Voir V Empereur Guillaume ^ pp. U5 à
leiu, la cause de la paix triompha, ainsi que nous venons de le dire, grâce à la volonté des deux souverains. Ils y signèrent le 14 août une convention aux termes de laquelle leur domination dans les Duchés était partagée de manière que la Prusse occuperait et administrerait le Schleswig, tandis que le Holstein serait placé sous Tadministration de l'Autriche, sans préjudice de leur droit de possession collective sur les deux Duchés. L'empereur d'Autriche cédait, moyennant indemnité pécuniaire, le duché de Lauenbourg au roi de Prusse.
En ajournant ainsi le conflit, le cabinet de Vienne faussait compagnie à sa majorité delà diète de Francfort, dontilavait, depuis la conclusion de la paix avec le Danemarck, stimulé de nouveau l'opposition contre la Prusse. M. de Bismarck, en signant à contre-cœur la convention de Gastein, pouvait trouver une consolation dans cette pensée que TAutriche avait commis une faute. Au surplus il n'avait pas trop à se plaindre de la situation nouvejle : la Prusse, presque limitrophe des Duchés, y occupait une position plus solide que l'Autriche. Au reste il ne considérait la convention que comme un provisoire, « un replâtrage de la crevasse »^ comme il écrivait à sa femme.
Préoccupations iiiternationales. — M. de Bismarck a les yeux fixés sur Paris. — L'empereur iNapoléon use de bons procédés. — Le cabinet de Berlin, en 1863, accepte le congrès. — L'Empereur et M. de Bismarck ennemis des traités de 1815. — L'Empereur pousse la Prusse à l'annexion des Duchés. — La presse française est pour l'alliance prussienne. — M. de Bismarck à Biarritz. — L'Empereur consent k
la neutralité et à TalliaDce prusso-italienne. — L'Empereur avait le droit de demander des compensations. — Le comte de Bismarck recherche des alliances étrangères.— Rapprochement avec Tltalie. — Répugnances de lacour de Berlin. — Ouvertures en vue d'une alliance. — Le contlit s'aggrave en Allemagne. — La question des Duchés pleine de contradictions. — Conflits dans les Duchés. — Grand conseil à Berlin. — Le parti de Jà guerre l'emporte. — Traité d'alliance avec l'Italie. — MéQances des Italiens. — La cour de Berlin toujours flottante. — Le cabinet de Vienne dénonce les armements de la Prusse. — Le cabinet de Berlin pose la question de la réforme fédérale. — Nouvel échange de récriminations entre Berlin et Vienne. — Le cabinet de Vienne refuse de désarmer du côté de l'Italie. — Le cabinet de Florence repousse les offres de l'Autriche. — Le droit strict est du côté de l'Autriche.
Il ne serait pas tout à fait exact de dire que des considérations d'ordre international n'avaient pas eu leur part dans la résolution qu'avait prise le roi Guillaume à Gastein d'éviter une rupture définitive avec l'Autriche. M. de Bismarck necraignait point que la Russie préparât des obstacles à la Prusse, dont la politique visait l'Autriche ; il nMgnorait pas que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait juré de ne pas oublier la conduite de cette puissance pendant la guerre d'Orient. Le ministre prussien, on l'a vu plus haut, avait personnellement laissé les meilleurs souvenirs à Saint-Pétersbourg et les liens qu'il avait commencé à nouer à ce moment entre les deux cours, il les avait resserrés lors de l'insurrection de Pologne. La cour de Russie s'en montrait maintenant reconnaissante : elle avait rompu avec sa politique traditionnelle à l'égard du Danemarck, pour appuyer plus ou moins directement la politique prussienne et allemande dans la question des Duchés.
Le cabinet anglais avait été moins accommodant dans la même question et, s'il n'avait dépendu que de lui, les choses
"^^mm
ne se seraient pas passées au gré de M. de Bismarck. Mais l'Angleterre ne s'était pas souciée d'agir seule, et Tempereur Napoléon avait refusé son concours à toute proposition de secourir militairement leDanemarck.La clef de la situation, au point de vue des intérêts prussiens, était donc à Paris, et c'est sur ce point que M. de Bismarck ne cessait de fixer les yeux.
