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CHAPITRE DEUXIÈME

H. de Bismarck nommé ministre de Prusse à la diète germanique. — Défiance de l'Autriche. — M. de Bismarck arrive à Francfort avec l'intention de combattre la politique autrichienne. — 11 revient aux idées de M. de Radowitz. — Ses critiques de la société de Francfort et des membres de la diète. — Sa correspondance avec M. de Manteuffcl. — n veut restreindre le cercle d'action de la diète. — II prévoit la dénonciation du pacte fédéral par la Prusse.

Ce fut vers la fin de la session des chambres prussiennes que se répandit dans le public le bruit que M. de Bismarck aDait être nommé plénipotentiaire à la diëte germanique de Francfort. L'idée de cette nomination appartenait au roi, qui avait cru découvrir dans le fougueux orateur du parti féodal Thomme de la situation. Il s'était rapproché de l'Autriche, sous les auspices de l'empereur Nicolas, dans le double but de combattre en commun la révolution, c'est-à-dire tout ce qui procédait du mouvement populaire de 1848, et aussi de

es HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

rétablir la domination à deux, exercée avant 1848, sur la Confédération Germanique. Il avait renoncé à son rêve romanesque d'un vaste empire austro-allemand, dans lequel l'empereur d'Autriche aurait été l'empereur honorifique, et le roi de Prusse le roi d'Allemagne. Il s'agissait maintenant, aux yeux du roi, d'effectuer, avec le moins de compromissions possible, le retour à l'ancien ordre de choses tel qu'il avait duré pendant un quart de siècle sous le régime du vieux prince de Metternich.

M. de Bismarck, après le rôle de confident et de conseiller qu'il avait joué depuis Tété de 1848, après son attitude aux dièles de 1847 et de 1848 et dans les chambres de 1848 à 1 Sol, devait s'attendre à être appelé à mettre en pratique les idées qu'il avaitmaintesfois exprimées àla tribune et préconisées dans ses entretiens intimes avec le souverain. Il avait recommandé l'abandon par le gouvernement de la politique anti-autrichienne de M. de Radowitz, et soutenu la convention d'OlmiJtz; il s'était déclaré partisan ardent de l'entente avec l'Autriche ; il était connu pour ses sympathies, qu'il partageait avec tout son parti, à l'égard de la Russie. Membre des plus influents du parti féodal, son entrée dans la carrière officielle était d'un grand avantage pour la cour, qui n'accordait pas une confiance absolue au chef du cabinet, M. de ManteulTel,plus préoccupé de consolider l'autorité de la bureaucratie que le prestige de la royauté. Le premier ministre, à l'avènement duquel au pouvoir M. de Bismarck n'avait pas été étranger, entrevoyait peut-être un rival : par ordre du roi il lui fit les premières ouvertures ; mais il sembla désappointé d'une prompte acceptation. Il avait été décidé que le général de Rochow, ministre de Prusse à Saint Pétersbourg, serait d'abord nommé plénipotentiaire à la diète de Franc-

fort, mais qu'il n'y resterait que le temps nécessaire pour effectuer la rentrée de la Prusse dans cette assemblée, et que M. de Bismarck, initié par lui aux affaires, serait prochainement nommé son successeur.

Le représentant de la Prusse fut accueilli à Francfort comme un ennemi dont on ne croyait pas la conversion bien sincère. La Prusse, dans ces dernières années, avait fait trop peur à FAutriche et aux petits États pour que ceux-ci ne lui en voulussent pas et n'essayassent pas de la museler de façon à prévenir un retour à ses projets de suprématie et d'absorption. Le prince de Schwarzenberg, qui dirigeait la politique de rAutriche, n'était pas disposé à rétablir la situation d'avant i848, c'est-à-dire à accorder à la Prusse la placé à côté de TAutriche. Son projet consistait à assurer à rAutriché la première place, et à la Prusse la première seulement parmi les États de second ordre. A ses yeux la Prusse représentait, au premier chef, l'idée révolutionnaire qui s'était dressée contre la diète germanique, et c'est dans ce sens qu'il voulait et exigeait le concours de la Prusse contre la révolution, concours qui figurait d'ailleurs dans les instructions données au général de Rochow. Ce militaire diplomate, tout à l'idée contrerévolutionnaire patronnée par l'empereur Nicolas, s'aequitta de sa mission temporaire en se rangeant entièrement du côté de l'Autriche. Une tint même pas compte des instructions de M. de Manteuffel, qui lui avait prescrit de ne pas reconnaître comme des décisions fédérales les résolutions prises par l'assemblée avant la rentrée de la Prusse. Par-dessus ces instructions il visait avant tout le rétablissement, à tout prix, de Tentente des deux cours, et il agissait dans cet esprit.

Avec quelles idées M. de Bismarck arrivait-il à Francfort? D'après ses assurances publiquement manifestées, il y venait

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avec rintention de s'entendre avec l'Autriche et nullement, ainsi qu'on Ta dit depuis, pour venger son roi de Thumiliation subie à Olmiitz, encore moins pour reprendre à son compte la politique unioniste de M. de Radowitz, qui impliquait la suprématie de la Prusse en Allemagne. Nommé le 8 mai 1851 conseiller à la légation de Prusse auprès delà diète fédérale, il quitta Berlin, mis au courant de la situation par M. de Manteuffel, avec qui, évidemment par autorisation spéciale, il entra aussitôt en correspondance confidentielle, à côté et probablement à Tinsu de son chef hiérarchique, le général de Rochow, qui était chargé, de droit, des rapports officiels avec son ministre.

« En 1830, j'arrivais à Erfurt », disait plus tard M. de Bismarck, dans un de ses discours parlementaires, « avec des « idées politiques que j'avais apportées,je pourrais dire, de la « maisonpaternelle; j'étais surexcité à cette époque parla lutte « contre le mouvement de 1848, dirigé contre un régime « qui m'était cher. L'année suivante, en 1851, je suis entré « dans la politique pratique, et j'ai eu dès lors Toccasion « d'acquérir l'expérience. Là je me suis convaincu qu'aux (( places de spectateur on voit le monde politique tout diffé- « rent de ce qu'il est pour celui qui se trouve derrière les « coulisses, et que la diversité des vues n'est pas uniquement « due à l'éclairage... Dans l'exercice de mes fonctions à « Francfort, j'ai reconnu que beaucoup d'éléments, dont ma « politique à Erfurt avait voulu tenir compte, n'existaient « pas en réalité, et que l'union intime avec l'Autriche, telle « que les souvenirs de la Sainte Alliance, qui m'avaient été « transmis par les traditions des générations précédentes, « me la faisaient concevoir, était impossible, parce que « l'Autriche, c'est-à-dire celle sur laquelle nous avions

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« compté — c'était alors Tépoque du prince de Schwarzen- « berg — n'existait pas du tout. »

Soit que les S3anpathies de M. de Bismarck pour rAutriche et la diète germanique fussent moins profondes qu'il ne voulait l'avouer au moment de son départ pour Francfort, soit que les impressions mauvaises qu'il concevait de la société et do ses collègues dominassent et influençassent ses convictions politiques, toujours est-il qu'au bout d'un mois de résidence à Francfort sa correspondance avec M. de Manteuiïel inflige un ^r uel démenti à ses récents discours dans lesquels il avai t exalté* )t l'Autriche et la diète. Dans la seconde semaine de mai il irrive à Francfort, et, déjà six semaines plus tard, le 29 juin, il écrit à son ministre : « Je n'attendais pas beaucoup, en :< arrivant ici, des délibérations de la diète ; cependant mon c< attente a encore baissé depuis. Il faudra bien^ ainsi que a l'indique Votre Excellence dans sa lettre, en faire l'essai « et je ne me lasserai pas dans mes efforts à ce sujet. Mais « je ne pense pas me tromper, en croyant qu'à moins d'évé- « nements imprévus, nous arriverons, tôt ou tard, à consi- « dérer la diète comme un instrument utile pour certaines « mesures générales policièresetmilitaires,maisàyrenoncer « pour un développement organique de la politique allea mande et à tâcher de satisfaire ce dernier besoin, en ce « qui nous concerne, par la voie de traités séparés, doua- « niers et militaires, dans notre sphère géographique qui « nous est tracée par la nature. »

Les « traités séparés » avaient précisément constitué, comme on l'a vu, la base de la politique de M. de Radowitz, naguère si vivement attaquée par M. de Bismarck et ses amis : cet ex-ministre ne se doutait pas que son adversaire se fût converti si promptement à ses idées. On dirait, en

lisant cette correspondance, que M. de Bismarck était venu à Francfort avec le projet prémédité d'engager la lutte contre l'Autriche et que sa conversion était faite avant le IS juillet, jour où il fut nommé plénipotentiaire prussien à la place du général de Rochow.

Le commerce de ses collègues, les salons patriciens oa diplomatiques ne le charmaient point : son tempérament de Prussien, très fier de sa nationalité et de sa naissance noble, l'esprit critique, très développé chez rAllemand du nord, se heurtaient à la morgue des diplomates autrichiens, à la manière de penser et de vivre plus facile des Allemands du sud et à la froideur, peut-être intentionnelle, de collègues qui voyaient en lui un intrus dans la carrière et, de plus, un ennemi de leurs souverains. Ses lettres à des amis, comme sa correspondance officielle, témoignent, dès le premier jour, d'une certaine aigreur, voire môme d'antipathie.

Il trouve la société de Francfort fade et endormante, dans laquelle, dit-il, il porte la vie, comme le piment rend le mets mangeable. Dans ses appréciations des premiers jours, M. de Rochow lui-même n'échappe pas à sa critique. Il se plaint à M. de ManteufTel que son chef ne l'ait pas suffisamment initié aux affaires; il le trouve aussi trop conciliant à l'égard de l'Autriche, observation qui est un témoignage de plus des idées anti-autrichiennes du jeune plénipotentiaire prussien à un moment où il n'avait pas encore eu occasion de se mesurer directement avec les représentants du cabinet de Vienne.

Avec les diplomates autrichiens qui successivement rem-^ plissaient les fonctions de président de la diète, M. de Bismarck ne parvint pas à former des liens de quelque cordialité. Avec le comte de Thun il ne tarda pas à avoir des conflits sur des questions d'étiquette. Le général de Pro-

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kesch, qui essaie de le prendre de très haut avec lui, rencontre dans M. de Bismarck un adversaire intraitable. Quant aux représentants des États secondaires, M. de Bismarck les apprécie et les pèse suivant leurs sympathies pour TAutriche ou la Prusse, ou diaprés les mobiles de ces sympathies. Le ministre de Bavière est trop bavarois; celui de Saxe est, par des intérêts de famille et de fortune, lié à la politique autrichienne. Le ministre du Hanovre sera rappelé, parce qu'il a des préférences pour la Prusse; celui de Wurtemberg, esprit superficiel, travaille contre la Prusse. D'autres sont indécis ou bien dévoués à la Prusse, mais sans influence. Un tel tient pour TAutriche parce qu'il est catholique; tel autre est dans les mêmes idées, parce que ses capitaux sont placés en fonds autrichiens. En les classant selon leurs sentiments à regard de Tune ou de l'autre des deux grandes puissances, il compte trois amis de la Prusse, cinq flottants et huit partisans dé l'Autriche.

Le général de Prokesch est Tobjet constant des plaintes les plus amères de M. de Bismarck. Dans sa correspondance avec M. de Manteuffel, il accuse formellement son collègue d'Autriche de manquer de véracité, d'excéder ses pouvoirs, de se montrer violent et arrogant.

Cette animosité vise surtout, il faut le dire, le diplomate autrichien en tant qu'ennemi décidé de la Prusse. Et, à ce sujet, M. de Bismairck eut la bonne fortune, après le départ M. de Prokesch, de pouvoir corroborer ses accusations souvent passionnées : le has8u*d lui avait fait acquérir un meuble où le ministre autrichien avait oublié des papiers qui le compromettaient à l'égard de la cour de Prusse.

La position personnelle de M. de Bismarck à Francfort était exceptionnelle. Il avait été envoyé dans ce poste sur la

volonté expresse de son souverain, dont le caractère hésitant, impressionnable, était accessible à tous les conseils d'où qu'ils vinssent, pourvu qu'ils abondassent dans ses idées de prédilection. Les journées de mars 1848 et les événements qui leur succédèrent avaient jeté le trouble dans Tesprit du roi et de son entourage et facilité l'accès à la cour d'un homme qui ne craignait pas de dire ce qu'il pensait, même sans y être autorisé par une position officielle. L'étiquette gouvernementale et les règles hiérarchiques avaient fait naufrage dans les tourmentes révolutionnaires et les agitations de ces années de trouble et d'alarmes ; les membres commandaient souvent à la place de la tête, et les rapports entre supérieurs et inférieurs cédaient, en mainte occasion, le pas aux convenances ou aux caprices de la haute politique. La situation de M. de Bismarck bénéficiait de cet état de choses. Sa correspondance avec M. de Manteuffel peut faire douter souvent le lecteur lequel des deux dirige la politique prussienne, de l'ambassadeur ou du président du conseil; et ses rapports directs au roi, comme ses lettres intimes aux confidents du souverain, prouvent que M. de Bismarck s'autorise de son zèle et de son loyalisme pour donner des conseils quand même on ne les lui a pas demandés, et même de discuter les instructions qui ne répondent pas à ses propres sentiments, n'importe, qu'elles viennent du ministre, son chef hiérarchique, ou du roi lui-même. On comprend qu'un homme auquel de pareilles allures de liberté et d'émancipation hiérarchique furent permises devait bouleverser bien des coutumes, bien des traditions qui s'étaient implantées au sein de la diète germanique au cours d'un quart de siècle, pendant lequel les membres de cette assemblée avaient été habitués à voir l'Autriche et

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la Prusse unies dans la même pensée sans doute, mais dans une pensée qui était presque toujours autrichienne.

On a vu plus haut qu'au moment de prendre la direction de son ambassade à la diète, M. de Bismarck était déjà l'adversaire de cet organe fédéral : il le jugeait gênant pour les intérêts de la Prusse, et, ne pouvant le supprimer, il s'attachait à en paralyser l'action.

Au surplus la démocratie et le libéralisme, étouffés à Berlin et à Vienne, s'étaient réfugiés dans les petits États, trop faibles pour leur résister, et à Francfort même, siège de la diète. Il s'y formait une sorte de foyer d'opposition contre la politique réactionnaire de Berlin et contre M. de Bismarck, représentant très en vue de cette politique. Ce fut là, au commencement, le seul trait d'union entre le plénipotentiaire prussien et son collègue d'Autriche. Le premier pensait gagner l'Autriche à l'idée d'un partage de la domination de l'Allemagne, en lui accordant le concours de la Prusse pour la campagne contre les tendances démocratiques et révolutionnaires. Les petits États devaient faire les frais de cette entente; l'Autriche aurait imposé son patronage aux États du sud, en abandonnant ceux du nord au protectorat prussien. Mais M. de Bismarck voulait que cette entente se réalisât en dehors de la diète, directement entre Berlin et Vienne. Car, d'après son raisonnement, la majorité, dans cette assemblée, se composait de petits États, auxquels il ne pourrait être permis de déterminer en quoi que ce soit la ligne politique des deux grandes puissances. En restreignant le domaine des délibérations de la diète, en s'opposant à toute réforme de sa constitution, on Tatrophiait et l'on en amenait la mort. Cette pensée ressort de toutes les dépêches de M. de Bismarck, à partir du mois

de septembre 1881. A ce moment déjà, il exprime l'idée que la Prusse devra un jour ou l'autre dénoncer les traités fédéraux, afin de reconstituer la Confédération d'une manière plus avantageuse pour ses intérêts particuliers. Partant de points de départ tout opposés, les démocrates allemands de 1848 et le champion prussien de la Sainte Alliance se rencontraient dans la même pensée d'hostilité contre le pacte ^^édéral, œuvre du Congrès de Vienne de 1818. Plusieurs de ses collègues s'aperçoivent de cette tendance à affaiblir les institutions et s'en expliquent avec lui sans qu'il prenne la peine de nier ces efforts, si peu en harmonie avec ses devoirs officiels de membre de la diète.

