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combiner les opérations de l'armée italienne et de l'armée prussienne.
Au moment où la conflagration entre TÂutriche et laPrusse était devenue imminente, le gouvernement italien avait de nouveau fait des démarches à Berlin, afin d'arrêter dans une convention militaire toutes les conditions d'une coopération effective. Le roi Guillaume n'était pas très favorable à cette idée, parce que, disait-on, il n'aimait pas lier trop intimement l'action de son armée à celle de l'armée italienne. En revanche il convenait à l'état-major prussien de donner au chef de cette armée des conseils et de lui indiquer le plan de campagne que l'armée italienne devrait suivre, indépendamment des opérations prussiennes, mais dans le but de joindre à point nommé les armées du roi Guillaume. Le cabinet de Berlin avait, au conmiencement de juin, donné ces avis par voie diplomatique, sans rencontrer auprès du général La Marmora, président du conseil et ministre de la guerre, l'accueil qu'il avait espéré. Le lendemain du jour où l'Autriche avait rompu les relations diplomatiques avec la Prusse, le comte de Bismarck, sur le point d'entrer en campagne, envoya à M. d'Usedom, ministre de Prusse à Florence, des instructions que celui-ci consigna dans une note développant de nouveau le plan de campagne qu'il désirait être suivi par les Italiens.
Ce document, qui porte la date du 17 juin, acquit plus tard une certaine célébrité à cause de sa divulgation indiscrète, et aussi parce que le texte n'en était pas reconnu tout à fait conforme à celui de la chancellerie prussienne. Le fond toutefois n'en fut pas contesté. M. d'Usedom, au nom de son gouvernement, disait quele système de guerre proposé par laPrusse devait être celui d'une guerre à fond, qui ne s'arrêterait pas à l'occupation de quelques points intermédiaires. La Prusse vie-
torieuse se portera sur Vienne. L'armée italienne tournera le quadrilatère vénitien, se fraiera un passage vers le Danube, pour pousser également jusqu'à Vienne; car, pour s'assurer la possession durable de la Vénétie, il faut d'abord avoir frappé au cœur la puissance autrichienne. Afin d'augmenter les chances de succès de ce plan, ajoutaitla note prussienne, il faut s'assurer l'aide de la Hongrie. Le gouvernement prussien, qui a fait étudier la question hongroise, est certain que les Hongrois etlesSlaves de l'Autriche feraient bon accueil à l'armée d'invasion et en couvriraient les flancs; de même les régiments hongrois et croates de l'armée impériale refuseraient bientôt de se battre contre des armées qui auraient été reçues en amies par leurs compatriotes. De plus, des confins de la Silésie prussienne un corps volant, composé d'éléments magyars, pourrait pénétrer en Hongrie et y faire jonction avec les troupes italiennes et nationales. De cette façon les coups qui seraient portés à l'Autriche « ne (( frapperaient plus ses extrémités, mais son cœur ». Enfin la note prussienne propose au cabinet florentin de pourvoir en commun « aux frais nécessaires pour préparer l'ac- « cueil des expéditions indiquées et leur assurer le con- « cours de ces populations ».
La note Usedom fut postérieurement l'objet de vives critiques : son contenu étonnait de la part d'un gouvernement aussi foncièrement monarchique et militaire que celui du roi Guillaume. C'est M. de Bismarck qui dut assumer la responsabilité de ces conseils qui n'avaient pas été suivis à Florence. Cette année de 1866, si riche en faits extraordinaires, devait encore montrer un gouvernement, naguère membre de la Sainte Alliance, faisant entrer dans son plan de guerre l'insurrection des sujets contre leur souverain lé-
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gitime, en même temps que ]a défection des soldais au drapeau de leur patrie. On remarquait que ce plan avait été suggéré, quelques semaines avant, dans une feuille italienne par Mazzini. L'idée, repoussée d'abord par M. de Bismarck, fut reprise par lui à la veille des hostilités et communiquée au général La Marmora, qui la rejeta, soit parce qu'il n'entrait pas dans ses idées de soldat de se laisser aider par l'insurrection, soit parce qu'il avait arrêté un plan de campagne moins vaste, mais, suivant lui, promettant un succès plus sûr et plus prompt. Toujours est-il que la présentation d'un pareil projet par le ministre du roi Guillaume semblerait prouver qu'au moment de tirer l'épée contre l'Autriche, le comte de Bismarck et le général de Moltke ne s'attendaient pas à des succès aussi rapides et aussi éclatants que ceux qu'ils devaient remporter quelques semaines plus tard, et qu'ils se croyaient obligés de ne négliger aucun moyen, sans en excepter les plus extrêmes, pour gagner une partie d(5 laquelle dépendait le sort de la monarchie prussienne et do la dynastie de HohenzoUern.
Le général La Marmora ne fut pas heureux dans ses conceptions. L'armée italienne se trouvait en pi*ésence de Tarmée impériale du sud, commandée par l'archiduc Albert. Le 24 juin, trois jours après la déclaration de guerre par le général La Marmora, l'archiduc défit l'armée italienne à Custozza et l'obligea à se retirer derrière le Mincio ; le cabinet de Vienne s'était engagé envers l'empereur Napoléon à no pas franchir ce fleuve.
Le lendemain de la bataille de Sadowa, le 4 juillet, l'empereur d'Autriche s'était adressé à Napoléon III pour demander sa médiation en vue de la conclusion de la paix ; en même temps, accomplissant un engagement pris dans un traité
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formel, il c6d:iit la Vénétie à l'empereur des Français, qui devait rétrocéder cette province à Tltalie. Napoléon III déféra à ce désir, et, en en donnant connaissance au roi de Prusse, le pria d'accorder un armistice pour laisser la parole à la diplomatie.
Cette intervention française causa un vif déplaisir au quartier général prussien, où, avec les succès, le sentiment d'amour-propre et de fierté militaire comme aussi les exigences s'étaient singulièrement accrus. En commençant la guerre, M. de Bismarck était médiocrement rassuré sur les intentions du cabinet des Tuileries. On a vu, dans un chapitre précédent, quel prix le ministre prussien attachait au maintien des bons rapports avec l'Empereur, comment, dans ses divers voyages à Paris et à Biarritz^ il avait fait tous ses efforts pour persuader à l'Empereur de ne pas s'opposer à la marche de la politique prussienne et surtout à ses projets contre l'Autriche. Napoléon III était partagé entre ses penchants idéalistes et humanitaires et ses devoirs dé souverain. Les premiers lui faisaient chercher la grandeur de la France dans une constitution meilleure de l'Europe; les autres lui rappelaient qu'un déplacement de l'équilibre au centre de l'Europe, en affectant la position de la France, devait naturellement réveiller dans son pays les aspirations mal éteintes touchant la rive gauche du Rhin. Cette double préoccupation, qui était d'ailleurs le fruit de sa propre politique extérieure depuis 1882, imprimaità toutes ses négociations avec la Prusse, avec l'Italie, avec l'Autriche, un caractère vague et mystérieux, flottant et équivoque, qui fit naître des malentendus de toute sorte, créa des complications et aboutit à un chaos, d'où M. de Bismarck devait seul sortir victorieux.
