‹ Histoire du prince de BismarckChapitre 8 sur 28 · V. t Empereur GuiUaume et ^on règne, pp. 77 et suiy · texte numérisé non relu

V. t Empereur GuiUaume et ^on règne, pp. 77 et suiy

prince royal, appelé par télégraphe à Gastein, était d'avis r j'il était dangereux de faire défaut : si l'Allemagne, disaitil, signifiait peu sans la Prusse, la Prusse sans rAHemagne signifierait encore moins. La reine Augusta et le cabinet anglais avaient donné des conseils dans le même sens. Avec un peu plus de prudence le cabinet de Vienne eût pu gagner la partie : la réponse du roi ne repoussait pas le congrès, elle demandait seulement un ajournement de la réunion pour donner aux deux grandes puissances le temps de s'entendre. Une dernière démarche fut faite auprès du roi par le congrès réuni à Francfort, qui envoya auprès de lui, en séjour à Bade, le roi Jean de Saxe. On se croyait près du succès. Dans un entretien des deux souverains, le roi Guillaume promit de se rendre à Francfort, et pria le roi Jean d'emporter sa réponse, qu'il allait écrire en y ajoutant certaines modifications recommandées par M. de Bismarck. Ce dernier l'emporta définitivement. Au lieu d'une acceptation, le roi de Saxe rapporta un refus : le roi Guillaume prétextait qu'on ne lui avait pas donné communication officielle du projet de réforme, et que ce qu'il en avait appris par d'autres voies le confirmait dans sa résolution de se consulter préalablement avec ses ministres.

Le congrès de Francfort adopta le projet autrichien, qui faisait une maigre part à l'élément populaire, tout en fortifiant l'influence des États secondaires au détriment de la Prusse, reléguée au second plan après l'Autriche, qui conservait ses fonctions présidiales. Ce fut là une grande faute de la diplomatie autrichienne, qui faisait ainsi la partie belle à sa rivale. M. de Bismarck repoussa ce projet, non seulement parce qu'il ne donnait pas satisfaction aux revendications prussiennes, mais surtout, — et il eut soin de le faire

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connailre au public, — parce qu'il ne créait pas une vraie représentation nationale issue d'électionsdirectes. «L'existence « et la grandeur de la Prusse, » disait certain document officiel, « sont étroitement liées à son union avec T Allemagne, a laquelle ne saurait être réalisée qu'avec un parlement issu « d'élections populaires. » L'Autriche et la Prusse avaient pris le rôle de deux solliciteurs de la faveur populaire : la première offrant peu de chose, la seconde, qui offrait davantage, emporta le prix. Les journaux et les membres libéraux de toutes les chambres allemandes se mirent de la partie, en protestant contre l'œuvre du congrès de Francfort : ils demandaient la constitution allemande de 1849 et, à l'exemple de M. de Bismarck, un parlement directement élu par la nation. Le premier ministre prussien comptait ne pas rester à michemin. L'Autriche et les signataires de l'acte de réforme ayant de nouveau sommé le cabinet de Berlin [d'adhérer à leur œuvre, en déclarant qu'elle serait, au besoin, mise à exécution sans la Prusse, M. de Bismarck n'eut pas de peine à persuader au roi que le cabinet de Vienne entendait former une ligue contre la Prusse, dont il voulait usurper la position. Le ministre prussien adressa au roi un rapport dans ce sens et, en vue d'en appeler au patriotisme des Prussiens, il proposa de dissoudre les chambres, afin que le peuple put apporter au gouvernement l'appui de ses suffrages. M. de Bismarck, par ce procédé, espérait noyer le conflit constitutionnel dans une guerre avec l'Autriche, guerre à laquelle il poussait et pour laquelle il se préparait au printemps de 4864. Il avait trop présumé de l'élasticité d'esprit de l'opposition libérale : le présent, qu'il lui apportait aujourd'hui après le lui avoir refusé en i849, fut accueilli par elle avec froideur.

La méûaiice, que la majorité de la chambre prussienne avait témoignée dès le début à M. de Bismarck, portait également sur la politique extérieure. Elle le croyait inféodé à la politique russe, au point qu'elle se sentait presque des sympathies pour TAutriche, tout particulièrement visée par cette politique. Elle ne voulait pas croire à la sincérité de ses projets libéraux et nationaux en Allemagne, puisque ses agissements à l'intérieur juraient avec de tels desseins. La politique suivie à l'occasion de Tinsurrection qui avait éclaté au mois de janvier 1863 dans la Pologne russe devait la confirmer dans ses doutes. Dès le premier moment on put s'apercevoir que le cabinet de Berlin s'entendait avec la Russie sur des mesures de répression.

II parait que M. de Bismarck, au premier moment, aurait voulu conserver à la Prusse ses coudées franches, sans engagement formel avec la Russie. A la cour, le parti féodal exerçait une influence très grande sur le roi dans le sens d'une coopération effective avec la grande voisine du nord. La France et l'Angleterre s'étaient mêlées de l'affaire, raison suffisante pour que les ultra-conservateurs de Berlin prissent parti pour la Russie, la cause polonaise étant regardée comme identique avec celle de la révolution. Ces considérations influèrent aussi sur M. de Bismarck, qui, ministre depuis quelques mois seulement, ne se sentait pas encore assez solide dans sa position pour contrarier les idées du roi. Au surplus il ne voulait pas encourir la disgrâce du cabinet de Saint-Pétersbourg, un de ses futurs alliés dans la campagnecontrerAutriche. Le prince Gortschakoff, qui jusque-là s'était montré tiède à l'égard de son collègue de Prusse, se rapprocha de lui au moment où l'empereur Napoléon commit la faute inexplicable de faire cause commune avec l'An-

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gleterre en encourageant les insurgés de la Pologne. Le 8 février, la Russie et la Prusse signèrent une convention qui autorisait les deux parties à poursuivre les insurgés, Tune sur le territoire de l'autre. La colère des puissances occidentales retomba sur la Prusse. Napoléon préférait s'en prendre à celle-ci plutôt qu'à la Russie. Une vive correspondance s'échangea entre Paris, Londres et Rerlin. M. de Bismarck se défendait comme il pouvait, en s'appliquant à affaiblir la portée de la convention et en refusant d'ailleurs, ainsi qu'on le lui demandait, de donner des conseils à la Russie sur la ligne de conduite à suivre à l'égard des Polonais. La vérité était que, impressionné par les protestations des deux cabinets occidentaux et surtout par celles de l'opinion publique en Allemagne, le gouvernement prussien exécutait mollement la convention, qui en définitive fut abrogée de fait.

L^existence de cette convention avait transpiré parmi les membres polonais de la chambre prussienne, et plusieurs interpellations furent adressées à M. de Bismarck qui, bien malgré lui, se vit obligé d'y répondre. Les libéraux de toute nuance se joignirent aux Polonais pour attaquer avec véhémence la Russie et surtout le gouvernement prussien. Us proclamaient que pour un pareil objet la chambre ne lui accorderait pas un écu. M. de Bismarck déclara, en réponse, que la Prusse n'avait aucun intérêt à voir s'établir sur ses frontières une Pologne indépendante ; il nia d'ailleurs, — ce qui n'était pas exact, mais ce qui lui était commandé par les circonstances, — que les puissances étrangères avaient fait des représentations à la Prusse. On ne s'en tint pas là. Le 26 février, l'opposition présenta et fit adopter une motion défendant au gouvernement toute intervention en faveur de la Russie. Les orateurs les plus renommés, l'historien

Sybel, le juriste Simson, parlèrent contre M. de Bismarck. Ils flétrissent dans les termes les plus passionnés « la <( complicité de la Prusse avec la chasse à Thomine » organisée par le gouvernement russe et qui révoltait toute TEulope. Ils reprochent au gouvernement prussien de dilapider 1 argent du pays pour une semblable besogne. «Nous sommes « sous le régime d'une dictature militaire, d'un gouverne- « ment d'aides de camp », dit un orateur. Le pays entier, dit un autre, proteste contre la- politique extérieure et intérieure du gouvernement. M. Simson compare la politique de M. de Bismarck aux tours d'un danseur de corde : il prévoit la destruction de l'État et de la monarchie. M. de Sybel conteste à M. de Bismarck toute perspicacité, toute prévoyance; il accuse le czar de violer, par rapport aux Polonais, les traités de 1815; le spectacle des libertés opprimées, dit-il, réjouit le cœur Je M. de Bismarck. « Nous ferons tout ce qui sera en « notre pouvoir », ajoute cet orateur, « pour l'entraver dans (( son action extérieure lors même qu'elle viserait un but utile. « Nous agissons ainsi parce que nous sommes convaincus « que ce ministère ne récoltera nulle part des lauriers. Per- (( sonne ne marchera tant qu'on se trouvera avec des capiu laines incapables, sur un vaisseau mauvais, avec M. de <( Roun comme mécanicien et M. de Bismarck comme pilote. c Les neuf dixièmes du peuple sont avec nous; nous conte naissons et exerçons nos forces grâce auxquelles se relè- (( vera un jourTavenir de la Prusse. »

Voilà comment fut jugé à cette époque M. de Bismarck par les orateurs les plus modérés des diverses fractions du libéralisme : au cours de celte histoire on retrouvera plusieurs de ces mêmes personnages portant un jugement tout différent sm* le premier ministre du roi Guillaume.

Les élections défaTorables à M. de Bismarck, — Discours royal conciliant. — Avances inutiles. — La mort du roi de Danemarck détourne l'attention des affaires intérieures. — Caractère compleie de la question du Schleswig-Holstein. — La question se combine avec ridée de l'unité allemande. — Plan de M. de Bismarck en vue de résoudre la question au profit de la Prusse. — Il entraîne rAutriche.

