TROISIÈME ÉPOQUE
Depuis 1597 jusqu'en l'année 1791, où le privilège de saint Romain cessa d'exister.
choix désau roi,
E chapitre ressentait un extrême 1597. dépit de l'échec que venait de rece- lc chapitre (»\%
• . •! , . I un choi
voir son privilège; et peut-être le ag.éai,iea choix qu'il fit en 1 597, un mois environ après l'enregistrement de l'édit , ne fut-il pas étranger à ce sentiment. Du moins est-il certain que les prisonniers auxquels cette compagnie accorda ses suffrages étaient on ne peut plus désagréables au roi , aux princes , et aux membres du conseil , qui firent ce qu'ils purent pour les empêcher d'obtenir la
fierté. Et , cependant , le fait à raison duquel ils la sollicitaient n'était pas indigne d'indulgence.
En mars 1596, vers la Mi -Carême, les sieurs De Boussel de Parfourru , Richard Du Vivier , Salomon De Benneville, De Tournay, De Belletot, De Beuvrigny, et d'autres seigneurs du diocèse de Bayeux, prie's par le sieur De Ragny de se trouver u à la bienvenue de son espousée », fille du sieur De la Forêt , partirent tous à cheval du château de Ragny pour aller au-devant de la nouvelle mariée , qu'ils rencontrèrent à Montigny, accompagnée de la dame De la Forêt , sa mère , et de « plusieurs gentilshommes et damoiselles. » Tous ces amis du mari saluèrent les deux dames, et reprirent avec elles le chemin du château de Ragny, où « la nouvelle espousée fut reçue à grand'feste et en grande joie. Les tables estant couvertes pour souper, arriva une troupe de masques, les quels jouèrent et dansèrent , puys sortirent. Aprèz soupper, sur les dix à unze heures du soir , vint une autre compaignie de masques, au nombre de sept à huict, vestus de linges blancs (c'est-à-dire, sans doute , déguisés en fantômes). Ils estoient suivis de plusieurs serviteurs qui avoient des manteaulx , soubz les quelz ilz portoient des espées et pistolles (pistolets). D'abord quatre des dietz masques dancèrent ung ballet ; puis tous ensemble dancèrent des bransles et jouèrent a trois déz (c'était le jeu favori du tems,
et il n'y avait point de bonne mascarade sans des). Aprèz avoir joue' et dancé, ilz s'assemblèrent tous ensemble comme pour se retirer. Mais l'un d'iceulx, qui avoit des sonnettes aux jambes , coudoya fort rudement , et en apparence avec dessein , le sieur Richard Du Vivier, qui s'e'cria : Voillà ung masque importun, et repoussa du pied cet homme masque' qu'il ne rcconnoissoit pas. Alors , le dict masque, s'accouldant sur la table , feist quelques gestes de la teste, en murmurant; et, repassant pour s'en retourner, donna au sieur Du Vivier ung coup de poing dans l'estomac; et, comme ce dernier le poursuivoit, en lui en demandant raison, le masque meist l'espée à la main , et en donna ung estocade dans la gorge au sieur Du Vivier, au moment où il dégaînoit luy mesme son espée. Du Vivier, se sentant blessé et se voyant assailly par les autres masques , donna à son agresseur plusieurs coups dont il mourut sur la place. » Dans cet instant, le masque de cet homme qui venait d'expirer se détacha de son visage , et on reconnut en lui le fils unique du sieur De la Rivière-Vernay ; ce vieillard a cheveux blancs était là auprès du corps inanimé de son fds, et poussait des cris déchirans. Le jeune La Rivière-Vernay et les autres gentilshommes qui s'étaient masqués avec lui avaient tous fait partie du cortège qui était allé au-devant de la dame De Ragny: et, après le dîner, ils avaient, à l'insu de
leurs autres amis , imagine' cette mascarade qui avait si mal fini. Il était impossible de soupçonner la plus légère préméditation de combat et de meurtre entre ces jeunes gentilshommes qui étaient unis par les liens de la plus étroite amitié. Ceux d'entre eux qui s'étaient masqués n'avaient pas été reconnus par les autres , qui avaient pris en mauvaise part leurs agaceries et leurs importunités un peu gênantes. Quelques uns même , voyant les valets de ces hommes masqués porter des armes sous leurs manteaux, avaient cru que c'était « quelque agression des ligueurs, à raison de la trefve de Bretaigne qui venoit d'expirer » ; et il en était résulté, entre eux tous, une mêlée dans laquelle La Rivière-Vernay avait péri. Mais cette affaire faillit avoir des conséquences très -funestes pour les meurtriers involontaires du sieur De la Rivière- Vernay. Ce jeune homme était page du comte de Soissons, qui seconda activement la famille dans les démarches qu'elle fit pour obtenir vengeance de ce meurtre déplorable. Vers la fin de 1 596, quelques jours avant l'arrivée de Henri IV à Rouen, où il venait tenir l'assemblée des notables , les sieurs De Parfourru, Du Vivier et consorts étaient venus dans cette ville , espérant obtenir leur grâce à l'occasion de \& joyeuse entrée. Car c'était un vieil usage, encore existant alors , que , lorsque les rois de France venaient pour la première fois dans une
bonne ville de leur royaume , ils signalaient leur entrée par la délivrance de tous les individus devenus dans les prisons de cette ville. Henri IV, prévenu contre les sieurs De Parfourru par le comte de Soissons, les déclara indignes de grâce, et défendit qu'on lui parlât d'eux. Déchus de ce moyen de salut, ils sollicitèrent le privilège de la fierté. Mais le comte de Soissons l'ayant su , se hâta d'écrire au chapitre « qu'ung si meschant acte que le meurtre commis par les sieurs DuVivier et Parfourru ne debvoit demeurer sans punition. Désirant, disaitil , que la justice fust rendue et les malfaicteurs punis , il prioit affectueusement les chanoines de Rouen de ne vouloir faire qu'un tel crime, dont l'impunité tournoit a conséquence, demeurast aboly, et ne permettre que les coupables se pussent servir du dict privilège de la fierté. » Charles De Bourbon , coadjuteur de l'archevêque de Rouen, écrivit au chapitre dans le même sens. Il en avait été prié par « Madame et par d'autres princes et seigneurs, qui n'affectionnoyent pas moins le jeune la Rivière- Vernay pour sa valeur et son mérite , que pour la détestation qu'ilz faisoient de l'énorme assassinat qui avoit esté commis en sa personne avec beaucoup d'injustice. De plus , il avoit esté meu à ceste prière par les larmes de ce povre viéliard , père du deflunct. » Averti que , malgré toutes ses démarches, les sieurs Du Vivier avaient des chances auprès du
chapitre , le comte de Soissons obtint et fit signifier au parlement de Rouen , le 1 1 avril , un arrêt du conseil portant injonction au concierge de celte cour, de remettre entre les mains d'un huissier, porteur de l'arrêt , les sieurs De Parfourru et leurs complices , pour être conduits dans les prisons du conseil , que le roi avait saisi du procès. Ce même arrêt défendait très-expressément au parlement et au chapitre « de rien attempter au préjudice du dict renvoy », c'est-à-dire aux chanoines d'élire les Parfourru , et au parlement de les leur délivrer. Mais il ne convenait point au parlement de devenir l'instrument docile d'une animosité si grande ; et il défendit , de son côté , au concierge de ses prisons , de remettre les détenus à l'huissier du conseil. Pour le chapitre, il ordonna « que, sans avoir esgard à la dicte défence , ses commissaires procéderoient à l'examen de tous les prisonniers qui prétendroient au privilège de monsieur sainct Romain. » Les Du Vivier continuaient de briguer la fierté ; et il était notoire qu'ils avaient au chapitre les plus grandes chances de succès. « De toute antiquité , leurs ayeulx av oient desdyé ung de leurs enfantz à Tesglise ; et , en exécution de ce vœu , un de leurs oncles estoit chanoine en la cathédrale de Bayeux » ; le sieur Boussel de Parfourru était un religionnaire converti ; c'étaient des titres aux yeux du chapitre. Dans cette extrémité,
la famille de la Rivière-Vernay et le comte de Soissons, voulant tenter un dernier effort, sollicitèrent et obtinrent du conseil un nouvel arrêt qui de'fendait au concierge du parlement de délivrer ces prisonniers pour la fierté , et lui ordonnait expressément (sous peine de dix mille écus d'amende), de les remettre entre les mains d'un huissier porteur de l'arrêt. Le conseil réitérait les défenses déjà faites au chapitre d'élire , et au parlement de délivrer les Parfourru. Un huissier, envoyé en toute hâte , de Paris , pour signifier cet arrêt , n'arriva à Rouen que le jour de l'Ascension , assez tard. Il se rendit vite au Palais ; mais au moment où il entra dans la grand'chambre , le parlement venait de décider que les Du Vivier et leurs complices, élus par le chapitre, lui seraient délivrés, à la charge par ces prisonniers d'assister tous à l'acte de la cérémonie. L'huissier du conseil exhiba son arrêt, et, sans doute, il en espérait des merveilles. Mais voilà un de messieurs du parlement qui va s'apercevoir que l'exploit n'était point revêtu du pareatis de rigueur, tant au conseil on avait été pressé! grande fut l'indignation du parlement, en voyant cette omission de conséquence ; et il passa , tout d'une voix, que l'huissier du conseil (il s'appelait Gigon) serait arrêté et constitué prisonnier; ce qui fut fait à l'heure même. Croyez que le malheureux Gigon aurait alors volontiers invoqué le privilège
de la fierté , après avoir fait plus de trente lieues à cheval , tout d'une haleine , pour en empêcher l'effet. Pendant que les huissiers le conduisaient à la conciergerie , le parlement délivrait au chapitre les sieurs Du Vivier et leurs complices, qui, tous , figurèrent à la procession du jour, « sans chappeau, ayantz chacun ung bourlet sur la teste (l). » 1598. L'année suivante, le privilège fut accordé, non
Privilège dek pas à un individu , mais aune commune tout entière,
fierté accordé à . . 1 1 •il* 1? A 1 /~\
un village tout celle de Chandei , dans le bailliage d Alençon. Ce fait se rattachant à l'histoire des Gauthiers, paysans armés qui, pendant deux ans (de 1587 a 1589) troublèrent et ensanglantèrent le Perche et presque toute la Basse-Normandie, il convient d'entrer ici dans quelques détails. Le grave historien De Thou n'a point dédaigné de parler des Gauthiers, dans son Histoire universelle. « C'étaient, dit-il, des
Ce que c'était
queiesGnnii.iers. troupes de paysans , ainsi nommés de la Chapelle- Gauthier (village du Perche), qui, deux ans auparavant , avaient commencé à prendre les armes pour défendre leur liberté contre les entreprises des troupes qui couraient la province. D'abord, ils n'avaient fait aucune violence ; ensuite , leur nombre s' étant accru, ils en vinrent aux voies de fait, chargèrent quelques partis qui allaient au pillage , et ayant pris un de ces coureurs, en firent une si
(') Registres du chapitre.
cruelle boucherie , qu'il ne resta pas le moindre vestige de ce cadavre , les enfans et les femmes ayant bu jusqu'à son sang. Déjà, l'exemple devenant contagieux , le mal s'était répandu dans une grande partie de la province. Au son du tocsin, on voyait de concert tous les gens de la campagne, abandonnant leur travail, courir aux armes et se rendre au lieu qui leur était marqué par les capitaines qu'on avait mis dans chaque village. Quelquefois ils se trouvaient jusqu'au nombre de plus de seize mille. A leur tête étaient tout ce qu'il y avait, en Normandie , d'esprits brouillons qui ne cherchaient que le trouble : le comte de Brissac, qui venait d'être chassé d'Angers, De Mouy , De Pierrecourt, De Longchamp , le baron d'Echauffou , le baron de Tubœuf , De Roquenval , De Beaulieu , et plusieurs autres gentilshommes partisans de la ligue , qui assemblaient des troupes pour le parti, autour de Laigle et d'Argentan (I). Les paroisses de Saint- Sulpice-sur-Rille et de Chandei , dans le Perche, étaient au nombre de ces villages ligués , dont les habitans armés désolaient la province. « En 1 589 , tous les habitans de ces deux paroisses et des envyrons estoient en armes, par la sollicitation de plusieurs seigneurs et capitaines qui leur faisoient croire que c'estoit pour la deffence de la religion
(') Histoire universelle de De Thou, livre 95e.
catholicque , apostolicque et roumaine. » Un sieur Laviète était à la tête de cette milice rustique, et il avait sous ses ordres plusieurs capitaines , entre autres un nomme' La Planche, ancien soldat, et un maréchal ferrant nommé Nicolas Eulde. Un sieur Du Plessis-Longuy, gentilhomme du pays, voyait de mauvais œil ces rassemblemens de villageois armés. Il avait eu des altercations avec quelques uns de leurs chefs ; il s'était battu avec eux. Le capitaine Chaumont avait été blessé dans une de ces rencontres. Le capitaine La Boyssière Saint- Sulpice , commandant des habitans du village de Saint-Sulpice-sur-Rille , dont son père était seigneur , avait été tué par lui , d'un coup de pistolet. Il avait tué aussi le capitaine La Cousture , et on disait que c'était par trahison. Enfin , on l'accusait « de commettre journellement des meurtres et des volleries dans le pays. » Irrités contre lui, les habitans de Chandei jurèrent sa perte , et l'effet suivit de près la résolution. Avertis , un jour, qu'il devait venir à Chandei, les capitaines firent sonner le tocsin, et, en un instant, tous les villageois furent réunis sous les armes , dans la grande place « au nombre de cent ou cent vingt envyron , parmy les quelz estoit maistre Pierre Prévost, curé de Chandey, et ung aultre prestre nommé Viète. » Leur attente ne fut pas longue. Du Plessis-Longuy avait été épié et arrêté avec son domestique, par les
capitaines Eulde et La Planche , qui , assistes de quelques soldats , les traînèrent de force sur la place, où les habitans étaient réunis. C'était mener des agneaux à la boucherie. A peine ces paysans furieux aperçurent- ils Du Plessis-Longuy et son valet, qu'ils se ruèrent tous ensemble sur eux, et les tuèrent à coups d'épée et de hallebarde. Les corps morts de ces deux malheureux furent traînés jusqu'à une marnière, à coté du village. Il n'y eut pas un paysan qui ne frappât ces deux infortunés , de la hallebarde et de l'épée , et qui , après leur mort, ne donnât encore des coups de hallebarde sur leurs cadavres , au bord de la marnière. Le sieur DuPlessis laissait un frère, nommé La Manselière, qui poursuivit la vengeance de ce meurtre , environné de circonstances si affreuses. Des archers furent envoyés à la recherche des coupables. Trop pauvres et trop ignorés pour solliciter la grâce du roi , ces paysans s'enfuirent de tous côtés. Leurs terres demeurèrent en friche et sans labour. « Leurs paouvres femmes et enfantz n'avoyent plus d'autre ressources que de mandier leurs vyes. » Quelques uns des fugitifs furent arrêtés , mis en prison à Verneuil, et allaient être condamnés au dernier supplice, lorsqu'enfin quelques uns de ceux qui s'étaient échappés se hasardèrent de venir à Rouen, demander, à genoux, le privilège de saint Romain. Pierre Maillard , l'un d'eux , laboureur , âgé de
cinquante-cinq ans , chargé de femme et de cinq enfans , fut interrogé pour tous les autres, par les députés du chapitre. Il sollicita « la grâce du privilège de monsieur saint Roumain , en considération du grand nombre de paouvres gens qui estoient en paynne comme luy, depuis neuf ans , ayant abandonné le lyeu de leur nativité et demeure , et estant réduictz en une extresme paouvreté , tellement qu'ilz aymoient myeulx endurer la mort que vivre plus longuement en telle misère , sy messieurs dn chapitre n'avoyent pityé d'eulx. »
Si le crime était grand , il y avait neuf ans que les coupables l'expiaient dans l'angoisse et l'indigence. Le chapitre eut pitié de ces malheureux que leurs chefs avaient égarés. Pierre Maillard leva la fierté , et cette heureuse nouvelle alla réjouir et vivifier une contrée où régnaient, depuis trop long- Défaite des tems , la désolation , la misère et le désespoir. L'association formidable des Gauthiers n'avait point survécu long-tems à ce dernier crime de quelques uns de ses membres. Vers la fin d'avril 1589, comme le duc de Montpensier assiégeait Falaise , qu'occupait la ligue, il apprit que les Gauthiers, au nombre de cinq mille, marchaient au secours des assiégés. Le duc alla à leur rencontre. Les Gauthiers s'étaient répandus dans les villages de Pierrefitteen - Cinglais , de Villers et de Commeaux , non loin d'Argentan. Le duc de Montpensier et ses
Gauthiers
Heutenans Thorigny, Beuvron,Longaunay, De Vie, Martel de Bacqueville , Grimouville-Larchan t , les attaquèrent successivement dans ces trois positions. L'artillerie de l'armëe royale épouvanta ces hommes braves mais indisciplinée; ils se demandèrent, et on les tailla facilement en pièces. Jamais il ne s'était fait un aussi grand carnage par une aussi petite poignée de monde. Plus de trois mille de ces paysans restèrent sur la place. De douze cents qui se rendirent à discrétion, quatre cents furent condamnés aux travaux publics ; les autres eurent permission de se retirer, après s'être engagés à ne point porter les armes pour la défense du parti ; on prit aussi avec eux quelques gentilshommes , et , entr' autres, le baron de Tubœuf. Cette défaite arriva un vendredi ââ avril. Cet échec , non seulement affaiblit considérablement la ligue en Normandie, mais éteignit encore absolument le parti des Gauthiers, qui avaient rendu leur nom formidable à la noblesse et à toutes les villes de la province. Leur société se rompit, et ils ne parurent plus depuis. De Thou, en disant que la nouvelle de la défaite des Gauthiers dut paraître d'abord incroyable , montre assez à quel point ces villageois armés étaient parvenus à se faire craindre (l).
0) De Thou, Histoire universelle , livre 95e.
