Voir l'Empereur Guillaume, pp. 302 et 8s
312 HISTOIRE DU PRINCE DE filSSIARCK.
bassin de Sedan. Une proclamation du roi de Prusse, faussement interprétée par les journaux français, avait accrédité l'opinion que la Prusse n'en voulait qu'à l'Empereur et que, celui-ci retiré de la scène, elle accorderait à la France de bonnes conditions. C'est sous cette impression que Napoléon III se décida à mettre un terme à l'effusion du sang, en offrant son épée au roi de Prusse : des considérations politiques dominaient les opérations militaires. Telle est l'explication de la capitulation de Sedan et de l'éloignement de l'Empereur du théâtre de la guerre. Le 3 septembre eurent lieu des entrevues de l'Empereur avec M. de Bismarck et ensuite avec le roi de Prusse.
Le chancelier allemand, ainsi qu'il l'a affirmé lui-même depuis, aborda l'Empereuraveclesmèmes allures de déférence et de respect qu'autrefois lors de ses visites aux Tuileries ou à Biarritz. Mais , à part ces formes , il eut soin de marquer les diiïérences de situation : il ne sollicitait plus, il dictait ses volontés, et, lorsque l'Empereur, ajoutant une faute politique à tant d'autres, mais obéissant à un sentiment d'abnégation personnelle, eut déclaré qu'il n'avait pas qualité pour traiter de la paix, M. de Bismarck ainsi que tout l'élat-major allemand se montrèrent impitoyables sur les conditions militaires. Ce fut en vain que l'Empereur insista pour voir le roi. Le ministre, craignant que son souverain ne se laissât fléchif par la vue de son adversaire tombé, sut ajourner cette entrevue jusqu'après la signature de la capitulation ; lui-même céda pour un moment le pas aux militaires, qui, disait-il plus tard, « saventêtre plusdurs ». La capitulation fut ainsi conclue dans les conditions les plus rigoureuses: l'armée française fut faite prisonnière de guerre et internée en Allemagne ; Napoléon lui-même alla sponta-
nément en exil à Cassel, où le château de Wilhelmshoehe lui fut assigné comme résidence. Ainsi qu'on avait pu le prévoir, la catastrophe de Sedan provoqua l'explosion, à Paris, d'un mouvementrévolutionnaire, auquel la Régence ne tenla même pas d'opposer une résistance quelconque. Le 4 septembre, la république fut proclamée à l'Hôtel de Ville, oti un nouveau pouvoir s'installa sous le nom de « Gouvernement de la Défense nationale d .
Le nouveau gouvernement , partageant l'illusion générale qu'avait fait naître la proclamation mal comprise du roi Guillaume, était tout disposé à traiter de la paix sur la base d'une indemnité de guerre, mais sans cession territoriale. En réalité le roi avait dit seulement qu'en entrant avec ses troupes en France, il faisait la guerre ^x soldats français et non aux populations non combattantes et paisibles. M. Jules Favre, le nouveau ministre des affaires étrangères, commit donc une erreur lorsque^daus sa circulaire diplomatique du 6 septembre, il faisait dire au roi « qu'il faisait la guerre non à la c< France, mais à la dynastie impériale ». La conclusion que la France « ne céderait ni un pouce de son territoire ni une « pierre de ses forteresses » se heurta aux idées absolument opposéesdeschefsd'arméesetdespopulationsdel' Allemagne.
Ces dernières, tout en acceptant la guerre avec toute l'ardeur du patriotisme, avaient songé d'abord bien plus à la défense du sol menacé d'une invasion qu'à l'éventualité de conquêtes à faire; elles croyaient que, dans le cas le plus favorable, l'invasion serait repoussée et l'intégrité de leur territoire sauvegardée, mais qu'en dernier lieu la guerre serait improductive .Les rapides victoires des armées allemandes changèrent ces idées : à mesure que les ^succès s'accentuaient, les exigences nationales augmentaient dans des
proportions qui appelèrent l'attention et excitèrent les inquiétudes des puissances neutres. De Berlin, avant Sedan même, vint le signal d'une agitation encouragée d'en haut, qui se manifestait par de nombreuses adresses au roi pour protester « contre l'ingérence étrangère, essayant de limiter '< le prix de nos combats ». M. de Bismarck ne pouvait voir qu'avec satisfaction ce mouvement entièrement conforme à ses idées. Il fit rassurer, par ses organes, les signataires de ces adresses. Les puissances européennes, disaient ses journaux, n'ayant pas fait de grands efforts pour empêcher la guerre et y asssistant comme spectatrices, ne sauraient en arrêter les conséquences à leur convenance, tant qu'aucun intérêt essentiel d'ordre européen ne serait affecté par les conditions ultérieures de paix. Si telle était la disposition des esprits à la fin du mois d'août, que ne dutelle pas être le lendemain de Sedan !
A la circulaire de M. Jules Favre les organes ministériels de toute l'Allemagne répondirent aussitôt en déclarant que le parti républicain en France n'était pas moins responsable de la guerre que l'empire déchu ; que l'opposition avait, depuis quatre ans, représenté au peuple français l'élévation de la Prusse comme une défaite de la France, et accusé l'Empereur et son gouvernement de l'avoir amenée ; que le gouvernement républicain avait édicté les mesures les plus rigoureuses contre les Allemands paisibles résidant en France; que le changement de gouvernement n'avait été nullement demandé par l' Allemagne, qui ne saurait non plus l'accepter comme le prix de ses victoires. De Reims, de Meaux, M. de Bismarck adressa aux puissances des circulaires exprimant ses pensées. Il tenait à prendre position en vue de négociations de paix qui n'étaient pas encore
ouvertes. Son langage était des plus sévères envers toute la nation française. Il prétendait qu'après la guerre actuelle, quelles que fussent les conditions de paix, la France tenterait une nouvelle agression, qu'elle ne pardonnerait pas à l'Allemagne la défaite subie. Il fallait donner à l'Allemagne des garanties, qu'elle ne saurait trouver qu'en reculant ses frontières, c'est-à-dire en prenant Strasbourg et Metz, qui étaient pour la France des portes de sortie pour une invasion de TAllemagne du sud.