— M. de Bismarck dénonce à Vienne le mouvement des Duchés comme réTolutionnaire. — Action commune des deux grandes puissances. — La diète est écartée. — Convention secrète entre l'Autriche et la Prusse.

— La chambre des députés se prononce pour le duc d'Augustenbourg et contre M. de Bismarck. — Elle refuse les crédits pour F expédition contre le Danemarck. — Nouvel arrangement avec TAutriche. — Défaite du Danemarck. — M. de Bismarck se dégage du traité de 1852.

— Conférence de Londres. — Les puissances allemandes demandent la formation d'un nouvel Étal sous le duc d'Augustenbourg. — Adresses pour la Prusse et pour le duc. — Séparation de la conférence. — Résultats obtenus par M. de Bismarck. — Continuation et fin de la guerre. — Entretien du duc d'Augustenbourg avec M. de Bismarck.

— La presse ministérielle est hostile au duc. — Préliminaires de paix.

— L'Angleterre proteste. — M de Bismarck met en avant la candidature du grand-duc d'Oldenbourg. — Il demande le rappel des troupes fédérales. — Le cabinet de Vienne soutient le duc d'Augustenbourg.

— Contradictions de la politique autrichienne.

L*appel au pays, que le roi avait fait d'après le conseil de H. de Bismarck, n'eut aucun succès. Le gouvernement ne se comporta pas d'ailleurs comme s'il avait une grande confiance dans Fesprit public. Les ordonnances contre la presse étaient exécutées avec rigueur ; les fonctionnaires étaient formellement invités à voter pour les amis du ministère ; les journaux ministériels exposaient qu'il fallait laisser de eôtéle conflitintérieurpourappuyerle gouvernement dans sa

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politique allemande, qu'à cette fin il fallait surtout voter la loi de réorganisation de Farmée. Rien n'y fit. L'impopularité de M. de Bismarck fut générale à ce moment. De grandes fêtes eurent lieu à Foccasion de rachëvement partiel de la cathédrale de Cologne : le comité omit d'y inviter le premier ministre, oubli qui détermina le roi à s'abstenir de son c6té. Le résultat des élections du 28 octobre fut désastreux pour le gouvernement : 37 seulement de ses partisans furent nommés, en même temps que le parti libéral avancé vit accroître ses rangs.

Le discours d'ouverture du 9 novembre fut très conciliant dans la forme. Le roi adjura les chambres de sanctionner la réforme militaire, insista, en termes chaleureux, sur la fermeté de son gouvernement dans la question fédérale, indiqua l'avenir troublé qui se préparait, et exhorta à l'entente sur les questions intérieures. Le ministère fit même acte de conciliation en rapportant, sur l'heure et sur la demande de la chambre des députés, les ordonnances concernant la presse, bien que la chambre haute les eût approuvées.

Ces avances ne réconcilièrent pas les libéraux. Le pays s'était montré indifférent dans le conflit qui s'annonçait entre le gouvernement et la majorité autrichienne de la diète de Francfort; la majorité parlementaire ne s'échauffa pas davantage pour la politique du ministère. La situation se tendait tous les jours ; l'esprit public et l'attitude de la chambre faisaient prévoir de graves conflits intérieurs. La position de M. de Bismarck, qui avait assumé la responsabilité d'une politique de résistance, devenait tous les jours plus difficile, lorsque, le 15 novembre, la mort du roi de Danemarck vint détourner l'attention des questions intérieures

pour ressusciter, dans toute rAllemagne, la question des Duchés. M. de Bismarck sut aussitôt en tirer parti :

La diète germanique allait procéder à rexécution militaire qu'elle avait ordonnée contre le roi de Danemarck, comme duc de Holstein, afin de le forcer à abroger dans ce pays fédéral la constitution danoise, lorsque ce souverain mourut après une courte maladie. Les esprits en Allemagne s'enflammèrent. Le conflit relatif au Holstein embrassait aussi le Schleswig, les deux Duchés étant liés par une certaine communauté d'institutions. Puis la question constitutionnelle se confondait pour les populations allemandes des Duchés avec la question de succession. En s'opposant à l'exécution du traité de Londres de 1852, qui établissait l'intégrité de la monarchie danoise sous la dynastie de Gliicksbourg, ces populations espéraient obtenir ce qu'elles désiraient depuis longtemps, la séparation d'avec le Danemarck proprement dit en même temps que la formation d'un État indépendant de Schleswig-Holstein. Elles avaient aussi pour ce nouvel État un souverain, 1 e duc Frédéric d' Au gu s tenbourg, dont la famille n'avait cessé de faire valoir ses droits de succession dans les deux Duchés.

On a vu plus haut comment les circonstances, en 1848, avaient lié la question des Duchés au mouvement national de l'Allemagne. Cette connexité se manifestait plus vivement que jamais à la mort du roi de Danemarck. Tous les partisans de Tunité allemande embrassèrent la cause du duc Frédéric, dont la candidature était d'ailleurs chaudement défendue par la plupart des souverains allemands. L'opinion générale se prononçait donc pour l'indépendance des Duchés, qui se justifiait d'ailleurs — disait-on — au point de vue du droit public, le nouveau roi de Danemarck ayant

incorporé le Schleswig dans la monarchie danoise et rompu ainsi l'union historique des deux Duchés.

U. de Bismarck ne se laissa pas entraîner par ce mouvement. Le roi Guillaume songeait peut-être en ce moment à acquérir pour la Prusse les Duchés avec le port de Kîel, en même temps qu'il recouvrerait en Allemagne la popularité que sa politique intérieure lui avait fait perdre. Tout en partageant ces idées, M. de Bismarck se rendait compte aussi des difficultés que la Prusse pouvait rencontrer à ce sujet auprès des grandes puissances signataires du traité de Londres, auprès de l'Autriche ainsi qu'à la diète de Francfort, sans compter ropposition des chambresprussiennes.Ilrésolut donc, et fit agréer ce plan par le roi, de ps^ralyser l'action européenne en se maintenant pour le moment sur le terrain du traité de Londres. La Prusse, disaiMl, est liéepar ce traité, et elle le respectera à condition que le roi de Danemarck tienne les engagements auxquels la Prusse a subordonné son adhésion à l'acte de 18S2. Parmi ces obligations se trouvait celle de l'autonomie du Schleswig, qui était violée par la constitution danoise récemment promulguée. Il fallait d'abord demander l'abrogation de cette mesure, et, seulement en cas de refus, procéder à une expédition militaire. Après avoir écarté ainsi les objections des cabinets européens, on s'attacherait à soustraire le règlement de la question à la diète germanique ; ce qui serait facile, si la Prusse s'entendait au préalable avec l'Autriche pour une action commune. Une fois que les deux grandes puissances allemandes se seraient emparées de l'affairei il ne dépendrait que de l'habileté de la Prusse de la régler au mieux de ses intérêts.

Tel fut le plan conçu dès le premier moment par M. de Bismarck et exécuté avec une adresse et une sûreté do

maîn qui ne se démentaient à aucun moment. Son chemin était tracé à travers bien des méandres et de nombreux biais, qui tout d'abord paraissaient être des déviations ou des retraites complètes et n'étaient en réalité que des étapes vers un but déterminé dès la première heure et jamais perdu de vue.

L'Europe fut surprise de voir la Prusse et rAutriche marcher de concert dans la question des Duchés. Comment cette entente avait-elle pu s'opérer au lendemain du congrès de Francfort, oîi l'Autriche avait fait adopter un projet de réforme fédérale en l'absence du roi de Prusse et en dépit de ses protestations? Sans doute, invité à y adhérer après coup, M. de Bismarck, au lieu de refuser net, s'était borné à faire dépendre son assentiment de quelques conditions; mais ces conditions équivalaient à un refus, car elles étaient absolument repoussées par rAutriche, notamment celle qui demandait le partage de la présidence présidiale. Lo cabinet de Vienne avait voulu passer outre, retourner contre la'Prusse le jeu que M. de Radowitz avait tenté, en 1849, de jouer contre l'Autriche, c'est-à-dire exécuter le projet du congrès de Francfort, sans la participation de la Prusse, avec les États qui l'avaient voté. Non pas que le cabinet de Vienne tînt beaucoup à cette réforme fédérale même; ce qui lui importait, c'était de former une ligue anti-prussienne et, avec son aide, de forcer l'entrée du Zollverein, cette association qui donnait à la Prusse la suprématie économique, prélude de l'hégémonie politique en Allemagne. Pour réaliser ce plan, à la suite du refus de la Prusse, le cabinet de Vienne avait convoqué à Nuremberg, à la fin d'octobre, les représentants des États qui avaient adopté le projet de Francfort. A vrai dire, l'Autriche pouvait se considérer comme restant

dans les limites de ses obligations fédérales tout autant que la Prusse en 1849. Mais, commecette dernière, elle dut s'apercevoir que les États secondaires n'avaient de goût pour aucune suprématie, qu'elle fût autrichienne ou prussienne. Ces États, en présence de la Prusse qui s'y opposait, crai* gnaient de tomber sous la domination de l'Autriche : sous l'empire de cette idée et grâce à l'insistance de M. de Beust, ministre de Saxe, ils repoussèrent tous la proposition du cabinet de Vienne d'exécuter sans retard l'acte de réforme du congrès de Francfort. Ce refus devait singulièrement servir les plans de M. de Bisn^arck au moment où la mort du roi de Danemarck venait ouvrir de nouveaux horizons aux aspirations de la politique prussienne.