Le roi Frédéric-Guillaume IV, en nommant M. de Bismarck ministre à la diète, avait voulu donner une. marque d'amitié au cabinet de Vienne, et il le lui présentait comme un ami de l'Autriche. A Vienne, le prince de Schwarzenberg devait bientôt se convaincre que sous ce rapport le roi s'était trompé de choix.

M. de Bismarck combat la présidence autrichienne. — Le prince de Schwarzenberg défend les droits traditionnels de la maison de Habsbourg. — La Prusse mettra de nouveau à la loterie. — Mission de M. de Bismarck à Vienne. — Il subit un échec. — Nouveaux conflits à Francfort. — Il s'oppose, dans la diète, à toute innovation, à toute réforme.

Dès le début M. de Bismarck engage une lutte systématique contre le président autrichien de la diète. Soit qu'il eût

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pénétré les desseins hostiles de son collègue prussien, soit qu'il fût par tempérament rebelle aux formes courtoises, le comté de Thun ne tarda pas à se trouver en butte aux protestations, aux résistances systématiques de M. de Bismarck. Il fallait à celui-ci un certain courage pour lutter contre un président, commandé et soutenu par le prince de Schwarzenberg, tandis que M. de Bismarck était faiblement couvert par un ministre timide et par un souverain qui lui-même subissait les influences de la cour d'Autriche. Le prince de Schwarzenberg ne dissimulait pas son intention de s'emparer de la haute direction politique dans toute TAUemagne. Il voulait réparer une des grosses fautes de l'Autriche, que le vieux prince de Metternich avait inutilement tenté d'épargner à son souverain. L'Autriche avait laissé la Prusse former, en dehors de la Confédération Germanique, cette grande association douanière, le ZoUvercin, qui, sous l'enseigne d'une alliance d'un caractère purement économique, conférait à la Prusse une certaine prédominance dans une grande partie de l'Allemagne. De la direction des intérêts économiques à celle des affaires politiques de cette association, il n'y avait qu'un pas que la Prusse n'avait été empêchée de franchir que par un veto de la Russie et à cause d'une infériorité militaire momentanée. Le prince de Schwarzenberg, qui défendait les intérêts de la maison de Habsbourg avec autant de droit que M. de Bismarck ou U. de Manteuffel défendaient ceux de la maison de Hohenzollem, se proposait d'enrayer les progrès de l'influence prussienne sur ce terrain. Ne pouvant dissoudre le ZoUverein, auquel des intérêts matériels de premier ordre rattachaient les États les moins favorables à la domination prussienne, le chef du cabinet de Vienne se proposait d'en

obtenir la reconstitution de manière à permettre à l'Autriche de s'y associer. De plus, afin d'enlever à la Prusse ce moyen d'influence extra -fédéral, il songeait à faire du Zollverein une institution fédérale, ressortissant à la diète de Francfort.

Le comte de Thun, vers la fin de novembre 1851, exposa ces idées avec beaucoup de franchise àM. de Bismarck. L'Autriche, disait-il, occupait la première place dans la Confédération et avait le droit de s'y maintenir tant qu'elle resterait dévouée aux intérêts allemands ; le jour où elle manquerait à ce devoir, la Arusse prendrait sa place. Mais, tant que l'Autriche resterait fidèle à cette tâche, la Prusse devrait ]ui accorder sa coopération, en renonçant à la politique de Frédéric le Grand. Sur ces mots le patriotisme prussien de M. de Bismarck se révolta. Il rappela ironiquement à son interlocuteur autrichien que l'existence de la Prusse et la Réforme de Luther pouvaient être regrettées à Vienne, mais qu'il fallait néanmoins compter avec ces faits historiques. Avant qu'il conseillât cette renonciation, ajouta M. de Bismarck, il faudrait que l'épée décidât. M. de Thun comparait la Prusse à un homme qui, après avoir gagné le gros lot à la loterie, voudrait établir son train de maison comme s'il devait gagner tous les ans. M. de Bismarck lui répliqua que, si à Vienne on pensait comme M. de Thun, la Prusse serait obligée de mettre de nouveau à la même loterie, en laissant à Dieu le soin de lui faire gagner. Et il conclut, en rapportant cet entretien amical, que le cabinet de Vienne ne faisait qu'un cas médiocre d'une alliance dont il appartiendrait dès lors à la Prusse de Jui faire apprécier la valeur.

« Le prince de Schwarzenberg ne veut pas se contenter», écrit-il le 22 décembre 18S1, « de reprendre la position que

« TAutriche occupait jusqu'en 1848, eu vertu de la constitu- « tion fédérale ; il veut profiter des bouleversements qui ont w failli conduire TAutriche vers l'abîme, pour exécuter de (( vastes plans de grandeur, ainsi que cela s'était vu au début a de la guerre de Trente ans, où l'empereur, la veille encore « menacé dans sa propre maison, avait su se rendre maître « de l'Allemagne. » M. de Bismarck insiste donc pour que la Prusse entrave en toute circonstance l'Autriche et ses alliés. Une occasion se présente. L'Électeur de Hesse demande l'appui de la diète pour le règlement du différend avec sa chambre, et l'Autriche soutient la cause de ce prince; la Prusse doit se montrer réservée, traîner les choses en longueur. Comme on le voit, la campagne entreprise contre la démocratie révolutionnaire ne tient plus devant les visées spécialement prussiennes de M. de Bismarck. Le gouvernement badois, soutenu par l'Autriche, propose d'adresser aux autorités helvétiques une sommation de prendre des mesures contre les réfugiés allemands. M. de Bismarck conseille à son gouvernement de prendre à l'égard de cette proposition une attitude dilatoire. Il veut aussi, lui, ennemi de la liberté de la presse, que M. de Manteuffel laisse libre cours aux journaux prussiens dans leurs attaques contre la diète et ne contrarie pas la chambre des députés de Prusse protestant en ce moment contre les velléités que manifestait la diète de s'immiscer dans les affaires intérieures des États fédérés; il insinue même que le gouvernement devrait, avec l'aide de quelques membres dévoués de la droite, assurer à cette protestation la majorité de la Chambre. Le prince de Schwarzenberg mourut le 6 avril i 882 ; mais ses idées lui survécurent et sa politique fut maintenue, ainsi que le cabinet de Vienne s'empressa de le faire connaître &

son représentant à Francfort. Le comte Buol, qui succéda au prince dans la direction de la politique extérieure de rAuiriche, suivit la même ligne de conduite à Fégard de la Prusse.

A Berlin, dans les sphères gouvernementales, les avis étaient partagés sur la politique à suivre. M. de Manteuiïel se rapprochait des idées de résistance de M. de Bismarck; le roi et son entourage ne voulaient pas abandonner Tespoir de s'entendre avec l'Aulriche. Ils mettaient une partie des difficultés sur le compte des antipathies personnelles des représentants de la Prusse et de l'Autriche à Francfort,et croyaient probablement pouvoir les aplanir en amenant un contact direct de M. de Bismarck avec les personnages dirigeants de la cour de Vienne. C'est à cette pensée du roi Frédéric- Guillaume IV qu'est due la mission dont fut chargé M. de Bismarck au mois de juin 18S3. Le ministre prussien n'eut pas à se louer beaucoup du premier accueil qu'il reçut dans la capitale de l'Autriche. M. de Buol le reçut assez froidement : il ue lui facilita ni l'accès auprès de la mère de Tempereur, ni une audience auprès du souverain, qui était à ce moment à Pesth. Il fut encore moins satisfait de son entretien avec le ministre autrichien. Il attribue au cabinet de Vienne l'intention de s'appuyer sur les États secondaires plutôt que de s'entendre directement avec la Prusse. Le ministre autrichien cherche à se dérober : sans repousser un accord avec la Prusse sur les questions de principe, il prétend faire traiter les détails à la diète de Francfort avec tous les confédérés. La principale question était celle du Zollverein dont le renouvellement et l'extension prochaine allaient être mis à profit par rAutrichc pour s'y faire une place ou, toutau moins, pour se réserver cette place dans Ta-

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venir et par uu traité. A Berlin on ne l'entendait pas ainsi : on voulait assurer auparavant la continuation contractuelle^^ du Zollverein, et conclure, au nom de cette association, un traité de commerce avec TAutriche. M. de Bismarck s'appliquait inutilement à persuader au comte de Buol que la direction du Zollverein n'avait pas accru l'influence politique de la Prusse en Allemagne et qu'il fallait traiter la question, non au point de vue politique, mais à celui des intérêts matériels.

Le comte de Buol n'entra pas dans ce raisonnement. On conclut, dit-il, des traités de commerce avec des puissances étrangères, et l'Autriche ne veut pas se laisser traiter comme telle en Allemagne. La question est éminemment d'ordre politique. La politique adoptée par la Prusse aboutit à l'exclusion de rAutriche de l'Allemagne. L'Autriche ne fait donc que défendre sa légitime influence, en s'opposant à ce que la Prusse se place à la tête d'un Zollverein comprenant toute l'Allemagne et donne ainsi lieu de craindre qu'elle ne veuille reprendre, par cette voie détournée, les projets unionistes de M. de Radowitz. De cet entretien il resta à M. de Bismarck l'impression "que le cabinet de Vienne désirait la dissolution du Zollverein, dans l'espoir que cette rupture, très fâcheuse pour la Prusse, la déterminerait à entrer dans les vues de l'Autriche. Il ne doutait plus de l'échec de sa mission, il s'y était attendu ; il ne l'avait acceptée qu'à contrecœur, et, comme il l'écrivait à M. de Manteuff'el, il n'était pas autrement contrarié de cet échec, sans se soucier des cla* meurs des journaux de Vienne qui le mettraient à sa charge. n ajoutait qu'il avait été en butte à des menaces ainsi qu'à des tentatives de séduction ; et il se comparait plaisamment à Fabricius tenté par les présents de Pyrrhus.

Au bout de dix jours il put aller se présenter à l'empereur François-Joseph, à Pesth. Il fut accueilli avec aiïabilité ; mais il n'obtint aucun changement de la politique suivie jusque-là. Par ordre de l'empereur, M. de Buol, dans un nouvel entretien, lui répéta qu'il ne voulait ni abandonner ses amis de l'Allemagne du sud ni accepter pour l'Autriche l'exclusion du Zollverein, et qu'il était obligé d'en faire une question politique.

M. de Bismarck retourna à Francfort, où se continuèrent les froissements, avec plus d'aigreur, entre lui et le général de Prokesch, qui était venu remplacer le comte de Thun comme plénipotentiaire de l'Autriche et partant comme président de la diète, ou, ainsi que le voulait M. de Bismarck pour bien marquer la réserve qu'il faisait au sujet de cette qualification, comme « présidant la diète ».

Comme par le passé, la majorité de la diète demeurait acquise à l'Autriche. M. de Bismarck, à cette époque, en était arrivé, disait-il, à ne plus rien attendre de la diète ; il lui applique, dans ses lettres privées, les vers les plus mordants que le poète Henri Heine avait dédiés à l'auguste assemblée. U se retranche dans une attitude de négation et d'opposition systématique. Les instructions de 1881, qui lui enjoignent de combattre, à côte de l'Autriche, la révolution et ses représentants, n'existent plus pour lui.

C'est au milieu de ces luttes intestines qu'une grande question de politique extérieure commença à préoccuper les cabinets allemands et la diète de Francfort.

La crise orientale provoque des divisions an sein de la diète. — M. de Bismarck soutient la cause de la Russie. — Il veut qu'on n*appuie rAulriche que contre compensations pour la Prusse. — Il contrebalance les etforts de TAutriche auprès des petits États. — M. de Bismarck et M. de Bunsen. — Irritation de la conr d'Angleterre contre le roi de Prusse. — L'Autriche, qui veut s'associer aux puissances occidentales, est entravée par la Prusse. — Visite de M. de Bismarck auprès des petites cours. — Nouvelle entente de la Prusse avec l'Autriche. — Traité de garantie. — M. de Bismarck en est contrarié. — II s'applique à empêcher Texéculion du traité. — 11 redouble d'hostilité contre l'Autriche. — Il conseille de se servir des petits États pour arrêter l'Autriche. — Il s'irrite contre le roi des Belges. — Revirement à Berlin en faveur delà Russie. — Berlin et Vienne s'entendent encore une fois. — Le roi invite M. de Bismarck à exécuter ses instructions. — Les États secondaires veulent la paix .

— Les cabinets de Paris et de Vienne se plaignent de M. de Bismarck.

— Prise de Sébastopol. — M. de Bismarck est opposé à ce que la Prusse rentre dans le concert des puissances occidentales. — Le roi de Prusse veut être admis aux conférences de Paris et écrit à l'empereur Napoléon. — M. de Bismarck invité de nouveau au calme.

— Il obéit à contre-cœur. — Sa campafçne anti-autrichienne échoue.

— La Prusse admise aux conférences de Paris.