1600. Le fait à raison du quel la fierté fut levée en 1 600
Lcsiem Destut tenait encore aux querelles de religion. Les moines
de Tiacy lève la L °
fierté. de la Charité-sur-Loire ayant, en vertu d'un edit du
roi, mis en vente des terres à haute justice, sises dans la paroisse de Tracy (Berri), et contiguè's de celles de François Destut, sieur de Saint-Père, et de Tracy , un sieur De Jodon , voisin de ce gentilhomme , avait mis ces terres à prix. Le sieur De Jodon était un religionnaire ardent « et s'il eust esté adjudicataire des dictes terres, il eust porté grande incommodité au sieur De Tracy et à ses subiectz , estant icelluy De Jodon de la nouvelle prétendue religion et homme scandaleux.... Il y auroit faict le presche et aultres assemblées illicites ». François De Tracy alla trouver à Auxerre les commissaires de la vente , et leur fit des représentations qui produisirent l'effet qu'il avait pu en attendre. Les terres ne furent point adjugées au sieur De Jodon ; mais ce dernier eut bientôt connaissance de cette démarche , et rechercha , dès lors , toutes les occasions de nuire au sieur De Tracy , en empêchant , par exemple , les voisins et redevanciers de ce gentilhomme c< de luy rendre les corvées et debvoirs ordinaires à luy deubz , spécialement le jour de la bannye pour les vendanges; en faisant deffence aux mareschaulx de ferrer ses chevaulx , aux habitans d'aller mouldre en son moullin ; en faisant semer plusieurs mauvays propos contre son honneur , et
libelles diffamatoires contre sa famille, et les appliquant aulx portes des esglizes et lieux publicqs de la ville de Cosne et de l'abbaye de Sainct-Laurens ». De tels outrages ne pouvaient être dissimulés. La famille De Tracy porta plainte en justice.... Irrité de cette dénonciation , un nommé Guichart , dit Rodomont , parent du sieur De Jodon, chercha les occasions de nuire au sieur De Tracy ; il interceptait ses lettres et insultait ses gens ; il l'outrageait, lui-même , par les chemins. Le sieur De Tracy, sans cesse poursuivi par cet homme , se vit enfin réduit à défendre sa vie contre lui , un jour qu'il l'attaquait encore plus violemment que de coutume , et le tua d'un coup d'épée. Condamné à mort par contumace , à raison de ce meurtre , le sieur De Tracy prit la fuite. On lui reprochait d'autres faits. Ainsi , « ung nommé Estienne Valençon , esgaré d'esprit, et hors d'entendement, le quel , en ceste aliénation d'esprit , commettoit force excèz, comme violementz et aultres outrages , avoit esté arresté par ses ordres , et il l'avoyt faict fouetter , de façon qu'il l'avoyt remys en son sens ». Une autre fois , un ouvrier vigneron , loué par lui pour la façon de ses vignes, ayant été surpris travaillant à la vigne d'aultruy, comme il voulait lui donner un coup du plat de son épée , icelle estant tournée, V ouvrier se trouva blessé ; mais il fut pansé , nourri et médicamenté chez le sieur De Tracy. Enfin , un jour, il
t>M HISTOIRE DU PRIVILEGE
avait donné un coup de plat d'épée à son fermier. Le sieur Destut ayant été' poursuivi activement par la famille de Guichard Rodomont , et se voyant sur le point d'être arrêté par un archer du prévôt , était venu à Paris se rendre au duc de Montpensier , qui répondit de lui et s'obligea à le représenter au besoin. Le sieur De Tracy , ainsi mis à la garde du duc de Montpensier, pria ce prince qui le protégeait de l'envoyer prisonnier à Rouen , pour qu'il y pût solliciter le privilège de saint Romain. Le duc y consentit, et, écroué par ses ordres au Vieux-Palais , recommandé par lui au chapitre et au parlement, le sieur Destut demanda et obtint la fierté.
1601. En 1601, la fierté fut accordée à un prêtre,
La fiene levée (( Maistre Nicolas Le Fort , curé de Sideville » dans
par le curé de
sideviiie(enCo- le Coteiitin. Le 8 septembre 1578, jour de saint
tentin), qui avait
tué îe curé de Gorgon, qui se célébrait, tous les ans, à Sideville , « avec grande affluence et concours de peuple , la pluspart pour y danser et s'esbatre , plustost que pour dévotion », le curé de Sideville était dans son église où l'on chantait les vêpres, lorsqu'il fut averti que son frère Robert Le Fort, sieur de Carneville, venait d'être ofjencé (blessé) à sang , à peu de distance de l'église. Aussi-tôt il était sorti du chœur, revêtu de ses habits sacerdotaux , et , près de son presbytère , avait trouvé plusieurs gentilshommes , l'épée tirée, se battant les uns contre les autres;
Michel De Ravalet, curé de Bréville, était le plus échauffé de ces combattans ; et c'était lui qui venait de donner au frère du curé de Sideville , un coup d'épée sur la tête. Ce curé de Bréville « estoit ung homme mutin et factieux , faisant profession d'armes , plustost que de curé et ecclésiastique. » Peu de tems avant , il avait tué le baron d'Echauffou, et venait d'obtenir des lettres de rémission pour ce meurtre. Le curé de Sideville, indigné de voir son frère ainsi blessé , « appréhenda le curé de Bréville par le corps , pour empescher qu'il ne le blessast d'avantage.» Long-tems les deux curés « se bouleversèrent l'un l'autre. » Enfin , celui de Sideville « se sentant, dit-il, oultrajeusement frappé, donna ung coup d'espée au travers du corps du curé de Bréville , du quel coup ce dernier mourust et rendit l'âme entre les bras de son meurtrier , sans dire ny proférer autre propos , synon ; Ha ! je suis mort. » Le curé de Sideville , « recongnoissant que par ce meurtre il avoit encouru l'irrégularité, cessa de célébrer la messe. » L'abbé de Cherbourg, qui présentait à la cure , lui donna un successeur. NicolasLe Fort envoya à Rome pour solliciter du pape sa réhabilitation aux fonctions sacerdotales ; mais il ne put rien obtenir, n ayant eu pardon du roy. Enfin, en 1601, la fierté lui fut accordée. ^603.
Nous avons vu, en 1583 , un sieur Gomer Du unf,è.e obtient Breuil absous , par la fierté , de l'homicide par lui avoir assassine !'
meuvtrier tic son
commis sur l'assassin de son père. En 1 603, vingt ans après , la fierté fut accordée à un jeune gentilhomme qui avait vengé son frère par un meurtre qu'avaient accompagne' des circonstances fâcheuses. En 1 593 , un duel avait eu lieu aux portes de Verneuil , entre le sieur Du Breuil et le sieur De la Morandière, lieutenant du baron de Médavy, commandant pour la ligue à Verneuil. Le nommé La Caillotière, intimement lié avec le sieur De la Morandière , et témoin du combat , avait écarté tous les coups qui auraient pu atteindre son ami. Du Breuil ayant ainsi en tête deux adversaires , au lieu d'un , n'avait pu résister long-tems , et était tombé percé de coups. On sut bientôt comment les choses s'étaient passées. Hector De Barville Du Parc, jeune frère de Du Breuil , indigné de la conduite de La Caillotière , le provoqua en duel. Mais le baron de Médavy empêcha le combat. Ce fut alors, et par l'effet du chagrin que lui causait cette défense, qu'Hector De Barville quitta la ligue et s'attacha au service de Henri IV. Quelques mois après , ce jeune homme, âgé de seize ou dix-sept ans, se trouvant au bourg de Moullins , chez la veuve de son frère Du Breuil, La Caillotière vint à passer devant la porte de la maison. La dame Du Breuil se persuada qu'il avait voulu les braver. Si vous ne vous en vengez, ditelle à Hector De Barville , je ne croiray jamaiz que vous ayez aimé vostre frère. Excité par ces paroles,
par les pleurs de sa belle-sœur , Hector , accompagne de Barville-Vauhulin , l'un de ses frères , et suivi de quelques soldats armés , se rendit à cheval, à Courteraye, chez le sieur De Saint-Aignan son cousin , où il sut qu'était La Caillotière. Saint-Aignan, qui devina leurs projets , voulait les empêcher d'avancer ; mais un des soldats de la suite des deux frères lui tira à bout portant un coup de pistolet qui le tua sur la place. La Caillotière, qui était sans armes , subit le même sort , et périt assassine par cinq ou six hommes armés. Avant d'expirer, il dit à Hector ; « Monsieur De Barville du Parc, quavézvous faict? Vous avez tué l'un de vos meilleurs amys ». Ce mot inspira au jeune Hector De Barville un regret indicible « tel qu'il eust voulu estre à la place de sa victime. » Mais les soldats de sa suite, peu touchés de ce qu'il y avait d'attendrissant dans ces dernières paroles d'un mourant, donnèrent jusqu'à « cinquante ou soixante coups d'espée » sur le cadavre de ce malheureux. En 1603, Hector De Barville vint à Rouen solliciter la fierté. L'assassinat des sieurs La Caillotière et De Saint- Aignan avait fait beaucoup de bruit. Barville de Vauhulin, frère d'Hector, et quelques autres de ses complices , mis en jugement, à raison de ce double meurtre , avaient eu la tête tranchée. La réputation d'Hector était mauvaise ; il avait, dès l'âge de quinze ans , pris part à un autre meurtre. Dans les guerres
de la ligue il avait rançonné durement les paroisses des environs de Verneuil , pillé des convois, fait vendre à son profit des bestiaux enlevés à de pauvres villageois ; il était criblé de dettes, et on le soupçonnait de fausse-monnaie. Elu , toutefois, par le chapitre , et amené devant le parlement , il avoua les crimes que nous venons de rapporter. Claude Groulard, premier président, lui remontra que le privilège de saint Romain ne pouvoit estre accordé à ceulx qui se trouvoient convaincus d'ung tel assassinat de guet-à-pens. Le parlement était obsédé par les parens des homicides , qui s'opposaient à la délivrance du prisonnier, coupable, disaient-ils, d'assassinat prémédité , écroué d'ailleurs depuis l'insinuation du privilège , et détenu au Vieux-Palais, double motif qui l'excluait de la grâce qu'il osait solliciter. Mais Hector De Barville était protégé par de puissans personnages. Le roi lui-même avait écrit en sa faveur, et l'avait, en outre, recommandé de vive voix au cardinal de Bourbon , troisième du nom , archevêque de Rouen. Son extrême jeunesse , lors de l'assassinat des sieurs De Saint-Aignan et La Caillotière , le souvenir du désordre universel qui régnait alors dans toute la France, le mouvement naturel et irrésistible qui l'avait porté à venger un frère, atténuaient un peu l'énormité du crime. « Desjà sous le privilège sainct Romain, des cas énormes av oient esté enveloppez
et assoupis. » C'est ce que dirent les gens du roi, en consentant qu'Hector De Barville fût délivré, mais par provision seulement. Le parlement adopta ce terme moyen , dont beaucoup d'arrêts antérieurs offraient l'exemple. Barville, secrètement déclaré indigne du privilège, fut toutefois délivré au chapitre , mais par manière de provision seulement, aux charges contenues au registre, disait l'arrêt. Ces expressions annonçaient, de la part du parlement, des desseins ultérieurs. Parmi cette multitude immense d'habitans de la ville et des campagnes, accourus à Rouen, de toutes parts, pour voir la cérémonie de la fierté, le bruit se répandit qu'on devait arrêter le prisonnier après la fête. Un envoyé du chapitre vint demander au premier président Groulard si cela était vrai; ce magistrat lui donna l'assurance du contraire. En effet , la cérémonie eut lieu comme de coutume , les cloches sonnèrent , la fierté fut levée , la messe chantée à Notre-Dame. Mais, au moment où M. Halley, bourgeois de Rouen, maître en charge de la confrérie de saint Romain, venait de levcr la voulait faire entrer chez lui le prisonnier pour y souper et coucher selon l'usage, l'huissier Louvel, et Bourrey, commis-greffier de la Tournelle , assistés de plusieurs personnes apostées par un nommé De Launay de Saint-Aignan, parent de celui qui avait été tué lors de l'assassinat de La Caillotière, se jetèrent sur Hector De Barville ; les uns le prirent
Haro sur ce
prisonnier qi; '
venait
fierté.
au coller, les autres aux cheveux, s'écriant qu'ils interjetaient clameur de haro sur lui ; l'un d'eux le menaça d'un poignard nu. Les membres de la confrérie de saint Romain résistèrent. Le maître en charge de la confrérie réussit à arracher le prisonnier aux mains qui l'avaient saisi , et le fit entrer dans sa maison, où ces furieux n'osèrent le poursuivre. Il y eut alors dans Rouen une grande rameur. A sept heures du soir, le premier président Groulard vit entrer dans son hôtel les anciens maîtres et tous les confrères de saint Romain; ils traînaient avec eux ceux qui avaient attenté au privilège, et se plaignaient surtout de Bourrey, commis de la Tournelle , celui de tous qui s'était mêlé le plus avant dans ces scènes tumultueuses. Bourrey, après bien des dénégations , se voyant forcé d'avouer le fait, déclara que, parent du sieur De Launay qui avait interjeté ce haro , il n'avait pu faire autrement que de l'assister, parce que bon sang ne peut mentir quand il est eschauffé. Au moment où le premier président lui adressait une sévère remontrance ainsi qu'à l'huissier Louvel, un député de l'archevêque de Rouen vint, au nom du prélat, se plaindre de ces actes de violence. De son côté, le duc de Montpensier, gouverneur de la province, envoyait dire au premier président qu'averti de ce qui se passait, « il s'estoit voulu lever pour aller, avec main armée, faire exécuter la volonté du roi,
DE SAINT BOMAIN. £51
du quel il avoit exprès commandement en faveur du prisonnier » ; mais que le mauvais e'tat de sa santé l'en avait empêche', et que, d'ailleurs, il comptait sur l'empressement que le parlement mettrait à y donner ordre. Le premier président Groulard se hâta d'envoyer convoquer tous les membres du parlement, per domos, avec prière de se rendre au palais, à l'instant même. Il était neuf heures du soir lorsque le parlement fut réuni. L'auteur de tout ce mouvement était lesieurEuslacheDe Saint-Aignan, dit De Launay. Cousin des sieurs De Saint-Aignan et La Caillotière, si odieusement assassinés par les Barville , il avait, depuis 1593, fait de grandes dépenses et une infinité de démarches pour assurer l'arrestation d'Hector De Barville. il avait même , avec la permission du roi , fait mener du canon devant la maison de ce dernier, pour se rendre maître de lui. Mais , averti que, par l'effet du privilège de saint Romain , Hector De Barville allait être transporté au Vieux-Palais , et qu'il y avait un complot pour l'enlever et le rendre à la liberté, il avait interjeté le haro qui avait causé tant de rumeur et dont il déclarait se désister. Mandé devant la cour, telles furent les explications que donna le sieur De Launay de Saint-Aignan. Le procureurgénéral Le Jumel dit que la voie du haro « estoit introduicte quand il y alloit de la force et violence à la quelle on ne pouvoit résister. » Le parlement
ayant rendu, le matin, un arrêt de délivrance en faveur du sieur De Barville , sa partie civile n'avait pas dû troubler la solennité et cérémonie, et donner sujet à une grande commotion et sédition. Il requit que le sieur De Launay, malgré son désistement, fût condamné à de grandes amendes. Ensuite, parut devant la cour Me. Bourrey, commis à la Tournelle. Parent des deux gentilshommes assassinés par les Barville , il s'était indiscrètement prononcé, en toutes rencontres, contre l'élection d'Hector Du Parc. Le matin, pendant que le parlement examinait le procès du prisonnier , il n'avait cessé de prendre des notes et de rédiger des mémoires , à l'effet de nuire à Hector De Barville. « Il avoit dans sa pochette quatre ou cinq requestes à présenter contre luy, selon les occurrences. » Après que le parlement avait eu décidé que De Barville ne serait délivré que par provision , on avait entendu Bourrey s'écrier plusieurs fois, en sortant du Palais , que cestoit ung sainct arrest que celuy que la court venoit de rendre, et qu'il mettroit plus de vingt hommes à la queue du prisonnier, qui Vempeschcroient bien de s'enfuyr. C'était lui qui avait excité M. De Launay Saint- Aignan à l'échauffourée qui mettait toute la ville en rameur ; c'était lui qui avait donné des instructions à l'huissier Louvel et à ses consorts. Il confessoit sa coulpe en s' excusant sur son affection envers ses parents meschamment
son carrosse.
assassinez. Le premier président lui adressa, au nom de la cour, les reproches sévères qu'il méritait. Sur ces entrefaites, et au moment où le parlement se disposait à déclarer tortionnaire le haro interjeté si irrégulièrement par M. De Launay Saint- Aignan , et à le condamner , ainsi que Bourrey , à de fortes amendes , le sieur Halley , maître de la confrérie de Saint-Romain, vint, accompagné de plusieurs bourgeois, faire part à la cour d'un incident nouveau. Il y avait peu d'instans, le cardinal de Bourbon, L,««hcv«vc
1 de Rouen enlè%e
archevêque de Rouen, était venu chez lui, s'était le prisonnier dan* saisi d'Hector De Barville, et l'avait enlevé dans son carrosse attelé de quatre chevaux, sans qu'il y eût eu moyen de s'y opposer. Cette nouvelle mit le parlement « en plus grande peine que auparavant. » M. Bouchard de Cottecôte, maître des requêtes, avait assisté à toutes les délibérations du jour, et connaissait bien l'affaire. A la prière du parlement , il alla à l'instant trouver le prélat , pour sonder ses intentions et le déterminer, s'il était possible, à rendre le prisonnier en Testât qu'il estoit, pour que la cérémonie pût être achevée. Il devait représenter au cardinal les conséquences de ce qu'il venait de faire , et cela au moment où le parlement procédait contre l'huissier et ses consorts , et s'occupait de faire réparer les fautes commises. Le cardinal répondit « qu'il n'avoit rien entrepris que pour l'exécution des lettres et commandements
qu'il avoit du roy », et , ces lettres , ces ordres , il les communiqua à M. De Cottecôte , en remarquant que le prisonnier e'tait maintenant au Vieux-Palais, et qu'à dix heures du soir il était trop tard pour qu'on ouvrît les portes de ce château-fort; il aviserait, le lendemain, à ce qu'il aurait à faire ; mais l'huissier qui avait si scandaleusement troublé la cérémonie, et ceux qui l'avaient secondé, devaient être sévèrement châtiés, et, à cette fin, envoyés au conseil privé du roi ou au grand-conseil. Après avoir entendu le rapport de M. De Cottecôte , le parlement, sentant la nécessité de protester contre toute idée de connivence entre lui et ceux qui avaient troublé la fête et mis la ville en rumeur, déclara « tortionnaire et fait contre et au préjudice de son arrêt et de la liberté de la cérémonie publique , le haro interjeté par Eustache De Saint- Aignan, sieur de Launay, sur Hector De Barville, sieur du Parc, délivré au chapitre. » Ce gentilhomme et Bourrey furent condamnés chacun à vingt-cinq livres d'amende. L'arrêt ordonna que « Barville seroit remis en tel estât quil estoit auparavant le haro, pour que les solemnitéz accoustumées en tel acte pussent estre faictes et parachevées. » Une informa tion eut lieu sur les forces, troubles et insolences qui av oient esté faictes lors de la dicte solemnité. Le lendemain, par suite de renseignemens plus précis sur la conduite de Bourrey, commis à
Procédures, au conseil , contra Péliu, l'un des assassins de Montmorency du Hallot.
la Tournelle , le parlement le décréta de prise de corps et le fit écrouer à la conciergerie. Suspendu, en outre , de sa charge , Bourrey n'obtint sa mise en liberté' , le 1 6 mai , que pour la révérence de la J'este prochaine (la Pentecôte) et sous la condition de ne pas sortir de la ville.
