y oïvV Empereur Guillaujne et son règne ^ pp
pa obtenir du cabinet prussien aucune concession en échange de la position acquise par la Prusse au nord de la ligne du Mein, elle se mit à négocier sur des compensations qu'on accorderait à la France, pour qu'elle permit à la Prusse d'agir librement au delà de cette ligne. M. de Bismarck fit encore la sourde oreille. 11 était devenu assez fort pour se passer de la permission de TËmpereur relativement aux remaniements en Allemagne. Sans demander conseil à Paris, il franchit la ligne du Mein et rallia les États du sud à la Confédération du nord, en signant les traités de garantie et en renouant le lien commun de Tassociation douanière. Le reste était affaire de temps : le jour où la France serait en butte à des convulsions intérieures, il pourrait achever l'unification de rAllemagne sous la direction de la Prusse. Il ne s'en cacha pas à l'ambassadeur de France qui hasarda des menaces de guerre : une guerre pareille, disait-il, pourrait devenir une guerre à coups de révolutions, éventualité que les dynasties allemandes pouvaient affronter avec moins de danger que ne le ferait la dynastie de l'empereur Napoléon. Ce qui importait à l'Empereur, au commencement de 1 867 , au moment d'ouvrir la session du Corps législatif, c'était de pouvoir annoncer que les intérêts de la France avaient reçu satisfaction dans les grands remaniements de 1866. Après l'échec de toutes les demandes de compensations en Allemagne, on avait fini par se rabattre sur le grand-duché de Luxembourg. Ce petit pays, dont la population est essentiellement française, était devenue libre, par suite de la guerre et du traité de Prague, de toute obligation envers la Confédération Germanique. Resté neutre pendant la guerre, la Prusse n'avait ni raison ni prétexte de lui infliger le sort des États vaincus : même le droit de garnison exercé par la
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Prusse dans la place de Luxembourg au nom de la Confédération avait cessé avec la dissolution de la Confédération. L'empereur Napoléon, en vue de calmer le sentiment français, avait pensé que rien ne pourrait mieux y contribuer qu'une concession quelcpnque, si faible qu'elle fût, de la part de la Prusse démontrant que la position considérable acquise par cette puissance n'avait aucun caractère hostile à l'égard de la France. Dans Tespoir d'amener le roi des Pays- Bas, grand-duc de Luxembourg, à lui abandonner ce petit État situé entre la Prusse et la France, il négocia avec le cabinet de Berlin à l'effet de se mettre à l'abri de toute opposition de ce côté.
Prudent, comme dans tous les pourparlers précédents^ M. de Bismarck, qui n'était pas sûr de son terrain à la cour de Berlin, no repoussa pas l'idée mise en avant par le cabinet des Tuileries ; mais, comme il ne voulait pas intervenir directement, il conseilla au gouvernement français d'agir seul et surtout d'agir promptement, attendu que, disait^ il, les esprits en Allemagne, aussi bien dans les hautes sphères de Berlin que dans le public, étaient contraires atout agrandissement de la France. Que l'Empereur s'arrange avec le roi des Pays-Bas, que la chose se fasse en secret et qu'on n'en entende parler que comme d'un fait accompli, et la Prusse ne fera pas d'objection.
Les pourparlers furent engagés dans ces conditions entre Paris et La Haye ; mais ils ne restèrent pas longtemps secrets. Des dissidences, d'ordre pécuniaire, retardèrent la conclusion. De plus, dans l'entourage du roi de Hollande, il existait des influences anti-françaises qui augmentèrent les hésitations du souverain et l'amenèrent finalement à s'en ouvrir officiellement au roi de Prusse. Dès lors la partie
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fut perdue pour le cabinet français. Les militaires, à Berlin, s'irritèrent à la pensée que les troupes prussiennes feraient place à Luxembourg aux soldats français et qu'il serait donné une satisfaction quelconque à l'empereur Napoléon, ce malencontreux médiateur de 1866, qui s'était vanté d'avoir arrêté les troupes prussiennes aux portes de Vienne. Ils savaient que la France n'était pas militairement prête ; ils voyaient l'opposition en France combattre et rogner les plans de réorganisation de Tannée. Une guerre avec la France apparaissait; depuis Sadowa, comme une éventualité inéluctable de l'avenir. Pourquoi laisser à l'adversaire le choix du moment, au lieu de profiter de son état de préparation à peine ébauchée, pour engager le duel dont l'issue ne semblait pas douteuse? L'opinion publique s'échauffait à son tour. Grisée par tant de succès inespérés, elli; devenait injuste à l'excès : il lui paraissait exorbitant de céder la moindre parcelle de terrain où jadis le soldat prussien avait mis les pieds. Dans cette circonstance, M. de Bismarck fit preuve de sang-froid. Interpellé au Reichstag, il exposa que la Confédération du nord n'avait aucun droit sur le Luxemboug, que le droit de garnison de la Prusse était éteint, que les habitants de ce pays ne voulaient pas faire partie de la Confédération du nord et qu'on ne pouvait les y contraindre. Rien n'y fit : de sorte que les négociations entre la France et La Haye étant ébruitées et les libéraux allemands revenant à la charge, M. de Bismarck, craignant pour sa position personnelle auprès du roi qui partageait les idées des militaires et auprès du Reichstag où sa popularité était menacée, oublia les bonnes paroles qu'il avait pu donner au cabinet des Tuileries et aux diplomates français. Aussi, à la séance du 1" avril 1867, déclara-t-il au
276 HISTOIRE DU PRINCE DE BlSJtfARCK.
Reichstag que le gouvernement ne laisserait pas porter atteinte aux droits de la nation allemande et qu'au demeurant le règlement de la question était de la compétence des grandes puissances signataires du traité de Londres de 1839.
Le cabinet français n'insista plus sur l'acquisition du grandduché : l'objet ne valait pas la peine d'une conflagration. En revanche il exigea l'évacuation de la place de Luxembourg par les troupes prussiennes et, pour l'obtenir, s'adressa aux grandes puissances. C'était encore poser le cas de guerre avec la Prusse. A Berlin, la cour et l'état-major de l'armée s'obstinaient de plus en plus dans la prétention de maintenir la garnison prussienne à Luxembourg. Cette place, à laquelle les militaires n'avaient attaché naguère qu'une médiocre importance, était devenue tout à coup une position stratégique de premier ordre, que Ton devait défendre coûte que coûte. A Berlin, on tenait un langage belliqueux; k Paris, où les tètes s'échauffèrent, il se faisait quelques préparatifs, qui n'échappèrent pas à la vigilance de la Prusse et amenèrent M. de Bismarck à demander des explications.
Les puissances européennes, sollicitées par les parties, se montrèrent en général peu favorables à la Prusse. On s'étonnait de voir le cabinet de Berlin^ qui s'était adjugé une si large part dans le remaniement de l'Allemagne, se montrer si dur lorsque la France demandait une aussi mince compensation que le duché de Luxembourg, et l'on comprenait encore moins comment la Prusse prétendait à la fois déchirer le pacte fédéral et l'invoquer pour soutenir son droit de garnison. Il devait importer à M. de Bismarck, s'il ne pouvait détruire auprès des cabinets étrangers ces sentiments défavorables à l'égard de la Prusse, de se fortifier en Allemagne même, et de se présenter devant
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les puissances en maître incontesté du centre de l'Europe. Les États du sud lui appartenaient militairement; mais leur alliance politique était subordonnée au bon vouloir de i' Autriche,co-signatairedu traité de Prague. L'empereur Napoléon avait été le parrain de ce traité; mais, ne Tayant pas signé, il n'avait pas qualité formelle pour en contrôler rexécution. Ce droit appartenait à FAutriche, dont il importait par conséquent à la Prusse de s'assurer le bon vouloir pour être plus libre dans une action future contre la France.
