Tome II
funérailles décentes , étaient inhumés aux dépens de l'association. Telle était alors la destination de la confrérie. On le voit, rien de plus généreux que la pensée qui avait présidé à sa création ; mais dans ce que nous avons cité de la charte de 1 292 , et dans tout le reste de son contexte, il n'y avait pas un mot qui se rapportât au privilège de la fierté ; seulement cette confrérie était instituée sous le patronage de saint Romain , dont elle prit le nom. Les huit petits chanoines , après avoir rédigé les statuts de l'association , les présentèrent au grand chapitre de Notre-Dame , le priant de leur permettre d'établir ladite confrérie dans la cathédrale , « en l'honneur de Dieu , de la vierge Marie , des saints archevêques , patrons de cette église , savoir : saint Nicaise , saint Mellon , saint Romain , saint Ouen , saint Ansbert , saint Victrice , et autres saints patrons de l'église de Rouen , en déclarant , toutefois , qu'ils entendoient que saint Romain fût le principal seigneur et maître de la confrérie , afin qu'ils fussent secourus par les prières de ce saint pontife , occupé sans cesse à implorer Dieu en faveur de la ville et des habitans de Rouen. » Une pareille institution ne pouf ant tourner « qu'.à la gloire du Dieu tout-puissant , de la sainte Vierge sa glorieuse mère , de saint Romain , des autres saints patrons de l'église de Rouen , et à l'augmentation du culte divin » , le chapitre de Rouen l'autorisa pleinement , et en approuva les statuts. Le choix de saint Romain pour patron spécial n'eut alors d'autre effet que d'obliger les associés k s'assembler dans la cathédrale, le jour de la fête de la translation de saintRomain, et à faire célébrer une messe en l'honneur de cette fêle. Qu'il y eût ou non alors dans la cathédrale une chapelle dédiée sous le vocable de saint Romain, ce ne fut point , du moins , une chapelle dédiée à ce saint , mais la chapelle de saint Jehan , qui fut attribuée à la confrérie pour ses dévotions et ses assemblées. Nous ne devons point omettre un article de ces statuts, qui se rapporte aux mœurs du tems. « Si quelqu'un des frères , y est-il dit , va en pèlerinage , soit outre mer ( c'est-à-dire à Jérusalem "l , soit a Rome , soit à Saint-Jacques
ou ailleurs, et qu'il vienne à décéder en chemin, on célébrera pour lui une messe en la chapelle de la confrérie, dans la huitaine à dater du jour où la nouvelle de sa mort sera par-
\enue. »
De ees faibles eomnieneemens , étrangers , on le voit , au beau pri\ ilége dont l'église de Rouen était, dès-lors , en pleine et paisible possession , comment put sortir cette célèbre confrérie de Saint-Romain, que l'on vit depuis figurer si activement dans le cérémonial du privilège? Il n'est pas difficile de le conjecturer. Ainsi réunis sous le patronage de saint Romain , sans doute les confrères se pressèrent , en toutes occasions , autour de la chasse révérée du saint , la suivirent partout où elle paraissait , et conséquemment le jour de l'Ascension où elle jouait un si grand rôle. On trouva que la présence de ces confrères re\ ètus , apparemment , de costumes pittoresques , comme tous les costumes l'étaient alors , ajoutait encore à l'éclat de la procession et de la solennité ; et leur assistance autour de la fierté , assistance qui , au commencement , n'était pour eux que l'accessoire , finit par devenir leur principale et presque leur unique attribution. Aussi les statuts de 1 292 ne furent pas long-tems en vigueur , et même ils ne le lurent jamais , s'il faut en croire une apostille qu'on lit en tète de la charte , mais qui paraît n'avoir été écrite que dans le xviie. siècle , et par des gens qui voulaient , on ne voit pas trop pourquoi , effacer le souvenir de l'ancienne et charitable destination de la première confrérie. (') Ce qu'ily a de certain, c'est qu'en i346 l'official de Rouen revêtit de sa sanction de nouveaux statuts de la confrérie de Saint-Romain , qui n'ont pas plus de rapport avec ceux de 1 292 , dont nous venons de donner une idée , que la nouvelle confrérie n'en avait désormais avec l'ancienne. Dans ces statuts de i346 , il ne s'agit plus de secours pour des prêtres indigens , ni de funérailles
(') On y lit ces mots : j\wif/utim fneriint in 11 su hœc statuta.