Ce fut en vain que M. Jules Favre s'efforça de combattre ces accusations, ce réquisitoire gros de terribles conclusions. Il disait avec raison que le peuple français si on l'avait consulté le 18 juillet par plébiscite, eût certainement voté contre la guerre. On lui répliqua en l'invitant, mais sans succès, à faire voter le peuple sur la continuation de la guerre. M. do Bismarck, le premier, avait montré à l'Europe que les gouvernements, dans les grandes crises, consultent les intérêts de l'État et non les électeurs sur la question de guerre ou de paix.
Avec des idées si opposées, les négociations de paix ne pouvaient avoir de résultat : l'entrevue de M. Jules Favre avec le comte de Bismarck à Ferrières devait le démontrer. Paris était, depuis le 19 septembre, entièrement investi par les armées allemandes ; Metz était assiégé depuis un mois. Sur le désir du gouvernement de Paris, le cabinet anglais avait obtenu pour M. Jules Favre l'autorisation de se rendre au quartier-général du roi Guillaume. Le chancelier allemand et le ministre français y conférèrent dans les journées du 19 et du 20 septembre. M. de Bismarck exposa toutes les idées qu'il avait déjà développées dans ses récentes circulaires. « Les Français, « disait-il, » n'oublieront pas plus Sedan que
« Waterloo et Sadowa » ; à quoi M. Jules Favre aurait pu répondre que, sans Toublier, les Français, au bout de cinquante-cinq ans, n'avaient pas encore tenté de venger Waterloo. Le chancelier répéta que depuis Louis XIV la France n'avait cessé d*attaquer rAUemagne pour lui enlever des provinces et que, afin de prévenir ces agressions, il lui fallait les départements du Rhin et de la Moselle, avec Strasbourg, Metz, Château-Salins, Soissons. Il n'ignorait pas que les populations ne voulaient pas être allemandes ; mais il le fallait : si une nouvelle guerre venait à éclater un jour,rAllemagne voudrait la faire avec tous les avantages. D'ailleurs il se réservait de déterminer plus tard les limites de ces cessions : l'essentiel pour lui était d'obtenir que son interlocuteur en acceptât le principe. On ne s'entendit ni sur ce point, ni sur les conditions d'un armistice nécessaire pour convoquer et réunir une assemblée nationale. M. Jules Favre déclarait que l'honneur de la France ne lui permettait pas de céder une portion quelconque de son territoire. H. de Bismarck lui répliqua par des réminiscences des guerres de Louis XIV. Quant à l'armistice, les pourparlers n'aboutirent pas davantage, la Prusse demandant au préalable la reddition de Strasbourg, de Toul et de Bitche. On se quitta avec des sentiments plus hostiles que ceux sous l'empire desquels on s'était abouché. Au fond, M. de Bismarck était irrité d'une attitude des gouvernants français, laquellepronostiquaituneprolongationindéfiniedelaguerre: il la craignait à cause des puissances neutres, dont il redou* tait l'ingérence. Il en voulait donc au gouverment de Paris, qu'il accusait de chercher, dans un but égoïste, à éviter la réunion d'une assemblée exprimant les sentiments pacifiques des populations.
Le 5 octobre, M. de Bismarck, en même temps que le roi et Tétat-major général, s'installa à Versailles, accompagné d'un nombreux personnel du ministère des affaires étrangères. Son hôtel devint aussitôt le centre diplomatique de toute TEurope. Les chroniqueurs ont raconté depuis, avec tous les détails, les faits et gestes du chancelier^ sa vie on quelque sorte familiale, le caractère, paisible en apparence, de son existence journalière, la large hospitalité de sa maison, Tabondance de sa table, le va-et-vient des diplomates, des agents et des personnages politiques accourant de tous côtés, ses propos de table ainsi que ses idées, qui subissaient les variations des événements de chaque jour.
Paimi les impressions du chancelier, celle qui dominait chez lui, comme chez tout son entourage, c'était l'impatience fiévreuse de voir la fin du siège de Paris : la prise de la capitale, après la reddition de Metz, qui eut lieu le 27 octobre, était, avec raison, considérée comme le prélude de la fin de la guerre. Cette impatience est révélée par les nombreux propos qui depuis ont trouvé place dans les chroniques prussiennes de Versailles. On apprend ainsi qu'il goûte beaucoup les maximes d'un général américain, qui, s'inspirant de l'exemple de la guerre civile de son pays, veut qu'on rende la guerre aussi douloureuse que possible aux populations pour qu'elles y mettent plus promptement un terme. Par contre-coup, il s'irrite contre tous ceux qui, saus y être absolument forcés par le devoir militaire, semblent à la lutte. Sa colère contre les nombreux corps de francs-tireurs ne connaît souvent pas de bornes et s'élève jusqu'à la férocité, en paroles heureusement, car son action ne s'étend pas à la conduite des opérations militaires. Plus vive est encore son irritation contre Garibaldi, « l'aventurier étranger », et
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ses volontaires italiens, qui, oublieux des services que la Prusse a rendus à leur pays en 1866, ne se souviennent que de ceux de la France en 1889. Il regrette qu'on fasse ces gens prisonniers, au lieu de les fusiller, et il loue les Bavarois, qui, dit-il, se montrent les moins cléments à leur égard. Il critique la convention internationale de Genève, qui, en se préoccupant trop des ménagements à Tégard des établissements hospitaliers et de leur personnel, gêne la marche de la guerre. lia peur que, par humanité pour les Parisiens affamés, on n'expose la vie et la santé du soldat allemand, et il se fait un reproche à lui-même, et après coup, d'avoir appelé l'attention des neutres sur les conséquences, au point de vue de la santé des Parisiens, d'une résistance prolongée de la capitale, qui était résolue à épuiser ses vivres jusqu'au bout.
