‹ Histoire du prince de BismarckChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ayènement de Frédéric-Gaillaume IV. — Ses préventions contre la France. — IJ entre dans la coalition de Londres. — Les aspirations libérales en Prusse. — Les inégalités sociales. — Les édita libéraux de i815 et de 1820 non exécutés. — Le goût du roi pour les joutes oratoires. — Il ne veut pas de constitution moderne. — Influence de la Russie et de l'Autriche. — Projet de représentation féodale. — Opposition du prince de Prusse. — Confusion des pouvoirs publics. — Dissidences dans le protestantisme. — Les lettres patentes royales de 1847.

La mort du roi de Prusse Frédéric-Guillauroe III, le 7 juin 4840, fut un grand événement pour l'Europe. Avec lai disparut le dernier des trois souverains fondateurs de la Sainte Alliance , ligue formée en vue de mettre les trois États du Nord à l'abri d'une attaque contre leur intégrité

territoriale, mais surtout pour préserver le principe monarchique des atteintes des idées libérales, assimilées, dans le langage officiel de Tépoque, aux idées révolutionnaires.

Au moment où Frédéric-Guillaume descendit au tombeau, les populations prussiennes étaient agitéesparun double courant d'idées, La question d'Orient, eu créant un antagonisme entre la France et les autres grandes puissances, faisait naître la crainte d'une guerre générale, qui menacerait, en première ligne, les frontières occidentales de la Prusse et de TAllemagne. Comment la Confédération Germanique, avec SCS rivalités et ses jalousies inteslines, pourrait-elle résister au choc des armées françaises? Celles-ci, par leur apparition sur le sol allemand, viendraient-elles réveiller sur les bords du Rhin le souvenir de la domination française qui y avait laissé, dans les institutions, les traces de son passage? Et, dans l'éventualité d'une si redoutable conflagration, le nouveau roi de Prusse, au moment de faire appel à la fidélité et au dévouement de son peuple, ne se trouverait-il pas placé en présence d'engagements solennels, mais non remplis, qui avaient été contractés par Frédéric-Guillaume III, un quart de siècle auparavant, lorsqu'il s'agissait de stimuler et d'enflammer le patriotisme allemand?

Le roi Frédéric-Guillaume IV, depuis son enfance, passait pour aimer peu la France, où il ne voyait que le génie révolutionnaire incarné, à ses yeux, dans l'Empire et dans la dynastie des d'Orléans, non moins que dans la République de 1792. Lors de sa naissance, le 15 octobre 1795, le roi, son père, venait de conclure avec la Convention ce traité de Râle, qui laissait la France en possession de la rive gauche du Rhin. Malgré cet état de paix officielle, la cour de Rerlin avait peine à cacher son inimitié pour les gouvernements de la

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France, et ce ne fut qu'après de longues hésitations qu'elle se décida, pour prévenir un grave conflit diplomatique, à notifier au Directoire la naissance du prince royal Frédéric- Guillaume. Les récits des événements sanglants de la Terreur qu'il recueillit dès son enfance, l'invasion française et les malheurs de la famille royale, dont il fut témoin dans ses années de jeunesse, avaient imprimé à son esprit et à sa conduite politique cette tendance anti-française que son tempérament vif et emporté ne pouvait qu'accentuer. La Révolution de juillet 1830 l'exaspéra au dernier degré, et, si cela avait dépendu de lui, l'Europe se serait coalisée, comme en 1815, contre la France révolutionnaire. Il reportait cette antipathie sur le roi des Belges, qui, tout prince allemand qu'il était, s'était allié personnellement et politiquement au roi Louis- Philippe. Douze ans après encore, au moment de se rendre en Angleterre, on le verra refuser, malgré les sollicitations du comte Bresson, ministre de France à Berlin, de traverser le territoire français et de rendre une courte visite au roi des Français, beau-père de sa cousine, la duchesse d'Orléans. On comprendra donc l'empressement avec lequel, le lendemain de son avènement au trône, Frédéric-Guillaume IV s'associa à la coalition formée, sous les auspices de l'Angleterre, pour combattre la politique française en Orient. Pour cette coalition, ses défenseurs ne s'en cachaient point, la question d'Egypte et la révolte de Méhémet-Ali contre le Sultan n'étaient que des prétextes ; ce qu'elle visait, c'était la politique de M. Thiers, qui, faisant litière des traités, patronnait l'indépendance du vice-roi d'Egypte dans un intérêt exclusivement français.

Le traité de Londres, auquel Louis-Philippe, après la

retraite de M. Thièrs, finit par adhérer à son tour, écarta le danger d'une guerre européenne et, par suite, apaisa la fièvre patriotique qui s'était emparée de TAllemagne et y provoquait des démonstrations publiques sous toutes les formes.

Il restait toutefois de cette agitation nationale une certaine émotion, dont le roi Frédéric-Guillaume ne devait pas tarder à se ressentir dans les rapports avec ses sujets. Les diversions extérieures n'ont jamais répondu à ce que tant de gouvernements, en dépit des enseignements de Thistoire, s*en sont souvent promis : les embarras intérieurs demeurent ce qu'ils ont été avant la crise extérieure, si même ils n'acquièrent par celle-ci une gravité nouvelle.

Les populations prussiennes, en 1840, ne subissaient pas un joug insupportable. Sous le rapport administratif et matériel^ elles n'avaient pas beaucoup à envier aux pays les plus avancés. Leur gouvernement était paternel, équitable, économe, tenant la balance entre les divers intérêts sociaux ; la justice s'exerçait avec indépendance ; une bureaucratie instruite, nullement tracassière, était l'intermédiaire respecté entre le pouvoir et les administrés. Mais un peuple éclairé ne vit pas exclusivement pour ses intérêts matériels : au contraire, plus son éducation intellectuelle est parfaite, plus il éprouve le besoin, parce qu'il s'en reconnaît l'aptitude, de prendre sa part du gouvernement, c'est-à-dire de la gestion de ses propres affaires. A l'époque de 1840, le peuple prussien possédait les premiers établissements universitaires et scolaires du monde; l'instruction était répandue à profusion à tous les degrés, dans toutes les classes de la société, dans les campagnes comme dans les villes. Cependant tant de lumières, tant de forces intel-

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ROYAUTÉ ET DROIT POPULAIRE. f

lectuelles étaient placées, politiquement, sous une tutelle qui froissait les esprits les plus dociles et blessait Tamourpropre de la nation, quand elle comparait son sort à celui des peuples voisins.

L'idéal des peuples européens, depuis la chute de TEmpirc français, était la constitution anglaise, qui avait été le modèle plus ou moins fidèlement copié par la France, la Belgique, la Hollande, la Suède, TEspagne, le Portugal. Les États de TAllemagne du sud jouissaient d'institutions représentatives, et les grandes puissances, en créant le royaume de Grèce, lui avaient donné une constitution. La Prusse, au milieu de ces États constitutionnels, continuait à être gouvernée par le régime de la monarchie absolue. Ses populations n'avaient que des devoirs, auxquels aucun droit politique ne faisait contrepoids ; ses écrivains écrivaient avec permission et sous le contrôle de la censure. À part Tadministration gouvernementale, essentiellement jalouse de son autorité absorbante, la noblesse seule jouissait de certains droits attachés à la propriété foncière et équestre, et surtout de nombreux privilèges que lui accordait la couronne. C'est elle qui, par ses fils cadets, fournissait à l'armée la plupart des officiers. C'est dans ses rangs que la diplomatie et la haute administration recrutaient leur personnel d'agents et de fonctionnaires, sans compter, en première ligne, les postes ministériels, auxquels ne parvenaient qu'exceptionnellement quelques hommes de naissance bourgeoise, mais d'un mérite spécial.

Cette inégalité, nullement fondée en droit public, mais consacrée par la tradition et la pratique, séparait socialement les classes élevées des classes moyennes et inférieures, créait des divisions et provoquait des jalousies

parmi les gouvernés, dont le niveau intellectuel n'était en rien inférieur à celui des gouvernants. Les universités, les académies, les lycées, richement dotés par TÉtat, formaient

une génération d'hommes éclairés, dont les ambitions naturelles et légitimes essayaient vainement à s'employer au profit de la chose publique. Seul le gouvernement avait le pouvoir d'exprimer son opinion; le particulier ne pouvait la manifester ni sur une tribune qui n'existait pas, ni dans une réunion qui était prohibée, et il ne pouvait l'écrire que sous le contrôle d'une censure rigoureuse et excluant toute liberté de critique et de discussion.

De là un malaise et un mécontentement d'autant plus vifs que la génération contemporaine se considérait comme frustrée d'institutions politiques, qui lui avaient été promises, au moment du danger et de la lutte, par le roi Frédéric Guillaume III. Par un édit de 1815, il avait annonce qu'il instituerait une représentation nationale avec participation au pouvoir législatif. Une loi organique de 1820, rendue par le même souverain, prescrivait qu'aucun emprunt de l'État ne pourrait être contracté sans le consentement delà future représentation du royaume. L'auteur de ces lois était mort sans en avoir réalisé les dispositions. Ses sujets, après en avoir attendu vainement l'exécution pendant de longues années, s'étaient résignés à ne pas les rappeler au vieux roi avec lequel ils avaient souffert en commun, mais en se réservant de faire valoir, à l'avènement de son fils, ce qu'ils considéraient comme le droit de la nation.

Voilà sous quels auspices Frédéric-Guillaume IV monta sur le trône. Comme prince royal, il avait pris part, au sein du Conseil d'État, à l'élaboration de toutes les lois politiques. On savait qu'il avait approuvé aussi bien l'édit de

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1815 que la loi de 1820, tout en approuvant, par la suite, la non-exécution de ces lois. L'édit de 1815 promettait un véritable parlement partageant le pouvoir législatif avec la couronne; or le prince royal ne trouvait dans le jeu des institutions parlementaires des divers États continentaux de l'Europe que des arguments pour engager le roi, son père, à ne pas suivre leur exemple. Quant à la loi de 1820, il ne méconnaissait pas qu'elle avait été nécessaire pour consolider le crédit de l'État prussien; mais il lui semblait suffisant, à cet effet, de créer des assemblées provinciales, formées^ d'après le système féodal, des trois États de la noblesse, des villes et des communes rurales, dont les membres seraient nommés par les propriétaires du sol, et que l'on réunirait à certaines époques, pour exercer les droits attribués par l'édit de 1815 à la future représentation nationale.

C'est avec ces idées que Frédéric-Guillaume IV prit, en 1840, les rênes du pouvoir, et qu'il agita les esprits pendant sept ans, expérimentant, tâtonnant, surtout discutant; car il aimait la discussion, à condition d'en faire à peu près seul les frais. Orateur hors ligne, il aimait parler et s'entendre parler. Dans ses manifestes, dans ses discours, il tenait à aller au devant des objections que ses adversaires cachaient encore au fond de leur cœur et qu'il réfutait avant qu'elles fussent proférées. Il y avait en lui l'artiste et le roi, le premier provoquant la contradiction à laquelle il était tout prêt à répondre, le second condamnant au silence les contradicteurs qu'il ne réussissait pas à convaincre. Et il ne les convainquait pas : on partait de points de vue opposés. Le roi, comme nous venons de l'indiquer, voulait une représentation par États, avec attributions restreintes et voix

simplement consultative; la classe moyenne, au contraire, la bourgeoisie lettrée, industrielle et commerçante, voulait une constitution et des Chambres législatives telles qu'elles fonctionnaient en France, en Belgique, et même dans les Etats de FAllemagne du sud.

Le roi était d'autant moins disposé à céder sur ce point capital que ses relations avec les cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne enchaînaient sa liberté d'action. Fidèle à la dernière volonté de son père, il tenait à rester en alliance intime avec la Russie et l'Autriche. Or l'empereur Nicolas n'aimait pas voir sur les frontières de son empire un parlement discutant le pouvoir monarchique. Le gouvernement autrichien partageait cette antipathie, non seulement en raison de ses principes, mais encore parce qu'il ne croyait pas possible de maintenir l'unité politique de ses États avec un parlement composé de tant de races différentes. Le système du prince de Metternich consistait à conserver le statu quo dans toute l'Europe centrale et à combattre les idées libérales, qui avaient produit dans l'ouest et le sud de l'Europe de nombreusesrévolutions. Très attaché à la politique du chancelier autrichien, Frédéric-Guillaume lui avait en quelque sorte engagé sa parole à ne pas accorder une constitution dans le sens moderne du mot. Cependant, tout en repoussant les institutions parlementaires, il en hâtait l'avènement, puisqu'il créait huit diètes provinciales, c'est-à-dire huit parlements au petit pied, dont les attributions étaient sans doute fort restreintes, mais oii il se trouvait toujours, malgré leur composition féodale, des défenseurs des aspirations libérales.

Peu à peu aussi la difficulté de discuter avec huit assemblées et de faire concorder les opinions divergentes qu'elles

émettaient devint évidente; Fadministration en éprouvait de réels embarras et la bureaucratie s'en émouvait, formant ainsi un nouvel élément d'opposition aux idées du roi. Ne. pouvant revenir sur ses pas, il fut amené à élargir son plan primitif, en centralisant le fonctionnement des diètes provinciales. C'est ainsi que fut conçu le projet de réunir ces assemblées en une seule et de leur conférer en matière de finances quelques-uns des droits prescrits par les édits de 1815 et de 1820. Le roi traça lui-même les lignes fondamentales de cette charte, sur laquelle délibérèrent, deux années durant, des commissions spéciales, le conseil d'État et le conseil des ministres. Ce projet, modifié et remanié dana tous ses détails, rencontrait une assez vive résistance auprès des représentants de Taristocratie et de Tannée. Le prince de Prusse, héritier présomptif du trône, se faisait l'organe le plus résolu de cette opposition. La noblesse répugnait à sacrifier sa position privilégiée au profit du libéralisme, qu'elle considérait comme l'avant-coureur de la République. Le prince de Prusse faisait valoir l'affaiblissement du pouvoir monarchique qui, à son avis, résulterait de l'exécutiou du projet royal ; il craignait aussi que la critique parlementaire, en s'exerçant sur les choses militaires, ne portât préjudice à la force et au prestige de l'armée; il redoutait enfin l'ingérence de la future assemblée dans la politique extérieure, au détriment de l'alliance, nullement populaire, qui unissait la Prusse à l'Autriche et à la Russie. Rref, le prince était persuadé que la diète, en dépit de toutes les formules et de toutes les restrictions dont on enchaînerait ses délibérations, suivrait l'exemple de tous les parlements, dont la tendance naturelle a toujours consisté à accroître leurs droit» au détriment de ceux de la Couronne.