gratuites pour ceux qui n'ont rien laissé. La confrérie de saint Romain semble n'avoir presque plus d'autre objet que d'environner la châsse de son saint patron , et de rehausser , par sa présence et ses soins pieux autant qu'empressés , la solennité dans laquelle cette châsse figurait avec tant d'honneur. Les nouveaux statuts , rédigés par les dignitaires et membres de la confrérie alors en exercice , et présentés par eux à l'official , sont aussi parvenus jusqu'à nous , et nous allons en donner une idée. Commençons par dire qu'en tète de ces statuts figurent les noms des anciens associés qui les rédigèrent (O. Outre le prévôt etl'échevin , la confrérie se composait de vingtquatre frères servans , d'un prêtre , d'un clerc , d'un doyen , de quatre autres clercs , et d'un crieur dont l'office était d'aller par les carrefours revêtu d'une tunique bariolée de tètes de mort , demander à haute voix des prières pour l'âme des confrères trépassés 0»), et de précéder leurs convois funéraires , en agitant bruyamment des clochettes. Outre cela, il y avait dans la confrérie des membres libres ; les femmes n'en étaient pas exclues. Ces détails sont extraits des statuts ; on y trouve, de plus, quelques dispositions qui tiennent aux mœurs du tems. Ainsi , le goût des pèlerinages , si ancien en Normandie (3>, y
(') C'étaient Vincent De Croisset , alors prévôt, et Guillaume De Hatentot, échevin ; puis les frères servans dont les noms suivent: Etienne Mandois , Honoré De Hesque , Jehan Mutel , Jehan Bécart , Jehan Duchemin, Jehan Goraen , Jehan Guerard , Jehan De St.-Cande , Jehan De la Mote , Jehan Le Maréchal, Jehan Rose, Jehan Loisel , Jehan Cauderon , Jehan Rossignol , Mathieu Hélye , Nicolas Mue , Nicolas le Parmentier , Pierre De Marguerit , Raoul Duclos , Robert Levasseur , Richard De Gaillon , Richard Bernard, et Roger Paste. En 141 8, la confrérie comptait parmi ses membres le célèbre Alain Blanchart , dont le nom sonne tout autrement que ceux qui précèdent.
(2) « Doit le déen faire crier par les carrefours , chascun lundi , que chascune personne die sa patenostre pour les âmes des corps trespassés de la dicte confrarie. » (Art. 21 des statuts de 1 346.)
O) Michaud, Histoire des Croisades , tome '|e*\, page |7i.
était encore alors dans boute sa ^ i\ acitc ; et l'on conçoit que de* associations pieuses de\ aient surtout fournir un bon nombre de pèlerins. La confrérie de saint Romain avait les siens. « Se aucune personne delà dicte confrarieva en pèlerinage au Saint Sépulcre oultreiner ( disait un article des statuts), il aura dix solz des deniers de la eonfrarie ; et se il va à Rome , cinq solz ; et à St .-.laque en Galice, cinq solz ; et à St.-Gille, douze deniers. A chascun an , le lundi après Pasques , les compaignons doivent assambler «à la messe sainet Anthoine , à la Magdeleine , et d'ilec aler aux murs de Grantmont, vers Soteville , pour regarder se ( si ) il y a pèlerin de la dicte contrarie , pour lui taire paier son droit. » Ce goût pour les pèlerinages sur- \écut bien loug-tcms aux statuts de la confrérie de saint Romain. En 1624, une confrérie des pèlerins de St.-Jacques lut érigée par 31. De Péricard , évèque d'Evreux, dans l'église de St. -Jean d'Elbeuf. Chacun des confrères devait, je crois , une fois dans sa vie , se rendre «à St.-Jacques, un bourdon à la main. Je me souviens d'avoir vu, il y a environ vingt ans, à Elbeuf , surtout parmi les tisserands , des vieillards qui étaient allés à St.-Jacques en Galice , ou dont les pères avaient fait ce pieux pèlerinage.
La lèpre était fort commune à cette époque , soit qu'elle fût le triste fruit de ces voyages lointains |0j soit qu'elle eût sa source dans le peu de propreté que l'on avait alors. Le vieux coutumier de Normandie laissait le lépreux en possession des biens qu'il avait avant d'être attaqué de la lèpre , mais le déclarait exclus des héritages qui viendraient à lui échoir après.
