CHAPITRE TROISIÈME
Réaction des dernières années dn règne de Frédéric-Guillaume IV. — Changements dans les idées de M. de Bismarck. — Espérances exagérées du peuple à ravènement du prince-régent. — Politique flottante. — Revendications parlementaires. — M. de Bismarck désavoue le programme du parti féodal. — Différend entre le ministère et la chambre. — Résistance à la réorganisation de l'armée. — Le roi Guillaume appelle M. de Bismarck au ministère. — M. de Bismarck se charge d'avoir raison de l'opposition. — Il demande conseil k M. de Beust. — Il a besoin de Tarmée pour réaliser ses vues politiques. — La politique de fer et de sang. — Il s'appuie sur la chambre des seigneurs.— Le conflit s'accentue. — Méfiance à l'égard de la politique extérieure. — Mesures réactionnaires. — Le prince royal les désapprouve.
L'avènement du prince de Prusse à la régence, en novembre 1858, avait produit une certaine détente des esprits. Les dernières années du règne de Frédéric-Guillaume IV avaient été marquées par un système de réaction qui n'avait ménagé aucun parti et ne s'était même pas arrêté devant la personne du prince de Prusse, héritier présomptif du trône. Le roi, autant qu'il avait embrassé avec précipitation, en
mars 1848, le mouvement libéral et national allemand du jour, semblait autant avoir hâte do recouvrer la partie du pouvoir qu'il avait abandonnée aux chambres. Il avait trouvé pour cette politique des soutiens ardents et zélés dans le parti féodal, et un auxiliaire dévoué dans son président du conseil, M. de Manteufîel.
De son observatoire de Francfort, M. de Bismarck, à mesure qu'il avançait dans la voie de la destruction des institutions fédérales, n'était pas sans reconnaître qu'avec ce projet tant soit peu révolutionnaire jurait la politique pratiquée à l'intérieur et soutenue avec ardeur par ses amis politiques. Le prince de Prusse, dès son avènement à la régence, rompit brusquement avec le ministère Manteuflel, en partie parce qu'il désirait éloigner des adversaires personnels, en partie dans le but de se concilier le parti libéral modéré qui réunissait dans le même programme le développement des libertés publiques et l'établissement de l'unité allemande sous la direction de la Prusse. Le changement de ministère avait produit un excellent effet, mais en mémo temps éveillé des espérances exagérées. On avait oublié que le régent, de tout temps partisan de l'autorité royale, n'avait que difficilement cédé devant le courant populaire qui avait ébranlé le régime absolu. De même encore on ne se rendait pas compte que les circonstances extérieures et militaires qui avaient déterminé le roi Frédéric-Guillaume IV, en 1850, à signer à Olmûtz son acte de soumission à l'Autriche, n'avaient pu changer du jour au lendemain et uniquement parce qu'une autre main avait pris les rênes du pouvoir. Le programme du prince-régent annonçait un régime de sage progrès et nullement l'abdication de la couronne en faveur du parlement; il insistait principale-
y ' r^r.Mf
ment sur la réforme et l'augmentation de l'armée ; enfin il protestait contre toute suprématie violemment imposée aux autres États allemands, affirmait le respect des traités et assurait que la Prusse tendrait, par son exemple de bon gouvernement, à ne faire que des conquêtes morales. Pendant longtemps, l'opinion libérale s'illusionna sur la portée de ce programme, dans lequel elle se complaît à relever les passages répondant le mieux à ses aspirations, et à interpréter dans le sens le plus favorable les points obscurs ou opposés aux vœux populaires. Ufallutbien se rendre à l'évidence, lorsqu'on vit le nouveau ministère se borner à supprimer les procédés tracassiers et intolérants de ses prédécesseurs, sans changer le fond des choses, en même temps qu'il affectait une attitude des plus réservées dans la question nationale allemande. L'opposition commença à se manifester, en 1859, lors de la guerre d'Italie ; elle s'émouvait de la politique du régent, flottant entre ses obligations de confédéré de l'Autriche et le courant national, qui le poussait à profiter des embarras de cet empire pour établir l'unité allemande avec rhégémonie prussienne.
