‹ Histoire du priviláege de Saint-Romain (volume 2)Chapitre 65 sur 77 · PAR M. E.-HYACINTHE LANGLOIS · texte numérisé non relu

PAR M. E.-HYACINTHE LANGLOIS

Si ce qui manquait aux chrétiens du moyen-âge , du côté de la civilisation et des lumières , était , sous le rapport de la religion , amplement compensé par une soumission profonde aux lois de l'église , il n'est pas moins vrai qu'à ces époques antiques la morale évangélique et la vie intérieure et toute spirituelle du christianisme étaient beaucoup moins comprises par les masses ignorantes des fidèles , que certaines croyances accessoires alimentées par le témoignage des sens ; aussi le culte des images et des reliques , culte presque matériel , dont l'église elle-même se vit quelquefois obligée de restreindre l'empire , devenu trop exclusif , fut-il un des plus puissans leviers de la foi , chez les générations qui se succédèrent depuis Constantin Ier. jusqu'à des tems extrêmement rapprochés du nôtre. Il est vrai que l'espèce d'adoration dont les corps des martyrs et des saints étaient devenus l'objet , fut dès le berceau de l'église vivement stimulée par le témoignage des premiers pères de la foi chrétienne. Saint Augustin, par exemple , rapportait que des fleurs , par leur simple contact avec le cadavre meurtri de saint Etienne , avaient acquis assez de vertus pour rendre la vue à des aveugles {Aug., De civ. Dei, lib. 22, cap. 8). Grégoire deNaziance(or<z£. v cont.Jul.), à l'appui de semblables récits , prétendait que les corps saints y

quoique privés de vie et légués à la terre , n'étaient pas moins puissans que leurs âmes glorifiées dans le ciel , et que la plus légère parcelle de leurs reliques pouvait , aussi bien que le corps tout entier , opérer les plus merveilleux effets.

On fit plus , on attribua la même vertu à leurs vètemens , à tout ce qui leur avait appartenu pendant leur vie ; enfin, à la poussière même de leurs sépulcres, qu'on portait quelque fois suspendue au cou , précieusement renfermée dans une petite boîte , usage dont Grégoire de Tours cite un exemple remarquable dans le livre vin de son Histoire des Francs (r>. On conçoit aisément à quel point de semblables croyances devaient exalter l'imagination du peuple, et combien alors il était facile à l'imposture de mettre à profit le commerce sacrilège et si longuement prolongé des fausses reliques. L'historien que nous venons de citer rapporte qu'en 58o , un misérable , abandonné aux vices les plus crapuleux , vêtu d'une tunique sans manches et totalement enveloppé d'un suaire , s'avisa de paraître dans la cité de Tours , en prétendant apporter d'Espagne des reliques des saints martyrs Vincent, prêtre, et Félix. Repoussé dans cette ville par l'évêque et les clercs , il parut effrontément à Paris pendant la solennité des Rogations , et le scandale qu'il y occasionna fut tel que l'évêque Ragnemode le fit emprisonner ; ce prélat le rendit ensuite à Amélius , évêque de Bigorre , qui reconnut ce fourbe pour un de ses domestiques qui s'était enfui de chez lui . « On voit continuellement , dit Grégoire de Tours , » en terminant ce récit , beaucoup de gens induire le peuple » des campagnes en erreur par de semblables impostures. » Il nous est difficile aujourd'hui , d'après l'idée que nous avons conçue de l'état des lumières à l'époque dont il s'agit, de

(') C'est probablement sur ces sortes de pratiques que l'he're'siarque Vigilance , dont saint Je'rôme fut le plus redoutable adversaire , fondait les e'pithètes injurieuses de cendriers et à* idolâtres qu'il adressait à ceux qui re've'raient les reliques des martyrs et des saints.

nous persuader que les habitans des villes fussent beaucoup plus à l'abri de semblables déceptions.

Sous les règnes de Louis-lc-Déhoiinaiiv et de Charles-lc- Chauve, la vénération des reliques s'empara tellement des esprits , qu'il n'était question que de fêtes de translation, et (pic l'intention d'un corps saint suffisait pour mettre l'Europe entière en émoi. Les rois s'empressaient alors d'envoyer les plus illustres personnages solliciter avec instance leur admission au partage des débris sacrés du bienheureux ; on ne connaissait point d'événement public d'une importance égale à celle de cette pieuse négociation , et les pompes triomphales de l'église accueillaient en tous lieux les saints ossemens , qui n'arrivaient à leur destination qu'en perçant la foule des populations prosternées sur leur passage.

I n temple majestueux s'élevait quelquefois en l'honneur d'une simple relique ; et , par cet événement favorable aux intérêts temporels de quelques uns et à la piété de tous , souvent une chétive bourgade, une abbaye solitaire devenaient le noyau d'une ville nouvelle , pleine de mouvement et de vie.

Les autels devaient contenir des reliques , notamment de martyrs ; c'était une des conditions primordiales de la consécration des églises. Souvent aussi quelques fragmens de ces dépouilles sacrées, enchâssés dans la pointe des pyramides,; conjuraient dans la nue la violence des autans et les éclats de la foudre.