« Li Mésel , disait-il , ne poent estre heirs à nului , mais
il tendront leur vie l'éritage que il avoient , ains que il fussent mésel. >» Celui qui était attaqué de ce mal affreux, devenu désormais un objet d'épouvante pour ses semblables , devait sortir des villes et errer dans les lieux les plus écartés ; et lorsqu'il voyait quelqu'un s'approcher de sa retraite , il agitait sa
10 Michaud , Histoire n'es Croisades, livre XIIe.
tartavelle , espèce de cresselle ou de castagnettes dont le cliquetis aigu avertissait le voyageur , qui s'empressait de fuir. Ce cas avait été prévu par les statuts de 1 346 ; ils disposaient que « se aucune personne de la confrarie devenoit malade de la leppre , il estoit convoie jusques à la banlieue de Rouen , se il le requéroit. » Ces convois de lépreux étaient précédés d'un cérémonial religieux des plus lugubres. « Se aucun frère devient mézeau ou ladre , on lui doit faire semblablement comme s'il estoit trespassé » , disaient les statuts de la confrérie de la charité de Saint-Jean d'Elbeuf , approuvés en 1 509 ; et une histoire manuscrite de la même ville nous donne , à cet égard , les détails qui suivent : « Dès qu'on s'apercevoit dans une famille qu'un individu étoit attaqué de la lèpre , on le dénonçoit au juge, qui , d'après le rapport des médecins, constatoit juridiquement son état, et le déclaroit mort civilement. On alloit avertir le curé , qui fixoit le jour et l'heure du service pour ce mort vivant. On faisoit une chapelle ardente à sa porte, dans laquelle le lépreux se tenoit debout , et enveloppé d'un drap. A l'heure marquée , le clergé venoit en procession ; et , après les prières d'usage , la procession retournoit à l'église ; le lépreux marchoit ensuite , et étoit suivi de ses parens et amis. Arrivé à l'église, il entroit dans une chapelle ardente qui y étoit préparée. Le clergé chantoit l'office des morts ; on célébroitla messe , que le lépreux devoit entendre dévotement, agenouillé sous un drap noir placé sur deux trétaux. L'officiant venait faire les encensemens autour du malheureux, et dire les prières accoutumées. Le lépreux étoit ensuite conduit à la porte de l'église , où le curé lui faisoit une exhortation , l'engageoit à la résignation , et lui ordonnoit de prendre toujours le dessous du vent , lorsqu'il parleroit «à quelqu'un. Cela fait , il étoit conduit cà la léproserie de Sainte-Marguerite , ou séquestré dans sa maison , s'il étoit d'une paroisse qui n'eût pas droit à la léproserie ").» Des usages analogues existaient dans les diocèses
(-*) Histoire manuscrite de la ville d'Elbeuf, compose'e en 1782.
de Tulle, de Clormont et de Saint-Flour. Dans ees deux derniers diocèses , L'officiant , en congédiant le lépreux , lui recommandait do ne boire aux sources ou aux fleuves qu'en puisant l'eau avec un vase ; et de ne jamais quitter ses habits de lépreux. C'était après un cérémonial de ce genre, que les membres de la confrérie de Saint-Romain convoioient jusques à la banlieue leur infortuné confrère infecté de la lèpre. L'excommunication n'était pas non plus chose rare dans ces tems-là; et il parait crue les confrères de Saint-Romain n'en étaient pas plus exempts que d'autres ; car les statuts portaient que « se ( si ) un frère venoit à mourir estant en aucune sentence de excommuniehe , et qu'il n'eust de quoy avoir son absonlte, on luy aydoit «à son absoulte empêtrer, aux coustz delà frarie. » Deux lois par an , savoir , le dimanche après l'Ascension et le dimanche après la Translation de Saint-Romain, les officiers de la confrérie et les membres en exercice se rendaient au portail de saint Romaing ( on appelait ainsi le grand portail du parvis ) , et illccques se séoient pour recevoir l'argent que les frères et seurs apporloienl , c'est-à-dire la taxe annuelle à laquelle chaque membre de la confrérie était assujéti. C'est ce qu'on appelait tenir siège ou portail. Payer