La crise orientale provoqua de profondes divisions entre les grands cabinets allemands, au sein de la diète germanique et dans les sphères officielles de la Prusse elle-même \ L'Autriche tenait pour les puissances occidentales, le roi de Prusse était pour la Russie ; la diète germanique était sollicitée par les deux cabinets allemands et en même temps par la diplomatie anglaise et française. A Berlin et en Prusse, l'opinion libérale se montrait hostile à la Russie et favo-

i. V. VEmt^ereur GuUlaume et son règne^ pp. 41 à 47.

rable à un accord avec T Autriche, tandis que l'entourage du roi et le parti féodal soutenaient la politique russe. De ce dernier avis était aussi M. de Bismarck, qui, à part ses sympathies pour la Russie, voyait dans les complications orientales un moyen de contrarier la politique de rAutriche et de faire sentir à cette puissance la nécessité d'acheter le concours de la Prusse par des concessions en Allemagne. Le caractère flottant du roi Frédéric-Guillaume IV, dont les bonnes dispositions pour la Russie étaient contre-balan* cées par ]es influences intimes des parentés autrichiennes, avait préoccupé M. de Bismarck dès ]e premier moment. Déjà le d5 juillet il exprime ses craintes : « Je crains aussi », écrit-il à son chef, « que dans la question orientale nous ne « prêtions à FAutriche notre plein et loyal appui, sans sti- « puler pour nous la moindre récompense. Cependant les cas « otirAutriche, dans les affaires européennes, aurait besoin « de notre appui ou aurait peur de nous, sont les seuls qui <( nous permettent d'avancer dans la politique allemande. Si « je pouvais seulement rappeler cela tous les jours à Sa « Majesté, comme ce mot de l'histoire ancienne : Seigneur^ « songe aux Athéniens! Je ne vois pas pourquoi tout d'abord, « sans motif majeur ou sans un prix qui en vaille la peine, « nous devrions prendre un parti. Une neutralité armée, si (( possible, en commun avec les autres États allemands et la « Belgique, serait une position conforme à nos intérêts et « digne de nous. » Et il ajoute : «Si cependant la guerre éclate, « je pense que le sang-froid de Votre Excellence ne cédera « pas devant d'autres conseillers et que nous n'irons pas a nous faire casser la tète pour les beaux yeux de qui que « ce soit. S'ily a quelque profit à en tirer, alors c^est autre « chose. »

Tel fut le point de vue auquel se plaça M. de Bismarck pendant toute la durée de la crise orientale ; tel fut le mobile des conseils qu'il ne cessa de prodiguer, avec une ardeur passionnée et une persistance infatigable, à son chef, M. de Manteuffel, et au roi, son maître, eu franchissant parfois les barrières posées à l'agent chargé d'exécuter des ordres et de ne donner des avis que lorsqu'ils lui sont demandés. Ce duel que M. de fiismarck avait engagé depuis deux ans avec la diplomatie autrichienne sur le terrain un peu stérile des affaires fédérales, il le transporta, dès le début des complications en Orient, dans l'arène plus vaste de la politique européenne. Il en faisait, en quelque sorte, une question d'amour-propre personnel. Il se persuadait depuis longtemps que le cabinet de Vienne, sous le coup des idées du prince de Schwarzenberg, contestait à la Prusse jusqu'au droit d'avoir une politique extérieure indépendante de celle de l'Autriche ; et il tenait à prouver à celle-ci qu'elle serait frappée d'impuissance dans sa propre action extérieure tant qu'elle ne se serait pas arrangée avec la Prusse. Le cabinet de Vienne, en effet, s'efforçait d'entraîner la Prusse dans l'attitude presque hostile qu'il avait prise à regard de la Russie. Rencontrant des difficultés à la cour de fierlin, il agissait sur les petits États allemands en vue de former au sein de la diète une majorité qui aurait dès lors forcé la main à la Prusse et fait triompher ainsi la politique autrichienne. M. de Bismarck, pour contrarier ce jeu, ne cessa de s'employer à la fois à empêcher son gouvernement de coopérer gratuitement avec l'Autriche et à contre-balancer, auprès des petits États allemands, le travail de la diplomatie autrichienne. Dans cette dernière partie de son œuvre, il avait un grand avantage sur ses adversaires. Le cabinet

de Vienne tendait à entraîner les petits États à Taction, tandis que M. de Bismarck tâchait de les retenir dans Tinaction. Or il connaissait assez bien les souverains allemands pour espérer que ses conseils, dans ces conditions, seraient mieux goûtés que ceux de la diplomatie autrichienne.

Dès le mois de novembre 1883, le cabinet de Vienne, sans entente préalable avec la Prusse, fit à la diète une déclaration, en termes assez vagues, portant que rAutriche, dans la guerre qui venait d'éclater, observerait une stricte neutralité; toutefois cette déclaration, en rappelant les promesses du czar, de respecter l'intégrité de Tempire ottoman et rindépendance du sultan, renfermait ainsi une pointe désagréable pour la Russie. M. de Bismarck, au nom de la Prusse, réservait à son gouvernement la liberté des décisions ultérieures, tandis que les autres gouvernements accueillirent la communication autrichienne avec une faveur marquée. La presse autrichienne ou inspirée par M. de Prokesch, s'empressa d'accentuer les dissidences avec la Prusse. On s'en irrita à Berlin et se proposa de demander à Vienne le rappel de M. de Prokesch. M. de Bismarck ne fut pas de cet avis : il préféra qu'on demandât à Vienne le changement d'une politique dont M. de Prokesch n'était que l'agent, et il fit observer que le moment des complications européennes était très favorable pour obtenir satisfaction à ce sujet.

M. de Bismarck, en soutenant auprès de son maître une politique favorable à la Russie, eut pour adversaire son collègue à Londres, M. de Bunsen, qui secondait, pour sa part, . les efforts de l'Angleterre tendant à rapprocher la Prusse de l'Autriche et, par celle-ci, de la politique des puissances occidentales. Le roi Frédéric-Guillaume ne savait prendre uu parti. Il avait refusé à la Russie de déclarer la neutralité ab-

solue de la Prusse et adhéré aux décisions de la conférence de Vienne; mais il refusa ensuite de prêter son concours actif à leur exécution. Son irrésolution impatienta toutes les cours, surtout celle d'Angleterre, où Ton s'était fait un moment illusion sur la ligne de conduite de la Prusse. Le roi Frédéric-Guillaume paraissant redouter les projets ambitieux de l'empereur Napoléon, le gouvernement anglais lui avait promis que la France ferait une déclaration rassurante à ce sujet; mais la crainte de la colère russe, les sympathies pour le czar l'emportèrent et, en dernier lieu, le roi paralysa l'action de l'Autriche. Fortement ému de l'irritation qui régnait à Londres à son égard, le roi y envoya le général de Grœben pour exhorter la reine à accueillir les propositions russes dans un esprit conciliant et à faire un pont à l'honneur de l'empereur Nicolas; quant à lui, il restera neutre. La reine lui répondit très sévèrement au sujet de cette politique de neu « tralité : « Je comprendrais, dit-elle, un tel langage de la part « du roi de Hanovre ou du roi de Saxe; mais j'ai cru que la <( Prusse était une des cinq grandes puissances garantes des « traités et gardiennes de la civilisation. »

Sur ces entrefaites le cabinet de Vienne avait fait une nouvelle démarche auprès des petites cours allemandes en vue de les amènera appuyer, à la diète, l'intervention éventuelle de l'Autriche dans la guerre. A cette occasion M. de Bismarck reçut l'ordre de se rendre auprès do quelques-unes de ces cours pour les sonder sur leurs dispositions. Il put constater ainsi — le fait devait plaire à son maître — que les petits États voulaient conserver à l'Allemagne le plus longtemps possible les bienfaits de la paix, mais qu'en aucun cas ils ne désiraient une guerre contre la Russie.

Bientôt cependant la balance, à Berlin, pencha de nou-

veau du côté de rAutriche. Le 20 avril, les deux puissances allemandes, en présence de la guerre engagée en Orient, étaient tombées d'accord sur un traité, par lequel elles se garantissaient réciproquement leurs possessions allemandes et non allemandes, en stipulant par une convention spéciale le cas dans lequel l'action offensive de Tune des parties obligerait l'autre à concourir à la défense dés deux territoires. La convention spéciale portait que les deux puissances inviteraient la Russie à ne pas faire avancer davantage ses troupes sur le territoire ottoman et à procéder le plus promptcment possible à Tévacuation des Principautés Danubiennes ; au cas d'une réponse non satisfaisante, il y aurait lieu de prendre en commun les mesures de défense, prévues par le traité principal. Toutefois une action offensive des deux con- Iraclants ne pourrait avoir lieu que si la Russie incorporait les Principautés ou franchissait les Balkans.

Ce traité, qui établissait une certaine entente intime entre les deux cabinets, causa naturellement de la surprise à M. de Bismarck, qui n'avait pas été mis dans le secret. Ses conseils persistants de neprèteraucun appui à T Au triche sans compensation, semblaient avoir été donnés en pure perte. Le cabinet de Vienne, au surplus, impatient de prouver à l'Europe que TAulriche était la vraie directrice de la politique allemande, informait le gouvernement prussien qu'il notifierait le traité du 20 avril à la diète avec invitation de s'y associer, etqu'ilcomptait,en cette occasion, sur l'appui du représentant de la Prusse. Ce fut là le point de départ d'une nouvelle campagne de M. de Bismarck contre la diplomatie autrichienne. Dans ses appréciations de la convention du 20 avril il avait, de prime abord, découvert les points qui pourraient permettre à la Prusse de refuser sa coopération militaire; mais, en fin de

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compte, il se déclarait content de la convention puisqu'elle « bridait » les résolutions éventuelles de FAutriche. « Car », écrit-ille2SavrilàM. deManteufTel, ail faut nous soustraireà «c tout prix à une action belliqueuse contre la Russie : le « premier coup de canon tiré par la Prusse contre la Russie « nous mettrait à la merci des éventualités d'une entente tt entre Paris et Saint-Pétersbourg. » Il faut nous conserver, ajoute-t-il, le veto dans la ligue austro-prusso-allemande, et interpréter dans le sens prussien la convention du 30 avril. Les petits États, qui redoutent la guerre, aideront, bon gré mal gré, la Prusse dans les efforts qu'elle fera pour retenir TAutriche. Si celle-ci passe outre pour aller de Tavant, elle aura plus que jamais besoin de la bienveillance de la Prusse dans Texécution de la convention : ce sera le moment de faire ses conditions. « Seulement », termine M. de Bismarck, c( je crains alors les sentiments magnanimes de notre souve- « rain envers un allié qui a pratiqué si peu la réciprocité. » Le cabinet de Vienne, comme on vient de le voir, se proposait de notifier, de son chef, la convention à la diète et réclamait seulement la voix de la Prusse pour soutenir, la première, la demande d'adhésion. M. de Bismarck s'y oppose absolument. Il veut que la notification ait lieu au nom des deux puissances qui, toutes les deux, seraient chargées d'agir et de traiter au nom de la Confédération. Il propose enfin de supprimer dans la motion un considérant emprunté au préambule de la convention et relatif à l'importance qu'auraient les pays du Bas Danube pour l'Allemagne. Une fois de plus éclatent chez lui, à cette occasion, ses sympathies pour la cause russe. Il accuse la politique des puissances occidentales, qui, sans consulter les autres cabinets, avaient envoyé leurs flottes dans la Mer Noire et déclaré la guerre en en changeant

î)0 niSTOIKE DU PRINCE DE BISMARCK.

le but. La convention du 20 avril nuit au crédit de la Prusse auprès des États allemands. La Prusse, se trouve ainsi obligée de défendre le territoire autrichien, de « rendre des « services de police à T Autriche à titre gratuit! Par quoi TAu- « triche a-t-elle mérité cela de nous? » Il s'irrite contre la presse autrichienne, qui prétend que la Prusse est tenue de coopérer militairement avec l'Autriche : ce qui n'est pas dans la convention, dit-il, et ce qu'il faut réfuter.

L^ardeur anti-autrichienne de M. de Bismarck reçut un nouvel aliment de la convention que le cabinet de Vienne conclut le 14 juin avec la Porte relativement à l'entrée des troupes autrichiennes dans les Principautés Danubiennes. « Puisque « TAutriche, écrit-il, a fait cet acte en dehors de la Prusse, il « faut la laisser livrée aux complications qu'elle va se créer ; (( cela dégage la Prusse, qui pourra user de la liberté qu'elle « aura ainsi recouvrée.» Uneautre fois il expose que la Prusse, du moment qu'elle veut agir dans le sens de la politique occidentale, aurait plus d'avantage à aller directement traiter à Paris et à Londres qu'à traiter par l'intermédiaire de l'Autriche. Jour par jour il écrit dans ce sens à son ministre, avec la persistance de Caton fulminant contre Carthage. Il s'en excuse un jour : « Pardonnez-moi », écrit-il le 16 juin 1884 à son ministre, « et accueillez avec bienveillapce ce soulage- « ment de mon cœur, en considérant que tout Prussien, qui « a occupé mon poste pendant quelque temps, s'habitue, en (( quelque sorte, à envisager toutes les questions politiques « à travers les lunettes de la rivalité austro-prussienne. La « crainte de voir notre bonhomie abusée à Vienne m'ôte « peut-être l'impartialité dans les grandes questions. »

Le roi Frédéric-Guillaume devant se rendre à Munich, M. de Bismarck engage M. deManteuffel à l'y accompagner^

HOUENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. 91

Invité lui-même à aller rejoindre le roi, M. de Bismarck, dans les entretiens qu'il a avec son souverain pendant son séjour à Munich, ne manque pas de faire jouer tous les ressorts d'une imagination féconde pour le confirmer dans ses préférences russes. De retour à Francfort, il laisse de nouveau libre cours à son hostilité contre TAutriche et à ses sympathies pour la Russie. Ses raisonnements sont invariablement les mêmes : la Prusse ne doit rien faire pour TAutriche au delà des termes de la convention du 20 avril; elle doit être l'intermédiaire entre la Russie et les puissances occidentales et ne pas laisser ce rôle à TAutriche. Il n'est pas doux pour le roi des Belges, qui insiste vivement à Berlin pour que la Prusse reste unie à l'Autriche en vue d'une entente avec les puissances occidentales.

Ces conseils portèrent coup et contribuèrent puissamment à la déclaration, que fit à cette époque le cabinet de Berlin, que, si l'Autriche attaquait la Russie, la Prusse se considérerait comme dégagée des obligations de la convention du 20 avril. L'irritation à Londres, à Paris et presque partout en Europe, fut extrême : tout le monde accusait la Prusse, en entravant l'action de l'Autriche, de prolonger la guerre.

Par moments M. de Bismarck ne peut se soustraire à la pensée que les circonstances pourraient obliger le roi de Prusse à s'associer à l'Europe pour le rétablissement de la paix. En prévision de cette éventualité, il s'attache, à prouver que la Prusse aura toujours une excellente position à l'égard de la Russie, puisqu'elle ne se sera séparée d'elle que la dernière et après avoir été elle-même abandonnée de tout le inonde. Les États allemands — disait-il — qui, en se rangeant du côté de l'Autriche, auraienlr contraint la Prusse de pren*

are position contre la Russie, n'auraient plus droit à aucua ménagement.

Cependant les choses à Berlin et à Vienne ne marchaient pas au gré des idées de M. de Bismarck : TAutriche et la politique occidentale y gagnaient du terrain. A la date du 36 novembre 1884, les deux cabinets signèrent à Berlin une convention additionnelle à celle du 20 avril et portant que les deux puissances considéraientles points préliminaires, arrêtés aux conférences de Vienne, comme la base d'une paix future, et une agression contre les troupes autrichiennes dans les Principautés Danubiennes comme un cas de défense commune prévu par la convention du 20 avril. Quelques jours après, le 2 décembre, TAutriche signa à Vienne avec les puissances occidentales une autre convention, par laquelle les trois cabinets s'engageaient à n'entrer en négociations de paix qu'après une entente commune ; il y fut stipulé encore qu'en cas d'attaque de l'Autriche par la Russie, les deux puissances occidentales concluraient avec la première une alliance offensive et défensive contre la seconde.

M.deBismarckétaitulcéré;ilépanchason mécontentement dans une lettre du 8 décembre à M. de Manteuffel. Il sait bien que le ministre n'a agi que suivant les ordres du roi ; « mais son ambition prussienne ne saurait se familiariser avec c< cet acte. » Il ajoute avec amertume qu'il se résigne, « avec « la conviction que le roi, personnellement, est, dans cette « affaire comme dans bien d'autres, plus avisé que moi et qu'il « a sur moi l'avantage d'un jugement plus mûri tel que doit « le donner une participation directe et de longue date à la « grande politique deTEurope. C'est dans celte considération a que je fais taire les soucis qui naissent en moi et que je « ne saurais supprimer, alors même que, comme serviteur

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nOHENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. 93

<r et sujet, je n'ai pas à juger la volonté de Sa Majesté, mais « à l'exécuter sans réserve. » Ce qu'il craint, c'est une guerre contre la Russie dans le seul intérêt de l'Autriche sans compensation pour la Prusse. « C'est pour moi un cauchemar, « dit-il en terminant, que la pensée que nous pourrions faire « des efforts et encourir des dangers au service de l'Autriche, « pour les péchés de qui le roi a une indulgence telle que je « la souhaite pour les miens de la part du bon Dieu. » Son irritation contre l'Autriche ne connaît plus de bornes. Il prédit et souhaite « le règlement de comptes que la Russie fera « tôt ou tard avec cette puissance. » Il ne cesse de conseiller qu'on s'applique à persuader à l'Autriche que la Prusse pourrait bien lui fausser compagnie, et — allusion à la convention d'Olmutz — qu'elle n'a pas oublié la route de Moravie. n faut faire croire aux puissances occidentales la possibilité d'une alliance entre la Prusse et la Russie, et à l'Autriche celle d'une alliance entre la Prusse et les puissances occidentales.