Les rapports avec Vienne, au lendemain de la paix, étaient restés froids. La maison de Habsbourg n'avait pas pris son parti de son exclusion de l'Allemagne : elle se réservait et attendait. Le cabinet de Vienne ne sortit de cette altitude qu'au mois de mars 1867, lorsqu'on venait de publier à Berlin les traités secrets avec les États du sud. Le chancelier autrichien en prit acte pour déclarer au cabinet de Berlin qu'il n'entendait pas s'ingérer dans les affaires allemandes, mais qu'il n'en aurait pas moins eu le droit de protester contre des traités en contradiction avec Tarticle 4 du traité de Prague. Par la même occasion aussi, le chancelier M. de Beust crut devoir rappeler à la Prusse l'exécution de Fart. 5 du traité de Prague, ordonnant de consulter les habitants du Schleswig du nord, en lui faisant observer qu'il serait bon qu'elle y procédât, d'accord avec l'Autriche, afin d'éviter l'ingérence de tierces puissances; cette dernière allusion visait la France.
A Berlin on accueillit ces observations sans s'irriter, mais sans en tenir autrement compte. Toutefois, au moment où la question du Luxembourg prenait une tournure menaçante pour la paix, le comte de Bismarck fit sonder le cabinet de Vienne, par l'intermédiaire de celui de Munich,
au sujet d'une combinaison consistant dans la formation d'une confédération des États du sud, qui s'unirait à la Confédération du nord par des liens fédératifs, tandis que rAutriche s'y rattacherait sous la forme d'une alliance internationale, offensive et défensive. La Russie serait également associée à cette alliance, qui aurait pour objet la garantie réciproque des territoires respectifs. M. de Beust déclina ces ouvertures; l'Autriche, disait-il, n'étant menacée pour le moment d'aucun côté, pourquoi entrerait-elle dans une combinaison qui ressemble fortement à une coalition contre la France et contribuerait à provoquer plutôt qu'à éloigner le danger d'une guerre? Et quel seraitdonc l'avantage qu'en retirerait l'Autriche? La France vaincue, on se bornerait à remercier l'Autriche d'avoir soutenu le traité de Prague. La guerre du Danemarck, ajoute le chancelier autrichien, a été une leçon pour apprécier le profit d'une opération commune avec la Prusse. L'Autriche est résolue à ne plus rien donner sans recevoir un équivalent en échange; la Prusse seule peut lui donnercet équivalent, depuis qu'elle a conclu avec le sud ces traités militaires à l'égard desquels le cabinet de Vienne a été obligé de faire ses réserves. A Munich, loin de s'en tenir là, on continuait de solliciter l'Autriche. Le cabinet bavarois était sur le point de conclure, d'accord avec Berlin, une union étroite comprenant les trois autres Etats du sud ; il communiqua ce projet à Vienne et demanda l'avis de M. de Beust. Le chancelier autrichien réitéra avec plus d'énergie encore sa résolution de ne pas se mêler des affaires de l'Allemagne. Le traité de Prague interdisant à l'Autriche de s'y ingérer, il faudrait d'abord la relever de cette obligation. L'empereur d'Autriche, déclara le chancelier, persiste à considérer les traités militaires du 23 août comme une vîo-
lation du traité de Prague; pour ne pas avoir protesté contre cette atteinte, il n'en voulait pas moins conserver le droit de s'appuyer un jour sur ce traité de paix signé en commun avec la Prusse ; on ne pouvait donc que conseiller au gouvernement bavarois de ne pas s'engager davantage dans une voie contraire aux obligations qu'impose le traité austro-prussien.
De ce chef le comte de Bismarck avait essuyé une défaite : la Bavière cessa ses efforts de médiation à Vienne et renonça en même temps à sa combinaison de Confédération du sud. Pour sa part, le cabinet de Vienne, en repoussant les propositions prussiennes, avait rendu service à la cause de la paix; en les acceptant il aurait encouragé le parti militaire de Berlin dans ses desseins contre la France. Le cabinet autrichien servit encore la cause de la paix en soumettant aux puissances des propositions de nature à satisfaire la France et à faciliter à la Prusse une retraite honorable. Au moment où la question du Luxembourg allait être portée devant la conférence de Londres, M. de Beust suggéra l'idée de neutraliser le grand-duché sous la garantie de l'Europe, en y maintenant la souveraineté du roi des Pays-Bas. L'empereur Napoléon accepta cette solution, qui impliquait Tévacuation de la forteresse de Luxembourg par les Prussiens.
Ce fut un moment fort dur à passer pour le cabinet de Berlin ; pour la première fois depuis trois ans, il se trouvait en présence d'une Europe qui lui donnait tort. M. do Bismarck lui-même, dans son for intérieur, donnait raison au gouvernement français, et il craignait d'engager une guerre dans des circonstances qui attribueraient à la Prusse le rôle de perturbateur. De tous côtés on l'exhortait à la modération. Les souverains d*Angleterre et de Russie s'exprimaient en ce sens auprès du roi Guillaume; ils se pronon-
çaient pour la proposition autrichienne et pour l'évacuation. A la suite de longs pourparlers, après avoir d'abord prétexté Tétat de Topinion publique en Allemagne, la résistance du roi et des militaires, le comte de Bismarck dut céder. Napoléon III ne tenait pas davantage à pousser les choses à Fextrême : Tarmée française n'était pas prête et l'Empereur redoutait une guerre qu'il prévoyait comme devant être formidable. De plus, à la veille d'inaugurer l'Exposition universelle, il ne voulait pas procéder à cette cérémonie pacifique au bruit du canon. La conférence de Londres termina ainsi le conflit en établissant le Luxembourg en État neutre et en ordonnant l'évacuation de la forteresse, dont les ouvrages — la Prusse en avait fait la condition absolue — devaient être démolis.
En cédant ainsi devant des nécessités extérieures quUl était mieux que personne à même d'apprécier, le comte de Bismarck provoqua de vives critiques autour de lui. Les militaires accusaient sa modération ; ses adversaires au Reichstag firent sonner très haut leur patriotisme pour attaquer le ministre d'avoir permis la séparation du Luxembourg de la Confédération Germanique. Il se défendit, quelques mois après, en exposant qu'en dernier lieu il ne s'agissait plus que du droit de garnison et que le maintien de ce droit ne valait pas une guerre, du moment que l'abandon de cette prétention devait être compensé par la neutralisation. Mais, il faut le répéter, la vraie raison des concessions de M. de Bismarck était d'ordre politique et européen. Il ne se sentait pas le courage de provoquer une guerre pour une question dans laquelle il reconnaissait que le droit n'était pas du côté de la Prusse. D'autre part, après ses promesses antérieures, il ne pouvait plus douter non plus que ce
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nouvel échec du cabinet des Tuileries ne mit le comble à Firritation de TEmpereur à son égard, en même temps que Topinion en ;France n'en gardât un vif ressentiment, germe de complications ultérieures. La possession du petit duché de Luxembourg n'avait pas d'importance matérielle pour la France ; en la lui concédant la Prusse eût consolidé la position de l'empereur Napoléon et probablement prévenu l'explosion de 1870. Il faut dire toutefois que l'avortement de ce projet ne saurait être mis sur le compte exclusif de M. de Bismarck : l'Empereur aurait pu l'obtenir à la veille de la guerre de 1866, à condition de prendre rengagement de la neutralité ; c'est en refusant de se prononcer et en comptant sur des compensations plus considérables qu'il aboutit à un échec complet.
Rendez-vous des souverains à Paris. — La France et la Prusse se préparent à la guerre. — Entrevue de Salzbourg. — M. de Bismarck en prend ombrage. — Il ne se croit pas lié par le traité de Prague. — Il crée partout des obstacles à la politique de Napoléon HI. — Traités du Zollverein et traités militaires avec les États du sud. — Le parlement douanier. — Les députés du sud sont tièdes.
— Les conservateurs et les libéraux sont mécontents de M. de Bismarck.
— Opposition de la chambre des seigneurs. — Les libéraux veulent opérer des économies sur le budget militaire. — M. de Bismarck s'oppose à l'entrée de Bade dans la Confédération du nord. — Hostilité des populations du sud. — Les chambres de Bavière hostiles à la Prusse. — Bade est la crème du pot de lait.