Nous avons raconté, dans un chapitre précédent, les premières rencontres de Napoléon III avec M. de Bismarck en même temps que leurs rappof'ts politiques : le ministre prussien s'attachant à vaincre les préventions de sa cour contre une entente avec le souverain français, celui-ci venant à son aide en usant de bons procédés envers la Prusse toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Depuis son ambassade de Paris en 1862, M. de Bismarck était allé tous les ans à Paris, et à Biarritz pendant que l'Empereur y résidait, et ces déplacements indiquent que le chef du ministère prussien venait, sinon solliciter l'alliance de l'Empereur, en tout cas l'entretenir dans ses bonnes dispositions pour la Prusse. Ce désir de bonne entente était partagé par VEmpereur ; pour ses projets relativement à l'Italie et au remaniement de la carte d'Europe, aucune puissance ne pouvait lui être plus utile que la Prusse, et aucun homme d'État ne l'avait mieux compris que M. de Bismarck. Aussi, dès les premières ouvertures que fit l'Empereur en 1863 en vue de la réunion d'un congrès européen, le cabinet de Berlin fut le plus prévenant, le plus empressé à faire réussir ce projet, qui flattait l'amour-propre et pouvait servir les intérêts de l'Empereur. A la mort du roi de Danemarck, M. de Bismarck maintenait l'acceptation déjà notifiée du congrès en se déclarant prêt à lui soumettre la question des Duchés. Le refus
de rAngleterre fit échouer finalement la combinaison impériale. M. de Bismarck avait donné, à la même époque, une preuve éclatante de son désir d'entente avec le cabinet des Tuileries ; il avait vaincu la résistance des États allemands, alliés de rAutriche et récalcitrants au traité de commerce conclu en 1862 entre la Prusse et la France. Les traités des États du Zollverein étant sur le point d'expirer, le cabinet de Berlin avait déclaré qu'il ne les renouvellerait que sur la base de son traité de commerce avec la France; obligés par leurs intérêts économiques de rester membres de cette grande association douanière, les États opposants avaient cédé. Le rapprochement de la Prusse avec la France était ainsi devenu visible. Peut-être les cabinets le croyaientils plus intime qu'il ne l'était en réalité ; mais M. de Bismarck ne pouvait que se réjouir de cette impression ; car elle servait sa politique dans la question des Duchés, ne fût-ce que pour mieux entraîner dans l'action l'Autriche qui devait redouter que, à son défaut, M. de Bismarck ne trouvât un allié à Paris.
Le ministre prussien, qui projetait le renversement de la diète de Francfort et l'agrandissement de la Prusse, deux entreprises impliquant l'annulation des traités de 1814 et 1815, dut être rempli de joie en lisant le discours par lequel l'Empereur ouvrit la session législative de 1864. a Les traités « de 1818 ont cessé d'exister. La force des choses les a ren- « versés ou tend à les renverser presque partout. Ils ont « été brisés en Grèce, en Belgique, en France, comme sur « le Danube. L'Allemagne s'agite pour les changer... » Ce qui devait le réjouir davantage, c'était que l'Empereur conformait à ses paroles son attitude dans la question des Duchés. A la veille de la conférence de Londres, il avait for-
^l^mi^'mm^w m I J...IH
meliement promis à la Prusse de soutenir la séparation complète des Duchés, à la condition que les populations fussent consultées par un plébiscite , et d'accepter le résultat de ce vote, quand même il serait favorable à une annexion des Duchés à la Prusse; il disait même préférer cette combinaison à la formation d'un nouvel État. Due demanderait aucune compensation et se contenterait d'une entente intime avec la Prusse sur d'autres questions : il visait tout spécialement la question de Venise. Une nouvelle visite que fit M. de Bismarck en automne 1864 à Biarritz n'avait pu que le confirmer dans la conviction que l'Empereur restait fidèle à ces idées. Il ne lui avait pas échappé cependant qu'en poussant la Prusse dans la voie des agrandissements et surtout danl& celle de l'annexion des Duchés, Napoléon, outre qu'une telle politique créait des précédents dont il pouvait profiter un jour, devait se promettre de porter la division au sein de la Confédération Germanique et notamment entre l'Autriche et la Prusse en jetant cette dernière dans les bras de la France et de l'Italie. Le roi Guillaume n'était pas encore arrivé au point de se familiariser avec une telle combinaison, et c'était là probablement une des raisons qui le déterminèrent, l'année suivante, à Gastein, à se prêter à un arrangement avec l'empereur d'Autriche. Mais, en adoptant cette ligne de conduite, il contrariait les plans de l'Empereur, qui voyait une entente des deux puissances se substituer à la rupture prévue et préparée par M. de Bismarck et éloigner ainsi la réalisation de son projet d'alliance avec ritalie et la Prusse contre l'Autriche.