La diète, au commencement de 18S5, paraissait venir en aide à M. de Bismarck. La proposition de mobilisation, faite par TAutriche, ne fut pas du goût des petits États. Il ne s'agissait pas d'une divergence de principes, mais d'une question d'amour-propre. L'empereur d'Autriche prétendait aux fonctions de généralissime des forces fédérales. Le grand-duc de Hesse, que M. de Bismarck informa du projet, protesta dans les termes les plus formels : il craignait ne plus revoir « ses braves Hessois une fois qu'ils auraient franchi la fronce tière ». m. de Bismarck se réjouit de cette opposition qui se traduit bientôt par le rejet, à la diète, de la proposition autrichienne de mobilisation. Il dénonce alors la politique autrichienne comme liguée avec l'empereur Napoléon, à qui

le cabinet de Vienne serait disposé à accorder lé passage des troupes françaises à travers TAllemagne pour aller combattre la Russie. C'est une excellente occasion pour la Prusse de faire entrer dans son jeu le patriotisme allemand. « Si vous « ne vous emparez maintenant » , écrivait-il le 2 février à un confident du Roi, « du gouvernail de la politique allemande, (( le vaisseau autrichien poussera vers le port français, et « nous y aurons le rôle d'un mousse mutin. »

L'hostilité de M. de Bismarck donna lieu, à ce moment, à des plaintes de la part de plusieurs cabinets. Le gouvernement autrichien venait de rappeler M. de Prokesch de son poste de Francfort. D'après un usage établi dans de pareils cas, l'intérim de la présidence de la diète était confié au représentant de la Prusse. Cette fois le cabinet de Vienne écarta cette suppléance. Le comte Buol, ministre des affaires étrangères, déclara que cette substitution n'était guère possible, « vu l'attitude personnellement hostile de M. de Bis- « marck envers l'Autriche, hostilité qu'il manifeste d'une (( manière notoire dans ses entretiens avec les ambassadeurs « de puissances non allemandes ». M. de Manteuffel défend son ambassadeur, ainsi que cela était de son devoir, mais avec une bienveillance que l'accusé reconnaît parfaitement ne pas avoir méritée. S'il prétend — un peu contre l'évidence des faits — ne pas être venu à Francfort, en 4851, comme adversaire absolu de l'Autriche, il avouQ que, comme bon Prussien, il ne pouvait aimer l'Autriche actuelle, et il s'accuse d'avoir souvent manqué de calme et de retenue dans le service et surtout en dehors du service.

A Paris aussi on avait à se plaindre de M. de Bismarck. Dans son ardeur d'entraver l'Autriche, il l'avait accusée de conspirer avec la France contre le repos de l'Allemagne ; à

HÛHENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. 95

cette occasion il avait tenu des propos déplaisants pour le gouvernement français et soulevé la question de démonstrations militaires. On en avait été informé à Paris, et Ton porta plainte à Berlin. M. de Bismarck nia ces propos, et H. de Manteuffel lui donna raison contre M. Drouya de Lbuys. En admettant que M. de Prokesch, ennemi de son collègue prussien, ait apporté quelque exagération dans son récit de ce qui s'était passé à ce sujet à la diète, il n'est pas moins certain que M. de Bismarck, par sympathie pour la Russie et par opposition à la politique autrichienne, s'était montré peu bienveillant envers la France impériale. « Votre « politique vous conduira à léna x>, lui disait M. de Moustier, ambassadeur de France à Berlin. « Pourquoi pas à Leipzig ou «c à Waterloo? » lui répliqua M. de Bismarck.

Cet incident donna lieu à un échange de correspondances assez étranges entre Paris, Berlin, Vienne et Francfort. M. de Bismarck et quelques-uns de ses collègues accusaient ML de Prokesch de trahir l'Allemagne en faisant aux ambassadeurs de France et de Russie des communications sur ce qui se passait dans les séances de la diète. Le gouvernement français maintenait son droit de prendre connaissance des actes de cette assemblée et d'en faire l'objet de ses appréciations. A Berlin, on fit tomber Taffaire.

Les succès militaires des puissances occidentales ne pouvaient que confirmer le cabinet de Vienne dans sa politique amicale à leur égard, en même temps qu'ils affermissaient la position de l'Autriche à la diète. De Vienne et de Munich,partaient des menaces qui visaient l'existence de la Confédération dans le cas où elle persisterait dans son attitude irrésolue : ces insinuations étaient à l'adresse de la Prusse et de M. de Bismarck, qui inspirait l'opposition

contre rAutriche. Sur ces entrefaites, Sébastopol tomba; la Russie, le lendemain de la mort de l'empereur Nicolas, pencha pour la paix et accepta les préliminaires proposés par les trois puissances. Le cabinet de Berlin^ qui n'avait

(pas pris part aux délibérations, tout en agissant à Saint- ^ Pétersbourg en faveur de leur adoption, était sur le point

r d'entrer dans le concert des puissances occidentales. M. de

[ Bismarck se prononce résolument contre cette attitude. La

^ Prusse, disait-il, a gagné de Tinfluence auprès des petits États

} allemands en leur épargnant les dangers d'une coopération

[ militaire avec l'Autriche; elle perdrait le fruit « de ces deux

l années de sagesse » en se pressant trop d'entrer dans le con-

f cert des puissances. L'Autriche se disposait à inviter la diète

' à s'associer aux préliminaires de paix arrêtés entre les trois

^ cabinets. M. de Bismarck combat cette proposition : la Prusse

l ne devra pas se lier les mains ou du moins ne pas donner

^ son adhésion, si elle n'est pas invitée à prendre part aux con-

I férences de paix qui vont s'ouvrir, et invitée, non pas, ainsi

I qu'on semble le vouloir, comme représentant de la diète, mais

i comme grande puissance européenne, égale de l'Autriche.

; Au fond, disait-il encore, il aimerait mieux l'exclusion de la

[ Prusse, à qui le résultat des conférences pouvait être indiffé-

p rent et qui gardera sa liberté pour plus tard, puisque le futur

[ traité de paix, conclu sans elle, manquerait de la garantie

prussienne.

Le roi Frédéric-Guillaume n'était pas de cet avis : l'approche des conférences lui faisait peser son isolement, et il tenait à être représenté au sein de l'aréopage européen. L'Autriche et la France s'y montraient favorables; la Russie témoignait d'une certaine tiédeur à l'égard des désirs du rui; le cabinet anglais y était absolument hostile. Dans cet

HOHËNZOLLERN CONTRE HABSBOURG. 07

état de choses, les agissements de M. de Bismarck à Francfort, où il persistait à.contrecarrer la politique autrichienne, nepouvaient guère plaire àBerlin. M. de Manteuffel lui écrit, le 10 février 1886, pour Tinviter, par ordre du roi, à « traiter (( TafTaire avec calme ». Il ne se tient pas pour battu, et — attitude qui ne s'explique que par une habitude contractée et que d'ailleurs le roi traite avec indulgence — il fait de nouvelles remontrances contre les instructions ministérielles qui lui enjoignent de voter, à la diète, pour Tadhésion aux préliminaires. Il obéira aux ordres du roi, dît-il, mais il le fera contre sa conviction, tout en avouant qu'une fois de plus la rivalité autrichienne égare son jugement. Une admonestation sévère de la part de M. de Manteuffel lui fait enfin sentir que ses idées sont r^jetées par le roi, qui ne veut pas pousser à l'extrême les dissensions avec l'Autriche, et qu'il doit cesser son opposition. « Je suis « fâché », écrit M. de Manteuffel, le 13 février, en prenant un ton d'excuse, « devons causer du chagrin par mes instruc- « lions » : le roi, dit le ministre, trouve dans les conseils de M. de Bismarck des tendances par trop prononcées au point de vue russe, et engage M. de Bismarck à exécuter ses instructions avec tact et intelligence.

Grâce à l'intervention énergique du roi des Belges, soutenu en cette circonstanjce par l'empereur Napoléon, le cabinet anglais consentit à l'admission de la Prusse aux conférences de Paris, mais avec cette restriction que le représentant prussien n'aurait à prendre part aux délibérations que lorsque les puissances belligérantes et l'Autriche seraient tombées d'accord avec la Russie sur les conditions de paix terminant la guerre, et que la Prusse n'aurait ainsi à donner sa voix que pour les arrangements de portée européenne.

De fait, 1» campagne dirigée depuis deux ans par M. de Bismarck contre la politique orientale de F Autriche avait échoué, riniluence autrichienne etles conseils de la cour d'Angleterre l'ayant finalement emporté à Berlin. M. de Bismarck, tout en se soumettant, comme il s'exprimait, à « la vieille discipline « prussienne » , en ressentit une certaine humeur, qui se manifesta lors du passage à Francfort du comte BuoI, se rendant aux conférences de Paris. M. de Bismarck, différant avec ses collègues de la diète, refusa de faire la première visite au ministre des affaires étrangères de TAutriche. Il ne tenait pas, disait-il, à se concilier les bonnes grâces du comte Buol aux dépens de sa position comme représentant du roi de Prusse. Le ministre autrichien, sans trop se préoccuper de la question d'étiquette, rendit visite à M. de Bismarck; mais des deux côtés on se quitta ennemis comme avant. Il y eut même encore, le lendemain, àla diète un incident. Al'occasiondu vote des résolutions par lesquelles l'assemblée s associait aux préliminaires de paix, M. de Bismarck avait voulu faire une réserve pour la Prusse, en tant que signataire des traités européens existants. A Berlin on ne voulait pas de cette réserve, et la conduite de M. de Bismarck donna lieu à des plaintes, que le cabinet de Vienne porta de nouveau contre son attitude systématiquement hostile à l'Autriche. Le vote final sur les préliminaires, bien qu'il eût été émis à l'unanimité, fournit à M. de Bismarck l'occasion d'adresser au roi un rapport, pour exposer que, dans les séances des comités de la diète, plusieurs de ses collègues avaient défendu Topinion que la diète pouvait, au moyen d'un vote de majorité, engager la politique européenne de toute r Allemagne, y compris la Prusse. Il accuse le comte Buol de soutenir cette idée, comme il avait été initiateur de

la politique ambitieuse suivie par rAutriche depuis deux ans.

Avec l'invitation de la Prusse aux conférences de Paris, qui eut lieu le 13 mars, la question orientale se trouvait soustraite aux délibérations de la diète de Francfort, et M. de Bismarck ne fut dès lors qu'un spectateur passif des événements européens dont Paris était la scène diplomatique.

M. de Bismarck s'oppose à toute réforme , à toute action effective de la diète. — La question des duchés de l'Ëlbe. — La diète refuse d'adhérer au traité de Londres de 1852. — Les États du Uolstein portent plainte à la diète. — M. de Bismarck conseille à Berlin de ne pas prendre d'iniHative dans cette question. — La Prusse n'a aucun intérêt à satisfaire les Holsteinois. — Succès diplomatiques de la Prusse à Francfort. — Ses efforts pour affaiblir le prestige de l'Autriche en Europe. —Il a peu de goût pour la France etpourTempire.

— Tiraillements au sujet de la reconnaissance du second empire. — Il s'attache à i^éfuter les préventions dû roi contre Napoléon III. — Il ne veut pas de démonstration contre la France. — Son voyage à Paris en 1855 et ses bonnes impressions. —Procédés bienveillants de Napoléon à l'égard de la Prusse. — Le roi de Prusse lui écrit pour être admis aux conférences de Paris. — M. de Bismarck combat à Berlin l'alliance autrichienne. — Napoléon intermédiaire dans le conflit de Neuchâtel. —Le prince Napoléon se prononce pour l'alliance avec la Prusse. — Entretien de M. de Bismarck avec J'emoereur sur les affaires allemandes. — Accueil froid du prince Napoléon a Berlin.— M. de Bismarck prépare une visite de l'empereur k la cour de Berlin.

— L'entrevue de l'empereur et du czar à Stuttgart.

Le travail diplomatique qui se poursuivit à Francfort pendant les trois années de la crise orientale ne laissa pas

iOO HISTOIUE DU PRINCE DE BISMARCK.

chômer les autres questions ressortissant plus directement à la diète, et M. de Bismarck y tint son rôle, soit qu'il fît sentir son action, soit qu'il entravât celle de ses adversaires. On a vu au commencement de ce chapitre qu'à peine arrivé à Francfort, il avait renoncé à l'espoir d'obtenir dans cette assemblée une majorité favorable à ses idées de suprématie prussienne. Cette majorité se composait d'États intimement attachés à TAutriche, ou du moins opposés à toute absorption, qu'elle vînt de Berlin ou de Vienne. Il la traitait donc en ennemie à l'égal de l'Autriche; et son principal moyen pour l'user et la réduire à l'impuissance consistait à empêcher toute réforme qui pût rendre l'institution fédérale plus populaire, en môme temps que toute augmentation de ses attributions et tout ce qui pourrait rehausser son prestige en Europe. B avait fini par faire agréer par leroi cette attitude, qui se présentait comme inspirée par le patriotisme prussien et par son dévouement sincère, à la dynastie deHohenzollern.