Cette guerre, avec ses conséquences, avait réveillé en Allemagne tous les souvenirs de 1848 et suscité une immense agitation.Leprince-régent,indécis sur leparti qu'il devaitprendre à l'égard de ce mouvement, hésitant sur le choix de son système d'alliances extérieures, était parfaitement d'accord avec lui-même sur ce point que, le signal des remaniements territoriaux une fois donné, l'Allemagne et la Prusse se trouveraient tôt ou tard placées dans des conditions difficiles, dangereuses, qui réclameraient l'existence d^une armée considérable et fortement organisée. Là s'arrêtait pour le moment toute sa sollicitude ; telle fut la tâche qu'il
imposait au nouveau ministère, et c'est là qu'il attendait le patriotisme des chambres. Le parti libéral n'était pas, de prime abord, opposé aux projets militaires du régent. Mais, incertain qu'il était de la direction nouvelle qui allait être donnée à la politique extérieure, remarquant même à ce sujet des hésitations de mauvais augure, habitué à voir dans les officiers les représentants du régime féodal, et craignant que l'augmentation de l'armée ne servit qu'à renforcer le militarisme, ce parti demandait des garanties et notamment la mise en pratique des institutions constitutionnelles, c'est-à-dire l'adoption d'un régime qui, en plaçant le ministère sous la dépendance de la majorité parlementaire, restreindrait ainsi les droits de la Couronne.
Ces tendances, qui s'étaient manifestées au cours de la régence, avec plus ou moins d'énergie, dans les rapports du parti libéral avec le ministère, avaient mécontenté le prince et, par suite, opéré un rapprochement entre lui et le parti féodal qui n'avait pas vu d'un bon œil la faveur dont l'élément libéralsemblait jouir à la nouvelle cour. Les revendications libérales relativement au régime parlementaire furent pour beaucoup dans la résolution du roi Guillaume de renouveler, à l'occasion de son avènement, la cérémonie du sacre, qui n'avait eu lieu qu'une seule fois, en 1701, quand Frédéric I", de sa seule initiative et par sa seule volonté,, avait pris le titre royal.
Au mois de septembre 1861, quelques semaines avant le couronnement de Kœnigsberg, des élections générales eurent lieu pour la chambre des députés. Le parti féodal y participa avec un programme qui condamnait dans les termes les plus absolus le mouvement unitaire de l'Allemagne, en même temps qu'il protestait contre l'établissement du
régime parlementaire. Ce programme contenait toutes les idées que M. de Bismarck avait défendues autrefois et qu'il repoussait maintenant, ainsi qu'il le confessait dan» une lettre à un de ses amis. Les élections ne furent pas favorables au ministère de <( la nouvelle ère », comme on appelait la période de la régence avec ses allures libérales. Ce ministère, en présence d'une majorité incertaine^ profita de la première occasion pour sortir d'une situation embarrassante. Il n'avait plus d'autorité auprès du roi, puisqu'il ne pouvait s'appuyer sur la chambre : elle lui reprochait son infidélité à l'égard du parti libéral dont il était * une émanation. Prenant pour prétexte un vote par lequel la chambre des députés avait protesté contre les virements du budget et réclamé une plus grande spécialisation des articles budgétaires, le ministère proposa au roi et obtint, le 11 mars 1862, la dissolution. Quelques jours après, le ministère libéral fut congédié à son tour et remplacé par un cabinet dont les membres appartenaient en majeure partie au parti féodal. Plus le roi allait à droite plus le pays allait à gauche. Les nouvelles élections donnèrent une forte majorité au parti progressiste, au détriment des fractions conservatrices et des vieux libéraux. Malgré ce résultat et bien qu'aucun des ministres n'eût été élu, le roi maintint son ministère, tandis que la chambre prit ses présidents dans les rangs de la majorité libérale.
Le roi, à ce moment, entrevoyant la résistance que la chambre allait opposer à la réorganisation de l'armée, cherchait des hommes qui pussent faire passer ce projet sans qu'il fût obligé de se soumettre aux exigences libérales, mais aussi sans violer ouvertement la constitution. 11 avait commencé à créer quelques nouvelles formations régimentaires.
PTIIW
CONFLIT AU DEDANS, GUERRE AU DEHORS. Ul
sans faire demander au préalable les crédits nécessaires. La chambre les avait agréées, mais en portant les dépenses au budget extraordinaire et en réclamant la présentation d'une loi générale sur la réforme de l'armée. Cette loi n'ayant pas été présentée dans la session qui venait de s'ouvrir, la CQmmission du budget, malgré le langage comminatoire du ministre des finances, proposa la radiation des frais de réorganisation, etlamajorité émit, le 23 septembre, un vote dans ce sens.