Oq a VU plus haul que le ministre prussien avait emporté de son voyage de Biarritz, en 1865, Tassurance que l'Empereur ne s'opposerait pas à une alliance delaPrusseavecTItalie. A mesure que le conflit avec rAutriche s'accentuait, au commencement de 1866, le comte de Bismarck redoubla d'attentions et de prévenances à l'égard des Tuileries. Le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris, avait apporté à Berlin, où il se rendait à la fin de février pour assister à un grand conseil de généraux, les assurances les plus amicales de l'Empereur. De retour à Paris, il put remettre au jeune prince impérial les insignes de l'Aigle Noir. A ce moment, le général Govone arriva à Berlin pour négocier le traité d'alliance. Ces négociations se poursuivirent, du côté de M. de Bismarck, avec une préoccupation visible au su jet des bonnes dispositions de l'Empereur : « Avec le mauvais vouloir de la France », disait-il au général italien, « rien n'est possible. » Le 31 mars, huit jours avant la conclusion, le comte Arcse, envoyé en mission de Florence à Paris, pouvaitmander àson gouvernement que l'Empereur trouvait utile la signature du traité avec la Prusse. En même temps aussi les entretiens se multipliaient, à Paris, entre l'Empereur et le comte de Gollz, à Berlin entre M. de Bismarck etlambassadeur de France, M. Benedetti, sur les conditions auxquelles l'Empereur pourrait consentir aux changements importants que la configuration politique et territoriale de l'Europe allait subir du fait de la Prusse.
L'Empereur, en mettant en avant des compensations dont le territoire allemand devait faire les frais, reçut des réponses évasives ou même ouvertement déclinatoires.M.de Goltz,en déclarant impossible de livrer une portion quelco nqu 0 dos territoires rhénans, s'altachaàdémontreràrEmpereurquepareille cession serait contraire à ses propres idées sur le principe des
nationalités. Il objectaencorelarépugnanceduroi, quirepousserait toute cession de territoire, quand même on lui offrirait cinq millions de sujets nouveaux contre un million de ses sujets actuels, parce qu'il estimait que le préjudice moral d'un semblable échange seraitplus grand que l'avantage matériel. C'est alors queFËmpereur mit sur le tapis la proposition d'une conférence : il pensait probablement — nous l'avons dit dans un chapitre précédent — que, grâceauxlenteursd'un aréopage diplomatique, le traité prusso-italien expirerait avant sa mise en pratique. M. de Bismarck accepta, mais en exprimant le désir qu'au préalable on s'entendît entre Paris et Berlin.
De ce qui précède il résulte que le ministre prussien faisait toujours dépendre ses résolutions d'un accord avec TEmpe^ reur. En cela il ne se conformait d'ailleurs qu'aux désirs de son maître, qui ne cessait de s'inquiéter de Tattitude du cabinet des Tuileries. Invité par M. de Goltz à s'expliquer, l'Empereur tergiversa; il pria la Prusse de faire des propositions, tandis que M. de Bismarck lui demanda de faire luimême « le menu », comme on disait familièrement en discutant la question dos compensations. M. Drouyn de Lhuys, chargé de ces négociations, déclara qu'il fallait à la France un équivalent, qu'elle pourrait trouver dans un nouveau groupement des États allemands. Plus explicite, l'Empereur, le lendemain, .exposa que la Prusse pourrait obtenir les Duchés avec la suprématie dans l'Allemagne du Nord; que les autres États allemands formeraient une union entre eux, et que l'Autriche, en échange de la Vénétie, recevrait la Bosnie et rilerzégovine. M. de Bismarck devait être surpris de la modestie d'un tel programme. Que pouvait donc gagner la France à ce que la Confédération Germanique fût scindée en trois ou en deux groupes, qui n'en continue-
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raient pas moins à poursuivre Tœuvre de fusion et d'unification, à laquelle tendait la nation allemande? Aussi le ministre prussien s'empressa-t-il d'accepter ce plan et do charger M. de Goltz de soumettre à l'Empereur un projet de traité conçu sur les bases indiquées, lorsque, le 15 mars, FEmpereur déclara qu'il était d'accord en principe, mais qu'il ne voulait pas se lier formellement pour le moment. La raison réelle de ce refus était que la Russie et l'Angleterre ne voulaient pas abandonner à l'Autriche les provinces turques, tandis que la Prusse déclinait la cession de la Silésie, que demandait l'Autriche en retour des concessions qu'elle ferait à la Prusse en Allemagne.
Le congrès projeté échoua, comme nous l'avons dit précédemment, devant le refus de l'Autriche, à la grande satisfaction de M. de Bismarck. Mais les pourparlers avec la France continuèrent à Berlin. Le ministre prussien témoigna à M. Benedetti son impatience de connaître enfin les intentions du (( sphinx de Paris ». Ce sphinx donnait à deviner une énigme dont il était encore à chercher lui-même la formule. M. de Bismarck avait sur lui l'avantage de savoir ce qu*il voulait : ses chances de succès s'en accrurent. La diplomatie impériale parlait de compensations territoriales en pays allemands, alors que M. de Bismarck lui répétait sur tous les tons que le roi n'accorderait rien de pareil et quelaFrance devait s'indemniser sur des territoires autres que ceux qui appartenaient à la Prusse ou à l'Allemagne. C'était clairement indiquer que l'Empereur avait carte blanche pour prendre les pays avoisinant l'Allemagne, mais pour les prendre à ses risques et périls et sans l'appui ou le concours de la Prusse. L'Empereur ne voulait pas s'apercevoir que M. de Bismarck et la cour de Prusse ne tenaient qu'à gagner du temps et ne donne-
raient rien de ce dont ils disposaient, tout en le laissant libre d^agir à sa guise, même au risque de se compromettre à Tégard de l'Angleterre, qui veillait surlaBelgique. L'Empereur spéculait sur la défaite de la Prusse^ laquelle le rendrait maître de la situation; M. de Bismarck, lui, spéculait sur un bouleversement en France, qui le dispenserait d'indemniser TEm^ pereur des complaisances qu'il avait eues pour la Prusse. On prétendait, à Berlin, obtenir la neutralité et la tolérance de l'Empereur sans aucune compensation, et l'on s'impatientait de ses prétendues exigences, qui cependant avaient une portée plus imaginaire que réelle. M. de Bismarck dit plus tard luimême qu'avec la moindre parcelle de territoire allemand, avec un village, il aurait pu contenter l'Empereur : ni lui ni son maître ne consentaient à la moindre concession de ce genre. L'Empereur, en fin de compte^ avait promis sa neutralité ; mais il avait refusé tout engagement écrit. On était dépité à Berlin, on était surtout méfiant. Au dernier moment encore, la veille delà rupture, M. de Bismarck avait envoyé des propositions à Vienne en vue de partager l'Allemagne à deux et de marcher ensemble contre la France, à qui on enlèverait l'Alsace. Une pareille guerre était bien plus du goût du roi Guillaume qu'une guerre contre l'Autriche. L'empereurFrançois-Joseph refusa. La guerre suivit ainsi son cours, et la défaite si prompte de Tarmée impériale du nord vint surprendre l'Europe, stupéfier l'empereur Napoléon. Au quartier général prussien on se secoua comme si Ton était délivré d'un cauchemar. On n'avait pas commencé les opérations sans inquiétude par rapport à la France. Le général de Moltke ne croyait pas que l'empereur Napoléon resterait simple spectateur. Le 48 juin, il avait donné ordre d'armer les forteresses de Coblentz et de Sarrelouis. En effet toute la rive gauche du Rhin
était dégarnie de troupes ; à Luxembourg, les officiers prussiens, qui n'avaient reçu aucun renfort, croyaient que la cession du grand-duché était chose convenue. M. de Bismarck et ses auxiliaires militaires ignoraient Tétendue deTaffaiblissement militaire de la France. M. de Beust, venu à Vienne avec son maître d'alors, le roi de Saxe, fut envoyé, le lendemain de Sadowa, à Paris afin d*amener TËmpereur non à s'engager dans une guerre contre la Prusse, mais à faire une simple démonstration militaire de nature à arrêter cette puissance et à lui commander la modération. « Décidez-vous «aujourd'hui, insistaleminigtredeSaxe; la Prusse s^arrètera, « le sud de l'Allemagne et l'Autriche prendront courage, et, « comme médiateur d'une paix équitable, voch recueillerez la « reconnaissance de l'Allemagne. Sinon, plus tard, dans une « guerre avec la Prusse, vous aurez contre vous toute « l'Allemagne en armes et vous succomberez. » L'Empereur se récria : « Je ne puis rien et je n'ai pas 200000 hommes « disponibles pour entrer en campagne. »
Les longues réticences de l'Empereur et surtout les succès éclatants et inespérés de la Prusse firent que le5 juilIetToffre de médiation de la France fut très mal accueillie au quartier général du roi Guillaume. Cependant il était impossible de repousser cette médiation, sans compromettre les victoires remportées. L'Empereur, qui le 11 juin, dans sa lettre à M. Drouyn de Lhuys, avait protesté du désintéressement de la France, pouvait, en restant fidèle à ce programme, jouer le rôle de défenseur de l'équilibre européen. Huit ans plus tard, M. de Bismarck avouait qu'après Sadowa il n'avait pas été sans inquiétude à ce sujet. « A la vérité, dit-il, la France M ne possédait à cette époque qu'un effectif insuffisant ; mais « le moindre noyau de troupes françaises jeté sur le sol
« allemand y eût fait sortir de terre des bataillons. Alors il « fallait immédiatement battre on retraite, couvrir Berlin et « interrompre notre marche victorieuse en Autriche. »
Cette appréhension l'obséda pendant longtemps encore, et elle fit de lui le modérateur^ tenant tête à Tétat-major, apaisant le roi, retranchant sur les demandes qui lui semblaient excessives. Il s'éleva surtout contre l'idée de continuer la guerre et de la transporter en Hongrie ; car il voyait toujours un gros nuageàThorizon français. U fallut, pour le tranquilliser, que l'ambassadeur de France, venu au quartier-général, et le comte de Goltz, dans ses rapports de Paris, l'eussent persuadé que positivement l'Empereur ne ferait rien et laisserait tout faire.