Cette alliance n'était pas seulement désirée aux Tuileries ; elle était préconisée dans la presse libérale de Paris, et même dans des organes importants, qui, tout en faisant opposition
à FËmpire, en approuvaient la politique extérieure. La convention de Gastein même, vivement blâmée par les chancelleries anglaise et française, eut l'approbation de ces journaux qui firent cborus avec les feuilles officieuses pour attaquer TÂutricbe. A ce point de vue, tout ce que faisait M. de Bismarck leur paraissait excellent. La fatalité géographique, disait tel journal, donnait à la Prusse pour mission d'abattre TAutriche hétérogène, à condition, il est vrai, que cette Prusse nouvelle devint Talliée de la France et aussi celle de Tltalie. Tel autre journal, très remarqué dans les chancelleries, déclare que la convention de Gastein est un grand succès pour la Prusse, que l'annexion se réalisera et que tous les intérêts européens militent en faveur de la prépondérance définitive de la Prusse en Allemagne; que Tordre établi en Allemagne par. le congrès de Vienne avait fait son temps et qu'il fallait lui en substituer un autre mieux approprié à la situation de l'Allemagne. Ce journal concluait enfin que la Prusse émancipée ne pourrait être que l'alliée de la France et de l'Angleterre. Ces manifestations de la presse parisienne ont pour l'histoire cela d'important qu'elles démontrent que l'empereur Napoléon pouvait à cette époque invoquer l'opinion publique comme un des stimulants de sa politique extérieure. M. de Bismarck eut soin d'en tirer parti.
Contrarié par la convention de Gastein, l'Empereur en témoigna de l'humeur. Il pouvait aisément dissimuler sa vraie pensée sous des arguments probants : le principe^ des nationalités, les assurances de désintéressement, le droit des peuples, ces idées fondamentales de la politique impériale, n'étaient-ils pas lésés par ce traité de partage austro-prussien? La mauvaise humeur de l'Empereur se dissipa bientôt
P9i^Vi^^«ip» ■#PW«. I' ■•■
devant les dissentiments qui se produisirent promptement entre les deux cabinets allemands, et elle ne paraissait plus à la fin d*octobre, lorsque M. de Bismarck, nommé comte à la suite du pacte de Gastein, vint de nouveau à Biarritz faire sa cour à TEmpereur.
Le ministre prussien tenait à s'assurer jusqu'à quel point il pourrait compter sur le bon vouloir du souverain français et à quelles conditions ce bon vouloir lui serait acquis. Par cette démarche il faisait ostensiblement des avances à l'Empereur : ce caractère restera imprimé au voyage de Biarritz, quels que puissent avoir été les résultats de ces entretiens à deux, qui se sont soustraits jusqu'ici à l'exacte connaissance des cabinets aussi bien que du public. Toutefois les nombreuses allusionsquelecomtedeBismarck a glissées plus tard dans ses discours, les conversations qu'il a eues à l'époque même de ces pourparlers avec des personnes de l'entourage de Biarritz et avec des hommes d'État français, peuvent fixer l'historien sur la nature d'une entrevue devenue décisive pour les événements des années suivantes. U y venait dans le but de s'expliquer sur ses projets futurs en Allemagne, d^annoncer Bon intention de s'allier avec l'Italie et d'acquérir la certitude que l'Empereur approuvait cette alliance, destinée, en enlevant la Vénétie à l'Autriche, à réaliser un projet qui tenait à l'Empereur à cœur et pour lequel il lui était interdit de réclamer le sang et l'or de la France. U devait, à cette fin, s'attacher à démontrer les bienfaits d'une alliance pa« cifique entre la France et la Prusse, alliance qui exigeait le maintien d'une Prusse forte et indépendante ; il devait exposer qu'une grande Allemagne s'é tendant du Danube au Rhin, telle que la rêvait l'Autriche, serait un danger pour la France, dont les intérêts s'accommoderaient, au con-