C'est ce point de vue que M. de Bismarck réussit à faire prévaloir dans les différentes questions soumises à la diète. De ce nombre fut celle des duchés de l'Elbe, une des questions populaires se rattachant à la révolution de 1848. Elle avait engendi^é une guerre, avantageuse pour les armes prussiennes,mais que le veto de la Russie avait obligé la Prusse d'interrompre et de terminer par une paix, aux termes de laquelle la solution fut déférée à l'Europe pour être ensuite réglée en faveur de l'unité de la monarchie danoise. LesDuchés ayant résisté, l'Autriche et ses alliés se chargèrent de les soumettre au moyen d'une exécution fédérale, et la Prusse avait fini par coopérer àcette expédition. Leroi Frédéric-Guillaume s'était désintéressé depuis longtemps de la question, qui lui

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rappelait les journées révolutionnaires de 4848. Il avait signé le traité de Londres, qui réglait la succession danoise avec exclusion du duc Chrétien d'Augustenbourg, dont il cherchait cependant à sauvegarder les intérêts personnels en demandant et en obtenant pour lui une indemnité pécuniaire. M. deBismarckeul la double mission de négocier avec le duc la fixation de cette indemnité et de concourir avec le plénipotentiaire autrichien à obtenir l'adhésion de la diète au traité de Londres de 1882. Il ne réussit point dans cette dernière tâche. Les petits États allemands subissaient toujours rinfluence du parti libéral, qui dominait dans leurs chambres et même dans leurs ministères. Ils déclinaient toute participation aux conférences de Londres et blâmaient la Prusse d'avoir laissé discuter les droits de succession du duc d^Augustenbourg. Ces États refusèrent donc leur concours, refus qui ne déplut pas trop à M. de Bismarck ; bien au contraire, il désirait même qu'on ne portât pas cette question, ni toute autre question de politique extérieure devant la diète. L'affaire des Duchés se présenta de nouveau devant la diète par suite des conflits constitutionnels qui s'étaient élevés entre le gouvernement de Copenhague et les Etats du Holstein et avaient amené ces derniers à porter plainte devant l'assemblée fédérale de Francfort. Ce fut en 1856, au lendemain du congrès de Paris. La Russie et la France, chacune pour des motifs différents, observaient une attitude passive, mais bienveillante à l'égard de la Prusse et de l'Allemagne. La majorité de la diète était favorable aux États du Holstein et disposée à soutenir leur cause à Copenhague; mais elle attendait que les deux grandes puissances fédérales prissent la direction dos négociations. M. de Bismarck était d'avis que les droits des États holsteinois et ceux de la

Confédération étaient lésés par la constitution danoise, qui englobait le Holstein, pays fédéral, dans le Danemarck proprement dit. Il était d'autant moins opposé à ce qu'une pression fût exercée- à Copenhague, que le ministère danois appartenait au parti démocrate. Il considérait le règne de ce parti comme dangereux pour l'existence intégrale de la monarchie danoise. Il voulait cette intégrité parce que — disait-il au prince Gortchakoff, de passage à Francfort — toute autre « combinaison serait pour nous plus incommode que leDane- « marck actuel, à condition qu'il soit sagement gouverné ». Mais, tout en étant en principe disposé à laisser la diète statuer sur l'affaire, il conseillait à Berlin de ne pas prendre l'initiative des propositions. Il découvrait un piège, dans lequel le cabinet de Vienne voulait attirer la Prusse, afin de rejeter sur elle la responsabilité envers les puissances étrangères. Fidèle à ses idées, il envisage la question des Duchés, comme toutes les autres pendantes devant la diète, au point de vue de la compétition austro-prussienne et des intérêts particuliers de la Prusse. Il ne faut pas se presser, écrit-il à son chef le 3 juillet 1857, ne pas froisser les grandes puissances. « La Prusse aura-t-elle donc à gagner à tant se presser? « Nous ne devons pas nous soustraire à la mission de repré- « senter l'Allemagne au dehors. Mais, dès que les Holsteinois « vivront heureux sous leur duc, ils ne prendront plus inté- « rêt à la Prusse, et cependant cet intérêt pourrait nous deve- « nir utile à un moment donné. » Cette pensée, il l'exprime encore neuf mois plus tard. « Pourquoi », écrit-il le 15 mars 1858, « ferions-nous des efforts diplomatiques « tout particuliers pour que les Allemands en Danemarck <c fussent complètement satisfaits de leur position et que la « gloire en revint à la diète?... Rien ne nous oblige à agir

« SOUS notre propre responsabilité, dans une affaire où nous « n'avons rien à gagner pour le moment et où nous ne c( pourrons gagner quelque chose plus tard qu'à condition « qu'elle reste pour le moment dans une situation non satis- « faisante. » Il ne faut plus traiter l'affaire avec Vienne, conseille-t-il encore le 16 avril, il faut la laisser à la diète : l'échec en retombera sur elle.

Cependant, à cette époque, le roi Frédéric-Guillaume ne tenait plus les rênes du pouvoir. Sa maladie incurable qui faisait prévoir un changement de règne à bref délai, fortifiait le pouvoir intérimaire du prince de Prusse, dont on n'ignorait pas le dessein d'inaugurer une politique plus vigoureuse dans les affaires extérieures. M. de Bismarck fut le dernier à l'ignorer et à y conformer sa conduite. Le prince de Prusse ayant manifesté l'intention de faire, à Francfort, une proposition tendant à envoyer des commissaires fédéraux dans le Holstein, M. de Bismarck insista pour que la Prusse n'acceptât pas la mission d'exécuter les décrets de la diète ; toutefois, s'il le fallait, qu'elle agît elle-même conformément aux vœux populaires de l'Allemagne et allât alors si loin que ni l'Autriche ni la diète ne voudront la suivre. Malgré ces objections, M. de Bismarck se vit obligé de s'incliner devant la volonté du prince de Prusse qui, lui-même, subissait, dans cette affaire, la pression de l'opinion publique. Il soumet, en conséquence, au prince un programme réglant laprocédure à suivre à l'égard du Danemarck. Il insistait pour qu'on évitât l'exécution militaire, qui, pour devenir efficace, devrait prendre le caractère d'une véritable occupation, ce qui pourrait avoir ses inconvénients. Il voulait qu'on facilitât au gouvernement danois une transaction, afin que l'exécution fédérale pût être évitée. Les grandes

puissances, amies du Danemarck, la France en première ligne, s'employaient à Copenhague dans le sens de ces propositions, qui avaient été agréées par la diète. Déférant à l'invitation de celte assemblée, le gouvernement danois rinforma le 12 novembre qu'il avait suspendu pour le Holstein la constitution commune. Ce fut là pour la Prusse un succès diplomatique, le premier qu'elle eût remporté depuis longtemps, le premier aussi que M. de Bismarck eût à inscrire à son compte.

Les efforts persévérants qu'il avait faits au cours de son ambassade de Francfort en vue d'affaiblir le prestige de l'Autriche en Allemagne, il les tenta aussi sur le terrain des relations extérieures. Prévoyant la rupture avec l'Autriche dans un avenir peut-être rapproché, y travaillant même et la préparant, il devait songer, sinon à gagner à la Prusse des amitiés parmi les grandes puissances, du moins à faire perdre ces amitiés à l'Autriche, en un mot à isoler cettç rivale et à la rendre ainsi plus souple à l'égard de la Prusse ou à diminuer ses chances pour l'éventualité d'une conflagration avec elle. Naturellement, à l'époque où il représentait la Prusse à Francfort, ses yeux devaient se tourner avant tout vers Paris, vers le second empire français, devenu le centre où convergeait la politique européenne.

M. de Bismarck n'avait de goût ni pour la France ni pour l'empire napoléonien : il partageait sur ce point les sentiments de la noblesse prussienne et protestante, et ses traditions de famille l'y confirmaient. Il raconta lui-même, un jour, que presque tous ses ancêtres avaient combattu contre la France, dans les guerres des Huguenots, dans la guerre de Trente-Ans, du temps de Louis XIV, à Rosbar,h, enfin dans les guerres contre Napoléon, et il regrettait de

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n'être venu au monde qu'en 1848, lorsque tout était fini. Pendant son ambassade de Francfort, sans renier ces idées, il considérait déjà que la Prusse ne pouvait à la fois combattre r Autriche et la France et que, la première de ces puissances étant Tennemie la plus immédiate de la Prusse, il serait utile de se mettre sur un pied amical avec la France. La proclamation de l'empire, en 1852, avait réveillé ses antipathies à cause des projets d'expansion que tout le monde attribuait à Napoléon III et qui visaient les provinces rhénanes. Dans TAllemagne du sud on ne partageait pas ces craintes, en Autriche encore moins. Aussi, dès le début, une dissidence se produisit à la diète au sujet de la reconnaissance du nouvel empire. Certains États n'attendirent pas — et M. de Bismarck s'en montra très irrité — que les grandes puissances eussent parlé, pour répondre aussitôt et dans les termes les plus chaleureux à la notification, qui leur avait été faite à chacun individuellement, de l'avènement de Napoléon m. D'un autre côté, le roi Frédéric-Guillaume fit des difficultés sur la personne de l'empereur, et particulièrement sur le chiffre III, qu'il s'attribuait en violation des traités de Vienne qui avaient prononcé la déchéance de Napoléon I".

Ces idées de son souverain autant que les velléités d'indépendance de quelques petits États amenèrent M. de Bismarck à témoigner à ces derniers beaucoup de mauvaise humeur; il se plaignait de procédés qui, suivant lui, démontraient que les liens fédéraux étaient relâchés. Alors même, disait-il, que tous les obstacles matériels seraient aplanis entre les grandes puissances, encore ne serait-il pas conforme à la dignité de l'Europe d'apporter tant de précipitation à reconnaître un empire rétabli contrairement à des traités européens.

i06 HISTOIRE DU PRTiNCE DE BISMARCK.

A part cet incident, la conduite de M. de Bismarck, au sein de la diète, ainsi que dans ses rapports avec les diplomates y français, fut toujours empreinte d'un certain esprit de pru-

■.; dence et de modération, comme on put le remarquer en

>^ plusieurs circonstances. Ainsi, en janvier 1883, àFoccasion

^ du mariage de l'empereur Napoléon, quelques feuilles

^ prussiennes ayant tenu un langage violent contre ce souve-

rain, M. de Bismarck blâme ces excès avec sévérité : « Je « suis aussi éloigné que qui que ce soit, écrit-il à son chef, « de nourrir des sympathies pour une alliance française; « mais il me semble qu'il est dans l'intérêt de notre posi- , « lion politique que nous évitions chez nous toutes manifes- « talions ressemblant à des provocations et que nous n'îm- « primions pas publiquement à notre antagonisme à l'égard « de la France le cachet de l'irrévocable. » Il expose que du moment qu'elles seront sûres de trouver la Prusse toujours du côté des ennemis de la France, la Russie et TAutriche ne se donneront pas la peine d'acheter l'amitié de la ^ Prusse. Une alliance avec la France, ajoute-t-il, serait sans

f doute un malheur pour la Prusse ; mais le cas pourrait se

présenter où elle serait bien forcée de choisir le moindre de deux maux.

f: Une autre fois, quelque temps après cet incident, à propos

de l'augmentation des forces fédérales, son collègue d'Autriche ayant inséré dans l'exposé des motifs des considérations hostiles à la France, il fit supprimer ce passage qui représentait la paix exclusivement menacée du côté de Paris. l II eut sur ce point à lutter contre le parti pris et les pré-

ventions du roi Frédéric-Guillaume, qui repoussait toutes les tentatives de rapprochement de l'empereur. Les événements vinrent toutefois à son aide pour modifier peu à peu

les sentimeots de la cour de Berlin. Au début de la guerre d'Orient, l'empereur renouvela ses démarches en vue non d'attirer le roi dans le système de la politique occidentale, mais du moins de le déterminer à observer une neutralité bienveillante. Il pressait les petits États de marcher avec rAutriche, tout en convenant que le roi de Prusse pourrait difficilement prendre une attitude analogue, à cause de ses liens de parenté avec la Russie. M. de Bismarck, tout en s'employant à empêcher son gouvernement de conspirer avec l'Autriche contre la Russie, n'excluait pas cependant l'éventualité d'une entente directe avec les puissances occidentales. Il cherchait à effrayer les petits États qui tenaient pour l'Autriche, en leur disant que si par leur conduite la Prusse venait à se trouver isolée, il se pourrait que le roi appelât au pouvoir le parti libéral, qui s'entendrait alors directement avec l'empereur Napoléon et dépasserait de beaucoup dans ses offres la diplomatie autrichienne.

Dans une visite qu'il fit à Paris, en septembre 1885, à l'occasion de l'Exposition universelle, il eut occasion d*étre présenté à l'empereur. De ce voyage il rapporta les meilleures impressions. Il s'était assuré, écrivit-il à son chef, qu'il n'existait pas d'entente secrète entre l'Autriche et la France. L'empereur s'était informé, avec intérêt, de la santé du roi et avait dit à son interlocuteur des choses flatteuses. Dans toutes les réceptions, l'empereur distinguait tout particulièrement les Prussiens ; on y remarquait peu d'Autrichiens, dont l'ambassadeur, M. deHûbner, s'abstenait, sous prétexte d'indisposition, de paraître à aucune fête. M. de Bismarck ne néglige pas de mander que, pendant son passage dans les déparlements de l'est, il a pu constater dans les garnisons d'infanterie les lacunes causées par la guerre d'Orient.

i08 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

Il est très vrai qu'eu fin de compte les sympathies pour la Russie et surtout le désir de contrarier TAutriche Temporlaiont chez M. de Bismarck dans la dernière phase de la guerre, à tel point qu'il voulait empêcher la participation de la Prusse au Congrès de Paris. Nous avons raconté plus haut qu'à ce sujet il était en contradiction avec son souverain. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait extrêmement blessé de n'être pas appelé à cette conférence; l'Angleterre s'y opposait. Le roi écrivit alors à l'empereur Napoléon une lettre, dans laquelle il exprimait le chagrin qu'il éprouvait de cette exclusion injurieuse, et priait l'empereur d'intervenir, en ajoutant qu'il serait heureux de lui devoir son entrée au congrès et qu'il la lui demandait comme un service personnel, dont il lui conserverait une ineffaçable reconnaissance. M. de Bismarck devait ignorer cette démarche de son souverain, lorsqu'il s'exprimait, auprès de son chef, avec tant de dédain sur l'admission de la Prusse, qui eut lieu, comme on l'a vu, sur l'instance particulière de l'empereur. Mais la conclusion de la paix à Paris, le prestige qui, à la suite de cet événement, entourait Napoléon III, et l'isolement qui en résultait pour l'Autriche le firent promptement revenir à ses idées de rapprochement raisonné avec la France. Les bons procédés de Napoléon envers le roi firent que les suggestions de M. de Bismarck, en faveur de l'empereur, furent mieux accueillies par lacour de Berlin. Une lettre à M. deManteuffel, du 26 avril 1856, révèle la nouvelle évolution de M. de Bismarck. Il prévoit entre la France et la Russie un rapprochement, dont l'Autriche payera les frais, dans la question italienne qui reste ouverte. Il se produira en Europe un choc auquel ne résistera pas la Confédération Germanique, que tout le monde regarde comme un corps pourri. Faut-il s'allier

HOHENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. i09

avec l'Autriche contre la France ? M. de Bismarck ne le conseille pas. La méfiance réciproque est trop invétérée ; un changement de personnes à Vienne n'y ferait rien, on ne pourrait pas s'y fier. A Vienne on a l'idée fixe que l'Allemagne est trop étroite pour les deux; il faudra donc faire un partage à deux, sinon il y aura toujours le même champ labouré par deux rivaux. Depuis mille ans, dit-il, il a toujours existé en Allemagne un dualisme, qui dans chaque siècle a provoqué une guerre; il en sera encore de même de nos jours. « Sous peu, nous « serons obligés de combattre pour notre existence contre «l'Autriche. » Pourquoi la Prusse risquerait-elle son existence en défendant l'intégrité de la monarchie des Habsbourgs? Serait-ce pour défendre « le misérable pacte fédéral, », ou bien la suprématie de l'Autriche, ne songeant à défendre que ses propres intérêts aux dépens de ceux de la Prusse, qui ne sont pas identiques aux siens? La Prusse a une excellente position; son alliance est recherchée de toutes parts. Dans le cas où l'alliance se formerait entre la France et la Russie, la Prusse ne devrait s'y montrer contraire, car elle succomberait. Ce qu'il faut faire, conclut-il, c'est témoigner à Napoléon une amabilité qui ne coûte rien et à laquelle Tempereur sera très sensible. Ces recommandations ayant été bien accueillies à Berlin, il y revient, dans une lettre du 10 mai 1856, dans laquelle il expose que la Prusse devra garder ses coudées franches de tous côtés et ne pas exclure même une alliance avec la France que l'Autriche recherche en même temps que la Russie. L'empereur Napoléon est bien disposé en faveur de la Prusse, il a témoigné le désir de voir l'armée prussienne : il ne faut pas repousser ces avances, puisque l'empereur désire rendre visite à Berlin ; tandis que les souverains de Russie et d'Autriche ont l'intention d'aller à Paris solliciter son amitié.

iiO HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

Les procédés du cabinet des Tuileries ne pouvaient que donner plus de force au raisonnement de M. de Bismarck. Après avoir obligé le roi de Prusse au sujet de Fadmission au congrès de Paris, Napoléon lui rendit encore service dans la question de Neuchâtel. Dans cette ancienne principauté prussienne, devenue en 1848 canton helvétique, lô parti royaliste avait tenté une insurrection qui aboutit à sa défaite. Le roi Frédéric-Guillaume, ne voulant pas abandonner ses partisans, avait exigé leur élargissement et menacé, en cas de refus, d'entrer avec des troupes sur le territoire suisse. L'Autriche se montrait tiède et cherchait même à empêcher le gouvernement badois d'autoriser le passage des troupes prussiennes. La diète, informée que l'empereur Napoléon avait pris le parti de la Prusse, s'associa aux sommations que le cabinet de Berlin adressa à la Suisse. Le prince Napoléon, à ce moment de passage à Francfort, s'exprimait envers M. de Bismarck de la façon la plus sympathique, dans Tespoir que l'affaire de Neuchâtel rapprocherait Paris de Berlin, « les deux peuples les plus civilisés du monde ». Celte alliance, disait le cousin de l'empereur, serait la plus naturelle du monde ; la France ne demanderait des agrandissements que si d'autres puissances s'agrandissaient.