Le conflit constitutionnel était déclaré. Le roi se sentait personnellement atteint par le vote de la chambre; il voyait se vérifier les objections qu'il avait exprimées en 1845 contre les projets constitutionnels de son frère. Le parlement, avait-il dit, discutera l'armée et en affaiblira le prestige en même temps que l'autorité royale. L'événement venait de justifier ces craintes, mais jusqu'à un certain degré seulement. La chambre demandait surtout la reconnaissance formelle de son droit budgétaire : en lui donnant satisfaction sur ce point, on pouvait éviter le conflit. Il n'était pas dans les idées du roi de faire au régime parlementaire une concession qui, comme il le croyait, ne serait que le commencement d'une série d'autres. H aimait mieux ronlpre. Les hommes qui eussent voulu assumer la tâche 4'une politique de résistance furent rares. Le roi avait songé, parait-il, un moment à M. de Beust, qui naguère avait terminé avec succès une campagne de résistance aux chambres saxonnes. Finalement il choisit, pour l'exécution de ses desseins, M. de Bismarck.
On a vu plus haut que ce dernier s'attendait depuis quelque temps à être appelé par le roi. Mandé à Berlin, il fut nommé le 23 septembre ministre d'État, chargé par intérim de la présidence du ministère. L'appel lui arrivait mal à
propos. Il aurait préféré n'entrer au mioisière qu'après le règlement de la question militaire et seulement pour prendre la direction de la politique' extérieure. Royaliste avant tout, animé des sentiments d'un vassal tenu de suivre le souverain dans la bataille, il obéit à l'appel du roi. Celui-ci avait hésité, en raison de l'impopularité du personnage, à confier à M. de Bismarck la direction du pouvoir. II avait craint aussi que le futur ministre ne lui fît des conditions; il n'en fut rien. Un moment M. de Bismarck avait parlé de quelques concessions qui pourraient être faites dans la question militaire; le roi s'y refusa, objectant avec humeur que, s'il avait voulu faire des concessions, il aurait pu garder son ancien ministère. En recevant M. de Bismarck dès son retour, le souverain était agité et témoignait en même temps un ce^rtain découragement ; il appréhendait quelque conflit sanglant, des catastrophes tragiques comme l'histoire en offre plusieurs exemples. M. de Bismarck tranquillisa son maître, en l'assurant que personne en Prusse ne songeait à faire une révolution, et qu'en ce qui concernait la chambre, il se chargeait de montrer la façon dont il fallait traiter les gens de l'opposition. C'est là aussi ce qu'il disait, quelques semaines plus tard, à l'empereur Napoléon, en lui présentant ses lettres de rappel. Il riait de l'analogie que ce souverain prétendait découvrir entre la position de M. de Bismarck et celle du prince de Polignac sous le règne de Charles X.
L'entourage du roi et le parti féodal, en général, firent bon accueil à M. de Bismarck : ils voyaient en lui Thomnie qui allait en finir avec le parti libéral et parlementaire. Ses anciens amis politiques, malgré tout ce qui avait transpiré de sa conduite à Francfort, ne pouvaient se persuader qu'il ne revînt pas à Berlin avec les jdées du député de la diète
CONFLIT AU DEDANS, GUERRE AU DEHORS. i43
prussienne de 1847. A la cour, on disait qu'on se servirait de lui pour faire passer la loi sur Tarmée, après quoi on le renverrait afin de l'empêcher de faire la guerre à l'Autriche. Dans ces régions, en effet, on était mieux édifié sur ses pro^ jets d'avenir, qui d'ailleurs n'étaient pasrestés un secret pour la diplomatie européenne. Pendant son ambassade à Paris, il avait fait une courte visite à Londres, où il n'avait pas caché aux ministres de la reine que bientôt probablement il serait obligé de prendre la direction du pouvoir. Sa première tâche serait alors, conformément au désir du roi, de réorganiser Tannée, projet que celui-ci ne pouvait accomplir avec ses conseillers actuels. L'armée une fois formée et dressée, M. de Bismarck saisirait la première occasion pour dissoudre la Confédération Germanique, déclarer la guerre à l'Autriche, supprimer les petits États et donner à l'Allemagne l'unité nationale sous la direction delà Prusse. Une autre fois il avait dit à lord Palmerston, qui n'en revenait pas de son étonnement, qu'au besoin il se chargerait de gouverner avec une minorité des chambres.