traire, d'une Allemagne organisée sans rAutriche ; il devait enfin justifier, en invoquant le principe de nationalité, la légitimité de la réunion des Duchés de TElbe avec TAllemagne, ou, ce qui au point de vue français revenait au même, avec la Prusse, seule grande puissance exclusivement allemande. Ces diverses transformations devant, selon toute probabilité, rencontrer la résistance de l'Autriche et amener une guerre avec cette puissance, le comte de Bismarck tenait naturellement à s^assurer, pour ce cas, de la neutralité bienveillante de l'Empereur en même temps que de son acquiescement aux vues qu'il lui exposait. Il demandait donc beaucoup à l'Empereur: qu'ofFrait-il en échange, et qu'exigerait-on de lui? Il ne semble pas que sur ce dernier point l'Empereur se soit départi de sa réserve accoutumée, prenant plutôt acte de promesses plus ou moins ébauchées ou vagues, s'abstenant de poser des conditions et affectant un grand désintéressement. L'Empereur, parait-il encore, ne croyait pas son interlocuteur prussien de taille à exécuter les vastes plans qu'il lui révélait avec une franchise étonnante; il ne voyait en tout cas aucun inconvénient à laisser la Prusse s'engager, à ses risques et périls, dans une entreprise hardie contre cette Autriche considérée par lui comme militairement supérieure à sa rivale. La Prusse, sur le point de succomber, ne serait-elle pas obligée de rechercher le secours de la France et d'en payer le prix? Alors viendrait le moment pour l'Empereur de faire ses conditions. En attendant, il ne devait pas empêcher Fltalie de continuer l'œuvre de son unification avec le concours de la Prusse, ni rebuter cette dernière par des prétentions compromettantes.
Tel fut, selon toute probabilité corroborée par les événe-
ments ultérieurs, le résultat du voyage de Biarritz. Le comte de Bismarck n'en rapportait rien d'écrit; mais il pouvait lui suffire d'avoir obtenu des promesses, qui se traduisirent aussitôt, du côté de l'Empereur, en actes. Le cabinet de Florence fut avisé qu'il pouvait sans crainte traiter avec la Prusse. C'était un service signalé qu'il rendait à M. de Bismarck, qui, sans la neutralité, sans l'appui diplomatique du cabinet des Tuileries, n'aurait certainement pas entrepris une guerre offensive contre l'Autriche, ni surtout réussi à amener le roi Guillaume à y consentir. Si l'empereur Napoléon a bien voulu rendre ces services à la Prusse sans stipuler une compensation, la France est en droit de lui reprocher cette condescendance ; s'il a demandé ou stipulé une compensation, il n'a rempli qu'un strict devoir de chef d'État, et la France ne peut lui imputer d'autre faute que celle de ne pas avoir pris à temps les garanties pour que les engagements fussent tenus. Le comte de Bismarck, changeant au profit de te Prusse l'équilibre territorial du continent européen, légitimait la demande de la France d'obtenir une compensation équivalente. Le tort de r£mpereur consista à ne pas prendre lui-même un gage, au lieu de demander au comte de Bismarck de le lui procurer. Si la question avait été posée sur ce terrain dès le début, ou bien on se serait entendu, ou bien la carte de l'Europe n'aurait pas été changée. La France, en 1868, était encore assez puissante pour empêcher toute guerre d'agression sur le continent européen, surtout lorsqu'elle s'y opposait au nom de Téquilibre général, à condition, il est vrai, de respecter elle-même le statu quo territorial de l'Europe.