M. de Bismarck paraissait gagné à la même idée. Au mois d'avril 18B7, il fut, sur ses instances pressantes, envoyé en mission à Paris pour assister le ministre de Prusse aux conférences qui venaient de s'y ouvrir au sujet de l'affaire de Neuchâtel. Le cabinet anglais s'y montrait ouvertement hostile aux prétentions du roi de Prusse, que l'Autriche et même la Russie ne secondaient que faiblement. Go fut grâce aux efforts de Napoléon que le roi eut satisfaction de la Suisse, sans avoir à recourir à une expédition armée. En

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HOUËNZOLLERN CONTRE HABSBOURG. 111

dehors de cette mission officielle, M. de Bismarck avait été chargé d'entretenir Tempereur de la question danoise, et il n'eut qu'à se louer de Taccueil de sa démarche. Il plaida la cause des populations allemandes : c'était un point d'honneur, pour la Prusse, de les protéger; dans cette question nationale, ajouta-t-il, l'empereur aurait une excellente occasion de se concilier les sympathies du peuple allemand. Napoléon III s'exprima en termes sympathiques pour les vœux de l'Allemagne, disant qu'il avait à cœur de prévenir une conflagration européenne et qu'une intervention militaire de la Confédération l'obligerait à tenir compte des intérêts français. En réalité, l'empereur témoignait beaucoup de froideur pour la démocratie qui gouvernait alors à Copenhague, et il n'en souhaitait pas plus le triomphe que celui de la Suisse, où le parti radical dominait également.

Assez satisfait du résultat de sa mission à Paris, M. de Bismarck n'en fut que plus contrarié, à son retour, des nouvelles qu'il reçut de Berlin relativement à l'accueil fait au prince Napoléon, en visite à la cour de Prusse. Le roi Frédéric-Guillaume lui battait froid, son entourage l'imitait dans cette conduite, et les feuilles les mieux accréditées de la cour se signalaient par les articles les plus inconvenants sur le cousin de l'empereur. M. de Bismarck était désireux d'aller à Berlin; mais il s'abstint d'en faire la demande, sachant bien que ses idées n'étaient pas celles du roi. Cependant, à la date du 18 mai, il adresse à son chef un long mémoire pour démontrer l'utilité d'une entente avec l'empereur des Français. Ce que la Prusse ne fera pas, tel est le fond de cet exposé, les petits États le feront au moment du danger: ne se croyant pas protégés à temps par la Confédération, ils préféreront se jeter dans les bras de laFrance,qui nedeman-

in HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

dera pas mieux que de devenir leur protectrice vis-à-vis de TAutriche et de la Prusse. L'empereur, d'un autre côté, ne voudra pas prématurément rompre avec l'Angleterre, et , pour rester maître des conditions d'une alliance avec la Russie, il tiendra à se mettre en bons termes avec la Prusse, qui pourra être un excellent intermédiaire aussi bien à Londres qu'à Saint- Pétersbourg. D'ailleurs une alliance intime entre la France et la Russie ne serait pas précisément pour la Prusse une éventualité désirable : raison de plus pour la Prusse de la prévenir ou de la rendre moins dangereuse, en n'ôtant pas à Napoléon tout espoir d'une entente qu'il désire et que la Prusse ne doit pas repousser, à moins de se mettre, en vue de la défense de la frontière du Rhin, à la merci de la Russie et de l'Autriche.

Une autre fois M. de Bismarck informe son chef des efforts que fait l'Autriche pour conclure une entente avec la France. Le roi de Bavière cherche à amener une entrevue, sur le territoire bavarois, des empereurs d'Autriche et de France. L'archiduchesse Sophie s'est exprimée avec une faveur particulière sur le compte du prince Napoléon. Les cours du sud sont pour une entente avec la France. A Paris, les hommes d'État penchent pour l'Autriche, en opposition à l'empereur, qui préfère l'alliance avec la Prusse.

Il ne suffit pas de convaincre M. de Manteuffel, il faut persuader le roi. M. de Bismarck se livre à cette tâche : le 2 juin 1857, dans un mémoire destiné au souverain, il s'applique à combattre une à une les préventions et les objections do son maître contre un accord plus intime avec la France impériale. On reproche à la dynastie napoléonienne de n'avoir pas une origine légitime; mais, la plupart des trônes en Europe ne sont pas plus légitimes : ce qui n'empêche pas que

la cour de Prusse se trouve avec ces dynasties en alliance politique ou en alliance de famille. Pourquoi être si indulgent pour ceux-ci et si rigoureux envers Napoléon ? La famille Bonaparte n'a pas fait la Révolution française, elle Ta domptée ; c'est plutôt l'Angleterre qui, la première, a inauguré l'ère révolutionnaire en Europe. Napoléon III n'apas l'instinct conque* rant ; le bonapartisme n'est pas propagandiste comme la république. Louis-Napoléon n'est pas arrivé au pouvoir par une insurrection contre une autre autorité établie, et, s'il déposait aujourd'hui le pouvoir, il mettrait peut-être dans l'embarras l'Europe, qui le prierait d'y rester. Et, puisque la Prusse a reconnu l'empereur Napoléon, comment serait-il contraire à son honneur de nouer avec lui les rapports que commandent les événements ? Mais, quelles que soient les dernières résolutions de la Prusse à ce sujet, toujours sera-t-il utile de ne pas repousser les sollicitations de l'empereur, de faire connaître publiquement l'existence de bons rapports et, à cet effet, de déférer au désir qu'a exprimé Napoléon de venir rendre visite au roi à Berlin. Si l'on refuse, l'empereur en verra le motif non dans des considérations politiques, mais dans des raisons personnelles : il en sera blessé dans son amourpropre, et les relations des deux pays s'en ressentiront.

On était aumois de juillet. Une entrevue devait prochainement avoir lieu à Stuttgart entre l'empereur Napoléon et le czar Alexandre II. M. de Bismarck ne cache pas son désir, qui ne devait pas cependant se réaliser, que le roi Frédéric-Guillaume soit aussi de l'entrevue : le prestige de la Prusse ei^ Allemagne, dit-il, en serait singulièrement rehaussé.

L'entrevue de Stuttgart cimenta l'amitié des deux empereurs et fit ombrage à l'Autriche. Sans doute elle fut suivie, quelques jours après, de l'entrevue, à Weimar, du czar

avec Tempereur François-Joseph ; mais Alexandre II eut soin d'assurer Napoléon III du caractère purement courtois de ce nouveau rendez-vous, auquel, disait-il, il n'avait pu se soustraire. De plus il engagea le roi de Prusse à ne pas venir à Weimar afin d'éviter jusqu'à l'appai-ence d'une résurrection de la Sainte Alliance.

M. de Bismarck continne sa campagne contre l'Autriche. — Convealion autrichienne pour Toccapation de Hastadt. — M. de Bismarck veut que la Prusse s'oppose à l'exécution de celte convenUon. — Son inlliieuce sur le prince de Prusse. — Il correspond avec le prince, en dehors de M. de Manteuffel. — Son mémoire, adressé au prince, sur la politique à suivre à la diète germanique. — Ses accusations contre l'Autriche. — Il propose de se servir de la presse et des chambres prussiennes pour gagner l'opinion publique. — 11 faut éviter les contlits à l'intérieur. — Le mémoire est un programme ministériel.

— Il propose une représentation nationale à la diète. — Le progranirae du prince-régent. — Intervention de M. de Bismarck dans la politique intérieure. — Son antagonisme avec M. de Schleinitz. — Il ne veut pas qu'on soutienne TAutriche dans la guerre italienne. — 11 csl rappelé de Francfort et nommé ministre à Saint-Pétersbourg.

— 11 quitte Francfort à regret et relarde son départ. — 11 redouble d'hostilité contre l'Autriche.

Dès le lendemain du congrès de Paris, en 1856, M. de Bismarck avait repris, comme on a pu le voir, ses attaques contre la position de rAutriche à la diète germanique. Il cherche des alliés au dehors. La Russie, croit-il, est bien disposée en ce sens : le prince Gortschakoff voudrait amener une alliance de la Russie, de la France et de la Prusse pour le» affaires

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d'Orient et d'Allemagne. L'Autriche a fait, à l'insu de la Prusse, une convention avec le gouvernement badois pour tenir en commun garnison à Rastadt : il ne faut pas reconnaître cet acte sans recevoir une compensation. L'AuLi iche a perdu du crédit auprès des petits États; mais la Prusse n'en a pas profité, au contraire, c'est Tinfluence de ces derniers qui y a gagné. La Prusse ne peut donc plus s'appuyer, comme avant 1848, sur la Confédération, ni sur rAutrielie, qui est faible et sa rivale ; il faut qu'elle cherche de rappui au dehors, auprès de la France, devenue plus puissante que sous Louis-Philippe, auprès de la Russie, qui a cessé de combattre la Révolution. M. de Rismarck persiste à donner ces conseils sans s'émouvoir des critiques des petits États, qu'il avait accusés souvent d'intriguer avec la France et, qui lui retournaient ce reproche en faisant remarquer qu'il favorisait lingérence des puissances étrangères dans les affaires de l'Allemagne. L'alliance franco-russe le remplit de satisfaction. A Francfort on avait, avant l'entrevue de Stuttgart, Tinipression que la Confédération était ébranlée. « Si l'alliance franco- K russe devient un fait, toute la constitution fédérale ne sera « plus qu'un document historique », écrit- il le 23 septembre 1857.

Les temps approchent pour le triomphe des idées do M. de Rismarck. Le roi tombe malade, et son suppléant est son frère, le prince de Prusse, qui a ressenti rhumilîation d'Olmiitz de 1 850. Le prince ne passe pas pour un partisan chaleureux de l'Autriche, qui jusque-là avait été toujours soutenue dans l'entourage de Frédéric-Guillaume IV. Le prince de Prusse, dès le début, prit une attitude un peu plus accentuée à l'égard du cabinet de Vienne et imprima lo même caractère à celle de M. de Manteuffel, pour qui M. do

Bismarck deviut dans cette évolution un collaborateur plus précieux que jamais. La Prusse repousse un projet de réforme fédérale, présenté par M. de Beust, ministre de Saxe et qui a l'assentiment de rAutriche. Il s'échange entre Berlin et Vienne une correspondance aigre sur des griefs réciproques ; et c'est M. de Bismarck qui rédige ces dépèches et ces notes.

La convention austro-badoise relative à la garnison de Rastadt semble devoir mettre le feu aux poudres. M. de Bismarck menace son collègue d'Autriche d'un conflit ; il va cesser de prendre part aux séances de la diète. Le cabinet de Vienne, à son tour, résiste avec énergie. L'entrevue de Plombières entre Napoléon et le comte Cavour lui inspire des craintes légitimes. Le comte Buol déclare, le S7 juin 1858, à Berlin, que rAutriche est dans son droit et ne renoncera à la convention avec Bade que contre une concession politique importante, qui ne pourra être autre que la garantie réciproque de la t(^lité de Tétat territorial de TAutriche, de la Prusse et de la Confédération. M. de Bismarck s*élève avec force contre cette prétention : c'est de la morgue autrichienne, écrit-il le 8 juillet, il faut décliner la proposition. Il exprime cependant la crainte que les influences dynastiques ne soient mises en œuvre pour faire fléchir le prince de Prusse.

Ces appréhensions ne se réalisèrent point; le prince de Prus8e,àcemoment,n'étaitpasaccessibleàdespropositionsdu genre de celle du comte Buol. D'ailleurs l'influence directe de M. de Bismarck commence déjàà se faire sentir. Le prince avait gardé de lui l'excellent souvenir qu'avait laissé le courageux défenseur, dans les années de 1847 à 1880, des prérogatives royales contre les revendications libérales et démocratiques.

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L'inexpérience de M. de Bismarck dans les choses diplomatiques lui avait inspiré d'abord quelques doutes sur rexcellenee du choix que le roi avait fait en le nommant ministre à la diète. L'attitude et la conduite du jeune diplomate dans ses rapports avec les autres membres de la diète, la façon dont il menait la campagne contre TAutriche, l'ascendant qu'il avait su acquérir sur le caractère irrésolu du roi et de ses conseillers, tout cela avait rendu M. de Bismarck agréable au prince, qui le voyait souvent à Coblentzet àBade, résidences momentanées du prince. Il en était résulté entre le futur héritier du trône et M. de Bismarck une fréquence de rapports qui, pendant la maladie du roi, permettait au diplomate de conférer avec le prince directement, en dehors de son chef, M. de Manteuffel, et peut-être dans une intimité dont ce dernier, comme supérieur, semblait prendre quelque ombrage. On a pu voir, d'ailleurs, au cours de ce récit, que les rapportsdeM. deBismarckavec son supérieur n'avaient jamais été régis par les vieilles traditions hiérarchiques et que le ministre dirigeant était plutôt dirigé par son inférieur. .

Au commencement de l'année 1858, dans les sphères officielles de Berlin, on n'avait plus de doute sur le caractère incurable de la maladie de Frédéric-Guillaume IV : on prévoyait uue catastrophe qui, à bref délai, mettrait fin au règne, sinon aux jours de cet infortuné souverain. C'est en prévision de cet événement et de la prise définitive du pouvoir par le prince de Prusse, que M. de Bismarck crut le moment venu d'appeler, sur les idées qu'il avait caressées depuis sept ans, l'attention particulière du futur roi. 11 serait injuste de lui reprocher des visées d'une ambition immodérée. Au milieu de tant de diplomates et d'hommes d'Ëtat déroutés par les événements de 1848, en voyant tant d'es-

prîts flottanls, n'ayant pas de but ou ne sachant pas trouver les moyens d^atteindre leur but, il n*est pas étonnant que M. de Bismarck ait pensé qu'à une politique nouvelle qui allait probablement s'inaugurer^ il fallait dos hommes nouveaux, et que, si le successeur de Frédéric-Guillaume, comme on le disait, était disposé à rompre avec les errements de la politique de son frère, nul ne serait plus apte à en être un des auxiliaires que celui qui depuis sept ans n'avait cessé de conseiller cette rupture.