Devant le monde officiel allemand il n'affichait point de pareils projets; bien au contraire, il s'élevait contre la mauvaise foi de ceux qui les lui attribuaient. Il cherchait même à lier de bons rapports avec ses antagonistes dans les petits États, entre autres avec le baron de Beust, président du ministère saxon. Quelques semaines après son avènement au ministère, le 10 octobre 1862, M. de Bismarck écrit en termes amicaux au ministre saxon dont il avait naguère demandé l'éloignément; illepriedeluidonnerdes conseils dans les circonstances critiques du moment. « Je n'ai pas besoin de vous assurer», dit-il à M. de Beust, «que je suis absolument éloigné de tous « ces projets aventureux que mes adversaires dans la presse
■ l I. ,WI|Wi
« m'attribuent. Je n'éprouve pas le moindre désir de pousser « la Prusse dans les voies de la politique sarde, et si quelqu'un, « dans ma position, en avait la velléité, il lui manquerait les « premières conditions pour traduire la théorie en pratique. »
De prime abord, il essaya de gouverner avec la majorité libérale, c'est-à-dire d'obtenir d'elle la sanction du projet royal de réforme de l'armée. Il affirmait qu'il n'était plus l'homme du parti féodal, qu'il était obligé de contenter le roi afin d'avoir le crédit nécessaire pour la réalisation de ses propres intentions; il faisait par là allusion à ses projets de politique extérieure, sans réussir à se faire comprendre ni à vaincre la méfiance que les libéraux nourrissaient à son égard. Cette méfiance était partagée même par le prince royal, qui envisagait avec appréhension la politique, sur le point d'être inaugurée, des coups de violence contre la chambre. Dans cette assemblée le parti féodal ne comptait que de rares membres, qui, d'ailleurs, ne croyaient pas au triomphe du nouveau ministre et s'en méfiaient même à cause des sympathies qu'on lui connaissait pour Napoléon III et le comte de Cavour.
Tous ces obstacles ne l'arrêtèrent point. Sa première démarche auprès de la chambre était, en apparence, toute conciliante. Le gouvernement, disait-il dans la séance du 29 septembre, en présence du rejet du budget militaire pour 1862, devait prévoir un sort analogue pour celui de 1863 et, tout en maintenant ses propositions, il préférait retirer son budget afin de le présenter plus tard de nouveau en même temps que la loi sur le service militaire ; il promettait en outre qu'à Favenir la loi des finances serait présentée assez tôt pour pouvoir être votée avant le commencement de l'exercice auquel elle s'appliquait. En procédant ainsi, il entendait séparer la question de l'organisation militaire de celle du
■»fv» un- •* -^^j^^
droit budgétaire de la chambre. Dans la commission des finances, il s'attachait à dissiper les alarmes des libéraux. Il ne fallait pas prendre le conflit trop au tragique, ne pas se laisser dominer par Topinion des journaux, mais la dominer et la diriger. Il rappelait le rôle que la Prusse était appelé à jouer en Allemagne, où l'on faisait moins de cas du libéralisme delà Prusse que de sa force. Le libéralisme é lait bon pour les petits États qui n'avaient pas à accomplir la grande tâche delà Prusse. « La Prusse », disait-il, « doit concentrer « sa force et la réserver pour le moment propice qu'elle a « déjà une fois manqué; les frontières de la Prusse ne sont « pas favorables. Les grandes questions de l'époque ne se « décident pas par des discours et des votes de majorité, « mais par le fer et le sang. »
Ces admonestations et ces allusions n'eurent aucun succès. Ne devinant pas les pensées intimes du nouveau ministre, ne le croyant pas d'ailleurs disposé à reprendre la politique nationale de 1849, qu'il avait combattue à outrance, enfui plaçant le droit constitutionnel des chambres au-dessus de toute considération de politique extérieure, la majorité adopta, le 7 octobre, deux résolutions, l'une demandant la présentation immédiate du budget de 1863, l'autre déclarant d'avance inconstitutionnelle toute dépense qui serait faite après avoir été rejetée par la chambre. Elle repoussa un amendement de compromis qui obligeait le gouvernement, en attendant le vote du budget, à demander un crédit provisoire et extraordinaire. Ce fut en vain que M. de Bismarck insista pour qu'on s'abstint pour le moment de discuter les théories de droit, de les abandonner à la pratique, de ne pas opposer interprétation à interprétation : 251 voix conlro 36 votèrent contre le ministère.
lu
le
Le lendemain 8 octobre, le roi répondit à ce vote en nommant définitivement M. de Bismarck président du conseil et ministre des affaires étrangères. M. de Bismarck réalise aussitôt son projet naguère confié aux ministres anglais : il inaugure le règne des minorités. A défaut de la chambre il s'appuie sur la chambre haute, où ses coreligionnaires politiques d'autrefois sont en majorité. Cette assemblée annule le vote de la seconde chambre, qu'elle accuse d'avoir méconnu les droits des deux autres pouvoirs législatifs, et vote le budget tel quUl a été présenté par le gouvernement à la chambre des députés. Celle-ci répond à ce vote en le déclarant inconstitutionnel, nul et non avenu. Le 13 octobre M. de Bismarck clôt la session par un discours dans lequel il dit que, le budget n'ayant pu être établi conformément aux termes de la constitution, le gouvernement se croit obligé de pourvoir d'office aux dépenses publiques en en attendant la sanction ultérieure par les chambres.