En 1 606 , la lamentable histoire de l'assassinat 1606* de Montmorency du Hallot occupait de nouveau les esprits. Comme nous l'avons vu précédemment, trois des scélérats complices du marquis d'Alègre, arrêtés à quelque intervalle , avaient expié successivement leur crime sur l'échafaud. Depuis , et lorsque les troubles de la ligue furent entièrement apaisés , les dames Du Hallot ayant su que Péhu la Mothe était à Paris , parvinrent à le faire arrêter et écrouer dans les prisons du Grand-Châtelet. Le chapitre de Rouen intervint, le dirons-nous? aux frais du marquis d'Alègre, qui, toutefois, ne parut jamais ; il s'était retiré en Italie, et ne revint que long-tems après en France , où il épousa Louise De Flagheac(I). Cette affaire importante , dont la discussion réveillait de si tragiques souvenirs , futplaidée au conseil, pendant plusieurs journées consécutives. « Grande cause , certes , qui fut diversement
(0 Essai généalogique sur la maison D'Alègre , manuscrit de la bibliothèque du roi. 11 m'a été communiqué par M. Lacabane , employé de ce dépôt, homme de lettres aussi docte qu'obligeant.
bien soustenue par quatre braves advocatz, un Cerizay pour Péhu, Monstreuil pour le chapitre, Bouthillier pour les dames Du Hallot, M. Foullé, advocat du roy, pour le procureur-général. Et Dieu sçait si ce fut à beau jeu beau retour (l). » C'est Etienne Pasquier, témoin oculaire , qui nous le dit; et , en cette occasion , le docte écrivain recueillit les élémens d'un curieux chapitre sur le privilège de la fierté, qui lui avait paru, avec raison, un sujet digne d'être traité dans ses Recherches de la France. Cerizay, avocat de Claude Péhu, dit qu'à l'époque où l'assassinat de Du Hallot avait été commis , Péhu était d'un âge si tendre que le marquis d'Alègre n'avait pu le mettre dans sa confidence , et que ce jeune homme l'avait suivi sans connaître ses projets. (Nous avons vu le contraire, par la confession de Péhu lui-même au chapitre.) Mais eûtil été coupable , continuait son avocat, le privilège qu'il avait obtenu le garantissait à jamais de tout châtiment. Les humiliations attachées à la levée de la fierté, étaient une peine substituée à l'autre; c'était une forme de l'ancien usage des asiles. En tout cas, des lettres d'abolition , accordées tout récemment par le roi à Péhu , « ensevelissoient en un oubly
t1) Pasquier, Recherches de la France, chapitre dernier du dernici livre.
perpétuel, à son esgard, le crime pour raison dû quel il estoit recherché' (,). »
Monstreuil, avocat du chapitre , après avoir dit que dans cette affaire « il plaidoit la cause de Dieu et de son esglise », raconta, avec beaucoup de détails, le miracle de la gargouille , miracle qui , disaitil , avait donné lieu au privilège. « Ce privilège ne pouvoit estre entamé que, du mesme coup, l'honneur de Dieu et de ses saincts ne fust blessé ». Et même, à le bien prendre, il ne s'agissait pas du privilège du chapitre de Rouen , mais du privilège de toute la France, « laquelle pouvoit , par ce moyen, espargner la vie à un des siens, pour, puis après, en tirer du service. » En vain venait-on représenter Péhu comme coupable du crime de lèze-majesté : son crime n'avait point ce caractère; le meurtre qu'il avait commis avait été l'effet cruel et sanglant d'une querelle particulière entre gentilshommes. Après le meurtre , ni D'Alègre ni les siens n'avaient rien entrepris sur la place de Vernon : preuve certaine que le dessein du marquis «n'estoit contre l'Estat, ains contre la personne du mort. » Du Hallot, disait-on , était lieutenant de roi ; son meurtrier était donc criminel de lèze-majesté ; mais qui pouvait ignorer que le besoin dutems avait fait créer alors une foule de lieutenans de roi particuliers? Oserait-on
(') Plaidoyer de Cerizay au conseil , Paris, 1606, in-8°.
dire que chacun d'eux avait ce caractère sacre qui participe à l'inviolabilité de la majesté' royale? D'ailleurs , le sieur De Montmorency du Hallot n'ayant pas fait enregistrer au parlement sa commission, n'était pas légalement lieutenant de roi. Quant à ce qu'on alléguait contre l'arrêt qui avait admis Pe'liu à la fierté , que cet arrêt avait été' rendu par des magistrats ligueurs, le roi Henri IV ayant, lors de la réduction de Rouen , confirmé et autorisé tout ce qui s'était passé dans cette ville pendant les troubles, l'arrêt rendu en faveur de Péhu « estoit aussi bon et valable que s'il eust esté faict en pleine paix. » Le privilège devait donc profiter à Péhu , qui l'avait obtenu , et toutes procédures criminelles cesser à l'égard de ce gentilhomme. Plaidoyer <ie Denis Bouthillier, qui plaidait pour les dames Du Hallot, témoigna d'abord son étonnement de l'intervention des chanoines, dans une affaire où, jusques alors, leur privilège n'avait pas encore été débattu. L'élection faite, de Péhu, dans des tems de rébellion , en haine de l'autorité royale , au lieu d'être invoquée par les chanoines de Rouen, «auroit dû, dit-il, estre ensevelie au tombeau de l'oubliance, ainsy que les autres actes de leur rébellion. » Mais , puisqu'ils intervenaient et retardaient ainsi , sans aucun intérêt , le cours de la justice et la réparation si légitimement due à une veuve, à une fille dont le mari, dont le père avait été si odieusement
, Bouthillier.
assassine , il allait examiner le privilège de saint Romain qn'ils faisaient sonner si haut, privilège au moyen duquel le chapitre disait avoir le droit d'élire, chaque année, un prisonnier, le plus charge' de crimes qui se trouvait dans les prisons de Rouen; coupable d'assassinats commis non seulement aux personnes des petits-enfans tues dans leurs berceaux, des maris tues par leurs femmes , dans leurs lits nuptiaux , voire jusques aux parricides et autres crimes détestables. Trois questions se présentaient : 1 °. La vérité du miracle soi-disant fait par saint Romain, et de la concession prétendue faite par Dagobert à saint Ouen , du privilège annuel de délivrer un prisonnier ; â°. Si , ces deux faits étant prouvés , les individus accusés de crimes détestables pouvaient jouir du privilège ; 3°. Si , en particulier , Péhu et ses complices pouvaient en jouir. « En remerciant Dieu d'avoir deslivré la ville et le pais circonvoisin d'une hideuse et cruelle beste nommée gargouille , les chanoines de Rouen ( dit Bouthillier ) exhibent au peuple un monstre presque aussi grand que ces te gargouille , un homme couvert de sang et de crimes , qu'ils ravissent des mains de la justice , et qui acquiert l'impunité ; comme s'ils vouloient admonester ceux qui sont présens à ceste publicque solemnité , que si quelqu'un a conçeu dans son entendement des meschancetéz semblables , il les peut librement exécuter ,
et s'asseûrer que , après les avoir commises , et lorsqu'il regorgera de sang innocent, il sera certain qu'en l'année suivante il pourra estre choisy comme le plus meschant pour lever la châsse de sainct Romain, par le moyen de laquelle toutes ses meschancetéz seront lavées et demeureront impunies. C'est tout le fruict que le peuple peut rapporter de ceste solemnité. Après cela , combien de brigues et de monopoles pour se faire eslire ? combien ceux qui avoient voix pour ceste élection estaient pratiquez et sollicitez! et quant l'eslection estoit assurée , souvent les prisonniers , n'osant se présenter eux-mêmes , y envoyoient des valets ou personnes de néant (comme D'Alègre y avoit envoyé Péhu), pour qu'ilz acquissent l'impunité à leurs complices, quinosoient se monstrer au peuple et estaler en public le tesmoignage de leurs abominables cruautéz. Enquérons-nous donc si un tel miracle , un tel privilège sont véritables ? » Ici commence , sur la fausseté du miracle et sur celle de la concession du privilège de la fierté, par Dagobert, une discussion dont les meilleurs argumens se retrouvent dans notre dissertation préléminaire , mais épurés de beaucoup d'erreurs de chronologie, et fortifiés de ce que les écrivains postérieurs ont dit à cet égard , et de ce que nous ont fourni nos propres recherches.
De la fausseté du privilège, l'orateur en venait
à son inutilité, à ses mauvais effets. « S'il estoit faict pour personnes de qualité, ou de tant soit peu de mérite, il y auroit, disait-il, quelque subiect de le conserver ; mais de l'autoriser pour les plus meschans qui se rencontroient prisonniers, hommes de néant et de nulle recommandation , pour leur acquérir une entière impunité, cela estoit insupportable. De tous ceux qui l'av oient obtenu, il ne s'en estoit jamais trouvé un seul , le quel eût fait aucun acte signalé pour le service du roy et du public, soit auparavant, soit après avoir levé la fierté. » Il engageait le cardinal de Joyeuse , archevêque de Rouen, à m jeter au feu ce prétendu privilège introduict soubz le manteau d'un miracle supposé ; afin que désormais l'esglise de Rouen demeuras! pure et nette du sang de ceux qui estoient inhumainement assassinez, soubz l'espérance de l'impunité que les assassinateurs se promettoient par une telle couvertare. Si tant déraisons ne les arrestent, s'écriait-il, ils doibvent savoir que enfin Dieu ne lairra point tant de meschancetéz impunies , et que , après la délivrance de ceux qui les ont commises , il est à craindre que la vengeance divine ne tombe sur ceux du chapitre , voire sur tous les habitans de la ville de Rouen, lesquels soustiennent si opiniastrement ce prétendu privilège. » Mais le privilège fût-il aussi bon en lui-même qu'il était pernicieux , à quel titre Péhu pouvait-il s'en prévaloir ? l'arrêt
en vertu duquel il avait levé la fierté avait été' donné par des juges rebelles et interdits , au préjudice de personnes attachées au roi. Les chanoines qui avaient élu Péhu , les juges qui l'avaient délivré, «estoient, plus que parties, poussez d'une si grande animosité contre Du Hallot et contre tous les autres serviteurs du roy, que non seulement ils estoient disposez d'en approuver l'assassinat commis en sa personne, ains que eux-mesmes l'eussent volontiers tué ou faict tuer à cause qu'il leur faisoit la guerre. Péhu n'avoit esté délivré qu'à condition de s'enrôler dans la ligue , et il l'avoit juré sur les évangiles. L'arrêt portoit que le privilège ne seroit que pour ceux de ses complices qui tenoient pour la ligue. Vit-on jamais plus d'animosité? » Enfin les lettres d'abolition obtenues par Péhu étaient radicalement nulles , fondées qu'elles étaient sur des faits faux que l'on y voyait énoncés. Car , par exemple, la confession même de Péhu suffisait pour prouver qu'il avait suivi D'Alègre , sachant bien qu'il allait assassiner Du Hallot.
Dans le plaidoyer que nous venons de reproduire en substance, Bouthillier avait parlé des miracles et des légendes des saints un peu hardiment pour le tems. S'il faut en croire le chapitre de Rouen, «plusieurs fois le président l'avoit advcrti, de la main , qu'il eust à changer de propos. Les juges avoienttesmoigné assez par leurs contenances
qu'ilz n'avoient agréable de l'ouïr parler si irrévérerament des sainets. » Enfin M. Foullé, avocat du roi, s'étant levé pour donner ses conclusions dans l'affaire, blâma Bouthillier, dans l'exorde de son plaidoyer, et « remonstra que ce n'estoit à luy de parler avec si peu de respect des légendes des sainets , des quels l'approbation appartenoit aux docteurs de Sorbonne (I). »
Mais , après ces paroles de censure adresse'es à l'avocat, le magistrat ne ménagea guère plus que lui le privile'ge de la fierté. Ce privilège était, dit-il, «nul, faux, abusif, directement contraire aux lois et maximes de Testât, qui avoient attaché inséparablement à la personne de nos rois ce droit souverain, par-dessus tous les autres, qu'ilz appellent de la vie et de la mort, pour monstrer que ceste puissance absolue par la quelle ils pardonnent et abolissent les crimes capitaux, leur est spécialement réservée par prudence d'estat pour se faire aimer de leurs sujets, sans qu'ils la laissent transmettre ni communiquer à qui que ce soit. » La concession de Louis XII était donc nulle et ne pouvait obliger ses successeurs. Elle était fondée sur des faits faux; Ici l'avocat-général discutait les récits du miracle , de la concession du privilège , et établissait la fausseté de cette légende. «Il n'y avoit, dit-il, autre
(') Réfutation de In Rèspohcc de Doutftdlier par le chapitre , page 33.
marque, du reste, de ces trophées et de ces triumphes, sinon une feinte représentation deceste gargouille, que Ton faisoit voir au peuple et que l'on portoit en procession solemnelle une fois l'année.» Mais, ce privilège fût-il fondé sur un fait vrai, quel usage en faisaient les chanoines? «Le rôle de ceux qui avoient levé la fierté prouvoit que , pour le faire valoir et le rendre plus éminent, ils avoient toujours choisy les plus criminelz, les plus scélératz , ceux qui avoient le plus grand nombre de complices, qu'ils absolvoient ensemblement et tiroient des mains de la justice... Ils en avoient faict un saufconduit et un passe-port à toutes sortes de crimes, quelque horribles et détestables qu'ils fussent, n'y recevant que des homicides , des parricides , des assassinateurs de guet-à-pens, des femmes qui avoient faict périr leur fruict. Ne devoient-ils pas se souvenir que les lieux de franchise n'avoient esté introduits qu'en faveur de ceux qui auroient failly par imprudence ou inadvertence?» Du moins devaient-ils apporter à leur privilège ce tempérament, de supplier, tous les ans, le roi d'accorder à celui qu'ils auraient choisi, des lettres d'abolition, sur leur présentation. Il n'y avait que cette modification qui pût faire subsister l'usage de la fierté. Jusque-là, il déclarait, lui avocat du roi, s'opposer à l'entérinement du privilège ; il ferait des remontrances au roi pour qu'il y fût pourvu, et que
ce privilège fût entièrement casse' , révoqué et annullé. Mais, en tous cas, le privilège ne pouvait servir à Péhu , complice d'un crime de lèze-majesté, et délivré par des magistrats rebelles, juges et parties au procès. Le conseil donna acte à l'avocat du roi de son opposition à l'exécution du privilège, pour , dans le jugement du procès , y avoir tel égard que de raison.
Ces réserves de l'avocat- général Foullé et du wt Remontrances conseil effrayèrent le chapitre; il trembla de se voir nl^LLe^r enlever tout-à-fait son privilège, déià si notable- <u P"vilef de
JT o ' « saint Romain.
ment modifié par la déclaration de 1 597. A cette époque (octobre 1607) les états de Normandie étaient assemblés à Rouen. L'église métropolitaine ne laissa pas échapper une occasion si favorable ; à la demande du clergé de la province, les états supplièrent le roi , par une clause expresse de leurs remontrances , de « conserver la liberté de l'eslection d'un prisonnier, qui se faisoit tous les ans par le chapitre de Nostre-Dame de Rouen, et d'ordonner que les personnes ayant jouy du dict privilège y fussent maintenues. » Cet article fut accordé « à la charge , par le chapitre , de se conformer à la déclaration de sa majesté et aux arrêts et règlements de la cour de parlement, en conformité de la déclaration de sa majesté (l). »
(') articles des Rcmonstrances foietes en la convention des trait
Cependant , le conseil , par une première décision , et sans s'arrêter à l'intervention du chapitre , avait ordonne' que le procès contre Pe'hu serait continué , et les témoins récolés. C'était décider que le privilège n'avait point profilé à Péhu; c'était déclarer nulles l'élection faite par le chapitre de Rouen, en 1 593, et la délivrance prononcée par le parlement. Bien prit alors à Péhu d'avoir obtenu des lettres de grâce ; car, s'il eut été réduit au seul privilège de la fierté , c'en était fait de lui, et son supplice, ajouté à celui de Frémyn, de La Gloë et de Doubledent , eût montré à la France combien peu c'était que ce privilège dont les impétrans pouvaient , dans la suite , être mis en jugement et monter sur l'échafaud. Mais les lettres de grâce le sauvèrent, et, le 26 mars 1608, le conseil, « ayant aucunement esgard aux lettres d'abolition obtenues par Péhu, mais vu , toute fois, les cas résultans du procès , le bannit de la suite de la cour à dix lieues à la ronde, des provinces de Normandie et de Picardie , pour neuf ans , à peine de la vie s'il rompoit son ban , et à charge de servir le roy, pendant le dict temps , en tel lieu où il plairoit au roy de l'employer ; le condamna à quinze cents livres de dommages-intérêts envers les dames Du
estais de Normandie , tenue à Rouen , le 22e. jour d'octobre et autres jours en suyvans 1607. A Rouen, chez Marlin Le Mesgissier , 16(W.
Hallot, et à quelques aumônes envers les pauvres.» Cet arrêt , plus fâcheux encore pour le privilège de saint Romain, que pour Pëhu , mit un terme au procès existant depuis si long-tems entre la famille Montmorency et les assassins du sieur Du Hallot, mais non à la vive polémique soulevée entre l'avocat Bouthillier et les chanoines de Rouen , qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir accusé de fausseté le miracle de la gargouille et l'histoire de la concession du privilège de la fierté. Le chapitre avait fait imprimer, vendre, et «crier par toutes les rues de Paris, et particulièrement par les entrées du Palais», le plaidoyer de Monstreuil son avocat. Bouthillier ayant, de son côté, fait imprimer et vendre le sien, le chapitre s'en formalisa, on ne voit pas trop à quel titre , « et, voulant avoir le dernier, fit imprimer à Rouen une Défense pour le privilège de la fierté de monsieur saint Romain, jadis arehevesque de Rouen, contre le plaidoyé de maistre Denys Routhillier, advocat au parlement de Paris , maistre Jehan Rodin et autres (l). » Dans la dédicace de cet écrit, adressée au cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen, les chanoines disaient ne s'être déterminés à rentrer dans la lice , que « vaincus par les instances de tous les ordres de la province et de tous leurs concitoyens. »
(') Volume in-8°. , île 55 pages , imprime à Rouen, chez Du Petit Val, 1609.