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Le prince de Prusse, en pensant ainsi, appréciait mieux que beaucoup de ses contradicteurs Tétat des esprits en Prusse.

L'opinion bourgeoise, qui se communiquait aussi aux masses, supportait mal la résistance du roi aux exigences du libéralisme, et, n'osant encore s'attaquer directement au roi, elle s'en prenait à ceux qui portaient la tunique du roi, c'est à-dire aux officiers représentant le double esprit de caste, militaire et aristocratique. Des conflits et des froissements se produisaient dans les grandes villes, entre bourgeois et officiers : on s'évitait dans les relations sociales, on se heurtait dans les rapports officiels. Les autorités municipales et gouvei'ncmeutales avaient fréquemment à intervenir dans ces querelles, sans obtenir d'autre résultat que d'élargir l'abîme qui séparait ces deux sociétés. Le roi lui-même, esprit si peu militaire et pourtant si belliqueux, prenait le plus souvent fait et cause pour les officiers, qu'il considérait, avec raison, comme les défenseurs naturels de l'autorité royale.

L'opposition se portait en même temps sur le terrain religieux. Au sein de l'Église protestante se combattaient deux partis. L'un, favorisé par le roi et son entourage, tendait à emprunter à l'Église catholique la fixité de ses dogmes et la discipline inQexible de sa hiérarchie; l'autre, qui correspondait au parti libéral en matière politique, tirait du principe de la Réforme luthérienne les dernières conséquences, contestant l'autorité des réformateurs et revendiquant pour chaque protestant le droit de recherche absolue, allât-il jusqu'à la négation de la divinité de Jésus-Christ. Le premier de ces partis, celui des orthodoxes, grâce au patronage royal, exerçait une influence décisive sur la vie politique et civile des populations. C'est dans ses rangs qu'étaient

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choisis de préférence les fonctionnaires de tout grade; c'est lui qui inspirait les résolutions les plus importantes du chef de l'État; c'est lui aussi qui, par son intolérance, inadmissible au point de vue protestant, entretenait la division des classes et augmentait le nombre des opposants politiques. L'opposition sur le terrain religieux, qui s'appelait rationaliste, s'identifiait avec l'opposition libérale, pour former une ligue compacte contre les partisans de l'autorité absolue, féodaux, militaires, protestants orthodoxes.

Au milieu de toutes ces agitations s'était élaborée la nouvelle charte, qui, sous le titre de lettres patentes royales, vit le jour le 3 février 1847, date choisie par le roi comme étant l'anniversaire de la proclamation royale de 1813 qui avait appelé la nation prussienne à une prise d'armes générale contre l'empereur Napoléon. Cette charte était un rouage assez compliqué et peu harmonieux : on y apercevait la main royale, timide et hésitante, s'eiïorçant de retenir ce qu'elle donnait. L'assemblée représentative, appelée Diète-unie, se composait de tous les membres des huit diètes provinciales. Elle devait être convoquée quand le gouvernement voudrait contracter des emprunts ou établir de nouveaux impôts, et son consentement était nécessaire dans ce double cas. Le roi pouvait lui soumettre d'autres projets de loi, mais uniquement à titre consultatif. Des attributions analogues étaient conférées à un comité général, nommé par la Diète-unie parmi ses membres et devant être convoqué tous les quatre ans. Enfin aux trois États de la noblesse, des villes et des campagnes, les lettres patentes ajoutaient la curie des seigneurs, sorte de pairie formée des chefs des anciennes familles souveraines de l'empire germanique. Cet assemblage de dispositions bizar-

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res et confuses était complété par des règlements non moins embrouillés concernant le mode de votation en assemblée plénière ou en assemblées par Ltats.

Par ces concessions, déclarait le roi à la fin de ses lettres patentes, on avait accompli, et au delà, les promesses du feu roi et satisfait aux dispositions de la loi des finances de 1820. Le souverain avait ainsi donné à ses sujets un témoignage de haute confiance, et il devait désormais compter sur leur appui loyal et fidèle.

Les lettres patentes froidement accueillies. — Petite et haute noblesse. — Formation du parti de la droite. — Le discours royal d'ouverture. — Les partis libéral et féodal. — Le député M. de Bismarck. — Origine de la famille. — Enfance et jeunesse. — Vie agitée. — Le gentilhomme campagnard. — Ses préjugés à Tégard de la bourgeoisie. — Les idées libérales sont d'importation étrangère. — Son début à la diète de Prusse. — M. de Bismarck champion de la droite. — Il se dispose à combattre les doctrines libérales. — Sa verve mordante. — ^11 est l'adversaire de tout droit populaire. — Il repousse toutes les propositions du parti libéral.

La première impression que les lettres patentes du 3 février exercèrent sur le public fut assez froide. Après sept années de vaine attente, on avait cessé d'espérer, et ce que le roi donnait ne plaisait à personne. Le libéralisme, toujours plus doctrinaire que pratique, ne découvrit que plus tard le parti qu'il pourrait tirer de ce commencement de régime représentatif; il ne s'attacha pour le moment qu'à faire ressortir les côtés défectueux,, nombreux à la vérité,

du système. Il était choqué du principe féodal dont étaient imprégnées les lettres patentes et que la création d'une Chambre de la haute aristocratie venait renforcer. Il démontrait l'impuissance de la future diète, réduite à formuler des vœux que le roi était libre de repousser, comme il était libre de ne convoquer la diète qu'à sa convenance. 11 estimait surtout qu'une assemblée composée dans les conditions du 3 février n'était pas celle qui avait été prévue par l'édit royal de 1818, et que, par conséquent, le droit public de la Prusse était fortement ébranlé dans sa base. Déjà même, sur ces divers points, des dissentiments se produisaient dans l'opposition; avant la naissance de la vie parlementaire, on se divisait déjà en libéraux et en radicaux comme en France, avec cette différence, il est vrai, qu'en Prusse il n'y avait pas de parti antidynastique. Mais, sauf ce terrain commun, on se livrait bataille sur la tactique à suivre. Les uns voulaient accepter le don royal, sous la réserve de combattre pour obtenir de plus larges concessions; les autres étaient d'avis qu'il fallait refuser, c'est-à-dire protester contre les lettres patentes comme lésant les droits acquis en vertu des édi Is royaux de 1 81 8 et de 1 820 . La noblesse des vieilles provinces n'était guère plus satisfaite que les classes bourgeoises de la Charte de février, dont elle avait tout fait, comme on Ta vu plus haut, dans les conseils du roi, pour empêcher la mise en œuvre. Elle ne voyait pas non plus d'un bon œil la résurrection de la haute aristocratie, représentée par des princes et des magnats^ indépendants par leur position sociale et leurs possessions terriennes et appelés à neutraliser, sinon à éclipser, l'influence des petites familles nobles du Brandebourg, de la Poméranie et de la Saxe, qui vivaient du trône, de l'armée, des hauts emplois administratifs et étaient, par tradition comme par inté-

rèt personnel, attachées au maintien de la monarchie absolue. Ses membres les plus éclairés se rendaient parfaitement compte des conséquences du nouveau régime inauguré par les lettres patentes : ils prévoyaient que le roi, après en avoir franchi la première étape, serait amené par la force des choses à parcourir la route tout entière qui aboutit à la monarchie constitutionnelle. Il se formait ainsi, au sein de cette noblesse, un parti de la droite, qui, n'ayant pu prévenir Tacte royal de février, s'apprêtait à résister aux tentatives que ferait le parti libéral en vue d'arracher au roi de nouvelles concessions. Il irait lutter pour ses propres droits en luttant pour ceux du roi et serait, au besoin, plus royaliste que le roi, c'est-à-dire qu'il lui ferait opposition lorsqu'il le verrait faiblir devant les instances et les objurgations du libéralisme.

L'attitude de la presse libérale en Prusse et dans le reste de rAllemagne, ses attaques, à peine voilées malgré les rigueurs de la censure, servaient beaucoup ces efforts du parti delà noblesse. Le roi, qui avait cru que son don spontané serait accueilli avec enthousiasme et reconnaissance, voyait, à sa grande surprise, les lettres patentes traitées presque avec dédain, tout au plus comme un faible acompte de la dette contractée par la dynastie dans les jours d'infortune. Il se souvint alors des avis et des avertissements qui s'étaient fait jour autour de lui depuis plusieurs années et que les partisans de l'ancien ordre de choses ne manquaient pas de lui rappeler. Aussi le discours par lequel il ouvrit le 11 avril la Diète-unie portait-il les traces d'un esprit fortement entamé par le regret et la déception, maïs en même temps prêt à engager la lutte. Ce discours fut comme une réponse anticipée à toutes les critiques, à

toutes les revendications des libéraux. De prime abord le roi déclare que l'œuvre représentative projetée par son père est désormais terminée ; il refuse d'avance de consentir, avant longtemps, à en modifier le caractère. Il est l'héritier d'une couronne absolue, libre d'engagements. Il n'ignore pas que beaucoup d'esprits ne sont pas satisfaits de ce qu'il a librement accordé, que la presse notamment demande l'établissement d'une constitution à l'exemple d'autres pays. C'est précisément cet exemple qui lui commande de ne pas s'aventurer dans la même voie ; la Prusse avait grandi par l'épée, c'est pourquoi ses destinées devaient être conduites, comme dans un camp, par la volonté d'un seul, et aucune puissance humaine ne le déterminerait jamais à laisser une feuille de papier s'introduire entre Dieu et la Prusse pour gouverner ce pays, comme une autre Providence, avec des paragraphes écrits. Le roi accuse la mauvaise attitude de la presse, récrimine contre le libéralisme en général, dénonce le mouvement rationaliste au sein do l'Eglise protestante, et s'adresse ensuite aux membres de la diète, qu'il exhorte à ne pas se faire les organes des opinions courantes du jour. Il déclare qu'il ne les aurait pas convoqués, s'il avait cru un instant qu'ils viendraient jouer le rôle de soi-disant représentants du peuple ; il leur rappelle le serment de fidélité qu'ils avaient prêté en 1840, espérant qu'ils l'observeront, et ajoutant que, le temps de l'incertitude étant passé, il n'y aurait plus d'excuse pour les opposants aux décisions royales.

Ce discours, par lequel le royal orateur avait pensé réduire d'avance au silence les réclamations des libéraux, eut TefTet tout contraire. Chacun de ses paragraphes était une thèse, dont les adversaires s'emparèrent pour la réfuter au sein de la

diète et y rattacher leurs demandes de revision immédiate de la charte de février. A ce sujet les prévisions du prince de Prusse se réalisaient pleinement. Bien que ne formant qu'une petite moitié de rassemblée, les libéraux parvinrent à faire adopter plusieurs de leurs demandes ou de leurs vœux, en les motivant avec une liberté de langage jusque-là inusitée en Prusse. Us exigèrent une réalisation plus complète des promesses royales d'autrefois , la convocation obligatoire et périodique de la diète, le droit pour celle-ci de voter la totalité du budget et de contrôler toutes les dépenses ainsi que toutes les recettes publiques.

Le prince de Prusse, qui se signalait à la tête du parti féodal par son opposition énergique contre les prétentions libérales, 'tut secondé, dans cette campagne oratoire, par plusieurs membres de la noblesse, au nombre desquels se faisait remarquer, par la véhémence et le caractère absolu de son loyalisme, un jeune député de l'ordre équestre de la province de Saxe, M. Othon de Bismarck-Schœnhausen.

La famille des Bismarck était, depuis des siècles, enracinée dans le sol du Brandebourg, au centre même du margraviat devenu au cours des siècles la monarchie prussienne. Elle tire son nom d^un petit bourg, qui, au xiii* siècle, figure dans le domaine des évêques de Havelberg. Presque tous les membres de cette famille avaient servi successivement les margraves et les Électeurs de Brandebourg et plus tard les rois de Prusse, la plupart dans l'armée, rarement dans les conseils. Au xiv* siècle on cite Claus Bismarck, qui, dans un conflit entre l'évêque et les margraves, prend fait et cause pour son souverain, comme il défend, par la suite, l'indépendance du Brandebourg contre les visées de l'empereur Charles IV. Au xvi* siècle, la famille de

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Bismarck compte déjà parmi les plus influentes et les plus riches du pays. Un des siens se trouve parmi les capitaines engagés en 1560 dans la guerre de TEmpereur contre les Turcs. Un autre, au xvn' siècle, quelque peu officier de fortune, fuit, à la suite d'un meurtre commis sur son domestique, et se réfugie en Russie, où il parvient aux plus hautes dignités militaires. Sous les deux premiers rois de Prusse, un Bismarck est préfet et commissaire du roi; un autre est général et commandant de la forteresse de Ciistrin.

Sous le règne de Frédéric II, existait un colonel de Bismarck : c'est l'aïeul de celui dont le nom remplira l'histoire du XIX® siècle. Son fils Alexandre, bel esprit, sollicita du grand Frédéric un emploi de diplomate, et sortit du cabinet du roi avec un brevet d'officier. Celui-là eut quatre fils, tous officiers, et dont le dernier, Alexandre de Bismarck, fut le père d'Othon. Alexandre préféra de bonne heure la vie indépendante de châtelain à la carrière militaire.il épousa une demoiselle Mencken, fille du secrétaire intime des rois Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume III. Ce Mencken, publiciste de talent et grand philanthrope, passa, aux yeux de l'entourage du roi, pour un jacobin : il était simplement partisan des idées de Voltaire et de Rousseau. Sa fille avait hérité de son esprit large, libéral et nullement aristocratique.

De ce mariage naquit, le 1" avril! 81 5, comme quatrième enfant, au château de Schoenhausen, près de Stendahl, Othon de Bismarck. Il parait que le jeune Bismarck se signala de bonne heure par son caractère exubérant, difficile à ployer sous la discipline maternelle ou scolaire. C est pour le soustraire à la direction quelque peu molle du père que la mère

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Téloigna pour l'envoyer en pension à Berlin. Rien ne fut d'ailleurs épargné pour son éducation : sa mère, voulant faire de lui un diplomate, le fit instruire surtout dans les langues étrangères. Toutefois la vie du pensionnat lui déplaisait : il se plaignait delà méthode Spartiate, fortàlamode à cette époque, de transformation des mœurs allemandes. Quelques professeurs, imbus d'idées démocratiques, semblaient s'appliquer à irriter les nerfs du jeune a hobereau ». Au collège, plus tard, il eut des démêlés de la même nature avec d'autres professeurs, entre autres avec le maître de français, dont il se vengea en abandonnant la langue de Yoltaii^e pour celle de Shakespeare. Néanmoins, malgré de fréquents changements de pension et de collège, il fit d'assez bonnes études. On louait son latin, moins pour la correction que pour la lucidité de l'exposé; il était plus particulièrement versé dans l'histoire.