11 avait vainement tenté d'évincer la médiation française, en proposant à TAutriche de négocier directement à des conditions plus avantageuses. L'empereur François-Joseph se tenait pour engagé envers l'empereur Napoléon ; tout d'abord il hésita, et lorsqu'il se ravisa, il était trop tard : le roi de Prusse venait d'accepter la médiation française.
La médiation française. — M. de Bismarck combat les exigences excessives de l'état-major prussien. — Difficultés pour sauver la couronne du roi de Saxe. — L'empereur Napoléon consent aux annexions prussiennes. — Quatre États prédestinés à être annexés à la Prusse. — La ligne du Mein franchie avec les traités militaires. — Le traité de Prague. — M. de Bismarck se vante d'avoir ménagé l'Au triche. — Le traité de Prague violé avant d'être signé. — Catholicisme et protestantisme après la guerre. — Fautes de TÂutriche.
Pendant un moment l'empei ?ur Napoléon sembla dominer
la situation; il inspirait des craintes à M. de Bismarck, exerçaitune certaine pression sur le cabinet de Florence et influençait rAutriche, qui avait sollicité sa médiation. C'est en raison de cette dernière position qu'il rendit des services à la paix générale, mais en se privant de moyens efficaces pourfaire aboutir ses propres projets. Le médiateur fut obligé d'ajourner ses revendications pour ne songer qu'à concilier les prétentions contradictoires des parties. La difficulté était au quartier général prussien. L'Italie avait obtenu avec la Vénétie le lot auquel elle avait prétendu. Sans doute elle aurait voulu y ajouter le Trentin; mais le comte de Bismarck faisait sur ce point la sourde oreille. Son traité du 8 avril ne l'obligeait pas à procurer à son alliée cette province autrichienne, et le cabinet de Vienne refusait absolument d'en céder la moindre portion au gouvernement dont il avait défait les armées. L'empereur Napoléon étant du même avis, il fallut bien que le cabinet de Florence se contentât et consentit aussi à la conclusion d'un armistice du moment que le roi de Prusse Tadmettait.
Il était plus difficile de gagner le roi Guillaume et ses officiers en faveur de l'armistice. L'Autriche et la France, dans leurs propositions, parlaient beaucoup de réforme fédérale, de suprématie prussienne, mais fort peu des acquisitions territoriales, qui seraient accordées au roi de Prusse et auxquelles celui-ci tenait bien plus qu'à la réorganisation fédérale. L'état-major prussien, entraîné par ses brillants succès, tenait à les poursuivre jusque sous les mur» de Vienne et peut-être jusqu'au fond de la Hongrie. Les prétentions, dans les régions militaires, ne connaissaient pas de bornes. On voulait enlever à FAutriche la province de Silésie, à la Bavière une partie de la Franconie, au roi de Saxe, sinon
tout son royaume, au moins Leipzig et ]a Lusace. M. de Bismarck combattit ces demandes exagérées. Il ne cessait de craindre que le médiateur français ne se transformât en allié des ennemis de la Prusse. « Personne ne pouvait se- « rieusement demander à la Prusse, » disait-il plus tard à la chambre prussienne, « de se charger de deux grandes guerres « européennes à la fois. Il fallait donc se prêter à un cornet promis. » M. de Bismarck déclara, en premier lieu, qu*il n'accorderait un armistice à T Autriche qu'à condition qu'elle accepterait en même temps les préliminaires de paix. Ces exigences se ressentirent des dispositions belliqueuses du quartier général du roi. Il proposait l'exclusion de l'Autriche de la Confédération Germanique, dont le roi de Prusse serait le chef militaire et dont il dirigerait la politique extérieure; de plus, la Prusse pourrait s'annexer les Duchés de TElbe et une partie des territoires occupés par l'armée prussienne.
Le cabinet de Vienne refusant de traiter sur ces bases, l'empereur Napoléon fit une contre-proposition qui résumait à peu près le programme de sa lettre du 11 juin à M. Drouyn de Lhuys : la Prusse maîtresse de l'Allemagne au nord du Mein ; les États du sud formant une Confédération à part ; l'Autriche exclue de l'Allemagne et cédant la Vénétie, mais préservée de tout autre démembrement. Sur ces bases on conclut d'abord, sous l'empire des considérations extérieures que nous avons indiquées plus haut, une suspension d'armes de cinq jours, et ensuite, le 26 juillet, à Nikolsburg, en Moravie, une convention arrêtant les préliminaires de paix. L'Autriche laissait à la Prusse une pleine liberté d'actioif pour les changements territoriaux en Allemagne, en réservant toutefois l'intégrité du royaume de Saxe.
Il n'avait pas été facile de sauver la couronne du roi de
Saxe. Sur cette question, le comte de Bismarck partageait les vues du roi Guillaume et des militaires prussiens. Dès avant l'explosion de la guerre, on avait décidé, en cas de victoire, d'annexer la Saxe. Aucun traité d'alliance n'existait entre l'empereur François-Joseph et le roi Jean, partant aucune obligation formelle de la part du premier de défendre la couronne de ce souverain. Mais, le roi de Saxe, devant l'invasion prussienne, s'étant retiré avec son armée sur le territoire autrichien, l'empereur d'Autriche se croyait tenu d'honneur de lier le sort de l'infortuné prince au sien propre. Il éprouvait dans ses efforts de grandes difficultés auprès du roi Guillaume et de M. de Bismarck. Le roi alléguait l'opinion de son pays ; il ne pensait pas pouvoir assumer, disait-il, la responsabilité d'une semblable condescendance, la Saxe ayant été le séducteur et les autres États seulement les séduits. Le roi de Saxe avait beaucoup compté sur l'intercession de l'empereur Napoléon. Malheureusementpour lui, d'autres préoccupations dominaient aux Tuileries. On y avait oublié les principes d'autonomie des populations pour ne songer qu'à limiter les acquisitions territoriales de la Prusse. Le comte de Goltz, zélé serviteur de son roi, avait fini par obtenir que l'Empereur ne s'opposerait pas aux annexions prussiennes, pourvu que le chiffre de la population de ces territoires ne dépassât point quatre millions. L'ombre du vieux prince de Metternich devait tressaillir dans sa tombe : l'exemple du congrès de Vienne se reproduisait; on adjugeait les populations suivant les convenances des puissants du jour. L'empereur François-Joseph s'honora dans ces circonstances, en déclarant formellement qu'il ne traiterait pas sur une autre base que celle de l'intégrité de la Saxe. Par sa fermeté il obtint gain de cause. La Bavière sortit aussi de la guerre indemne
en ce qui concernait l'intégrité de son territoire. M. de Bismarck y consentit, après avoir d'abord fort mal accueilli M. de Pfordten, ministre bavarois, qui n'avait été admis en audience qu'au bout de deux jours d'attente.