sa contribution annuelle , c'était payer son. siège. Ces deux jours-là , on don— noit à chascune personne de la confrérie ung mérel (jeton ) ou un g signet pour avoir ung pot de vin pour faire sa voulenlé. Cliascun des compaignons avoit , ces jours-là , ungs ganz (une paire de gants) , ung chapel (une couronne de fleurs ou de feuillage ) , et ung galon de vin. Au siège du dimanche d'après la Translation «chascun avoit de plus une torche de six onches; le prévôt et l'esquevin chascun une de demie livre ; et chascun deux gallons de vin. » Il n'y avait pas de confrérie sans banquets , sans repas de corps. Les articles des statuts de la confrérie de Saint-Romain , relatifs à cet objet, offrent des particularités curieuses. Lors des deux sièges dont nous venons de parler, « tous les compaignons dcbvoicnt disner ensamble. A chaque digner, quiconque debvoit aucune deiïaultc (amende),
estoit tenu à la paier ains ( avant ) qu'il fût assis au disner , sans contredit , par son sérement. » Le vin , les fûts et les lies qui restaient après le repas étaient vendus , au profit de la confrérie, à celui des convives qui en offrait le plus d'argent. Cette espèce d'enchère durait jusqu'à ce que le prévôt eût commencié à laper ses mains après digne?'. Dans ces repas , « nul n'estoit tenu «à boire à guersay l'un à l'autre , se le prévôt n'avoit premièrement commencié , ou qu'il en eust donné congié , et ce à peine de quatre deniers d'amende. » Qu'était-ce que boire à guersay ou à garsoil? car on disait l'un et l'autre. Eude Rigault , archevêque de Rouen du tems de saint Louis , visitant son diocèse , trouva qu'un chanoine nommé Roger était adonné à la boisson , et qu'il lui arrivait souvent de boire outre mesure. Le prélat lui défendit de boire , dorénavant , à garsoil. Un autre jour il apprit que le curé de Kibuef fréquentait les tavernes et y buvait à garsoil. Qu'était-ce , encore une fois , que boire à garsoil ? Si nous en croyons le docte bénédictin dom Carpentier, c'était boire à l'excès , jusqu'au gosier , usque ad garsallum -? garsallum , dit-il , signifiant gosier. Mais, on vient de le voir, par les statuts de la confrérie de Saint- Romain , les frères « estoient tenus de boire à guersay l'un à l'autre , se le prévôt avoit premièrement commencié , ou se il en avoit donné congié. » Croira-t-on que les statuts d'une pieuse confrérie , statuts approuvés solennellement par l'ofncial de Rouen , non seulement permissent , mais ordonnassent aux associés de boire outre mesure , dès que le prévôt leur en aurait donné le signal, et cela, notez bien , des jours de grande fête ? Boire à guersay, boire à guersay l'un à V autre, comme le disent les statuts de la confrérie de saint Romain , n'était-ce pas plutôt trinquer , choquer les verres ? Et n'était-ce pas cette dangereuse coutume , que l'archevêque Rigault avait surtout voulu proscrire , comme produisant entre des buveurs réunis une déplorable émulation qui les portait à se surpasser les uns les autres , au grand préjudice de leur raison , de leur santé et de leur honneur ? J'entendrais d'autant plus volontiers ainsi
DE SAINT BOMAIN. 553
ce passage des statuts , que , par une clause finale de ce même article , « chascuu des compagnons estoit tenu d'obéir aux eomniendeioeus du pré\osl es choses honncstes qui touchaient à l'honneur delà dicte eonf varie . » Or, nous avons vu que lorsque le prévôt donnait le signal de boire à guersay, il fallait que les tiens ser\ ans obéissent ; ils y étaient tenus. Cette obligation aurait-elle existé pour eux , si boire à guersay eût été boire outre mesure? Etait-ce là une chose lionne si e qui louchât à t 'honneur de la confrarie? Bien loin delà , rien n'y aurait été plus contraire ; tandis que l'action de trinquer , provoquée par le prévôt, et peu répétée , n'avait rien qui ne convint entre des membres d'une même association, réunis autour delà même table.