Le comte de Bismarck^ en quittant Biarritz, avait irrévocablement décidé la guerre avec l'Autriche, en tant qu'une
telle résolution dépendait de lui. Naguère, à Francfort, il avait bien souvent attribué aux divers souverains allemands la pensée, en cas de danger, de sauver d'abord leurs trônes, fût-ce avec Taide de l'étranger. Sa correspondance de cette époque était remplie de traits acérés contre ces princes et surtout contre leurs ministres, qui, à ce qu'il affirmait, plus bavarois, saxons, hessois ou hanovriens qu'allemands, ne reculeraient pas devant une alliance avec la France, s'ils pouvaient sauver ainsi leurs patries particulières contre une absorption par l'une des deux grandes puissances allemandes. Arrivé au pouvoir, le comte de Bismarck pensait cependant sur cette matière à peu près comme quelques-uns do ses collègues des petits États. Lui aussi se disait plus Prussien qu'Allemand : la dynastie que ses ancêtres avaient servie pendant deux ou trois siècles passait à ses yeux avant tout autre intérêt, avant toute autre considération de morale politique. Les ministres de ces petits États, qui depuis l'avènement du second Empire n^avaient cessé de solliciter les bonnes grâces du plus puissant souverain de TEurope, ne faisaient, au fond, dans le cadre étroit de leur existence politique, que ce que leur collègue de Prusse faisait dans le cercle plus vaste de son action pour l'honneur, la gloire et le profit de son roi et de sa patrie prussienne. Comme eux, il parcourut, même un peu plus souvent qu'eux, la route conduisant aux Tuileries. Mais, plus heureux qu'eux, parce qu'à Paris on se promettait plus d'avantages de son amitié^ il réussit à obtenir l'appui de l'empereur des Français sans que ses compatriotes lui eussent jamais reproché par la suite une entente qui comportait jusqu'à un certain point l'ingérence de l'étranger dans les affaires intérieures de l'Allemagne. Et non seulement le comte de Bismarck poursuivait
son œuvre politique à Fabri du bon vouloir de la France, son patriotisme ne recula nullement devant l'idée de rechercher pour la réalisation de ses desseins le concours armé d'une autre puissance étrangère, l'Italie.
Pendant son ambassade à Francfort, il avait lié connais- *8ance avec les diplomates italiens ; à mesure qu'il mûrissait ses projets contre rAutriche, il appréciait la politique du comte Cavour, dont il devait plus tard s'approprier les procédés. On a vu plus haut qu'à la veille de la guerre d'Italie, si la chose avait dépendu de lui, le prince-régent de Prusse eût combattu l'Autriche à côté de Victor-Emmanuel ; le ministère prussien s'était vu obligé de l'éloigner de Francfort, où il soutenait la cause italienne contre l'Autriche et les États du sud de l'Allemagne. Il s'était attaché naguère à dissiper les préventions de sa cour contre Napoléon III; il faisait maintenant les mêmes efforts, sans y réussir tout d'abord en faveur du roi YicLor-Emmanuel, dont la politique était honnie dans l'entourage du prince régent et combattue par le parti féodal, c'est-à-dire par les anciens amis politiques de M. de Bismarck.
Le comte Cavour aussi bien que ses collaborateurs, plus tard ses successeurs, ayant vu leurs premières avances repoussées, attendaient du temps un revirement, qui, ils le prévoyaient bien, devait tôt ou tard se produire en faveur de l'Italie à Berlin, où couvaient les ambitions analogues d'une dynastie et les aspirations identiques d'une nation. Ce fut peut-être un des plus importants actes de sa politique, lequel précéda de quelques mois sa mort, que la résolution que prit le comte Cavour d'envoyer en février 1861 le général La Marmora à Berlin pour complimenter le roi Guillaume à l'occasion de son avènement. Le général fut bien accueilli ; mais ses ou-
vertures politiques ne furent écoutées qu'avec réserve, sinon avec froideur. Cependant le chemin était frayé, on fit connaissance, et Tannée d'après, sous l'influence de Tempereur Napoléon et les conseils de M. de Bismarck aidant, le roi Guillaume reconnut le nouveau royaume d'Italie. Sans doute ces rapports, de même que la politique prussienne, manquaient encore de fixité. ,Si, à son avènement au pouvoir, M. de Bismarck avait songé, dans l'intérêt de sa politique en Allemagne, à se rapprocher de lltalie, la guerre danoise lui avait fait faire un pas en arrière dans cette voie. Il ne pouvait entreprendre cette guerre sans le concours de T Autriche, et celle-ci hésita, au mois de février 1 864 , àfranchir les frontières danoises du Jutland. On envoya à Vienne le général de ManteuiFel, qui réussit à gagner la cour d'Autriche à la continuation de la guerre, mais non sans prendre d'importants engagements : la Prusse promettait de mobiliser son armée, si les Italiens attaquaient la Vénétie , et d'entrer en campagne si la France les appuyait. Encore dans Thiver de 1864-1868, la cour de Berlin s'appliquait si bien à ménager l'Autriche que le prince et la princesse royale de Prusse, en tournée dans le nord de l'Italie, reçurent ordre d'abréger leur séjour à Milan, où le prince Humbert les comblait d'attentions^ pour se rendre à Vérone, où, à l'occasion des manœuvres, des témoignages démonstratifs de sympathie furent échangés entre Prussiens et Autrichiens.