Les nuages du Luxembourg dissipés, l'Europe entière se donna rendez-vous à Paris, où l'Empereur, à l'occasion de
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rExposîtioQ universelle, avait convié tous les souverains et naturellement aussi le roi de Prusse. M. de Bismarck avait d'abord hésité à accompagner son souverain : il ne se souciait guëre d^aborder celui qui avait eu pour lui bien des complaisances qu'il n'avait pas payées de retour. Il s'y décida finalement, soit pour ne pas paraître se dérobera des explications soit aussi parce qu'il avait pris l'habitude de ne pas abandonner son maître dans des situations délicates. Le roi vint à Paris en même temps que le czar, qu'accompagnait le prince GortschakofF avec une partie de sa chancellerie. Il ne fut pas traité d'affaires pendant leur séjour. Toutefois M. de Bismarck y entretint la plupart des personnages officiels, et l'on parlait beaucoup de ses boutades, qui ne dénotaient pas une grande confiance dans une paix durable. Le ministre prussien, de son côté, au milieu des prévenances de toute sorte dont il fut l'objet, ne pouvait ne pas remarquer les sentiments d'irritation et de colère qui régnaient chez tous les partis, chez les partis hostiles surtout, moins contre lui que contre l'Empereur, que l'on accusait d'avoir laissé abaisser la France. L'Empereur, pour sa part, dissimulait habilement, sous les formes courtoises et sous une affabilité parfaite, la blessure qui lui avait été faite : il se disait dupé par celui qu'il n'avait pas au début pris pour un homme sérieux et qui lui avait damé le pion. On se sépara dans les termes les plus amicaux, mais avec la conviction que le compromis du Luxembourg ne serait qu^une trêve.
On se prépara des deux côtés. La Prusse et ses alliés ne discontinuaient pas leurs armements; l'armée française était en pleine réorganisation. Le prince Napoléon, qui fit, au mois de mars 1868, une tournée en Allemagne, en remporta les plus mauvaises impressions. Il avait pu constater que
la cour de Berlin était dans des relations d'une grande intimité avec la Russie, et que le roi de Bavière n'avait rien à refuser à M. de Bismarck. On ne ,se gênait plus à Berlin pour professer ouvertement un grand dédain à Tégard du traité de Prague, qui assignait à la Prusse la ligne du Mein. Tous les discours du roi et do M. de Bismarck insistaient sur la nécessité de préparer l'union avec le sud, et le général de Moltke déclarait qu'il fallait constituer une forte Allemagne, assez puissante pour défendre à n'importe qui en Europede faire la guerre. Cependant, pour constituer une telle puissance, il fallait passer outre à des obligations formelles et ne pas reculer devant une conflagration avec la France.
L'empereur Napoléon chercha à ce moment des alliances en vue du duel qu'il redoutait, mais qui lui semblait fatal. Sa position à l'intérieur devenait de plus en plus critique; les ennemis de la dynastie, et, en général, les adversaires de toute monarchie gagnaient du terrain. Il croyait, comme tant d'autres hommes d'État, échapper aux dangers du dedans par des diversions extérieures.
L'alliance avec l'Autriche lui parut une combinaison toute naturelle. Les deux puissances avaient été blessées, lésées par le mèm« adversaire; le traité de Prague, leur œuvre commune dont on faisait si peu de cas à Berlin, était le lien qui les rattachait l'une à l'autre et pouvait devenir le prétexte d'une action commune. Napoléon proposa, au mois d'août 1867, à l'empereur d'Autriche de lui rendre visite sur son territoire. Cette entrevue eut lieu à SaUbourg, où François-Joseph arriva le 18, accompagné de M. de Beust et du comte Andrassy, ses ministres. C'était le seul souverain qui, avant d'aller à Paris, eût reçu d'abord la visite de l'empereur Napoléon. Celui-ci avait mandé auprès de lui le duc de
Gramont, ambassadeur à Yienne. On s'y entendit sur trois points. On convint, relativement aux affaires allemandes» d'observer strictement le traité de Prague, d'éviter toute ingérence dans les affaires allemandes, de s'abstenir enfin de toute manifestation comminatoire. L'Autriche se bornerait à se conserver les sympathies de l'Allemagne du sud, en développant ses institutions libérales et constitutionnelles. Les deux autres points concernaient les affaires d'Orient, où la France et l'Autriche s'engageaient à contenir la Russie et à ménager la Porte. Il ne fut donc rien conclu qui ressemblât à une alliance contre la Prusse. Quelques semaines plus tard, l'empereur d'Autriche vint à Paris rendre à Napoléon III sa visite ; il y reçut de la part du public un accueil enthousiaste, qui^ contrastant avecl'attitude indifférente de la population à l'égard des hôtes prussiens, pouvait bien donner ombrage à Berlin. L'opinion en Allemagne, dans le nord surtout, s'était émue de l'entrevue de Salzbourg. Soupçonneux comme sont ceux qui se croient menacés dans une position de fraîche date, on cherchait derrière cette rencontre impériale bien plus qu'il n'y avait, et le comte de Bismarck ne fut pas le dernier à partager cette erreur. Afin de calmer ces émotions, les cabinets de Paris et de Vienne envoyèrent des circulaires à leurs agents, pour affirmer qu'il n'avait été arrêté à Salzbourg rien qui fût contraire aux engagements des deux gouvernements par rapport au nouvel ordre de choses en Allemagne. M. de Bismarck ne s'en montra qu'à demi satisfait. Il ne pouvait lui suffire, en effet, que la France et l'Autriche accentuassent l'observation du traité de Prague, qui, strictement exécuté, était précisément l'obstacle à l'extension de la suprématie de la Prusse sur l'Allemagne du sud. Et il était clair, même après
les déclarations françaises et autrichiennes, qu'aux yeux des deux cabinets une nouvelle infraction au traité de Prague créerait des complications graves, peut-être un cas de guerre. Aussi M. de Bismarck^ tout en prenant acte de ces protestations, très correctes en elles-mêmes, eut-il soin, dans une cir* culaire du 7 septembre, de déclarer avec hauteur que le sentiment national ne supporterait jamais Tidée de voir le développement de la réorganisation de TAilemagne placé « sous la tutelle d'une ingérence étrangère, » ou dirigé par d'autres considérations que celles de ses intérêts.
En théorie, si Ton peut s'exprimer ainsi, le comté de Bismarck, après l'affaire de Luxembourg, ne reconnaissait donc plus les engagements que le traité de Prague imposait à la Prusse envers l'Autriche, qui l'avait signé, et envers l'empereur Napoléon, qui en avait suggéré et fait accepter les bases. J)'après lui, il dépendait de la Prusse et des États du sud de fixer le moment où la barrière du Mein tomberait pour donner vie à une seule Allemagne unie. C'était bien là la théorie de l'ancien droit fédéral, détruit en 1866 et qui défendait à l'étranger de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Confédération ; mais le traité de Prague, substitué au pacte de 1815, conférait un droit de contrôle direct à l'Autriche et autorisait le médiateur de ce traité à ne pas s'en désintéresser. L'empereur Napoléon aurait sagement fait de renoncer à ce droit dont l'exercice ne pouvait qu'unir contre lui l'Allemagne tout entière. Intervenir dans les affaires intérieures de l'Allemagne, et cela d'une manière ostensible, futune faute, dontM. de Bismarck tira habilement parti : il lui suffisait de persuader à ses compatriotes que la France était ennemie de leur unité, pour que tous les partis vinssent à lui, même le sud si récalcitrant à l'hégémonie prussienne.
Il se sentait inexpugnable dans cette position et ne voyait plus aucune utilité à se montrer prévenant envers FEmpereur, même dans la forme, même dans les questions qui n'intéressaient la Prusse qu'indirectement. Le temps des ménagements était passé. Dans les discours officiels de Berlin on pouvait toujours distinguer une note belliqueuse. Les démarches diplomatiques de l'Empereur rencontraient partout des obstacles qu'on n'était que trop disposé à faire remonter à rinfluence de M. de Bismarck, qui se souciait fort peu de démentir ces accusations. Il refusa à l'Empereur le concours qu'il lui demandait en vue d'aplanir le conflit romain; il contrecarra les efforts que l'Empereur tenta pour rattacher la Belgi que à la France par le lien des intérêts économiques et commerciaux. Sa politique semblait viser un seul but, celui de renfermer l'Empereur dans le cercle d'action le plus étroit, face à face avec ses ennemis du dedans, réduit à ne songer qu'à ses embarras intérieurs, qui pourtant étaient en partie la conséquence de sa politique extérieure.