En i47^? dans les premiers jours d'août , la confrérie de Saint-Romain lit représenter dans l'aître de Notre-Dame , (levant l'église , un mystère de saint Romain. Six semaines entières furent consacrées aux préparatifs de cette représentation extraordinaire, que le chapitre facilita , autant qu'il put, en contribuant aux frais , et en faisant prêter à la confrérie tout ce qui lui était nécessaire pour construire des échafauds dans le parvis , et pour jouer le mystère. Non seulement tout le gros matériel de la fabrique , comme poutres , planches , claies , fut mis à la disposition des confrères ; mais on leur prêta tous les ornemens , draps , tentures , tapisseries , qu'ils demandèrent ; on leur confia aussi , mais sous bonne caution toutefois , une mitre , une crosse et tous les insignes épiscopaux indispensables à l'acteur chargé du rôle de saint Romain , rôle si important dans un long drame, qui ne devait pas être autre chose que la vie du saint pontife mise en tableaux. Deux enfans de chœur avaient été chargés de rôles d'anges ; on leur fit revêtir des tuniques, indispensables apparemment pour faire illusion dans ces rôles. Il fut permis à tous les chapelains de Notre-Dame de figurer dans le mystère, dont la représentation dura plusieurs jours ; et pendant ce tems-là, quoiqu'absens du chœur, ils furent réputés présens , et ne perdirent point leurs
rétributions quotidiennes. Une des boutiques du parvis fut découverte , sans doute pour laisser aux anges la facilité de faire toutes les évolutions que prescrivait le mystère,. On n'avait eu garde d'oublier le miracle du dragon ; et , à la grande satisfaction du peuple , une gargouille horrible et monstrueuse joua un grand rôle dans la pièce. Apparemment les ouvriers s'étaient évertués , et avaient fait un chef-d'œuvre du genre ; car , après le mystère , les confrères de Saint-Romain demandèrent , et le chapitre permit que cette gargouille fût placée et conservée dans la cathédrale, en V honneur et mémoire de saint Romain W. Pendant plusieurs jours que dura cette pieuse représentation , l'heure des offices fut changée , et le bruit de la sonnerie ménagé de manière à ne point distraire une multitude immense, passionnée pour ces spectacles où l'on jouait les saints en voulant les honorer <2). Nous n'entrerons pas ici dans le détail de toutes les messes hautes ou basses que faisait célébrer la confrérie, soit en l'honneur de monseigneur sainct Roumaing, soit pour le repos de l'ame des confrères décédés. Il est tems d'en venir à ce qui était devenu , désormais , le grand objet de la confrérie de Saint-Romain. Commençons par dire que , « la vigile des festes du Pardon saint Roumaing , et de la Translation saint Roumaing », tous les confrères devaient partir processionnellement de la maison du prévôt, de manière à arriver à la cathédrale lorsque les vêpres venaient de commencer. Ils faisaient porter au milieu d'eux un cierge de trois livres , « et deb voient tous entrer au cueur , quant vespres estoient commencées, et illec, devant le maistre autel, aler tous à genoulx.
(0 « Ordinatum. .. quôdilla bellua seu gargouilla (gargouille gallicè), que ad opus ipsius misteiii composita seu figurata extitit , ipsis f'ratribus volentibus et requirentibus , ad honorem et memoriam ipsius sancti , inhàc ecclesiâ rcponenda et custodienda recipiatur in aliquo loco , de quo per magistros fabricè cura ipsis fratribus fuerit advisatum. » {Reg. capit. )
t2) Regist. capit. , 28 juin; 18 , 30 juillet ; !«'-, 2, 3 , 5 et 9 août U76.
Alors, le prévôt prenoit Le cierge de trois livres et V allait offrir devant lu fierté monseigneur saint Roumain g..., et avoit eha.uun ung chappel à uellui service faire. » Mais c'était surtout auxjoursd.es Rogations, et à la fête de l'Ascension , que la confrérie de Saint-Kouiaiii devait figurer activement et paraître avec honneur. « Le lundi , le mardi, le merquedi et le jeudi des Processions , le prevost , les sergeans ( frères servans) et tous Les officiers de la dicte contrarie dévoient assambler en L'ostel de l'Esquevin , à heure de retrait ( de la fin ) de prime ; et quand le gros saint (*) sonnoit pour assembler, ilz dévoient tous assembler et aler ordénéement deux et deux ensamble (et debvoit chasenn avoir ungs ganz et ung chappel [ couronne de fleurs ] et une verge ) à la grant église de Rouen , pour aidier à porter la fierté monseigneur saint Roumaing ; et debvoit chasenn faire son office , telle comme à lui appartenoit , et ensencer devant la dicte fierté ; et debvoient avoir les prestres qui portoient la fierté , et les deulx clercs qui portoient les cierges, et les trois coustres d'église, chascun une paire de ganz. Et le jour de Rouvoisons ^ , le prévost debvoit eslire quatre des compaignons pour aler avecques lui , en la compaignie des prestres qui yroient querre le prisonnier au chastel pour icelui conduire et amener à la fierté saint Roumaing , la quelle y ( il ) debvoit porter par devant jusques au maistre autel ; et quant il avoit lessié la châsse , les compaignons le debvoient amener en la chapelle saint Jehan ou saint Roumaing , où l'on chantoit une messe secrète : et , icelle messe dicte , l'en le debvoit mener au disner chieux l'esquevin... Et , après disner , se il avoit son hostel en la ville , les compaignons tous ensemble le convoioient , se il lui plaisoit ,
(') Saint est ici pour siii , qui veut dire cloche ; du latin signum.
