‹ Histoire du prince de BismarckChapitre 10 sur 28 · Voir l'Empereur Guillaume ci son règne, pp. 129 et suiv · texte numérisé non relu

Voir l'Empereur Guillaume ci son règne, pp. 129 et suiv

8 avril fut signé ainsi le traité d'alliance olTensive et défensive entre l'Italie et la Prusse. Ce traité ne parlait plus des Duchés de l'Elbe, qui avaient étéjusque-là le prétexte du conflit avec l'Autriche ; il liait étroitement la cause allemande à la cause italienne ; il faisait des cas de guerre de la suprématie de la Prusse en Allemagne et de la revendication de la Vénétie par le cabinet de Florence ; il obligeait les contractants à se porter secours pour la réalisation de ce double but et stipulait que la Prusse obtiendrait eu Allemagne l'équivalent de l'agrandissement que l'Italie acquerrait par l'annexion des provinces vénitiennes de rAutriche. Le traité devait durer trois mois à partir du jour do la signature, et il expirerait dans le cas où dans ce laps de temps, la guerre n'aurait pas été déclarée. Les Italiens auraient voulu obtenir aussi la cession du Trentin. M. de Bismai'ck refusa, en se fondant sur ce que cette province faisait partie de la Confédération Germanique, dont il ne pouvait laisser entamer le territoire sans une nécessité absolue; et il consola les plénipotentiaires italiens en les engageant à laisser faire les événements, qui peut-être leur procureraient cette conquête.

La conclusion du traité avec l'Italie n'avait pas beaucoup avancé les affaires de M. de Bismarck et du parti de la guerre à la cour même. Les plus proches parents du roi étaient absolument opposés à une guerre avec l'Autriche, et même l'opinion publique dans la capitale comme en province se prononça avec unanimité contre cette éventualité. Des réunions tenues sous la direction des chefs du parti libéral condamnaient d'avance la guerre comme n'étant pas justifiée et déclaraient que la politique de M. de Bismarck empêchait seule un règlement pacifique de la question des Duchés. De sou côté, le cabinet de Vienne avait, le 16 mars, dénoncé aux

2i6 HISTOIRE DU PRINCE DR BISMARCK.

États allemands les mesures belliqueuses et anti-fédérales de la Prusse, qui faisait des armements et menaçait ses voisins. Le cabinet de Berlin finitpar avouer ces armements, qu'il avait d'abord niés et qu'il justifiait maintenant par les agissements analogues de rAutriche. Il se disait menacé par cette puissance dans sa position européenne etallemande; et, comme la constitution actuelle de la Confédération ne lui assurait aucune garantie contre ce danger, il se déclarait obligé d'en chercher une dans une réforme fédérale conformée ses intérêts. Enfin, il désirait savoir quel secours il aurait à attendre de ses confédérés dans le cas oti la Prusse serait attaquée par l'Autriche ou se verrait obligée de faire la guerre à cette puissance. Les réponses des cabinets allemands étant évasives, M. de Bismarck, le 9 avril, au lendemain de son entente avec l'Italie, posa à la diète de Francfort directement la question de la réforme fédérale. Il ne dit pas encore le dernier mot de son programme, qui était l'exclusion de l'Autriche ; en revanche, il annonce qu'il y aura un parlement issu du suffrage universel, et il demande que la diète fixe la date de la réunion de cette assemblée élective; sinon, il considérera sa proposition comme repoussée.

A ce moment môme, un nouvel échange de récriminations eut lieu entre Vienne et Berlin : il en est toujours ainsi entre des puissances à la veille de se battre. Le cabinet de Vienne^ 80US ce rapport, avait la partie belle, et il l'aurait gagnée, si les raisons et le droit formel pouvaient jamais résoudre des questions de rivalité entre deux adversaires bien armés. Le comte de Mensdorff, en effet, énumérait la longue série d'actes par lesquels le cabinet de Berlin avait démontré d'une manière irréfragable son intention de faire la guerre à l'Autriche : les projets d annexion des Duchés, la note com-

minatoire du 26 janvier, les préparatifs de mobilisation, les propos belliqueux du comte de Bismarck, enfm les négociations avec Florence. 11 concluait que la Prusse devait désarmer, l'empereur d'Autriche n'ayant pas l'intention d'engager une guene contre sa voisine. M. de Bismarck, répondant à cette note, passe sous silence tous les griefs qu'on élève contre lui ; il se borne à dire que, l'Autriche ayant la première ordonné des concentrations de troupes, c'était à elle à commencer à rapporter ces mesures. Contre toute attente et au grand désappointement du ministre prussien, le cabinet de Vienne réplique le 18 avril que l'empereur François-Joseph était prêt à déférer au désir de la Prusse, si celle-ci voulait s'engager à suivre cet exemple dans les vingt-quatre heures. Le roi Guillaume fit répondre aussitôt qu'il acceptait la proposition autrichienne : les influences de ses parents, les manifestations unanimes de ses sujets l'y déterminèrent. Son ministre avait le souci des engagements pris envers Tltalie, dont la défiance était toujours en éveil : aussi, tout en obéissant aux ordres du roi, il fit savoir au gouvernement italien que les ordres de désarmement seraient exécutés avec le plus de lenteur possible.