Dans la direction de la politique fédérale, soit en ce qui touchait l'organisation de la Confédération du nord, soit par rapport aux États du sud, le comte de Bismarck s'avançait avec une lenteur apparente, mais d'un pas ferme; il savait où il voulait aller. Au début, dans la première session du Reichstag du nord en 1867, il modéra l'ardeur des libéraux unitaires qui eussent voulu précipiter l'union avec les États du sud. Il ne combat pas les motions qui sont présentées en ce sens, il en approuve même le principe et expose que le traité de Prague n'y fait pas obstacle. Seulement, en tant que ministre, il déclare ne pouvoir accepter la mission de procéder avec tant de célérité. A cette époque encore il reconnaît qu'il y a nécessité de s'entendre avec l'Autriche,
co-sîgnataire du traité de Prague, qui exige la création d'une confédération du sud. Mais, après rentrevue de Salzbourg il ne partage plus ces scrupules, et deux ans après on le trouvera contestant à TAutriche le droit d'opposer le U:aité de Prague à n'importe quel arrangement que la Prusse ferait avec les États du sud. Aux impatients il oITre, pour le moment, l'union douanière rétablie avec le sud et un parlement douanier où les membres du Reichstag du nord siégeront ensemble avec les délégués des chambres des Élats du sud. A ce parlement il adjoint un conseil fédéral douanier, composé des plénipotentiaires des gouvernements du nord et du sud et présidé par le roi de Prusse. Il ne manquait plus beaucoup, comme on le voit, pour compléter l'unité de rAllemagne sous le sceptre des HohenzoUern. Quant au traité d^union douanière, M. de Bismarck s'en servait comme d'uu moyen de pression sur les chambres des États du sud, assez mal disposées à l'égard des traités militaires dont rexistence venait d'être révélée. Un moyen analogue lui avait réussi en 1862, lorsque, pour gagner l'amitié de l'empepeur Napoléon, il avait déclaré qu'il ne renouvellerait l'union douanière qu'avec les États qui accepteraient son traité de commerce avec la France. En 1867, il opéra en sens inverse : il refusa de renouveler l'union douanière avec les États qui repousseraient les traités militaires préalablement conclus avec les gouvernements respectifs.
Malgré cette pression qui touchait leurs intérêts économiques, les populations du sud ne se rendirent pas facilement. Les élections pour le parlement douanier, en 1868, furent mauvaises pour la Prusse : elles étaient empreintes d'un caractère particulier d'hostilité à l'égard de M. de Bismarck. « Le peuple wurtembergeois », disait un journal important
de Stuttgart, « a prononcé un non aussi clair que réfléchi contre ce Tasservissement de rAllemagne par la Prusse. » LaBaviëre, sur 48 députés, nomma 35 particularistes, c'est-à-dire hostiles à la suprématie prussienne. Des résultats analogues se produisirent dans le grand-duché de Bade. C'est avec beaucoup de difficultés que les gouvernements du sud obtinrent la sanction des traités militaires parleurs chambres respectives : il avait fallu, pour les y déterminer, faire valoir les intérêts matériels et aussi évoquer le spectre de Tiuvasion française.
La première session du parlement douanier, q ui se réunit à la fin d'avril 1 868 à Berlin, ne répondit donc pas à Tattente du chancelier du nord. Les députés du sud se montrèrent très rétifs et nullement empressés de saisir la main que les unitaires du nord leur tendaient; il fallut renoncer, faute d'entente entre les représentants des deux régio ns, à envoyer une adresse de remercîments au roi. Les députés du sud s'opposaientavec énergieàtoutcequilendaitàélargirla compétence de l'assemblée. Le comte de Bismarck donnait beaucoup de bonnes paroles, calmaitles uns, modérait les autr es. Il eut bien de la peine à enlever les votes les plus importants dans les questions économiques, et la chaleur de son discours au banquet d'adieu réussit à peine à réchauffer les frères du sud.
AuReichstagdu nord, ainsi qu'aux chambres prussiennes, l'enthousiasme de 1866 diminuait également, à gauche comme à droite. Les libéraux ne cessèrent de demander à la foisTunification de TAUemagne et l'établissement réel du pouvoir parlementaire. Les princes dépossédés se remuèrent à leur tour. Après avoir accordé à ces derniers des indemnités assez larges, puisque, comme il disait, a la Prusse les (( avait expropriés pour cause d'utilité publique », M. de Bismarck leur fit retirer ces indemnités par les chambres,
en se fondant sur les agitations auxquelles ces princes ne cesseraient de se livrer. Naguère il avait déclaré que pour le repos de la Prusse il valait mieux que les dépossédés fussent contents de leur situation matérielle. Maintenant il prétendait, au contraire, que ce repos* exigeait que les princes fussent moins riches. Il justifiait de nouveau leur détrônement en citant l'exemple des révolutions de France, d'Espagne et d'Italie qui avaient détrôné les Bourbons. Il annonçait que le gouvernement, en séquestrant les biens des dépossédés, se proposait d'affecter les fonds qui devaient en provenir à surveiller leurs manœuvres et leurs intrigues avec l'étranger et à « poursuivre des reptiles « nuisibles jusque dans leurs antres pour observer leurs « agissements ».
Sur ce point il ne rencontra pas d'opposition auprès des libéraux ; loin delà, ceux-ci, adversaires traditionnels de toutes les souverainetés allemandes de second ordre, avaient vu avec déplaisirqu'onavait rendu aux princes dépossédés même une parcelle seulement de leur fortune. M. de Bismarck fut donc hautement applaudi et approuvé lorsqu'il vint proposer le séquestre. Il n'en fut pas de même dans les questions où étaient en jeu les revendications du pouvoir parlemenUiire contre la royauté. Le roi, comme on l'a vu, croyait avoir été magnanime, en 1866, en s'interdisant de profiter de ses victoires militaires pour en finir avec la constitution. S'étant ainsi mis d'accord avec sa conscience, il ne pouvait être disposé à accroître davantage les immunités des chambres. Sous des formes mitigées, avec plus de retenue des deux côtés, le conflit entre les deux pouvoirs subsistait et se manifestait eu mainte occasion, à chaque session. Tantôt on se disputait pour un chemin de fer que le gouvernement s'était cru auto-
risé à racheter sans la sanction des chambres. Une autre fois c'est la liberté de la tribune, continuellement menacée par le ministère, qui donne lieu à des discussions violentes.
De droite aussi, on attaquait M. de Bismarck. Â la chambre haute, où siégeaient ses amis politiques d'autrefois^ le premier ministre s'entendait accuser d'être un ministre révolutionnaire. Cette opposition l'irritait au dernier degré. Il ne s'y était pas attendu, disait-il. « Il faut pouvoir <c compter au moins sur l'un des partis existants ; sinon le gou- «vernement est obligé de gouverner contre la constitution, et « sa politique subira des vacillements, préjudiciables surtout « pour le principe conservateur. » Ce fut en vain qu'un des orateurs de la droile excusait son parti en invoquant le sentiment de ses électeurs. Il lui faut un appui absolu et non partiel, réplique-t-il, sinon le gouvernement perd son équilibre. De part et d'autre on s'accablait de reproches, et le dépit de M. de Bismarck fut tel qu'il prit un congé sans délai fixe pour se retirer dans ses terres.
Il ne s'agissait là que d'une question de législation intérieure de Prusse. Ce fut bien autre chose, à la fin de 4869^ lorsqu'un membre de la droite présenta une motion, sorte de protestation contre le pouvoir législatif du Reichstag du nord, laquelle réclamait pour les chambres prussiennes le droit de ratifier les lois fédérales. M. de Bismarck n'en revenait pas, lorsqu'on lui annonça, dans sa villégiature de Varzin, que la chambre des seigneurs était disposée à voter cette motion. Qu'elle fasse de l'opposition, écrit-il à un ami, sur le terrain àe la politique prussienne, il n'en résultera que du bien. Mais dans la politique générale de l'Allemagne, le gouvernement ne pourra pas la suivre : là l'opposition des seigneurs aura pour alliés la France et
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l'Autriche, les parti cularisles du sud, les ultramontains, les républicains, les princes dépossédés. Et, malgré ses objurgations, il ne se trouva qu'une majorité de quatre voix pour écarter la motion anti-fédérale par Tordre du jour.
