et de Saint-Jean et 20 mines de bled au prieur de Saint-Lô, toutes ces soummissions estimées à 263 livres par an, en tout 1,26 r livres. »
Le 15 mai 141 S > les religieux obtinrent une sentence qui déboutait un sieur Germain de Dreux, leur voisin, de la prétention qu'il soutenait d'avoir le droit de couper le bois nécessaire pour se chauffer, dans la forêt de La Lande, sur laquelle les dits religieux soutenaient qu'il n'avait aucun droit ni seigneurie. Cet arrêt fut signifié à Germain de Dreux et à sa femme, en leur manoir du Mesnil-Esnard, le même jour que dessus ; il avait été rendu par Messire Hector de Chartres, chambellan du roi et son maître des eaux et forêts.
Dans l'accord fait, en 1647, avec le prieur de Gordes, le revenu de la ferme de La Lande est porté à 1,040 livres; il était loué, par bail, en 1692, pour le prix de 200 livres et 120 mines de blé.
Le dernier bail du temporel du prieuré, passé en 1788, porte à 3,300 livres le prix total du revenu des propriétés de Bourg-Denis (i).
Selon l'aveu de 1462, que nous avons cité plus haut, les religieux avaient le droit de présentation à la chapelle de
(0 V. les diverses déclarations. P. just., LXXXV-LXXXVI.
Sainte-Marguerite, située sur la paroisse de Bourg-Denis. Nous en avons trouvé la preuve dans une provision accordée, en 1653, ^ ^^^ Dutac, chanoine régulier de Saint-Lô, sur la présentation du père Lescalopier, prieur du môme monastère. Mais l'usage de cette chapelle^ bien qu'érigée en bénéfice, devait rester commun entre le chapelain et le curé qui en conservait la clef au presbytère. Cette communauté, pénible pour les deux concurrents, devenait une cause permanente de brouille.
Un jour entre autres, dom Dutac, en venant dire sa messe, ne trouva plus à sa place le missel dont il avait rhabitude de se servir; le curé, Gilles Thierry, l'avait emporté chez lui. A son tour le religieux s'empara de la clef de la, chapelle et la garda malicieusement entre ses mains.
De là procès, et la Cour, après avoir pris connaissance de l'affaire, condamna Dutac à rendre la clef de la chapelle Sainte-Marguerite, faute de quoi le curé de la paroisse serait autorisé à en commander une autre qui serait faite aux frais du chapelain religieux.
La cause de cette contestation venait sans doute de ce que, à cette époque, dom Dutac n'était pas encore pourvu légalement de son bénéfice. Nous avons trouvé, en effet, que, parmi les provisions données en cour de Rome, celle de Dutac n'avait été délivrée qu'en l'année 1653, tandis que la sentence de la Cour est datée de 1637.
Ce bénéfice fut perdu pour le prieuré de Saint-Lô à une époque qui nous est inconnue. Il n'existait plus déjà lorsque le chanoine Avice écrivait, vers 1636, ^on état des bénéfices dépendant du prieuré de Saint-Lô (i), où il dit, en parlant
(i) V. p. just., LXXXVl.
de la chapelle Sainte-Marguerite : ft Quant au revenu il était négatif, attendu qu'il était occupé et détenu par une personne puissante. » En effet, par une coïncidence dont nous n'avons pas retrouvé l'origine, les pouillés de 1704 et 1738 mettent cette chapelle à la collation de l'archevêque de Rouen.
Suivant Eude Rigaud, la paroisse de Bourg-Denis renfermait 33 feux et rapportait 15 livres au desservant. Du temps de Raoul Roussel, la cure valait 20 livres. Elle faisait autrefois partie du doyenné de Périers, bailliage de Rouen. Cest aujourd'hui un village de 900 habitants environ, canton de Darnétal, arrondissement de Rouen.
Si on parcourt quatre à cinq kilomètres sur la route qui de Rouen conduit à Fleùry-sur-Andelle, on aperçoit à gauche une grande porte à plein cintre en pierres de taille, renforcée de contreforts et flanquée d'une petite poterne destinée au passage des piétons; c'est l'entrée de l'ancienne seigneurie de la Picauderie; dans une vaste cour on voit, d'un côté, les bâtiments ruraux : granges, étables, écuries, pressoir, tous également en pierre, à portes arrondies en anse de panier; de l'autre est l'ancien manoir, dont une grande partie a disparu. C'est une construction en briques avec chaînes de pierre, dont l'un des angles, vers l'est, s'arrondit en tourelle. Son architecture semble accuser les premières années du xviii* siècle. On voit encore l'ancienne salle réservée aux moines, et au premier étage la chapelle dont les fenêtres cintrées accusent assez la destination, bien que des meurtrières, percées dans l'épaisseur de la muraille et s'élargissant à l'intérieur, donneraient à cette partie de l'édifice un aspect de défense militaire, si la voûte, formée de panneaux de merrain avec couvrejoints peints d'orne-
ments au poncif et de mascarons, pouvait laisser quelque doute à cet égard.
Mais que tout cela est abandonné, vermoulu, délabré. On voit que depuis longues années les religieux ont quitté ce lieu de prières.
L'ancienne cour a été plantée de pommiers; la rivière qui passait tout près de l'habitation a été détournée, l'éung est comblé, le moulin détruit, la seigneurie de la Picauderie n'existe plus qu'en souvenir; son nom même paraît aujourd'hui oublié, et lorsque l'on quitte cqs lieux jadis célèbres, on ressent au cœur cette tristesse que Ton éprouve toujours à la vue d'une vaste propriété arrachée par Tinjustice et par la force brutale à ses anciens et légitimes propriétaires.