En 1832, il commence ses études universitaires. Il aurait voulu étudier à Ileidelberg; sa mère s'y opposa, parce qu'elle avait entendu dire qu'on y buvait trop de bière. Elle l'envoya à Goettingue, où cette boisson n'était pas moins en faveur. Les usages qu'il en rapporta aux vacances semblent avoir médiocrement plu à celte mère élégante, gracieuse et peu sympathique aux rudesses de la vie d'étudiant germanique. Son existence se passe entre les gaies réunions, les excentricités et les duels. Ses professeurs ne l'aperçoivent pas souvent à leurs cours. Il en fut de même à Berlin, où il termina ses études en rattrapant, avec l'aide d'un répétiteur, le temps perdu et en passant, tant bien que mal, l'examen imposé à tout candidat aux services de l'État.

Les carrières officielles ne lui réussissent pas plus que les études régulières et méthodiques : il n'aime pas ce qui

la

est règle ou convention. En 1838, il travaille comme élève magistrat au tribunal de Berlin, et passe Tannée suivante dans ladministration, à Aix-la-Chapelle. Cette ville d'eaux et de jeux faillit lui devenir funeste; il dut la quitter bientôt pour entrer dans les bureaux de Tadministration à Potsdam, Là ce fut la société des jeunes officiers qui l'attira plus que le travail des bureaux. 11 changea, une fois de plus, pour se rendre à Greifswald, en Poméranie, afin d'y achever son service militaire et de se livrer en même temps à des études agronomiques. C'est qu'au milieu de ses folies de jeunesse les soucis de la vie étaient venus le trouver de bonne heure. La fortune paternelle s'était peu à peu fondue: les propriétés seigneuriales se ressentaient du manque d'exploitation rationnelle et de sage économie dans les dépenses. Sou père lui ayant abandonné la direction de deux de ses domaines en Poméranie, il alla s'y installer. Il ne se tira pas mal d'affaire^ mais sans que son esprit mobile, remuant, incapable de se fixer, y trouvât satisfaction. Comme propriétaire de terre équestre, il fut élu délégué à la diète provinciale de Poméranie; il s'en retira bientôt, le genre de sujets qu'on y traitait ne pouvant le distraire de sa mélancolie. Ses amis lui attribuaient les projets les plus aventureux : on parla un moment de son intention d'aller chercher fortune aux Indes. Sa vie de campagne se passait entre de joyeux festins, qui scandalisaient les vieux châteaux du voisinage, et des retraites solitaires dans la bibliothèque.

Encore une fois il voulut essayer de la vie de bureaucrate : son esprit rebelle aux règles hiérarchiques, l'idée exagérée qu'il se faisait de son origine noble l'y firent renoncer après un court séjour à Potsdam. La mort de son père, en 1848, le fixa définitivement à la campagne sans le rendre pour

cela plus sédentaire. Il court du village à la ville et de la ville en pays étrangers. Dans son district, exposé aux inondations, il accepte cependant les fonctions honorifiques de capitaine inspecteur des digues; comme propriétaire de domaine noble , il siège aussi à la diète de la province de Saxe, sans prendre grand intérêt aux débats arides de cette assemblée consultative.

C'est là qu'on le trouve en 1847, au moment oîi le roi Frédéric-Guillaume IV fait l'essai du régime représentatif. La grande diète prussienne se composait de tous les membres des huit diètes provinciales; chaque député se trouvait doublé d'un suppléant, chargé de le remplacer en cas d'empêchement. M. de Bismarck, député suppléant, dut au hasard d'une maladie du titulaire le privilège de siéger à la diète de Berlin. Il y arriva sans trop savoir ce qu'il allait y faire, mais armé de tous les préjugés d'un noble à l'égard de la bourgeoisie, choqué des prétentions que cette dernière manifestait de sortir de l'état de tutelle politique dans lequel elle avait été tenue jusque là. L'esprit de caste n'était pas le seul mobile de l'attitude agressive du jeune député : il était noble d'abord, Brandebourgeois ensuite, finalement Prussien ou, comme les adversaires de la Prusse disaient, Borusse.Ce qui était en dehors de ce cadre était, à ses yeux, élément ou idée d'étranger : comme pour les vieux Grecs, ce qui n'était pas de la Ville était barbare, c'est-à-dire politiquement incapable. Les idées libérales étaient pour lui d'importation française, étrangère : il les repoussait. Il s'était senti à l'étroit dans sa demeure domaniale ; son esprit mordant,critique, volontaire, n'y avait pas trouvé l'espace pour s'exercer et évoluer à son aise. A son esprit de contradiction il manquait un adversaire à combattre ; à ses penchants do domi-

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nation, un sujet à abattre. C'est agité par ces divers sentiments qu'il était arrivé à Berlin.

Les concessions que le roi Frédéric-Guillaume avait faites au libéralisme, nous Tavons dit plus haut, étaient peu du goût de la noblesse des vieilles provinces. Le roi ayant ouvert la lice parlementaire, il fallait se résigner à combattre les adversaires sur un terrain avec lequel on était peu familiarisé. Ce fut donc une bonne fortune pour les partisans do l'ancien ordre de choses que de trouver dans leurs rangs un champion mettant son courage et son ardeur au service de leur cause et de ses propres idées. Une fois de plus on verra un parti s'emparer de l'arme de son adversaire pour lui livrer combat : la tribune, que réclamait le libéralisme prussien pour faire brèche au régime absolu, servira le parti féodal dans sa lutte contre le libéralisme, et M. de Bismarck, dont l'antipathie pour le régime parlementaire paraît invincible, sera porté au pouvoir par sa position de chef de parti parlementaire.

Il entra à la Salle blanche du château royal de Berlin, siège de la diète, avec la ferme résolution de faire une guerre à outrance aux libéraux. Royaliste, il les combattait parce qu'ils faisaient opposition à la volonté royale, ce qui lui semblait identique à une tentative de rébellion. Membre de la noblesse, il les regardait comme des ennemis tendant à spolier l'aristocratie de droits acquis. Ce qui l'exaspérait au dernier point, c'était de voir certains membres de la noblesse faire cause commune avec les novateurs. 11 y avait, enfin, dans l'âme de M. de Bismarck, cet antagonisme do l'habitant des vieilles provinces des Électeurs de Brandebourg à regard dos habitants des provinces plus récemment conquises par les rois de Prusse, c'est-à-dire la Prusse

orientale, la Silésie et les provinces catholiques de la Weslphalie et du Rhin. C'est en effet dans ces provinces que prédominait l'esprit de progrès moderne et que le parti libéral recrutait ses défenseurs les plus zélés. Ces provinces représentaient Fesprit de l'industrialisme, foncièrement opposé à l'esprit terrien, rural, des gentilshommes campagnards dont M. de Bismarck était un des types les plus marquants.

Il ne fallut pas longtemps pour que le choc de ces principes diamétralement opposés se produisît avec une extrême violence. Le genre d'éloquence de M. de Bismarck ne se prêtait ni aux équivoques ni aux circonlocutions. Les revendications des députés libéraux lui apparaissaient comme autant d'énormités, qui excitaient sa colère. Sa verve mord, sa parole blesse, et il le sait, il le veut, sans se soucier de dépasser le but auquel il vise. 11 ne laisse pas de doute, chez ses auditeurs, sur son idéal politique. Il veut l'autorité royale sans restrictions, à l'ombre de laquelle la noblesse puisse jouir d'une position privilégiée. Son patriotisme se renferme dans les limites de la vieille Marche de Brandebourg et de la Poméranie; l'habitant des autres provinces est presque un intrus, qu'il faut empêcher, en tout cas, d'inoculer ses idées aux provinces de vieille date. Quant à l'étranger, d'où qu'il vienne, mais surtout lorsqu'il vient de rouesl, c'est un ennemi, dont on doit éviter le contact et qu'en particulier on ne doit jamais prendre pour modèle. D'ailleurs le roi ne l'a-t-il pas proclamé dans le discours d'ouverture de la diète? On n'imitera ni la France, ni la Belgique, ni aucun État constitutionnel du continent; l'Angleterre constitutionnelle se maintient grâce à sa pairie, dont les éléments ne sont que clairsemés en Prusse. Le roi

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a exposé ces idées, et M. de Bismarck les développe après lui, en les accentuant de manière à écarter toute possibilité de pactiser avec les idées libérales.

Il ne reconnaît pas de droit populaire en opposition au droit de la couronne; ce que celle-ci ordonne et décide entre aussitôt dans le droit public. Ce qu'un roi de Prusse a décrété, un autre roi peut l'abroger ou le modifier. Les lettres patentes du 3 février 1847 sont l'émanation de la volonté royale, de l'initiative du roi par la grâce de Dieu, et il n'appartient à aucun sujet d'en contester ni même d'en discuter la légalité. La diète générale est instituée par ces décrets comme une assemblée consultative, dont le roi peut demander l'avis sans être tenu de s'y conformer. Les changements qui peuvent devenir utiles sont affaire de temps et demeurent également subordonnés à l'initiative royale, sur laquelle nul n'a le droit d'empiéter.

Tels sont les principes sous lesquels M. de Bismarck envisageait la situation politique au début de la session de 1847, qu'il manifeste dans tous ses discours et oppose à ses adversaires. Ces derniers rappellent-ils qu'en 1813 le peuple prussien s'est soulevé contre le dominateur étranger, dans Tespoir d'acquérir les libertés que le roi lui a promises comme prix de son sang et de ses sacrifices ? M. de Bismarck répond que le peuple s'est levé parce que son roi l'appelait et sans aucune préoccupation relative aux institutions intérieures. On veut interpréter les édits de 1818 et de 1820; mais c'est au roi de les interpréter, et son interprétation fait foi et loi. On prétend n'accorder un emprunt pour un chemin de fer qu'à la condition d'une revision libérale des lettres patentes de février; mais c'est vouloir faire violence au roi, lui extorquer des con-

cessions qu'il Juge incompatibles avec rintérêt de son royaume.

Les interruptions, les murmures de ses adversaires ne le troublent point. Lorsque le tumulte est à son comble, il tire de sa poche un journal qu'il lit jusqu'à ce que le calme se soit rétabli; puis il reprend le lil de son discours exactement au point où il l'avait laissé. Il se faisait gloire d'être en contradiction absolue avec l'opinion libérale du jour et confessait volontiers avoir sucé avec le lait maternel « tous les « préjugés de l'obscurantisme du moyen âge », ainsi que s'exprimaient ses adversaires. 11 combat l'émancipation politique des Israélites comme incompatible avec le caractère de l'État chrétien tel qu'il veut le conserver à la Prusse. Il repousse comme base de la législation les pures idées humanitaires, qui sont vagues et flottantes ; il ne trouve de stabiTité que dans le dogme chrétien, en oubliant, il est vrai, que cette stabilité ne réside que dans l'Eglise catholique, qui ne lui est pas sympathique, à lui protestant, et à laquelle il livrera un jour bataille. Il en veut à ceux qui, en cette circonstance encore, s'appuient sur l'exemple de tant d'États étrangers, et il les dénonce comme des contempteurs du sentiment national.

Il est à croire que M. de Bismarck, en défendant des idées si absolues dans des termes si acerbes et avec tant d'emportement, présumait chez le roi Frédéric-Guillaume une force et une volonté de résistance qui n'étaient pas dans le tempérament de ce souverain, et que les événements devaient d'ailleurs mettre bientôt, d'une façon inattendue, à une cruelle épreuve.

Personne n'est satisfait de la première session de la diète. — Mauvaise situation en Prusse. — Concessions du roi. — La révolution de février à Paris. — Fermentation des esprits et troubles & Berlin. — Nouvelle convocation de la diète. — Double mouvement, unitaire -allemand et libéral. — L'insurrection de mars à Berlin. — L'armée et le peuple. — Le roi, débordé, cède devant l'agitation populaire. — Deuxième et dernière session de la diète. — M. de Bismarck consulté par le roi. — Ses discours et ses votes contre les libertés nouvelles. — Il combat le ministère libéral. — Il n'est pas élu à l'assemblée nationale de Prusse. — Écarts et erreurs de l'assemblée nationale. — Résolutions exagérées. — Le parti féodal prépare la réaction. — M. de Bismarck mène et encourage la résistance contre l'assemblée. — Dissolution de l'assemblée. — La constitutiom octroyée.

Personne n'était content des résultats de cette première expérience parlementaire. Le roi voyait avec douleur ses intentions méconnues, son œuvre moralement battue eu brèche par le libéralisme du jour. La noblesse en voulait presque au roi d'avoir dédaigné les avertissements de ses fidèles, en s'engageant dans la voie du parlementarisme. Les libéraux, plus préoccupés du succès momentané que dos perspectives futures, étaient abattus par les refus que le roi avait opposés à toutes leurs revendications. Le roi et la cour reprochaient aux ministres leur molle défense des droits et de l'autorité de la Couronne.

L'horizon à Textérieur s'assombrissait. En Lombardie se manifestaient des symptômes de révolte qui semblaient devoir motiver une intervention des trois cours de la Sainte Alliance. En Suisse^ la guerre civile menaçait également de prendre des proportions dépassant les limites d'un différend

local. Ces événements n'étaient pas, en tout cas, de nature à favoriser la cause libérale en Prusse, d'autant plus que les deux cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg influençaient la politique extérieure de Frédéric-Guillaume et réagissaient par là sur la direction de sa politique intérieure. A ces soucis du roi vint se joindre la calamité d'une famine épouvantable, résultat de trois mauvaises récoltes successives en Silésie ; puis la famine fut suivie d'épidémies qui décimèrent la population. Enfin^ pour compléter cette série d'infortunes, une confusion extrême se produisit dans tout le mécanisme politique, dont le roi avait multiplié les rouages sans pouvoir en harmoniser et régulariser le fonctionnement. Tout le monde se mêlait maintenant de politique, toutes les digues se rompirent, toutes les écluses s'ouvrirent. A l'égal de la diète générale, toutes les corporations, tous les corps publics prenaient la parole et donnaient leur avis : comité de la diète générale, diètes provinciales, municipalités, corporations commerciales donnaient l'assaut aux pouvoirs de l'État. Ce fut le débordement d'un fleuve auquel on n'a pas creusé le lit à temps et dont les eaux s'échappent par mille fissures.