Le conflit, à partir de ce moment, allait en s'aggravant. La session qui s'ouvrit au mois de janvier 1863 fut grosse d'incidents. Le président de la chambre l'inaugura par un discours véhément, accusant le ministère d'avoir violé la constitution; l'adresse au roi répétait celte accusation. Dans le débat, M. de Bismarck, à son tour, accusa la chambre d'empiéter sur les prérogatives royales ; il lui reprochait le subterfuge dont elle se servait pour masquer sa lutte contre la Couronne. La chambre, disait-il, prétendait établir seule le budget et soumettre à ses résolutions le roi et la chambre des seigneurs. Il exposait que, à défaut d'un compromis entre les trois pouvoirs, il se produirait des conflits qui étaient des questions de « puissance » ; en ce cas celui qui a la puissance « procède à son idée » . Ces dernières paroles ayant été com-
prises par un membre de l'opposition dans le sens du dicton : « la force prime le droit » , M. de Bismarck^ revenant à son banc, proteste contre cette interprétation, tout en reconnaissant que « les conflits devenant question de puissance et la « vie de TEtat ne pouvant être tenue en suspens, celui qui « est détenteur de la puissance est obligé de s'en servir ».
D'autres propos violents furent encore échangés sur la politique extérieure. Certain membre de l'opposition contesta à M. de Bismarck jusqu'à la faculté de faire de la politique nationale allemande, et il ajouta que, môme dans le cas où il le voudrait, le peuple ne le suivrait pas. Un autre député, historien célèbre, invoqua contre M. de Bismarck les souvenirs glorieux du passé de la Prusse. Un autre encore affirma que toutes les entreprises de ce ministre dans le domaine delà politique extérieure étaient frappées d'avance de stérilité; la Prusse sera condamnée à voir l'Allemagne se ranger sous la direction de l'Autriche.
Le roi répondit à l'adresse par un message non contresigné, repoussant toutes les récriminations de la chambre contre son gouvernement et l'accusant de vouloir faire seule la loi.
Quelques mois après, des conflits personnels s'élevèrent entre la chambre et les ministres ; de nouvelles adresses furent à cette occasion envoyées au roi, qui y répondit dans les termes les plus sévères, en approuvant ses ministres qui ne voulaientplusassîsterauxdébats.IIfallait, dans cetétatdechoses, prononcer la clôture de la session ; elle eut lieu le 27 mai.
L'intervalle parlementaire fut mis à profit par le ministère pour adopter une série de mesures répressives. Une ordonnance royale, suspendant la liberté de la presse, soumit les journaux à un régime administratif copié sur le décret
i48 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.
impérial français de 1852. Des mesures non moins rigoureuses furent prises contre les fonctionnaires suspects d'opposition. Des poursuites furent intentées contre les députés pour leurs discours contre les ministres, et les jugements d'acquittement, prononcés en deux instances, furent cassés et transformés en arrêts de condamnation par la cour suprême, à laquelle, pour les besoins de la cause, furent adjoints des conseillers supplémentaires et dévoués au ministère.
Le prince royal, qui désapprouvait hautement ces mesures et les critiqua dans une lettre au roi, fut momentanément éloigné. M. de Bismarck, qui les assumait officiellement, prétendait, il est vrai, en rejeter la responsabilité sur ses collègues de la justice et de Tintérieur. Cependant, comme président du conseil, en les laissant exécuter, il les endossait implicitement. Les difficultés intérieures qu'il voyait ainsi s'accentuer et s'aggraver, il espérait les vaincre par quelque acte de politique extérieure. N'avait-il pas écrit naguère de Francfort à M. de ManteuiTel que le peuple prussien oublierait ses griefs contre la politique intérieure, s'il acquérait la certitude que sa grandeur extérieure était l'objet de la sollicitude du gouvernement?