Le cabinet de Vienne commit alors une faute, qui tira M. de Bismarck d'embarras. Il répondit que l'Autriche était prête à effectuer son désarmement à partir du 27, mais seulement sur la frontière du nord; en revanche, il ne saurait s'empêcher d'opérer des dislocations sur sa frontière du sud, menacée par des concentrations de troupes italiennes. Ce dernier fait, nié à tort par la Prusse, était parfaitement exact. Seulement les mesures italiennes étaient encore tellement " insignifiantes à ce moment que l'Autriche auraitpu faire sem- , blantde les ignorer sans danger, oumêmeyrépondre sans s'en i'

expliquer à Berlin. Le comte de Bismarck ne demandait qu'un prétexte pour suspendre les mesures de désarmement ordonnées par le roi : l'Autriche le lui fournissait. Après la signature du traité du 8 avril, nier que l'Italie ne méditait aucune attaque contre l'Autriche, c'était certes un acte de hardiesse de la part du ministre prussien. Sommé de désarmer au sud comme au nord, le cabinet de Vienne refusa.

Aussitôt l'Italie s'alarme, craignant d'être attaquée par l'Autriche. Le cabinet de Berlin, ou, pour mieux dire, le roi Guillaume, ne se tenait pas pour engagé à défendre son alliée contre cette agression. Le comte de Bismarck n'était pas de cet avis; il avait même promis de faire de ce point, le cas échéant, une question de cabinet. Mais la retraite du ministre prussienne pouvait sauver l'Italie de ce mauvais pas. Raison de plus pour le cabinet de Florence de faire valoir, à Berlin, sa loyauté envers la Prusse, qui hésitait et se dérobait, alors que, tenté parle cabinet de Vienne qui lui faisait offrir la Vénétie à la condition de rester neutre, le roi Victor-Emmanuel et le général La Marmora avaient repoussé cette offre. Le cabinet de Florence tenait à son traité avec la Prusse et voulait que son alliée l'exécutât avec la même correction.

L'Autriche, ainsi que nous venons de le dire, refusa de désarmer du côté de l'Italie, qui d'ailleurs, après quelques mesures insignifiantes, commença à se préparer ostensiblement à la guerre. Au point de vue du droit strict, le cabinet de Vienne avait le beau rôle. Il pouvait affirmer, le 4 mai, qu'après ses assurances solennelles à Berlin et à Francfort, personne ne pouvait lui attribuer des projets d'agression ni en Allemagne ni en Italie. Il pouvait exprimer son étonnement de ce que la Prusse, puissance confédérée, trouvât à redire à ce que l'Autriche prît des mesures de précaution contre

CONFLIT AU DEDANS, GUERRE AU DEHORS. 2i9

ritalie menaçant le territoire fédéral, et accomplit ainsi ses devoirs envers TAUemagne et la Confédération. Que pouvaient ces raisonnements contre un adversaire qui, décidé à évincer TAutriche de TAllemagne et estimant le moment venu pour frapper le coup décisif, avait résolu de couper la retraite aux partisans de quelque compromis, qui, à bref délai, aurait amené une nouvelle rupture et obligé la Prusse de faire la guerre dans des conditions peut-être moins favorables? C'est sous ce point de vue qu'il convient d'envisager les actes du comte de Bismarck dans la période dont on va lire le récit.

La question des armements devant la diète de Francfort.— L* Autriche dénoncée comme agresseur. — M. de Bismarck représente la Prusse comme la victime qui se défend. — Conflagration des deux grandes puissances dans les Duchés. — Le roi de Prusse est persuadé que TAulriche viole la convention de Gastein. — L'empereur Napoléon propose des conférences à Paris. — L'Empereur et l'Italie voudraient laisser expirer le traité avec la Prusse. — La Prusse accepte les conférences que les réserves de l'Autriche font échouer. — L'Autriche fournit un prétexte de guerre. — Les troupes autrichiennes obligées d'évacuer le Holstein. — Projet prussien de réforme fédérale, lequel exclut l'Autriche de rAlleinagne. — La diète vote la motion autrichienne de mobilisation. — La Prusse déclare la Confédération dissoute. — Les chambres prussiennes ne sont pas consultées.

— Le conflit constitutionnel continue. — Opposition systématique des libéraux. — Manifestations publiques contre la guerre. — M. de Bismarck veut faire appel au pays. — Les chambres dissoutes.