Il n'exprime pas moins de déplaisir au sujet du traitement indulgent des villes ouvertes qui ont opposé de la résistance aux troupes allemandes, ainsi que des communes qui ont toléré et protégé les francs-tireurs. Et si quelque Français lui rappelle qu'en 1813 les chasseurs de Lutzow ont fait bien pis que les francs-tireurs français, il réplique qu'aussi les généraux de Napoléon ont fait prompte justice des premiers* En un mot, il veut que les populations sentent les horreurs de la guerre afin qu'elles forcent leurs gouvernants à faire la paix.
Dans ces mêmes conversations, dans le cercle de ses intimes, nouvelle table-ronde moins le caractère guerrier des convives ordinaires, il rappelle avec un certain orgueil que presque l^us ses ancêtres, généraux ou officiers des Électeurs de Brandebourg ou des rois de Prusse, ont fait campagne contre la France. L'irritation que lui cause le séjour pro-
DEUX GUERRES POUR UN EMPIRE. 3i9
longé de yersailles le rend injuste envers les Français en général, à qui il dénie jusqu'à des qualités de cœur dont il avait cependant autrefois éprouvé les effets lors de son ambassade à Paris (1).
Un moyen qui, de l'avis de M. de Bismarck, devait puissamment accélérer la reddition de Paris, c'était le bombardement. A partir du mois d'octobre on ne parlait que de cela à la table et dans les réunions du chancelier. On assignait au commencement du bombardement des dates successives, en exprimant la déception de ce que cette opération se faisait vainement attendre. Le bruit courait que M. de Bismarck lui-même s'y opposait. Il se défendit avec énergie contre ces rumeurs : au contraire, disait-il, c'était lui qui y poussait, sans être écouté par les militaires, dont il critiquait d'ailleurs les hésitations ou les lenteurs. Il se plaint de ce que les militaires ne le consultent jamais, le laissent même sans informations. Il raconte à son entourage qu'il ne cesse d'insister auprès du roi pour qu'on commence le bombardement, que le roi l'a même ordonné, tandis que les militaires prétendent ne pas être prêts. Ce sont toujours les neutres dont il craint l'ingérence et ne croit pouvoir écarter Tinfluence qu'en forçant la reddition de la capitale ; cependant les neutres croient que les Allemands ne sont pas en mesure de bombarder. On murmure nartout, étrusque dans l'entourage du chancelier, que de hautes influences, que des dames
(1) Un jour, parlant d'un de ses vieux amis, bon et hospitalier, il lui attribua la « politesse du cœur », en se servant de cette expression française. Mais aussitôt il fit observer que le mot ne pouvait être d'origine française, ce trait du cœur faisant défaut aux Français. Dans son entourage il u*était personne assez versé dans la littérature française pour lui dire que l'expression c politesse du cœur » se trouve pour la première fois dans un livre français : le Voyage du jeune Anacharsis, N. de TA.
puissantes ne sont pas étrangères à ces lenteurs. Il fait rapport sur rapport au roi, qui finit par se fâcher et prend enfin lui-même l'opération en mains.
Le 27 décembre, l'artillerie allemande ouvrait enfin le bombardement. Les diplomates, restés à Paris, envoyèrent à Versailles une sorte de protestation, qui demeura sans effet : M. de Bismarck démontra, en s'appuyant sur les autorités compétentes en matière de droit des gens, que le bombardement d'une place de guerre était parfaitement licite, que d'ailleurs Tartillerie ne visait pas exprès les monuments, les hôpitaux, voire même les maisons particulières. L'effet moral que ces ravages produisirent sur les habitants fut plus grand que les ravages eux-mêmes. La résistance de Paris touchait à sa fin : les vivres s'épuisaient, l'espoir d'un secours extérieur s'était évanoui. La famine détermina le gouvernement à reprendre les négociations.
Après l'échec des pourparlers de Ferrières, M. Thiers s'était mis en route pour les différentes capitales neutres, en vue d'amener les cabinets à intervenir auprès du roi de Prusse, c'est-à-dire à obtenir pour la France des conditions modérées.
Nous avons dit plus haut que M. de Bismarck croyait avoir à se plaindre des puissances neutres et notamment do l'Angleterre. Le cabinet britannique, qui s'était attaché, au début du conflit, à obtenir le retrait de la candidature HohenzoUern, n'avait rien fait pour empêcher le .cabinet français de déclarer la guerre, et le chancelier lui en avait fait un reproche. Aussi le gouvernement de la Reine s'était-il bien gardé d'offrir ses bons offices, qui du reste auraient été mal accueillis au quartier-général allemand. Il reçut M. Thiers avec déférence ; mais il refusa d'intervenir.