L'exorde de cette défense nous montre « tous les articles de la foy esbranléz, la puissance de Dieu ravalée , les Saincts bannis du ciel jusques au jugement , privez de leur honneur , rendus impuissans , sourdz et aveugles , les sacremens racourcis et énervez , le sainct sacrifice osté , les temples desmolis, les autels raclez et fracassez, l'escriture saincte tronquée et desguisée , l'antiquité mesprisée , les traditions mises au néant , les belles cérémonies foulées au pied , les louables coustumes es teintes , bref, rien de si sainct et entier qui n'ait esté profané et gasté par l'audace des mescréans. Tous ces maux avoient fondu sur la France , depuis que l'hérésie avoit pris pied en ce royaume. Aujourd'hui , elle s'attaquoit au privilège de sainct Romain , l'un des plus beaux que l'antiquité vénérable eût jamais produits. Bodin avoit commencé, et deux advocats ( Bouthillier , et l'avocat-général Foullé ) avoient mis l'enchère par dessus luy. Pourquoy tant de remplage de papier ? Pourquoy barbouiller quatre feuillets entiers , si ce nest afin d'enfler les escriturcs , pour en tirer du profict? Qu'y av oit-il d'incroyable que sainct Romain eût détruit un dragon? Saint Nigaise n'en avoit-il pas détruit un, près Vaux et Meulan? Donat, évêque en Epire, n'av oit-il pas faict mourir, par le signe de la croix , un dragon d'une si monstrueuse grandeur , qu'/7 fallut huit paires de bœufs pour
l'enlever et le traîner en lieu où il fut bruslé devant tous? Si ce miracle estoit suppose', il n'y avoit miracle au monde duquel on n'en pût dire autant.» Venait alors une théorie sur les signes auxquels on reconnaissait les vrais miracles ; et ces signes , on le devine bien , se trouvaient tous re'unis dans le miracle de la gargouille. De ce qu'aucun historien ancien n'avait parlé de ce miracle, Bouthillier avait conclu qu'il était faux. « Cet argument de Bouthillier% disait le chapitre , estoit aussy aysé à casser qu'une bouteille de verre.» Bouthillier avait oublié sa dialectique ; le chapitre, pour le lui prouver en forme , citait plusieurs règles sur le raisonnement, extraites des cahiers de logique de cetemslà. Puis , en venant aux exemples , « Bouthillier pourroit-il dire (s'écriait l'apologiste) : Platon n'a point parlé de telle chose ; Aristote n'en a dict mot; ergb il est faux? On se moqueroit de luy ; c'est la maxime des hérétiques. Tant que sainct Augustin a tenu ceste maxime , il n'a peu venir à bout de sa conversion ; il vouloit qu'on luy monstrât tout, ou par escrit ou par raison aussy notoire et évidente que trois et quatre font sept. Plus tard, ce grand sainct en estoit bien revenu , et il disoit : Je n'ai veu ny tel miracle, ny ceux qui l'ont veu, niais je le crois, parce que la tradition me l'enseigne. Ainsy faut-il que nous disions : Nous n'avons point veu sainct Romain ny ceux qui l'ont veu; nous ne
l'avons point veu canoniser, ny ceux qui Pont veu; nous n'avons point veu faire le miracle du dragon ny ceux qui l'ont veu ; nous n'avons pas veu octroyer le privilège ny ceux qui l'ont veu ; mais nous le croyons par une opinion ferme de toute la province et par une commune renommée fort célèbre. Rien n'a esté escript de ce miracle , mais les pères et mères l'enseignent tous les ans à leurs enfants, que, quand ils voyent ceste gargouille, ils se souviennent qu'à tel jour la ville de Rouen fut délivrée de l'oppression du dragon, afin d'en rendre grâces à Dieu. Nous le tenons de père à fds, nos ancestres nous l'ont ainsy baille' de main en main. Voylà grand cas que ceste gargouille faict si mal au cœur à Me. Bouthillier. Quelle honte y a-t-il à dire que les saincts ont tué et faict mourir les serpens? A son goust et jugement ces miracles sont honteux ! O impiété ! Qui est le lecteur qui pourra lire cecy, que les cheveux ne luy dressent en la teste? Que Bouthillier se souvienne d'un ancien proverbe françois : Jamais chien nabaya (aboya) contre le crucifix, quil ne devînt enragé. Si le miracle est supposé, il en dira autant de la fierté et des reliques. Voyez combien d'absurditéz, voire de blasphèmes luy produit ceste mauvaise règle ! Nous luy dirons ; Que vous semble de ceste créance, que lorsque sainct Remy baptisoit le premier roy chrestien Clovis , la colombe apporta miraculeusementrainpoullepleine
de cresme dont fut oingt Clovis et depuis la plus grand'part des roys de France ? Avec vostre règle, vous direz que cela est faux, car on n'en voit rien dans la vie de Clovis , ni dans celle de sainct Remy, ni dans Grégoire de Tours qui a parlé de ce baptême. Pendant quatre cents ans entiers , on ne l'a sçu que par ouyr dire. Que vous semble encore du miracle ( cru à Paris et partout ailleurs ) de sainct Denys, leur premier apostre, qui, après avoir esté décapité, porta sa teste sur ses bras, jusques au lieu où est maintenant la ville de son nom? Sy vous voulez parler rondement, vous direz, comme du miracle de sainct Romain : Il est faux et supposé, c'est un mensonge. Voudriez-vous bien soustenir cela en bonne compaignie ? Oseriez-vous l'escrire aussi hardiment que vous avez faict du miracle du dragon? La maxime vous y conduit, car, en la vie de sainct Denys , il n'y en a pas un seul mot ; les escrivains des siècles subséquens l'ont teu. Celuy qui l'a escrit le premier, a esté Hilduinus, environ sept cents ans après. Toutes fois, nous ne vous conseillons d'en faire comme vous avez faict en vostre plaidoyer. L'impunité qu'apporte ce privilège à un coupable, invite, dit-on, les autres au meurtre, pour l'espérance qu'ils ont d'y parvenir? Nous n'approuvons pas , non plus que sainct Augustin, les meurtres ; mais nous les détestons grandement, et disons plus, que, s'il y a nation sous le ciel où ils
doivent estre chastiez sévèrement, c'est en France, où les François sont par trop promis à espandre le sang , dont ils ne font non plus de cas que de tuer un poullet. Mais de dire que tous les meurtriers comptent sur la fierté , nous respondrons que ce seroit une folle attente que de s'y fier, pour le danger qu'il y a d'estre pris au piège. On dit que ceste immunité os te la peur aux scélérats. Nous respondons qu'il en reste assez d'autres à chastier pour donner exemple aux meschans. On nous accuse de n'accorder le privilège qu'à des gens de néant ; mais nous prenons ce que nous trouvons aux prisons, en usant, néanmoins, de ceste prudence, que nous y préférons un gentilhomme , comme il arrive le plus souvent, pourvu qu'il y ait espérance d'amendement de sa vie. Il est notoire que nous avons distribué le privilège à gens de qualité qui s'y sont présentés , voire à trois barons , des quels y en a qui vivent encore , qui ont fait et font encore bon service au Roy. » Le chapitre est-il bien sincère lorsque, parlant de l'édit de 1597, il dit: «Nous remercions dieu et le roy de la modification qu'il a apportée à ce privilège tant tirasse, tant envié de toutes parts , sçavoir que personne n'y sera plus receu , qui aura commis crime d'hérésie, de lèzemajesté, de guet-à-pens ou de viol ; nous en aurons moins de peine et d'importunité , plus de joye et de contentement. » On a vu, plus haut, de quel
œil le chapitre avait envisage l'édit de 1 597, donné, disait-il, dans un tenis où il estoit mal vcu à cause de la ligue. C'est peut-être pour se dédommager d'avoir loué à contre-cœur un édit qui leur déplaisait si fort, que les chanoines ajoutent ; « Nous pouvons dire que, depuis ceste modification, nous n'avons admis à lever la fierté aucun qui l'ait si bien mérité que Bouthillier, lequel, par son vénéneux plaidoyé, a tasché d'empoisonner les aureilles et la conscience de messieurs du grand-conseil. Mais, dira-t-on, plaider faux est-ce un poison? Oui, et plus dangereux que celuy qui infecte le corps, d'autant que l'âme est plus précieuse. »
Bouthillier avait dit que l'intervention du chapitre avait été « pratiquée par quelques chanoines poussés de l'espérance qu'ils attendoient d'un sale profit.» Le chapitre, dans sa Défense du privilège , protestait de son unanimité, et ajoutait que c'était c< Bouthiller qui avoit prostitué sa plume et sa langue à ses clients pour esventer et estaler ce beau chefd'œuvre de plaidoyé , au mesme prix. » — « Nostre compaignie , ajoutaient-ils , est composée de cinquante , dont le moindre luy apprendra la modestie et à parler dialecte chrestien. Monsieur l'advocat , ne vous deviez-vous pas contenter d'avoir prononcé ce plaidoyé sans le faire imprimer? H y a arrest contre. Messieurs du conseil n'ont voulu toucher au privilège. Vous avez faict si peu d'effort
contre icelluy, que, quand vous tonniez et foudroyez de cholère, le roy le confirmoit à la postulation des trois estats de la province. »
Après avoir Uni avec Bouthillier, les chanoines s'en prenaient à Bodin, qui, dans sa République , avait attaqué le privilège de la fierté; Bodin, «grand jurisconsulte , disaient-ils , mais si mauvais théologien , qu'il a esté mis au rang des calvinistes par les escrivains de ce temps. » Dans ce qu'avait dit Bodin sur la fierté , le chapitre remarquait quatre argumens. «Ce sont, disait -il, quatre pièces de canon qu'il a tirées contre le privilège , sans nous avoir, grâce à Dieu, fait aucune peur. » Cet auteur avait comparé le privilège de la fierté à celui des Vestales, dont la rencontre fortuite sauvait les condamnés que l'on conduisait au supplice. « A quel propos ceste comparaison? disait le chapitre; nous sommes venus à un siècle où les esprits sont si desgoûtéz, qu'ilz prendront plus de plaisir à lire Tite-Live , Salluste et autres historiens payens, que la Bible , un Eusèbe , un Saint-Jérôme. Hz ploreront plustostun Adonis , le mignon de Vénus, que la passion de nostre seigneur Jésus-Christ ou une calamité publique. Ils croyront plus asseûrément le privilège des Vestales que de saint Romain ; ils adjousteront plustost foy à la fable d'Hercules qui tua l'hydre , que à sainct Romain qui a tué le dragon. » Bodin avait dit que « la rémission des meurtres
es toit tellement annexée à la personne des rois de France, qu'ils ne la pouvoient transporter à quelque personne que ce fût » Le chapitre répondait: « Zenon ayant professe que le mouvement n'existoit pas; Protagoras se mit a se pourmener, à grands pas , devant ses éclioliers , qui lui demandèrent la cause de ceste viste pourmenade. Il leur répondit : Je confute l'opinion de Zenon, qui nie l'existence du mouvement. Et nous, s'écriait le chapitre , nous disons : Quand Dagoberl; octroyoit ce privilège à nostre église, il confutoit l'opinion de Bodin; quand Philippe-Auguste confirmoit ce privilège, il confutoit l'opinion de Bodin ; quand les rois Charles Ve., VIe., et VIIIe. l'ont confirmé, ils confutoient l'opinion de Bodin; quand Louis XII l'a approuvé, il confutoit l'opinion de Bodin; quand les rois Henri II et Henri III l'ont confirmé , ils confutoient l'opinion de Bodin; quand le roi Henrile-Grand l'a confirmé par deux fois , il a, autant de fois, confuté l'opinion de Bodin. » Enfin Bodin prétendait que l'ordonnance par laquelle Louis XII supprimait les asiles des églises de France, avait implicitement aboli le privilège de la fierté. Le chapitre lui répondait par des lettres-patentes postérieures, émanées du même roi, qui exceptaient le privilège, et s'écriait : «Le canon a battu à froid, et est allé à la picorée. »
Telle est, en somme, la Défense du privilège,
qui fut publiée alors au nom du chapitre. Nous avions voulu d'abord la résumer dans le style d'aujourd'hui. Mais , dans un ouvrage où nous avons désiré que l'on vît se réfléchir, comme en un miroir fidèle , les mœurs et les idées des diverses époques qui y figurent tour-à-tour , la parole n'appartenait pas à l'historien , elle appartenait aux personnages eux-mêmes ; on aurait trop perdu à nous entendre au lieu d'eux. Les idées, les croyances, le langage, le style des anciens tems sont une partie de l'histoire de leurs mœurs , et certes ce n'est pas la moins piquante. Voilà notre excuse pour les longs fragmens que nous avons déjà cités et pour ceux que nous allons citer encore.
Le cardinal de Joyeuse, à qui ce livre était dédié, le lut avec beaucoup de contentement, et « n'y trouva rien qui ne fut plein d'une doctrine fort exquise et d'ung style extrêmement beau ; il le prisa et estima autant qu il estoit possible. » C'est ce qu'il écrivait au chapitre (l), en ajoutant, de sa propre main, « qu'il estimoit beaucoup , en particulier, celuy d'entre eux qui avoit mis la main à la plume pour un si digne subiect, et qui l'avoit si bien traicté. » On pense bien que Denis Bouthillier n'en avait pas été aussi content. Piqué au vif, il se mit aussi-tôt à l'œuvre, et sa Responce^ ne se fit pas attendre. Il
(') Lettre du 3 juin 1609.
(2) Responce de Me. Deuys Bouthillier , advocat en la court , sur le
DE SAINT ROMAIN. Ull
se plaignit clc n'avoir trouvé dans l'écrit du chapitre que des injures , calomnies, impostures et discours inutiles. Il vengea l'ordre des avocats, insulté dans cet écrit ; et comme le chapitre l'avait accusé d'impiété : « Hé quoy ! messieurs, s'écriait-il, le récit de vostre prétendu miracle est- il si promptement monté au ciel, pour s'establir esgal à la divinité, et pour rendre ceux qui le débatent coupables d'impiété, tout ainsi que si, comme les géans, ils s'estoient eslevéz contre le ciel ? Si en passant seulement par la ville de Rouen , j'y eusse remarqué la solemnité de vostre privilège , et me fusse dispensé (permis) de la réprouver sans autre subject, vous auriez peut estre quelque occasion de vous en ressentir et de vous irriter contre moy. Mais qu'ayje faict? j'ay plaidé la cause de madame Du Hallot, pauvre vefve (pauvre, dis-je, encore qu'elle soit d'une bonne et grande maison ) poursuivant la justice de l'assassinat commis en la personne du feu sieur Du Hallot, son mary, assassinat le plus signalé qui soit advenu depuis cent ans , en ce royaume, et à la poursuite du quel elle s'est presqu' entièrement ruinée. J'ai deffendu contre vous la dame De la Vérune, laquelle représentoit le
prétendu privilège de la fierté de sainct Romain , contre la deffence des doyen, chanoines et chappitre de l'église cathédrale de Rouen; adressée à cux-mesmes. Paris , I 608.
pourtraict de ceste détestable et mise'rable cruauté exercée sur la personne de son père. Si j'ai parlé contre le privilège , sous prétexte du quel vous empeschiez leurs poursuites et vous efforciez de faire jouir Péhu la Mothe de l'impunité, et de lui acquérir une abolition générale, me deviez-vous accuser d'impiété? Vous m'imputez d'avoir enflé mes escritnres pour en tirer du profit. Demandez à madame Du Hallot ce qu'elle m'a donné pour la défendre, depuis le commencement jusqu'à la fin du procès. Si je l'escrivois, je me cuide asseûrer que les gens de bien de vostre compagnie s'estonneroient de la peine que j'y ay prise , du temps que j'y ay employé et de la rescompense que j'en ay reçeue, rescompense de laquelle je suis aussy content que si elle m'avoit donné dix mille escus. Despuis quarante années , j'ay fait plus de consultations , de plaidoyers et d'escritures gratuitement, et sans en avoir reçeu aucune rescompense , que vostre pénitencier n a fait de confessions sans en rien prendre. » Ici Denis Bouthillier fait allusion à l'ancien usage qui existait sans doute encore en France parmi les catholiques, de payer une rétribution au prêtre qui les entendait en confession. Dans une charte de 1 4.ââ, citée par dom Carpentier, on voit une jeune fille, sollicitée par un jeune homme, lui promettre ses faveurs, à condition qu il lui donnera de V argent pour avoir des souliers et pour aller à confesse le
jour de Pasques. Dans une autre charte de 1476, un nomme' Havart prie Thomassin de luy prester cinq solz et demy pour soy confesser à Pasques. Très-ancien en France , et en vigueur dans tous les diocèses , cet usage existait peut-être encore a l'époque où écrivait Bouthillier. « Charge' de plaider la cause des dames Du Hallot, continuait-il , j'ay fait ce qu'un advocat homme de bien debvoit faire pour la soustenir, en recherchant quel estoit ce prétendu privilège, par le moyen du quel vous vouliez empescher qu'elles eussent justice de l'assassinat commis en la personne du sieur Du Hallot, mary de l'une et père de l'autre. Si je ne l'eusse fait, j'eusse manqué à mon devoir, elles eussent peu m'accuser de prévarication. » — « Mes arguments, à entendre le défenseur du privilège, sont aussi faciles à casser qu'une bouteille de verre. C'est un quolibet qu'il a escript comme en risée et en opprobre de mon nom, quolibet qu'il a pris en quelque taverne. Si mon nom lui desplaist, je n'ay pas délibéré de le changera sa fantaisie, l'ayant reçeu de mes prédécesseurs , ausquels je ne voudrois faire ceste injure ; et peut estre que celuy qui a faict ceste allusion sur mon nom, a tiré le sien du milieu de la boue et de l'ordure du peuple. Si je me voulois amuser à telles allusions sur des noms , il y en a un de vostre corps, nommé Dadrc : qui m'empescheroit d'y changer quelque lettre, ainsi que
l'autheur de vostre Responce en a changé au mien, et y mettre le mot Ladre tout entier ? Qui m'empescheroit aussi de changer une seule lettre au nom D'Avesnes , secrétaire de vostre chapitre , signé au dessoubs de l'épistre liminaire escripte en vostre nom , au commencement de vostre deffence, et y mettre D'Avoine, pasture des chevaux et des asnes , laquelle pourroit servir d'entremest agréable à leur deffenseur?
» On me demande ce que je pense du miracle de la sainte ampoulle, et de celui de saint Denis, qui, estant décapité, marcha, tenant sa teste dans ses deux mains? Je rcsponds que je les croy , encores qu aucuns ayent douté de celuy de saint Denys. Ces mots de supposition, de fable, que j'ai employés en parlant du miracle de la gargouille, vous déplaisent? Mais je ne puis appeler les choses que par leurs noms , les poires, poires; et les figues , figues. »
Au plus vif de ces débats entre le chapitre de Rouen et Denis Bouthillier, on vit paraître la vie de saint Romain, écrite en latin, au XIIe. siècle, par l'archidiacre Fulbert, ouvrage dont nous avons parlé dans notre dissertation préliminaire , et où il n'est pas dit un mot du miracle de la gargouille. Le manuscrit était dans les mains de Rigault, avocat au parlement de Paris , qui nestoit pas chiche de le communiquer, et qui, bientôt, soit par esprit de
corps , soit par amitié pour Bouthillier , fit imprimer cette Vie , dont le silence sur la gargouille fortifiait les argumens de son confrère contre le récit de ce miracle. Aussi Denis Bouthillier ne manqua-t-il pas de s'en prévaloir. Le défenseur des chanoines avait tancé Elienne Pasquier qui, témoignait son étonnement de ce « qu'un sainct homme tel que sainct Romain produisît un effect tout contraire à sa saincteté. » Bouthillier lui dit: « Aquilam cornix proçocat^\ et si monsieur Pasquier s'estoit tant soit peu remué pour le pelauder(2\ le défenseur du chapitre auroit senti son cœur faillir de peur ». A ce mot; «Jamais chien n'abboya contre le crucifix, qu'il ne devint enragé », Bouthillier répondit avec indignation ; « Le mot à'abboyer appartient aux chiens , et non pas à moy ; et je croy qu'en l'escrivant, vostre défenseur a voulu dire qu'il l'avoit appris en gardant les vaches de son village. » Le chapitre prétendait que des hommes distingués avaient été admis à lever la fierté. « J'ose asseurer, disait Bouthillier, qu'entre tous ceux que vous avez esleuz, depuis le roy Louis douzième, vous ne m'en sçauriez nommer un seul , lequel auparavant ou depuis l'eslèvement de la fierté , ait rien fait qui vaille. Rapportez le roolle de vos eslections , vous
(') La corneille s'en prend .à l'aigle.