Le comte de Bismarck voulait bien accorder des conditions douces aux États vaincus afin de ne pas en faire des adversaires irréconciliables; mais il eut soin de leur faire sentir le poids de son poignet. Chacun des Étals belligérants devait venir demander la paix et souscrire sans discuter aux conditions du vainqueur. Bavière, Wurtemberg, Bade, Hesse- Darmstadt passèrent tour à tour sous ces fourches caudines : ils se rachetèrent par des rançons pécuniaires et par des traités dont il sera parlé tout à l'heure. La convention de Nikolsburg signée, le roi de Prusse et le comte de Bismarck rentrèrent à Berlin, dans les premiers jours du mois d août.
On avait exclu des négociations de paix le Hanovre, la Hesse-Cassel, le duché de Nassau et la ville de Francfort : ces États étaient destinés à être immolés. Ils n'étaient pas plus coupables envers la Prusse que les États du sud, quelaHesse- Darmstadt, que quelques petits États du centre, tous alliés de l'Autriche et ayant voté la mobilisation contre l'Autriche. Le tort de ces quatre États était d'être situés entre les deux moitiés séparées dont se composait la monarchie prussienne. Rien n'avait été plus légitime que leur résolution de ne pas accepter les liens de subordination par lesquels M. de Bismarck, dans son projet de réforme fédérale, entendait les rattacher àla Prusse. Ils avaient le droit de s'y refuser, et ils en usèrent à l'égal des Éiats du sud. Le droit monarchique défendait au roi de Prusse de les détrôner, et le droit fédéral lui interdisait de les traiter en belligérants. Mais, leurs territoires scindaient en deux lamonarchie prussienne; qui, au contraire,
en les annexant, établissait la continuité de territoire toujours ambitionnée par les rois de Prusse et par les patriotes prussiens. Yoilàcomment,lecomte de Bismarck étantplus prussien que n'importe lequel de ses concitoyens, les quatre États furent supprimés. Les États minuscules du centre, grandes communes dépourvues de tout ce qui constitue un État, échappèrent à ce cataclysme, uniquement parce que leur existence ne gênait pas leurpuissantvoisinet parce que leurs princes s*étaient rangés à temps sous les drapeaux du roi Guillaume.
Les traités de paix avec les États du sud furent négociés et signés à Berlin, successivement, du 17 août au 3 septembre. Le traité avec la Saxe ne fut signé que le 21 octobre. La Bavière, le Wurtemberg, la Hesse-Darmstadt en furent quitte pour de faibles indemnités de guerre, sans perte do territoire. Le roi de Saxe sauva sa couronne, en payant une somme assez ronde et surtout en se plaçant avec son armée sous les ordres du roi de Prusse. On pouvait dire dès lors que la Saxe avait deux souverains: le roi Jean, souverain civil, et le roi de Prusse, souverainmilitaire.il est vrai que sous ce dernier rapport le souverain saxon ne concédait pas plus que les rois de Bavière et de Wurtemberg et les grands-ducs de Bade et de Hesse-Darmstadt.
Le comte de BismarcH montra, en cette circonstance, qu'il était passé maître en science diplomatique et gouvcrjiementale. La France et r Au triche l'avaient rejeté derrière la ligne du Mein : il savait la franchir sans qu'elles s'en doutassent. Le Mein était une frontière régionale et non une frontière stratégique. On défend moins aisément le Rhin à Cologne et à Coblentz, lorsque l'ennemi tient Mayence, Rastadt, Ulm et toute la ligne du Danube. La Confédération du nord, que la Prusse était autorisée à fonder en vertu de la
convention de Nikoisburg, courait bien des dangers, du moment que les États du sud,déliés parla Prusse de leurs devoirs envers l'Allemagne, pouvaient s'allier, à leur gré, avec TAutriche et la France contre leur adversaire au nord du Mein. M. de Bismarck résolut de les soumettre à sa loi, et il y réussit pleinement. Il leur présenta le danger qu'ils courraient, isolés qu'ils étaient, du côté de la France, qui convoitait leurs territoires ou qui les choisirait, comme du temps de Louis XIV. pour champs de bataille. II les tenait par les intérêts matériels qui les rattachaient au reste de l'Allemagne par suite des traités de l'association douanière. La guerre avait mis hors de vigueur ces traités qu'ils tenaient à renouveler et qu'il menaça de rompre sans retour avec les gouvernements qui refuseraient d'accepter ses conditions spéciales.
Ces conditions consistaient dans la signature de traités, par lesquels les États contractants se garantiraient leurs territoires respectifs, en mettant, en cas de guerre, toutes leurs forces militaires ; à la disposition les uns des autres; de plus, dans cette éventualité, tous les contingents des États seraient placés sous les ordres du roi de Prusse. Ces traités, ainsi que le stipulait un dernier article, devaient être tenus secrets pour le moment; c'était en effet nécessaire en raison des clauses de la convention de Nikoisburg et plus encore du traité de paix qui se signa, à Prague, le lendemain, 23 août, entre la Prusse et l'Autriche \
Le traité de Prague confirmait, dans sa partie politique, les arrangements préliminaires de Nikoisburg. Ilportait, dans son article 4, en ce qui concernait l'Allemagne, que l'empereur J'Aulriche reconnaissait la dissolution de la Confé-
1. Voir pour les détails des traités de paix : L'Empereur Guillaume^ pp. 203 etsuiv.
dération Germanique, consentait à une nouvelle organisation de rAUemagne sans TAutriche, promettait de reconnaître Tunion fédérale que le roi de Prusse formerait au nord du Mein et se déclarait d'accord pour que les États situés au sud de la ligne du Mein formassent « une union, dont les rapports na- « tionaux seraient conventionnellement établis entre les deux c( groupes, et qui aurait une existence internationale indépen- «dante ». Le traité portait encore que, sur le désir de l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse se déclarait prêt à laisser subsister le royaume de Saxe dans son état territorial actuel; en revanche, l'empereur d'Autriche reconnaissait tous les autres changements politiques et territoriaux que le roi de Prusse effectuerait au nord de l'Allemagne. L'article S cédait au roi de Prusse tous les droits acquis dans le Schleswig-Holstein par l'Autriche en verlu du traité de Vienne de 1864, sous la réserve de consulter les populations danoises du Schleswig du nord. L'indemnité de guerre à payer par l'Autriche fut fixée à 40 millions de thalers, sur laquelle la moitié était défalquée pour frais de guerre mis à la charge des Duchés de l'Elbe, de sorte que la somme à payer ne se montait en réalité qu'à 20 millions de thalers.