C'est sous de tels auspices qu'au commencement de janvier se réunit le comité de la diète générale, que le roi, nous Tavons dit, avait institué en vue d'échapper à l'obligation de convoquer régulièrement la grande diète elle-même. Mais déjà les résolutions du souverain étaient fortement ébranlées : malgré la pression qu'exerçaient sur lui les deux autres cours du nord, il ne se sentait pas de taille à endurer une impopularité qui avait augmenté depuis la réunion de la diète. Il aborda donc la réunion du grand comité avec une concession considérable à Tégard du parti libéral : res-

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treîgnant les attributions du comité pour les transférer à la grande diète, il accordait à celle-ci la périodicité de réunion, c'est-à-dire la convocation obligatoire et biennale. Un grand pas était fait ainsi dans le développement du régime représentatif; Topinion se Tassura, Tespoir d'un progrès régulier et pacifique se raffermit, lorsque la révolution de février, en France, vint ébranler l'Europe entière.

Frédéric-Guillaume croyait si bien avoir fait la paix avec son peuple que de prime-abord il ne conçut pas de doute sur le maintien de la tranquillité intérieure. Au contraire, le roi et son entourage pensaient que la révolution de Paris réagirait sur les masses en Prusse comme un épouvantail et qu'il suffirait, pour réduire au silence les turbulents, de montrer à la nation la perspective d'une invasion par la France républicaine. Le Journal officiel du gouvernement s'exprima dans ce sens. Il rappela dans un article les souvenirs de la première République : l'Allemagne, disait-il, devait être éclairée sur ce que vaut le don de la liberté révolutionnaire ; et, ajouta la feuille officielle, « nous ne cesserons « de compter sur une attitude ferme delà nation allemande, (( quand même il se produirait quelques manifestations isolées « de sympathies pour la cause révolutionnaire en France »•

Mais, pendant qu'on montrait ou affectait tant de con^ fiance à Berlin, l'agitation travaillait déjà la province, pour se communiquer peu à peu de la périphérie au centre. De tous côtés arrivèrent des pétitions demandant une constitution et des réformes libérales. A Berlin même, il se tint des réunions dans lesquelles perçait un courant révolutionnaire. Et le roi était toujours confiant. Même les rixes avec la police et les collisions entre le peuple et la troupe, qui devenaient fréquentes, ne le troublaient point. Rece-

vant une députation du conseil municipal de Berlin, qui lui apporta une pétition de réformes, il sembla prendre à tâche de calmer les alarmes de ces délégués. Faisant allusion aux troubles de la veille, il dit qu'on ne saurait attendre que, lorsque tout alentour la température était à Tébullition, le thermomètre à Berlin fût au-dessous de zéro. Quant aux réformes, il en accorderait la majeure partie, mais sans abandonner le principe fondamental des lettres-patentes de février, c'est-à-dire la représentation féodale par États. Ces idées du roi ne devaient pas tenir longtemps. Le mouvement général des esprits en Europe , l'émancipation naissante des classes laborieuses rendaient impossible le maintien d'un système basé sur les divisions sociales et sur l'exclusion des classes qui ne possédaient pas et même de celles qui,comme la classemoyenne,contribuaientle plus aux charges publiques. En attendant, le roi reconnut la nécessité de s'entourer, dans ce moment critique, de la représentation nationale qu'il avait créée lui-même et sur laquelle il espérait se décharger, en partie du moins, des graves responsabilités de la situation. Les événements de Paris avaient posé à l'Allemagne deux fort graves problèmes. En présence de l'éventualité toujours possible d'une guerre avec la France révolutionnaire, la Confédération Germanique ne paraissait à personne offrir les garanties nécessaires pour la sauvegarde de la sécurité extérieure de T Allemagne : le vieux rêve des patriotes allemands du rétablissement et du renouvellement de l'unité nationale se trouva ainsi ressuscité. D'autre part, la grande majorité du peuple allemand, excitée par l'exemple de la France et des États occidentaux, se montrait résolue à secouer le joug de la monarchie absolue pour acquérir les institutions autonomes et parlementaires, dont rAUemague

s'estimait être aussi digne que les autres nations qui en jouissaient depuis longtemps.

C'est devant ce double mouvement, devant ces doubles aspirations, que se trouvait placé, en première ligne, le roi Frédéric-Guillaume IV. Le mouvement national allemand avait, d'ailleurs, ébranlé la majeure partie des pclils États, et tout le monde avait les yeux fixés sur Berlin, espérant que le roi prendrait une courageuse initiative en vue de fonder, sous la direction de la Prusse, l'unité national© de l'Allemagne. Le roi ne songeait à rien de pareil. Sans doute lui aussi reconnaissait ce que la constitution d»» la Confédération Germanique avait de défectueux; il caressait même Tidée de jouer un certain rôle dans l'œuvre de réorganisation, et peut-être regardait-il ce mouvenittiL germanique, dans ce moment de crise européenne, comme un moyen de détourner l'esprit des masses de la politique intérieure et d'alléger ainsi la position difficile, périlleuse même, des souverains. Mais il ne voulait rien oser, rien entreprendre sans le concours de l'Autriche, et c'est avec le prince de Metternich, chancelier de cet empire, qu'il se mit en rapport en vue de la réunion d'une conférence qui élaborerait un nouveau plan pour la réorganisation de la Confédération. Les événements ne tardèrent pas k faire échouer ces projets du roi, au dedans comme au dehors. Le 13 mars éclata à Vienne une révolution qui renversa le prince de Metternich et, avec lui, la clef de voûte de la Sainte Alliance. Cinq jours après, une insurrection vint ensanglanter les rues de Berlin et faire triompher la démocratie. Le trône prussien étant lui-même ébranlé, le roi Frédéric-Guillaume étant affaibli dans sa personne comme dans son prestige, les petits souverains durent pac-

30 HISTOIRE DU PRIiNCE DE BISMARCK.

liser avec leurs sujets alors que les partisans de Tunité allemande ne voulaient plus reconnaître à la Prusse le r6le d'État directeur.

L'insurrection de Berlin, à vrai dire, visait bien moins la dynastie que le système de gouvernement absolu, les privilèges de Taristocralie, et principalement Tappui de ce système : l'armée. Dans ces journées de trouble, où le roi fut assailli de demandes de réformes de toute sorte, le dernier mot de l'insurrection, qui primait toute autre réclamation, était Téloignement de la troupe de la capitale. Dure épreuve pour le roi, qui avait toujours exalté le sentiment de fidélité de ses officiers, les avait appelés à sa défense au moinent du danger et qui maintenant devait leur enjoindre de mettre bas les armes devant la foule ! Les officiers exaspérés et les soldats harcelés n'auraient pas mieux demandé que de combattre ; mais dans l'entourage du roi il n'y avait que de rares partisans de la résistance. D'ailleurs le roi, qui avait le cœur sensible, répugnait à Teffusion du sang ; il voyait ses conseillers fléchir. Il ordonna donc la cessation du feu, qui, disaiton, n'avait été ouvert que par le fait du hasard, et l'armée, par suite d'un ordre mal compris, évacua la capitale, désormais abandonnée au bon vouloir et à l'inexpérience d'une garde civique formée à la hâte.

A partir de ce moment la marche des événements échappe & l'initiative royale. Le roi est débordé, il se laisse conduire de concessions en concessions. H accorde toutes les libertés qu'on demande et promet l'établissement d'une vraie monarchie constitutionnelle ; il tient seulement à l'observation des formes légales et, les lettres patentes de février subsistant en droit, la grande diète étant la représentation nationale en exercice, il veut que cette assemblée soit réunie

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pour jeter les bases du nouvel ordre de choses; après quoi elle devra faire place à une assemblée nationale élue par le suffrage universel et direct.

La condescendance du roi fut approuvée, à ce moment, par ceux-là mêmes qui,quelques mois après, devaient la critiquer et la blâmer. Plus juste dans Tappréciation des faits,Frédéric- Guillaume trouva par la suite occasion de rappeler à ces critiques après coup qu'enmars 1848, le roi, comme la majeure partie de ses ministres, de ses généraux et de son entourage, avait perdu la tète et abdiqué devant la rue. La diète prussienne, qui se réunit le 2 avril, témoigna de la puissance momentanée de l'esprit démocratique. Cette assemblée, dont la moitié des membres avaient été des partisans déclarés de la monarchie absolue et dont la totalité représentait le privilège sous une forme quelconque, applaudit à toutes les mesures proposées par les nouveaux ministres qui, quelques mois auparavant, chefs de la minorité libérale de la diète, avaient été honnis à Tégal de révolutionnaires.

Au milieu de cette assemblée si radicalement transformée par les événements, un seul homme eut le [courage, très réel, eu égard à Tétat des esprits à Berlin, de blâmer la politique des concessions et de combattre les réformes projetées : ce fut M. de Bismarck. Son cœur de royaliste était ulcéré à la vue des humiliations subies par son souverain ; le gentilhomme, le hobereau, comme il s'intitulait lui-même, ne pouvait supporter Tidée de partager avec les bourgeois rinfluence sur le gouvernement; le conservateur s'exaspérait devant le spectacle de la rue où dominait la populace.

Son attitude à la diète de 1847, où il avait jeté avec tant de désinvolture le gant au libéralisme, avait naturellement attiré sur lui les regards du roi : il devint promptcment

un des intimes de la cour. Après la clôture de la diète, il lui fut permis, en mainte circonstance, de donner ses avis et ses conseils, de vive voix ou par écrit. Après les journées de mars 1848, la troupe ayant évacué Berlin, où le roi semblait être comme prisonnier de la populace, M. de Bismarck était un de ceux qui poussaient le plus à rappeler les troupes au risque d'une collision sanglante. Le roi ne suivit pas ce conseil : il voulait gagner du temps, dans Tespoir que, les classes moyennes satisfaites, il lui serait plus aisé d'avoir raison de la démocratie proprement dite.

M. deBismarckn'était pas de cette opinion; il trouvaitqu'on se hâtait trop de démolir l'ancien ordre de choses et s'irritait do voir le gouvernail passer aux mains de ces mêmes hommes qu'il avait combattus à la diète de 1847 et dont les projets de réforme lui inspiraient une méfiance absolue. Isolé, à peine soutenu par deux ou trois amis, [il représentait, à la diète de 1848, l'opposition féodale et ultraroyaliste, qui couvait déjà dans les châteaux de la noblesse de Brandebourg et de la Poméranie. Il combattait toutes les motions, blâmait la majorité docile, attaquait les ministres libéraux, ménageait à peine le roi. On propose de nommer, séance tenante, une commission pour rédiger une adresse de remerciements au roi : M. de Bismarck déclare qu'une telle précipitation est inconvenante. Le projet d'adresse exprime au roi la reconnaissance de la diète pour les concessions libérales, et l'on se dispose à voter l'adresse par acclamation : M. de Bismarck déclare qu'il accepte les réformes annoncées, parce que son opposition resterait stérile, mais qu'il votera contre l'adresse, parce qu'elle exprime la joie et la reconnaissance pour des actes qui le remplissent de tristesse. « Je regrette, s'écrie-t-il, qu'aucune puissance hu-

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« maine ne puisse ressusciter le passé que les événements a ont enseveli, et sur lequel la Couronne elle-même a jeté « une pelletée de terre. Mais je ne ferai pas le mensonge de ce déclarer que je me réjouis d'une politique que je con- « sidère comme erronée. »

Il ne fut pas plus doux à Tégard du ministère, dans les questions financières. Représentant les intérêts de la propriété rurale, il combattait Tavënement de Tindus trial isme qu'il considérait personnifié par le ministre Hansemann. « Cette diète », disait-il, « qu'on va enterrer sous peu de « jours, on veut lui faire voter des crédits extraordinaires « pour une période dépassant de beaucoup le temps qui « reste encore à vivre à l'assemblée. Et l'auteur de ce projet, fc aujourd'hui ministre, est le mémo qui, à la diète de 1847, « se montrait si rebelle aux demandes d'emprunt! On veut « venir en aide aux habitants des grandes villes, agitées par « l'esprit moderne et dont on a besoin de se ménager les •f bonnes grâces pour qu'elles se tiennent tranquilles. Nous « autres provinciaux, ajoute-t-il, nous voulons maintenir « l'ordre et, s'il le faut^ le rétablir par les armes; mais nous « ne voulons pas Tacheter par des concessions en faveur des « grandes villes et au détriment des petites villes et des « campagnes. »

La politique générale du ministère libéral n'eut pas davantage son approbation. Il l'attaqua au sujet de la tentative de réorganisation^ dans le sens polonais, de laprovince do Posen, qui était en pleine révolte. Il s'éleva avec force contrôla guerre, entreprise par le roi contre le Danemarck^ et railla ce qu'il appelait « le vol phaétonique » de la politique prussienne.

La diète close et à jamais abrogée, M. de Bismarck vit la tribune se fermer devant lui. Le souffle démocratique, qui

des grandes villes se répandait sur la province et les campagnes^ ne permit pas de briguer un mandat à celui qu'à ce moment le roi lui-même trouvait par trop réactionnaire, tout en lui continuant sa bienveillance et en le consultant fréquemment pendant Tété de 1848. En revanche, M. de Bismarck se multiplia dans les réunions de ses coreligionnaires et dans la presse, qui devint pour son parti un important instrument de combat. Il fut un des fondateurs du principal organe du parti féodal, qui se donnait pour tâche de combattre le libéralisme sous toutes les formes et d'entraver la marche des ministres placés entre deux courants hostiles, la cour de Potsdam et l'assemblée nationale de Berlin.