(*) Etriller, ro ser. Littéralement prendre à la peau, au poil.
y en trouverez peut-estre quelques uns qui estaient gentils-hommes > mais en fort peu de nombre ; et qui, d'ailleurs, estoient diffamez en leurs vies et en leurs actions. Tous les autres sont personnes de néant , les quels , sans un injuste monopole , ne pouvoient me'riter vostre eslection. » Le chapitre avait dit que personne n'avait mieux mérite' lever la fierté , que Denis Bouthillier. Ce dernier s'indigna « qu'on l'eust mis au rang des assassinateurs élus pour jouir du prétendu privilège », et termina sa réponse en priant l'écrivain du chapitre « d'apprendre à dire la vérité , sans injurier ceux qui valoient mieux que luy et qui seroient bien marrys de se mesurer à l'aune de sa conscience. »
A la fui de novembre 1 608 , lorsque cet écrit de Bouthillier fut publié, M. Le Pigny, chanoine de Rouen, était à Paris, où il sollicitait quelque affaire pour le chapitre. Il se hâta d'acheter le livre , le jour même où il fut mis en vente, et l'envoya aussi-tôt au chapitre, sans l'avoir lu. « J'ay pensé estre démon debvoir , écrivait-il , de le vous envoyer incontinent, afin qu'advisiez au moyen de refréner l'impudence de cet imposteur — Je ne Vay pas encore leu ... Je m'asseûre que Monsieur le Pénitencier, estant prié de vostre part, y faira paroistre les dons et grâces dont Dieu enrichit son bel esprit (I). » Le bon
(') Lettre manuscrite. Anciennes archives de la cathédrale de Rouen.
chanoine n'avait pas lu le livre, et il lui tardait de voir refréner V impudence de V imposteur qui l'avait écrit! Au surplus, son appel à monsieur le pénitencier et à son bel esprit fut entendu. L'abbé Dadré se mit vite à l'ouvrage ; et , dès le §7 mars suivant, le roi signa un privilège qui permettait d'imprimer une Réfutation de la responce et escrit de Me. Denys Bouthillier. Les écrits de Bouthillier avaient réjoui , dit-il, les hérétiques, charmés de voir un homme qui se disait catholique parler ainsi des miracles. « Ils av oient pu faire comme ce loup qui , voyant les bergers tuer, escorcher et manger le mouton gras , disoit en soy mes me : 6 que cest dommage que je nen fais autant , il y auroit bien crié après moy. » — « N'avez-vous pas , continuait Dadré , bien du subiect d'envoier ce glorieux plaidoyé en toutes les foires , par le quel on fera jugement de vostre créance ? » Bouthillier avait témoigné quelques doutes sur la vérité du miracle de saint Maclou, qui, à en croire la légende, dit, un jour de Pâques, la messe , en présence d'un nombreux auditoire , sur une baleine grande comme un rocher, et que lui et tout l'équipage avaient prise pour une île. Dadré lui répond que rien n'est plus possible , « puisqu'il y a des baleines grandes comme des montagnes , les quelles s'approchans du bord de l'eau, engloutissent les navires entiers. » Pourquoi donc la baleine de saint Maclou n'aurait-elle pas bien porté cent
quatre-vingts personnes , tout au plus, qui étaient dans le navire avec lui ? Il ajoutait ; « pour quarantehuict pages que contenoit nostre défense, vous en avez rendu trois cents , des quelles qui ostera les absurditéz, brocards, calomnies, erreurs , gosseries, invectives, négatives, ponctiles, rodomontades, sornettes , vanitéz et vanleries , le reste pourroit en autant de place que le bouffon de Néron disoit en estre besoin pour escrire et enroller tous les bons princes de son temps. » On n'a pas oublié que le chapitre avait joué sur le mot bouteille, et que Bouthillier, qui l'avait mal pris , s'était évertué à son tour sur le mot Dadre , ladre ; Avesne, avoine. Dans sa Réfutation, Dadré revint à son idée qui lui paraissait plaisante. « Il n'y a nom, aumonde, dit-il à Bouthillier, qui exprime plus la boue que le vostre. Car adjoustez à la première syllabe , que vous avez os té , ce sera boue tout entière. Il n'y a nom au monde que Dieu nous recommande plus, pour nous retenir en la modestie chrestienne, que le mot de bouteille. Jérémie, par l'ordre de Dieu , estant descendu en la maison du potier, le veit qui travailloit à sa roiïe , et veit casser une bouteille entre les mains du potier. Lors Dieu luy dit ; Tout ainsy que tu as veu la boue entre les mains de ce potier , qui ^en a faict ce qu'il a voulu, sache de mesme que toy et tout ce peuple est comme la fange en mes mains, pour en faire ce que je voudray. Quand Dieu voit
que les hommes s'enflent d'orgueil , il les menace de les casser comme une petite bouteille. Maistre Denis Bouthillier, si vous eussiez eu les yeux vers ceste fragile bouteille , vous n'eussiez pas esclaté en tant de propos pleins de vanité , quand vous dites : On m'est venu consulter de Rome, des Pays-Bas, d'Alemagne ... Jamais Salomon n'en dit autant... Car, pour venir voir sa sapience, il n'est parle' que d'une femme, d'une royne de Saba... Mais, à vous croire , ce sont hommes de remarque , hommes graves , hommes ce'lèbres , ce sont Romains , qui sont venus au conseil à Paris. On vient quelquefois de bien loin chercher un trésor ; mais le plus souvent on nr trouve que du charbon. Ne dites plus , pour vostre honneur, que vostre nom n'est pris de la boue. Si est. Car la boue estant jettée dans le fourneau du verrier, elle devient tantost esguière, tantost verre, tantost bouteille, selon qu'il plaist au maistre ouvrier , la quelle , après avoir esté cassée , retourne en boue. Mais tirons -nous de ce discours, etc. » En effet, c'en est assez, et même un peu trop. Au reste , tout n'était pas sur ce ton plaisant , dans la Réfutation publiée par le chapitre. « Bouthillier, (s'écriait l'écrivain, peu d'instans avant) le mauvais récit que vous avez faict du miracle de sainct Romain , au désavantage de la religion , a monté tellement au Ciel, que, si vous n'en faites satisfaction à Dieu et aux hommes que vous
avez scandalisez , il vous sera un jour bien cher vendu. Prenez garde à vous , et. craignez l'indignation de Dieu. Les pierres en parlent , Bouthillier, de ce miracle que vous niez. Prenez la peine de vous transporter icy ; nous vous garantissons que la gargouille ne vous fera aucun mal, et nous ferons vostre accord avec sainct Romain que vous avez tant blazonné (blâme). Vous verrez des images de saint Romain ayant à ses pieds le dragon et le prisonnier. Vous le verrez , non-seulement en une esglise , mais en plusieurs, bas lies il y a plus de huit cents ans. Si vous entrez en nostre Cathédrale, outre les images , vous verrez de vieilles vitres , de vieilles tapisseries qui ne monstrent et ne font voir rien de plus clair que le miracle du dragon. »
Bouthillier avait proteste' qu'il croyait le miracle de la sainte ampoule , et celui de saint Denis , qui , de'capité, marcha long-tems, tenant sa tête dans ses deux mains. Mais , lui objectait le chapitre , le premier de ces miracles n'a été' raconté par écrit que quatre cents ans , et le second sept cents ans après l'époque où l'on suppose qu'ils eurent lieu. Longtems il n'y en a eu d'autre témoignage que la tradition. Pourquoi les croyez- vous plutôt que le miracle de saint Romain ? Où est vostre foy et jugement? Le réfutateur ajoutait: «Vous faites tort à monsieur Pasquier de l'appeler un pelaudeur. C'est affaire aux chiens, proprement, de s'entrepelauder.
Mais nous excusons vostre rage et vostre cholère , de laquelle vous vous laissez souvent transporter.)» Le chapitre avait dit que , depuis l'édit de 1 596, il n'avait peut-être ëlu pour la fierté personne qui en fut plus digne que Bouthillier, Ce dernier s'était fâche tout rouge , disant qu'on le mettait au rang des assassinateurs. « Nous n'y avons songe' , lui répondit le chapitre, et vous même savez bien que par l'e'dit , les assassins sont exclus du privilège ; que s'il nous est eschappe' de dire que vous avez (par adventure) mérité le privilège , nous retirons ceste parole , car nous avons jugé et considéré depuis, que ceux qui tiennent maximes anti-catholiques et erronées , comme vous faites, n'y peuvent prétendre aucun droit, qu'au préalable ils ne s'en soient desdits et repentis. » Voilà , certes une réparation d'honneur bien touchante! Dans ce même tems, parut un écrit de l'abbé Béhotte, chanoine de Rouen. Il est en latin, et intitulé : Apologia pro sancto Romano, perAndrianum Behotium, magnum Archidiaconum Rothomagensem , contra Nicolaum Rigaltium. Cet écrit était surtout dirigé contre Rigault, avocat de Paris , qui avait publié une ancienne vie de saint Romain latine , manuscrite , où il n'y avait pas un mot du miracle de la gargouille, ni du privilège du prisonnier. En tête de cette édition , Rigault, dans une préface assez étendue , avait cherché à établir que Je miracle était une fable
grossière , et faisait des vœux pour l'abolition du privilège. De'jàRigault avait e'té tance' vertement par le chapitre, dans un écrit intitulé : Responsio brevis ad Bonasi causidici mendacia , où, sous le nom de Bonasus , il recevait de vives réprimandes , pour s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas. L'abbé Béhotte crut que ce n'était pas assez ; il se mit à l'ouvrage et composa le livre dont nous venons d'indiquer le titre. Il se hâta d'en adresser une épreuve à ses confrères à Rouen. «Je vous envoie, leur écrivait-il , une petite Apologie que j'ay escrite contre un Rigault, le quel , soubz titre et couleur de la vie de saint Romain , a faict imprimer un ramas d'invectives contre le miracle du serpent et la liberté de vostre prévilége , sans espargner tout le clergé de vostre esglise. M'estant trouvé à Paris, lorsque la publication s'en est faicte, j'ay pensé que vous n'auriez désagréable le service que j'auroys désiré vous rendre en la défense d'une si juste cause , bien qu'inégal à ma bonne volonté et au mérite du sujet ; cela n'empeschant que ceux qui ont plus d'esprit et de lettres que moy, ne s'y employent plus avantageusement et mieux à propos. Lorsque j'auray obtenu le prévilége du roy, et tems de faire relier d'autres copies , je vous en envoyray en meilleur équipage: celle-cy , que j'ay faict tirer à la haste, servira seulement d'avys, etc. » Mais ce privilège , il ne l'obtint point aussi promptement
qu'il l'avait espère. Apparemment on e'tait fatigue, à la chancellerie , de n'entendre plus parler que de la gargouille; et, sous couleur de quelques lignes du nouvel e'crit , un peu trop vives contre l'historien De Thou, on avait fait difficulté' de permettre l'impression de ce nouveau factum , qui , peutêtre , allait encore en provoquer d'autres. A la fin, pourtant, on lui donna le privilège si impatiemment désire'. Mais le bon abbé avait sur le cœur le tems qu'on lui avait fait perdre. « Ce retard, écrivit-il au chapitre, en lui envoyant un paquet d'exemplaires , a esté causé par une période que j'ay coulée en mon Apologie, et qui touche monsieur De Thou. Si j'eusse escript contre s ainct Romain, il ne m'y eust point fallu faire si longtemps la court. Mais in magistratu gracias dicere perniciosum cstil).» Ainsi finit cette longue polémique, où, selon Mornac , « on combattit , d'un côté pour la vanité , et de l'autre pour la vérité (2); » polémique dans laquelle, de part et d'autre, on montra peu de critique, mais beaucoup d'érudition, et au moins autant d'emportement et de colère. « Grande pitié, certes (s'écrie Pas qui er), que, du miracle faict contre la gargouille , soit issue une nouvelle gargouille , je
(') Il faut bien se garder de mal parler des magistrats.
(a) Mornac , adLegem U , TJigest. , de Officia Proconsulis, tome ic<\ , col. 96 de l'édition de 1721.
veux dire un nouveau différend et mauvais mesnage entre ces personnages d'honneur (I) ! »
itill. Après cela, nous ne trouvons rien de remar-
Le sieur no qUable sur le privilège de saint Romain , iusqu'à
Lespicière solli- * r ° 7 ° *
die ia fienc. l'année 161 1 , où la fierté fut accordée à Anne De Voré , sieur de Lespicière , qui , plus tard , fut déclaré indigne de cette grâce , et déchu de ses effets. La maison De Voré -Lespicière , dans le diocèse de Chartres, était, depuis un siècle environ , en querelle avec la maison D'Alleray ; en 1 61 0, un procès existant entre le sieur D'Alleray de Vaudoumois et le sieur De Voré-Lespicière , le fils de ce dernier alla trouver le sieur D'Alleray , pour le prier d'accommoder cette affaire ; mais D'Alleray, sous prétexte d'un outrage récent , fit désarmer ce jeune homme par ses gens, le saisit au collet, lui tira la barbe , le frappa deux ou trois fois avec une baguette , lui prodigua les injures les plus humiliantes , et ne lui rendit son épée qu'après l'avoir contraint de jurer que jamais il ne s'attaquerait à lui. Cette scène ayant transpiré dans le public , il en rejaillit de l'humiliation sur Anne De Voré-Lespicière , qui put bien concevoir le désir de se venger d'un tel affront. Peu de tems après, ayant entendu dire que l'on péchait l'étang de Boisviquet, il y alla avec quelques gentilshommes ses familiers,
(') Esticnnc Pasquicr, Recherches . livre 9, chapitre .42.
entre autres , avec les sieurs De Nollent de Laschy, ses neveux , et y trouva une réunion nombreuse , dans laquelle était le sieur D'Alleray, accompagné de plusieurs de ses amis. Sous prétexte que ce dernier avait, depuis la scène arrivée entre eux , tenu contre lui les propos les plus injurieux, Anne De Voré lui adressa des reproches qui ressemblaient beaucoup à une provocation. Des deux côtés , on mit l'épée à la main ; on chargea les pistolets ; on se battit ; le sieur D'Alleray fut tué. Poursuivi par la justice, Lespicière s'enfuit et se réfugia à Rouen, où il eut une querelle avec un soldat, et lui donna un soufflet. Ce soldat cria haro contre lui , et le fit arrêter et écrouer à la conciergerie de la cour ecclésiastique. A en croire Lespicière , ce fut seulement dans cette prison qu'il apprit ce que c'était que le privilège de saint Romain , et que l'idée lui vint de l'invoquer pour se soustraire aux conséquences graves que pouvait avoir sa fâcheuse affaire avec D'Alleray. Si cette déclaration était sincère , il faut appliquer ici le proverbe : « A quelque chose malheur est bon » ; car si Lespicière ne se fut pas fait arrêter, peut-être n'aurait-il jamais entendu parler du privilège ; et , alors , comment se soustraire aux poursuites dirigées contre lui? Les D'Alleray avaient du crédit ; prévoyant que Lespicière pourrait recourir au privilège de la fierté , ils obtinrent de Marie de Médicis une lettre adressée au chapitre clc mdlcis » con-
1 tic lui.
Lettre de Marie
£9â HISTOIRE DU PRIVILEGE
de Rouen , pour lui recommander de « n'avoir aucun esgard aux poursuites et sollicitations que pourroient faire Lespicière et les sieurs De Laschy, ses neveux, coupables, disait-elle , de l'assassinat commis en la personne du sieur D'Alleray. Icelluy D'Alleray (disait-elle) estoit ung gentilhomme de mérite , et qui avoit dignement servy le roy. IVaiéz donc aucun esgard aux poursuites et sollicitations qui vous seront faictes par ses assassins , afin que ces derniers soient renvoyés à la justice, pour juger et ordonner de ce crime ainsy par eux exécute'.» La famille D'Alleray avait agi aussi auprès de M. Le Jumel , procureur-général , qui , épousant ses intérêts , entreprit de faire exclure le sieur Lespicière , en vertu de la règle admise précédemment, qui semblait ne permettre d'accorder la fierté qu'aux prisonniers écroués avant l'insinuation du privilège (Lespicière ne l'avait été que depuis). De son chef, M. Le Jumel envoya , deux jours avant l'Ascension , des huissiers dans les diverses prisons de Rouen , demander aux concierges les listes des prisonniers écroués depuis l'insinuation du privilège. Il avait Démêlés, à ce envoyé aussi au Vieux-Palais. M. Du Mesnil Bau-
sujet , entre le 11a. 1 • .
p/ocreur- gêné- quemare, gouverneur de ce château, en porta plainte r^dentPVemier au Preïmer président ( M. De Faucon , premier du nom ) , qui , le lendemain , demanda au procureurgénéral des explications sur ces démarches faites sans que le parlement eut été consulté. Le procureur-
gênerai argua de l'arrêt rendu au mois d'avril 1 597, qui avait ordonné que les geôliers et concierges seraient tenus de donner la liste des prisonniers de'tenus lors de l'insinuation du privilège de saint Romain. C'était en vertu de cet arrêt qu'il avait envoyé' les huissiers faire commandement aux concierges de donner la liste des prisonniers de'tenus dans leurs prisons. Il ne devait pas être blâme , disait-il, d'avoir fait son devoir en exe'cutant les arrêts de la cour. Le premier pre'sident lui représenta qu'il eût mieux fait d'en parler directement à la compagnie. L'exploit destine' au concierge des prisons ecclésiastiques n'avait pas encore été délivré ; le premier président enjoignit aux huissiers de ne délivrer cet exploit ou aucun autre de ce genre , sans un ordre de la cour. Le procureurgénéral, piqué de cette décision, en demanda acte à la compagnie. Comme le parlement commençait à délibérer sur sa demande , et venait de décider que les conseillers-clercs pourraient opiner, le procureur-général rentra tout-à-coup dans la chambre du conseil. « Ceste affaire, dit-il, touchoit messieurs les chanoines, et, conséquemment , ils ne dévoient eslre à la délibération » ; et sur ce que le premier président lui répondit que la cour y avoitjà advisè, le procureur-général, s'oubliant tout-à-fait, dit qu'il demandait acte de ce « qu'en cela le premier prési- scène très-vive
> # au parlement.
dent faisoit acte de partye , empeschant l'exécution
des arrests de la cour. » — « Vous estes en colère . procureur - général (lui dit M. De Faucon), sortez , la cour en délibérera. » Il fut arrêté que, dans la journée, les huissiers délivreraient, par autorité de la cour, aux concierges et geôliers, les commanderaens requis par le procureur-général. Mais ce dernier , se voyant contrarié à la grand'chambre , était allé à la Tournelle. Sur les listes à lui remises, figurait Anne De Voré , sieur de Lespicière. La date de son arrivée dans la prison n'était pas indiquée. Le concierge fut mandé à la Tournelle , et se vit forcé d'avouer que 1* arrivée du sieur De Lespicière dans les prisons, était postérieure à l'insinuation du privilège de saint Romain. On pensa, à la Tournelle , que le règlement s'opposait à ce que ce gentilhomme pût prétendre au privilège , ce règlement défendant au chapitre d'élire un prisonnier écroué après l'insinuation. Les parties civiles, les parens de la personne homicidéeparlesieurDe Lespicière , furent entendus ; ils demandèrent que ce dernier fût déclaré arrêté en vertu des décrets de prise de corps qu'ils avaient contre lui. La Tournelle en référa au parlement, demandant que cette affaire, qui estoit de conséquence, fût décidée par les chambres assemblées, et immédiatement, afin que la cérémonie du lendemain ne fût point troublée par des débats.
L'avocat-général Du Vicquet dit qu'il s'agissait
d'un privilège des ecclésiastiques, privilège qui/aisoit cesser la Tournelle et toutes procédures contre les prisonniers criminels. Il était étrange que le procureur-général eût fait ces réquisitions sans en avoir conféré avec lui, et fut allé les faire à la Tournelle , lorsqu'il appartenait à la grand' chambre seule de faire les réglemens. Il désavoua ces réquisitions , et demanda qu'elles lui fussent communiquées. Le procureur - général étant entré en ce moment, le premier président et F avocatgénéral DuVicquet lui firent des représentations sur son étrange démarche à la Tournelle. Le procureur-général adressa à ces deux magistrats des paroles inconvenantes , et déclara qu'il se plaindrait du premier président aux chambres assemblées. «Il voyoit, ajouta-t-il, un trouble qui se préparoit pour le jour de l'Ascension ; il lui paraissoit urgent d'y pourvoir. Mais, indignement traité par le premier président, il ne parleroit que devant les chambres assemblées. » Toutefois, il se décida enfin à entrer en explications. Aux termes de l'arrêt du 23 avril 1 597, les individus emprisonnés depuis l'insinuation du privilège ne pouvant être élus que pour des crimes commis postérieurement à cette insinuation , et cet arrêt enjoignant aux concierges de donner la liste des prisonniers détenus lors de l'insinuation, déjà le parlement l'avait vu plusieurs fois , le jour de l'Ascension , demander la
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représentation des registres de geôle, pour voir la date de l'emprisonnement des individus e'ius par le chapitre , et empêcher qu'il ne fût contrevenu aux réglemens. En cela, le parlement l'avait toujours approuvé jusqu'alors ; et aujourd'hui qu'il agissait de même, on lui en faisait un sujet de blâme. On empêchait les huissiers d'aller, conformément à ses instructions , aux prisons de la cour d'Eglise. Enfin, le premier président l'avait traité indignement, lui disant ; «Sortez, sortez». Il demandait à se plaindre aux chambres assemblées , des injures et opprobres qu'on lui faisait. S'il était allé à la Tournelle, c'est que c'était là qu'était le registre des réglemens sur le privilège ; au lieu d'avoir voulu exciter une sédition, comme on le lui imputait, il n'avait cherché qu'à assurer l'exécution des arrêts de la cour. Encore aujourd'hui , pour éviter les troubles qui en pouvaient résulter, il demandait que le parlement envoyât un huissier aux dignitaires du chapitre, afin de leur signifier qu'en procédant à l'élection du prisonnier , ils eussent à garder les réglemens. Le premier président prit, à son tour, la parole. Le procureurgénéral aurait dû, dit-il , « reconnoître le lieu où il estoit et se comporter avec plus de respect et de modestie qu'il ne fait. » Il expliqua ses expressions qui avaient blessé le procureur-général , et montra que ce magistrat s'en était formalisé à tort M. Du
Vicquet, avocat-général, demanda que le procureurgénéral eut à déclarer pour qui il le prenoit , s'il le regardait comme un homme qui n' entendoit point sa charge, et pourquoi, contre les réglemens de la cour, il voulait tout faire, sans en confe'rer avec lui ? Il devait se souvenir que , dès le jour de l'insinuation, lui, premier avocat-général , avait averti les chanoines de garder les réglemens de la cour. Ce que M. Le Jumel avait fait de plus estait à V appétit de quelques particuliers, et contre le service du roy; il troublait ainsi la compagnie , et montrait sa préoccupation, en faisant emprisonner un gentilhomme par des huissiers de la cour, en vertu de décrets de prise de corps donnés hors de la province , et dépourvus de pareatis.