M. de Bismarck projette de reprendre pour son compte l'idée de l'anilé ualioiiale, autrefois combattue par lui. — Le projet ne répond pa« aux principes conservateurs de sou parti. — Il suit l'exemple du comte de Gayour. — Concordance entre ses visées et les aspirations du parti libéral. — Sommation à l'Électeur de Hesse. — Le projet de ré«
forme fédérale de>M. de Beust rejelé par la Prusse. — M. de Bismarck met le cabinet de Vienne en demeure de s'entendre avec lui. — L'Autriche refuse et prend en main la question fédérale. — L'empereur François-Joseph et le roi Guillaume à Gastein. — L'Autriche propose de convoquer un congrès des souverains à Francfort. — Hésitations du roi Guillaume. — M. de Bismarck l'emporte. — Réunion du rongrès. — Le roi refuse de s'y rendre, malgré les conseils de sa famille. — Le projet de réforme autrichien voté par le congrès. — La Prusse refuse d'y adhérer et propose un parlement national. — M. de Bismarck fait appel à l'opinion publique. — ConÛit avec la chambre au sujet de la question de Pologne. — L'opinion publique hoslile à la Russie. — La convention russo-prussienne et les puissances occidentales. — La chambre prussienne condamne la convention. — Discours violents de l'opposition.
Googa
On a vu, dans le chapitre précédent, comment M. de Bismarck, peu de temps après son arrivée à Francfort en 1851, dépouilla graduellement Thomme du parti féodal et s'appropria peu à peu les idées d'unité nationale qui avaient trouvé leur expression d'abord dans le parlement allemand de Francfort en 1848, puis dans le projet d'union fédérale de M. de Radowitz. M. de Bismarck et tout son parti avaient puissamment contribué à faire échouer ces projets, qu'ils déclaraient révolutionnaires, en soutenant auprès de Frédéric-Guillaume IV l'opposition diplomatique des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. ' ^
A Francfort, sous le coup de ses conflits personnels avec ses collègues autrichiens, en présence de la politique du prince de Schwarzenberg tendant à reléguer la monarchie du grand Frédéric au second rang, il conçut l'idée de reprendre, au profit de la Prusse, l'idée de l'unité nationale, d'enlever ce moyen depopularité au parti libéral, qui en était le premier auteur, et d'offrir la suprématie en Allemagne au peuple prussien en échange du régime parlementaire qu'on lui refu-
i50 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.
sait au nom du principe monarchique et conservateur. Son esprit, qui n'était pas exempt d'une certaine dose d'élément révolutionnaire, ne s'arrêtait pas à l'objection que ce qu'il méditait répondait encore moins que le parlementarisme aux principes conservateurs de son gouvernement : il voyait un but profitable à son souverain et à son pays et il y marchait résolument, ne tenant pas à être loué pour la stabilité de ses opinions. Il gémissait de l'inaction de son gouvernement, tandis que les adversaires de la Prusse agissaient et que lui-même se sentait le besoin irrésistible d'agir. « Je ne suis pas de ceux », dira-t-il plus tard, « qui n'ap- « prennent rien avec les années. » Au bout de huit ans il s'était convaincu qu'on ne réussirait pas par des moyens diplomatiques à déterminer l'Autriche à abdiquer en Allemagne, ni les États secondaires de la Confédération à céder leurs droits de souveraineté à la Prusse, et il se familiarisa avec ridée de marcher sur les traces du comte de Cavour, puissant initiateur de l'œuvre de l'unité italienne. Le programme du prince-régent de 1858 devait lui paraître insuffisant en ce qu'il assurait que la Prusse ne prétendait faire en Allemagne que des conquêtes morales; en revanche il approuvait la partie de ce programme relative à la réorganisation militaire, et c'est pourquoi il mettait tant d'ardeur à défendre ce projet du roi Guillaume contre le parti de l'opposition. Si le roi Tavait gagné pour confectionner l'instrument, M. de Bismarck se promettait, de son côté, de gagner peu à peu le roi, qui hésitait, pour faire usage de l'instrumentau service de sa politique d'expansion en Allemagne. Dans ces idées d'unité allemande et de suprématie prussienne, M. de Bismarck se rencontrait sans doute avec l'opinion libérale, mais en partie seulement 11 en voulait la Téa-
pp"«fl
CONFLIT AU DEDANS, GUERRE AU DEHORS. \hi
lisation par Tinitiative royale ; les libéraux demandaient que rien ne se fît en dehors du parlement. Il pensait vaincre FAutriche, soit avec Taide, soit sous le bénéfice de la neutralité de la France et de la Russie ; eux, ils condamnaient d'avance toute connivence, toute alliance avec ces puissances. Certes ils ne voulaient pas plus que lui défendre les possessions italiennes de rAutriche; mais, disaient-ils, il fallait soutenir Tllalie et la soustraire à Talliance française. Avant tout, ajoutaient les libéraux, il fallait être libéral à Tintérieur. On a vu que M. de Bismarck entendait dédommager le peuple prussien du manque de liberté, par Finauguration d'une politique d'action au dehors. Bien au contraire, les libéraux voulaient que le gouvernement établît d'abord chez lui un régime de liberté avant de procéder à la création de l'unité allemande sous le sceptre prussien. Hors de là, concluaientils, aucun grand succès à l'extérieur ne serait possible.