Cette assemblée, produit du suffrage universel et direct, qui faisait alors ses premières armes en Prusse, comptait dans son sein, à côté de quelques capacités réelles, beaucoup d'esprits très bien intentionnés, mais doctrinaires et peu pratiques. Privée de chefs qui l'eussent pu diriger, abandonnée à elle-même par des ministres dont les idées libérales étaient déjà débordées par la démocratie pure, l'assemblée nationale, qui devait établir la future constitution d'accord avec le roi, perdait des mois en des interpellations, si goûtées par les novices parlementaires, et en des motions qui n'avaient pas de rapport avec l'œuvre constituante. Peu à peu les opinions modérées, qui avaient prédominé au début, étaient étouffées par les opinions radicales ; l'assemblée penchait bientôt de plus en plus à gauche. Les désordres de la rue ne rencontrèrent plus auprès de la majorité le blâme énergique qu'ils mérilaieut; l'action du gouvernement se trouvait paralysée. Les orateurs de la gauche ne ménageaient plus le roi, qu'ils prenaient à partie dans leurs attaques contre le ministère et dont ils froissaient toutes les susceptibilités, toutes les

convictions intimes. Dans les agissements de la gauche perçait manifestement la manie de copier les assemblées françaises et la révolution de 1789 à 1790. Après avoir fait disparaître par une série de lois quelques restes de la législation féodale, quelques privilèges nobiliaires qui avaient survécu, l'assemblée, passant aux délibérations sur la nouvelle constitution, alla jusqu'à s'en prendre au titre et aux prérogatives du roi, qui devait désormais s'intituler non pas roi de Prusse, mais roi des Prussiens : elle supprimait la formule « par la grâce de Dieu », restreignait le droit royal en matière de collation d'ordres et de titres, abolissait les titres nobiliaires. Elle se montrait surtout rigoureuse au sujet des prérogatives du roi comme pouvoir exécutif et comme législateur, et limitait son droit de veto. L'assemblée ne comptait que peu do républicains. La grande majorité voulait sincèrement le maintien de la monarchie, à condition que ce fût une monarchie démocratique, comme on l'appelait, ou tout au moins une monarchie comme en Angleterre, où le roi n'est, d'après la Charte, que le chef héréditaire d'une république.

L'Assemblée, en voulant démolir avec tant de précipitation les vieilles institutions, en prenant l'attitude d'une Constituante bâtissant sur un terrain déblayé, avait oublié que la grande masse des populations ne partageait pas ses idées ; elle oubliait surtout que le roi, qu'elle allait dépouiller de la plupart de ses prérogatives, disposait de l'armée, qui lui restait fidèle, tandis que l'assemblée n'avait, pour exécuter ses décrets, aucunes troupes à son service, la garde civique ne se montrant nullement portée à imiter la garde nationale de la première République française. Grâce à ces illusions et à ces exagérations des élus du suffrage universel, la réaction reprit courage et acquit de Tinfluence dans le pays. La

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noblesse et la royauté s'unirent contre Tennemi commun. Pendant Tété de 1848, la noblesse organisa son parti, créant des clubs, des associations loyalistes, soulevant les campagnes contre la nouvelle législation rurale, fondant des journaux, faisant jouer tous ses ressorts à la cour pour faire disparaître rassemblée nationale et son œuvre. M. de Bismarck était parmi les plus zélés. Il allait souvent à Potsdam, consulté par le roi et le conseillant. Les membres de la droite de l'assemblée se joignaient à ses efforts, en excitant le roi à se défaire des ministres libéraux et à inaugurer une politique de résistance. Au commencement de novembre l'orage éclata. Un général, le comte de Brandebourg, oncle du roi, fut placé à la tête du ministère ; le portefeuille de l'Intérieur fut confié, sur la recommandation de M. de Bismarck, à un haut fonctionnaire, M. de Mânteuffel. L'armée d'expédition du Holstein, dont les opérations avaient été brusquement interrompues par la conclusion de l'armistice de Malmoe, reçut ordre de marcher sur Berlin, où l'état de siège fut proclamé ; l'assemblée, prorogée d'abord, vit sa salle des séances fermée par la troupe et finalement son siège transféré dans la ville de Brandebourg. Cette mesure ne précédait que de quelques semaines la dissolution.

En prenant ces diverses mesures, le roi n'avait pas complètement suivi les conseils du parti féodal : son esprit honnête se refusait à renier, à six mois de distance, les promesses solennelles du mois de mars. D'ailleurs la prudence lui commandait d'avancer sans précipitation dans la voie de la réaction. Au moment où tous les petits Etats allemands se donnaient des constitutions libérales ou réformaient celles qu'ils possédaient, la Prusse, qui avait la prétention de diriger l'Allemagne, ne pouvait pas, sans

perdre un de ses meilleurs titres à cette suprématie, relounicr au régime absolu. C'est pour ces raisons que le roi, en nitime temps qu'il dissolvait l'assemblée nationale, promiilgiui de son autorité une constitution modelée en grande partie sur le projet élaboré par l'assemblée. Il créait deux chambres, dont l'une était nommée d'après le principe censitaire, tandis que pour l'élection de l'autre le suffrage universel étaitmaintenu. Un article de cette charte octroyée portait que les chambres, à leur première réunion, procéderaient, d'accord avec la Couronne, à la re vision de la constitution.

Les Chambres de revision. — Discours véhéments de M. de Bismarck, — 11 combat l'amnistie. — Sou discours contre le mouvement allemand. — Le roi refuse la couronne impériale d'Allemagne. — Discours de M. de Bismarck contre le parlement de Francfort. — La constitution votée par le parlement de Francfort est une œuvre révolutionnaire. — Dissolution de la chambre prussienne, abolition du suffrage universel. — - Triomphe 'de la réaction. — Insurrections en Allemagne. — L'Union fédérale de M. de Kadowitz. — La session des nouvelles chambres prussiennes. — M. deBismarck,adversaire acharné de M. de Radowitz. — M. de Bismarck veut rester Prussien et repousse Tanité allemande. — Il combat le droit budgétaire des chambres. — 11 se déclare opposé au régime parlementaire. — Il se prononce pour les ouvriers conti'e les patrons manufacturiers. — Il veut une aristocratie héréditaire dans la première chambre. — Il est l'adversaire du principe de l'égalité française. — Il repousse le mariage civil et se prononce pour l'État chrétien. — Il défend les privilèges de la noblesse foncière. — 11 manifeste ses sympathies pour l'armée.

Les chambres de revision se réunirent le 26 février 1849 à Berlin. La seconde chambre réunissait la plupart des

membres libéraux de l'ancienne assemblée. Toutefois l'élément aristocratique et réactionnaire y était également représenté en assez grand nombre. M. de Bismarck en faisait partie. Mais si le libéralisme triomphait à la seconde chambre, il restait en minorité à la première, dont la majorité se montrait tout à fait favorable à une revision de la constitution dans le sens le plus conservateur et surtout le plus royaliste.

A la chambre des députés, M. de Bismarck menait la droite. Il y était arrivé avec la résolution de livrer un combat impitoyable aux libéraux modérés, ainsi qu'aux démocrates, plus encore aux premiers qu'aux seconds. A l'entendre, on n'était qu'au début de la lutte. « Non, disait-il, nous « n'avons pas encore vaincu; mais nous avons attaqué, et « la victoire viendra. » En attendant, il se prenait tous les jours corps à corps avec les orateurs de la gauche, rivalisant de violence avec eux, les attaquant à tout propos, les provoquant, les morigénant. Sa véhémence s'alimentait de celle de ses adversaires; il se dédommageait de son chômage parlementaire en manifestant à toute occasion sa haine contre les libéraux qui avaient tenu les rênes du pouvoir en 1848, et contre les magistrats qui, dans ces mois de trouble, avaient faibli ou pactisé avec l'opinion du jour. Il dénonçait « la lâ- « cheté des autorités judiciaires et administratives » et condamnait la moindre condescendance aux vœux populaires. On demanda la levée de l'état de siège pendant la session des chambres : il s'y opposa, en disant que le pays ne tenait pas à ce que les Berlinois pussent lire les feuilles radicales ou se réunir dans les clubs démocratiques. Le peuple, disaiton, demande la levée de l'état de siège; or M. de Bismarck conteste à ses adversaires, ou à n'importe quel dépulé le

droit d'interpréter Topinion du peuple : « Nous avons été « nommés, dit-il, par une majorité d'électeurs, eux-mêmes « nommés par une majorité d'électeurs primaires; nous ne « représentons donc que lamajorité d'une majorité, peut-être « un quart des votes exprimés, et Ton prétend que nous re- « présentons le peuple prussien! » Il blâme, par la même occasion, un député qui, procureur du roi en 1848, aurait dû appliquer la rigueur de la loi aux émeutiers de Berlin. Les démocrates vantent la modération du peuple à l'égard du trône, dans les journées de mars ; M. de Bismarck, d'un avis tout différent, proclame que c'est le roi qui dans ces journées a amnistié les rebelles. On demande aujourd'hui l'amnistie pour les émeutiers : il s'y oppose, parce que la chambre n'a pas le droit de s'immiscer dans une question qui touche à une des prérogatives de la Couronne. Il ne veut pas d'amnistie, parce que cette mesure serait de nature à pervertir le sens du droit chez les masses. Ces émeutiers sont pour les uns des défenseurs de la liberté, pour les autres des rebelles : or ce n'est pas à la chambre de trancher la question : « C'est au dieu des batailles, s'écrie-t-il, « qui tôt ou tard la fera décider par ses dés de fer. » Le simple soldat, ne comprenant pas que le rebelle qu'il avait fait prisonnier apparaisse de nouveau devant lui sur les barricades, fera moins de prisonniers et fusillera. « Donc, con- « clut-il, la sentimentalité larmoyante de notre siècle cau- « sera une plus grande effusion de sang qu'une justice « sévère, pratiquée dès le début. »

Après avoir combattu dans le mouvement démocratique de 1848 les atteintes portées au principe monarchique, et défendu avec ardeur le droit absolu du roi contre le droit populaire, il repoussait avec un zèle non moins âpre le

mouvement unitaire de TAUemagne, lequel lui représentait, à cette époque, la révolution contre les deux grandes puissances allemandes, TAutriche et la Prusse, surtout contre la Prusse, qu'on cherchait à effacer dans quelque combinaison unitaire, républicaine ou monarchique peu importe, mais certainement destinée à supprimer lautonomie de la glorieuse monarchie de Frédéric le Grand. Puis ce mouvement était dû à l'initiative du libéralisme, qu'il détestait; il y voyait une entreprise tentée par le peuple ou une fraction du peuple, et c'était au roi seul qu'il reconnaissait le droit de proposer une innovation quelconque à l'ordre de choses existant.

Nous avons fait observer que le roi Frédéric-Guillaume IV n'était pas l'adversaire de l'uni té allemande. Il avait voulu réformer la Confédération Germanique avec le concours de l'Autriche ; mais, comme cette puissance, tiraillée par ses diverses races, ébranlée par les insurrections de Vienne et de Pesth, n'avait pu entrer dans le mouvement allemand, le roi avait proclamé son intention de se mettre à la tête du mouvement unitaire. L'Allemagne du sud et la démocratie allemande tout entière repoussaient ces avances. Néanmoins la majorité du parlement de Francfort, soit qu'elle considérât l'impuissance de l'Autriche comme un obstacle majeur, soit qu'elle reconnût la Prusse comme seule capable de constituer uu nouvel ordre de choses en Allemagne, vota le rétablissement de l'empire allemand en faveur de la dynastie des Hohenzollorn.

Cette résolution fut adoptée au moment où siégeaient à Berlin les chambres de revision. L'opinion en Prusse fut en émoi. Les dissensions dans les rangs du libéralisme de toutes nuances s'effacèrent un moment devant l'honneur que

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le parlemeDt de Francfort faisait à la Prusse dans la personne de son roi; quelques-uns voyaient dans Toffre de la couronne allemande un moyen d*apaiser le conflit intérieur, de paralyser Tinfluence du parti féodal à la cour. Toutes les fractions libérales étaient ainsi d'accord pour demander que le roi acceptât la couronne, que vint lui offrir, au nom du parlement, une députation, qui arriva à Berlin au commencement d'avril. Le roi, après une lutte intérieure qui, paratl-il, avait été douloureuse, refusa. Il ne voulait point de la couronne qu'une assemblée populaire lui présentait en dehors de l'agrément des divers souverains ; il voulait encore moins d'une constitution qui conférait à l'empereur plus d'honneurs que de droits réels. Il redoutait aussi desconflits extérieurs. L'empereur d'Autriche venait de vaincre l'insurrection hongroise avec l'aide de la Russie et de recouvrer ainsi sa liberté d'action en Allemagne.