Le parlement arrêta que , le lendemain , jour de l'Ascension , les chambres assemblées pour la solennité du privilège délibéreraient sur le tout selon les occurrences. Le jour de l'Ascension, le chapitre de Rouen , malgré la lettre de la reine régente , élut Anne De \ oré, sieur de Lespicière, pour lever la fierté. Le parlement fit venir ce gentilhomme et l'interrogea sur la sellette. Anne De Voré, en se retirant pour laisser la cour délibérer, déposa sur le bureau une récusation contre M. Le Jumel, procureur-général. Ce dernier , après en avoir entendu la lecture , dit qu'il y répondrait par écrit. Et sur ce que le premier président lui représenta que
la forme était de répondre verbalement, en pareil cas , le procureur-général lui dit : « Vous ne trouveriez peut-estre pas bon ce que je dirois ; je respondray par escrit, afin que Von ne change rien » , et il se retira. Le parlement de'cida que le procureurgénéral répondrait verbalement; qu'en cas de refus de le faire , il demeurerait récusé , et que le premier avocat-général porterait la parole dans la délibération sur le cartel. Le procureur-général, après avoir long-tems divagué et répété ce qu'il avait déjà dit la veille , consentit que M. Du Vicquet, premier avocat-général, portât la parole. Ce dernier parla alors sur l'élection, faite par le chapitre , du sieur De Lespicière pour lever la fierté. Le privilège était, dit-il , un acte de religion; il n'en fallait pas faire un acte de division. Le parlement et le chapitre devaient toujours agir de concert, et obéir l'un et l'autre aux déclarations et réglemens , sans jamais s'en départir. Anne De Voré, élu par le chapitre, n'avait été écroué que depuis l'insinuation. Le règlement de 1 597 portait, à la vérité, que les prisonniers seraient aux prisons avant l'insinuation, mais il n'y avait point de nullité prononcée pour le cas où ils n'y seraient arrivés après. La date de l'emprisonnement du sieur De Voré suffisait- elle pour le rendre indigne du privilège de la fierté? Pour en venir à l'homicide commis par ce prisonnier, rien ne prouvait qu'il y eût eu guet-à-pens et
préméditation. Ce crime paraissait avoir été commis par rencontre. On avait attaqué le sieur De Voré ; on lui avait plume la barbe, on lui avait donné des
coups de bâton Cestoit une grande offense de
frapper ung gentilhomme à coups de baston.... Pour lui il consentait que le prisonnier fut délivré au chapitre pour jouir du privilège , à raison des cas confessés par lui, et ainsi qu'il les avait confessés.
Quant aux complices dont le chapitre faisait mention dans son cartel , le règlement voulait qu'ils ne fussent délivrés qu'autant qu'ils seraient présens; et ils ne l'étaient pas. Ce privilège était en la puissance duroi; les chanoines n'avaient aucune qualité pour l'étendre ; ils ne pouvaient s'attribuer une
autorité plus grande Il devait leur être défendu,
par arrêt , d'entreprendre aucune chose au préjudice de la déclaration du roi.
Enfin, il termina, en requérant qu'avant de passer Serment q..\n
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a aucune délibération sur le cartel , tant pour ce veut faire prête.
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jour que pour 1 avenir, « tous les membres du par- parlemenl. lement jurassent qu'ils n'avoient poursuivi ou sollicité le privilège pour leurs parents et amys. » Ce dernier article de ses conclusions ayant été mis en délibération, le parlement décida que « le cas s'offrant il y seroit pourvu. » Mais il fut arrêté que, conformément à ce qui avait été réglé en 1 597, les prisonniers écroués après l'insinuation du privilège , ne pourraient désormais être admis à lever la
messieurs du
fierté que pour les actes commis depuis l'insinuation. Le même arrêt enjoignit aux concierges de donner , tous les ans , le jour de l'insinuation , la liste des prisonniers écroués avant ledit jour. Enfin, après avoir clëlibe'ré sur le cartel, le parlement i.e sieur De ordonna que Anne De Voré, sieur de Lespicière,
Lespicieie lève t # t
ia fierté. qui avait été élu, serait seul délivré. Mais, chose
étrange! cet arrêt mécontenta, à la fois , et la dame D'Alleray, parce qu'il ordonnait la délivrance du meurtrier de son époux, et les chanoines de Rouen, parce qu'avec le sieur De Lespicière , on ne leur avait pas délivré ses complices. L'arrêt fut dénoncé au conseil par la veuve D'Alleray, et argué de nullité : d'abord dans la forme , comme rendu par des juges incompétens, les magistrats de Châteaudun, en première instance , et le parlement de Paris , en second ressort, pouvant seuls connaître d'un crime commis dans le district de Châteaudun par des justiciables de Châteaudun; puis, au fond, comme contraire à l'édit de Henri IV ( 1 597 ) , qui déclarait indignes de la fierté les individus coupables d'assassinat prémédité. Forte de la clause de l'arrêt qui délivrait le sieur De Lespicière seul , la dame D'Alleray parvint à faire arrêter plusieurs complices de ce gentilhomme , et entre autres sa mère. Dans l'instance au conseil , les chanoines intervinrent et firent grand bruit , demandant aussi la cassation de l'arrêt du parlement de Rouen, par
la raison qu'on n'y avait pas compris tous les complices du délit, selon leur ancien privilège. Mais, pour avoir voulu trop obtenir , le chapitre perdit tout. Par arrêt contradictoire du §4 février 161S, le conseil, sans avoir égard à l'arrêt du parlement de Rouen, qui fut déclaré cassé, renvoya le sieur De Lespicière au siège de Châteaudun, pour y être jugé en première instance, sauf l'appel au parlement de Paris. Le motif de cette décision fut que le meurtre avait été commis de guet-à-pens, et que conséquemment, ni le meurtrier, ni ceux qui l'avaient assisté , ne pouvaient être affranchis de ce crime par le privilège de la fierté. Le chapitre fut débouté de sa demande , par la raison que les complices ne pouvaient être absous , sinon en se rendant prisonniers ; et puis le moyen de délivrer les complices , lorsqu'on renvoyait le principal coupable devant ses juges !
En 1 61 â , la fierté fut levée par Jean De la Metz, 1612. chevalier, sieur de Bournonville, et par Antoine De la Metz, sieur de la Perne, son frère. Jean De la Metz, jaloux de Jean-François De Hallencourt, sieur deDromesnil, son beau-frère, qui s'étaitfait assurer, lors de son mariage, de plus grands avantages que lui, résolut de l'enlever pour lui faire signer (dit-il depuis) quelque reconnaissance de cette inégalité. Pour cela, il avait fait faire ung masque de toile grise, qui aavoit d'ouverture que par la bouche et par
le nez, et estoitsans yeux et sans visière, afin que lorsqu'on se serait saisi du sieur De Dromesnil , ce masque servît à lui couvrir le visage et à l'empêcher de reconnaître le lieu où on le conduirait. Peu de jours après , le sieur De la Metz et son frère , traversant un bois, précédés de leurs gens, ceux-ci aperçurent le sieur De Dromesnil, coururent à toute bride sur lui, et, au lieu de se contenter de l'arrêter, comme on le leur avait ordonné , l'un d'eux lui tira un coup de pistolet qui P étendit mort. Le sieur Jean De la Metz en fut si indigné qu'il poursuivit son domestique , l'épée à la main. Obligés de fuir après ce meurtre, les deux frères De la Metz errèrent, durant trois ans , « par les pays estrangers , comme Hongrie, Poullongne, Italie, Turquie, Angleterre, Escosse et Malthe , où ils portèrent les armes contre les infidèles, ennemis du nom chrestien. » De retour enFrance,ilsvinrent,en161â, à Rouen, solliciter la fierté , etl' obtinrent. Mais elle neleur servit guère. Continuellement tourmentés par la famille du sieur De Dromesnil, en 1616 ils se rendirent prisonniers à Blois, afin de jouir du bénéfice de la joyeuse entrée de la reine. Délivrés une seconde fois , en cette circonstance solennelle , ils n'en furent pas moins poursuivis encore par des adversaires implacables, qui parvinrent même à les faire écrouer au Grand-Châtelet. Mais alors , le duc de Bournonville, leur parent , ambassadeur de l'infante
d'Espagne , intercéda pour eux auprès du roi , qui leur accorda des lettres de rémission. En entérinant ces lettres , le parlement de Paris condamna les sieurs De la Metz à vingt mille livres de dommages-intérêts envers les enfans du sieur De Dromesnil , à quatre mille livres envers la veuve , et a d'autres sommes pour les monastères et pour les pauvres.
En 161 4, on vit la fierté levée par un jeune homme de seize ans , suivi de son père et de son frère aîné, complices du crime qui l'avait mis dans le cas de recourir au privilège. Au mois de septembre 1613, François et Hector De Nourry, fils du sieur DeBénouville, accompagnés de deux gentilhommes leurs amis, se rendaient de Bénouville-en-Caux, à un village voisin, appelé Bordeaux, « pour tirer et estranger des corneilles qui gastoient le colombier d'une ferme qu'ils avoient dans ce village. » Les sieurs De Trémauville et De Brécy, qui avaient tendu dans la campagne « des chevaux de toile pour tonneler des perdrix », mirent bas ces instrumens de chasse , en voyant venir les sieurs De Nourry, s'avancèrent à leur rencontre , ayant en main , les uns des épées, les autres des arquebuses , et demandèrent aux sieurs De Nourry où ils allaient. « Nous ne vous demandons pas nostre chemin » , leur répondirent les sieurs De Nourry ; paroles assez inciviles, il faut en convenir, mais qui s'expliquent
par une mésintelligence déclarée entre les sieurs De Nourry et les sieurs De Trémauville et De Brécy. Cette réponse n'était pas de nature à y mettre un terme. Ces gentilshommes échangèrent des injures et des défis. Le jeune Hector De Nourry, voyant François son frère menacé de l'épée nue du sieur De Trémauville, rabattit le coup avec son escopette ; et comme Trémauville s'en prenait a luimême et voulait le frapper, « il fut contrainct, pour garantir sa vie , de lascher le cliquet de son escopette chargée de menue dragée qu'il déchargea dans le côté gauche de Trémauville » ; ce dernier mourut presque aussi-tôt. Le sieur Nourry de Bénouville , père de ces deux jeunes gens, n'avait pris aucune part apparente au meurtre du sieur De Trémauville; il n'était arrivé qu'après le combat, et avait adressé de grands reproches à ses fils qui , pour fuir sa colère (dirent-ils depuis), s'étaient absentés du pays. Toutefois, après avoir obtenu, pour lui-même, des lettres de rémission qui, apparemment, n'étaient point encore entérinées, il vint, en 161^, solliciter avec ses fils le privilège de la fierté. Hector De Nourry parut devant le parlement, ayant les fers aux pieds. Le père ne portait point de fers , parce qu'il avait auparavant obtenu pardon pour ce faict, dit le registre du parlement. Enfin , le père et les deux fils parurent ensemble en 1614, à la procession de la fierté.
ÎSIOU.
En 1 61 6, le jour de l'Ascension, pendant que les 16M. chanoines délibéraient sur l'élection d'un prison- Mouvement
1 populaire, le jour
nier, le peuple s'attroupa dans les rues adjacentes «fcrAscen à la cathédrale, et on entendit des murmures et des cris qui firent craindre des scènes fâcheuses. Le parlement fut obligé d'y envoyer la Cinquantaine, et d'inviter le lieutenant-criminel à y mettre ordre. Le peuple était mécontent du chapitre, parce que, à en croire un bruit généralement répandu , il allait préférer à un enfant de la ville un gentilhomme du Poitou, qui avait tué son frère. Ce gentilhomme était Louis Le Petit, écuyer, sieur de la Chausseraie. Son frère aîné, Claude Le Petit, sieur de laHéquinière, lui en voulait beaucoup, parce que leur mère, avant de mourir, lui avait fait une donation qui blessait ses droits d'aîné ; il lui cherchait depuis long-tems dispute, et on l'avait vu, accompagné de domestiques armés comme lui , battre et maltraiter les moissonneurs qui récoltaient pour le sieur De la Chausseraie , et les vignerons qui vendangeaient pour lui dans les terres qui lui avaient été données par leur mère. De ces faits , il était résulté des querelles violentes entre les deux frères, puis des voies de fait , qui finirent par plusieurs « combats avec arquebuses , escopettes et autres armes. » Dans une de ces fatales rencontres , l'agresseur (le sieur De la Héquinière) avait succombé, frappé par son frère. Louis Le Petit , dans sa confession
au chapitre, donna, sur l'affaire , des détails trèscirconstanciés , qui prouvèrent clairement qu'il avait usé de bons procédés , et que son frère avait eu tous les torts ; ce dernier l'avait reconnu avant d'expirer. Il avait chargé son confesseur de dire à son frère qu'il lui pardonnait sa mort; il avait ajouté : « Dieum'apuny, et ce que je voulois faire à mon frère m'est arrivé. » Le sieur De la Chausseraie, par le récit qu'il fit des violences de son frère aîné, intéressa le chapitre, qui, sollicité d'ailleurs par le maréchal de Souvré , le choisit , cette année , pour lever la fierté. Mais le peuple de Rouen , qui ne pouvait pas connaître les détails du procès, ne voulait voir dans le sieur De la Chausseraie qu'un fratricide , qu'un homme étranger, en tout cas, à la province, et s'indignait qu'on le préférât à un jeune homme de Rouen. Enfant de la ville , coupable , en outre , d'un crime beaucoup moins grave que celui confessé par le gentilhomme poitevin, ce jeune homme n'avait-il pas plus de droits au privilège ? D'ailleurs, la règle voulait qu'on n'admît à lever la fierté que des individus détenus dans les prisons ordinaires delà ville ; et le sieur De la Chausseraie était détenu au Vieux- Palais , où vingt arrêts du parlement avaient défendu au chapitre d'aller chercher ses élus ; encore ne s'y était-il fait écrouer que depuis l'insinuation du privilège , et l'édit de 1597 refusait expressément la fierté aux individus enroués après l'insinuation.
Ainsi , aux yeux de cette multitude mécontente , tout était contre le prisonnier , tout accusait d'injustice et de partialité le chapitre, qui le préférait à un enfant de Rouen, à l'élu de la ville. On parvint pourtant à apaiser cette foule émue, dont les murmures avaient inquiété les magistrats ; et ce fut sans doute par condescendance pour l'opinion publique qui s'était si hautement manifestée, que ce jour même, après avoir délivré le sieur De la Chausseraie au chapitre , le parlement défendit expressément dénommera l'avenir, pour jouir du privilège, aucun prisonnier qui n'aurait pas été écroué aux prisons ordinaires de la ville , avant l'insinuation , et cela sous peine de nullité de V élection ; ce qui n'empêcha pas, dans la suite, de donner encore la fierté à des prisonniers du Vieux-Palais , et à des prétendans écroués après l'insinuation.
En 1618, le jour de l'Ascension, le parlement 1618. dut ressentir quelque embarras , en voyant s'asseoir Un conseiller
au parlement de
devant lui, sur la sellette, un conseiller de cour Bordeaux lève ia souveraine , élu par le chapitre pour lever la fierté. C'était le sieur De Thirac , jeune conseiller au parlement de Bordeaux, fils d'un président du même parlement. En 1611, et âgé alors seulement de vingt-deux ans , le sieur De Thirac recherchait en mariage damoiselle Ysabeau De Lestonac , jeune personne fort riche et fort jolie , que sa mère voulait marier, malgré toute la famille, a un jeune homme
âge alors de treize ans seulement, fils du sieur De Pontac, trésorier-général de la ge'nëralité de Bordeaux. Les parens s'en étaient plaints au parlement de Bordeaux , qui avait défendu à la dame De Lestonac de marier sa fille , jusqu'à ce qu'il en eut été autrement ordonne' par la cour. Malgré cet arrêt, des relations étroites avaient continué entre les dames De Lestonac et le trésorier - général de Bordeaux. Tout s'acheminait à un mariage très-prochain, et enfin , un soir , on vint dire au conseiller Thirac que « les dictes damoiselles , mère et fille , soupoient au logis du sieur De Pontac, pour, le lendemain de grand matin , se marier. » Aussi-tôt, accompagné de neuf ou dix de ses amis, armés et déguisés ainsi que lui , le conseiller Thirac se rend à la place de Saint-Remy, où demeurait le sieur De Pontac , dans le dessein , à ce qu'il dit depuis , « de se saisir de la jeune fille, lorsqu'elle sortiroit, pour la représenter en justice , et faire ordonner de son mariage par l'avis des parents. » Cependant, le sieur De Pontac , averti du complot , avait imaginé une ruse pour le déjouer. Il envoya de ce côté « deux certaines filles habillées en damoiselles et voilées d'escharpes » , se doutant bien que Thirac et les siens les prendraient pour les dames de Lestonac. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver ; au moment où Thirac et ses amis se saisissaient de ces deux femmes pour les enlever, M. De Pontac et ses
amis , les uns l'épée à la main , les autres munis d'armes à feu, s'avancèrent pour s'y opposer. Une mêlée eut lieu dans l'obscurité' de la nuit ; des coups d'épée et de mousquet furent échangés. Le sieur De Pontac père , atteint d'un coup mortel , expira le jour même ; quelques uns de ses amis furent blessés. Un procès criminel , commencé à Bordeaux , contre le sieur De Thirac et ses complices , fut évoqué au parlement de Paris ; deux des complices furent condamnés à mort et exécutés. Mais Thirac dit à Rouen que « cestoit pour autre acte, sçavoir est pour s'estre mariez, encores quilz le fussent desjà et que leurs femmes /eussent vivantes. » Si ce dernier cas était pendable, il faut avouer que l'équipée de Bordeaux ne l'était guère moins. Pour le sieur De Thirac, il était en fuite, et fut condamné à mort par contumace. Après avoir erré plusieurs années en Flandre et en Espagne, enfin il vint, en 1618, solliciter à Rouen la fierté qu'il obtint. Dans ce laps de tems , la demoiselle De Lestonac , qu'il avait recherchée avec tant d'ardeur, s'était mariée, comme l'avait voulu sa mère, au fils du sieur De Pontac ; et ainsi , trois ou quatre hommes avaient péri, et un magistrat s'était deshonoré inutilement.