C'est sous ce point de vue qu'il convient d'envisager un mémoire que M. de Bismarck adressa, au mois de mars 1858, au prince de Prusse. C'était un résumé de l'histoire de la diète depuis sa restauration. L'auteur exposait la situation comme gênante, défavorable aux intérêts, prussiens, et indiquait ensuite les moyens de la changer. M. de Bismarck ne témoigne aucun souci pour les intérêts de l'Autriche et des autres confédérés : en bon Prussien, il se croît obligé de ne se préoccuper que des intérêts prussiens et de condamner tout ce qui ne concorde pas avec eux. II montre, d'abord, comment les rapports des deux grandes puissances, dans les affaires fédérales, ont changé depuis 1848. Avant cette époque, rien ne se faisait à Francfort sans une entente préalable des cabinets de Vienne et de Berlin, qui se traitaient mutuellement sur le pied d'une égalité complète. M. de Bismarck^ naguère défenseur de la convention d'Olmùtz, se voit amené à accuser l'auteur de cette convention, le prince de Schwarzenberg, d'avoir modifié ces anciens rapports au détriment de la Prusse et en vue d'établir rhégémonie de l'Autriche en Allemagne. Il dévoile les moyens que le premier ministre d'Autriche et, depuis sa mort, ses successeurs ont employés pour arriver à leurs fins :

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s'assurer la majorité à la diète, en s'attachant la noblesse des Etats du midi et du centre de TAllemagne, en en prenant les fils à son service, en encourageant les unions matrimoniales entre ces familles et celles de rAutriche, en plaçant auprès des souverains des personnages dévoués à rAutriche, en terrorisant les ministres hostiles, en se servant des influences ultraoiontaines, en achetant la presse allemande et la presse européenne. L'Autriche, expose ensuite M. de Bismarck, abuse de sa position présidiale à la diète pour étendre la compétence de cette assemblée, afin de soumettre la Prusse aux votes de la majorité sur toute chose, principalement sur la politique extérieure. La Prusse, qui ne peut accepter cette position, n'a d^autre moyen pour se défendre que de s'opposer à tout développement du pouvoir fédéral de nature à amoindrir l'indépendance des divers États. Si les choses continuent comme par le passé, on en viendra à s'accuser réciproquement de violation du pacte fédéral, et la rupture s'ensuivra. La diète n'est pas l'Allemagne, et la Prusse pourra résister à l'une sans trahir l'autre. La position de la Prusse serait meilleure, si la Confédération n'existait pas du tout. Elle devra repousser tout arrangement à la diète pour lequell'unanimité des voix est nécessaire, et dénoncer comme attentat antifédéral tout vote de la majorité qui se substituerait à un vote unanime. La politique autrichienne estinspiréeparsesintéréts et non par des sentiments. Que la Prusse agisse de même, 'Qu'elle ne soutienne la politique extérieure de l'Autriche qu'à la condition que celle-ci s'entende avec la Prusse sur les affaires allemandes ! La Prusse, en continuant de se montrer conciliante, finira tout de même un jour, et peut-être à un moment peu favorable, par se voir forcée de rompre ; qu'elle parle fort et ne concède rien à sa rivale sans réciprocité de concessions I

Arrivé à cette partie de son mémoire, M. de Bismarck ne craint pas de parler d'un auxiliaire qu'il n'avait cessé de dédaigner depuis son début dans la carrière politique. On a vu plus haut combien peu de cas il faisait, et conseillait à son gouvernement de faire, de l'opinion publique, de la presse, des chambres. Encore pendant la guerre d'Orient, il n'avait cessé de contester aux chambres le droit d'influer sur la pohtiquedu gouvernement, aux journaux le droit d'émettre sur les questions de politique extérieure une autre opinion que celle du gouvernement. Au contraire, en mars 1858, il vent faire de l'opinion publique, des journaux, des chambres les auxiliaires d'une campagne à ouvrir contre la politique autrichienne. Il devient presque libéral. Le roi de Prusse, dit-il, est le seul souverain du continent qui puisse, sans danger pour son pouvoir, sortir du royaume avec toute son armée. Il peut donner à son pays plus de libertés que n'en peuvent accorder les autres gouvernements allemands à leurs sujets. Il pourra donner à ses chambres et à ses journaux plus de liberté que par le passé. Pour cela il importe d'établir à l'intérieur l'accord de toutes les forces vives, d'éviter des collisions an dedans, qui affaibliraientle prestige prussien au dehors. Qu'on se serve des chambres, qu'on y fassediscuterlaquestionallemande, qu'on y expose les difficultés avec lesquelles la Prusse a à lutter, et il suffira de quelques séances pour mettre un terme aux usurpations delà majorité de la diète. La publicité ne peut que profiter à la politique prussienne : il faut fournir à la presse les matériaux et lui accorder une liberté entière pour les discuter. Que la Prusse forme, en dehors delà diète, des associations avec les États voisins pour certains intérêts identiques, en leur imposant sa loi et sa direction. Qu'on stimule — dit M. de Bismarck en terminant son mémoire —

HOHENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. i21

Tamour-propre du peuple prussien, dont le contentement, par rapport à son gouvernement, dépend en grande partie de la conviction que Tindépendance et le prestige du pays sont sauvegardés au dehors : « car le Prussien, lorsque son « amour-propre est rehaussé vis-à-vis de l'étranger, oublie « facilement tout ce qui le contrarie dans la situation inlé- « rieure. »

Comme on le voit, ce mémoire avait tout à fait l'envergure d'un programme ministériel ; un homme d'État ne soumet pas de si vastes idées à son souverain sans être prêt à coopérer à leur réalisation. L'avenir devait lé prouver. Quelques semaines après l'envoi de ce document au prince de Prusse, M. de Bismarck en informa son chef, en expliquant que, par mesure de prudence et de peur qu'il n'en transpirât quelque chose à Tambassade d'Autriche, il no l'avait pas envoyé par l'entremise de M. de Manteuffel. D'ailleurs, ajoute-t-il, le mémoire ne contient rien qu'il n'ait déjà écrit au ministre qui partageait la plupart de ses idées, contrairement au sentiment du roi. Insistant sur les conseils déposés dans son écrit, il répète qu'il faut combattre l'Autriche avec des armes dont elle est hors d'élat d'user, savoir : la publicité, la liberté de la presse et la discussion dans les chambres prussiennes. Si l'on parvient seulement, dit-il, à faire réfléchir l'Autriche et « les farceurs de la majorité » de la diète, ce sera déjà un excellent résultat. Pour compléter l'esquisse du programme politique, auquel s arrêtait à ce moment M. de Bismarck, il importe d'ajouter qu'il voulait exercer une pression sur les États hostiles à la Prusse, par la dénonciation des traites du ZoUverein. H valait mieux, disait-il, rester seul avec quelque Étal minuscule et être le mattre que d^avoir à

i22 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

discuter avec les chambres des divers États, dont chacun prétendait faire ses conditions. Il faut créer un Parlement douanier et, pour cela, — il ne cesse de le répéter — agir par la presse, par les chambres prussiennes, qui deviendraient ainsi une puissance en Allemagne, au profit de Tinfluence de la Prusse. C'était déjà un commencement de réhabilitation de la politique de M. de Radowitz, autrefois si maltraité par M. de Bismarck I

Le 9 novembre 1858, le prince de Prusse, devenu régent, inaugura son règne en congédiant le ministère ManteufTel, dont il avait eu personnellement à se plaindre pendant les dernières années de sa retrait^, et dont le système ne répondait pas d'ailleurs à ses idées politiques. Le nouveau ministère, présidé par le prince de HohenzoUern, comptait dans son sein quelques membres du parti libéral dont H. de Bismarck avait autrefois combattu les doctrines à la diète de 1847 et dans les chambres de 1848 à 18S1. M. de Schleinitz, ministre des affaires étrangères, avait même géré ce portefeuille dans le cabinet dont M. de Radowitz avait fait partie.

M. de Bismarck, depuis sa nomination à Francfort, ne s'était nullement désintéressé de la politique intérieure en Prusse. Ses amis du parti féodal, M. de ManteufTel lui-même, lui demandaient avis et il ne ménageait ses critiques ni aux uns ni àl'autre . Réélu àla chambre prussienne de 1 852 , il y avait fait quelques courtes apparitions, en se faisant remarquer de nouveau par la chaleur avec laquelle il défendait le budget de l'armée contre les libéraux, et par son langage acerbe contre la population des grandes villes. Il avait eu à soutenir, en revanche, sans s'en émouvoir d'ailleurs, les railleries que ses adversaires dirigeaient contre son attitude hautaine à Francfort.

MOHENZOLLERN CONTRE HABSBOURG. i23

S'il est toujours rhomme de la résistance au libéralisme, il ne se montre pas moins ennemi delà bureaucratie : Tune contrarie ses opinions, Tautre, avec ses idées égalitaires, gène ses principes aristocratiques. Lorsqu'on le consulte sur le choix d'un ministre des finances, il conseille de prendre de préférence un homme politique et d'abandonner le côté techniq ue à quelque fonctionnaire subalterne. Par une interprétation abusive de la constitution, le gouvernement rétablit les diètes provinciales de l'ancien régime féodal : M. de Bismarck engage le ministère à persister dans cette voie de réaction. DausTaulomnede18Sl,M.deManteuffel,ensignalantrétatdelaFrance, exprime la crainte qu'une crise révolutionnaire pourrait se produire en 18S2. M. de Bismarck ne redoute rien de pareil; d'ailleurs, dit-il, quelques tentatives révolutionnaires ne feraient pas de mal, à condition, il est vrai, « que le roi « persiste avec fermeté à se servir de tous les moyens licites « dans la lutte contre la révolution de toutes nuances ; le c< courage et la victoire sont des choses identiques pour un « roi de Prusse ». Il s'est formé un parti conservateurlibéral : M. de Bismarck n'en fait aucun cas. En Prusse, dit-il, il n'y a pas d'opposition conservatrice possible contre le ministère. Il ne veut pas de coup d'État contre la constitution, qui, grâce à la façon dont elle est pratiquée et interprétée depuis deux ans, a cessé d'être un embarras pour le gouveruement. Il n'approuve pas l'opposition que la noblesse tend à faire au ministère à propos d'une nouvelle organisation Je la chambre des Seigneurs; mais il ne veut pas venir siéger à Berlin, car, dit-il, s'il votait contre ses amis, il perdrait toute influence sur son parti. Une opposition de l'aristocratie, en Prusse, contre la Couronne lui parait du reste une folie : « Pour cela, dit-il, l'absolutisme nous est trop entré dans le

i24 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

<( sang ; une scission entre la couronne et la noblesse ne « pourrait aboutir qu'à faire arriver au pouvoir les scribes « et les gendarmes, qui gouverneraient sous le nom du roi. »

Au fur et à mesure qu'il accentue à Francfort son hostilité contre la majorité autrichienne de la diète, M. de Bismarck s'habitue à envisager davantage les choses de la politique intérieure en Prusse au point de vue de Tinfluence qu'elles peuventexercersurle prestige de laPrusse au dehors. Les élections de la fin de 1852 n'ayant pas été bonnes pour le gouvernement, il déconseille la dissolution des chambres. Car, dit-il, à l'étranger on croira que le gouvernement est empêché par la constitution de suivre une politique énergique au dehors ; on croira surtout qu'il a besoin d'une majorité pour gouverner.

On comprend qu'un homme avec de tels antécédents et des allures si tranchantes ne pouvait pas être accepté par le ministère libéral du prince -régent comme un collaborateur de confiance. M. de Bismarck, en effet, ne s'attendait pas, de prime abord, avoir M. deSchleinitz recueillir la succession de M. de,Manteuffel. Ces deux hommes ne s'aimaient pas : M. de Schleinitz, diplomate de carrière, avait des préventions contre les diplomates improvisés, el M. de Bismarck, de son côté, ne sympathisait pas avec « le bu- « reaucrate libéral » . D'ailleurs, s'iln'avait pas approuvé M. de Radowitz, si M. de Manteuffel ne l'avait pas satisfait, il craignait encore davantage l'avènement de M. de Schleinitz, avec qui il prévoyait bien qu'il n'aurait pas à Francfort les coudées franches comme avec M. de Manteuffel. Peut-être aussi avait-il pensé que le prince-régent inviterait, à la première heure, l'auteur du mémoire du mois |de (mars à exécuter ce programme.

Des dissidences ne tardèrent pas à se produire entre le

nouveau ministère et M. de Bismarck, qui pensait même un moment qu'il serait congédié, et se préparait à rentrer, à la chambre, dans les rangs de ses amis du parti féodal. En renonçant à ce projet de retraite, il ne se doutait peutêtre pas qu'il s'était épargné une désillusion : son parti ne Teùt point suivi dans la politique qu*il entendait adopter relativement aux événements extérieurs du moment.

La crise italienne venait de se produire. L'Autriche, menacée du côté de Tltalie et de la France, comptait sur l'appui de la Confédération ; la Prusse avait à prendre position. Dans cette occurence, le ministère prussien, indécis comme Fêtait le prince-régent lui-même, et tenant à conserver le plus longtemps possible sa liberté d'action, ne pouvait pas laisser à Francfort un représentant qui voulait appliquer à la crise présente les idées qu'il avait exposées au régent et au ministère, et engager la Prusse à prendre un parti nettement déterminé contre TAutriche. Nonpas qu'on repoussât à Berlin le programme de M. de Bismarck : ce qu'on ne voulait pas, c'est précipiter une rupture, que le tempérament emporté de M. de Bismarck pouvait provoquer d'un moment à l'autre. Sa place était indiquée à la cour de Russie, dont il avait soutenu la cause pendant la guerre d'Orient et qui, au fond, formait un des points d'appui de sa politique antiautrichienne. Le ministère l'éloigna de Francfort, où il pouvait lui créer de graves embarras, pour l'envoyer à Saint- Pétersbourg, où il possédait de vives sympathies, qu'il pouvait faire fructifier dans l'intérêt de combinaisons ultérieures. Le 29 février 18S9, le régent signa cette nomination, et M. de Schleinitz la notifia quelques jours après à M. de Bismarck, en l'engageant à se rendre le plus tôt possible à son nouveau poste.

M. de Bismarck partit à contre-cœur de Francfort où il avait voulu livrer une fois encore bataille à T Autriche. Le régent, à qui il fit ses doléances, tâcha de le consoler, en lui montrant en perspective les brillantes destinées qui Tattendaient, si les circonstances changeaient. Cependant il ne se hâta pas de gagner la capitale de la Russie. Le cabinet de Vienne travaillait les gouvernements allemands en vue d'obtenir le concours armé de la Confédération dans la guerre qui s'annonçait du côté de l'Italie; comme mesure préparatoire, il demandait l'armement des forteresses fédérales. M. de Bismarck dénonce la première de ces démarches comme un manque d'égards envers la Prusse qui n'a pas été prévenue, et il combat l'autre, qui serait une provocation gratuite contre la France. Il se plaint aussi du plénipotentiaire militaire prussien, qui a reçu des instructions directes du princerégent sans qu'il lui en ait été donné connaissance. A la date du 24 février, il s'élève avec véhémence contre le cabinet de Vienne, qui veut entraîner la diète dans des démonstrations Jiostiles à la France : TAutriche, dit-il, veut la guerre pour se dispenser d'opérer des réformes dans ses provinces italiennes et aussi pour échapper à ses difficultés financières au moyen de mesures ressemblant assez à une banqueroute d'État. Sous ce rapport, la presse autrichienne etles journaux de l'Allemagne du sud ne fournissaient que trop d'arguments à M. de Bismarck, qui ne se faisait pas faute de les signaler à M. de Schleinitz. Si l'Autriche se plaint, écrit-il, des brochures et des articles qui se publient à Paris, la France pourra s'irriter, avec autant de droit, du langage de certains organes autrichiens et allemands remplis d'invectives contre la France ; il leur impute même à crime — accusation bizarre dans sa bouche — de parler de la revendication de l'Alsace.