Il lui fallut batailler aussi au Reichstag du nord contre les libéraux, qui y inaugurèrent lapolitique de marchandage et de concessions. M. de Bismarck leur refusait les indemnités de député, la liberté absolue de la tribune et de la publication des discours. L'opposition prit sa revanche à l'occasion d'un projet d'emprunt pour la marine, en subordonnant son vote à l'accepLation d'un amendement consacrant la responsabilité des fonctionnaires du Trésor envers le Reichstag. M. de Bismarck, devenu chancelier fédéral, s'éleva avec force contre cette prétention ; il reprocha aux libéraux d'avoir oublié leurs erreurs d'autrefois, de retomber dans ces errements fâcheux, d'avoir aussi perdu le souvenir des grands succès obtenus par le gouvernement. Peine perdue : la majorité vota contre le ministère, qui dut retirer son projet. Or ce ne devait pas être la dernière défaite parlementaire de M. de Bismarck, qui sur le terrain militaire et diplomatique n'avait compté que des succès.
Le même spectacle se répéta à l'occasion d'un projet de loi établissant de nouveaux impôts pour subvenir aux dépenses militaires. M. de Bismarck s'indigne lorsque les orateurs du parti libéral lui recommandent de faire des économies dans le budget militaire. C'est le désarmement du pays qu'on demande; l'élément civiliste n'a pas qualité pour déterminer de quelle façon sera faite Tépée qui défend la sccurilé du pays; c'est l'affaire de l'autorité militaire. L'opposition ne se laisse pas convaincre : elle repousse les projets d'impôt, à une grande majorité. De son côté, le chancelier
rejette la demande des libéraux tendant à la création de ministères fédéraux. Il n'en veut pas, parce qu'une telle institution léserait les droits des souverains confédérés : c'est de la centralisation contraire à l'esprit de la constitution fédérale. Il s'attache à démontrer que l'unitarisme ne convient pas à l'Allemagne, où les autonomies particulières sont de tradition. En tout cas, dit-il, il faut être patient, ne pas vouloir abattre des fruits qui ne sont pas mûrs.
Gomme on le voit, le chemin de M. de Bismarck ne laissait pas d'être hérissé de ronces et d'épines; les difficultés intérieures s'amoncelaient sous ses pas. Les libéraux du nord le poussaient dans la voie unioniste ; les autonomistes du sud se montraient rebelles à une union avec le nord. Au mois de février 1870, les premiers livrèrent un nouvel assaut en demandant qu'on accueillit le grand-duché de Bade, d'après le désir du gouvernement de ce pays, dans la Confédération du nord. Le chancelier s'y déclara opposé : un pareil acte, dit-il^ ne serait pas opportun ; on ne peut accueillir Bade sans la Bavière, sans le Wurtemberg, et ces deux États s'y refusant, on ne saurait leur faire violence. D'ailleurs nVt-on pas la chose? Le roi de Prusse, président du nord, chef militaire du sud, n'exerce-t-il pas dès à présent un pouvoir tel que les empereurs allemands n'en ont pas eu depuis cinq siècles ? Encore une fois, qu'on patiente I dit-il. La Confédération du nord est une phase transitoire. « La politique », conclut-il, <( doit « être faite d'après mon idée ; si vous me mettez des bâtons « dans les roues, vous entravez ma politique. »
Le chancelier avait ses raisons pour ralentir la course des fougueux unitaires, pour ralentir même sa propre marche. Il avait entraîné à sa suite les gouvernements du sud, mais ceux-ci n'étaient pas suivis par leurs populations. Au com-
mencement de 1870, le parti démocrate de la chambre de Wurtemberg, ne pouvant faire abroger les traités militaires avec la Prusse, s'efforçait d'en neutraliser les effets, en s'appliquant à désorganiser l'armée de façon à la rendre incapable de remplir son rôle dans l'ensemble des forces allemandes. Il fallait au ministère wurtembergeois composer avec ce parti, lui faire des concessions dans le budget militaire, protester de sa volonté de sauvegarder l'autonomie du pays. En Bavière, le parti catholique et autonomiste livra, pour les mêmes raisons, bataille au ministère du prince do Hohenlohe. Les électeurs, qui avaient été consultés, envoyèrent à la chambre de Munich la même majorité hostile à la Prusse, hostile surtout aux traités militaires dont les populations n'avaient toujours pas pris leur parti. Le roi Louis II fut obligé, tout en affirmant sa fidélité aux traités avec la Prusse, de déclarer qu'il ne consentirait à aucune combinaison unitaire qui fût de nature à compromettre l'indépendance de la Bavière ; il ajouta, pour mieux répondre encore aux sentiments des autonomistes, que les différentes tribus allemandes avaient le devoir de ne pas s'abandonner ellesmêmes, si elles voulaient le développement de TAllemagne sur la base du droit. Toutes ces protestations royales restèrent sans succès. La chambre haute, la première, émit contre le ministère Hohenlohe un vote de blâme, à une grande majorité, àlaquelle s'associèrent les princes de la famille royale, membres de droit de cette assemblée. Le roi s'en irrita, bannit de la cour son oncle, le prince Luitpold, et les fils de ce prince, refusa même d'accepter l'adresse de la chambre haute. Cette manifestation de la colère royale n'empêcha pas la chambre des députés de suivre l'exemple de la chambre haute; par suite, le prince de Hohenlohe, re-
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présentant de Talliance prussienne, se vit obligé de donner sa démission.
Ces mauvaises dispositions des principaux États du sud, Tappui moral qu'elles trouvaient auprès de tous les adversaires de la Prusse en Europe, expliquent suffisamment le refus que M. de Bismarck opposait, comme nous l'avons raconté plus haut, à la motion d'accueillir Bade comme membre de la Confédération du nord. Dans sa pensée, ce grand-duché devait conserver sa position actuelle pour servir d'agent médiateur entre le nord et le sud. Dans son langage pittoresque il compara Bade à la crème du pot de lait représenté par tout le sud : si l'on enlevait celte crème disait M. de Bismarck, le reste du lait deviendrait aigre.
M. de Bismarck, après Sadowa, prévoit une autre guerre. — Il compte sur une révolution en France pour être dégagé à Tégard de l'empereur Napoléon. — La presse française hostile à la Prusse. — M. de Bismarck veut éviter le rôle d'agresseur. — Il favorise la candidature du prince de Hohenzollern au trône d*Espagne. — Il n'ignore pas que ce choix déplaît à l'empereur Napoléon. — L'existence de cette candidature est révélée par Pnm. — Les puissances européennes donnent raison à la France. — L'opposition en France porte la question à la tribune. — Le parti de la guerre l'emporte aux TuiUries. — L'Empereur cède à l'opinion publique. — Les esprits s'échauffent à Berlin. — M. de Bismarck empérhe le roi de faire de nouveUes concessions à l'Empereur. — Ses déclarations au conseil fédéral. 7— La France déclare la guerre. — M. de Bismarck rédige le récit des événements d'Ems et en exagère la portée. — L'Allemagne du sud fait cause commune avec la Prusse. — M. de Bismarck dénonce à l'Europe les projets d'annexion de l'empereur Napoléon. — La France entre en
DEUX GUERRES POUR UN EMPIRE. %'i\
campagne sans alliance. — M. de Bismarck neutralise rAutriche & l'aide de la Russie.