Le cabinet de Vienne était fortement irrité de son échec aux conférences de Nuremberg. Isolé en Allemagne, il se trouvait en présence d'un rival qui traitait les résolutions de Francfort comme un attentat contre la Prusse, presque comme une déclaration de guerre, et qui ne semblait pas devoir reculer même devant l'éventualité d'une lutte armée. Sous l'influence de ces alarmes, le comte de Rechberg, ministre des affaires étrangères d'Autriche, songeait à une entente avec la Prusse, fût-ce, au besoin, aux dépens des États secondaires, lorsque les événements de Danemarck amenèrent M. de Bismarck à faire une démarche analogue à Vienne. Le ministre prussien, qui, en raison de ses principes monarchiques, jouissait d'une haute faveur personnelle auprès de l'empereur François-Joseph, fit vibrer à Vienne la corde des intérêts conservateurs. Il s'attacha à démontrer que la question des Duchés servait à la démocratie allemande de prétexte pour détruire l'autorité monarchique; que les petits États allemands subissaient ces influences et

s'en faisaient les organes à la diète germanique; qu'il était donc de Tintérèt des deux cours d'enrayer un mouvement qui, en dernier lieu, pouvait ébranler les trônes; qu'à cette fin il fallait écarter, dans la question des Duchés, Taction de la diète et, au besoin, procéder contre elle ; bref, qu'il fallait s'emparer en commun de la direction et du règlement de la question. Ces iusinuations portèrent coup : l'empereur et ses conseillers s'en impressionnèrent au point d'oublier les services que les petits États avaient autrefois rendus à TAutricbe par leur résistance aux projets unionistes de la Prusse. Le cabinet de Vienne croyait, en outre, qu'en s'associant avec sa rivale, il serait mieux à même de surveiller la conduite de la Prusse et d'entraver des projets d'annexion des Duchés, qu'il savait pertinemment être nourris à Berlin. Voilà comment il se fit que TAutriche, se séparant de ses alliés de la veille et sacrifiant sa position prépondérante à la diète, s'allia avec la Prusse contre les États secondaires et contre la diète et se fit inconsciemment l'auxiliaire des plans de M. de Bismarck.

Les populations des Duchés s'étaient soulevées contre le Danemarck au nom de la nationalité allemande et sous le drapeau de la candidature au trône du prince Frédéric d'Âugustenbourg. Cette candidature, contraire aux vues de la Prusse et rejetée par l'Autriche comme entachée d'origine révolutionnaire, devint aussitôt l'objectif de toutes les agitations po. pulaires, comme de tous les agissements diplomatiques. Berlin et Vienne, en la combattant, réduisirent à néant et la diète qui la patronnait et le libéralisme qui la prônait. Leurs arrangements ainsi que leurs actes officiels visaient ce double but. Le 28 décembre 1863, ils présentèrent à la diète uue motion tendant à sommer le geuvernement danois d'abroger

la consUtutiou royale dans le Schleswig sous peine d'occupation militaire de ce duché. En attendant que la diète prit une décision, le cabinet de Vienne, entrant pleinement dans les vues de la Prusse, morigéna les États secondaires à cause de leur attitude : à l'exemple de M. de Bismarck, il leur déclara que T Au triche ne pouvait consentir à laisser déterminer sa politique européenne par une majorité de petits États. Il demanda aussitôt, sans succès il est vrai, réloignement du duc d'Augustenbourg qui venait d'établir sa cour à Kiel et s'y comportait en véritable souverain sous la protection des troupes fédérales que la diète y avait envoyées. Le 14 janvier 1864, la diète rejeta la proposition austroprussienne : les petits États ne voulaient pas, même indirectement, reconnaître le traité de Londres de 1852, sur lequel cette motion se basait et qu'elle avait toujours refusé de sanctionner. Les deux grands cabinets, qui s'attendaient à ce vote, déclarèrent qu'en leur qualité de puissances européennes et de signataires du traité, ils agiraient tout seuls conformément à leur proposition. Leurs pourparlers, en effet, venaient d*aboutir à un protocole qui fut signé à Berlin le 16 janvier. Cet acte, rappelant le vote négatif de la diète, stipulait en principe une action commune, et en premier lieu ToGcupation militaire du Schleswig. Les deux puissances ne permettraient pas à la diète de procéder à cette occupation; elles ne toléreraient pas davantage dans les Duchés des démonstrations ayant pour objet la question de succession, soit dans le sens danois, soit en faveur du duc d'Augustenbourg ou du parti démocratique. Si la guerre venait à éclater, les deux puissances, se dégageant alors des traités existants, régleraient d'un commun accord la situation future des Duchés et surtout la question do succession.

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Par cet arrangement tenu secret, M. de Bismarck avait gagné une première étape : il avait lié rAutriche, écarté la diète et fait prononcer l'exclusion du duc d'Augustenbourg, le concurrent le plus dangereux de la Prusse et au nom duquel l'Allemagne s'était levée contre le Danemarck.

La chambre prussienne, c'est-à-dire le parti libéral qui y formaitla majorité, se montra ouvertement hostile à la ligne politique que venait lui tracer M. de Bismarck : elle sembla même lui dire qu^elle ignorait son but final, mais qu'elle le condamnait quel qu'il fût. Les idées de conquête n'avaient pas encore prisç sur elle, soit que ses doctrines libérales s'y opposassent, soit qu'elle ne crût pas M. de Bismarck capable de les réaliser. A une grande majorité elle se prononça, le 2 décembre, pour la candidature du duc d*Augustenbourg. ♦Ce vote fut émis après un débat très violent, qui avait rempli deux séances. M. de Bismarck poursuivait son plan : la Prusse maintiendra le traité de Londres et se réservera de fixer le moment de s'en détacher, sans consulter ni la diète germanique ni les chambres prussiennes. En attendant elle considérera le roi de Danemarck comme le souverain légitime des Duchés. Les mêmes orateurs qui avaient quelques mois auparavant flétri la politique de M. de Bismarck dans la question de Pologne firent entendre leurs récriminations contre le ministre au sujet de la question des Duchés. M. de Sybel déclara que la Prusse était devenue mortellement malade sous le ministère actuel; on va la précipiter dans une grande guerre, où elle succombera; le duc d'Augustenbourg représente le droit et l'union des Duchés; le peuple du Schleswig-Holsteiu ne veutpas devenir prussien ; la politique du ministère, c'est le suicide de la Prusse. Un autre orateur, U. Virchow, savant physiologue, renchérit sur M. de

Sybel : sacrifier le droit des Duchés, le droit de leur prince, c'est, disait-il, une trahison, à laquelle la vengeance du peuple ne fera pas défaut.

M. de Bismarck ne s'émeut point de ces menaces ; il approche déjà de la seconde étape de sa campagne. Le gouvernement danois, dominé par le parti radical, illusionné par les bonnes dispositions de TÂngleterre et de la France, refusa d'abroger la constitution dans le Schleswig. L'exécution militaire fut résolue; à cet effet M. de Bismarck demanda aux chambres un crédit de 12 millions de thalers. La chambre repoussa cette demande et vota une adresse au roi, dans laquelle elle renouvelait son vote antérieur en faveur du duc d'Augustenbourg. M. de Bismarck essaya vainement de convaincre la chambre qu'il ne sacrifierait aucun des droits des Duchés; il donna clairement à entendre qu'il était sur le point de se dégager du traité de Londres, que l'exécution projetée ne serait probablement que le prélude de la guerre, pour laquelle il demanderait alors à la chambre de plus forts crédits ; il signala le danger que le rejet du crédit aurait pour la position militaire de la Prusse en cas de guerre. Il prêchait à des oreilles sourdes ; et il se vit obligé de recourir à l'autorité du roi, qui réprimanda sévèrement l'attitude de la chambre.

L'intervention royale n'eut pas plus d'effet. En janvier, le conflit se continua dans la commission des finances et à la tribune. Dans la commission, M. de Bismarck jeta le ganta l'impuissante diète de Francfort, que protégeaient seules les deux grandes puissances et qui n'était pas compétente pour trancher la question de succession. « Nous espérons », disait-il, « que vous nous accorderez par voie constitutionce nelle les moyej^s dont nous avons besoin ; sinon, nous « serons obligés de les prendre là où nous pourrons les

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ic oblenir. » Les accusations les plus étranges pleuvaient sur le ministre qui devait en sourire dans son for intérieur. On prétendait qu'il voulait sauver les Duchés pour le Danemarck, qu*il provoquait la guerre civile, qu'il voulait conduire les soldats prussiens contre les « frères allemands » des Duchés, qu'il était Vinstrument du parti féodal, cet ennemi de l'unité allemande, qu'il était enfin l'homme de la Russie, autre ennemie de l'Allemagne. M. de Bismarck ne restait pas en retard avec ses agresseurs. La chambre, disait-il, veut engager la lutte contre la dynastie, en lui ôtanL le droit de paix et de guerre ; l'opposition manque de patriotisme, elle n'a pas le sentiment de la nationalité prussienne. « Vous « voulez faire de nous des ministres de parlement ; cela ne « sera jamais, nous sommes les ministres du roi! La sou- « veraineté du roi est établie comme un rocher de bronze, que « vous n'ébranlerez pas par vos résolutions. » £t comme conclusion il ajoutait : « Je ne crains pas la démocratie, j'espère « la vaincre, et il me semble que vous commencez à vous en <c douter, jd

Non contente de refuser le crédit^ la chambre vota encore une résolution par laquelle elle condamnait formellement l'attitude que l'Autriche et la Prusse avaient prise à l'égard de la diète, et déclarait vouloir s'opposer à cette politique par tous les moyens légaux.