Ce refus mit la chambre des députés en ébuUition : la majorité blâma cette décision et résolut de voter une adresse au roi pour le prier d'accepter et la couronne et la constitution, sous la réserve de l'assentiment des gouvernements fédérés. Un débat des plus passionnés s^engagea. Jamais, déclara le comte de Brandebourg, président du conseil, le roi n'acceptera la constitution démocratique de Francfort. Après lui, M. de Bismarck monta à la tribune pour proposer l'ordre du jour sur la motion des libéraux. Dans un long discours il jeta à ses adversaires un défl sanglant : pas une de leurs idées qu'il ne heurtât, pas un de leurs principes contre lesquels il ne protestât de la manière la plus absolue. Les résolutions du parlement de Francfort, dit-il, sont illégitimes. Les petits gouvernements qui les ont acceptées ne représentent que cinq millions de sujets — et il souligne

ce dernier mot, qui soulevait les colères des députés démocrates — et ils sont présidés par des ministres libéraux, arrivés au pouvoir à la suite de mouvements populaires et soucieux uniquement de conserver leurs portefeuilles. De telles adhésions ne pèsent guère dans la balance, lorsqu'il s'agit de Tavenir de la Prusse. Quant à la chambre prussienne, elle n'a pas le droit d'indiquer au roi la marche qu'il devra suivre: c'est là un empiétement sur les prérogatives do la Couronne et les attributions du pouvoir exécutif. Vous voulez, dit-il à ses adversaires, accepter pour la Prusse la constitution de Francfort : elle porte atteinte à l'œuvre de revision de la constitution prussienne. Celle-ci n'est pas mon idéal, elle confère des droits politiques en sens inverse du degré d'éducation politique des différentes classes ; mais elle existe, et elle va moins loin que celle du parlement de Francfort, œuvre de théoriciens qui depuis le Contrat social n'ont rien appris et ont beaucoup oublié. M. de Bismarck se met à éplucher cette constitution paragraphe par paragraphe. Elle sanctionne le principe de la souveraineté du peuple^ ne laisse au souverain qu'un veto suspensif, rend l'empereur vassal du parlement, qui par trois votes successifs pourrale dépouiller de sa couronne. Elle établit le suffrage universel et direct, qui renforcera les rangs de la gauche en lui donnant une majorité au sujet de laquelle on ignore si elle aura un jugement sain ou seulement du bon vouloir, qui sera investie du droit dô voter annuellement le budget, et qui pourra ainsi arrêter toute la machine gouvernementale

La constitu tion de Francfort, poursuit-il, ordonne aussi que le futur empereur réunisse sous son sceptre l'Allemagne tout entière. L'empereur sera donc obligé de s'imposer aux États récalcitrants , à l'Autriche, à la Bavière, de leur faire violence.

de traiter leurs souverains en rebelles, de soulever les Bavarois, les Hanovriens contre les dynasties de Wittelsbach et des Guelfes I Car c'est là, affirme M. de Bismarck, ce que demandent les radicaux qui bientôt, se présentant devant le nouvel empereur et lui montrant les armes de l'empire, lui demanderont : « Crois-tu qu'on t'a donné cet aigle pour « rien? » U s'inquiète de ce fait que les radicaux se font impérialistes; ils cachent évidemment des plans subversifs. Ils voudraient imposer au roi de Prusse en Allemagne le rôle que Charles-Albert a joué en Italie, le placer, comme ce dernier, dans l'alternative de vaincre au détriment du principe monarchique^ ou de succomber avec une paix honteuse. N'est-ce pas pour obéir au parlement de Francfort que des troupes prussiennes ont été envoyées soutenir la révolution des Slesvigois contre leur souverain légitime, soutenir une vraie querelle d'Allemand? Et c'est au moment où TËurope commence à revenir de son ivresse révolutionnaire, que la Prusse irait s'incliner devant les prétentions de souveraineté du parlement de Francfort! « Plutôt que de voir, s'écrie ic l'orateur, mon roi descendre au rôle de vassal des démoce crates, je préfère que la Prusse reste la Prusse : ce qui lui « permettradedonner à l'Allemagne des lois et non d'en rece- « voir. Représentant de la ville de Brandebourg, qui a donné « son nomà laprovince,berceau de la monarchie prussienne, « j'ai le devoir de m'opposer à une motion tendant à faire « crouler notre monarchie. U se peut que la couronne de « Francfort soit bien brillante; mais l'or en doit être gagné « par la fonte de la couronne prussienne, et je doute que « cette opération puisse réussir avec le moule de cette « constitution. »

La majorité ne se laissa pas ébranler par ce discours ; elle

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adopta la motion demandant l'acceptation de la couronne impériale. Ce vote, ainsi que celui qui demandait la levée de rétatde siégea Berlin, amenèrent, le 27 avril, la dissolution de la chambre. La politique de réaction du gouvernement fit un pas de plus. Par une ordonnance royale, la loi électorale de 1848 fut abolie, et au suffrage universel on substitua un mode assez compliqué, partageant les électeurs en trois classes, selon la somme de contributions payée, et introduisant le scrutin à bulletin ouvert, afin d'intimider tous ceux des électeurs qui dépendaient d'une façon quelconque du gouvernement. Très doctrinaire et peu pratique, la démocratie prussienne prit prétexte du fait que la loi électorale avait été octroyée, c'est-à-dire promulguée sans le concours des chambres, pour s'abstenir de toute participation aux élections. Le parti féodal et la bureaucratie se trou- ■vaient ainsi en présence du seul parti des vieux libéraux, qui restait en minorité. C'était là précisément le résultat que le gouvernement avait eu en vue, afin d'obtenir une revision de la constitution dans le sens le plus conservateur, en même temps qu'un appui de sa politique en Allemagne.

On était en pleine réaction. Les troubles qui éclatèrent dans difTérents États allemands firent peur à la bourgeoisie et opérèrent un rapprochement entre elle et le gouvernement prussien, qui s'empressa de mettre ses troupes à la disposition des souverains en butte à la révolution. Dans le sud de l'Allemagne, comme en Saxe, le refus du roi de Prusse d'accepter l'œuvre du parlement de Francfort ne fut qu'un prétexte pour la démocratie extrême, qui, en réalité, voulait profiter de cette occasion pour renverser les trônes, et dont les rangs s'étaient augmentés à cet effet d'un grand nombre de révolutionnaires de tous les pays. Mais, tout en

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coopérant à la répression de ces insurrections^ le roi Frédéric-Guillaume IV ne voulait pas entièrenïent renier ses promesses relativement à rétablissement de Tunité allemande; en désirant surtout railleries libéraux attachés à la cause de celte unité, il reprit un vieux projet des HohenzoUern, imaginé par Frédéric le Grand, puis ressuscité en 1806 avant léna, et qui consistait à former en dehors de TAutriche une union des souverains allemands sous la direction militaire et diplomatique de la Prusse. Le général de fiadowitz^ un des confidents du roi, fut Tinspirateur et le coopérateur de ce projet, auquel adhérèrent les petits États, tandis que les royaumes secondaires n'y accédèrent qu'à moitié forcés ou refusèrent leur adhésion. L'Autriche, qu'on tentait ainsi d'expulser de la Confédération, protesta avec énergie, et elle fut soutenue par l'empereur Nicolas, qui déclara à Berlin qu'en cas de guerre entre les deux grandes puissances, la Russie se placerait du côté de l'Autriche. Toute la cour de Berlin, toute l'aristocratie étaient hostiles au projet Radowitz, auquel le chef du cabinet lui-même, M. de Manteuffel, ne prêtait qu'un appui très tiède.

Telles étaient les circonstances dans lesquelles se réunirent, au commencement d'août 1849, les nouvelles chambres prussiennes, composées en majeure partie, grâce à la loi électorale octroyée, de féodaux et de fonctionnaires royaux. M. de Bismarck en faisait partie, et on le retrouve au premier rang de ceux qui avaient à tâche de révoquer les concessions royales de 1848, de supprimer dans la constitution les principes du régime parlementaire, d'en finir avec les projets d'unité allemande, sous quelque forme qu'ils se présentassent. Défendre la royauté prussienne contre le

droit populaire, la défendre au besoin contre le roi luimême : tel est le programme que M. de Bismarck semblait s'être tracé, en entrant à la chambre de revision, et qu'on va le voir exécuter avec une ténacité, une persistance qui ne se démentit jamais.

La question allemande se posait devant la chambre par suite du dépôt des documents relatifs à Tunion fédérale des princes. M. de Bismarck prit la parole, à cette occasion, pour exposerque,s'il ne vote pas contrecetteunion, c'est par égard pour un ministère qui représente, pour lui, la civilisation sociale et politique vis-à-vis de la démocratie ; mais il ne votera qu'à condition que ce sera la dernière fois que le gouvernement fait abandon des conquêtes de t*épée prussienne en faveur du fantôme peu redoutable de « l'esprit du temps » . Duresle, dit-il, la mise en vigueur des traités de l'union des princes n'est pas assurée. Plusieurs souverains y répugnent; rien n'est décidé pour faire cadrer l'union avec la Confédération Germanique, qui subsiste toujours en droit et qui est le dernier lien de l'unité allemande.

Le peuple prussien d'ailleurs, dit-il encore, ne demande nullement la régénération allemande d'après les théories du parlement de Francfort. Frédéric le Grand, s'il avait voulu fonder Funité allemande, se serait adressé à l'esprit guerrier de son peuple. Il aurait eu le choix, soit de s'unir à rAutriche contre la révolution, soit de commander, l'épée à la main, aux Allemands d'accepter la constitution qu'il eût jugé bon de leur octroyer. Ce qui a sauvé l'Allemagne en 1848, c'est l'armée prussienne et le « borussianisme » tant honni aujourd'hui. Or l'armée prussienne n'éprouve le moindre enthousiasme ni pour les trois couleurs (allemandes) ni pour la soidisant régénération nationale; elle a rencontré les trois

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couleurs sur les barricades , elle chante les chansons mih'taires prussiennes et non celle de « où est la patrie de l'Allemand? » Le peuple prussien ne veut pas noyer sa royauté dans la licence des Allemands du sud ; il ne veut être enchaîné ni par quelque nouvelle diète de Tempire, ni par une constitution de Francfort. « Nous sommes heureux d'être Prus- M siens, termine l'orateur, et nous voulons rester Prussiens. » Dans la revision de la constitution prussienne, l'article qui souleva les plus vifs débats, fut celui du vote des impôts. L'article portait que les impôts existants seraient perçus jusqu'à ce qu'ils fussent modifiés par une loi : disposition qui restreignait le droit constitutionnel des chambres relativement à la fixation annuelle du budget. Les libéraux ayant présenté une motion en faveur de cette prérogative parlementaire, M. Je Bismarck la combattit avec une extrême véhémence. Une veut pas fournir cette arme à une chambre contre le gouvernement : ce serait forcer la Couronne à subir les résolutions d'une majorité; ce serait accomplir, dans le droit public prussien, une révolution plus dangereuse que celle du mois de mars 1848. Ou dit que c'est là un droit constitutionnel étal !i partout dans les États constitutionnels. Eh bien, s'écrie M. de Bismarck, ce qui est constitutionnel en Prusse depuis des siècles, c'est une royauté autonome, qui a cédé, au cours des années, certains de ses droits aux chambres, mais spontanément, non par contrainte, et dont la couronne ne provient pas de révolutions sanglantes, comme les couronnes de France, de Belgique et d'Angleterre. L'orateur signale les malheurs qui ont affligé les pays qui se sont donné un régime parlementaire, sans même excepter l'Angleterre, dont les institutions réformées ne vivront sans doute pas des siècles comme sa charte ancienne.

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Nous avons indiqué plus haut les efforts tentés depuis 1848 par le parti féodal en vue de détourner les campagnes du mouvement politique des grandes villes. Parallèlement à ces efforts marchaient ceux qui visaient les divisions entre la classe moyenne et les ouvriers. M. de Bismarck s'en fit Torgane à Toccasion de la discussion d*un projet de loi sur lexercice des professions. Il fait, avec quelque ironie, observer aux libéraux que, puisqu'ils parlent tant de la M voix du peuple », ils devraient se persuader que le peuple s'intéresse bien plus au projet de loi en discussion qu'aux subtilités de paragraphes constitutionnels. Il raille les industriels des provinces rhénanes, qui ne payent pas de contributions en raison de leur richesse ; il ne ménage pas les bureaucrates, qui, avec leur esprit niveleur et centralisateur, jugent ces questions de loin, assis autour du tapis vert. Il plaint le sortde l'ouvrier de Berlin, dont la situation est pire que celle du journalier des campagnes. Il dénonce la pression que le capital exerce sur la main-d'œuvre et accuse la liberté de l'exercice professionnel comme une des causes de Tappau.vrissement de la classe ouvrière. « Sans doute nous achec< tons nos vêtements à meilleur marché ; mais comment y se- « rions-nous à notre aise, si nous nous rappelons que ceux qui « les ont fabriqués désespèrent de subsister honnêtement? » Il est donc partisan du rétablissement des jurandes et des corporations à caractère obligatoire,remédiantaumal de la concurrencé excessive au moyen delà fixation de prix réglementaires, neutralisant la suprématie du capital par l'association. L'orateur montre les campagnes des provinces orientales, oti il n'y a pas de pauvres, tandis que la misère règne dans les districts manufacturiers de l'ouest. Il termine par une violente sortie contre les industriels qui s'enrichissent

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grâce aux droits protecteurs et hésitent à accorder une protection analogue aux artisans.

On arrive à la revision des articles de la constitution relatifs à la composition de la première chambre. M. de Bismarck demande qu'une place importante y soit faite à la grande propriété foncière et à l'aristocratie. Jamais on n'avait entendu dans une assemblée du xix"" siècle, au lendemain d'une grande révolution politique, défendre avec autant d^ardeur les prétentions de la noblesse à une position privilégiée dans l'Etat. Il s'attache à démontrer, par des exemples empruntés à l'histoire, que la décadence des Étals commence avec la déchéance politique des familles nobles et patriciennes, que l'absolutisme des souverains s'est édifié -sur la ruine de l'indépendance de la noblesse. L'Angleterre est plus heureuse parce qu'elle n'a pas eu de Richelieu : elle a fait sa révolution pour la liberté, tandis que la France a fait la sienne pour l'égalité, cette « égalité chimérique, fille de « l'envie et de la cupidité, que cette nation si richement douée «recherche depuis soixante ans, sans pouvoir y atteindre». L'orateur vante les mérites de la noblesse prussienne, dont la majorité ne sépare pas le service du prince de celui de la patrie; il blâme ceux de sa classe qui ont fait cause commune avec le mouvement populaire des derniers temps; il blâme surtout la diète prussienne de 1848, où la noblesse a volé pour toutes les innovations. Il soutient enfin qu'une représentation par une noblesse héréditaire sera une des meilleures garanties du maintien de la Constitution.

Avec la même énergie, avec fanatisme même, M. de Bismarck défend le caractère chrétien de l'État prussien contre les doctrines libérales et rationalistes. Il repousse le mariage civil, institution qui ferait du clergé le u caudataire » de

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l'officier d ' TéLat civil; il veut que tout ce qui touche à la religion chrétienae, Téducation, renseignement, le mariage soient chrétiens et indépendants de cérémonies constitutionnelles.

Les lois sur le rachat des corvées et le règlement des rapports entre le grand propriétaire et le paysan ne rencontrent pas une opposition moins violente de la part de M. de Bismarck. Il voit dans ces lois la violation de droits acquis, contrairement à la constitution, qui dit que la propriété est inviolable. Il dénonce les ministres, qui préparent ces projets avec trop de précipitation; il critique la majorité de la chambre, qui ne se laisse pas convaincre et, à Texemple de Louis XIV, n'allègue d'autre raison que celle du bon plaisir. Il blâme le gouvernement, qui fait ainsi de la révolution d'en haut et qui, ayant semé le vent, récoltera la tempête.

Des défaites qu'il essuie dans ces questions de droit féodal, M. de Bismarck se venge par de nouvelles attaques contre les classes bourgeoises. S'agit-il d'accorder une garantie d'intérêt à une compagnie de chemins de fer rhénans? Il la repoussera, parce que l'État, suivant lui, est trop pauvre pour faire de pareilles largesses. En revanche, il appuiera l'impôt sur le revenu : il faut de l'argent, la forme de gouvernement constitutionnel, dit-il avec ironie, étant la plus coûteuse; mais il trouve insuffisant le taux de trois pour cent dont seront frappés les revenus des plus riches.