Le czar, très disposé à conserver à la France son état
territorial, avait vu échouer une démarche qu'il avait tentée à cet effet auprès du roi Guillaume. Bien accueilli à Saint- Pétersbourg, reçu avec bienveillance à Vienne, M. Thiers dut convenir avec le chancelier autrichien, M. de Beust, qu'il n'y avait plus d'Europe, ou tout au moins qu'elle n'existait pas pour le moment. La rapidité et la continuité des succès militaires de l'Allemagne intimidèrent les cabinets et épargnèrent à M. de Bismarck une ingérence dont la seule pensée lui causait du malaise. Tout ce que M. Thiers obtint, à la suite de sa douloureuse tournée, fut une entrevue avec M. de Bismarck à Versailles, c'est-à-dire l'autorisation de reprendre les négociations touchant un armistice en vue de la convocation d'une assemblée nationale. On échoua dans ces pourparlers comme dans ceux de Ferrières. Du31 octobreau 6novembre,M. Thiers séjourna au quartiergénéral allemand, s'épuisant dans de longues conférences avec le chancelier. Tout se heurta à la demande du négociateur français d'un armistice de vingt-cinq jours, avec droit absolu d'approvisionnement pour Paris : ni Je roi ni l'étatmajor ne voulaient entendre parler d'une condition qui neutraliserait leurs efforts de deux mois devant Paris. Ce nouvel échec des négociations servit à M. de Bismarck pour exposer aux cabinets neutres que le gouvernement français avait fait des propositions qu'il savait d'avance inacceptables ; ce gouvernement persistait à se dérober à la nécessité de faire des élections qui devaient démontrer que la nation française, contrairement à la politique de ses gouvernants provisoires, voulait la paix *.
La guerre suivit donc son cours. M. de Bismarck, ainsi
i. Voir V Empereur Guillaume^ pp. 320 sa.
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que nous Tavons vu plus haut, intervint dans les opérations, en insistant sur le bombardement de Paris comme un moyen de hâter la fin de la guerre. Dans son héroïque défense la nation française fut délaissée par la fortune jusqu'au bout. Après les armées du Rhin celle de la Loire, après celle-ci l'armée de TOuest, puis celle de Paris et finalement Paris lui-même succombèrent. Paris n'avait plus de vivres : il fallut capituler. Le 24 janvier 1871, M. Jules Favre, après avoir informé M. de Bismarck de son intention de conférer avec lui, arriva à Versailles. Le chancelier ne demandait pas mieux que d'en finir, et il était absolument éclectique quant à la qualité du pouvoir français avec lequel il traiterait. II préférait le gouvernement de la Défense nationale, comme pouvoir de fait : mais, au besoin, il aurait traité avec un prince d'Orléans, avec l'empereur Napoléon surtout, pourvu qu'ils lui offrissent des conditions plus avantageuses et des garanties plus solides d'exécution. Il connaissait l'aversion profonde des chefs républicains pour l'Empereur, et il en profita à plusieurs reprises, pendant les négociations, pour arracher des concessions qui coûtaient aux sentiments patriotiques des négociateurs français. Il aborda M. Jules Favre avec une colère feinte, en lui déclarant que depuis Ferrières la situation avait changé au désavantage de la France ; par conséquent, si Ton maintenait toujours le « ni un pouce ni une pierre », il serait inutile de conférer.
En fait, les cessions territoriales prenaient la première place dans les soucis du roi Guillaume et de tout son étatmajor, comme aussi dans les préoccupations de toute l'Allemagne. Nous avons vu que devant cette question les pourparlers de Ferrières avaient échoué, ainsi que la mission dont M. Thiers s'était chargé auprès des puissances neutres. La
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résolution de prendre!* Alsace, en cas de victoire, était chose arrêtée à Berlin dès le début de la guerre. M. de Bismarck plaçait en première ligne les raisons stratégiques, alléguées par l'état-major, et traitait avec un certrain dédain les arguments des professeurs et des chauvins allemands, les uns prétendant redresser des torts séculaires, les autres ne songeant qu'à Tagrandissement territorial. Il disait même, non sans raison, qu'il demandait beaucoup moins que ne le voulait l'opinion générale en Allemagne, réclamant la Lorraine tout entière. A côté de ces exigences s'en produisaient d'autres tout à fait fantaisistes. Les uns parlaient d'enlever à la France ses colonies et ses flottes pour fen doter l'Allemagne. D'autres, non contents de prendre la revanche des victoires de Louis XIV, voulaient encore exercer des vengances contre les promoteurs de la guerre actuelle. M. de Bismarck lui-même exposait cette idée bizarre, le 14 octobre, à table au milieu de ses confidents. Il voudrait, s'il le pouvait, disait-il, instituer un tribunal international pour juger ceux qui avaient excité à la guerre : les journalistes, les ministres, les sénateurs, les députés, l'Empereur lui-même. C'était une boutade, à laquelle il ne songeait certainement plus au moment où M. Jules Favre parut à Versailles pour reprendre les négociations. Il avait hâte de conclure, et il usa d'intimidation sur le ministre français, qu'il savait peu rompu à ce genre d'affaires.
Le vieux prince de Metternich, au commencement du règne de Louis-Philippe, lorsqu'il voulait faire peur à ce souverain, eut souvent soin de lui rappeler que Napoléon II était à Vienne et qu'il pourrait convenir à l'empereur d'Autriche de le rendre à la France. C'est d'un moyen analogue que se servit le comte de Bismarck, peut-être avec
une arrière-pensée plus sérieuse, dans ses négociations avec M. Jules Favre. w Vous venez trop tard )),lui dit-il,« der- « rière cette porte attend un délégué de Napoléon III, avec « lequel je vais traiter. » Puis, haussant le ton et les yeux toujours fixés sur la porte : « Et d'abord pourquoi voulez- « vous que je traite avec vous? Pourquoi donnerais-je à votre <c république une apparence de légalité, en concluant avec « vous un traité? Au fond, vous n'êtes qu'un tas de rebelles, « que votre Empereur, s'il revient, a le droit de faire fusille 1er. » M. Jules Favre, sérieusement effrayé, parle de guerre civile, de résistance à mort. Le chancelier s'empare du mot pour déclarer que la résistance de Paris est un crime, du moment que les gouvernants exposent la population à mourir de faim. Faisant semblant de se retirer, il est retenu par M. Favre, qui se déclare prêt à tout, pourvu qu'on « épargne « à la France la honte de subir Bonaparte de nouveau )>• M. de Bismarck ne demandait pas mieux que de se laisser fléchir : on entra en pourparlers. Le négociateur français s'efforça de persuader au chancelier que le régime impersonnel de la république pouvait mieux qu'un monarque assumer la charge de conditions rigoureuses et en assurer Texécution. Les conférences durèrent quatre jours. Les deux conditions qui rencontrèrent le plus de difficultés de la part de M. Jules Favre, furent le sort de la garnison de Paris et la question de Toccupation de la ville par les troupes allemandes. Quant à la première, le chancelier était lié par une décision du conseil des généraux, portant que la garnison de Paris serait prisonnière de guerre ; l'autre condition, par contre, n'était pas du goût de M. de Bismarck.