(') Rouvoisons, c'est-à-dire Rogations ; du mot rogaa'ones . On appe lait l'Ascension le jour des Rouvoisons , parce que cette fête était en elfe | le dernier jour et le plus solennel des Rogations.
et avoient à icellui disner dix sols d'avantage (') de la dicte contrarie. » Chaque frère servant qui manquait à l'une des processions des trois jours des Rogations ou de l'Ascension , payait douze deniers ; le clerc autant ; le prévôt et l'échevin , pour la même faute , payaient chacun deux sols.
On le voit , la confrérie semblait alors n'avoir existé , de toute ancienneté , que pour rendre des honneurs particuliers à saint Romain , pour accroître la solennité des hommages dont il était l'objet , et celle de la cérémonie du prisonnier. Une des chapelles de la cathédrale de Rouen , dédiée sous le vocable de ce saint, lui était maintenant attribuée en propre. Dans les premiers tems , cette chapelle était la dernière du collatéral de la nef (côté droit), en partant du portail de saint Etienne et s'avançant vers le haut de la basilique. En i5i^, la confrérie , s'y trouvant trop à l'étroit , obtint du chapitre une autre chapelle située dans le transept méridional de l'église , chapelle qui prit le nom de Grand-Saint-Romain. L'ancienne chapelle s'appela dès-lors , et s'appelle encore le Petit- Saint-Romain. La chapelle du Grand-Saint-Romain est celle que l'on voit encore dans le croisillon du midi , la plus voisine du portail méridional de Notre-Dame. En entrant dans la cathédrale par ce portail , on remarque , au côté droit et au— dessus du contre-retable de l'autel de cette ancienne chapelle , deux beaux vitraux peints où sont représentés les faits de la vie de saint Romain , et surtout le miracle de la gargouille. Ces vitraux sont dus à la confrérie de Saint-Romain, qui les fit exécuter en i5ài, à ses frais <a). En 153g , des bancs y furent placés , aux frais de trois membres de la confrérie de Saint-Romain, qui naguère avaient joui du privilège
(0 Avantage , don , gratification, distribution.
("*) lissai sur la Peinture sur verre, par M. E.-H. Langloi.s, in-8". i 832.
[>l. SAINT ROMAIN. 557
de la fierté (•). En i533, un négociant de Rouen avait donné , pour clore cette chapelle, une très-belle grille neuve, en cuivre (*>. Le jour de l'Ascension, c'était dans cette chapelle que le prisonnier , après avoir déposé XaJicvIc sur le maître autel du choeur , entendait une messe basse , dite par le chapelain de Saint-Romain; c'était là qu'au moment de l'offertoire il taisait hommage de ses fers au saint évéque son libérateur.
Dans les premiers siècles de l'existence de la confrérie , ses membres , ou du moins plusieurs d'entre eux , accompagnaient quelquefois les députés du chapitre , lorsqu'ils allaient ( quinze jours avant l'Ascension ) insinuer le privilège au parlement et aux autres juridictions de la ville. Le 27 avril i485, lorsque dix chanoines de Notre-Dame allèrent insinuer le privilège de saint Romain à l'échiquier, où Charles VIII tenait une séance royale, ils « estoient accompaignéz de plusieurs frères serrans à la contrarie de monseigneur sainct Romain , fondée en l'esglise Nostre-Dame pour les mérites et dessertes ^3) du dict monsieur sainct Romain. W » Le jour de l'Ascension , lorsque le chapitre avait élu un prisonnier , le prévôt et quatre membres de la confrérie allaient , avec le chapelain , porter au parlement le cartel d'élection. Le prisonnier délivré par les magistrats était remis entre leurs mains , ou du moins ils l'accompagnaient et le conduisaient à la Vieille-Tour , où il levait la fierté. Le soir , il soupait et couchait chez le maître de la confrérie, qui, le lendemain, lui donnait à déjeûner et un chapeau neuf t®.
(') Reg. capit. , 1 7 avril 1 539.
(2) Reg. capit. , 29 novembre 1533.
(3) Dessertes signifie aussi me'riles ; du vieux mot desservir , me'ritcr.
(0 Registres de l'e'chiquier.
(5) Ce jour là, les confrères le conduisaient au chapitre , où il recevait une semonce et sa pancarte de délivrance.