Voilà sous quels auspices M. de Bismarck prit, en septembre 1862, la direction de la politique extérieure de laPrusse.Son premier acte n*étaitpas de nature à déplaire aux libéraux. L'Électeur de Hesse-Cassel vivait depuis longtemps en conflit avec ses États. La diète germanique, restaurée en 1850 par l'Autriche, avait pris parti pour le prince, tandis que la Prusse, alors sous le régime de M. de Radowitz, défendait les États et était près d'engager, à cette occasion, la guerre contre l'Autriche et ses alliés. La Prusse renonçaà cette attitude parla convention d'Olmiitz, et, comme on a pu le voir, M. de Bismarck, à cette époque, dans un discours à la chambre de Berlin, avait donné raison à l'Électeur contre ses sujets rebelles. Les conflits s'étant renouvelés plus tard à Gassel, l'interventjon de la diète germanique fut invoquée, et, au mois de mai 1862, la Prusse, qui s'était pro**
. I J I AI^Wl'
noncée naguère contre FÉlecteur, se mit d'accord avec l'Autriche et la diète pour sommer ce prince de rétablir la constitution de 1831, illégalement abrogée. Le conflit, qui se termina par l'exécution de l'arrêté fédéral par l'Électeur, éclata de nouveau au mois de novembre, au moment où M. de Bismarck venait de prendre la direction des affaires. Le nouveau président du cabinet prussien, par une singulière contradiction avec son attitude àl'égarddeses propres chambres, laissa de côté les considérations du principe monarchique pour donner raison aux États hessois contre leur souverain. Il envoya à Cassel un simple courrier de cabinet, porteur d'une note qui enjoignait à l'Électeur de se conformer à l'arrêté fédéral du mois de mai et d'entrer en composition avec ses États en vue de rétablir une situation légale. « Le gouver- « nement royal », disait cette note, en se servant d'un argument que la Prusse devait quelques années plus tard employer dans une circonstance plus grave pour l'Électeur, « ne saurait, dans son propre intérêt, tolérer entre les « deux parties de sa monarchie, au centre de l'Allemagne, « un foyer d'agitations et de troubles qui se renouvellent « sans cesse. » Il menaça l'Électeur d'une exécution fédérale ou, au besoin, d'une action isolée de la part de la Prusse, qui consulterait alors les agnats du prince concernant les garanties à demander contre le retour des ces conflits. Cette fois l'Électeur se soumit, en appelant au pouvoir des ministres appartenant au parti libéral, dont les idées anti-dynastiques devaient seconder plus tard la politique de M. de Bismarck. A son avènement au ministère, M. de Bismarck avait trouvé la question de la réforme fédérale engagée à la diète de Francfort. Un projet, présenté par M. de Beust, ministre saxon, était, depuis l'automne de 1861, l'objet de vives
gigp^lV^MI^ i^pw w ■•« III w|i ^i^^^^.^1 I w^m^^^r^myi^tftf^
discussions entre la Prusse et le parti autrichien. M. de Bismarck, accentuant l'opposition de ses prédécesseurs, déclara que la Prusse ne se soumettrait à aucun vote de la majorité, et que celle-ci, en passant outre, obligerait la Prusse à se retirer de la diète. Intimidée, la majorité, dans la séance du 23 janvier 1863, repoussa la proposition autrichienne.
Déjà quelques semaines avant, M. de Bismarck avait ouvert la campagne diplomatique contre TAutriche par deux entretiens qu'il avait eus avec le comte Karolyi, ministre de Tempereur à Berlin, et avec le comte de Thun^ ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg, de passage dans la capitale prussienne. Il s'était plaint amèrement des procédés du cabinet de Vienne, qui voulait dominer la Prusse, à Taide de votes de majorité et étendre son influence sur des États qui, par leur position géographique, appartenaient à la sphère d'action de la Prusse. Il s'était attaché à les convaincre que désormais l'Autriche ne pourrait compter sur l'appui de la Prusse dans ses embarras extérieurs qu'autant qu'elle s'entendrait avec elle sur les affaires allemandes. Il avait conclu en rendant l'Autriche et ses alliés responsables du conQit que leurs procédés pourraient provoquer.