C'était sur les châsses que se prononçaient les sermens les plus redoutables , les sermens politiques même , de la tenue desquels dépendait souvent le sort des nations : cela s'appelait alors jurer sur sains (').

(') Une chose peu concevable dans un homme aussi pieux et aussi instruit pour son siècle que le fut le roi Robert, c'est de voir ce prince , croyant obvier par ce stratagème insensé' à ce que le parjure a d'odieux, faire quelquefois jurer les seigneurs sur un reliquaire vide et les serfs sur un autre contenant seulement un œuf d'oiseau. Le savant abbé

Des châsses formèrent long-tems le plus précieux mobilier de la couronne. Les rois les faisaient porter à l'armée ; on les tenait présentes aux combats , dans lesquels , souvent , les deux partis opposaient les saints aux saints. Charlemagne surtout ne faisait point la guerre sans se faire escorter par les reliques les plus révérées. Certainement cet homme extraordinaire , mais crédule comme son siècle , n'était pas sans avoir lu dans les écrits du père de notre histoire nationale (*) , qu'un certain roi d'Orient s'étant implanté dans le bras un doigt du martyr saint Serge , mettait , en élevant ce bras en l'air , les armées ennemies en déroute.

Quand une ville assiégée voyait le bélier ébranler ses murs , et l'échelle aux harpons de fer menacer ses crénaux , à l'apparition des châsses promenées autour des remparts, il n'était point de citoyen qui ne défendît héroïquement la brèche ; car, il faut l'avouer, la foi fit faire de grandes choses dans le moyenâge ; mais alors elle était docile et ne raisonnait pas.

Fallait-il , enfin , recourir à la pitié du ciel , dans l'invasion des fléaux qui désolent la terre, les reliques des saints venaient, du fond du sanctuaire, porter, dans une excursion solennelle , la consolation et l'espérance au sein des villes et des contrées frappées de contagion ou de stérilité (a).

Le Bœuf n'ignorait pas, sans cloute, que Robert, qu'il donne comme re'préhensible, par une semblable déception, en saine théologie, violait en même tems les lois les plus sacrées de la probité ; il est vrai que la barbarie de cette époque embrouillait jusqu'aux principes de morale aujourd'hui le plus à la portée du peuple.

(') Greg. Tur. , lib. vu.

(2) Une des cérémonies religieuses les plus brillantes de l'église , devait incontestablement consister autrefois dans l'espèce de procession dite procession des saintes Reliques. Qu'on se figure , dans Rouen , par exemple , le clergé des nombreuses paroisses et des monastères de cette ville , revêtu de ses riches ornemens d'or et d'argent , promenant triomphalement une longue file de châsses étincelantes de l'éclat de ces précieux métaux et de celui des perles et des pierreries. Les religieux de

L'emploi des Lecticaires (') était rarement jadis confié à des

mains subalternes , et par la double onction de la sainte-ampoule et dn chrême presbvtéral , nos monarques , investis des prérogatives du diaconat, réclamèrent souvent eux-mêmes l'honneur de porter processionncllement les châsses sur leurs royales épaules. Tels turent notamment l'empereur Charles-le- Gkauve et kea rois Robert et Saint-Louis , qui se montraient , dans cette fonction , revêtus de la dalmatique , ou , comme dit Froissard , de draps d'église , comme des diacres. C'est ainsi que plus tard parut peut-être le débonnaire Charles IX, lorsque, conciliant le projet de la St .-Barthélémy avec ses paroxismes de dévotion , il voulut porter lui-même les reliques de sainte Euphémie et de sainte Eugénie .

Après cet exposé sommaire des honneurs solennels rendus aux dépouilles mortelles des saints, occupons-nous des chasses qui les contenaient , sous le rapport purement matériel de ces derniers objets.

Le mot latin capsa , d'où nous avons fait celui de capse , puis de châsse , comportait , outre plusieurs autres significations , celles de bière , coffre , bahut , boîte , caisse , etc. , dont les mots cap sella y capsetla , capsula, formaient les minoratifs ; du mot feretrum , cercueil , on forgea celui de fiertre ou fierté , que conserve encore aujourd'hui , par excellence , la châsse de Saint-Romain . D'après les étymologies de leurs différens noms , on juge que les reliquaires ou châsses durent présenter originairement des formes fort simples , parmi lesquelles les plus communément employées , celles du cercueil ou

Saint-Oucii , pour leur compte seul , en portaient jusqu'à dix-sept , lorsque, re'unis au clergé de plusieurs églises séculières de Rouen, ils allaient processionncllement, dans la solennité des Rogations, à Saint- PieiTC-dc-Carville. Quelle brûlante et mystique poésie dans de semblables spectacles !

(') Lecticarii, hommes chargés de transporter les morts sur des litières funèbres ; le mot lectica fut quelquefois employé , dans la basse latinité, pour désigner une châsse. (V. Ducange , Gloss.)

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