En Allemagne, les journaux demandaient l'occupation de Paris : ils voulaient une entrée triomphale dansle genre de celle
de Napoléon P' à Berlin après léna. M. de Bismarck y était opposé, du moins pour la période de l'armistice. Il redoutait que la population parisienne n'engageât une lutte contre les soldats et qu'il ne fallût recourir à des répressions sanglantes, tout cela à seule fin d'infliger aux Parisiens une humiliation de plus. Il insista donc auprès du roi et obtint qu'on renonçât à l'occupation pendant la durée de l'armistice, qui fut signé le 28 janvier pour trois semaines. Il fut stipulé qu'une assemblée nationale, issue d'élections libres, serait convoquée à Bordeaux afin de décider si la guerre serait continuée, ou bien à quelles conditions la paix serait conclue.
L'assemblée nationale qui se réunit le 12 février, nomma M. Thiers chef du pouvoir exécutif, en le chargeant, avec l'assistance de quinze député», de se rendre à Versailles pour traiter de la paix. Les négociations s'ouvrirent le 31 février. M. Jules Favre, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, accompagna M. Thiers. Ces conférences furent laborieuses et interrompues fréquemment par des incidents émouvants, par des sorties violentes de part et d'autre.
Lesdeuxpoints capitaux de lanégociation étaientla cession territoriale et l'indemnité de guerre : le premier prédominait chez le roi, chez les militaires et, nous l'avons dit, chez une grande partie des populations allemandes ; l'autre préoccupait le chancelier au même degré que celui des cessions de territoire. 11 songeait à la fois aux nouvelles frontières stratégiques et à l'installation coûteuse du futur empire allemand. Les deux questions tenaient la balance dans son esprit : il se laissait moins emporter que l'état-major par la passion du vainqueur, calculait et pesait, abaissait à tour de rôle ses exigences sur l'un ou sur l'autre point. Comme négociateur, il avait encore sur M. Thiers l'avantage, qu'il pouvait,
à point nommé, se retrancher derrière la volonté du roi, tandis que son interlocuteur, muni de pouvoirs à peu près illimités, se trouvait exposé à tout instant à engager irrévocablement la parole de la France.
Pour rindemnité de guerre, les exigences de M. de Bismarck étaient relativement moins exorbitantes que ceUes de beaucoup de ses conseils financiers : il les avait augmentées à mesure que la guerre se prolongeait. Après Sedan il se contentait de deux milliards; à la fin de novembre il en était déjà arrivé à quatre milliards, en annonçant que plus tard il demanderait davantage. C'est en effet ce qu'il fit en négociantes préliminaires de paix. Il voulait d'abord huit milliards, ensuite six, et s'arrêta finalement au chiffre de cinq milliards, soit parce que l'état-major se montrait intraitable sur les cessions territoriales, ce qui rendait M. Thiers plus tenace dans son refus, soit aussi parce qu'il ne voulait pas fournir aux neutres, à l'Angleterre notamment, l'occasion de quelque succès diplomatique.
La question d'Alsace-Lorraine fut bien autrement ardue. Nous avons raconté plus haut que le principe de cette annexion était arrêté chez M. de Bismarck avant Sedan; sur ce point, tout le monde au quartier-général était du même avis. Les projets, soit pour atténuer l'importance de ce démembrement du territoire français, soit pour lui substituer d'autres combinaisons moins douloureuses pour le sentiment national français, étaient nombreux. On avait proposé de créer entre la France et l'Allemagne un État neutre, sorte de Belgique du sud. D'autres suggéraient l'idée de donner à l'Allemagne le grand-duché de Luxembourg à la place de l'Alsace. M. de Bismarck répétait qu'il lui fallait Strasbourg et Metz, « les clefs de notre maison ». Sa convie*
lion relativement à Metz n'était peut-être pas bien établie. Pour un milliard de plus il aurait voulu laisser Metz à la France ; le roi et les généraux étaient opposés à cette idée. Les négociateurs français se défendirent avec une extrême énergie contre tout démembrement. M. de Bismarck fit passer de nouveau devant leurs yeux le spectre , qui les effrayait, d'une restauration de Napoléon III avec lequel il traiterait. Déjà dans les négociations du mois de janvier il avait fait entrer cette éventualité en compte. Tout n'était pas fantaisie dans ce plan. Pendant le siège de Paris il avait reçu des personnages ayant l'oreille de Napoléon. Souvent, au milieu de ses confidents, il avait lancé l'idée de ramener l'Empereur, en lui constituant une armée avec les 200 000 prisonniers de guerre français. Il soumit littéralement à une torture morale MM. Thiers et Favre, deux adversaires des plus ardents de l'Empire, en revenant toujours sur ce thème de la restauration. « Si vous me parlez de l'Europe », leur disait-il, « je vous parlerai de Napoléon. )> Il traitera, disait-il, avec quiconque acceptera ses conditions. Après avoir obtenu ainsi l'assentiment, en principe, à la cession de l'Alsace-Lorraine, restait à débattre la question de Metz et de Belfort. L'état-major allemand voulait les deux places : M. Thiers, opposa cette fois un refus catégorique, en déclarant qu'il ne donnerait que l'une des deux, et que si les Allemands persistaient, la guerre continuerait « J'étais « alors très inquiet », dit plus tard M. de Bismarck devant son parlement, « au sujet d'une intervention des puissances « neutres, et j'étais même étonné que depuis plusieurs mois « déjà elles ne m'eussent pas écrit à ce propos. Je désirais « beaucoup que M. Thiers ne fût pas obligé de retourner à u Bordeaux, dans la crainte que peut-être la paix ne fût pas