Tel fut le traité de Prague. Le comte de Bismarck se vantait d'avoir traité l'Autriche avec modération. U ne lui avait pas pris de territoire, quoique, disait-il, l'armée prussienne fût maîtresse de deux provinces de l'empire ; il ne lui avait imposé qu'une rançon très modérée. Au point de vue matériel il avait certainement raison. Il n'en était pas de même, lorsqu'on envisageait le traité dans ses conséquences politiques. C'est grâce à sa position comme puissance présidiale, comme membre de la Confédération Germanique, que l'Aulriche non seulement avait occupé un rang prépon-
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dérant parmi les grandes puissances européennes, mais encore dominé dans les pays magyars et slaves de la monarchie. Par suite de son expulsion de rAlIemagne, cette situation se trouvait amoindrie pour de longues années, sinon pour toujours. Désormais il fallait que l'empereur d'Autriche pactisât avec la Hongrie, composât avec les Tchèques ; et, lorsqu'il parlait à l'Europe, il n'avait plus derrière lui la Confédération Germanique.
Ce qui était plus grave pour l'Autriche et ce qu'on ignorait à Vienne au moment de signer le traité du 23 août, c'était que, la veille, le gouvernement prussien avait signé avec les États du sud les traités secrets dont il a été question plus haut. L'article 4 du traité de Prague, par lequel la Prusse s'était engagée à reconnaître l'existence indépendante de l'union des États du sud, se trouvait, au moment où M. de Bismarck y mit son paraphe, implicitement et par anticipation, abrogé par les traités secrets qu'il avait signés la veille et qui plaçaient ces mêmes États sous la dépendance militaire du roi de Prusse. C'est là ce qui fit plus tard dire à l'Autriche, qui s'estimait frustrée, que le traité de Prague avait été violé avant même d'être signé. De la part du ministre prussien ce fut un coup de maître au point de vue de ses projets futurs; les considérations de morale politique avaient dû céder devant la raison d'Étal.
Ces traités visaient surtout la France, qui avait eu la part principale dans l'établissement de la ligne du Mein. C'est en leur rappelant les dangers auxquels les exposait le voisinage de la France, en leur révélant les négociations qu'il avait eu à conduire avec l'Empereur et oîi il lui avait fallu combattre les projets d'agrandissement de ce souverain, que le comte de Bismarck avait arraché aux cabinets du sud les traités
secrets. L'empereur Napoléou n'avait pas été un des signataires de la convention de Nikolsburg; mais ses conseils et ses suggestions, acceptés des deux côtés, avaient présidé à cet arrangement comme au traité de Prague. Il n'avait aucun droit d'exiger Texécution de ces traités ; mais leur nonexécution constituait lefond de griefs politiques trèslégitimes, qui devaient engendrer de funestes catastrophes.
Huit jours après l'ouverture des hostilités contrel'Autriche, on avait encore affirmé à Berlin^ dans les sphères officielles, que la Prusse se contenterait du nord de l'Allemagne, de la ligne du Mein, et que l'unité allemande, telle qu'elle avait été projetée en 1848, était un rêve irréalisable. Les succès militaires avaient modifié cette manière de voir. Après avoir subi avec impatience la pression française et autrichienne, qui lui imposait la ligne du Mein, le comte de Bismarck franchit cette ligne par les traités secrets qui en furent à ses yeux le correctif.
L'Allemagne catholique se sentait particulièrement frappée par ces événements, qui constituaient la réalisation du programme, bien connu depuis quinze ans, de M. de Bismarck. Dans l'Autriche avait été frappé le catholicisme, et dans la Prusse victorieuse c'est le protestantisme qui avait triomphé. Le mot de M. de Bismarck, que dans son Allemagne à lui il n'y avait pas de place pour l'Autriche, s'était vérifié. Les chefs du catholicisme regardaient ces succès de la Prusse protestante comme une défaite de tout droit historique, comme un endommagement du principe monarchique. Ils ne pouvaient contester que l'ancienne diète germanique ne répondait plus au sentiment national. C'est pour cela, disaientils, que l'empereur François-Joseph avait voulu réformer cette institution, et c'était la faute de la Prusse s'il y avait
2o8 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.
échoué. C'est grâce à son opposition que l'Autriche s'était vue réduite à défendre l'ancienne diète contre M. de Bismarck, qui voulait la renverser au profit de l'hégémonie delà Prusse. Ce raisonnement a sa valeur. Seulement on peut lui opposer, et l'on a pu s'en convaincre par le récit qui précède, que le cabinet de Vienne s'était relâché dans la défense de la diète, qu'il avait aidé M. de Bismarck à réduire cette assemblée à l'impuissance et à lui enlever tout moyen de résistance. C'est le plénipotentiaire prussien qui prononça, le 14 juillet 1866, la dissolution de la diète; mais c'est l'Autriche qui, conjointement avec la Prusse, avait préparé cet anéantissement.
Les partis libéral et féodal critiquent [les résultats obtenus par M. de Bismarck. — M. de Bismarck est contre un coup d*État. — Il veut ménager les vaincus. — Conversion des libéraux. — Us votent le bill d'indemnité. — M. de Bismarck défend le droit de conquête. — Fondation de la Confédération du nord. — L'idée de Tunité allemande enlevée à la démocratie. — La chambre des seigneurs de Prusse contre le suffrage universel défendu par M. de Bismarck. — Première session du Heichstag du nord. — M. de Bismarck chancelier de la Confédération du nord. — Il réalise Tidée de M. de Radowitz.
Si peu que la Prusse eût mûri dans le régime parlementaire, une des particularités de ce régime s'y était implantée: les partis, dans les chambres, qui n'avaient pas pris part à l'action gouvernementale, la critiquaient à des points de vue différents et opposés. Les anciens amis politiques de M. de Bismarck étaient consternés; ils ne reconnaissaient plus leur orateur de 1847, de 1849, de 1850, le défenseur
du vieux droit européen. Il avait déserté leur parti, passé armes et bagages dans le camp des hommes du parlement de Francfort, adopté les idées de M. de Radowitz, de la démocratie même. Il s'était fait révolutionnaire avec ritalie. et s'était allié avec les rebelles hongrois. Le chef du parti féodal, naguère ami intime de M. de Bismarck, lui jeta publiquement la pierre, lui reprocha tous ses manquemenls au principe monarchique et conservateur. Comment avait-il pu tolérer que Napoléon III prononçât à Auxerre ranathrme contre les traités de 4815? Il fallait lui répondre par une déclaration de guerre. M. de Bismarck, lui aussi, remplaçait le respect des traités par le culte du succès et des faits accomplis. Le droit, disait encore le porte-voix des féodaux, élait du côté de TAutriche :1a convention de Gastein lui contVrait une partie de la souveraineté dans les Duchés. Les KtaLs fédérés avaient eu le droit do repousser le projet de réforme de M. de Bismarck; la diète avait eu le droit de mobilisai % et M. de Bismarck n'avait pas eu celui de dissoudre la diète. Comment! Il propose en janvier, à Vienne, la lutte à deux contre la révolution, et en avril il s'allie avec la révolufiou italienne! il renverse une Confédération qui, pendant cinquante ans et même au milieu des tempêtes de 1848, a sauvegardé l'intégrité du sol allemand! Il approuve T Autriche à 01mutz, pour lui faire ensuite la guerre! Le roi Guillnime proteste, en mai, contre toute intention d'opprimer les souverains allemands, et en juillet on leur fait violence ! On aide l'Italie à conquérir les positions occupées par T Autriche allemande! On procède à la confiscation, à l'annexion de territoires allemands : ce qui ne s'était pas vu en Allemagne depuis les temps de Napoléon I"!