— Revirement de l'opinion. — M. de Bismarck triomphe avant la §^aerre. — Défiances des chancelleries européennes.

Yoilà où Ton en était pour la question du désarmement, lorsque la diète en fut saisie le 9 mai par le gouvernement

saxon. On a vu plus haut que le cabinet de Berlin avait sondé les États secondaires sui* leurs intentions en cas de guerre entre la Prusse et rAutriche. Ces États avaient répondu très correctement que le pacte fédéral défendait toute guerre entre confédérés, qu'il les obligeait, au contraire, à soumettre leurs griefs à l'arbitrage de la diète. Ils avaient ajouté que si, contrairement à leurs espérances, la guerre venait à éclater, ils se tourneraient contre Tagresseur. Les deux adversaires continuant leurs préparatifs militaires et la guerre semblant imminente, la diète adopta, le 19 mai, une motion tendant à enjoindre à tous les gouvernements qui avaient fait de pareils préparatifs à rapporter ces mesures -M. de Bismarck fit répondre qu'il ferait prochainement connaître les conditions auxquelles la Prusse consentirait à désarmer. Mais dès à présent il indiquait comme moyen certain d'apaisement la prise en considération par la diète de la motion prussienne relative à la convocation d'un Parlement national.

Gomme on le voit, la situation se compliquait de plus en plus. La diète se trouvait en présence de trois problèmes, habilement noués par le comte de Bismarck : la question des Duchés, la réforme fédérale et le désarmement. Do plus il ne faut pas perdre de vue qu'à la date du 23 mai, alors que la Prusse donnait à la diète la réponse qu'on vient de lire, le traité d'alliance avec l'Italie n'avait plus que six semaines à courir et que M. de Bismarck avait intérêt à hâter le dénouement, sous peine de perdre les fruits de cette alliance, sans laquelle certainement le roi Guillaume ne consentirait pas à déclarer la guerre à l'Autriche.

Cependant TAutriche, contre qui la Prusse et l'Italie s'étaient liguées en vue de la réduire par leurs armées,

CONFLIT AU DEDANS, GUERRE AU DEHORS. 22i

se voit tout d*uD coup transformée en agresseur : elle est mise sur la sellette devant l'Europe . Le général La Marmora, par une dépèche du 20 mai, l'accuse de méditer une agression contre l'Italie. Le 1'^ juin les deux adversaires allemands viennent s'expliquer devant la diète de Francfort. L'Autriche y raconte ses déboires : c'étaient au fond ses erreurs et ses fautes qu'elle confessait devant cette assemblée avec laquelle elle avait naguère rompu en visière afin de complaire à la Prusse. On a entrepris, dit-elle, la guerre de Danemarck au nom des droits de l'Allemagne, et la Prusse projette d'en faire un moyen d'accroissement de sa propre puissance, et elle n'a pas craint, à cette fin, de faire appel au concours de l'Italie! L'Autriche, menacée de deux côtés, a dû prendre des mesures de défense, qu'elle rapportera du côté de la Prusse, dès qu'elle aura reçu Tassurance formelle qu'elle n'est menacée d'une agression ni sur son propre territoire, ni dans le Holstein ni sur le territoire de ses confédérés. Quant aux mesures prises contre l'Italie, l'Autriche, en les adoptant, a rempli un devoir envers la Confédération, menacée par les armements italiens.

Le plénipotentiaire prussien répond en retournant les mêmes accusations contre l'Autriche. M. de Bismarck, qui s'est engagé envers l'Italie à déclarer la guerre à l'Autriche, u'en persiste pas moins à affirmer que c'est la Prusse qui est la victime. Il a trouvé aussi un nouveau sujet de conflit : ce n'est plus la question des Duchés, ce senties armements de l'Autriche et de la Saxe. Il demande aide et secours à la diète ; et si celle-ci ne les lui accorde pas, il verra là une preuve que l'institution fédérale ne vaut plus rien. Une fois de plus, il garde le silence sur l'alliance italienne, qu'on lui reproche et qu'il n'ose avouer devant des plénipotentiaires dont il

222 HISTOIRE DU PKINCE DE DI3MARGK.

avait autrefois dénoncé les sentiments plus dynastiques que patriotiques.

