Tome II
sarcophage , étaient parfaitement en rapport avec la pieuse et sévère destination de ces objets. Bientôt néanmoins les orfèvres du moyen-âge, franchissant les limites du cercle étroit où leur talent végétait captif , donnèrent aux reliquaires la figure des ossemens mêmes qu'ils devaient receler : de là ces bustes, ces bras , ces mains , ces pieds en métaux précieux , enrichis de pierreries ; quoiqu'il soit vrai que souvent aussi des sta— tuelles représentaient de pied-en— cap le saint du corps duquel elles ne renfermaient également qu'un seul débris.
Mais une occasion que devait saisir avec enthousiasme l'orfèvre de ces hautes époques , c'était celle de se montrer à la fois constructeur , figuriste et ornemaniste habile ; alors une basilique d'or s'élevait sous son marteau , et des figurines , précieusement ciselées , se groupaient sur toutes les faces de la noble châsse , qui bientôt devait étinceler de l'éclat des émaux et des pierreries. Le trésor des rois s'ouvrait alors pour elle , et souvent, débris recouvré de la sphragistique grecque ou romaine l'onix , à l'effigie des Ptolémées ou des Césars s'enchâssait à côté de celles des apôtres ; parfois aussi quelque précieux camée , jadis échappé des murs saccagés de la reine du monde , venait , don d'une piété stupidement ignorante , exposer , au-dessus de l'image de la Vierge sans tache , une obscène saturnale. L'art du lapidaire n'était cependant pas tombé dans une telle désuétude qu'on fût réduit à n'employer à cet usage que des joyaux antiques , puisque dans le ixe. siècle , selon Loup de Ferrières , on polissait et gravait les pierres précieuses , et qu'outre le témoignage de ce saint abbé, il est plus que probable que ces genres de talens n'avaient jamais été totalement négligés. Quant à l'orfèvrerie , elle fut, comme tous les autres arts , longuement cultivée par les laborieux et paisibles habitans des cloîtres. Un très-ancien manuscrit de l'abbaye de Fleury vantait une table d'or ornée de pierreries , d'inscriptions , et fabriquée par deux chanoines de l'église de Sens , Bernelin et Bernuin. La fameuse abbaye de Saint-Gai comptait presqu'autant d'artistes que de religieux ,
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et parmi ceux qui travaillèrent sur les métaux , on distingua le moine Tutilon , qui lut à Metz employer ses talens comme oiseleur et seulpteur.
S'il est difficile d'accorder aux orfèvres qui vécurent dans des tems fort reculés , une grande habileté comme figuristes , les châsses qui sortirent de leurs mains n'en étaient pas moins remarquables sous le rapport du caractère , de la disposition «le leur ensemble , et surtout de la délicatesse de leurs ornemens. Quant à celles qui comportaient des formes architecturales , c'était dans les monumens religieux de leur époque que les vieux émules de saint Eloi puisaient fidèlement les types de leurs chefs-d'œuvre ; ainsi, d'après cette règle immuablement observée par eux , on pouvait , en France , il y ;i quarante ans , en visitant le trésor (*) des églises métropolitaines et des splendides abbayes , se rendre à peu près compte de l'âge de ces chasses par celui des édifices avec la construction desquels la leur offrait une analogie remarquable.
L'orfèvrerie religieuse , s'il m'est permis de la distinguer ainsi , suivit donc pas à pas l'architecture , dans ses grandes révolutions comme dans ses moindres phases , et les formes de l'édifice gigantesque de pierre se reproduisaient dans les arceaux délicats du reliquaire , ornement précieux de l'autel , soit que le plein-cintre se maintint encore dans sa longue domination , soit qu'il eût été banni par l'ogive. Dans ces deux arcs résident , en effet , les traits les plus caractéristiques et les plus tranchés des monumens du moyen-âge ; car , bien que subissant d'assez nombreuses variations , le dernier surtout , jamais ils ne cessèrent d'être les élémens constitutifs des deux
(') On se rappelle que c'est ainsi qu'on de'signait le lieu où Ton tenait, renfermés les vases sacrés et les autres objets précieux appartenant aux églises. On le nommait en latin diaconiewn , parce que la garde en était spécialement confiée aux diacres; celui d'entre eux qui se trouvait chargé de veiller à la conservation des châsses portait le titre de feretrarius , et en français , assez ordinairement, celui de saiidurier.
principaux styles que , d'un assez commun accord , on désigne aujourd'hui sous les noms de roman et de gothique.
On ne peut , quant à ce dernier genre , méconnaître que le règne de Saint-Louis fut sa plus brillante époque. Quelques habiles architectes de ce tems , surtout Eudes ou Pierre De Montreuil , qu'il suffirait de nommer seul , se signalèrent dans leurs œuvres , par une légèreté de masses , une élégance de (ormes , une pureté de lignes et une hardiesse d'exécution , qui recommanderont toujours ces grands artistes à l'admiration des générations les plus enorgueillies de leurs propres travaux .