Cette confrérie entraînait à d'assez grandes dépenses ses membres et surtout ses premiers officiers. Souvent cette société appelait aux dignités de prévôt et d'échevin des bourgeois qui n'étaient pas membres de la confrérie. Quelques Rouennais riches , mais économes , s'efforçaient d'esquiver ce dispendieux honneur. Plusieurs fois , il fallut des arrêts du parlement pour les contraindre à accepter la maîtrise. En 1 5^4 ■> Jehan Pavyot, bourgeois de Rouen , qui vouloit n'estre maistre que Vannée prochaine, fut contraint par arrêt, « sous peine de 5oo liv. d'amende , à subir la charge , l'année présente , et à faire les solemnités accoustumées , après toutefois que les maistres et contraires eurent déclaré qu'ilz ne le vouloient assubjectir à aucun festin et autres frays extraordinaires. » En i5^5, ils avaient élu , pour être maître l'année suivante , le sieur Roque Du Génetay, conseiller de ville. Ce dernier ne réclama point , pour lors ; mais , en i5^6 , il demanda son exemption ; la confrérie n'ayant pas voulu y entendre , le parlement fut saisi de l'affaire. Me. Duvivier , avocat de la confrérie, dit que « de bonne et louable coustume , les bourgeoys les plus notables , et dont les facultés estoient plus grandes , estoient faicts maistres de la confrarye. » Le sieur Roque Du Génetay, élu à l'avance dès l'année précédente , sans aucune réclamation de sa part , venait , aujourd'hui , demander à être exempté; il se prévalait de l'édit de i566 et de lettres de franctaupinage. Ces lettres ne lui pouvaient servir de rien en cette occurrence. On ne lui demandait que de faire le divin service, et de recevoir le prisonnier ; il devait y être contraint.
A cela , Me. Prin , avocat du sieur Du Génetay , répondit que « les confrairies estoient à faire par ceulx qui estoient contraires... Son client n'estoit point dans ce cas , et n'avoit esté esleu que par invective et par le plaisir d'un nommé Le Clerc, qui luy vouloit mal.. . Enfin, il avoit des lettres de franctaupin , et exerçoit d'autres charges et fonctions publiques qui dévoient le descharger. » M. Delaporte , procureur-général , se montra favorable , en cette occasion comme en beaucoup
d'autres , an privilège de la fierté. « Le sieur Roque du (iénetay , que sou avocat a qualifié d'honorable , faict ( dit— il ) en ceste cause, acte du contraire. L'édict des franes-taupins a esté introduiet pour gens— roturiers , et qui n'ont moyen de subir autres fonctions que viles (l). Le sieur Roque ne doibt-il pas estre honteux de vouloir s'esjouyr du privilège des franestaupins , qui n'est que pour des bélistres des champs , luy qui est premier conseiller de ville ? L'avocat n'a pas consulté ( examiné ) ceste cause ; sans quoy il rougiroit de plaider ce qu'il plaide. » — «Mais, répliqua l'avocat du sieur Du Génetay, mon client ri est pas de la confraryc ; le contraindre à estre maistre, c'est donner aux confrairesde saint Romain la liberté de choisir tout le monde , voire messieurs les présidens et conseillers de ceste court. » C'était perdre le tems ; le parlement , sans avoir esgard aux lettres de franc-taupinage , ordonna que le sieur Rocque du Génetav seroit tenu de faire le service divin , et de recevoir le prisonnier , sans estre adstreint à faire autres frays , sur peine de 5oo liv. d'amende. »
On appelait gèrent forcé , le maître ainsi nommé malgré lui. On l'a vu par les arrêts que nous venons de citer, ses obb'gations étaient moins étendues que celles des maîtres qui avaient accepté de bon gré. Elles consistaient seulement à payer le porteur de la gargouille de saint Romain , qui figurait anciennement aux processions des Rogations et du jour de l'Ascension ; à fournir , ces trois mêmes jours , aux pauvres de
( ) En 1 448, Charles VII voulant avoir des compagnies d'infanterie toujours prêtes à marchera son ordre, ordonna que chaque paroisse, du rovaume fournirait un archer « le plus droit et aise' pour le fait et exercice de Tare, qui se pourroit trouver en chacune paroisse. » Ces archers étaient « francs et quittes de toutes tailles et charges quelconques » ; d'où on les appela francs-archers , et aussi franes-taupins , ces archers étant pris parmi les paysans, que l'on appelait taupins, à cause des taupinières, dont les clos de.> gens de la campagne sont ordinairement remplis. (Voyez l'histoire de la indice française , par le père Daniel , livre 5 , tome l«", page I 7-2 de l'édition in-7,0 de 1724.)