Vers la fin de la session, qui fut close le 26 février 1880, M. de Bismarck eut encore occasion de manifester ses sympathies ardentes pour Tarmée, dont il avait antérieurement exalté les mérites pour la fondation de la monarchie prussienne. Il exposait les misères du soldat et de l'officier prussiens, plus mal nourris et moinsbien payés que ceux des autres

pays ; l'existence de Tarmée prussienne, dil-il, repose sur ce fait que Tofficier, par sentiment d'honneur, fait plus que son devoir. Il combat les économies et critique même l'administration militaire qui se montre par trop économe. Comme la plupart de ses coreligionnaires politiques, il considérait, à cette époque, Tarmée surtout comme l'instrument capable de défendre le trône contre la démocratie ; il ne songeait pas encore à l'utiliser au service d'une politique d'agrandissement et d'expansion au dehors.

Le parlement unioniste d'Erfurt. — M. de Bismarck parle contre l'union et la constitution fédérale. — Le parti féodal prussien soutient Topposition de l'Autriche et de la Russie. — Le patriotisme prussien de M. de Bismarck se révolte contre la politique unioniste de M. de Ra« dowitz. — L'Autriche rétablit, de son autorité, l'ancienne diète germanique. — La politique de M. de Radowitz succombe à Berlin.

— L'Autriche se dispose à déclarer la guerre à la Prusse. — M. de Bismarck contribue à la chute de M. de Radowitz. — La Prusse n'est pas militairement prête. — Convention d'OlmÛtz et soumission de la Prusse. — M. de Bismarck défend cette retraite. — Son discours contre M. de Radowitz. — La Prusse n'a pas de motif pour engager la guerre avec l'Autriche. — L'Autriche est une puissance allemande. — Il ne veut pas que la Prusse suive l'exemple du roi de Sardaigne. — Son discours en faveur du budget militaire. — Il déteste la bureaucratie et les professeurs politiciens. — Il combat le droit budgétaire des chambres. — Ses discours en faveur des anciennes institutions féodales. — Il défend l'ancienne diète germanique.

— L'organisation de l'armée ne devra pas dépendre d'un vote des chambres prussiennes. — Lois de réaction. — Les conférences allemandes de Dresde n'aboutissent pas. — Le gouvernement prus-

m HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

sien s*eiTi presse de consentir à la restauration de la diète germanique. — Le parti féodal se réjouit de cet événement. — M. de Bismarck nommé représentant de la Prusse à la diète.

Au printemps de l'année 1850, le projet d'union de M. de Radowitz n'était pas définitivement condamné : ce général ministre avait rintention de le réaliser, comme il disait, avec le concours de tous les souverains allemands, mais, au besoin, môme avec les rares princes restés fidèles à sa politique. Les traités du mois de mai 1849 stipulaient la convocation d'un parlement composé d'une chambre élective et d'une chambre haute et qui élaborerait, d'accord avec le gouvernement, la constitution définitive de l'union fédérale. M. de Bismarck fut élu, dans l'arrondissement qu'il représentait à la chambre des députés de Prusse, membre du parlement fédéral qui siégea h Erfurt du 20 mars au 29 avril 1850. La démocratie allemande s'était abstenue de toute participation aux élections, laissant le champ libre aux libéraux modérés qui, sous le nom de parti de Gotha, s'accrochaient au projet de Radowitz comme k la dernière combinaison d^une unification, incomplète il est vrai, de l'Allemagne. Ils vinrent à Erfurt avec la résolution de soutenir M. de Radowitz. De leur côté, les féodaux prussiens y arrivaient non moins résolus à faire échouer le projet de ce ministre qui leur était antipathique à tous les points de vue : il était catholique, n'était pas Prussien de naissance et entraînait le roi dans une voie qui l'éloignait des traditions de la Sainte Alliance, c'est-àdire du concert avec l'Autriche et la Russie, dont les féodaux prussiens étaient les fervents partisans. Ces deux empires marquèrent d'ailleurs leur hostilité à l'égard de la politique de M. de Radowitz par des concentrations do troupes, qui, au moment de la réunion du parlement d'Er-

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furt, o'effectaèrent simultanément sur les frontières prussiennes de la Silésie et du Posen. Le Hanovre et la Saxe s'étaient, au préalable, retirés de Tunion, qui ne comptait plus, à côté de la Prusse, que les États de troisième ordre, du centre et du nord.

Au parlement d'Erfurt, le parti unioniste avait la majorité; cependant laminori té féodale — «le petit, mais puissant parti» comme on l'appelait à Berlin — avait pour lui Tindifférence des masses, bien refroidies à l'égard de Tunité allemande, la cour de Berlin, le roi, qui faiblissait de plus en plus, enfin Jes cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne, qui menaçaient. Le parti féodal était représenté à Erfurt, en première ligne, par trois de ses plus fougueux orateurs, MM. de Gerlach, Stahl et de Bismarck. Ce dernier surtout livrait bataille sur tous les points à M. de Radowitz et à ses partisans libéraux. Il repoussait sans condition le projet d'union fédérale ainsi que la constitution sur laquelle on voulait l'édifier. D'après M. de Bismarck, il ne s'agissait de rien moins que d'affaiblir l'autorité du roi de Prusse au profit d'une union de petits États, comptant en tout 5 millions d'habitants, dont les voix majoriseraient celles de 16 millions de Prussiens. « Je suis douloureusement affecté, dit-il, de voir ici des « Prussiens, et non seulement des Prussiens de nom (allu- « sion à M. de Radowitz), qui acceptent et défendent cette « constitution; devoir nos sièges ornés de couleurs qui sont « depuis deux ans celles de la révolte et des barricades et « que, dans ma patrie, les soldats ne portent qu'avec une obéîs- « sance affligée. Si vous ne faites pas dans votre constitution « plus de concessions à Tesprit vieux-prussien, cette consti- « tution ne pourra pas entrer en vigueur, et si vous tentez de « nous l'imposer, vous vous trouverez en présence d'un bucé-

«phale,prètàporterlecavalieraccoutumé,maîsquijetterasur (de sable lecavalierd'occasion avec tout son harnais tricolore.»

L'assemblée d'Erfurt sanctionna l'union avec sa constitution; mais ses résolutions devaient rester lettre morte. La question n'était plus posée entre les gouvernements et les représentants fédéraux ; elle se posait entre la Prusse et TAutrichc. Cette dernière puissance, à peine le parlement d'Erfurt clos, invita tous les gouvernements de la Confédération Germanique à se réunir à Francfort en conférence pour reviser le pacte fédéral et constituer un pouvoir central de la Confédération. Le cabinet de Berlin, comme contre-démonstration, convoqua à Berlin une conférence de ses alliés, qui n'eut d'autre résultat que celui de constater l'impossibilité de réaliser l'union. A son tour, l'xAutriche, malgré les protestations de la Prusse, rétablit, avec les Etats amis, — et c'étaient tous, à part les petits États du nord, — l'ancienne diète germanique, qui, en 1848, avait cédé la place au parlement de Francfort. Cette diète restaurée, à laquelle manquaient encore la Prusse et ses faibles alliés, eut aussitôt l'occasion de faire preuve d'existence. L'Électeur de Hesse, ayant fait un coup d'Etat auquel son parlement ne voulait pas se soumettre, s'adressa à la diète, qui aussitôt ordonna l'envoi de troupes bavaroises pour soutenir l'Électeur. Le cabinet prussien, contestant la légitimité de la diète, en- \oya aussi des troupes : la guerre entre le camp autrichien et le camp prussien semblait imminente.

Pendant ce temps les influences autrichiennes travaillaient à Berlin contre M. de Radowitz : M. de Manteuffel servait ces influences contre son collègue. On fit observer au roi que les coquetteries de son gouvernement avec le parti unitaire avaient jeté l'Autriche dans les bras de la Russie, que le

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ROYAUTÉ ET DROIT POPULAIRE. o5

projet de Radowitz était une œuvre révolutionnaire : c'est pourquoi il fallait Tabandonner et revenir résolument à rallianee avec TAutriche. Le prince de Schwarzenberg, qui dirigeait le cabinet autrichien, n'ignorait pas les hésitations du roi de Prusse et les augmentait par une attitude comminatoire. Le roi avait déjà concédé la suspension des mesures relatives à la mise en œuvre de l'union; M. de Manteuffel poussa à un abandon complet.

Au cours de cette crise, c'est-à-dire pendant l'automne de 1850, M. de Bismarck fut l'hôte assidu des chasses royales, et personne ne doutait que ces réunions cynégétiques ne fussent le prétexte d'importantes consultations qui auraient pour conséquence de précipiter la chute de M. de Radowitz. D'ailleurs l'empereur Nicolas, sollicité des deux côtés, s'était érigé en arbitre entre l'Autriche et la Prusse. On se réunit à Varsovie, où le comte de Brandebourg, pour la Prusse, le prince de Schwarzenberg, pour TAutriche, se présentèrent devant le czar. Celui-ci se prononça contre son beau-frëre, le roi de Prusse, qui aussitôt renonça à la mobilisation de l'armée, conseillée par M. de Radowitz; ce dernier dut se retirer pour céder son portefeuille à M. de Manteuffel.

Ce revirement était en grande partie le résultat des conseils très écoutés de M. de Bismarck, qui fut enchanté en apprenant la retraite de son adversaire. « Pour la prec< mière fois, écrivit-il à un ami, on lui doit de la recon- « naissance, et je lui souhaite, sans rancune, bon voyage. » Il y eut encore quelques malentendus entre Berlin et Vienne au sujet des armements ; cette fois la Prusse mobilisa, et l'on était sur le point d'en venir aux mains, car le prince Schwarzenberg semblait décidé à profiter de la faiblesse militaire de la Prusse pour réduire à merci la vieille rivale de l'Autriche.

A ce moment suprême, le roi, intimidé, terrifié, s'abandonna complètement aux conseils de son entourage, et prévint la cour de Vienne que M. de Manteuffel se rendrait à Olmiitzpour y conférer avec le prince de Schwarzenberg. Le roi et le prince de Prusse, en conseil de cabinet, avaient opiné pour M. de Radowitz; M. de Manteuffel et ses collègues étaient d'un avis contraire, et le roi, invoquant cette fois ses devoirs de souverain constitutionnel, déclara se soumettre à la majorité de ses ministres. Le roi, en réalité, pouvait faire valoir des raisons meilleures: menacé par l'Autriche et la Russie, il s'était adressé à l'Angleterre, qui, après avoir donné des encouragements à la politique de M. de Radowitz, lui refusa tout appui effectif.

Il n'y avait pas de temps à perdre. L'Autriche, qui était prête avec une armée de 150 000 hommes, voulait agir; une lettre du roi à l'empereur François-Joseph eut pour unique résultat la concession d'un délai de 48 heures. L'armée prussienne n'était ni prête, ni môme concentrée sur les points menacés. Le ministre de la guerre, consulté par M. de Bismarck, affirmait que la Prusse n'était pas en état de se battre, qu'on ne pouvait empêcher les Autrichiens d'occuper Berlin et qu'il faudrait venir de deux points opposés, Kœnigsberget Coblence, pour reprendre la capitale du royaume. Il fallait donc aller à Olmùlz, faire acte de soumission et renoncer aux projets de suprématie en Allemagne. Le 29 novembre, sous les auspices de la Russie, dont l'ambassadeur assistait aux négociations, fut signée cette convention d'Olmiitz qui fut ressentie par Topinion en Prusse comme une humiliation et que le prince de Prusse qualifia de second léna. La Prusse s'engageait à coopérer avec l'Autriche et ses alliés à réduire à l'obéissance les sujets rebelles

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de rÉIecteur de Hesse, à forcer les Slesvig-Holsteinois à se soumettre au roi de Danemarck, enfin à délibérer, en conférence à Dresde, sur le règlement définitif des affaires fédérales. Le prince de Schwarzenberg, tenant à triompher avec éclat, ne tarda pas à constater, dans un document diplomatique, que la Prusse avait cédé sur tous les points, en renonçant en quelque sorte à toute action, à toute politique indépendante.

Les chambres prussiennes avaient été réunies sur ces entrefaites. M. de Manteuffel, de retour d'Olmiitz, eut la tâche ingrate de défendre cet acte devant une assemblée dont la majorité partageait l'indignation générale du pays. Il s'en acquitta avec une certaine timidité, en avouant Téchec de la politique prussienne en Allemagne, en palliant le mieux qu'il pouvait les concessions qu'il avait été obligé de faire à Olmiitz, et en ajoutant qu'une guerre n'aurait pas été justifiée par les points litigieux, qu'on pouvait facilement régler à l'amiable. Avec cette attitude presque craintive contrastait singulièrement celle de M. de Bismarck : c'est lui qui fut le véritable orateur du gouvernement, le défenseur hardi de la politique de soumission à l'égard de l'Autriche, politique qu'il avait soutenue auprès du roi et de M. de Manteuffel et dont le triomphe était son œuvre en grande partie. Pour lui, etill'exposa une fois de plus, mouvement unitaire et mouvement libéral étaient de la même origine révolutionnaire et il fallait en finir avec l'un et l'autre.