S'il fut impossible au siècle suivant de mieux faire , il eut au moins la gloire de soutenir l'architecture à ce haut degré de splendeur ; mais l'honneur en est dû surtout au sage et pacifique Charles V, dont le règne fut celui de la prospérité des arts et notamment de l'orfèvrerie . Sous ce dernier rapport , nous possédons probablement un témoignage de la vérité de notre assertion , dans la fierté de Saint-Romain , dont il est enfin tems de nous occuper.
Cette châsse , il est vrai , ne se recommande point à l'admiration des antiquaires, comme celle de Saint -Taurin d'Evreux , si parfaitement décrite par notre confrère M. Auguste Le Prévost , et comme plusieurs autres de la même importance , par de vastes dimensions et d'innombrables détails; mais , en revanche , rien de plus pur dans ses formes , et de plus parfait dans ses reliefs , que cet élégant reliquaire.
Si la parité de talent et de bon goût qui signale les monumens des xine. et xive. siècles rend difficile d'assigner, par des analogies purement architecturales, la fabrication de notre monument plutôt à l'une qu'à l'autre de ces époques ; nous allons essayer de le faire , approximativement au moins , d'abord d'après l'examen des statuelles dont ce beau reliquaire est orné.
Par l'intelligence avec laquelle les draperies de ces personnages sont jetées; par la coupe, les plans et les plis heureusement combinés de ces draperies, auxquelles on ne peut reprocher ni
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raideur, ni mollesse; par le mouvement des poses et le caractère1 tics têtes mêmes , on peut comparerle style de ce chef-d'œuvre de noire antique orfèvrerie à celui du précieux monument dont je vais parler. 11 consiste dans un magnifique contre-retable ,
espèce de tryptique , composé de bas-reliefs et de ligures de ronde bosse dans la proportion de cinq à six pouces de haut, représentant, outre d'autres innombrables sujets, la vie du Christ et celles de la A ierge et des apôtres, le tout exécuté en os admirablement ciselés. Cet étonnant objet d'art, où se voient l'image et les blasons du donateur , fait maintenant partie du musée du Louvre , et fut autrefois offert à l'église de Poissy par Jean , duc de Berry , frère du roi Charles Y W. 11 ne serait pas impossible de citer, comme points de comparaison , plusieurs autres monumens , appartenant non moins certainement à l'époque du prince dont nous venons de parler ; mais la similitude qui règne entre la plupart des figurines du contreretable en question et celles de la fierté , nous paraît tellement remarquable , que nous n'hésiterions pas à donner à notre reliquaire à peu près le même âge qu'au bas-relief de Poissy, quand même le rapprochement suivant ne viendrait pas encore à l'appui de cette opinion.
En i4<>95 Guillaume, troisième du nom, abbé de Saint-Germain-des-Prés , lit refaire en cuivre le retable du maître-autel de l'église de ce célèbre monastère. Cette pièce , d'un travail exquis, se composait de sept arcades, dont la principale, celle du centre , offrait le Christ en croix. Cette arcade et les deux qui l'accompagnent à droite et à gauche , prises à part des quatre autres , forment le motif complet des faces latérales delà châsse de Saint-Romain ; et cette ressemblance est tellement
(') Cet admirable oratoire était dépouillé d'un assez grand nombre de ses anciennes figures et mutilé dans plusieurs parties ; sa restauration est duc à mon excellent et savant ami M. Henry De Trùiueti , dont le nom seul rappelle ces artistes de la renaissance, habiles à la fois dans tous !cs arts dépendant du dessin.
frappante , tant par le goût des figures , que par la composition architecturale , qu'il est impossible de méconnaître qu'à peu d'années près , peut-être , ces deux monumens appartiennent à la même époque é*K
La fierté de Saint-Romain n'est point arrivée jusqu'à nous sans éprouver de graves mutilations , dont les réparations maladroites paraissent dater toutes à peu près du même tems. Les pinacles ou clochetons qui surmontaient les contreforts ont tous été brisés , et peut-être même , au-dessus et au centre du faîte de la châsse , s'élevait-il autrefois , comme dans celle de Saint-Taurin d'Evreux et beaucoup d'autres du même genre , un clocher pyramidal , dont la figure , pauvre et moderne , de saint Romain , occupe aujourd'hui la place.