On a pu voir, dans un des chapitres précédents de notre récit,que,dës son entrée danslacarrièrediplomatique,lecomte de Bismarck avait acquis la conviction qu^i fallait vaincre l'Autriche sur le champ de bataille pour assurer à la dynastie de Hohenzollern l'hégémonie en Allemagne. Le lendemain de la victoire de Sadowa, il était devenu clair pour lui qu'une autre guerre, cette fois contre la France, serait nécessaire, non pas seulement pour faire accepter à cette puissance les conquêtes de la Prusse, mais surtout pour rallier l'Allemagne du sud et asseoir ainsi la domination des rois de Prusse sur la totalité des pays germaniques. Sous l'empire de cette conviction, M. de Bismarck fut amené tout naturellementà laisser les événements suivre leur cours, c'est-à-dire leur développement logique. Sans provoquer directement la guerre prévue et considérée comme fatale, il lui suffisait do ne rien faire pour la prévenir, mais aussi de ne pas en hâter l'explosion, de s'y préparer méthodiquement et de choisir le meilleur moment pour l'engager.
Il n'avait pas cependant abandonné tout espoir d'achever son œuvre sans croiser le fer : il comptait pour cela sur un bouleversement intérieur en France. Les échecs successifs, essuyés par l'Empereur dans sa politique extérieure depuis la guerre dano-allemande, avaient donné une force nouvelle à l'opposition anti-dynastique. En vue de neutraliser ces efforts hostiles et de leur enlever leur arme principale, FEmpereur avait peu à peu abandonné les errements durégimeautoritairepourentrer dans les voies du gouvernement libéral et parlementaire. Une semblable transformation ne pouvait s'effectuer simultanément avec des entreprises
belliqueuses au dehors, et certainement les ministres qui en furent chargés étaient loin de nourrir de tels desseins. Toutefois M. de Bismarck ne faisait pas fond exclusivement sur les sentiments pacifiques des ministres Daru et Ollivier. Eu égard à l'attitude de l'opposition et aux agitations du parti démocrate, il ne doutait pas que Texpérience impériale relativement au régime parlementaire n'aboutttàla chute de la dynastie et à Tavènement de la république. II en résulte* rait, croyait-il, pourlaFrance un affaiblissement, qui, en l'obligeant à se concentrer sur elle-même, lui enlèverait en même temps la possibilité, pendant ce temps de transformation au moins, de se fortifier par des alliances avec les États monarchiques. M. de Bismarck conformait sa ligne de conduite à ces idées. L'Empereur, s'il avait eu besoin d*un encouragementpouradopter lapolitique constitutionnelle, qui, àce qu'il espérait, devait affermir son trône, l'aurait trouvé auprès du chancelier de la Confédération du nord, dont les agents officiels aussi bien que les organes les plus importants, ne décernaient que des éloges au nouveau régime proclamé en France. Cependant les choses se passèrent à Paris plus tranquillement qu'on ne l'avait pensé à Berlin. L'avenir n'était pas assuré ; mais le présent était sauvegardé par la politique libérale de l'Empereur. Lui-même et les principaux membres de son cabinet étaient animés de sentiments pacifiques; ils étaient entièrement absorbés par les soucis qu'occasionnait le changement fondamental du système de gouvernement. Mais tout le monde en France ne se familiarisait pas avec les triomphes de la politique prussienne, et surtout avec l'amoindrissement relatif qu'ils avaient fait subir au prestige de la France en Europe, La presse, revenue de ses préférences de 1866, ne cessait de signaler les progrès de l'œuvre
d'unification de la Prusse, d'attaquer l'insouciance de la politique impériale, de demander que la France s'opposât à l'achèvement de cette œuvre avant qu'il fût trop tard. Elle dénonçait l'action personnelle de M. de Bismarck, qui se manifestait partout dans un sens contraire aux intérêts français : aux faits réels, elle mêlait des exagérations ou des allégations fausses. Cette susceptibilité ou, pour dire mieux, cette nervosité se communiquait aux sphères politiques, àlaChambre.
M. de Bismarck était bien résolu à ne pas assumer le rôle d'agresseur; il n'ignorait pas que le public européen prenait facilement parti pour l'attaqué. En 1866 il avait su donner à l'Autriche l'apparence de l'agression et il n'entendait pas en agir autrement avec la France, qui, comme il n'en doutait pas, à mesure que la puissance de la Prusse s'affirmait, suivrait l'exemple de l'Autriche. Le prétexte de guerre vint d'un côté auquel personne n'avait songé.
Après la révolution de 4868 qui avait détrôné la reine Isabelle, l'Espagne était en quête d'un roi. L'empereur Napoléon eut le tort de se déclarer contre la candidature du duc de Montpensier, pour ne l'accepter que lorsqu'il n'en fut plus temps. Faute d'un prince français, les Espagnols songèrent à un prince allemand, et leur attention d'abord, leur choix ensuite se fixèrent sur le prince Léopold de HohenzoUern, de la branche souabe et catholique, nullement parente, mais devenue par traité alliée familiale de la dynastie royale de Prusse. Ce choix ne déplaisait pas à M. de Bismarck. Déjà la révolution d'Espagne lui avait apparu comme un événement opportun, qui détournait l'attention de l'Empereur et de la France de l'horizon allemand. Le bruit avait couru en Allemagne que des troupes espagnoles devaient remplacer la garnison française à Rome et que l'Italie, indemnisée
moyennant Tannexion du territoire pontifical, serait Palliée de la France contre la Prusse. Ces rumeurs^ dont rien d'ailleurs n'a prouvé le fondement, expliquaient la satisfaction que M. de Bismarck, dit-on, aurait manifestée en apprenant le renversement de la reine Isabelle.
Ce qui est plus certain, c'est qu'en accueillant avec faveur la candidature du prince de Hohenzollern, le comte de Bismarck n'ignorait pas qu'elle irritait la cour des Tuileries, qu'elle serait mal vue en France, et que peut-être elle fournirait le prétexte de cette guerre que le chancelier ne tenait plus à ajourner. Dès l'année 1869, il avait pu s'assurer l'alliance de la Russie, qui, dans la guerre future, devait contenir rAutriche, alliée présumée de la France. L'incident Hohenzollern éclata publiquement en 1870; mais l'origine en remonte à Tannée 1869 : il couvait sous les cendres. Le roi Guillaume, indiflérent d'abord à cette candidature, s'y rallia lorsqu'elle revint^un an après, sur le tapis : M. de Bismarck l'avait reprise alors qu'elle semblait abandonnée par suite des premières observations qu'avait présentées Tambassadeur de France à Berlin \ A Madrid on était convaincu que M. de Bismarck patronnait la candidature en vue de créer des embarras à l'Empereur. « Je me suis aperçu depuis bien long- « temps » , écrivait l'ambassadeur de France à Madrid le 2 juillet 1870, » que M. de Bismarck se glissait dans nos affaires. » Le fait est que le chancelier fédéral s'occupait avec persistance de la candidature du prince Léopold ; il l'avait concertée avec le général Prim et s'était montré contrarié lorsque ce dernier, probablement par crainte de l'empereur Napoléon, l'avait abandonnée. Il avait engagé le général espagnol à la
l. Voir pour les détails l Empereur Guillaume, pp. 277-301.
reprendre, car elle serait parfaitement opportune ; seulement tout devait se passer directement entre eux deux, le roi Guillaume étant censé tout ignorer. Au mois d'avril, le prince de Hohenzollern et son fils, le prince Léopold, s'étaient rendus à Berlin, afin de conférer avec le chancelier et avec le roi lui-même, qui alors donna son consentement, en sa qualité de chef de la famille de Hohenzollern.