Cette situation changea dès l'année 186S. M. de Bismarck fit faire à Florence des ouvertures d'alliance, que le cabinet italien accueillit d'abord avec méfiance ; d'ailleurs la réconciliation de Gastein entre l'Autriche et la Prusse fit cesser ces pourparlers. Mais, comme nous l'avons expliqué plus haut, le comte de Bismarck ne considérait la convention de
GasteÎQ que comme une phase de répit, comme le point de départ de son entrée en campagne contre l'Autriche. Après s'être mis d'accord à Biarritz avec l'Empereur sur son projet d'alliance avec l'Italie , il reprit les négociations avec cette future auxiliaire. On débuta par un traité de commerce, que le gouvernement italien ne consentit à signer qu'après avoir obtenu de tous les États membres de cette association douanière, la reconnaissance du jeune royaume.
Vers la fin de 1868, les rapports entre les deux puissances allemandes s'étaient tendues au point qu'à Berlin comme à Vienne on considérait la guerre comme inévitable. La convention de Gastein avait exaspéré les esprits dans toute l'Allemagne. Les populations des Duchés protestèrent dans de nombreuses réunions ; les députés libéraux de toutes les chambres allemandes se réunirent en congrès pour flétrir ce qu'ils appelaient la trahison des deux grandes puissances. L'Autriche, bien que ne suivant la Prusse qu'à contre-cœur, se voyait enveloppée dans cette impopularité ; elle recommença à s'élever contre les agissements de la Prusse qui empiétait sur les attributions de la régence autrichienne dans le Holstein, ne cessait de réclamer l'expulsion du duc d'Augustenbourg et fit même menacer ce prince d'arrestation, s'il venait se présenter dans le Schleswig. Il était évident que le comte de Bismarck était résolu d'en finir : il agissait dans les Duchés en homme qui voulait rendre impossible la co-domination de l'Autriche. Les syndics de la Couronne avaient terminé leur consultation sur les Duchés et conclu qu'aucun des prétendants n'avait des droits certains, que le roi Chrétien IX avait été le plus légitime des héritiers et que, puisqu'il avait cédé ses droits à l'Autriche et à la Prusse, ces deux puissances seules constituaient le
souverain actuel et légitime des Duchés. La question du Schleswig-Holstein était destinée, depuis Torigine jusqu'à la fin, à offrir le spectacle de toutes les confusions et de toutes les contradictions logiques. On avait fait la guerre au roi Chrétien parce qu'il n'était pas le duc légitime, et on le proclame légitime pour en hériter! On tire Tépée pour l'indépendance des Duchés, et, on s'apprête à confisquer cette indépendance pour les incorporer à la Prusse, bien que le roi de Danemarck eût cédé les Duchés à l'Autriche autant qu'à la Prusse ! C'était un véritable nœud gordien, et le comte de Bismarck comptait bien le trancher par l'épée.