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C'est au milieu de ces disputes et de ces querelles avec ses collègues autrichiens ou amis de rAutriche, qu'il fut obligé de quitter Francfort, où son successeur arriva le l*'mars.

M. de Bismarck est bien accueilli en Russie à cause de son hostilité contre TAutriche. — Il a toujours les yeux sur Francfort et écrit, à ce sujet, des lettres à M. de Schleinitz. — Le fer et le feu. — L'influence autrichienne triomphe à Berlin. — Entrevue des souverains à Tœplitz.

— On attribue à M. de Bismarck des projets d'alliance avec la France et la Russie. — Il combat Tidée de la solidarité des intérêts conservateurs.—Le roi Guillaume apprécie les idées de M. de Bismarck. — Le conflit constitutionnel s'annonce à Berlin. — Il est question d'appeler M. de Bismarck au ministère. — 11 est nommé ministre à Paris.

— Analogie des visées politiques de M. de Bismarck et de Napoléon III. — U est accueilli par Napoléon en ami. — Intimité de leurs rapports. — M. de Bismarck rappelé à Berlin pour prendre la direction des affaires.

M. de Bismarck arriva à Saint-Pétersbourg au bon moment. L'Autriche se trouvait à la veille d'une guerre avec le Piémont et la France, et la Russie comptait bien profiter de ces embarras pour faire sentir au cabinet de Vienne tout le poids des rancunes qu'elle lui avait gardées depuis la guerre d'Orient. LesAUemands étaient peu aimés en Russie : Tantagonisme de race, les divisions de l'Allemagne et la faiblesse qui en résultait pour leur position vis-à-vis de l'étranger, faisaient que la société russe les accueillait avec froideur ou indifférence. M. de Bismarck était le premier Allemand qui réussit dans cette société. Précédé de la réputation d'être un

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chaud défenseur de là Russie et un ennemi non moins ardent de FAutriche, il trouva, dès le premier jour, toutes les portes ouvertes. Il voulait plaire et ne négligeait rien pour y parvenir. Il flatte la vanité du premier ministre^ le prince Gortschakoff ; ila labonne fortune d'être agréé parle czar, qu'il accompagne dans ses chasses, il apprend le russe et tient les propos les plus véhéments contre l'Autriche. Il n'en fallait pas davantage pour faire de lui le lion de la société russe.

Cependant il n'y avait pas de politique à faire à Saint-Pétersbourg. Le gouvernement du prince-régent, au grand dépit de M. de Bismarck, ne voulait pas prendre fait et cause pour le Piémont contre l'Autriche , puissance confédérée. La Russie elle-même laissait faire, mais ne témoignait aucun désir de s'immiscer dans la guerre qui se préparait. Dans cet état de choses, Saint-Pétersbourg n'était pour le représentant de la Prusse qu'un poste d'observation. Il assiste en spectateur éloigné aux événements, dans lesquels il lui était interdit de jouer un rôle actif. La politique de son gouvernement lui parait sentimentale, et il gémit de ce qu'il ne lui est pas permis d'y apporter un grain de ses idées réalistes, c'est-à-dire d'élever la Prusse au premier rang en Allemagne en faisant cause commune avec la France et le Piémont. Eût-il été à Berlin ou à Francfort, ses efforts n'auraient pas été moins stériles. Il avait contre lui la presque totalilé de l'Allemagne, que la neutralité de la Prusse ne satisfaisait point et qui aurait voulu que la Confédération soutint l'Autriche r fût-ce au prix d'une guerre avec la France.

Les temps de Francfort n'étaient plus, alors que M. de Bismarck prenait à l'égard de son chef les allures d'un conseiller autorisé et ne laissait passer aucune occasion d'exprimer son avis, d'indiquer la marche à suivre. Toutefois il

B^autorisaitde la bienveillance que lui témoignait personnellement le prince-régent pour écrire, de loin en loin, à M. de Schleinitz, en lui communiquant ses préoccupations du présent, ses espérances de Favenir et, avant tout, ses idées, qui n*avaient pas varié depuis Francfort, sur la politique à suivre dans les affaires allemandes. A la date du 13 mai 1889, il adresse à son supérieur une lettre très détaillée, dans laquelle il déclare, en propres termes, que les institutions fédérales ne valent rien pour la Prusse, qui devrait profiter des embarras de TAutriche pour améliorer sa position, s'émanciper de la diète germanique, n'agir que sous la seule inspiration de ses intérêts. Il faut, dit-il, être d'abord Prussien et ne devenir Allemand que lorsque la Prusse aura formé une union plus avantageuse avec ses autres confédérés. « Notre position actuelle dansla Confédération )>, écritil en terminant, « est un mal que nous serons obligés de « guérir tôt ou tard ferro et igné. »

Pour le moment il prêchait dans le désert. Le prince-régent, placé dans ^alternative de combattre aux côtés de l'empereur Napoléon contre l'Autriche, ou de devenir lallié de sa rivale en Allemagne, penchait de ce dernier côté et proposait sa médiation armée sur la base de l'intégrité territoriale de l'Autriche. M. de Bismarck, qui était tombé gravement malade à Saint-Pétersbourg^ ne prit aucune part aux pourparlers qui s'engagèrent entre laPrusse, laRussieetl'Angleterre et que venait d'ailleurs rendre inutiles la brusque conclusion de l'armistice de Villafranca entre l'Autriche et la France. Après la guerre, on trouve M. de Bismarck fréquemment auprès du prince-régent. Il confère avec lui à Bade et l'accompagne dans les entrevues de Varsovie, sans influencer d'une manière sensible la politique de son maître, qui, à cette

époque, ne s'était pas encore familiarisé avec la politique de M. de Cavour, politique condamnée comme révolutionnaire dans une dépêche officielle de M. de Schleinitz.

L'entrevue du prince-régent avec l'empereur d'Autriche, au mois de juillet 1860, à Tœplitz, inquiète M. de Bismarck, qui est retourné à son poste de Saint-Pétersbourg. Le bruit transpirait que le régent s'était engagé de vive voix à défendre l'Autriche contre une agression nouvelle de la France. M. de Bismarck en augure mal : l'Autriche, dit-il, rassurée du côté de la Vénétie, saura provoquer de la part de la France une agression qui obligera la Prusse à tirer l'épée. Ce qu'il écrit à des amis en Prusse, il ne craint pas de l'exprimer tout haut à Saint-Pétersbourg, bien qu'il n'ignore pas que, pour le présent, le prince-régent ne partage pas ou du moins ne professe pas les idées de son ambassadeur. Dans l'intérêt de l'Europe entière, disait-îl dans les sphères officielles, il fallait affranchir l'Italie de l'influence autrichienne : ce serait là le prélude à l'affranchissement de l'Allemagne et de la Prusse de la suprématie de l'Autriche.

.Le voyant si intime avec la société russe, si passionné à combattre à Berlin les influences autrichiennes, le public était porté à lui attribuer des projets d'alliance avec la Russie et la France, ces deux adversaires de l'Autriche, c'est-à-dire de la rivale de la Prusse. Il s'en défendait, sans convaincre personne : qu'il le voulût ou non, en poursuivant sa ligne politique, il ne pouvait pas ne point aboutir à une combinaison qui mît la Russie et la France dans le jeu de la Prusse. De même que quelques années auparavant il avait combattu les préventions de Frédéric-Guillaume IV contre la dynastie napoléonienne, de même il tance vertement ses amis politiques qui prêchent la solidarité des intérêts conservateurs.

«Ce système », écrit-il le 18 septembre 1861, « est une (( fiction dangereuse, tant qu*il n*y a pas réciprocité dans « tous les pays. Pratiquée isolément par la Prusse, c'est « une donquixoterie qui entrave le roi et son gouvernement « dans Taccomplissement de leur mission. » Et il s'élève avec violence contre une politique qui protège la souveraineté des princes allemands et s'enferme dans le pacte fédéral : il faut réformer tout cela, dire ce que Ton veut, créer une représentation du peuple à la diète fédérale. Ces idées qu'il communiquait dans une lettre à un ami, il venait de les soumettre par écrit au régent, devenu roi de Prusse.

Le nouveau roi, désireux de remplacer la politique timide et spéculative de son frère par une politique d'action, moins favorable au développement du régime parlementaire qu'à l'accroissement moral et matériel de la dynastie de Hohenzollern, commençait à prêter l'oreille à un ministre qui semblait avoir deviné sa pensée et venait lui indiquer les moyens de la réaliser. Depuis la mobilisation défectueuse de 18S0, le roi Guillaume ne s'était occupé que de l'amélioration de l'armée, du perfectionnement de l'instrument dont il aurait à se servir un jour, soit contre la France, dont il redoutait les plans ambitieux, soit contre l'Autriche, la vieille ennemie de Frédéric le Grand, la rivale de la Prusse moderne en Allemagne. Il avait trouvé en M. de Bismarck l'homme qui comprenait le mieux ses idées tendant à relever la Prusse du rang inférieur qu'elle occupait à ce moment entre la France impériale, arbitre de l'Europe, et la monarchie des Habsbourgs, qui prétendait de nouveau à la suprématie en Allemagne. C'est à Bade, quelques semaines avant le couronnement de Eœnigsberg, que le roi Guillaume prit connaissance du programme de M. de Bismarck; il l'invita aussitôt |i

développer davantage les idées qu'il n'avait fait qu'ébaucher. Âpres les fêtes du couronnement, en octobre 1861, M. de Bismarck était retourné à Saint-Pétersbourg, où bientôt il se croyait oublié par le roi et négligé par le ministère, qui ne communiquait que rarement avec lui. Cependant les affaires marchaient mal à Berlin. Les projets de réforme de l'armée rencontraient des difficultés: la majorité libérale de la chambre, qui se méfiait des tendances légitimistes du roi, ne voulait consentir à voter le projet militaire qu'avec des réductions importantes et qu'en obtenant, en retour, des garanties plus solides d'un régime libéral et parlementaire. Le ministère se montrait impuissant à ramener la majorité ; le roi ne voulait rien céder ni de son projet militaire ni de ses prérogatives royales. Au commencement de 1862, il fut question de mander M. de Bismarck à Berlin. Le sachant dévoué à la royauté en même temps que le champion de projets de suprématie prussienne qui devaient plaire aux libéraux, le roi Guillaume pensait sans doute que M. de Bismarck serait le vrai homme de la situation. Toutefois cette idée fut abandonnée pour le moment, grâce surtout aux objections de M. de Bismarck lui-même. Soit que la tâche lui semblât trop lourde, soit qu'il voulût attendre que le ministère des vieux libéraux fût usé davantage, soit enfin qu'il désirât compléter son apprentissage diplomatique, il chercha et réussit à se soustraire à l'entrée au pouvoir. Le 23 mai il fut nommé envoyé à la cour des Tuileries. Il quitta Saint-Pétersbourg, où il laissa l'impression qu'il jouerait tôt ou tard un rôle important sur la scène européenne, et où il avait jeté les bases d'une alliance qui devait, pendant de longues années, peser d'un poids considérable dans les affaires du monde.

L'empereur Napoléon, à qui il présenta ses lettres de créance le !•' juin, le reçut avec une grande bienveillance, que M. de Bismarck avait d'ailleurs bien méritée. Il a élé rapporté plus haut que Tancien ministre de Prusse à Francfort avait eu occasion de prouver qu'il n'était pas un adversaire, de parli pris, de l'empereur. Le fait que cette conduite lui était dictée par son inimitié envers l'Autriche ne pouvait pas en affaiblir le prix aux yeux du souverain français. Bien au contraire^ l'homme politique qui annonçait le projet de changer la position de la Prusse en Allemagne, devait paraître un auxiliaire involontaire ou conscient des projets de remaniement de la carte d'Europe caressés par Napoléon IIL Lors de ses visites aux Tuileries en 18SS et en 1857, ainsi qu'on l'a vu plus haut, M. de Bismarck avait pu entretenir le souverain français des affaires allemandes et les lui présenter sous le jour le plus favorable aux intérêts de la Prusse. Sans doute il n'avait pas soutenu la politique autrichienne pendant la guerre d'Orient et avait ainsi indirectement contrecarré la politique des puissances occidentales. Mais l'empereur ne lui tenait pas rigueur de cette attitude, en l'expliquant par les dispositions personnelles de Frédéric- Guillaume lY; et, ayant, au lendemain du traité de Paris, recherché lui-même l'amitié du czar, il ne pouvait plus en vouloir à celui qui, partisan de l'entente intime entre la Prusse et la Russie, devenait ainsi un excellent intermédiaire d'une combinaison unissant ces deux puissances à la France. M. de Bismarck avait d'ailleurs, depuis lors, bien mérité de la cour des Tuileries. Ayant été en 1887 le négociateur dans l'affaire de Neuchàtel, il avait fait valoir à Berlin les bons procédés de l'empereur, combattu auprès du roi les influences anti-françaises de son entourage, plaidé

i34 histoire: du prince de bismarck.

la cause de l'empire napoléonien, préparé la visile impériale à Berlin, qui avait été empêchée seulement par la maladie du roi. Lors de la guerre dltalie, il avait fait de grands efforts pour combattre les influences autrichiennes cherchant à entraîner le prince-régent dans une guerre à côté de TAutriche. Beaucoup de compatriotes de M. de Bismarck l'avaient accusé, alors qu'il était ambassadeur à Saint-Pétersbourg, de projeter une alliance avec la France et la Russie ; si le soupçon était mal fondé, il n'était pas moins constant que l'opinion lui attribuait cette pensée, ce qui prouvait qu'elle ne la croyait pas contraire à ses idées.

Ce n'était pas tout. M. de Bismarck avait ménagé à l'empereur les entrevues, auxquelles il tenait beaucoup, avec le prince-régent, plus tard le roi Guillaume, à Bade et à Compiègne *. Ce n'avait pas été la faute de M. de Bismarck, si l'entrevue de Bade n'avait pas tourné presque à un échec pour l'empereur. Par contre, la visite à Compiègne, à la veille du couronnement du roi Guillaume, avait été la première phase d'un rapprochement qui fut constaté, bientôt après, dans les discours du trône des deux souverains.

Enfin, il y avait entre Napoléon III et M. de Bismarck une entière communion d'idées, qu'ils ne s'avouaient pas toujours, mais dont ils avaient conscience et qui formait un puissant lien d'attraction entre eux. L'un et l'autre tenaient à marcher avec le mouvement d'idées du jour, à faire des aspirations nationales la base de leur politique, mais à agir par eux-mêmes, pour le peuple et le moins possible par le peuple. Us acceptaient le régime représentatif, mais repoussaient le régime parlementaire. Us admettaient les

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