Précédemment déjà, la chambre avait refusé de nouveau les crédits pour la réorganisation de l'armée. Le 2S janvier, elle rejette la nouvelle loi sur le service militaire. A cette occasion encore des paroles véhémentes sont échangées. Un juriste renommé, M. Gneist, parodiant unmot de NapoléonP% s'écrie : « Votre Majesté va fusiller la loi ! » Le président de la chambre lui-même, intervenant dans le débat, clôt la

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séance en dénonçant la politique absolutiste du gouvernement, et en faisant suivre le cri de « vive le roi ! » de celui de « vive le peuple, fidèle à sa constitution! ». M. de Bismarck, en prononçant la clôture de la session, prend acte des résolutions hostiles de la chambre, pour déclarer que le gouvernement n'eu adoptera pas moins toutes les mesures en vue de sauvegarder Texistence et l'honneur de l'État.

En effet il passa outre. Il l'avait dit naguère : dans les conflits constitutionnels c'est le détenteur du pouvoir matériel qui remporte. La guerre eut son cours : les remontrances de TAngleterre et de la France, exprimées par cette dernière avec une modération visible, ne purent l'empêcher. Un iuslant, à Vienne, on parut ébranlé. C'était au moment où les forces alliées, après l'occupation du Schleswig, devaient franchir la frontière de ce duché pour entrer dans le Jutland, territoire danois proprement dit. L'Autriche hésitait, en alléguant l'éventualité d'une intervention étrangère. Il est à supposer qu'elle ne tenait pas à s'engager davantage dans une guerre, dont le premier objectif, la sauvegarde des droits du Schleswig, était atteint par l'occupation de ce pays, et dont le résultat final se présentait aux hommes d'État de Vienne sous l'aspect d'une conquête prussienne. M. de Bismarck ne partageait pas les appréhensions de son alliée de fraîche date relativement à une intervention étrangère : la Russie était amicale ; TAngleterre parlait haut, mais ne voulait pas agir sans la France, qui refusait d'agir autrement que par des remontrances diplomatiques. Cependant la cour de Vienne persistait dans ses réticences. Il ne pouvait convenir à M. de Bismarck de demeurer isolé, de continuer la guerre pour le compte de la Prusse seule; il craignait que dans ce cas les grandes puissances ne restassent peut-être pas spectatrices

impassibles. Abandonnée par rAutriche, en hostilité avec la diëte germanique, en butte à Tanimosité de TAngleterre, incertaine quant aux dispositions de l'empereur Napoléon, la Prusse avait une position dangereuse. D'un autre côté, la conquête des Duchés était chose résolue à Berlin. M. de Bismarck ne pouvait interrompre la guerre : il savait qu'il ne conquerrait les Duchés qu'en réduisant le Danemarck à merci. Dans les grandes occasions, lorsqu'il s'agissait de véritables affaires d'État entre les puissances du nord, leurs ministres avaient toujours eu recours à Tintervention personnelle des souverains. C'est pourquoi M. de Bismarck insista auprès du roi pour que le général de Manteuffel, chaud partisan de l'Autriche, fût envoyé en mission spéciale à Vienne. Une fois de plus, l'empereur d'Autriche se laissa persuader à céder aux instances de la Prusse : le 1" mars, en effet, on signa un nouvel engagement stipulant la continuation de la guerre sur le territoire danois. M. de Bismarck, au moment où les troupes prussiennes avaient mis le pied sur le sol du Jutland, avait franchi une étape de plus de sa route. Ses organes donnèrent à entendre qu'il ne s'agissait plus de l'exécution du traité de Londres, et que la Prusse protégerait les Duchés contre tout retour de la « tyrannie danoise ». Ce langage s'accentua au fur et à mesure que les armées alliées rejetèrent les Danois de position en position, pour terminer virtuellement la campagne, le 18 avril, par la prise des ouvrages de Dûppel. « Le 18 avril », disait l'organe du ministère, « augmente l'espoir qu'on obtiendra l'émancipation « complète de nos frères allemands du joug danois... Le roi « Guillaume, libérateur des Duchés et allié de l'empereur « François-Joseph, leur est personnellement garant quo « leur sainte cause sera menée à bonne fin. »

Pendant que l'épée et le canon travaillaient au règlement de la question, ceux qui maniaient ces armes étaient honnis dans TAUemagne entière. Comme écho des analhèmes de la chambre prussienne, un congrès de députés progressistes, réuni à Francfort, déclarait que rAutriche et la Prusse avaient perdu leur titre de grandes puissances (( allemandes )>, et excitait tous les Allemands à ne pas tolérer la honte dont on allait couvrir la patrie commune. La Bavière fit une nouvelle tentative, le 12 mars, à la diète, en proposant de reconnaître le duc d'Augustenbourg comme duc de Holstein : l'Autriche et la Prusse protestèrent, et la majorité, bien que favorable à la motion, se déroba en évitant de fixer le jour du vote final.

M. de Bismarck, à ce moment, annonça que les deux grandes puissances ne se regardaient plus comme engagées par le traité de 1 852, que la guerre avait déchiré en ce qui les concernait. Par suite il déclina la proposition anglo-danoise de convoquer des conférences à Londres sur la base de ce traité, et obtint en fin de compte quala réunion fût acceptée sans armistice et dans le seul but « de la pacification du « nord», mot ambigu et bien trouvé pour laisser la porte ouverte à toutes les combinaisons d*une diplomatie habile et s'appuyant sur le triomphe des armes.

La conférence de Londres ouvrit ses délibérations le 28 avril. M. de Bismarck avait semblé un moment contrarié de ce que les puissances occidentales avaient insisté pour qu'un représentant de la diète germanique fût invité à cette réunion européenne. Le fait ne concordait point avec le système qu'il avait établi, comme on l'a vu, pendant son ambassade de Francfort, de restreindre et non d'étendre la sphère d'action de la diète, dont il avait résolu la dispari-

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lion. Cette raison vint s'ajouter à celle qu'il déduisait des intérêts dynastiques de la Prusse, pour le déterminer à s'opposer à la formation d'un État du Schleswig-Holstein, membre nouveau, et probablement anti-prussien, de la diète. Mais, l'empereur Napoléon ayant démandé avec instance Tadmission d'un représentant spécial de la Confédération, M. de Bismarck, qui tenait à ménager ce souverain, dut céder, pour voir la diète fixer son choix sur M. de Beust, cet ancien adversaire politique du ministre prussien. Cependant, il sut tirer de la participation d'un plénipotentiaire fédéral aux travaux de la conférence un avantage important. Aux argu- X ments qu'il produisit pour justifier sa déclaration que la Prusse ne se regardait plus comme liée par le traité de 1882, il pouvait ajouter celui que cet Acte n'avait jamais été reconnu par la Confédération dont le représentant siégeait maintenant au milieu des puissances signataires de ce traité.

Un nouveau pas décisif était fait ainsi par la Prusse dans le sens de ses projets de conquête. Elle y avait entraîné à sa suite l'Autriche, en vertu de leur engagement antérieur, et, dans la séance du 17 mai, les deux grandes puissances déclarèrent qu'elles ne voyaient les garanties d'une paix durable, jue dans « l'indépendance absolue des deux Duchés unis par \ des institutions communes».

Cette indépendance des Duchés, M. de Beust l'entendait autrement que M. de Bismarck. Le premier, s'inspirant de la politique des États secondaires de la Confédération en même temps que du sentiment général de l'Allemagne, voulait la création d'un État souverain avec le duc d'Augustenboui^. Le second songeait à l'indépendance des Duchés à l'égard duDanemarck, mais non à l'égard de la Prusse. Dans un intervalle des conférences, le ministre saxon se rendit à

Paris pour plaider sa cause ; il y trouva des oreilles bienveillantes. A Paris comme à Londres, on ne croyait pas au désintéressement des deux grandes puissances : si elles n'avaient pas eu d*arrière-pensée, eussent-elles enlevé la question à la diète, appelée au premier chef à la résoudre ? L'empereur Napoléon fit donc bon accueil au représentant des États secondaires, et, sans s'engager formellement, se déclara prêt à accepter toute solution sur laquelle les populations auraient été consultées. Pendant ce temps, ou plutôt longtemps déjà avant l'ouverture de la conférence de Londres, M. de Bismarck préparait la réalisation de son projet d'annexion des Duchés, Des partisans dévoués de sa politique firent signer dans les Duchés des adresses favorables à l'annexion et hostiles au duc d'Augustenbourg. Des' membres de la chambre des seigneurs envoyèrent au roi une adresse dans le même sens. Le roi se montra satisfait de cette démarche, provoquée par M. de Bismarck, qui, d'un autre côté^ par calcul, laissait s'accomplir en même temps l'agitation en faveur du duc d'Augustenbourg. Pour lui, en présence de l'opposition et même de l'hostilité ouverte des autres grandes puissances, le plus important était de démolir le traité de 1882 et de rendre impossible le rétablissement de la domination danoise. Les adresses populaires ou aristocratiques demandant la séparation, déblayaient donc, le terrain pour la Prusse. Naturellement les adresses annexionistes avaient ses préférences; il les désirait pour pouvoir démontrer à l'Europe que la nation prussienne était plus ambitieuse que son gouvernement, qui s'efforçait de la retenir et de la modérer.

C'est pour donner une preuve de leur désintéressement, qu'au retour de M. de Beust de Paris, dans la séance du

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28 mai, les deux grandes puissances allemandes, d'ac* cord avec le plénipotentiaire fédéral, proposèrent la formation d'un duché souverain de Schleswig-Holstein sous le sceptre du prince d'Augustenbourg, « qui non seule- « ment possède, aux yeux do TAllemagne, les meilleurs « titres à la succession et dont la reconnaissance par la « diète germanique est assurée, mais qui réunit aussi « indubitablement les suffrages de la grande majorité des « populations des Duchés ». Cette proposition provoqua de vifs débats, au cours desquels le plénipotentiaire prussien se donna le malin plaisir de rappeler et la politique anglaise secondant partout les soulèvements populaires, ^t la politique française introduisant dans le droit public la consultation des populations. L'Angleterre tenta vainement de sauver le Danemarck, d'abord en combattant la proposition allemande, ensuite en proposant le partage du Schleswig ; ses efforts échouèrent surtout devant le. refus absolu du Danemarck. La conférence de Londres se sépara le 25 juin sans avoir aplani le différend; mais M. de Bismarck pouvait se féliciter des résultats obtenus. Les puissances européenne^ avaient accepté en principe le démembrement de la monarchie danoise, et il ne restait plus à M. de Bismarck qu'à achever son œuvre et à terminer son conflit avec les chambres en leur apportant la conquête d'une vaste et riche province.