Le secret qui devait être gardé sur cette candidature jusqu'à la réunion des Cortès, appelées à Tagréer, fut rompu au commencement de juillet par le maréchal Prim, qui s'en ouvrit à l'ambassadeur de France. Il était un peu tard. Eu égard au voisinage de la France, qui de toutes les puissances étrangères était la plus directement intéressée dans les affaires d'Espagne, les gouvernants de ce pays avaient presque l'obligation de consulter l'Empereur sur les candidatures au trône. Le mystère dont ils avaient enveloppé leurs négocialions avec M, de Bismarck et la cour de Prusse suffît pour prouver qu'ils savaient bien que la candidature déplaisait aux Tuileries : le chancelier fédéral ne l'ignorait pas davantage. Le procédé était blessant pour la France, et il fui jugé tel par la plupart des puissances européennes. Avant tout on donnait tort à l'Espagne. L'empereur de Russie écrivit en ce sens au roi Guillaume. Lord Granville écrivit à l'ambassadeur de la reine à Berlin que le procédé du gouvernement espagnol constituait une juste cause d'offense : a II est dans les « intérêts de l'Espagne que l'avènement d'un nouveau sou- « verain ne devienne pas la cause d'une guerre en Europe. »
La presse ministérielle de Berlin, dans la première phase de l'incident, semblait attendre que l'Espagne défendît contre la France son droit absolu de choisir pour souverain celui qui lui convenait. On aurait dit que l'Espagne était
sollicitée de jouer à l'égard de la France le rôle qui avait été dévolu par la Pnisse en 1866 à l'Italie à l'égard de l'Autriche. Les gouvernants de Madrid, loin d'entrer dans cette voie, prirent peur; blâmés par toutes les grandes puissances, ils s'appliquèrent à obtenir la renonciation du prince de HohenzoUern. Le roi Guillaume, qui se trouvait aux eaux d'Ems, où l'ambassadeur de France, M. Benedettî, avait été envoyé en mission, revenait également sur ses pas et ne cherchait qu'une façon convenable de se dégager. La renonciation du prince de HohenzoUern fut le résultat de ces eiforts. Les grandes puissances se montrèrent très satisfaites de cette solution, et elles furent d'avis que l'Empereur avait remporté un succès diplomatique sur M. de Bismarck. Ce dernier, en villégiature à V»iizin, était beaucoup moins satisfait : sa combinaison avait échoué, l'occasion de rupture lui échappait, et le prestige de la Prusse paraissait diminué. Sa défaite était complète, si le gouvernement français se déclarait également satisfait. A Paris, malheureusement, on n'eut pas cette sagesse.
Pour bien des esprits, en France même, il avait été, dès le début, douteux que la candidature HohenzoUern valût la peine de soulever un incident. Avec le caractère fier des Espagnols, qui n'ont jamais supporté longtemps la domination d'une dynastie étrangère, il était à prévoir que les Cortès n'accepteraient pas le prince que leur offrait le général Prim, ou bien que le prince, au bout de quelque temps, se retirerait découragé devant l'antipathie des populations. Fût-il même resté, la France n'aurait peut-être pas eu un voisin bien incommode; les mœurs et les institutions espagnoles, les intérêts du pays excluaient l'invasion de l'influence allemande à la suite d'un prince allemand. En
aucun cas il n'y avait péril en la demeure. On pouvait laisser faire Tépreuve et prendre une attitude suivant les circonstances.
Le froissement de Tamour-propre aux Tuileries parlait plus haut que la prudence : si M. de Bismarck avait voulu tendre un piège, à Paris on donna dedans avec aveuglement. L'Empereur personnellement, malade comme il était, parfaitement renseigné aussi sur la situation militaire de l'adversaire qu'on allait combattre, n'était pas un chaud partisan de la guerre. Une partie de son entourage et de l'opinion ne partageait pas ces sentiments pacifiques. Depuis Sadowa, c'est-à-dire depuis quatre ans, Topposition de toutes nuances enveloppait dans la même hostilité les succès de la Prusse et la politique de l'Empereur qu'elle accusait, non sans raison, il est vrai, de les avoir facilités. Mais, en reprochant à l'Empereur ses complaisances, on semait dans le pays Tunimosité contre la Prusse : il ne fallait qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Un ministère prudent, alors même qu'il entendait s'opposer à la candidature Ilohenzolleru, aurait commencé par négocier avec le cabinet de Berlin et parcouru toutes les phases d'une pareille négociation, avant d'en saisir le public. Il avait le droit et le devoir de refuser toute réponse à des interpellations indiscrètes et intempestives; mais en laissant porter Fincident dès le premier jour à la tribune, en le livrant à la discussion des partis et des journaux, il cessait d'être maître de la situation. Le patriotisme était surexcité , personne ne voulait plus écouler la voix delà raison. « C'était», disait plus tard M. Thicrs, « dans le pays, comme dans le sein du Corps législatif, un « véritable emportement. » Et, lorsque, dans sa proclamamation à l'armée, l'Empereur fit entrevoir les difficultés de
l'entreprise, des journaux très modérés trouvaient qu'il témoignait trop de modestie. Le patriotisme français ne calculait pas les forces de la France; il était sûr de vaincre la Prusse. L'Empereur, en partant en campagne, évita de traverser Paris, afin de se dérober aux démonstrations les plus exaltées : on avait projeté de détacher les chevaux de sa voiture et de le porter en triomphe à la gare. Un mois après, cette même foule maudissait celui qui, par faiblesse, avait écouté l'opinion publique égarée, au lieu de son propre sentiment et celui des puissances amies. Mais il avait dit la vérité lorsque, le 23 juillet, s'adressant au Corps législatif, il déclarait : « Je puis dire que c'est la nation tout entière qui « dans son inévitable élan a dicté nos résolutions. » Iles! des légendes que l'historien a le devoir de détruire : de ce nombre est celle qui veut qu'en 1870 la France ait été engagée dans la guerre par la volonté d'un seul.
On n'était pas moins passionné à Berlin qu'à Paris. Dans la première phase des entretiens d'Ems, le roi Guillaume, abandonné à ses propres inspirations, s'était montré conciliant et soucieux de prévenir une conflagration. Même les exigences du cabinet français, après la renonciation du prince de Hohenzollern, n'eussent pas été un obstacle invincible : les conseils des cabinets amis auraient fini par amener quelque compromis, acceptable de part et d'autre et qui aurait mis le ministère français en situation de calmer les ardeurs belliqueuses des chambres et du public. Malheureusement la publicité donnée à l'afTaire, la déclaration violente du duc de Gramont à la tribune, le langage véhément de la presse française avaient soulevé l'opinion en Allemagne. Au début de l'incident, l'impression générale n'avait pas été défavorable à la France. Le public allemand ne comprenait
pas qu'on augmentât la tension qui subsistait entre les deux pays, par une question d'intérêt dynastique, sans aucun profit pour la nation allemande. Aussi, lorsqu'on apprit que le prince de Hohenzollern, incité par le gouvernement espagnol, conseillé par le roi Guillaume lui-même, avait renoncé à sa candidature, tout le monde en Allemagne approuva le roi d'avoir contribué à ce résultat, au risque même de procurer un triomphe diplomatique à Napoléon III. Les nouvelles exigences du cabinet français produisirent un revirement total dans l'opinion publique, qui croyait dès lors à un parti pris de provoquer la guerre. A Berlin, dans les hautes régions militaires, on avait vu avec humeur le roi montrer tant de condescendance. En 1867 on avait blâmé M. de Bismarck d'avoir cédé dans la question du Luxembourg, au lieu d'accepter la guerre, pour laquelle on était prêt; on craignait qu'une fois de plus encore la Prusse ne laissât échapper Toccasion de vider la querelle suspendue sur la tête de la Prusse depuis Sadowa. Le général de Moltke, chef de l'état-major général, était parmi les plus ardents partisans de la guerre ; on raconte que dans les jours qui précédaient la guerre, sa figure se rembrunissait ou se rassérénait, suivant que les nouvelles étaient dans le sens de la paix ou de la guerre.
Mais M. de Bismarck n'était plus disposé, comme en 1867, à faciliter uq an^angement. Au contraire, l'esprit conciliant dont le roi avait fait preuve dans ses pourparlers avec l'ambassadeur de France n'avait pas répondu à ses idées. La renonciation du prince de Hohenzollern l'avait vivement contrarié : en somme c'était Téchec d'un projet auquel il avait prêté les mains, c'était l'ajournement d'une lutte qu'il désirait à présent aussi ardemment que les chefs de l'armée. Il
dut promptement se rassurer, lorsqu'il apprit qu'à Paris on ne se contentait pas de la renonciation et qu'on allait formuler d'autres demandes. Aussi, en quittant le 12 juillet son château de Varzin pour se rendre à Berlin, il y apportait la résolution de ne plus reculer devant la guerre. A partir de ce moment il intervient d'une façon directe et constante dans les pourparlers d'Ems et de Paris, et il persuade au roi que les populations commençaient à s'irriter des concessions et qu'il est temps d'y mettre un terme.