M. de Bismarck ayant fait de ces entretiens l'objet d'une circulaire diplomatique qu'il adressa le 24 janvier à ses agents et qu'il livra aussitôt à la publicité, lecabinetde Vienne lui fit, le 28 février, une réponse très aigre qui fut également rendue publique. Le conflit alla ainsi en s'aggravant.
La situation n'était pas mauvaise à ce moment pour le cabinet de Vienne. M. de Bismarck et son maître avaient à lutter avec des embarras intérieurs, et ils avaient mis le comble à leurs pratiques impopulaires en prêtant leur concours à la Russie contre les Polonais. L'opinion publique, se
i54 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.
détournant de la Prusse, revenait à rAutriche, qui avait fait cause commune avec les puissances occidentales contre la Russie, et les petits États allemands se rapprochaient d'autant plus volontiers de la cour de Vienne que celle-ci par cette alliance occidentale semblait s'être fortifiée, tandis que la Prusse se trouvait isolée. Des princes allemands engagèrent Tempereur d'Autriche à prendre en main la cause de la réforme allemande, à faire les plus larges concessions à la nation, bref à s'emparer du rôle que le roi de Prusse avait tenté de jouer en 1850. Par une prompte et hardie résolution, l'empereur eût pu, en acceptant la constitution votée en 1849 parle parlement de Francfort, placer sur sa tète la couronne impériale d'Allemagne, damer le pion à M. de Bismarck et mettre la politique prussienne en échec.
De telles résolutions n'étaient pas dans le tempérament des hommes d'État autrichiens, qui d'ailleurs ne croyaient pas encore aux hardiesses de M. de Bismarck. Ils se bornèrent à prendre l'initiative d'un projet de réforme fédérale, concerté d'avaiice avec la Prusse. D'après ce projet, l'empereur, d'accord avec le roi Guillaume, devait inviter les souverains allemands à un congrès, qui arrêterait les bases de la nouvelle organisation fédérale.
L'empereur François-Joseph, rendant le 2 août visite au roi Guillaume, qui terminait une cure à Gastein, lui parla aussitôt de son projet. Il critiqua sévèrement l'ordre de choses existant, annonça son intention de convoquer pour le 16 août un congrès des souverains et pria le roi de se rendre à cet appel, et même, s'il le voulait, d'adresser, en commun, avec l'Autriche, une invitation aux autres princes. Le roi, dans ce premier entretien, se déclara prêt à coopérer avec
WP«m I I I
Tempereur dans le sens de ses projets, mais demanda à remettre au lendemain sa réponse définitive. En Tabordant le 3, et en lui communiquant un mémoire détaillé sur le projet de réforme, l'empereur dut s'apercevoir que le roi avait changé d'avis. Depuis la veille, en effet, celui-ci avait conféré avec M. de Bismarck, qui s'était efforcé de parer le coup dirigé contre sa politique. Sous l'empire de ces conseils, le roi fit de nombreuses objections et demanda notamment Tajournement du congrès afin de faire examiner au préalable le projet autrichien par les ministres des divers États. L'empereur François-Joseph tenta encore de ramener M. de Bismarck, dans une audience, qu'il accorda au ministre prussien. Il dut bientôt renoncer à cette idée en entendant son interlocuteur conduire la conversation sur un ton auquel le souverain d'Autriche n'était pas habitué de la part de ses propres ministres. Cependant le roi Guillaume, bien que fortement ébranlé par des objections de M. de Bismarck, semblait encore disposé à se rallier au projet de son impérial neveu. En effet, le lendemain, dans sa visite d'adieu, il ne demandait plus qu'à réfléchir sur certains détails. « Je puis donc », dit l'empereur en terminant l'entrelien, « cher oncle, vous « attendre sûrement à Francfort? » — « Certes, répliqua le « roî^ au revoir à Francfort ! » Une heure après, évidemment encouragé par cette assurance, au moment de quitter Gastein, l'empereur envoya au roi, par un aide de camp, l'invitation, datée du 31 juillet, au congrès qui devait se réunir le 16 août. Les conseils de M. de Bismarck l'emportèrent en dernier lieu sur l'esprit du roi *, qui déclina itérativement l'invitation. Des conseils conciliants ne lui avaient pas manqué. Le