Ces doléances du parti féodal eurent leur contre-partie
dans les éloges et aussi dans les critiques des libéraux avancés. Leurs orateurs et leurs écrivains se réjouirent hautement de tout ce que M. de Bismarck avait fait en contradiction avec les idées de ses anciens coreligionnaires. La guerre avec T Autriche avait porté le désarroi, la dissolution dans le camp féodal et conservateur. Un parlement national, le suffrage universel, c'était le programme de la démocratie de 1848. La suppression de quatre souverainetés, c'était encore une réminiscence de 1848. Seulement les libéraux trouvaient que sous ce rapport M. de Bismarck n'avait pas assez fait. Pourquoi laisser vivre une vingtaine d'Etats minuscules, après avoirsupprimé le royaume de Hanovre, qui avait gardé cependant une grande vitalité? A les entendre, M. de Bismarck avait manqué de courage, d'énergie, de prévoyance : c'était toujours un homme d'État médiocre, n'ayant d'autre mérite que celui d'avoir frayé le chemin à la démocratie. Ce qui était vrai dans les récriminations auxquelles on se livrait des deux côtés opposés, c'était qu'effectivement le comte de Bismarck, au sortir de la campagne de Bohème, était brouillé avec le parti conservateur. Mais la cause de ce désaccord n'était pas autant la question des annexions — les conservateurs étaient trop bons royalistes pour bouder longtemps l'auteur de l'agrandissement de la Prusse — que celle de la politique intérieure. Ce que les conservateurs ne pouvaient comprendre, c'était que le roi consentit à laisser la constitution de 1850 survivre à la bataille de Sadowa. Pourquoi M. de Bismarck n'avait-il pas saisi l'occasion de clore pour toujours les chambres qui avaient osé lutter contre le pouvoir royal? On s'était attendu à quelque coup d'État à l'intérieur couronnant les victoires remportées sur les ennemis extérieurs.
Le roi, qui n'aimait pas le parlementarisme, n'avait pas plus de goût pour les coups d'État, c'est-à-dire pour la violation directe d'une charte à laquelle il avait prêté serment. Il voulait bien que dans les cas douteux la charte fût toujours interprétée dans le sens des droits de la Couronne ; il n aurait pas consenti à un acte quelconque ressemblant à un parjure. Il était confirmé dans ces idées par M. de Bismarck, qui, pour l'exécution complète de ses projets, avait besoin du parti libéral et de l'opinion libérale. Dans l'Allemagne du sud, les populations, au lendemain de la guerre, étaient fort hostiles à la Prusse; comment les aurait-on apaisées, gagnées, si Ton avait établi le régime de l'absolutisme sur les ruines de leur autonomie? Ce ne furent pas là les seules raisons qui déterminèrent M. de Bismarck à rendre la parole aux chambres. La Prusse avait vaincu l'Autriche, elle ne l'avait pas réconciliée. Et le médiateur, l'empereur Napoléon, n'avait reçu aucune compensation pour sa tolérance, pour sa complaisance à l'égard de la Prusse. Les princes dépossédés formaient un autre gi*oupe hostile, pouvant à un moment donné devenir un appoint dangereux des ennemis extérieurs, auxquels pouvait même s'associer la Russie, dont M. de Bismarck à cette époque n'était pas entièrement sûr. Il considérait la guerre d'Autriche — en établissant une analogie avec le règne de Frédéric II — comme la première guerre de Silésie, et il prévoyait déjà la seconde guerre de Silésie, c'est-à-dire une guerre avec la France : ce qu'il redoutait, c'était la guerre de Sept Ans avec toute l'Europe, dont Tissue pouvait bien être difTérente de celle du xviu® siècle, qui avait couronné les campagnes de Frédéric. La situation, au lendemain de la guerre d'Autriche, si elle n'était pas périlleuse, n'en offrait pas moins des
points noirs et des difficultés, qu'il était prudent d'aborder libre de tout embarras intérieur et entouré d'un peu de popularité. M. de Bismarck, en suivant une ligne modérée et circonspecte, eut encore l'avantage de paraître généreux envers ses adversaires de la veille.
L'opposition d'ailleurs, nous l'avons dit plus haut, s'était déjà convertie, en partie, avant la fin de la guerre, et elle dut savoir gré à M. de Bismarck de lui avoir fermé la bouche à temi,3 pour l'empêcher d'attaquer une politique qui allait remporter de si brillants succès. Les nouvelles élections eurent lieu le 3 juillet, jour de la bataille de Sddowa, qui avait succédé à une série d'autres victoires. L'opposition resta en minorité, et même cette minorité n'affichait pas des intentions bien farouches; elle fut complètement gagnée lorsque, dans son discours d'ouverture, le 8 août, le roi annonça que son gouvernement demanderait aux chambres indemnité pour les dépenses faites sans leur assentiment, pour les budgets établis sans loi financière.
M. de Bismarck pouvait savourer le rare plaisir d'un ministre voyant ses ennemis le remercier presque de ne pas les avoir écoutés, d'avoir agi contrairement à leurs votes. Il fut même obligé de les modérer, de se défendre contre des critiques d'un ordre tout opposé. Pourquoi n'avoir pris que quatre États? pourquoi, puisqu'on y était, ne pas avoir fait totalement table rase de tous les États particuliers? pourquoi une Confédération au nord duMein, en abandonnant l'Allemagne du sud? Il s'excusait de son mieux, démontrant qu'on ne pouvait supprimer des souverains alliés de la Prusse, regrettant qu'on eût été obligé de ménager le roi de Saxe, promettant qu'on balaierait lesennemis de laPrussede la carte d'Europe, affirmant que les sympathies dynastiques n'avaient été pour
rien dans la politique du roi, engageant enfin ses approbateurs du lendemain à laisser tranquille le sud de I Allemagne, qui manifestait les sentiments les plus hostiles envers le conquérant prussien.
La question d'indemnité procura un nouveau triomphe à M. de Bismarck et à ses collègues. Le ministre des finances démontra que ce n'était pas le besoin d'argent qui obligeait le gouvernementà faire sa paix avec les chambres. « Ce n'est pas le gouvernement qui est vaincu », disait le ministre de Tintérieur, « il est plus fort que jamais, et ce- « pendant il vous tend la main. » Et M. de Bismarck déclare : « Nous voulons la paix , non faute de pouvoir combattre ; « nous n'avons pas peur d'être mis en accusation, et, si « nous étions accusés, on ne nous condamnerait pas. » La partie n'est pas encore gagnée, dit-il, les difficultés extérieures ne sont pas aplanies : voilà pourquoi il veut la paix au dedans. Et la majorité s'incline : par la bouche Je son rapporteur, elle rappelle l'exemple deScipion, qui, accusé, invite, pour toute réponse, le peuple à le suivre pour aller remercier les dieux des victoires remportées. Elle vote l'indemnité, c'est-à-dire l'absolution du passé ; elle vote tous les crédits qu'on lui demande et ajoute le nom du comte de Bismarck à ceux des chefs militaires auxquels des dotations nationales devaient être accordées.