Tel est le point de vue auquel il se place en combattant le projet d'une adresse au roi, par laquelle le parti libéral vient prier le souverain de changer de ministère et de système politique. Il arrive, dit-il, de la province, où il a vu les populations unanimes à accourir sous les drapeaux, sur l'appel de

leur roi et sans se demander dans quel but on veut faire la guerre. A Berlin il ne retrouve plus cette unanimité, loin de là : il n'y trouve que vulgaire ambition, méfiance, haine de parti. Pas un mot de confiance exprimé à Tégard du roi, au moment oti Ton demande que la Prusse entre en guerre contre deux grandes puissances (l'Autriche et la Russie), tandis qu'une troisième (la France) attend, guettant sa proie et sachant que la cathédrale de Cologne renferme le joyau, cette couronne de l'empire français qui puisse clore l'ère de la révolution en France. Cependant, dit-il, il ne reculerait pas devant une pareille guerre, si l'on voulait lui en indiquer Tobjectif. De grands États ne doivent faire la guerre que pour un intérêt direct et positif. Dans un an d'ici, lorsque la guerre aura fait ses ravages et ses victimes, aura-t-on le courage de consoler les malheureux en leur disant qu'on a sauvé l'union Radowitz ou forcé l'Electeur de Hesse à renvoyer son ministère? Et, qui parle aujourd'hui de l'honneur blessé de larmée?Ceux-làmêmosqui,lel8marsl848,sodéclaraientcontre l'armée et pour l'émeute. L'honneur d'une armée n'est pas perdu parce qu'elle aura été arrêtée au moment de combattre. En 1840 Tarmée française s'est arrêtée devant un veto de l'Europe ; en 1848rarméeautrichienne s'est deux fois arrêtée devant Turin, par suite d'un veto de la France; la Russie, au moment de faire la guerre au sultan, s'est retirée devant les injonctions de la France et de l'Angleterre. « Pour moi, s'écrie « M. de Bismarck, l'honneur de la Prusse consiste non à (( jouer le Don Quixote en Allemagne au profit de quelques (( célébrités parlementaires en déconfiture, mais à se dégager c( de toute alliance avec la démocratie, à ne pas permettre que (c n'importe quoi se fasse en Allemagne sans son assentiment « et que tout ce que l'Autriche et la Prusse auront arrêté d'un

« commun accord, soit exécuté par ces deux puissances pro- « tectrices de T Allemagne. » L'orateur accuse en termes acerbes la a politique absurde » des derniers temps, politique dont le promoteur et le système viennent de tomber; il condamne la «rébellion» des Slesvîg-Holsteinois contre leur roi et celle des Hessois contre leur Électeur; le gouvernement a donc bienfait de s'engager, avecTAutriche, àmettre un terme à ces agissements révolutionnaires. Pourquoila guerre alors? Pour faire des conquètes?Le roi a déclaré qu'il n'en veut pas faire, et les libéraux viennent de l'approuver sur ce point. Les questions fédérales devront être réglées aux conférences de Dresde ; que ceux qui veulent la guerre attendent donc le résultat de ces délibérations qui renferment plus d'un cas de guerre. L'orateur exprime seulement le désir que le gouvernement ne désarme pas avant que les conférences aient donné un résultat positif.

Les libéraux, dit encore l'orateur, veulent la guerre pour faire triompher l'union fédérale de M. de Radowilz : pour les démocrates l'union n'est qu'un prétexté, ils veulent la guerre pour rouvrir la guerre des barricades du mois de mars 1848. Dans une guerre où les deux moitiés de l'Allemagne se trouveraient en face, c'est la Russie, c'est la France qui finiraient par être les juges du camp et les arbitres. On a osé qualifier rAutriche d'« étrangère»; l'Autriche n'appartient-elle pas à l'Allemagne au même titre que la Hesse et le Ilolstein? « C'est une singulière « modestie, s'écrie M. de Bismarck, que de ne pas oser « considérer l'Autriche comme une puissance allemande. « Je ne puis m'expliquer cela que par ce fait que PAutt triche a le bonheur de régner sur des races étrangères, « autrefois soumises par les armes allemandes. Mais

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m HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

« je ne saurais en conclure que, parce que des Slovaques « et des Ruthènes sont gouvernés par TAulriche, ceux-ci « sont les représentants de cet empire et les Allemands c< seulement une annexe secondaire d'une Autriche slave. « Je vois, moi, dans TAutriche le représentant et Théritier « d'une antique puissance allemande, qui a tiré l'épée aile- « mande souvent et avec gloire. » L'orateur conclut : il ne veut pas que la Prusse joue en Allemagne le rôle des gouvernants de Turin en Italie; et puisque les libéraux veulent à tout prix une guerre de principes, que le ministère engage donc cette guerre, non avec TAutriche, mais avec la majorité de cette chambre : « car, dit-il, il est plus facile de « mobiliser une chambre qu'une armée. »

Tel fut ce discours du 3 décembre 1850, par lequel M. de Bismarck se plaçait si complètement à rencontre de tous les courants libéraux et populaires de cette époque. Il trouva encore, au cours de la session, d'autres occasions de corroborer ce discours. Sa haine contre les grandes villes, foyers révolutionnaires, éclate à tout moment; il veut les châtier de toutes les manières, non seulement par le retrait de leurs libertés, mais encore en les grevant d'impôts onéreux et incommodes. Il s'oppose à ce que la chambre n'accorde certains impôts que pour une période déterminée. Le régime constitutionnel, dit-il ironiquement, coûte cher, il ne faut pas compter sur une diminution des dépenses; tout au plus pourrait-on supprimer les indemnités des députés ; mais cette dépense serait aussitôt remplacée par quelque autre. Il repousse aussi le vote d'impôts temporaires comme un moyen parlemenlaire d'exercer une pression sur les résolutions de la Couronne, notamment sur le choix et le renvoi de ministres qui ne plaisent pas à la chambre. Il considère comme une

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calamité une chambre qui de cette façon pourrait vouloir diriger la politique extérieure ou exercer une influence prépondérante sur la politique intérieure. D'ailleurs, d'après la loi électorale actuelle, la chambre prussienne ne représente qu'une minorité du peuple prussien. C'est à tort qu'on le regarde, lui et son parti, comme des amis de l'absolutisme. Suivant lui, l'absolutisme en Prusse ne s'identifie qu'avec la bureaucratie, avec l'omnipotence des bureaucrates et Tinfatuation des professeurs, qu'il déteste : ce sont là, dit M. de Bismarck, les produits d'un système d'enseignement qui enlève à l'individu la foi en toute autorité divine et humaine, pour ne le faire croire qu'à ses propres lumières. Il regrette de voir cet élément bureaucratique envahir les bancs de la chambre. Il exhorte enfin les ministres à ne pas se laisser influencer par des votes de confiance ou de méfiance. Ne pouvant contenter les nombreux partis, c'est la Couronne qu'ils devront contenter.

Le droit budgétaire des chambres fournit encore à M. de Bismarck le sujet d'une sortie virulente contre le régime parlementaire. Les chambres ayant été prorogées en décembre 1850 sans que le budget de 18S1 eût été établi, le gouvernement avait ordonnancé les dépenses courantes d'après les chiffres de l'exercice précédent. Le parti libéral fit une motion portant que le gouvernement n'avait pas le droit d'ordonner des dépenses pour l'exercice courant. M. de Bismarck combattit cette prétention par une argumentation subtile et contraire à toutes les règles du régime constitutionnel. La constitution ne disant rien de l'éventualité que la loi budgétaire n'aurait pas été établie à temps, il est d'avis qu'il ne seraitpas défendu au gouvernement d'appliquer le dernier budget en attendant qu'une nouvelle loi financière

fût régulièrement arrêtée. Il se peut fort bien, dit-il encore, que dans certaines années le budget ne soit pas établi conformément à la constitution : dans ce cas le gouvernement aura la faculté d'administrer les finances comme au temps antérieur à la constitution. Et, comme mot de la fin, M. de Bismarck prie son auditoire de se rappeler que c'est l'anniversaire de la révolution française de février, jour où* le système parlementaire tant exalté par les libéraux a fait une chute dont il se relèvera difficilement.

S'il attaque tout ce que les députés libéraux considèrent comme leur idéal politique, par contre M. de Bismarck défend, contre eux, les institutions les plus critiquées et même la diète germanique. « Qu'on m'indique, s'écrie-t-il, depuis « les temps des empereurs de la maison de Souabe, une « période de l'histoire d'Allemagne — à part le règne de « Charles-Quint — où l'Allemagne ait joui de plus de prestige « à l'étranger, d'un plus haut degré d'unité politique et de (( plus d'autorité dans la diplomatie, qu'au temps où la diète « germanique dirigeait les relations extérieures de TAUe- « magne ! »

Et lorsque le budget de l'armée vient en discussion, Tesprit anti-parlementaire de M. de Bismarck se manifeste avec un redoublement de violence, on pourrait dire de fanatisme. Il veut que le gouvernement évite jusqu'à l'apparence de l'idée que l'organisation de l'armée puisse dépendre, à un degré quelconque, des votes de la chambre. L'armée prussienne, base principale de la position de la Prusse comme grande puissance européenne, coûte relativement moins cher que celle des autres grands États ; l'officier est trop mal payé; cependant c'est lui qui en 1848 a sauvé le pays de l'anarchie. On ne doit pas faire des économies dans le bud-

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gel de TarméCyla chambre n'est pas compétente en ces matières, le ministre de la guerre ne doit pas tenir compte des observations de la commission du budget.

Ces attaques en détail contre le régime parlementaire marchaient de conserve avec la grande agitation soulevée parle parti de la cour et l'aristocratie foncière contre les lois organiques qui se rattachaient à la constitution. On voulait successivement revenirau régime féodal, sinon dans la représentation générale de la nation — le texte de la constitution était formel à se sujet — du moins dans la représentation provinciale et locale. Cette campagne fut jnenée par les amis politiques de M. de Bismarck, qui y prit lui-même une part active. Il attaque à la tribune les lois qui avaient abrogé la juridiction patrimoniale et privilégiée; il repousse Finstitution du jury. Et, lorsque ses adversaires lui appliquent Tépithète de hobereau , il déclare qu'il se sent aussi flatté par ce mot qu'un officier se sent honoré lorsque les démocrates l'appellent mercenaire. «Les mots de whig et « de tory avaient également, à l'origine, une signification « méprisante; soyez persuadés que nous parviendrons à « faire honorer aussi le mot de hobereau. »

Pendant que le gouvernement prussien, appuyé sur M. de Bismarck et son parti, s'attachait ainsi à effacer le plus possible les traces du mouvement de 1848 et à fortifier la royauté contre les revendications du droit populaire, un travail analogue se poursuivait, sous les auspices de TAutriche, contre le mouvement unitaire. Le cabinet de Vienne, dans ces efl'orts, comptait de nombreux et zélés partisans à la cour de Berlin et dans l'aristocratie prussienne; et, comme on l'a vu plus haut, M. de Bismarck était du nombre de ceux qui ne repoussaient pas la restauration pure et simple de la diète

j;:crmaiiîque. L'Autriche avait, de son chef, décrété cette restauration, que le cabinet prussien n'avait pas encore reconnue, tout en marchant à grands pas vers cette solution, naufrage du mouvement unitaire national.

Conformément à la convention d'Olmûtz, la réorganisation de la Confédération Germanique devait faire l'objet de délibérations dans une conférence, qui se réunirait à Dresde sous lesauspicesderAutriche et de la Prusse avec Tassistance de tous les gouvernements confédérés. Il s'agissait, disait le cabinet prussien dans une circulaire datée du 12 décembre 1850, de reviser le pacte fédéral, en maintenant le principe fondamental d'après lequel la Confédération est indissoluble. Reconnaître ce principe, c'était, de la part de la Prusse, rompre d'une manière définitive avec la politique de M. de Radowitz, c'est-à-dire avec cette union fédérale, dirigée par la Prusse et formant une confédération séparatiste au sein de la grande Confédération créée par des traités européens. A ses alliés d'hier qui avaient conclu avec lui les traités de l'union, maintenant abandonnée, le cabinet de Berlin prodiguait encore quelques promesses vagues, telles que la réserve du droit qu'auraient les divers États de s'unir pour quelque but spécial, le maintien des constitutions locales, enfin l'engagement formel de la part de la Prusse de ne consentir en aucun cas à la restauration de Tancienne diète. Pour lui particulièrement, le cabiiwt prussien comptait stipuler la parité future, avec l'Autriche, pour la présidence de la Confédération. Ce programme, quelque modeste qu'il fût en comparaison de la politique ambitieuse de M. de Radowitz, était absolument repoussé par l'Autriche. Le prince de Schwarzenberg, empêr^é avec peine de faire la guerre à la Prusse, comptait ne pas laisser passer ce moment de succès

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pour faire payer cher à la Prusse son dessein d'expulser TA utriche de la Confédération et d'y prendre la place de la maison de Habsbourg.

Les conférences de Dresde se traînèrent jusqu'au 15 mai 1851, en parcourant de nombreuses phases, où se heurtèrent les exigences du prince de Schwarzenberg contre les prétentions, modestes pourtant, de son collègue prussien, M. do Manteuffel. Celui-ci battit en retraite sur la plupart des points et ne vit finalement d'autre moyen d'échapper à l'écrasement qu'en consentant à la restauration pure et simple de J ancienne diète. Le cabinet de Berlin avait, entre temps, adressé aux petits États un mémoire pour justifier sa conduite : il fallait s'unir avec l'Autriche pour combattre en commun la révolution ; il fallait aussi ne pas laisser seule cette puissance jalouse, un des meilleurs moyens de contrôler un adversaire étant de restera ses côtés. Toutes ces insinuations n'avaient pas eu le don de déterminer les petits États à consentir h un nouveau règlement fédéral qui, d'après le projet du cabinet de Vienne, aurait consacré la suprématie des deux grandes puissances au détriment des petits États. On n'aboutissait donc à rien à Dresde, et M. de Manteuffel envoya aux alliés de la Prusse une circulaire pour leur démontrer qu'eu égard aux difficultés avec lesquelles luttait vainement la réunion de Dresde, le mieux serait de revenir à la diète germanique, qui était le vrai organe central pour les affaires fédérales.

Le parti de la cour, les amis de M. de Bismarck respirèrent devant cette solution, qui sauva la Prusse des plus grandes humiliations. M. de Manteuffel n'ayant pas obtenu à Dresde ce qu'on désirait à Berlin, c'est-à-dire le partage de la direction fédérale avec l'Autriche, le retour à l'ancien ordre de choses était la solution relativement la plus favo-

rable, puisqu'elle laissait à la Prusse sa position d'avant 1848 et réservait l'avenir. Cette restauration couronnait d'ailleurs la campagne de la royauté contre le droit populaire, produit de la révolution de 1848. « Il ne faut pas, s'écria un des « chefs du parti féodal dans son grand organe de Berlin, « qu'en ce moment une innovation quelconque puisse s'éta- « blir; il faut d'abord que l'impuissance de la révolution se « brise devant la ténacité de l'ancien ordre de choses. La (( nation a fait tomber honteusement la diète; cette audace « criminelle ne saurait mieux être châtiée que par le retour « au point de départ. »

Ce qui rendit plus éclatants de la part de la cour de Berlin cet acte de condescendance pour l'Autriche et cette rupture avec les aspirations populaires, ce fut la nomination du champion du parti féodal, M. de Bismarck, comme représentant de la Prusse à la diète germanique restaurée.

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