En effet le roi Guillaume change aussitôt de langage et d'attitude. Il refuse de se prêter à toute autre concession, et, quoique dans les termes les plus courtois envers l'ambassadeur de France, il décline toute nouvelle négociation personnelle et engage l'ambassadeur français à s'adresser désormais à M. de Bismarck. Celui-ci, dès son retour à Berlin, disait aux diplomates étrangers que le gouvernement prussien ne ferait plus de concession dans l'incident espagnol, qu'il demanderait au cabinet français de déclarer l'incident terminé, de cesser ses armements et en même temps de donner satisfaction à la Prusse pour le langage comminatoire tenu par le duc de Gramont. Ses résolutions belliqueuses se manifestèrent d'une façon évidente, lorsque le roi lui fit transmettre par le télégraphe les derniers incidents relatifs à ses rapports avec l'ambassadeur de France. Le chancelier fédéral rédigea, avec ce télégramme, une note pour les journaux, laquelle représentait le roi comme ayant été l'objet d'obsessions irrespectueuses et le diplomate français comme ayant été traité avec dédain par le roi. Cependant ni le roi ni l'ambassadeur n'avaient eu à se plaindre l'un de l'autre : M. Bcnedetti n'avait pas manqué de respect au roi, et celui-ci avait pris congé de
Fambassadeur dans les termes les plus bienveillants. Le récit publié par les journaux de Berlin et envoyé par le fil électrique à toutes les chancelleries européennes hâta la rupture : il surexcita les sentiments loyalistes du public prussien et mit le comble à T irritation en France, en même temps qu'il aida le parti de la guerre à triompher des hésitations de TEmpereur.A ce moment on était résolu, à un égal degré, à Paris et à Berlin, à recourir à « la dernière raison » des nations. Le 1 6 juillet, pendantqueles chambres françaises apportaient k Saint-Cloud le vote des crédits de guerre, M. de Bismarck termina l'exposé des événements au conseil fédéral en déclarant que TAllemagne n'avait plu.s d'autre choix que la guerre ou une garantie de la part de la France contre le retour d'agissements de nature à troubler la paix de l'Europe. Trois jours après, le 19, au moment où le roi allait ouvrir le Reichstag du nord, convoqué en session extraordinaire, le chargé d'affaires de France remit la déclaration de guerre de son gouvernement.
Le chancelier fédéral avait une situation relativement facile vis-à-vis de son parlement. Il pouvait affirmer que le gouvernement prussien avait toujours ignoré l'affaire Hohenzollern : c'était vrai, les négociations s'étant renfef mées dans le cercle intime des cours, avec l'adjonction dii comte de Bismarck sans doute, mais en sa qualité de confident et non de ministre du roi. Le cabinet des Tuileries avait d'ailleurs commis la faute de négocier, comme gouvernement, avec le roi de Prusse, alors qu'il aurait dû négocier avec le gouvernement espagnol, en laissant le roi Guillaume en dehors. Cette fausse tactique lui donnait toutes les apparences d'un gouvernement décidé à chercher querelle à
la Prusse. Mais, dans le discours qu'il prononça au Reichslag le 20 juillet, le chancelier fédéral commit, à son tour, une erreur qui dénotait son intention, dès la première heure, de saisir l'occasion de rompre avec l'empereur Napoléon et de se dégager par la guerre d'obligations morales qu'il ne voulait ni ne pouvait tenir. La candidature Hohenzollern ayant été l'affaire personnelle du roi, le cabinet des Tuileries avait été en droit de la traiter personnellement avec ce souverain et non avec le gouvernement prussien. Le roi Guillaume avait donc absolument qualité pour régler la question sans rintervention de son ministère, et ce qu'il avait décidé le liait et liait son gouvernement. L'intervention directe du chancelier transformait la négociation privée en une affaire d'État et précipitait la rupture. Son récit sur les événements d'Ems avait été, à tort, qualifié par le ministère français de dépèche officielle : c'est à titre de télégramme de journal qu'il avait été communiqué aux chancelleries européennes. Mais l'origine qu'on connaissait à ce récit et la forme dans laquelle il avait été communiqué aux gouvernements étrangers avaient produit sur ces derniers et principalement sur le public Teffet d'une blessure qui était faite à dessein pour couper la retraite au ministère français.
Les passions patriotiques étaient déchaînées aussi bien à Berlin qu'à Paris. Dans leReichstag du nord comme dans le reste de l'Allemagne, on ne voyait plus que le Roi personnellement offensé, et l'on était persuadé que le gouvernement français cherchait un prétexte pour arracher à la Prusse ses conquêtes de 1866, ou pour porter lui-même atteinte à l'intégrité du territoire allemand. Maître absolu de toute l'Allemagne du nord, le roi Guillaume disposait des contingents de ces États, qui devaient renforcer ses propres armées. Il
obtint également, sans la moindre hésitation, le concours des Étals du sud, la Bavière la première. Les traités militaires de 1866 le voulaient ainsi; ils obligeaient les signataires à placer leurs armées sous les ordres du roi de Prusse, dans le cas oti le territoire d'un des contractants serait menacé d^une agression. La déclaration de guerre de la France rendait cette éventualité imminente ; les souverains du sud étaient donc obligés de mobiliser et de mettre leurs contingents à la disposition du roi. Ceux qui auraient voulu se dérober à cette obligation, n'avaient qu'à songer au sort du roi de Hanovre et de l'Électeur de Hesse, pour abandonner toute idée de résistance.
Le comte de Bismarck s'attacha d'ailleurs à mettre de son côtél'opinion publique dans l'Allemagne du sud comme partout au dehors, en soulevant une partie du voile qui avait couvert jusque-là ses pourparlers avec l'Empereur, depuis 1865, au sujet des remaniements territoriaux dans le centre de l'Europe. Les populations de l'Allemagne du sud, des pays rhénans et de la Belgique apprirent ainsi qu'elles avaient été destinées par l'empereur Napoléon à servir d'objet de compensation pour les agrandissements de la Prusse. Il résultait de ces documents que l'Empereur, après avoir vu échouer ses demandes relatives à la rive gauche du Rhin, avait voulu se dédommager, avec le concours de la Prusse, par l'annexion de la Belgique. Les chancelleries n'apprirent de cette publication rien de bien nouveau : elles connaissaient depuis longtemps les nombreux entretiens du comte de Bismarck avec M. Benedetti, ambassadeur de France, et ceux de l'Empereur, de MM. Drouyn de Lhuys et Rouher avec le comte de Goltz, ambassadeur Je Prusse à Paris. 11 était facile à M. de Bismarck de se justifier aux yeux des cabinets
intéressés, on représentant toutes ces négociations en ce qui le concernait comme dilatoires, c^est-à-dire comme ayant eu pour but de gagner du temps, de les faire traîner pour les faire échouer en cas de changement des circonstances. Sous rimpression fiévreuse de la guerre qui se préparait, le public n'était pas en état de raisonner, et encore moins de se rappeler que le seul fait de pareilles négociations supposait une forte intimité de relations entre les cabinets de Berlin et de Paris, intimité basée sur des desseins communs. Le public ne se disait pas que les projets d'agrandissement et de suprématie, que M. de Bismarck avait pu exécuter en partie grâce à la complaisance de l'Empereur, avaient pu naturellement suggérer à celui-ci l'idée de réaliser des projets analogues au profit de la France. L'opinion publique, qui avait déjà donné tort au gouvernement français pour avoir déclaré la guerre, le blâmait encore davantage d'avoir nourri le dessein de porter atteinte à l'indépendance de la Belgique. Le comte de Bismarck trouvait dans ces dispositions du public européen un appui moral pour sa politique, en même temps qu'il grandissait dans l'opinion de ses compatriotes, qui, laissant de côté le point de vue moral, ne considéraient que le fait que le chancelier fédéral s'était montré supérieur en diplomatie à l'empereur Napoléon.
Ce souverain s'était ainsi laissé entraîner à la guerre sans avoir mis de son côté aucune des chances qui pouvaient concourir au succès. Il n'avait pour lui ni la supériorité du nombre des troupes, ni l'approbation morale de l'Europe, ni surtout des alliances avec d'autres puissances'. Des pourparlers avaient eu lieu, depuis 1867, avec l'Autriche et