Avec plus d'empressement encore qu'il n'en avait montré à faire taire ses doctrines parlementaires devant les faits accomplis, le parti libéral accepta les annexions de territoires que le traité de Prague avait concédées au roi de Prusse. M. de Bismarck invoqua le droit de conquête qui autorisait les annexions. Ce titre embarrassait d'abord les libéraux et notamment les juristes de ce parti; en effet il n'était pas
facile de soutenir qu'un État allemand eût le droit de conquérir d'autres États allemands : d'autant moins que le vieux droit fédéral défendait les guerres entre confédérés et excluait ainsi implicitement les conséquences de la guerre au profit du vainqueur et au détriment du vaincu. Quelquesuns allaient même jusqu'à regretter l'usage de la force brutale envers des populations qui tenaient à garder leur autonomie. Mais M. de Bismarck finit par vaincre tous ces scrupules : c'était un droit pour la Prusse de se défendre contre ses ennemis; c'était son devoir d'assurer à la nation allemande une base d'union. C'aurait été trahir la Prusse que de ne pas profiter de l'occasion pour détrôner des souverains hostiles, tel que le roi de Hanovre, allié de FAutriche, spéculant même sur la défaite de la Prusse pour la démembrer et s'agrandir lui-même. « Quant aux Buchés de l'Elbe, » disait M. de Bismarck, « nous les avons deux fois conquis, « en lés enlevant d'abord au roi de Danemarck et ensuite « au duc d'Augustenbourg, allié de FAutriche. »
Les annexions furent ainsi adoptées par le parti libéral de toutes nuances. A la chambre des seigneurs, quelques voix se firent entendre contre ces conquêtes^: elles furent toutefois sanctionnées par la majorité, qui, en revanche, désapprouvait la marche de la politique intérieure et surtout le rapprochement du comte de Bismarck avec les libéraux. Ces derniers s'étaient scindés en deux fractions, dont la plus considérable, se séparant des avancés, formait le parti national-libéral. M. de Bismarck d'ultra-conservateur était devenu éclectique, en ce sens qu'il comptait gouverner soit avec les libéraux, soit avec les conservateurs, selon Tappui que chaque parti donnerait à sa politique. Pour le moment les libéraux tenaient la corde : ils étaient le trait
d'union avec les nouvelles provinces et aussi avec le sud, leur concours était donc nécessaire. Les conservateurs prussiens, au contraire, gênaient cette politique; d'ailleurs, en raison de leur loyalisme, ils n'étaient pas à craindre dans l'opposition.
La tâche du comte de Bismarck n'était pas terminée avec la régularisation des annexions; la question fédérale s'y rattachait étroitement. Il avait dissous l'ancienne Confédération en promettant au peuple allemand de réorganiser FAUemagne sur des bases nouvelles, populaires, démocratiques. Pour rallier les esprits à la guerre contre l'Autriche et à l'expulsion de cette puissance de la Confédération, il s'était emparé de l'idée de l'unité allemande, en l'enlevant au parti démocrate et libéral. Là où ce dernier avait échoué, le gouvernement prussien, c'est-à-dire son premier ministre, se proposait de réussir. Pour le roi Guillaume Tunité allemande n'était encore qu'un accessoire, qu'il acceptait parce que M. do Bismarck l'avait persuadé de la nécessité de la prendre sous son patronage, mais qu'il ne comprenait en somme que sous la forme de la soumission de l'Allemagne au roi de Prusse. M. de Bismarck ne la comprenait guère d'une façon différente. Et, de fait, la disproportion entre les divers États, d'un côté, et la Prusse, de l'autre, était telle qu'on ne pouvait guère se figurer dans ces conditions une confédération véritable, c'està-dire une association dont tous les membres seraient traités sur un pied d'égalité. D'ailleurs n'avait-on pas vu M. do Bismarck guerroyer contre l'ancienne diète germanique surtout parce qu'une majorité de petits États tentait d'imposer sa volonté à la Prusse ? Comment aurait-il imaginé, après les victoires du mois de juillet 1866, de créer une nouvelle confédération sur des bases analogues? Pour le parti démocrate
Tunité allemaDde coiisistait dans Tabsorption de la Prusse par la grande patrie : aux yeux du roi Guillaume et de M. de Bismarck cette unité apparaissait sous la forme d'une Allemagne protestante dirigée par la Prusse. Le traité de Prague venait de consacrer cetle direction, au nord du Mein seulement il est vrai ; mais on a vu qu'en réalité cette ligne n'existait plus par suite des traités militaires avec les Etats du sud.
Officiellement il fallait se conformer aux termes du traité de Prague. Ce fut donc dans cet ordre d'idées, que AT. de Bismarck, le lendemain de la cessation des hostilités^ invita les gouvernements respectifs à constituer, sous la présidence de la Prusse, une Confédération de l'Allemagne du nord. Le 18 août le traité fédéral fut signé, et il ne restait dès lors qu'à faire voter par les chambres territoriales la loi électorale pour le futur parlement ou le Reichstag. On tint parole au peuple en lui donnant le suffrage universel et direct. A la chambre prussienne un assez singulier débat s'engagea, à cette occasion, entre M. de Bismarck et la fraction avancée des libéraux. Ceux-ci regrettaient que l'unité allemande se présentât dans le cadre étroit d'une Confédération du nord ; ils trouvaient que le gouvernement n'avait pas assez tiré parti de ses victoires. M. de Bismarck ne contestait pas le bien-fondé de ces critiques; mais il savait les excuser. C'est l'opposition elle-même, disait-il, qui, par son attitude hostile d'autrefois, avait paralysé l'énergie du gouvernement et empêché de faire mieux. Mais, ajoutait-il, les bases de l'unité nationale sont jetées et « Rome n'a pas été édifiée « en un seul jour. Nous ne sommes pas au bout de nos « efforts, nous n'en sommes qu'au commencement. »
La chambre des seigneurs fit des objections d'une autre nature. Le suffrage universel lui paraissait un corollaire bien
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dangereux des victoires militaires qu'elle acclamait. Au fond, elle ne tenait gu(>re à la création de la nouvelle confédération et se serait volontiers déclarée satisfaite, si le gouvernement prussien eût voulu s'attacher les autres États par de simples traités d'alliance et des conventions militaires. Pour le moins elle voulait écarter le suffrage universel et le remplacer par quelque mode électoral censitaire. La position personnelle de M. de Bismarck dans cette question ne laissait pas d'être embarrassante. Il lui fallait plaider la cause du suffrage universel devant ses anciens amis politiques, devant ceux-là mêmes dont il avait été autrefois le porte-parole pour combattre cette institution démocratique. Et il n'y avait pas moyen de reculer : c'est avec le drapeau du suffrage universel qu'il avait combattu la vieille diète de Francfort, c'est à l'abri de ce drapeau qu'il s'était fait pardonner sa politique anti-parlementaire ; aussi ne recula-t-il point. Le commissaire du gouvernement, qui avait été lui-même un des chefs du parti féodal, défendit la loi démocratique, en remplacement de M. de Bismarck, indisposé. Il se borna à adjurer la chambre haute d'accepter la loi telle qu'elle avait été adoptée par la chambre des députés : sans doute les modifications proposées étaient excellentes, mais leur adoption pourrait compromettre l'accord entre les deux chambres et peut-être même la création de la confédération. La chambre haute, ajouta le commissaire, du moment qu'elle approuvait la politique extérieure du gouvernement, devait aussi lui laisser le choix des moyens de mener tout à bonne fin. Voilà dans quelles conditions l'assemblée la plus aristocratique de l'Europe vota pour le suffrage universel. Ce ne fut pas un des moindres triomphes de M. de Bismarck dans cette année de 1866 où tout lui avait réussi.