L'arrêt du conseil , qui , en 1 61 â , avait débouté Demande des le sieur De Lespicière du privilège de la fierté , &"' Tl\J™*Z n'avait pas moins déplu aux magistrats de Rouen privilése-
qu'au chapitre. Le parlement de Normandie voulait être le seul juge de tous les différends qui pouvaient naître à Y occasion d'un privilège particulier à la province , et voyait avec chagrin ses arrêts cassés par le conseil , toujours prêt à s'arroger une haute compétence sur une matière qui semblait devoir lui être étrangère. Dans l'assemblée des états de Normandie, à la fm de l'année 1618, le parlement et le chapitre , lorsqu'on arrêta les remontrances à adresser au roi Louis XIII, réussirent à y faire insérer une clause relative au privilège de saint Romain. Cet article ( le trentième des remontrances) était ainsi conçu : « L'une des plus anciennes remarques qui soit en ceste province , est le miracle que Dieu a faict par l'intercession de saint Romain, archevesque de Rouen, en mémoire du quel vos prédécesseurs ont donné un singulier privilège au chapitre de la dicte église , confirmé par vostre très honoré père Henryle-Grand, en l'an 1596, et dont le dict chapitre est en bonne et valable possession , de temps excédant la mémoire des vivants. Néanmoins , il se trouve toujours quelques uns qui, opiniastrement , le veulent révocquer en double , et , en suscitent plusieurs proceds qu'ils tâchent d'évoquer hors ceste province ; il plaira à Votre Majesté d'ordonner que tous différends meus et à mouvoir contre ceux qui auront joui du dict privilège , se
termineront en vostre court de parlement de Rouen, sans pouvoir estre évocquéz ailleurs. »
Le parlement et le chapitre avaient été obliges d'agir de concert pour faire insérer dans le cahier des remontrances cette clause relative au privilège. Mais leur accord n'était qu'apparent, et chacun de ces corps avait sa pense'e. Ce que le parlement de'sirait avant tout, c'était d'être l'unique tribunal où pussent être débattus tous les procès relatifs à la £Lerte. Le chapitre , au contraire , ne voulait , pour rien au monde, de cette compétence exclusive, qui eût fait du parlement l'arbitre suprême du droit de l'église de Rouen , et eût mis le privilège à sa merci. Souvent des arrêts de cette cour, défavorables au privilège , avaient été déférés au conseil du roi, qui en avait fait justice; et le chapitre n'avait garde de s'interdire une ressource à laquelle il pourrait, dans la suite, avoir besoin de recourir encore. Mais , d'une autre part, depuis la mort de Henri IV, le privilège n'avait pas encore été reconnu par Louis XIII, son successeur. Il importait au chapitre d'obtenir une confirmation expresse du roi régnant, de l'obtenir à la demande et sous les auspices des états de la province ; et, agissant dans ce but, mais dans ce but seulement, de concert avec le parlement, il espérait bien que la remontrance resterait sans effet en ce qui concernait cette cour, et n'aurait pas d'autre résultat qu'une
confirmation nouvelle du privilège de saint Romain. L'événement justifia sa prévision. Les commissaires du roi près les états renvoyèrent bien au roi l'article relatif à la fierté, en déclarant « quilz estoient d'advis que les privilèges accordés au chapitre de Rouen fussent conservez, et les différends , en exécution d'icculx , traitez au parlement de Rouen, et non ailleurs. » Mais le roi (sans doute à la grande satisfaction du chapitre) sembla regarder comme simple une proposition évidemment complexe, et répondit en peu de mots : « La volonté du roi est que les privilèges accordés au chapitre de Rouen soient conservez , à la charge de n'en point abuser » ; et pas un mot sur la compétence. Ainsi il se trouva que le parlement avait servi le chapitre , sans avoir rien obtenu pour luimême.
1619. En 1619, l'élection du sieur De Sillans , dési-
gné par le chapitre pour lever la fierté, fut l'occasion de scènes fâcheuses qui troublèrent la ville, le jour de l'Ascension. Le sieur De Sillans, gentilhomme du Cotentin , était allé dans l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, pour voir dom François De Sillans, son frère, l'un des religieux de cette abbaye. Dans les corridors de la maison, il eut une querelle avec les sieurs De Colombières et De Guerville , qui avaient fait maltraiter par leurs laquais un sieur De Montplaisir, son ami. On mit
l'épée à la main, et le sieur De Guerville fut tué dans l'abbaye par un de ceux qui accompagnaient le sieur De Sillans. Cette rencontre avait peut-être été désirée et recherchée par Sillans, qui fut immédiatement poursuivi par la justice ; on procéda activement contre lui. La famille De Guerville eut assez de crédit pour l'empêcher d'obtenir du roi des lettres de grâce. Mais Sillans eut recours au privilège de saint Romain ; et ses démarches auprès du chapitre, secondées par M. De Briroy, évêque de Coutances, dont il avait épousé la nièce, furent appuyées aussi au nom du roi, qu'il était enfin parvenu à intéresser en sa faveur. Le duc de Rohan écrivit aux chanoines de Rouen pour qu'ils donnassent leurs voix à ce gentilhomme. « Encores qu'il se trouve quelque difficulté en son affaire , faites ( écrivait ce prince aux chanoines ) , faites qu'il soit passé outre , attendu que le roy le désire ainsi , Sa Majesté se voulant servir de luy en ces occasions présentes. Je vous asseure , outre, que vous obligerez quantité de braves gentilshommes à qui il appartient. » Ce fut en vertu d'une lettre de cachet du roi , adressée à M. De Bauquemare, gouverneur du Vieux-Palais , que Sillans fut reçu dans les prisons de cette forteresse. Il fut élu par le chapitre pour lever la fierté, avec Quénault dit La Groudière et Sébastien La More , ses complices. Les parens des sieurs De Guerville et De Colombières ,
avaient intrigué beaucoup aup/ès du parlement pour empêcher cette compagnie de délivrer Sillans. Le jour de l'Ascension , ils signifièrent des lettres d'évocation auxquelles on n'eut point d'égard. Dans l'interrogatoire que Sillans prêta sur la sellette, on le questionna sur l'assassinat du sieur De Beaurepaire, crime dont ses parties civiles l'avaient accusé pour aggraver sa position. Il repoussa énergiquement cette accusation, qui, en effet, paraissait dénuée de preuves. Mais, soit que le parlement ajoutât peu de foi à ses réponses, soit qu'il y eût, comme l'avouait le duc de Rolian, son protecteur, quelque autre difficulté dans cette affaire, il fut décidé que Sillans et ses deux complices « ne seroient délivrez que pour la solemnité du jour seulement. Toutefois , afin de ne troubler la feste , il fut convenu que les trois prisonniers ne pourroient être arrestés pendant cette journée par les huissiers ni par autres, pour quelque cas que ce fût. » Après avoir prononcé cet arrêt , le premier président fit avertir le maître de la confrérie de Saint-Romain de donner ordre que les prisonniers ne fussent pas arrêtés, afin qu'il ne fût apporté aucun trouble à la cérémonie , « ains de les faire mettre en liberté, après icelle accomplie. » Le premier président étant retourné à son hôtel après la délibération , y vit arriver presque aussi-tot deux chanoines députés pour lui dire que le chapitre
se trouvait arrête par les réserves de la décision que venait de rendre la cour. Le premier président leur en fit connaître les motifs ; ils parurent satisfaits et se retirèrent. Un parent du maître de la confrérie de Saint-Romain survint presque aussitôt. Le bruit courait , dit-il , que les parties civiles du prisonnier voulaient le faire arrêter ; le maître en charge de la confrérie , craignant du tumulte , suppliait le premier président d'ordonner à la Cinquantaine d'assister le prisonnier jusqu'à sa maison où il devait souper, selon l'usage. Le premier président lui dit qu'aux termes de l'arrêt, le prisonnier ne pouvait être arrêté pendant la journée. Toutefois , pour rassurer la confrérie , il autorisa cet envoyé à dire, en son nom, au capitaine de la Cinquantaine, que si quelques personnes voulaient arrêter le prisonnier par les voies de justice , on fît haro sur elles, et qu'on les lui amenât aussi-tôt. Pendant tous ces pourparlers, M. De Sillans était au haut du perron de la Vieille-Tour , où il attendait la procession qui tardait plus que de coutume, le chapitre n'ayant pas voulu qu'elle partît de Notre-Dame avant d'avoir reçu la réponse du premier président. Sillans vit dans le peuple qui sta- un prisonn donnait sur la place une fermentation qui l'inquiéta. C'étaient ses ennemis qui, furieux de ce qu'il avait obtenu la fierté, l'épiaient, résolus à ne le point perdre de vue. Un neveu du maître de la confrérie
qui allait le la fierté , s'enfuit sans Pavoir levée.
de Saint-Romain s'ëtant écrié que si l'on tentait quelque coup de main pour s'emparer du prisonnier, il faudrait mettre balle en bouche, ce mot, qui parvint aux oreilles de Sillans , acheva de l'éclairer sur les dangers ultérieurs qu'il courait. Il se douta que le parlement ne l'avait délivré que pour un jour. Alors sa résolution fut prompte; apercevant un vide au milieu de cette multitude qui fourmillait dans la place de la Vieille-Tour , tout-à-coup il s'élança du perron, descendit les degrés, rapide comme l'éclair, et disparut, assisté de ses amis , qui , tous l'épée à la main , protégèrent sa retraite , et le reconduisirent au Vieux- Palais où il s'était fait écrouer. Il était près de huit heures du soir ; et , dans ce moment même , la procession de Notre-Dame se mettait en marche. Des officiers de l'église vinrent annoncer au chapitre « qu'il y avoit eu grosse rumeur à la Vieux-Tour, et que le prisonnier s'estoit enfui. Pourquoy , néantmoins, les chanoines ne différèrent le cours de leur procession , ains achevèrent icelle , sans avoir peu , pour l'absence du dict prisonnier esleu , effectuer les cérémonies qui estoient à faire. »
Une information eut lieu contre les auteurs des désordres qui avaient troublé la solennité de l'Ascension, et notamment contre ceux qui avaient dit et fait dire « quilfalloit mettre balle en bouche »,
pour empêcher que Sillans ne fût arrête'. J'ignore quel en fut le re'sultat.
On ne lira peut-être pas sans intérêt le détail 16â0des faits qui mirent le sieur De la Bresle , gentil- u j^^J^ homme du Bourbonnais, dans la nécessité de re- fie,te courir, en 1 6â0, au privilège de la fierté. Ce gentilhomme , étant au service du roi, avait conduit une compagnie dans le Piémont, et y avait emmené avec lui un nommé Claude Barbier , qui s'y conduisit bien et montra beaucoup de bravoure. De retour en France avec le sieur De la Bresle , Barbier , ayant changé de dessein et voulu entrer dans l'église , le sieur De la Bresle le fit, par sa protection, « parvenir à l'état de prêtrise » ; bientôt, le bénéfice de Biozat étant venu à vaquer, il détermina la dame De Biozat sa parente à donner cette cure à son protégé. Mais alors Barbier commença « à se déconnoistre et se laisser aller a toutes sortes de dissolutions », ne tenant nul compte des représentations que lui adressait la dame De Biozat , et ne témoignant pour elle que du mépris. Le dimanche 1â juillet 1 61 â, cette dame l'ayant fait prier d'attendre qu'elle fut arrivée, pour commencer la grand'messe, lui, au contraire, commença l'office long-tems avant l'heure ordinaire , les paroissiens n'étant pas encore assemblés : et lorsque la dame De Biozat arriva , la messe touchait à la fin. « De quoy se faschant incontinent, elle querella le curé, qui luy
repartit, en présence de tous les habitans de Biozat, que si elle ne se feust point amusée à païllarder avec son La Bresle, elle se feust levée assez matin pour venir à la messe. C'était une horrible calomnie , une diffamation atroce contre « une dame qui n'avoit jamais vescu qu'avec toute honnesteté, sans donner soupçon à personne. » M. De Biozat étant alors absent pour un procès de famille , la dame De Biozat se plaignit au sieur De la Bresle, son parent, qui était de part avec elle dans le sanglant outrage qu'elle avait reçu, et qui, comme elle, avait comblé Barbier de bienfaits. La Bresle ayant écrit au curé de le venir trouver, cet homme , audacieux autant qu'ingrat, alla au château de Biozat et accabla d'injures sa bienfaitrice. Il lui reprocha d'avoir écrit à son mignon, afin de le faire tuer, et jura qu'il y donnerait bon ordre. Aussi-tôt, il se rend à Riom où était le sieur De Biozat, et parvient à le faire croire à l'existence d'une intrigue criminelle entre sa femme et La Bresle. Ce mari crédule retourne à Biozat , « se saisit de sa femme , l'enferme dans une chambre de son chasteau, et la contraint d'escrire à La Bresle qu'elle le prioit de la venir trouver pour luy conférer de choses qu'elle ne luy pouvoit escrire. » Bien éloigné de soupçonner un piège, La Bresle partit pour Biozat; mais, à une lieue et demie environ , il trouva en embuscade le sieur De Biozat, le curé Barbier et quatre autres
personnes, qui le couehèrent enjoué , tirèrent sur lui , mais ne purent tuer que son cheval; pour lui, il parvint à s'enfuir dans le bois où il ne put être poursuivi par ses agresseurs , qui , tous , étaient à cheval. Sur sa plainte, le sieur De Biozat, le cure' et leurs complices furent de'cre'tés de prise de corps. Jusqu'alors , la cause de La Bresle était bonne ; et la justice allait le venger; malheureusement, il voulut aider lui-même à prendre le curé chez une chambrière qu'il avoit au bourg; et, pour comble d'imprudence , les archers du prévôt se faisant attendre , il s'efforça de se saisir du curé Barbier. Celui-ci résista vigoureusement ; une lutte s'engagea entre eux. La Bresle , craignant que le curé , qui savait fort bien manier les armes, ne vînt à bout de lui, lui tira un coup de pistolet qui le blessa grièvement, mais dont, toutefois, il ne mourut pas. Alors, ce prêtre coupable confessa ses torts et proclama l'innocence de sa vertueuse bienfaitrice qu'il avait indignement calomniée. De son coté le sieur De Biozat reconnut son erreur, et rendit toute son affection à son épouse ; tous les deux se réconcilièrent avec La Bresle. Cependant, le procureur du roi au présidial de Riom, ennemi de La Bresle, et qui avait, en vain, excité Barbier à se porter partie civile , agit d'office contre ce gentilhomme; il fut jugé par contumace, et condamné à la roue. Un peintre de Riom , qui l'avait peint autrefois , reçut
5âO HISTOIRE DU PRIVILEGE
l'ordre de « faire son pourtraict au naturel, qui fut attache' , pendant six mois , en une potence de la haulteur d'un homme , pour le faire remarquer de tout le monde. » Ce fut dans ces circonstances que La Bresle se pre'senta en 1620 pour solliciter la fierté, D'Ornano, lieutenant-général en Normandie, fît des démarches en sa faveur. De plus, Louis XIII écrivit au chapitre « qu'il auroit bien agréable que ce gentilhomme , qui estoit l'un des gendarmes de sa compagnie, obtînt le privilège (l). » Ce monarque appuya d'autant plus volontiers les sollicitations de La Bresle , qu'il avait à cœur de faire exclure d'autres prétendans qui remuaient tout pour être admis à lever la fierté cette année ; c'était un nommé Poignant, dit Crèvecœur, qui avait assassiné, de guet-à-pens, le sieur De Bernapré, commandant à Montreuil; c'étaient aussi les meurtriers du comte de Lévis-Charlus , condamnés à mort par le parlement de Paris. Dès le mois d'avril, le roi avait écrit au parlement de Normandie, que « comme il estoit bien instruit que c'estoit ung assassinat de guetà-pens (qui est, disait-il, un des cas exceptés du dict privilège), sa volonté estoit qu'ilz ne fussent reçeus à lever la fierté. » Le duc de Longueville , gouverneur de la province, avait, à la sollicitation
t1) Lettre du 20 mai J6â0, anciennes archives du chapitn
du grand -prieur de France, recommande au chapitre et au parlement le sieur De Beauregard, l'un de ces condamnés. Mais aussi-tôt qu'il avait connu les intentions du roi , il s'était désisté. La Bresle fut élu par le chapitre , et délivré par le parlement.
Ces diverses lettres , adressées par le roi au parlement et au chapitre , soit pour détourner ces compagnies d'accorder la fierté à certains postulans, soit pour les prier d'en favoriser d'autres, pouvaient réellement être considérées comme autant de reconnaissances du droit de l'église de Rouen , autant de confirmations, du moins implicites, du privilège. Mais , cette année même , ce privilège fut reconnu et confirmé d'une manière encore plus authentique. Comme par le passé , le parlement désirait toujours être le seul juge des procès que l'on intentait quelquefois à ceux qui avaient levé la fierté. Dans une Clause dcs nouvelle assemblée des états, qui eut lieu à Rouen, ,;cmontra"ces dcs
7 1 ' états de Norman-
en janvier 16â0, il fit insérer au cahier des remon- tlie'relative au trances une clause ainsi conçue : « Il a pieu à vostre majesté confirmer le privilège saint Romain par la responce du cahier de l'assemblée dernière ; mais nous vous supplions très - humblement , comme nous le faisions dès lors , d'ordonner que les différends qui interviendront ensuite du dict privilège contre ceux qui en auront esté déclarés dignes , se jugeront et termineront au parlement de Rouen ,
privilège.
3âS HISTOIRE DU PRIVILEGE
sans en pouvoir estre distraictz ny évoqués. » Les commissaires avaient renvoyé cet article au roi , en ajoutant qu'ils estaient d'avis de l'accorder (I). Mais c'était un parti pris par le roi et par le conseil , d'écarter cette prétention , sans paraître en voir la portée. «Le roy (répondit -on) a, cy-devant, déclaré par plusieurs fois son intention sur ce subject, qui est que les privilèges accordez au chapitre de Rouen soient conservés , à la charge de n'en abuser. » Ce fut toute la réponse qu'obtint le parlement ; et force lui fut de s'en contenter. 1621. Les meurtriers du comte de Charlus, que Louis
Les meurtriers XIIÏ avait, en 16â0, signalés au parlement, en
tlu comte de
Lcvis-chariuset recommandant si expressément de leur refuser la
de son fils, lèvent .
ia fierté. herte , lurent plus heureux 1 année suivante. Ln
1 6â1 , le monarque , non seulement permit , mais demanda que le privilège leur fut accordé. La reine Marie De Médicis envoya à Rouen M. De Lanquetol, son maître d'hôtel, pour solliciter le chapitre en leur faveur. Dans une lettre assez étendue , dont elle l'avait chargé , elle recommandait particulièrement les sieurs De Beauregard. « La qualité de l'acte qu'ils ont commis par un malheur extrême n'ayant permis qu'ils aient esté secourus par les
(') Articles des remunstrances faictes en la convention des trois estais de Normandie , tenue à Rouen, le 2,0e. jour de janvier et autres jours ensuivons mil six cent vingt. Rouen, imprimerie de Le Mesgissicr, 1620.
remèdes ordinaires , nous avons sujet d'espérer , (écrivait-elle) que, ayant traisné long-temps misérablement leur vie dans les appréhensions de la mort, leur longue patience et la repentance que nous leur avons veue et que vous reconnoistrez en eux , vous convieront à leur départir ceste grâce. » Enfin, le jour de l'Ascension, avant l'élection, Alexandre De Vendôme , grand prieur de France , fils de Henri IV et de Gabrielle D'Estrées, introduit dans la salle capitulaire, dit au chapitre que « soubz le bon plaisir du roy , il s'estoit exprèz acheminé en ceste ville, pour se rendre solliciteur envers MM. du chapitre pour les sieurs De Beauregard et Champeroux , afin de leur impétrer le bénéfice de la fierté. Il prioit donc Messieurs du chapitre, de toute son affection , avoir esgart aux mérites de leur famille, et à leurs afflictions que, depuis dix ans, ils avoient souffertes (I). »
Le fait qui avait mis ces gentilshommes dans le cas de recourir au privilège, mérite d'être rapporté. Depuis plus d'un siècle , une haine héréditaire divisait les maisons de Lévis-Charlus et de Beauregard, familles nobles et puissantes du Bourbonnais. Pourtant , enfin , les maréchaux de France étaient parvenus à accorder leurs différends, et
(') Registres du chapitre de Rouen.