Peu de jours avant la clôture de la conférence de Londres, les souverains d'Autriche et de Prusse, accompagnés du comte de Rechberg et de M. de Bismarck, avaient eu une entrevue à Carlsbad pour y arrêter les dernières mesures en vue de la continuation de la guerre. Les hostilités, qui se rouvrirent le 29 juin, ne furent pas de longue durée. Militairement do

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beaucoup inférieur aux forces réunies des deux grandes puissances, diplomatiquement abandonné par le reste de TEurope, le gouvernement du Danemarck fut réduit à demander la paix, en invoquant la clémence des vainqueurs. C'est ce qu'il fit à la suite d'un changement de ministère, c'est-à-dire après la retraite du ministère radical, qui par son entêtement et son intransigeance avait puissamment servi la politique de M. de Bismarck.

La campagne diplomatique de cette question des Duchés est celle sur laquelle M. de Bismarck disait plus tard qu'il en était le plus fier : il avait le droit de parler delà sorte. Tandis que tout le monde en Europe se montrait irrésolu et aveugle, lui seul, dès le lendemain de la mort du roi de Danemarck, savait ce qu'il voulait et où il allait. En déclarant qu'il faisait la guerre au Danemarck qui violait le traité de 1882, il empêchait les signataires de ce traité de s'opposer à cette guerre. En amenant l'Autriche à rompre avec la diète germanique, il l'obligeait à marcher désormais avec la Prusse sous peine de se mettre en contradiction avec elle-même et surtout de perdre un terrain solide pour combattre les plans de la Prusse. Il devenait ainsi le maître de la situation et le montrait. Dès la clôture de la conférence de Londres, son langage et celui de ses organes changent complètement : il ne cache déjà plus ses visées et parle à peine encore de l'Autriche, son auxiliaire dans la guerre.

La déclaration des puissances allemandes du 28 mai, à la conférence de Londres, avait donné du courage au duc d'Augustenbourg. Les cabinets de Vienne, de Berlin et le représentant de la Confédération Germanique avaient proclamé la légitimité de ses droits et l'utiUté de sa candidature dans l'intérêt de la paix du nord : que pouvait-il demander de plus

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et comment ne pas se croire près du port? Il accourut donc à Berlin, où le roi et la famille royale lui firent le plus cordial accueil, mais le renvoyèrent, pour le reste, aux pourparlers avec l!if . de Bismarck. Celui-ci, on le comprend, n'était pas disposé à faire au prince des conditions faciles à accepter par le futur souverain, cette acceptation devant faire évanouir les projets d'annexion arrêtés dans Tesprit du ministre prussien. Ses conditions consistaient surtout dans la cession absolue, do la part du duc, au profit du roi de Prusse, du commandement militaire en temps de paix et de guerre, et dans Tunion douanière du nouvel État avec la Prusse; enfin il devait céder le port de Kiel et une certaine portion des alentours de ce port, pour l'usage exclusif de la marine prussienne. Le prince se montra récalcitrant : cela ne lui souriait pas d'aller occuper un trône comme vassal du roi de Prusse, c'est-à-dire comme inférieur en position au plus petit des autres souverains allemands. U concéda tout, excepté le commandement de son armée, dont M. de Bismarck voulait supprimer jusqu'au nom territorial, et qui devait prêter serment en premier lieu au roi de Prusse et non au duc. L*en- Iretien du prince et du ministre fut vif et se termina par une rupture, résultat désiré et prévu par M. de Bismarck.

On a vu plus haut que les deux grandes puissances allemandes, dans leur convention secrète du 16 janvier 1864, avaient déjàindirectementprononcé une sorte d exclusion du duc d'Augustenbourg. Après lui avoir rendu sa faveur à la conférence de Londres, M. de Bismarck, quinze jours après, la lui retira de nouveau et fit connaître cette résolution au public par la voie des journaux officieux. Ceux-ci articulaient contre le prince des griefs nombreux, mais dont quel* ques-uns paraissaient très bizaiTes à l'Europe spectatrice.

Ce prince, dont le nom et les droits avaient provoqué le soulèvement des Duchés et fourni le premier prétexte à Tin* tervention militaire de la diète germanique et des deux grandes puissances allemandes, on l'accusait maintenant, à Berlin, d'avoir voulu faire passer ses droits au mépris des intérêts de la Prusse, de l'Autriche et de l'Allemagne. On l'accusait ensuite de s'être appuyé sur l'opinion populaire, hostile aux deux puissances, même de s'être adressé h l'empereur Napoléon. On ajoutait qu'il avait cherché à se dérober aux conditions qui lui avaient été posées en vue de la sécurité militaire des frontières septentrionales de TAUemagne, et que le gouvernement aurait à examiner s'il pouvait encore favoriser sa candidature. Quant à la déclaration du 28 mai, gênante en effet pour la Prusse, les organes ministériels de Berlin commencèrent à l'interpréter. Les deux grandes puissances, disaient-ils, avaient promis de s'employer en faveur des prétentions du prince, dans le cas où elles seraient trouvées valables à la suite d'un examen approfondi. Cette explication n'était pas d'accord avec les termes de la déclaration de Londres, qui avait formellement reconnu les droits du prince comme les mieux établis. La presse ministérielle se souvenait si peu de ce texte qu'elle mettait enavantles droits dugrand-duc d'Oldenbourg, qu'on allait également examiner. Elle révélait enfin, de l'entretien du prince avec M. de Bismarck^ un propos, assez explicable eu égard aux conditions qu'on lui avait posées : le prince, au cours de la conversation, aurait dit qu'il eût mieux valu, pour lui et la cause des Duchés, que la Prusse ne se fût jamais mêlée de l'affaire.

Dans son dépit il allait trop loin : sans y être forcé par l'armée prussienne, jamais le roi de Danemarck n'aurait cou-

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senti à céder les Duchés pour les abandonnera la Confédération Germanique.

Voilà sous quels auspices et sous Tinfluence de quels sentiments s'ouvrirent les premiers pourparlers avec le cabinet de Copenhague, qui avait demandé la paix. Une trêve ayant été conclue à cet effet, la presse ministérielle de Berlin éclaira aussitôt le public sur les conditions de la paix. Aucune autre base, disait-elle, ne saurait être admise que la cession totale par le roi de Danemarck des trois duchés de Schleswig, de Holstein et de Lauenbourg ; en aucun cas il ne saurait plus être question d'un partage du Schleswig, le cabinet danois^ en repoussant cette combinaison à la conférence de Londres, ayant rendu nécessaire la reprise des hostilités. Les organes de M. de Bismarck ne s'en tinrent pas à renonciation de cette condition qui visait le Danemarck et les puissances étrangères ; ils indiquèrent aussi, ou faisaient du moins entrevoir le sort qui était réservé aux provinces conquises. Ils passèrent sous silence ce fait capital que les deux grandes puissances avaient empêché la diète germanique de conduire la guerre pour son compte, de même qu'elles s'étaient opposées à une participation de la population des Duchés ou du duc d'Augustenbourg. Us partaient donc de ce point de vue que, l'Autriche et la Prusse ayant seules conduit la guerre, seules elles avaient qualité pour stipuler et se faire céder les Duchés. Ce droit ne saurait appartenir ni aux prétendants, dont aucun n'avait des titres incontestés à faire valoir — surtout sur la totalité des Duchés, — ni à la diète germanique, qui, n'ayant pas été belligérante, n'avait pas non plus qualité pour statuer sur la succession dans le Schleswig-Holstein, et à qui il appartenait seulement de reconnaître le futur duc du Holstein,

et non celui du Schleswig, qui n'était pas pays fédérai. C'est dans ces conditions en effet que furent signés à Vienne, lel" août, les préliminaires de paix avec le Danemarck. Aucune puissance, TAngleterre exceptée, ne fit entendre des réclamations. Le cabinet britannique, il est vrai, engagea avec M. de Bismarck une correspondance fortaigre^ C'est que le cabinet prussien avait fait communiquer à Londres les préliminaires de paix, en exprimant Tespoir que le gouvernement de la reine reconnaîtrait la modération des vainqueurs, qui s'étaient bornés à prendre les Duchés sans revendiquer le Jutland, occupé parleurs troupes. Très irrité, lord Russell fit mander à M. de Bismarck qu'il aurait préféré que le ministre prussien eût gardé le silence, au lieu d'essayer de justifier des conditions iniques et en contradiction aussi bien avec le principe de nationalité qu'avec les prétextes sous lesquels les deux puissances avaient entrepris la guerre. Le ministre anglais fit observer aussi qu'il était singulier qu'on se fît céder des droits par le roi de Danemarck, puisqu'on avait toujours nié les droits de pe souverain sur les Duchés. Le cabinet britannique, en transportant la question sur le terrain d'une subtile dialectique, ne pouvait embarrasser un interlocuteur qui avait déjà prouvé qu'il était maître dans cet art. M. de Bismarck soutenait qu'il avait toujours reconnu au roi Chrétien IX certains droits, qu'on pouvait par conséquent se faire rétrocéder par lui, et qu'après tout on devait bien s'attendre, depuis la rupture de la conférence de Londres, à ce que la Prusse ne consentirait plus à un partage du Schleswig, ni à ce qu'elle s'en tiendrait simplement à sa déclaration du 28 mai. De nouveau M. de Bismarck oubliait que par cette déclaration il avait demandé la constitution desDuchésenunÉtatsouverainsous le sceptre

du prince d'Augustenbourg. Il l'oublia encore dans les propositions dont il saisit, dès le 44 juillet, la diète germanique, toujours avec le concours de l'Autriche, qui pour le moment ne semblait pas avoir d'autre volonté que celle de son alliée de Berlin. Les deux grandes puissances, faisant abstraction de leur déclaration de Londres, proposèrent à la diète d'inviter le duc d'Augustenbourg ainsi que le grand-duc d'OldenÊourg à exposer leurs titres respectifs à la succession dans les Duchés. Cinq voix seulement sur dix-sept repoussèrent cette motion, qui était en contradiction flagrante avec la déclaration de Londres, à laquelle avait adhéré naguère le plénipotentiaire fédéral.