« signée. Je me suis consulté alors avec nos autorités mili- « taires, en leur demandant si Ton pouvait se passer de Tune « ou de l'autre des deux places. On m'a répondu qu'on pour- « rait se passer de Belfort, mais non de Metz, qui équivalait « à 100 000 hommes. » Voilà dans quelles conditions les négociateurs français réussirent à sauver Belfort. Les rapports officiels, ainsi que les révélations postérieures de M. de Bismarck, ont constaté du reste qu'il lui avait fallu arracher toutes les concessions, une à une et en se servant de tous les moyens imaginables de pression morale et d'intimidation. Sorties feintes, colères à froid, parler allemand à des hommes qui ne comprenaient pas cette langue : le chancelier ne dédaignait rien pour atteindre promptement son but. Telles furent ces négociations, qui procurèrent à l'Allemagne le prix convoité de ses victoires militaires, mais en créant un sujet permanent de discorde et d'inimitié entre les deux nations voisines.
Ouvertes le 21 février, les conférences se terminèrent le 26 février par la signature d'un traité \de paix préliminaire perlant cession à l'Allemagne des anciens départements du flaut-Rhin, du Bas-Rhin et, en partie, de celui de la Moselle, c'est-à-dire l'Alsace tout entière et une portion de la Lorraine avec Metz ; l'indemnité de guerre était fixée à cinq milliards, dont un milliard payable en 1871 et les autres quatre milliards dans le délai de trois ans ; Belfort et un rayon des alentours restaient à la France. Certains départements devaient continuer à être occupés par les troupes allemandes, au nombre total de 80 000, jusqu'à payement entier de l'indemnité; il était cependant réservé au gouvernement allemand de substituer des garanties financières à l'occupation militaire.
Une convention spéciale stipulait l'occupation temporaire
de la ville de Paris par les troupes allemandes. On a vu plus haut que M. de Bismarck avait écarté cette condition lors de la capitulation. Dans le traité de paix il fut obligé de compter avec la volonté du roi, qui désirait exaucer le vœu de ses généraux. Il fut donc décidé que les troupes allemandes occuperaient certains quartiers de la partie ouest de Paris à partir du l""' mars jusqu'à la ratification du traité, et qu'il leur serait permis de visiter les galeries du Louvre. La satisfaction fut bien minime pour ces troupes : peu s'en fallut que les prévisions deM. de Bismarck ne fussent réalisées,c'està-dire qu'il n'y eût des conflits sanglants entre lapopulation et les soldats allemands. Sur un autre point M. de Bismarck avait antérieurement décliné de satisfaire aux désirs de son souverain. Ce fut à l'occasion de la capitulation. Le document venait d'être signé par le chancelier et M. Jules Favre, lorsque le roi envoya un de ses aides de camp pour réclamer après coup les drapeaux des régiments français internés à Paris ; le ministre réussit à faire comprendre au roi l'impossibilité d'ajouter une pareille clause à un traité signé. Il importe de ne pas oublier les causes des deux guerres de 1866 et de 1870. La politique de M. de Bismarck avant 1866, on Ta vu au cours de notre récit, tendait à exclure TAutriche de FAUemagne et à établir dans la Confédération Germanique Thégémonie de la dynastie de HohenzoUern. Pour accomplir cette tâche, il fallait, comme il l'avait prévu, vaincre l'Autriche sur le champ de bataille. La guerre de 1 866, terminée à l'avantage de la Prusse^ engendra des conflits avec l'empereur Napoléon, qui, trompé dans son espoir d'obtenir des compensations, s'attacha à renfermer la Prusse dans le traité de Prague, c'est-à-dire à la reléguer derrière la ligne du Mein. La guerre de 1870 avec la France avait ainsi
les mêmes mobiles que celle de 1866 : la candidature Bohenzollern en fut le prétexte; mais Thégémonie prussienne en Allemagne en constituait le motif réel et le véritable but. La logique des faits voulait donc que des victoires sur les champs de bataille de France sortit Tunification de TAllemagne sous la suprématie du roi de Prusse, c'est-à-dire la fusion des États du sud dans la Confédération du nord.
Les États méridionaux avaient fait le premier pas dans cette voie, en signant les traités militaires de 1866, qui plaçaient leurs armées, en temps de guerre, sons les ordres du roi de Prusse. Comme membres de l'association douanière, ils avaient aliéné une partie de leur autonomie en faveur du roi de Prusse, chef dirigeant de cette association. La guerre ayant éclaté, ils avaient sans hésiter reconnu la solidarité de toutes les tribus allemandes pour la défense du sol national et, en exécution des traités, joint leurs contingents à ceux de la Confédération du nord. On avait donc combattu ensemble, vaincu ensemble : le sang est un ciment solide. Qui aurait songé encore au traité de Prague ? ni l'empereur Napoléon, médiateur, qui était vaincu et prisonnier de la Prusse ; ni l'empereur d'Autriche, dont la politique avait reçu une atteinte sérieuse à Sedan, comme celle de Napoléon III avait été frappée, quatre ans auparavant, à Sadowa. Dans ces conditions, on comprend que les États du sud, se voyant isolés, ne firent plus de difficulté pour se laisser englober dans la Confédération du nord, et compléter ainsi cette unité politique qui avait fait l'objet des rêves de tous les patriotes allemands depuis un demi-siècle.