La question des Duchés, quoi qu'en dit M. de Bismarck, n*en devint pas moins la cause directe de la conflagration. Le cabinet de Vienne, pris dans les filets dont il avait luimême noué les mailles de concert avec la Prusse, ne trouvait plus pour en sortir que des moyens aussi incorrects que ceux de son adversaire. Après avoir prêté la main à M. de Bismarck pour dessaisir la diète fédérale, comment F Autriche pouvait-elle tout d'un coup invoquer Tintervention de cette assemblée? Après s'être engagée ensuite àGastein à ne pas faire acte de gouvernement dans le Holstein sans l'assentiment de la Prusse, comment pouvait-elie maintenant concevoir le projet de convoquer les États du Holstein pour leur soumettre la question de succession? Il était bien tard pour dire qu'il fallait donner à la diète ce qui lui appartenait, du moment qu'elle lui avait enlevé son droit pour le livrer à la Prusse. Aussi M. de Bismarck eut-il soin de lui rappeler les engagements pris et de déclarer que la Prusse tenait à ses droits, qu'elle reconnaissait ceux de l'Autriche et qu'elle était prête à négocier avec elle pour se les faire céder à eUemême ; par la même occasion, ajouta le ministre prussien, on pourrait traiter aussi de la réforme fédérale. Ttel était l'état des rapports des deux puissances au moment oîi le cabinet de Vienne vint annoncer à la diète, c'est-à-dire devant un tribunal qu'il avait déclaré autrefois incompétent, qu'il allait convoquer l'assemblée des États du Holstein pour entendre son avis sur la question de succession. Cet acte, comme on va levoir, servait les plans de M. de Bismarck, qui n'eut pas de peine dès lors à persuader au roi que l'Autriche violait la convention de Gastein. D s'empressa d'ailleurs de

i«lilplpliJil.ll-

protester contre celte violation et d'accuser une fois de plus l'Autriche de vouloir la guerre à tout prix. Ce n'était pas exact au fond; mais, aux yeux du grand public, cela avait l'apparence de la vérité.

C'est que sur ces entrefaites les cabinets européens, la France notamment, étaient intervenus en vue de prévenir la guerre qui paraissait imminente. Il s'agissait de convoquer les États intéressés ainsi que les autres grandes puissances à des conférences oîi seraient débattues et réglées les différentes questions pendantes. L'idée première de ce congrès venait de l'empereur Napoléon, qui n'avait pas rencontré à Berlin les dispositions favorables à un arrangement spécial entre la France et la Prusse. Il y avait cependant compté en retour de ses procédés amicaux et de ses complaisances nombreuses, grâce auxquelles le cabinet de Berlin avait pu échapper, depuis dix ans, à bien des embarras et inaugurer sa politique d'action en Allemagne. Du moment qu'il devait abandonner l'espoir de s'entendre avec la Prusse sur le remaniement de la carte européenne, il lui semblait plus utile, dans rintérèt de son influence, de se replacer, avec l'Angleterre et la Russie, sur le terrain des traités de 1815 et de ne permettre aucune modification de ces traités sans l'assentiment de toutes les puissances qui les avaient signés. En projetant un congrès, il était guidé par l'arrière-pensée que, les délibérations de cet aréopage devant traîner en longueur, on atteindrait le 8 juillet, terme d'expiration du traité prussoitalien. Si la guerre n*était pas déclarée à cette époque, l'Empereur se trouverait dégagé des obligations qui résultai ent de son intervention morale dans ce traité, et il reprendrait toute sa liberté d'action. Une pensée analogue déterminait aussi le cabinet de Florence à accueillir avec faveur le projet

de congrès : le traité venant à expirer, le gouvernement italien, n'étant plus lié envers la Prusse, pourrait accepter roffre autrichienne de la cession de Venise en retour de la neutralité de lltalie dans la guerre entre l'Autriche et la Prusse. D'accord avec les deux autres cabinets neutres, le cabinet français invita le 28 mai les différentes puissances à des conférences à Paris, dans le but de résoudre diplomatiquement les questions des Duchés de TEIbe, du différend italien et de la réforme fédérale allemande (1).

L'idée du congrès ne souriait pas beaucoup au comte de Bismarck, qui devinait, s'il ne les connaissait pas positivement, les arrière-pensées de l'Empereur : il se méfiait du tapis vert sur lequel des questions, où l'ambition d'une puissance est en jeu, risquent facilement d'échouer. Il redoutait aussi la condescendance de son maître, qui, circonvenu par des influences pacifiques, pourrait consentir à faire à l'Europe les concessions que son amour-propre lui défendait de faire à l'Autriche. D'autre part, il craignait d'assumer la responsabilité de refuser le congrès et, partant, le rôle de perturbateur de la paix générale. Il s empressa donc d'accepter l'invitation de l'Empereur. La diète germanique, conviée également, n'accepta qu'avec la réserve que les affaires allemandes seraient supprimées du programme des délibérations. Mais l'obstacle principal vint de rAutriche. Plus préoccupé de son bon droit que de ce que commandait la prudence politique, le cabinet de Vienne répondit le 1" juin qu'il ne prendrait part au congrès qu'à condition qu'en fût exclue toute combinaison tendant à procurer à l'un des Etats participants soit un accroissement territorial, soit un

1. Voir aussi l'Empereur Guillaume, pp. 152 à 156, (S, de l'A.)

Page 1