Le 30 octobre les préliminaires de Vienne furent convertis en un traité de paix définitif , par lequel le roi Chrétien cédait tout ses droits sur les trois Duchés à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse. On se rappelle qu'au moment de l'intervention militaire de ces deux puissances, la diète germanique avait fait occuper le Holstein par des troupes fédérales, fournies à cet effet par le Hanovre et la Saxe. La paix signée, M. de Bismarck eut hâte d'éloigner ces troupes qui ne pouvaient que gêner ses projets. Le prince Frédéric- Charles de Prusse les avait prématurément dévoilés en voulant occuper la place fédérale de Rendsbourg. On l'avait désavoué, pour ajourner cette occupation jusqu'après la paix. Aussi, le 29 novembre, en tiotifiant à la diète la signature du traité de paix, les deux puissances demandèrent que l'exécution fédérale fût déclarée terminée et que les troupes fédérales fussent rappelées. La majorité se soumit, contrairement à l'avis de la Bavière et de la Saxe. M. de Bismarck prit texte de l'opposition de ces deux royaumes po!ir les avertir que leurs agissements, en voulant attribuer à la

i^ HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

diète des droits empiétant sur ceux des deux grandes puissances, compromettaient Texistence de la Confédération; la Prusse, pour sa part, considérerait comme une rupture du pacte fédéral toute résolution, par vote de majorité, à laquelle son assentiment n'aurait pas été acquis.

En Europe, Topinion publique, libre des considérations diplomatiques, n'épargnait pas ses critiques à Tattitude des deux grandes puissances allemandes. On leur reprochait, non sans raison, d'avoir entrepris avec leurs forces écrasantes une guerre contre le faible Danemarck.On n'admettaitpas le titre qu'elles avaient invoquée ce sujet, en accusant le Danemarck d'avoir enfreint les engagements de 18B2; de ce chef toutes les autres puissances signataires du traité de Londres avaient autant de droit que TAutriche et la Prusse de guerroyer contre le petit État. Seule la Confédération avait des droits à sauvegarder dans les Duchés ; elle n'était pas signataire du traité de Londres ; mais son droit résultait du pacte fédéral, qui lui prescrivait la défense des droits des États fédérés. En ordonnant l'exécution fédérale elle n'avait pas visé la conquête des Duchés, alors qu'à la conquête avait abouti la guerre entreprise par les deux grandes puissances allemandes.

L'Autriche, qui avait une fois de plus fait cause commune avec la Prusse contre la majorité de la diète, ne se trouvait plus cependant d'accord avec son alliée sur la solution finale. Des pourparlers avaient commencé entre Berlin et Vienne touchant la question de succession. M. de Bismarck avait proposé une consultation de toutes les cours suprêmes de justice de la Confédération; ensuite les deux grandes puissances statueraient, en commun avec la diète germanique, sur le Eolslein et, sans la diète, sur le Schleswig. Le comte de

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Rechberg, ministre d'Autriche, fit la contre-proposition de déférer la décision à une cour d'arbitrage composée de huit délégués des deux prétendants, le duc d'Augustenbourg et le grand-duc d'Oldenbourg; et, M. de Bismarck ayant repoussé cet expédient, le ministre autrichien proposa^ conformément à la déclaration de Londres, que l'Autriche et la Prusse cédassent tous leurs droits au ducd'Augustenbourg. Le comte de Rechberg commençait à s'apercevoir où M. de Bismarck voulait en venir ; mais il se ravisait bien tard. Son souverain d'ailleurs ne lui laissa pas le temps de réparer les fautes commises par l'Autriche depuis l'ouverture de la question en novembre 1863. On sentait à Vienne la nécessité de revenir sur ses pas, de se dégager de l'action commune avec la Prusse pour recouvrer la liberté d^action sacrifiée par la convention du 16 janvier. Cette convention cependant subsistait en droit, et elle obligeait les deux contractants à s'abstenir de toute action isolée. Quoi qu'il en fût, le comte de Rechberg ne resta juste au pouvoir que pour signer le traité de paix définitif; quelques jours après il était remplacé par le comte de Mensdorff.

Les chambres closes pendant la guerre danoise. — Le conflit constitutionnel continue. — L'opposition ne vent pas donner son avis sur la question des Duchés. — Revirement à Vienne en faveur de la diète germanique. — M. de Bismarck pose ses conditions à Vienne. — L'Autriche soutient le duc d'Augustenbourg. — Prétentions de la maison de Brandebourg à la succession. — Exposé aux chambres prussiennes. — L'opposition rejette les crédits pour la marine. — M. de Bismarck ne peut la convaincre. — L'opposition rejette les dépenses pour la guerre du Danemarck. — M. de Bismarck gouverne

i86 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

avec la chambre haute. — Les embarras de M. de Bismarck. — Godflits entre rAatriche et la Prusse dans les Duchés. — M. de Bismarck demande l'expulsion du duc d'Augustenbourg ; l'Autriche refuse. — Les deux souverains plus pacifiques que leur entourage. — Garlsbad, Ratisbonne et Gastein. — La convention de Gastein prévient la guerre. — L'Autriche abandonne de nouveau ses alliés de la diète de Francfort.

On a vu plus haut que les chambres prussiennes avaient été brusquement closes le 2B janvier 1864, après avoir repoussé de nouveau les projets de réorganisation de Tannée, rejeté les crédits pour l'expédition contre le Danemarck et protesté contre la politique de M. de Bismarck relativement à la question des Duchés.

La guerre de Danemarck et la conquête desDuchés s'accomplissaient ainsi en dehors du concours du parlement prussien, pour ne pas dire contre son gré. Pendant toute une année la tribune était restée fermée pour ne s'ouvrir que le 44 janvier 1 865. La politique royale, celle de M. de Bismarck, avait triomphé, et ses organes n'avaient pas négligé d'exposer que pendant les deux années de son ministère tout « ce que la Prusse avait entrepris avait réussi et que tout ce (( qui avait été entrepris contre elle avait échoué ». Lesdiscours du trône énonçaient ces succès : la réorganisation de l'armée avait fait ses preuves; Texcellente situation financière avait permis de conduire la guerre sans emprunt; la paix avait été faite avec le Danemarck. Le roi concluait en insistant sur la nécessité de parachever la nouvelle organisation de l'armée et en exhortant les chambres à lui prêter leur concours pour cette œuvre.

Dès le début de la session il fut évident que le conflit constitutionnel ne touchait guère à sa fin. Le président de la chambre des députés, il est vrai, rendit hommage aux suc-

ces des armes prussiennes : « La honte d^Olmiitz, disait-il, «est effacée, le traité deLondres déchiré; l'honneur prussien « dégagé sur les champs de bataille du Schleswig-Holstein. » Mais, comme dans son discours de clôture de Tannée précédente, il dénonçait de nouveau la politique rétrograde et la violation des droits constitutionnels de la chambre. M. de Bismarck, à la chambre des seigneurs, eut beau prêcher la conciliation et excuser sa conduite en faisant observer, non sans intention, que le ministère libéral avait noué et lui avait légué le conflit qu'on ne pouvait aplanir constitutionnellemcnt qu'en compromettant la bonne organisation de l'armée. Son collègue, le comte d'Eulenbourg, ministre de rintérieur, eut beau conjurer la chambre des députés de ne pas user de son droit budgétaire dans la question de l'armée, sur laquelle le gouvernement ne céderait point. Le parti libéral persista inébranlablement dans son opposition. La lutte s'engagea d'abord à propos du budget. Le ministre de la guerre, M. de Roon, s'opposa à toute diminution des dépenses, à toute réduction de la durée du service, et déclara ouvertement que la chambre jouait son existence. On lui répondit par la menace que « tant va la cruche à l'eau qu'à la « fin elle se casse » . Le ministre de la guerre fit allusion à la politique de grandeur que la Prusse ne pouvait suivre et mènera bonne fin sans la réorganisation de l'armée d'après le plan du roi- On lui répliqua que le parti libéral abhorrait la politique d'annexion qu'on semblait vouloir suivre contre la volonté des populations du Schleswig-Holstcin, que suivre cette politique c'était aller contre le génie de la nation prussienne. On invoquait la Némésis de l'histoire qui vengerait la nation de toutes les violences exercées contre ses droits. La réorganisation de l'armée, objectait-on encore au ministre de la

i88 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

guerre, portait sur son front le signe de Caïn; Tarmée réorganisée en violation de la constitution ne deviendrait jamais une institution durable. Avec ces prédictions sinistres, Topposition se trompait : elle même devait un jour les anéantir en se déjugeant. Elle avait raison de dénoncer le droit violé, de refuser de ratifier des actes illégaux; mais comment conciliait-elle sa résistance à l'augmentation de Tarmée, à Taccroissement de la force offensive de la Prusse, avec le rôle qu'elle imposait au gouvernement de faire prévaloir la volonté de la Prusse contre T Autriche, contre la majeure partie des souverains allemands, contre toute l'Europe?