l'hôpital— général , une certaine quantité de pain , dépense de 200 à 4oo liv. ; à payer , par forme de don , au coffre de la confrérie , une somme de 200 liv. , dont il y en avait i4o destinées pour l'honoraire du chapelain ; enfin , à recevoir , le jour de l'Ascension , chez lui ou dans tout autre hospice ( maison ) , à ses frais , le prisonnier délivré ; à lui donner ou faire donner à souper , à coucher ; et à le renvoyer, le lendemain , avec un chapeau neuf. Tout cela était indispensable. Mais, la plupart du tems , les maîtres nommés acceptaient de bonne grâce ; et alors , outre ce que nous venons de dire , ils fournissaient des jetons dans les assemblées de confrérie , deux pour chacun des confrères {,) ; leur donnaient des bouquets pour les processions des Rogations et du jour de l'Ascension ; de plus , ils donnaient deux repas de confrérie durant l'année de leur gestion; ce qui, en tout, faisait une dépense de i5oo liv. pour le moins. Le chapitre défendait bien quelquefois ces repas ; il l'avait fait dès 1 519. Le Ier. mai i522 , il intima à Jean Dufour , bourgeois de Rouen , élu prévôt ou maître de la confrérie , l'ordre de ne point faire de festins et autres diver~ tissemens , danses et mascarades aux prochaines Rogations , et de remplacer ces superjluitéz accoutumées en aumônes
(') Nous avons fait graver , sur le titre de cet ouvrage , un jeton de la confre'rie de Saint-Romain, frappé en 1711 ; il appartient à M. Che'ron , avocat à Rouen , qui a bien voulu nous le confier. Ce jeton , en argent , représente , d'un côté , saint Romain entre le prisonnier agenouillé qu'il bénit , et la gargouille que ce dernier va emmener. Dans le fond , on voit la cathédrale de Rouen , telle qu'elle était encore avant l'incendie de 1822; la flèche de Robert Recquet. est facile à reconnaître. Ce côté du jeton porte l'inscription : PRIUILEGIVM ECCLESŒ ROTHOMAGENSIS. Au - dessous on lit ; CONFRAirie DE sT. ROMAIN. L'autre côté du jeton représente le prisonnier couronné de fleurs, portant, par le brancard de devant , la châsse de Saint-Romain , qu'un prêtre porte par le brancard de derrière. Audessous on lit le millésime 1711. Autour est cette inscription: dvlce
ONVS VINCVLA SOLVENS.
])fc SAINT ROMAIN. 561
pour les pauvres ^ . IVJais ordinairement les maîtres de la confrérie étaient abandonnés à leur libre arbitre ; et alors ils donnaient des repas somptueux , et c'était à qui montrerait le plus de magnificence. On conçoit que quelques marchands reculassent devant eette dépense. Long-tems , toutefois , il se trouva des gérens de hou gré. Pour parvenir à l'éehevinagc et aux autres dignités de l'Hôtel-de— Ville , il fallait avoir été maître , ou tout au moins membre de la confrérie de Saintllomain ; et souvent l'amour-propre parlait plus haut que L'économie. Aussi vit-on long-tems la confrérie de Saint-Romain se soutenir et prospérer, malgré les dépenses auxquelles forçait le titre de maître en charge. Outre les droits que cette maîtrise donnait aux dignités municipales , on peut croire que, dans un tems où la religion tenait une si grande place dans l'opinion , des motifs de piété avaient pu porter beaucoup de bourgeois de Rouen à désirer la maîtrise , ou du moins à l'accepter sans murmure. Mais il y a loin des xuie. et xvie. siècles aux dernières années du xvme. Le sarcasme qui s'était attaqué à l'église et au dogme, n'avait garde d'épargner les dévotions particulières ; on jetait alors le ridicule sur les confréries d'hommes ; celle de Saint-Romain ne fut pas épargnée. Dans les plaisanteries de l'époque , on la désigna comme ayant pour mission principale la garde et le soin de la parure du dragon d'osier que le peuple appelait gargouille de saint Romain. On ne pouvait rien imaginer de plus propre à la discréditer et à en dégoûter des hommes qui appartenaient aux classes honorables de la société. Dès lors, la confrérie, découragée et humiliée , fit tout de mauvaise grâce. En 1^52 et 1^53 , il fallut des ordres réitérés du chapitre , pour la déterminer à
(') Histoire de l'église cathédrale de Rouen, par Pommeraye, page 68G. — « Quatenùs, durantibus Rogationibus proximis, se abstineant contraires ab conviviis excessivis et insolenciis , et quod in loco superfluitatum quse fieri consueverunt , faciant clemosinas pro pauperibus et si— militer quod caveant à chorœis et mimis. » {Reg. capit. , Ier. mai 1522.)