Grâce à son impulsion, à partir du mois de janvier 1866, les événements se précipitèrent. Les conflits, dans les Duchés, entre les gouverneurs autrichien et pnissien devinrent chroniques. Une correspondance très acerbe s'engagea entre Berlin et Vienne. M. de Bismarck avait persuadé au roi que rAutriche rompait le pacte de Gastein, s'arrogeait des droits qu'elle ne pouvait légalement exercer que conjointement avec la Prusse. La vérité était que le gouver* neur autrichien ne tenait pas une conduite assez correcte pour une situation tendue, qu'il oubliait qu'à Berlin on cherchait des prétextes pour brusquer une rupture. D'autre part, le gouverneur prussien, obéissant à des instructions de Berlin, ne manquait aucune occasion pour bien démontrer que la régence autrichienne avait un caractère provisoire, tandis que la Prusse avait l'intention bien arrêtée de ne plus sortir des Duchés. Les dépêches comminatoires se succèdent à de courts intervalles pendant les mois de janvier et de février. M. de Bismarck prétend que TAutriche défend la cause de la révolution. Le comte de Mensdorff lui répond que son maître soutient les intérêts conservateurs , qu'il ob-
serve la convention de Gastein, tandis que le roi de Prusse tend à violer ce pacte en usurpant les droits de co-souveraineté de TAutriche. Le cabinet de Vienne, à cette occasion, s'accuse avec raison d'avoir sacrifié ses bons rapports avec les petits Etats allemands à son alliance avec la Prusse, qui le menace aujourd'hui, et — ajoute M. de Mensdorff — qui cherche des soutiens à Tétranger, alors que rAutriche n'a cessé d'agir en puissance allemande et confédérée.
Le 28 février, le roi présida un grand conseil de ministres et de maréchaux, dans lequel le comte de Bismarck plaida, avec toute Tardeur de son tempérament, la cause de la guerre : la Prusse devait défendre à tout prix ses droits dans les Duchés, et, à ce moment^ il entendait par là l'annexion de' ces pays, c'est-à-dire l'expropriation, de gré ou de force, de l'Autriche. Ces idées prévalurent dans ce conseil, chez les uns, parce qu'ils préféraient un règlement par le canon, chez les autres, notamment chez le roi, parce qu'ils pensaient que devant les menaces de la Prusse le cabinet de Vienne reculerait pour se prêter à un arrangement à l'amiable. S'il ne s'était agi que des Duchés, une issue pacifique de la crise n'eût pas été bien difficile : l'Autriche ne tenait pas à s'installer sur les bords de l'Elbe et de la Baltique. Mais le cabinet de Vienne n'ignorait pas que le comte de Bismarck se proposait de résoudre, avec la question des Duchés, celle de la suprématie en Allemagne, et que la Prusse voulait l'expulser de la Confédération Germanique, tandis que l'Italie songeait à la chasser du quadrilatère lombardo-vénitien. Voilà pourquoi, à Vienne, on en était arrivé à pousser à l'extrême la politique de résistance.
C'est à ce moment que le comte de Bismarck ouvrit les négociations avec le gouvernement italien. On savait à
Vienne que des pourparlers à ce sujet avaient été entamés 4 depuis longtemps etTon ne s'était pas fait faute, comme nous
y l'avons raconté plus haut, de dénoncer aux États allemands
;' ces agissements anti-allemands de la Prusse. Le 28 fé-
vrier, immédiatement après le grand conseil oîi ses vues avaient triomphé, le ministre prussien fit demander au cabî- \; net de Florence, par l'intermédiaire du comte Barrai, mi-
^ nistre italien à Berlin, Tenvoi d'un général muni de pleins
♦ pouvoirs pour traiter (1). Le général Govone, choisi pour If cette mission, se rendit vers le milieu de mars à Berlin ; soa
arrivée, que M. de Bismarck avait tenuà garder secrète, s'était déjà ébruitée. Les commencements des négociations marchèrent mal. Les Italiens se méfiaient. Ils observaient que le ' roi témoignait peu de chaleur pour une alliance intime avec
, une puissance étrangère contre l'Autriche, puissance alle-
mande et confédérée. En effet le roi était d'accord avec son ministre sur le but à atteindre; mais il aurait préféré y parvenir sans tirer Tépéc contrôla vieille maison d'Autriche; du moins il ne voulait la tirer que lorsqu'il lui serait bien démontré qu'il y allait de l'honneur etdela sécurité delaPrusse. Au bout de huit jours, le général Govone était tellement découragé qu'il se disposait déjà à quitter Berlin. Le comte de ; Bismarck n'était pas moins découragé que lui : tout le monde
* était ou se retournait contre lui. Ne pouvant déterminer le roi à attaquer l'Autriche, il cherchait, pour l'entraîner, à amener les Italiens à se charger au besoin de commencer la
i guerre. A Florence, après de longues tergiversations, afin
d'aider les efforts du ministre prussien et de lui faciliter sa tAche auprès du roi Guillaume, on déféra à ce désir. Le