L'opposi tion prouvait d' ailleurs dans la discussion de la question des Duchés qu'elle était divisée sur le sujet, ou du moins qu'elle n'osait pas assumer la responsabilité d'un avis positif. La chambre fut saisie, au commencement de mai', d'un mémoire sur la guerre de Danemarck avec le compte des frais de cette guerre. M. de Bismarck se souciait moins de la régularisation de ce compte qu'il ne désirait s'assurer l'appui des chambres dans le conflit naissant avec l'Autriche.

Nous avons raconté plus haut que le cabinet de Vienne, en remplaçant le comte de Rechberg par le comte de Mensdorff aux affaires étrangères, entendait revenir sur les erreurs de sa politique. Il aurait peut-être renoncé en faveur de la Prusse à toute co-possession dans les Duchés, moyennant des compensations territoriales ou -un concours dans les démêlés internationaux auxquels l'Autriche allait un jour ou Tautre se trouver en butte. A défaut d'entente sur ce double terrain , voyant la Prusse décidée à récolter pour elle seule les résultats de la guerre danoise, et s'étant aperçu que le prétendu mouvement révolutionnaire n'était qu'un fantôme avec lequel M. de Bismarck avait voulu l'effrayer, le cabinet de

Vienne résolut de faire sa paix avec la majorité de la diète^ et, à cette fin, de soutenir le duc d'Augustenbourg, devenu plus que jamais le favori des souverains et des populations de TAllemagne. C'est dans ce but que le comte de Rechberg, peu de temps avant sa retraite, avait fait à la Prusse la proposition dont nous avons parlé plus haut et que son successeur reprenait pour son compte.

Le nouveau revirement de la politique autrichienne avait le défaut de se produire trop tard et avec trop de tâtonnements. Il n'inspirait pas d'abord grande confiance aux États secondaires, qui se rappelaient comment le cabinet de Vienne les avait sacrifiés à ses intérêts personnels, ne faisant pas en cela plus de cas du pacte fédéral que la Prusse. Cependant, dans leur impuissance , malmenés , menacés par H. de Bismarck, ils acceptèrent la main que TAutriche leur tendit en vue d'une action commune destinée à prévenir l'annexion des Duchés à la Prusse.

Cependant, à Vienne, on n'avait pas encore à ce moment renoncé à l'idée d'un compromis avec la Prusse. A la fin de décembre, ce cabinet rappela à Berlin que l'ambassadeur d'Autriche avait été antérieurement déjà autorisé à dire au roi Guillaume que l'empereur n'admettrait l'incorporation des Duchés à la Prusse que contre un agrandissement équivalent de l'Autriche sur le territoire allemand. M. de Bismarck ne se pressait pas de répondre à ces différentes ouvertures. Le roi Guillaume, entièrement attaché à l'idée de l'annexion des Duchés, ne voulait pas paraître procéder uniquement en vertu du droit de conquête. En cherchant un titre moral quelconque, on découvrit que naguère un jésuite avait démontré que la maison de Brandebourg était l'héritière la plus légitime des Duchés. S'emparant de cette

trouvaille, M. de Bismarck déclara à Vienne et à Francfort qu'il fallait faire jBxaminer les titres de tous les prétendants» ceux du prince d^Augustenbourg et du grand-duc d'Olden* bourg, mais aussi ceux de la maison de Brandebourg, et qu'à cet effet les 8}mdic8 de la Couronne de Prusse seraient chargés de donner leur avis.

Toutefois, sur les instances réitérées du cabinet de Vienne, M. de Bismarck consentit à faire connaître les conditions auxquelles la Prusse serait disposée à se dessaisir de ses droits sur les Duchés. Dans une dépèche du 22 février 1865, il développa ce programme qui concordait avec les conditions précédemment posées au duc d'Âugustenbourg et repoussées par ce prince. Le cabinet de Vienne répondit que ces conditions étaient inadmissibles, attendu qu'elles étaient en opposition avec le pacte fédéral, qui voulait pour membres de la Confédération des souverains indépendants, et non un prince qui, d'après le projet prussien, ne serait qu'un vassal du roi de Prusse, et dont Tannée servirait à accroître la puissance de la Prusse seule et non celle de toute la Confédération. A la suite de ce refus, le duc d'Augustenbourg, se ralliant à la politique autrichienne, renouvela ses déclarations antérieures; il accepta tout, sauf ce qui importait le plus à la Prusse, la fusion militaire. Une pouvait pas mieux servir la politique de M. de Bismarck: que devenait en effet le projet d'annexion, si le duc se soumettait à ces conditions rigoureuses?

Les choses marchaient vers une rupture. Le 27 mars, la majorité de la diète germanique appuie une motion en faveur de l'intronisation immédiate du duc d'Augustenbourg. La Prusse fait aussitôt ses réserves : les prétentions du duc ne sont pas démontrées, le grand-duc d'Oldenbourg aie di'oit de

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demander qu'on examine aussi les siennes, et la maison de Brandebourg fera, à son tour, valoir celles qui lui appartiennent à la fois en vertu de titres historiques et par suite de son traité de paix avec le roi de Danemarck. Les dissidences à partir de ce moment se dessinent nettement. Le 6 avril la diète de Francfort émet de nouveau un vote favorable au prétendant) sans tenir compte de l'opposition de la Prusse. M. de Bismarck ne rompt pas encore; il apporte un nouvel élément de discussion en proposant à Vienne la convocation des États des deux Duchés, à titre consultatif bien entendu, et uniquement afin desavoir quelles garanties la Prusse trouverait auprès de la population des Duchés pour Fexécution des arrangements sur lesquels les deux grandes puissances seraient tombées d'accord. Cette proposition provoqua de nouvelles controverses, les deux cabinets ne pouvant s'entendre sur la loi électorale d'après laquelle la composition de l'assemblée des États aurait lieu.

Tel était l'état des négociations au moment où M. de Bismarck en présenta un exposé aux chambres prussiennes. Dans ce document, après avoir relaté la marche des pourparlers, il affirmait que l'opinion en Prusse — il ne parlait pas de celle des habitants du Schleswig-Holstein — se trouvait d'accord avec la ligne adoptée par le gouvernement, qu'elle attendait avec certitude une union étroite des Duchés avec Ja Prusse et même l'incorporation; le gouvernement prussien, disait-il, croyait cette dernière combinaison la meilleure, mais non tellement commandée par l'intérêt de la Prusse qu'il fallût la réaliser au détriment de la paix. En tout cas il maintiendra l'état provisoire aussi longtemps que son programme de février n'aura pas été accepté] d'une manière complète et absolue.

Le parti libéral, dans les deux chambres, se moatrait aussi insensible aux appels réitérés faits par M. de Bismarck à son patriotisme prussien que confiant dans les promesses de grandeur dont ces appels étaient remplis. Toutes les fractions de ce parti s'étaient concertées pour laisser de côté la question spéciale des Duchés et n'envisager que la question budgétaire. On ne voulait pas accorder un thaler à un ministère contempteur des droits de la chambre. Il s'agissait d'abord d'un emprunt destiné à aménager le port de Kiel pour la future marine 'de guerre, un des rêves de tous les patriotes allemands. Or la politique intérieure de M. de Bismarck avait refroidi pour le moment ce patriotisme, et le ministre le constatait, en raillant ceux de ces compatriotes qui, disait-il, préféraient l'existence des Phéaciens à celle des Spartiates, Ou lui objecta qu'il demandait de l'argent pour le port de Kiel, qui n'appartenait pas encore à la Prusse. Sans doute, réplique le ministre, nous le possédons en commun avec l'Autriche ; mais nous ne traiterons avec l'Autriche qu'à condition que Kiel restera propriété de la Prusse seule. Tous les deux nous sommes les souverains des Duchés, et si nous ne réussissons pas à nous entendre avec les États, nous resterons dans ces pays envers et contre tous. Vous ne me croyez pas? conclut-il : eh bien, j'accepte que vous me déclariez : point de Kiel, point d'argent! Les libéraux, dit-il encore, se vantent que la question des Duchés a toujours fait partie de leur programme que je me suis approprié : cependant ce n'est pas avec l'argent qu'ils m'ont accordé, que l'armée prussienne a vaincu les Danois. Puis les libéraux bornaient leurs exigences àla création d'un État indépendant du Schleswig-Holstein. Or leur maximum est notre minimum; car nous allons bien plus loin, puisque nous nous établissons nous-mêmes

dans les Duchés I Quant au droit budgétaire, ajoutait-il en terminant, la chambre le réclame pour elle, sans tenir compte du droit des deux autres pouvoirs, et la constitution ne lui accorde pas ce privilège. Après deux séances orageuses, la chambre rejeta l'emprunt pour la marine.

Quinze jours après, le 13 juin, le même débat se renouvela à propos des frais de la guerre de Danemarck. Le gouvernement, à défaut des crédits qui lui avaient été refusés, comme on Ta vu plus haut, avait emprunté au fonds de réserve métallique, désigné sous le nom de Trésor d'État, les sommes nécessaires pour la co^^.duite de la guerre. La majorité libérale refusait de donner décharge, les fonds de ce Trésor ne pouvant être aliénés sans autorisation préalable des chambres, et elle déclarait les ministres personnellement responsables. Elle se retranchait derrière ce manquement constitutionnel, sans trop oser se prononcer sur la question de savoir ce qu'on devait faire des provinces conquises avec l'argent du Trésor. M. de Bismarck essaya tous les aiguillons de son éloquence mordante, pour amener l'opposition à dire son avis. Il avait trouvé le défaut de la cuirasse^ et il chercha à acculer ses adversaires en les mettant au défi de renier les victoires militaires; il les plaçait dans l'alternative de se déjuger ou de froisser le sentiment national. Le gouvernement, dit-il, est pour l'annexion, qui s'effectuera, si ses conditions sont repoussées par le duc d'Augustenbourg.