Cependant, quelque bien disposés que fussent les quatre souverains du sud en faveur d'une union étroite avec le nord, ils avaient à tenir compte des sentiments des popu-
lations hostiles ou méfiantes à Tégard de la Prusse et de M. de Bismarck. Le régime prussien n'était pas libéral; la différence de religion séparait le sud du nord; enfin, en Bavière, État d'une importance relative, 1 esprit autonomiste ou particulariste se butait contre la domination prussienne. Les choses ne pouvaient donc marcher ni aussi vite ni aussi rondement que le désiraient les libéraux unitaires du nord. Entre eux et M. de Bismarck une grande divergence existait sur la tactique à suivre. D'après les premiers, M. de Bismarck, devenu maître de la situation, n'avait qu'à vouloir pour ployer toutes les résistances particularistes. Le chancelier qui connaissait mieux les sentiments des petites cours, se défendait contre ces suggestions : on ne pouvait lui demander, disait-il, que le roi de Prusse traitât comme des vaincus les souverains qui avaient combattu à ses c6tés.
Lagrandepierred'achoppementétaitlaBavière.Sansdoute le roi Louis II, depuis 1R66, s'était rapproché de la politique prussienne ; il entretenait personnellement d'excellents rapports avec M. de Bismarck, qui pouvait dire de lui qu'il était l'homme le plus allemand de la Bavière, en ce sens que le roi se montrait tout disposé à accepter sous certaines conditions la suprématie prussienne. Néanmoins la masse du peuple en Bavière y répugnait, et il fallait donner satisfaction dans certaines limites à ses penchants d'indépendance et d'autonomie. Enfin l'adhésion du roi Louis n'était pas entièrement désintéressée. Pour gagner ce souverain à ses vues, M. de Bismarck, dès le début de la guerre, lui avait promis quelque agrandissement de territoire dans le cas d'une issue heureuse de la campagne. Ces promesses approchaient de leur échéance, lorsque les troupes allemandes eurent pris possession des départements
français deTEst. L'arrondissement de Wissembourg semblait devoir être le prix du concours de la Bavière : on y préludait en y envoyant des . Bavarois pour remplacer les employés français. Mais si M. de Bismarck tenait au concours des armées bavaroises et, à cette fin, s'appliquait à maintenir le roi Louis dans de bonnes dispositions, il lui importait, pour des raisons non moins graves, de gagner ce souverain à la cause de l'unité allemande. En demandant à la France TAlsace et la Lorraine, il avait prétendu qu'il formulait cette revendication, non en vertu du droit de conquête, non par envie d'agrandissement territorial, mais au nom de tout le peuple allemand, qui, en reprenant ce que Louis XIV lui avait enlevé, voulait mettre ses frontières à l'abri d'agressions futures. Pour corroborer cet argument, il fallait donc une Allemagne, et Ton ne pouvait la faire sans la Bavière, le principal État du sud, et voisine de l'Alsace-Lorraine par ses provinces de la rive gauche du Rhin. Sous l'empire de ces considérations, le chancelier se vit obligé d'user de beaucoup de prévenance envers le roi Louis et de condescendance à l'égard du cabinet de Munich, tenu en échec par les partis hostiles à la Prusse.
Les négociations pour l'entrée des États du sud dans la Confédération du nord, commencées en septembre à Munich, se terminèrent deux mois après à Versailles, où elles avaient été à la fin transportées, M. de Bismarck ayant jugé nécessaire d'y intervenir personnellement. L'adhésion qui fut absolue de la part de la Hesse-Darmstadt, de Bade et du Wurtemberg, fut subordonnée par le gouvernement de la Bavière à des conditions qui conservaient au roi Louis un semblant de souveraineté. Il gardait notamment le commandement de ses troupes en temps de paix, ainsi que Tadmi-
nistration des posles, le droit d'ambassade, raulonomie partielle en matière de contributions indirectes; on doiniait en outre à la Bavière la présidence du comité des affaires étrangères du futur conseil fédéral*.
Signés le 23 novembre à Versailles, ces divers traités, qui constituaient l'union du nord avec le sud, furent soumis quelques jours après au Reichstag du nord, qui avait été convoqué à Berlin. Dans cette assemblée prédominait Tesprit centraliste qui goûtait peu les concessions, pourtant sans grande importance, en faveur de l'autonomie bavaroise . M. de Bismarck, qui ne pouvait être présent à Berlin, se fit défendre par ses organes. Il justifiait sa condescendance pour la Bavière, comme il avait justifié en 1866 sa modération à l'égard de l'Autriche et de ses alliés. Il voulait que la Bavière fût contente et entrât de bon gré dans la Confédération. 11 n'avait pas fait la guerre à la Bavière, et l'on voulait qui! traitât ce pays comme s'il Tavait vaincu ! Le traité avait ses défauts; mais il importait d'aboutir vite.
Au premier moment, l'attitude de la majorité centraliste sembla mettre le résultat final en question. M. de Bismarck, par suite des informations reçues de Berlin, craig nait un instant le rejet des traités; il proférait même, dans les entretiens avec ses intimes, des menaces contre les députés qui assumeraient la responsabilité de faire avorter sa combinaison. Cependant il avait préparé à temps un acte qui devait rallier les unitaires les plus fanatiques et faire passer les traités. Ces derniers donnaient à la nouvelle Union le nom de Confédération allemande et au roi de Prusse le titre de président héréditaire. Dans le désir de voir s'achever
i^ Voir l'Empereur Guillaume, pp. 328 ss.