Dans la première session du nouveau Reichstag du Nord, ouverte à Berlin le 24 février 1867, il eut à défendre son œuvre contre les libéraux avancés, qui trouvaient que la constitution fédérale n'accordait pas assez de libertés, ne faisait pas une part suffisante au pouvoir parlementaire, n'établissait pas la responsabilité des ministres, restreignait le droit budgétaire du Reichstag en ce qui concernait l'armée, enfin ne prévoyait pas l'accession des États du sud. M. de Bismarck fit tomber toutes ces objections. On était dans la lune de miel de la réconciliation etl'on ne demandait qu'à en finir. La majorité se rendit donc aux arguments du ministre, qui écarta tous les amendements présentés par l'opposition libérale. II avait adouci pour le roi son maître la pillule amère du suffrage universel moyennant deux correctifs : le budget militaire mis à l'abri des votes annuels du Reichstag, et l'exclusion de toute indemnité pécuniaire pour les députés. Sur ces deux points il refusa toute transaction. De même il repoussa la formation d'un ministère fédéral et responsable envers le parlement comme incompatible avec la souveraineté des princes confédérés. Il ne devaitexister qu'un seul fonctionnaire responsable, le chancelier fédéral, poste pour lequel il était tout naturellement désigné. En revanche, il ne put obtenir, ainsi qu'il le proposait, que les fonctionnaires fussent exclus du Reichstag, ni que les députés pussent être poursuivis pour leurs discours à la tribune. Il engagea l'assemblée à ne pas s'arrêter aux détails, à accepter ce qu'on lui offrait. Il pouvait appuyer ses instances en prouvant aux impatients que leurs vœux concernant l'union avec le sud étaient déjà exaucés par les traités militaires, rendus publics au cours des débats. « Hàtons- (( nous », disait-il àl a fin d'un de ses nombreux discours, «cde
« mettre rAllcmagne en selle, elle marchera bien ensuite. » Il enleva ainsi le vote final. Au mois de juin la Confédération du nord était constitutionnellement établie. Le plan que M. de Radowitz avait conçu en 1849 était réalisé dix-huit ans plus tard par la main de celui qui n'avait pas peu contribué autrefois à le faire échouer. M. de Radowitz aussi avait voulu réaliser son projet par une guerre avec l'Autriche : il n'avait pas mesuré ses moyens à son but. Mais ses adversaires, M. de Bismarck un des premiers, ne s'étaient pas bornés à lui opposer l'insuffisance de l'armée prussienne : ils avaient condamné son projet comme révolutionnaire. Celui de 1867 était bien autrement révolutionnaire, et il vengeait M. de Radowitz.
Les difficultés surgissent avec Tempereur Napoléon. — Pourparlers au sujet des compensations. — M. de Bismarck cherche à gagner du temps. — L'opinion en France est contraire à la Prusse. — On tourne dans un cercle vicieux. — M. de Bismarck et les menaces de guerre. — L'affaire du Luxembourg. — Le roi des Pays-Bas prend peur. - • A Berlin on s'oppose au projet français. — La question est portée devant les grandes puissances. — Les cabinets donnent tort à la Prusse. — Projets de médiation de TAu^riche. — Les souverains engagent le roi de Prusse à céder. — La Prusse consent à évacuer la forteresse de Luxembourg. — M. de Bismarck ne veut pas faire la guerre pour cet objet. — Ressentiments de l'empereur Napoléon.
Le comte de Bismarck avait de bonnes raisons pour presser la réorganisation de l'Allemagne du Nord et abriter derrière la nouvelle confédération les conquêtes militaires et politiques de la Prusse. Il avait vaincu l'Autriche grâce
aux hauts faits de rarmée prussienne sans doute, mais gr&ce aussi à la neutralité de la France. Il devait quelque chose & Tempereur Napoléon, qui pour le moment n'avait récolté comme résultat de ses complaisances envers la Prusse que rimpopularité en France et l'amoindrissement de son prestige au dehors.
M. de Bismarck, en réalité, était Tobligé de TEmpereur^ qui n'aurait eu qu'à dire un mot à Florence pour que Talliance avec la Prusse ne se fît point, et, plus lard, à faire une simple démonstration sur la frontière allemande pour donner à la guerre austro-prussienne une tout autre tournure. L'histoire future démontrera peut-ôtre que M. de Bismarck n'avait pas pris avec l'Empereur des engagements formels; elle ne pourra pas prouver que le ministre prussien ait contesté que l'Empereur avait le droit de demander une compensation en échange des services qu'il avait rendus à la Prusse. La faute de l'Empereur avait été de se refuser à tout engagement avant la guerre. Le roi Guillaume et son ministre avaient eu de grandes inquiétudes au moment d'entrer en campagne : ils craignaient quelque surprise delà part de l'Empereur. La victoire de Sadôwa les délivra de ces appréhensions, sans leur ôter tout souci pour l'avenir. L'Empereur, en consentant à être le médiateur entre l'Autriche et la Prusse, fut obligé de suspendre ses pourparlers relativement à ses propres intérêts ; il les reprit après les préliminaires de Nikolsburg, alors que les chances étaient devenues plus mauvaises pour lui, la Prusse étant assurée désormais de pouvoir agir à sa guise dans l'Allemagne du Nord. Il avait laissé passer le bon moment. Ayant négligé de faire ses conditions avant la guerre, il pensait que la générosité de M. de Bismarck lui accorderait après coup quelque
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compensation. Nous avons dit plus haut que Tidée du ministre prussien avait, été de fermer les yeux dans le cas où l'Empereur se serait emparé de quelque gage en dehors du territoire allemand. Il accepta la conversation sur toutes les conceptions, sur toutes les combinaisons de la diplomatie impériale, les discuta, les raisonna, mais ne s'engagea àrien. Pour lui le principal était de gagner du temps, de laisser aux négociateurs français leurs illusions et de constituer sa confédération. Les nouvelles qu'il recevait sur la situation intérieure de la France étaient mauvaises, la santé de l'Empereur était gravement atteinte : on comptait à Berlin sur une révolution en France, ou sur un changement de règne, pour être délivré des obsessions d'un créancier incommode.
Telle est l'explication des négociations que le comte de Bismarck représentait plus tard comme ayant été, de son côté, purement dilatoires. Il craignait à ce moment de greffer sur la guerre avec l'Autriche une guerre avec la France, et il évitait, pour cette raison, de heurter l'Empereur, de froisser l'amour-propre de la France. C'est seulement lorsque la presse ministérielle de Paris vint exposer que la France avait, par suite des agrandissements de la Prusse, droit à des compensations, qu'il fit démontrer par ses propres organes que les demandes de la France n'étaient pas justifiées, puisque, loin de perdre, elle n'avait fait que gagner au nouvel ordre de choses. « La France » , disait l'organe le plus accrédité de M . de Bismarck, « avait dans la Confédération Germanique un ad- « versaire, qui, par suite de l'exclusion de l'Autriche, a été « réduit de treize millions d'habitants. La vérité irrésis- « tible de ce fait sera certainement saisie par le peuple fran- « çais. » Sur ce point on se trompait à Berlin. L'opinion en France ne voyait que les agrandissements de la Prusse et
reprochait à TEmpereur de les avoir facilités sans que la France fût dédommagée d'une façon quelconque. La question des compensations devint ainsi pour le second Empire une question dynastique, circonstance qui n'était guère de nature, bien au contraire, à rendre M. de Bismarck plus accessible aux objurgations du cabinet des Tuileries. L'Empereur, après avoir encouragé M. de Bismarck dans la voie qu'il avait suivie et fait suivre à son souverain depuis 1881, en 1889, en 1864, devait vider jusqu'au fond le calice des déceptions, des déboires, des désillusions tardives.
Les pourparlers relatifs aux compensations ^ repris après la conclusion de l'armistice de Nikolsburg, continués ensuite à Berlin, tournaient toujours dans un cercle vicieux. M. de Bismarck repoussait toute cession de temtoire allemand et refusait de seconder directement des entreprises françaises sur territoirenonallemand.De jouren jourl'Empereur réduisait ses demandes, sans que son interlocuteur de Biarritz devînt plus traitablo. Celui-ci ne craignait plus l'Empereur : il avait derrière lui une armée victorieuse et, de plus, l'opinion publique, qui était devenue, avec les succès, plus exigeante et surtout plus irritable à l'endroit de la France. M. de Bismarck n'avait eu, pour renforcer sa popularité, qu'à révéler les prétentions de l'Empereur et les refus qu'il y avait opposés. Un moment il semblait que l'Empereur eût reconnu l'inutilité de ses efforts et y renonçât. La retraite de M.Drouyn de Lhuys confirmait cette opinion, corroborée aussitôt par une circulaire française qui reconnaissait le nouvel ordre de choses en Allemagne. Ce ne fut là qu'un moment d'arrêt; la diplomatie impériale changea de terrain. N'ayant