Les orateurs de l'opposition n'acceptèrent pas le terrain sur lequel les appelait cette mise en demeure. Ils éludèrent, non sans habileté, mais sans franchise, de se prononcer pour ou contre l'annexion des Duchés. Un tel prétendait que M. de Bismarck, embarrassé lui-même de choisir, voulait que la chambre le tirât d'embarras. Tous enfin déclarèrent que l'op-

position des libéraux visait, non pas la politique extérieure du ministère, mais les personnes des ministres, ennemis du régime constitutionnel; ils sommèrent même M. de Bismarck de faire acte de patriotisme en déposant le pouvoir. Joute oratoire, qui finit comme bien des jeux : elle resta stérile. La chambre ne se prononça pas sur la question du Schleswig-Uolstein; mais elle refusa la décharge pour les frais de guerre.

La chambre des seigneurs fut plus accommodante. Cette assemblée prenait à Tégard de ses collègues de la chambre basse une attitude assez singulière : elle ne se bornait pas à annuler ou à neutraliser les votes de la chambre des députés — c'était son droit, — elle semblait s'attachera aggraver le conflit en poussant le gouvernement à des mesures illégales ou violentes et manquait ainsi à la mission des sénats, qui consiste à tempérer, non à envenimer les conflits qui s'élèvent avec les chambres électives. Ainsi la chambre des seigneurs ne se contenta pas d'annuler les votes financiers de la chambre des députés et même d'inciter le ministère à ne tenir aucun compte de ces votes et à établir le budget par voie d'ordonnance : elle essayait même de restreindre la liberté de la tribune et vota, avec l'approbation de M. de Bismarck, une résolution tendant à inviter le gouvernement à présenter une loi pour restreindre cette liberté non chez elle, mais dans l'autre chambre.

La session se termina ainsi sous l'empire d'une grande exaspération des partis. Le 17 juin, dans son discours de clôture, M. de Bismarck reprocha à la majorité tous ses votes; elle a renié, disait-il, les faits éclatants et les succès de Tarmée, rejeté des demandes auxquelles le gouvernement no saurait renoncer, émis des résolutions qu'il ne saurait

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exécuter, repoussé toute entente et irrité les esprits. Il l'accuse de nouveau de vouloir usurper des droits que la constitution lui refuse et déclare que le gouvernement persistera dans sa politique sans s'en laisser détourner par une résistance systématique et excessive. Enfin, il se console dans la pensée que le jour viendra où la chambre approuvera la marche du gouvernement, et il remercie la chambre haute, qui d'ores et déjà lui accorde cette approbation.

Tant d'assurance en l'avenir ne lui faisait pas fermer les yeux sur le présent, qui était semé de difficultés de la nature la plus grave et auxquelles il ne semblait pouvoir être remédié que par la guerre. M, de Bismarck, on l'a vu dans un chapitre précédent, avait toujours pensé que la guerre seule pourrait décider entre la Prusse et l'Autriche, et il s'était préparé à cette éventualité. Mais Thomme le plus audacieux n'affronte pas sans trembler le terrible échiquier où les destinées des États se jouent avec des pions de fer et où une minute de hasard détruit des années du calcul le mieax étudié. Ce n'était pas la chambre libérale seule qui contrariait la marche de M. de Bismarck : il se voyait faiblement secondé par la cour et son entourage, les uns opposés à toute guerre avec l'Autriche, les autres doutant de l'issue heureuse d'une semblable lutte. Pour sa part, il ne voyait pas d'autre dénouement à la crise et, au fond, il n'en désirait pas d'autre. Aussi il ne s'efforçait plus d'aplanir les conflits et les dissentiments qui se multipliaient, préférant les laisser se développer de manière à hâter la rupture.

C'est que les Duchés, depuis la signature de la paix et le départ des troupes fédérales, étaient occupés par des troupes prussiennes et autrichiennes et administrés par des commissaires des deux puissances. Et si naguère M. de Bismarck

avait trouvé la vaste Allemagne trop étroite pour y laisser évoluer TAutriche et la Prusse, comment le mince territoire du Schleswig-Holstein aurait-il hébergé deux hôtes de cette taille ?£t précisément dans ce faible espace les chocs devaient se produire plus fréquemment et d*une façon plus naturelle, et cela rentrait dans le plan politique du ministre prussien. Pendant que la Prusse faisait administrer le Schleswig, un commissaire autrichien gouvernait le Holstein, oii les partisans du duc d'Augustenbourg pouvaient librement agir pour la cause du prince qui continuait à tenir sa cour à Kiel. A part une faible minorité de la noblesse des deux Duchés, toute la population était acquise au duc, et, si le suffrage universel avait été consulté, nul doute qu'il se fût prononcé en sa faveur. Cette popularité, on le conçoit, gênait les projets de M. de Bismarck, et pouvait à la longue en compromettre la réalisation. Par la même raison elle inquiétait le grand-duo d'Oldenbourg, cet autre prétendant, dont M. de Bismarck faisait semblant d'épouser la cause pour mieux démolir la candidature du prince d'Augustenbourg. Au moment où les cabinets de Berlin et de Vienne paraissaient devoir s'entendre sur la convocation des États des Duchés, le grand-duc d'Oldenbourg se rendit à Berlin pour insister sur la nécessité d'éloigner le duc d'Augustenbourg du territoire holsteinois. Il représentait que cette assemblée se laisserait facilement influencer par la présence du duc Frédéric, pour trancher en sa faveur la question de succession; il fallait donc prévenir un pareil acte, en interdisant à l'assemblée d'anticiper sur la décision des juristes de la Couronne prussienne et en obligeant le duc d'Augustenbourg à quitter le territoire des Duchés. M. de Bismarck n'hésita pas à s'approprier ces demandes opportunes pour les proposer offi-

ciellement à Vienne. L^objet d'un nouveau conflit était ainsi trouvé. A Vienne, on se complaisait dans les demi-mesures. On ne voulait pas rompre ; mais on n'était pas disposé davantage à perdre les fruits de la popularité de fraîche date qu'on avait acquise dans les Duchés. L'Autriche fit observer assez malignement que, pour établir une égalité parfaite entre tous les candidats, il faudrait éloigner aussi la Prusse ,run des prétendants; d'ailleurs il n'y avait pas lieu de procéder contre le duc d'Augustenbourg, attendu qu'il ne s'était livré à aucun acte illégal. Toutefois le cabinet autrichien consentait à défendre à la future assemblée des États de trancher la question de succession, et il cédait même, en principe, sur la demande d'expulsion en faisant dire au prince Frédéric qu'il ferait preuve de tact en s'éloignant spontanément.

M. de Bismarck ne se contenta pas de cette réponse ; il renouvela avec insistance la den^ande d'expulsion, en menaçant d'y procéder au besoin de sa seule autorité. A Vienne on ne le prend pas de moins haut; on dit qu'aux violences de la Prusse on répondra en retirant les concessions faites en sa faveur, et l'on demande en même temps la réduction des forces prussiennes dans les Duchés. On récriminait aussi contre les agissements de la Prusse, qui se comportait en maîtresse dans ce domaine à deux, transportait sa station maritime de la Baltique à Kiel, sans égard pour l'empereur d'Autriche, co-propriétaire de ce port.

Au fond de toutes ces querelles gisait la question principale, celle de l'hégémonie en Allemagne : l'Autriche, en disputant les Duchés à la Prusse, combattait pour sa place historique à la tête de la Confédération, place que M. de Bismarck était résolu k conquérir par les armes. Il était prêt militairement^ et son adversaire, à ce qu'il croyait, ne l'était

i98 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.

point : le moment lui paraissait bien choisi pour tirer Fépée. U ne cachait pas cette pensée aux diplomates qui se trouvaient au mois de juillet aux eaux de Carlsbad, où il avait lui-même accompagné le roi Guillaume *. « La paix est bien compro- « mise », écrit-il le 13 juillet à sa femme, en ajoutant que tout se décidera à Gastein, où il se rendra avec le roi et où viendra aussi Tempereur d'Autriche. A Vienne à ce moment on était également belliqueux; on avait confiance dans la force de r Autriche, et Ton estimait que la lutte ne saurait être évitée.

Les souverains pensaient sur ce point autrement que leurs ministres et leur entourage. Le roi Guillaume était pris de scrupules au sujet d'une guerre d'Allemands contre Allemands ; il espérait encore amener T Autriche par des moyens pacifiques à partager avec la Prusse la domination en Allemagne. De son côté, Tempereur François-Joseph était peutêtre moins convaincu que certains de ses généraux de la supériorité de son armée. Puis la Prusse en 1850 n'avait-elle pas ajourné la lutte, parce qu'elle n'était pas prête? L'Autriche, à son tour, du moment qu'elle ne l'était pas, ne perdrait rien à attendre.

Sur le chemin de Gastein, à Ratisbonne, le roi tint un grand conseil de ministres et de diplomates dans lequel M. de Bismarck fit prévaloir son'opinion de maintenir les demandes de la Prusse relativement aux Duchés. A Salzbourg, il s'entretint aussi avec le premier ministre de Bavière, essayant d'exciter les convoitises de la dynastie de Wittelsbach, ne demandant aux États secondaires qu'une neutralité dans le duel austro-prussien qui allait s'engager. Cependant, à Gas-

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