Tunité nationale, Topinion publique, dans le nord et surtout dans le centre, à la suite des victoires remportées par les forces unies derAUemagne, s'était partout prononcée pour le rétablissement de la dignité impériale, qui devait être offerte au roi de Prusse. De son côté, le roi Guillaume tenait beau* coup h recevoir ce titre destiné à relever Téclat de sa dynastie ; toutefois il avait formellement déclaré qu'il ne Taccepterait que des mains des souverains confédérés.
Il importait donc au comte de Bismarck de rendre les princes favorables à cette idée, et il fit faire à ce sujet des ouvertures au cabinet de Munich. Le roi de Bavière, malgré les instances réitérées du chancelier, n'avait pas suivi l'exemple des autres souverains allemands qui, pour la plupart, avaient pris part aux opérations de guerre, ou bien étaient venus rendre visite au roi Guillaume à son quartier-général de Versailles. Le roi Louis y avait été attendu à plusieurs reprises; M. de Bismarck lui avait réservé comme résidence le palais de Trianon. L'attente fut vaine : ce souverain, au lieu de faire personnellement sa cour au généralissime des armées allemandes, se contenta d'envoyer à Versailles son grand écuyer complimenter le roi Guillaume. Ce fonctionnaire fut ainsi l'intermédiaire des communications des deux cours et le porteur de messages d'une haute importance. C'est à lui que M. de Bismarck, après les grandes victoires de l'automne de 1870, expliqua la nécessité de compléter l'unité allemande au moyen de traités d'alliance fédérative avec les États du sud et d'y mettre le sceau en conférant au roi de Prusse la dignité impériale. Au souverain de l'État le plus important après la Prusse, disait encore M. de Bismarck, il appartenait de prendre l'initiative d'une telle proposition. Le roi Louis no se montrant pas tout
d'abord disposé à entrer dans ces vues, M. de Bismarck s'adressa au roi de Saxe, en lui demandant si, en cas de refus de la part du roi de Bavière, le roi Jean, comme descendant des Électeurs les plus puissants de Tancien Empire Germanique, consentirait à saisir les autres souverains de la proposition tendant à offrir le titre impérial au roi Guillaume. Le cabinet de Dresde donna une réponse affirmative. A ce moment le grand-duc de Bade fit une dernière démarche auprès du roi Louis, en lui faisant connaître les intentions du roi de Saxe. C'est alors seulement que le souverain de Bavière se rendit aux désirs de M. de Bismarck. Celui-ci suggéra Tidée que le roi Louis écrivit au roi Guillaume une lettre dont le chancelier avait rédigé d'avance le brouillon. L'homme de confiance du roi apporta ce papier à son souverain, qui en adopta le texte et adressa cette missive, comme émanant de son initiative ^ aux autres souverains allemands. Telle a été l'origine, assez laborieuse, comme on voit, de l'établissement du nouvel empire : le Reichstag du nord y donna son assentiment à une grande majorité, contre un petit nombre de progressistes qui avaient sans succès proposé la convocation d'une Constituante. Les traités avec les États du sud furent également adoptés le 9 décembre, M. de Bismarck ayant annoncé parle télégraphe qu'en cas de rejet il donnerait sa démission. L'opposition fut plus tenace dans les chambres bavaroises. Le traité avec le nord impliquant une modification de la charte bavaroise, il fallait pour l'adoption la majorité des deux tiers. Avec deux voix de plus que ce chiffre obligatoire, le traité fut voté le 23 janvier 1871, à la suite d'un débat qui n'avilit pas rempli moins de dix
1^ Voir (Empereur Guillaume , pp. 330 si«
séances. M. de Bismarck était à table, lorsqu'il reçut par télégramme cette nouvelle, qu'il attendait avec une certaine anxiété. Joyeusement ému, il porta aussitôt un toast au roi de Bavière, qui, disait-il, « a en somme tout mené à bonne fin ».
Ce serait la place d'ajouter ici que le roi Louis ne reçut point la compensation territoriale dont TAlsace devait faire les frais. M. de Bismarck ne se dédit pas quant à sa promesse ; il se déclara prêt à soutenir un amendement qui stipulerait cette cession et serait présenté à l'occasion du débat sur le projet de loi relatif à l'incorporation de l' Alsace-Lorraine dans l'empire allemand. Mais, vers la fin d'avril 1871, au moment où le Reichstag allait discuter le projet, les ministres du roi Louis durent se convaincre qu'il ne se trouverait pas de majorité pour appuyer les prétentions de la Bavière : les libéraux et les progressistes y étaient absolument opposés et les populations de l'Alsace, queM. de Bismarck tenait à ménager, se prononçaient avec énergie contre le partage de leur pays. Éclairé sur cet état de choses, le roi Louis préféra renoncer à son idée, tout en gardant, dît-on, au fond de l'âme un profond ressentiment delà déception qu'on lui avait fait éprouver.
L'empire avait été proclamé à Versailles, où s'était rendue une députation du Reichstag du nord. Dans les premiers jours de mars, l'empereur et son quartier-général, ainsi que le comte de Bismarck avec sa chancellerie, quittèrent Versailles pour rentrer en Allemagne. Le 21 mars^ l'empereur Guillaume ouvrait la première session du Reichstag allemand, avec l'assistance de M. de Bismarck, élevé le même jour à la dignité princière et investi quelque temps après des fonctions de chancelier de l'empire.