Dans la seconde moitié du siècle dernier , cette châsse fut considérablement remaniée. M. l'abbé Carré de St.-Gervais , doyen du chapitre de la cathédrale , sollicitait depuis longtems cette opération , jugée apparemment nécessaire , qui fut indéfiniment ajournée par l'effroi qu'inspira le devis de l'orfèvre, qui cependant ne montait qu'à la somme de 600 liv. Sur le refus du chapitre, M. l'abbé Carré se chargea seul de cette dépense , mais en obtenant de ses confrères l'autorisation de consacrer le souvenir de sa libéralité, par l'apposition de ses armoiries sur la fierté même. Survint enfin la révolution de 1 78g, pendant une partie du cours de laquelle cette châsse , dédaignée , fut jetée à l'écart et loin de l'église , dans un abandon qui ne put que lui être extrêmement dommageable. Nous allons la décrire dans son état actuel , en faisant observer d'abord qu'elle se compose entièrement de cuivre doré monté sur un bâtis de bois .
Le corps de la châsse repose sur un plateau de trente pouces de long , sur quatorze de large , offrant sur ses bords un filet ou listel surmonté d'une cymaise décorée d'espèces
(') V. {'Histoire de l'abbaye de Saint-Gennain-des-Prés , par d< Bouillard, planche 8, page 167.
de palmettea , et rapportée dans le siècle dernier, comme les ontenMta d* même goût qui couronnent le faîtage dans sa
longueur et sur ses trois croisillons.
Prix- au-dessus de son plateau , la chasse porte vingt-sept pouces de longueur sur ses laces latérales, et onze de largeur seulement sur ses extrémités ; sa hauteur, depuis son assiette jusqu'à la pointe des pignons des deux bouts, est de seize pouces trois ou quatre lignes, et de dix— sept pouces neuf lignes v compris les feuillages emi décorent ces mêmes pointes et les sommités des ogil es.
Les laces latérales sont distribuées en trois arcs ogives ou portaux , d'inégale hauteur , partagés par des contreforts . Le portail du centre a d'élévation environ onze pouces six lignes , sur six pouces d'ouverture ; et les deux autres , occupant sa droite et sa gauche, sont hauts de un pied neuf lignes, et larges de six pouces et demi. Les pignons des arcs centraux ont , dans les faces latérales , la même hauteur que ceux des deux bouts de la châsse.
L'amortissement des ogives centrales des flancs de la fierté se compose , comme aux deux extrémités , d'un simple trèfle ; tandis que celui des quatre autres portaux se complique d'un riche remplissage , formé d'une rosace à six feuilles, de laquelle descendent deux petites ogives tréflées , qui divisent la baie , dans sa partie supérieure seulement , en deux com— partimens égaux ; leurs retombées se réunissent d'une part dans le centre du grand arc qui les embrasse , à une espèce de petit cul-de-lampe évidemment moderne et de mauvais goût, et de l'autre elles reposent sur les chapiteaux des colonnettes de gauche et de droite du portail. Ces diverses décorations sont à jour , d'un fini très-précieux , et forment avant-corps sur les parties lisses de la fierté. C'est au moyen de cette disposition, et de la saillie des pieds-droits du petit édifice, que les figurines se trouvent comme enchâssées sous les arcades , et que les jolis émaux, aperçus à travers les rosaces , se dessinent sur des plans reculés.
Un riche filigrane , orné de pâtes de verre coloré , et de petits émaux chargés de trèfles dorés , remplit la plate-bande extérieure des pignons et des ogives ; il est lui-même couronné d'une jolie crête ou dentelle , figurant des feuilles d'ache ou de persil , qui s'élevaient en bouquet sur les sommités de chaque portail.
Quatorze figures , de propoitions un peu différentes , y compris le saint Romain et le prisonnier à genoux devant lui , l'un et l'autre de fabrique lourde et moderne , complètent les ornemens du reliquaire , dont la description suivante des planches facilitera l'intelligence.
PREMIÈRE FACE LATERALE.
Première arcade. [Voyez planche Ire.)
i . Saint André , apôtre . — On pourrait le prendre , à la forme de sa croix , pour saint Philippe , que nous allons retrouver ailleurs.
i. Apôtre tenant une palme. — Il est impossible de désigner nominativement cet apôtre par ce simple attribut , universellement employé pour caractériser les martyrs. Le livre que tient cette figure est également insuffisant pour la faire connaître ; car , après en avoir placé d'abord dans les mains des évangélistes , et dans celles des autres apôtres auxquels on doit des épitres canoniques , on a fini par en donner indistinctement à tous les habitans du paradis .
Arcade centrale et deuxième.
3 . La Vierge supportant l'enfant Jésus d'une main et de l'autre lui présentant une fleur champêtre. — Figure d'une naïveté , d'une grâce et d'un mouvement admirables. Le cercle de la couronne de la Vierge est orné de petites pâtes de verre de couleur , anciennes et en cabochon ; les pierres des fleurons sont blanches et peut-être modernes .
Troisième arcade.