les chefs de ces deux nobles maisons s'estoient embrassez. Restait à juger un dernier procès , qui allait être terminé par deux gentilshommes et deux avocats, arbitres acceptées par les parties. Les sieurs De Beauregard partirent de Paris pour le Bourbonnais, afin d'exécuter la sentence des maréchaux de France. Quelques gentilshommes leurs parens ou amis firent route avec eux. Ils se rendaient ainsi , à cheval et en équipage de chasse, d'une petite ville nommée Sancoins , à Champeroux , où était le château de Balthazar De Guadaigne , sieur de Beauregard, l'un d'eux , lorsqu'ayant passé le bourg de Lurcy-le-Sauvage , appartenant au comte de Charlus , ils entendirent du bruit derrière eux. Bientôt , sur le revers d'un coteau voisin du château de Poligny qu'habitait le comte de Charlus, ils aperçurent douze ou quinze cavaliers ; le comte de Charlus , qui était parmi eux, marcha à leur rencontre et les joignit au gué de Mézamblin. Voyant ce seigneur mettre le pistolet à la main , MM. De Beauregard et leur suite en firent autant. Au même instant , deux des sieurs De Beauregard furent attaqués , l'un par le comte de Charlus, l'autre par un gentilhomme de la suite de ce comte. Un combat à coups de pistolet s'engagea. Dans ce combat , le chevalier de Beauregard fut blessé à une main. Le comte de Lévis-Charlus , chevalier de l'ordre, eut le corps raversé d'une balle : plusieurs furent blessés , de
part et d'autre. Quelqu'un de la suite des Beauregard tua un page qui lui avait donné un coup d'épée. Le fils aine' du comte de Charlus, âgé de dix-huit ans , fut tué de la main de Balthazar De Beauregard, qui avait reçu de lui un coup d'épée. Peu de jours après, les Beauregard furent investis dans leur château de Champ eroux , par le sénéchal de Bourbonnais accompagné de tous ses archers et de beaucoup de gentilshommes , parens et amis des Lévis. On fit le siège du château , et les Beauregard , ainsi que leurs amis , eurent bien de la peine à s'échapper par une issue secrète. Les prévôts du Berri, du Bourbonnais et du Nivernais firent des procédures contre les fugitifs. Un conseiller du parlement de Paris fut envoyé sur les lieux, avec un lieutenant du grand -prévôt. Il s'ensuivit un arrêt qui condamna les Beauregard (par contumace) à être, les uns roués vifs, les autres pendus. Le château de Champeroux fut rasé , sous couleur que les Beauregard s'étaient rebellés contre la justice. En 1621, après dix ans d'angoisses et de souffrances , les sieurs De Beauregard et leurs consorts furent élus par le chapitre et délivrés par le parlement. Mais l'arrêt de délivrance fut dénoncé au conseil par la comtesse douairière de Charlus , et une procédure assez longue s'engagea sur cette affaire. Enfin, le 15 juillet 16ââ, un arrêt du conseil décida
que , pour certaines considérations , les sieurs De Beauregard jouiraient du privilège de saintBomain, « pour laseureté de leurs vies et personnes seulement, a la charge qu'ils s'abstiendroient de la cour et du pays de Bourbonnois, et ne se trouveroient jamais en aulcuns lieux et endroictz où seroient la comtesse de Charlus et ses enfants , et s'ils s'y rencontroient fortuitement , qu'ils seroient, tenus de s'en retirer aussitost. En cas de contravention , le privilège de la fierté leur deviendroit inutile, et ils ne s'en pourroient plus aider. » Déjà la comtesse douairière de Charlus avait obtenu des dommagesintérêts considérables , et une chapelle expiatoire avait été construite à Poligny , aux frais des sieurs De Beauregard. Par ce nouvel arrêt du conseil , ils furent condamnés à payer encore soixante-douze mille livres de dommages-intérêts (I).
1622. En 1 6ââ , la fierté fut donnée à François De Lou-
viers, seigneur de Maurevert, dans la Brie, fils de Louviers De Maurevert, assassin de l'amiral de Coligny. Depuis plus d'un siècle, les sieurs De Maurevert étaient en procès avec les habitans d'Ausouër, relativement à la propriété d'un bois taillis. Le sieur De Maurevert, qui se prétendait en droit d'exploiter ce bois à son profit, en attendant la décision du
(') Manuscrit Colbert , bibliothèque royale, Affaires de France, tome 6e. , in-folio.
procès, y envoya quatre bûcherons clans le mois
de novembre 1 621 . Mais les habitans se saisirent
de ces quatre ouvriers , et les conduisirent dans les
prisons de la haute justice d'Ausouër. Avertis de ce
qui se passait , le sieur De Maurevert et le sieur De
Vauchamps , son fils , montèrent a cheval et se ren-
dirent à Ausouè'r. A la porte du manoir seigneurial,
qui appartenait aux religieux de Marcoussis , ils
trouvèrent le prieur , qu'ils supplièrent de leur
rendre leurs bûcherons , sans quoi de tels procédés
pourrolent estre cause de quelque malheur. N'ayant
rien pu obtenir ni du prieur, ni de ses religieux,
le sieur De Maurevert , indigné , leur déclara qu'il
prendrait plus de leurs habitans prisonniers , qu'ils
n av oient prins des siens ; et, pour commencer, peu
d'instans après , il fit arrêter et enfermer dans son
château le vacher de la commune. Mais bientôt le combat entre
. . 1 1 1 • i»» 'e s'eur ^e Man-
tocsin sonna, et on vit tous les habitans d Ausouè'r ,eveiteticshabi~ accourir sur la place du village, armés d'épées, de serpes, de haches et de leviers; une fois réunis, ils allèrent dévaster le bois contentieux et d'autres bois qui appartenaient au sieur De Maurevert. Mais, sur ces entrefaites , ce gentilhomme survint , accompagné de son fils et du sieur De Saint-Remy, et suivi de six domestiques. Tous étaient armés d'arquebuses et de pistolets. Le père et le fils arrêtèrent quatre paysans, en leur disant : « Allons, prisonniers , à Maurevert. » Mais les autres villageois défendirent
lans d'Ausouër.
leurs camarades , et frappèrent le sieur De Maurevert. Celui-ci, outre' de colère, cria ; Tue, tue; et, à sa voix, tous ceux de sa suite tirèrent plusieurs coups d'arquebuse et de pistolet sur cette troupe de villageois. Ceux-ci firent une résistance vigoureuse, ils frappèrent à coups de levier sur les sieurs De Maurevert, leurs amis, et leurs domestiques, et en désarmèrent deux ou trois. Un de ces derniers, âgé de soixante-dix ans , se sentant frappé, tua d'un coup d'épée le villageois qui le maltraitait ; un autre paysan tomba mort un instant après. Mais ces tristes succès avaient été chèrement achetés. Les sieurs De Maurevert et ceux de leur suite étaient sanglans et meurtris des coups de levier qui leur avaient été portés. Toutefois , ils se mirent à la poursuite des habitans, en tuèrent encore un , et emmenèrent prisonnier dans leur château , le médecin du village dont , au reste, les secours leur étaient bien nécessaires. Le sieur De Maurevert , son fils et son neveu , condamnés à avoir la tête tranchée , et leurs domestiques, condamnés à être pendus, s'enfuirent et vinrent à Rouen solliciter la fierté qu'ils obtinrent.
162/;. L'élection de René Cordier, qui leva la fierté
en 16â4, est un nouvel exemple de ces combats entre gentilshommes , si fréquens encore à cette époque , malgré la rigueur des édits. Le sieur
De Chantemesle, gentilhomme du Perche, suivi d'une douzaine d'hommes armés de carabines et de pistolets, était venu à Brctoncelles , en l'absence de Jean D'Angennes, seigneur de la paroisse, et avait fait, tant dans le château où il s'était introduit par violence , que dans la paroisse où on n'avait pu lui résister, plusieurs prisonniers qu'il avait remis à la garde de quelques sergens qui le suivaient. Peu de jours après, messire Jean D'Angennes, seigneur de Bretoncelles , chevalier de l'ordre du roi, vint, à son tour, accompagné d'une trentaine de gentilshommes armés, au bourg de Voupillon dépendant du sieur De Chantemesle. Une rencontre eut lieu entre eux et ce seigneur, que suivait une compagnie à peu près du même nombre. On en vint aux mains. Des deux côtés, plusieurs gentilshommes perdirent la vie , notamment les sieurs De Piedfontaine, De Mondreville, Brunel, Meaussé , Du Plessis de Saint-Pteiny , La Vallée Viardière, Du Buse, De Saint-Martin, Du Saussay, Rémond. Plusieurs furent blessés , et entre autres le sieur De Chantemesle. Piené Cordier, qui ne s'était trouvé dans cette mêlée que parce que le sieur De Bretoncelles, dont il était le vassal, lui avait ordonné de le suivre, sans lui communiquer son dessein , fut admis à lever la fierté , quoiqu'il eût tué plusieurs personnes en cette rencontre. Le privilège lui fut accordé, pour lui et
ses complices , au nombre de vingt. ( Registre du chapitre. )
Le sieur De Bonnard de Liniers , qui sollicita la fierté en 1625, était fils d'un père et d'une mère religionnaires ; lui-même faisait profession de calvinisme en l'anne'e 1 621 , époque où il commit le crime qui le força depuis de recourir au privile'ge de saint Romain. Mais , peu de mois après , « se trouvant à Béziers où estoitle roy, De Liniers fut converty à la foy catholique par M. De Chaumont, garde de la bibliothèque du roy; conduit par le dit sieur De Chaumont en l'e'glise des jésuites de Béziers, pour abjurer l'hérésie, il communia le mesme jour , puis fust présenté au roy par le dit sieur De Chaumont , pour luy en rendre tesmoignage. » En 1 625, le pieux Louis XIII recommanda au chapitre ce nouveau catholique , dont la conversion s'était faite si à propos , et il obtint la fierté à l'unanimité. Dans la suite , nous verrons deux autres conversions de ce genre (en 1670 et 1683.) 1623. En 1 628 , la fierté fut levée par haut et puissant
La fierté kvée seigneur le baron de Virieu (du Lyonnais), lieute-
par le baron de
virieu. nant d'une compagnie de chevau-légers. Un nommé
Jacquemon chassait sans cesse sur les terres de ce gentilhomme, malgré les défenses expresses et fréquentes qui lui avaient été intimées. Un jour , le baron de Virieu, accompagné du sieur Hémonnet, juge de sa baronnie, et suivi de plusieurs
domestiques , ayant aperçu Jacquemon qui chassait encore sur ses domaines, résolut de l'arrêter, pour le livrer, disait-il, à la justice. Jacquemon se réfugia dans une maison du village, où il fut assiégé par le baron de Virieu et ceux de sa suite. Il blessa plusieurs domestiques, refusant opiniâtrement de se rendre , quoiqu'on lui promît de ne lui faire aucun mal. Enfin, il fut atteint d'un coup de pistolet, et mourut à l'heure même. Le baron de Virieu quitta ses terres et servit le roi avec distinction pendant plusieurs années , ayant avec lui le sieur Hémonnet, juge de sa baronnie , et Jean Roux , qui l'avaient assisté lors du meurtre de Jacquemon. Les services signalés du baron de Virieu lui valurent de bons témoignages auprès du roi , qui écrivit au parlement et au chapitre pour les prier de lui accorder la fierté. Tous les trois l'obtinrent en \ 6%8.
L'année suivante, les suffrages du chapitre se 1629. réunirent sur Jean-Maximilien Marc, huissier au parlement de Rouen , et sur Barbe Lefebvre sa complice. Maximilien Marc étant allé , le jour des Rois, voir un nommé Hamon, tailleur d'habits , son compère , le trouva ivre et prêt à battre sa femme qui ne voulait plus lui donner à boire. Marc chercha à défendre cette femme contre la brutalité de son mari ; mais ce dernier , outré de colère, l'appela voleur, ce qui lui valut un soufflet. « A l'instant, Hamon tira de sa pouchette un petit
Marc, huissier au parlement , oblient la fierté.
Cousteau vulgairement appelé une jambette, menaçant Marc de l'en vouloir frapper. » Alors , Marc tira son épe'e du fourreau, et donna à Hamon deux ou trois coups de plat d'épée sur les épaules ; et «néantmoins, inopinément, le dict Hamon se trouva blessé au costé d'un coup de poinle, ce qui m'estonna grandement (disait Marc dans sa confession devant le chapitre) , ne croyant que le dict Hamon fust blessé. » Hamon mourut quelques heures après. Marc quitta la ville , et n'y revint que pour solliciter la fierté, qu'il obtint du chapitre, avec Barbe Lefebvre, veuve de Hamon, arrêtée, depuis quelque tems , comme complice du meurtre de son mari. Le parlement consentit que Marc et la veuve Hamon levassent la fierté; mais il y eut dans le diclum que prononça le premier président, des réserves qui semblaient menacer Marc d'être arrêté après la cérémonie. Déplus, à l'époque du meurtre de Hamon , Marc avait été interdit de son office d'huissier à la cour. Le parlement, en l'admettant à lever la fierté, déclara que « néantmoins, il estoit déclaré incapable d'exercer jamais aucun office royal, et à luy enjoinct de se deffaire de son office d'huissier en la court , dans trois mois , à faulle de quoy faire il seroit tenu pour vacant. » Le chapitre, estimant que cette clause portait atteinte au privilège, envoya des députés chez le premier président , pour demander qu'elle fût rapportée. Ce magistrat
leur répondit que « La court n'avoit eu aucune intention ou desseing de préjudicier au privilège ; et que c'a voit esté le seul intérest d'icelle qui l'avoit portée à prononcer les dictes modifications, ne désirant se servir du dict Marc , à raison de la faulte par luy commise. » Il leur dit de venir, le lendemain, faire leur remontrance à la cour, et leur promit de faire ce qu'il pourrait pour décider le parlement à lever cette modification. Il ne paraît pas toutefois que le parlement soit jamais revenu sur sa première décision. Pour en finir sur l'élection de Marc, la cérémonie, qui avait été suspendue pendant ces pourparlers , eut lieu a près le retour des chanoines députés. Mais elle fut troublée par deux incidens. D'abord « il y eut un grand désordre, insoience de* par l'insolence de quelques clercs du parlement , Jrr-^" Pala"' qui voulurent se saisir du prisonnier et le conduire du Palais au hallage , au préjudice de ceux de la Cinquantaine et des arquebusiers , qui d'ordinaire en avoient la garde (l). » On ne vint à bout qu'avec peine de les faire renoncer à leur projet. L'autre incident fit plus de sensation. Marc avait su quelque chose des réserves contenues dans l'arrêt du parlement; et les clercs n'avaient, sans doute, voulu lui servir d'escorte, que pour assurer son
0 Registres du parlement.
évasion. Le peu de succès de cette tentative ne Marc s'enfuit découragea point le prisonnier. Au moment où il
ans avoir levé la . . . " «il m •!••'«* •
ierte. arrivait a la Vieille- i our, il saisit 1 instant propice ,
et (dit un journal manuscrit du tems) s'enfuit , sans dire adieu à personne ; en sorte que Barbe Lefebvre leva seule la fierté.
1830. En 1 630, le choix du chapitre tomba sur Sylvain
DeBridiers,sieurdu Solier, gentilhomme du Berry. Ses aïeux avaient été les fondateurs et bienfaiteurs de l'église de Chasseneuil près d'Argenton en Berry, et, à ce titre, avaient toujours joui des honneurs seigneuriaux dans cette église. On voyait dans le chœur leurs armoiries et leurs tombeaux. Les La fierté est cinq fils du sieur Du Solier, dont le père avait joui
accordée au sieur • «1 1 .1 "1 • 1 T •
Du solier. paisiblement de ces droits honorifiques, se virent , en 1618, troublés dans leur possession par le sieur De la Flipière et par son frère , prieur des bénédictins de l'abbaye deMaubec, qui, depuis les guerres civiles, jouissaient entièrement du revenu de ce bénéfice. Ils le faisaient desservir fort mal par un prêtre auquel ils ne donnaient que trente livres de gages et le tronc de l'église. La messe s'y disait à la commodité du4sieur De la Flipière , quelquefois avant l'heure ordinaire; et, par ce moyen, les habitans étaient souvent privés de l'entendre. Ce prêtre , tout entier à la dévotion des La Flipière , oubliait à dessein , dans les prières publiques , les sieurs Du Solier, fondateurs et bienfaiteurs de
l'église qu'il desservait. Lorsque La Flipière ou quelqu'un des siens assistait à l'office , cet ecclésiastique ne faisait aucune bénédiction de pain, afin d'éviter de rendre aux sieurs Du Solier ce qui leur était dû. Les habitans de Chasseneuil et les sieurs Du Solier se plaignirent à l'archevêque de Bourges, et F officiai leur promit de leur donner un curé. Le prieur de Maubec , furieux contre les sieurs Du Solier, alla un jour, armé jusqu'aux dents , accompagné d'un de ses religieux et d'un domestique armés d'arquebuses, se mettre en embuscade; et tous les trois attaquèrent un des frères Du Solier et un gentilhomme qui était avec lui. Comme le sieur Du Solier exhortait ce prieur belliqueux à se souvenir qu'il était ecclésiastique, le prieur répondit qu'il meltoit sa qualité à part , et que cela ne debçoit empescher. Ils se battirent donc , mais sans résultat. Bientôt l'archidiacre de Bourges étant venu visiter l'église de Chasseneuil, déposa le desservant, et le remplaça par un prêtre de la ville de Saint-Marceau y qu'il chargea les sieurs Du Solier de protéger. Mais le sieur De la Flipière et le prieur de Maubec, son frère , n'en continuèrent pas moins de faire faire le service par leur prêtre interdit , et « le conduisoient tous les jours à l'église, avec armes. » Un des frères Du Solier, imbécille , interdit judiciairement, et déchu, par cette raison, de son droit d'aînesse, ayant fort mal à propos insulté ce prêtre, les La Flipière
dirent que « les sieurs Du Solier avoient faict jouer la marotte par ung fol, mais qu'ilz la paieroient. » Ce propos menaçant fut rapporte' aux quatre autres frères Du Solier, qui , à l'instant , se dirigèrent vers l'église , armes de pistolets , accompagnés de leur cinquième frère , et suivis de deux valets armés de carabines et d'épées. Ils venaient d'arriver près de l'église, lorsque survinrent lesLaFlipière , accompagnés de domestiques armés. Un combat s'engagea aussi-tôt. Un des valets des sieurs Du Solier eut les deux bras rompus d'un coup d'arquebuse ; le sieur Des Ouclies, un des cinq frères, fut blessé à la jambe; un autre frère fut atteint de cinq postes dans un bras et de trois balles dans une cuisse. Les deux autres furent frappés de coups d'épée dont ils moururent à l'heure même. Mais le sieur De la Flipière succomba, et le prieur de Maubec, son frère , qui , long-tems spectateur passif du combat, avait cherché à assassiner lâchement par derrière un des sieurs Du Solier tombé de cheval , fut tué lui-même dans le cimetière de Chasseneuil, près l'église. Ainsi finit cette sanglante tragédie , dans laquelle sept acteurs avaient péri !
En 1630, le sieur Sylvain Du Solier vint à Rouen solliciter la fierté. Le duc de Longueville, gouverneur de Normandie , appuya cette demande avec instance et chaleur. « Ceste affaire, disait-il, estoit ung pur malheur, et debvoit inspirer la
par un prisonnier qui voulait lever a fierté , à l'exclusion du sieur
commisération. » Ce prince déclarait « avoir tousjours faict beaucoup d'estime du sieur Du Solier, comme plein de toutes bonnes et louables conditions, » Du Solier fut élu par le chapitre ; mais le jour de l'Ascension devait être , celte année là encore , fécond en incidens. Au parlement, comme on ve- Révolte dans ies
• 1 1 • 1 1 1 111* 1 prisons de la con-
naît de lire le cartel par lequel le chapitre deman- ciergerie, éditée dait, pour jouir du privilège, Sylvain De Bridiers, sieur du Solier, et pendant que les huissiers étaient l allés chercher ce prisonnier , on apporta au parle- Du So1 ment une requête de Pougnant Huet, prisonnier à la conciergerie , qui demandait à lui être préféré. Enfant natif de ceste ville de Rouen, détenu depuis huit mois, il avait été interrogé par le chapitre , et avait fait sa confession, comme prétendant à la fierté. Il avait, disait-il , plus de droits à cette faveur que l'élu du chapitre , né dans une autre province et prisonnier depuis trois jours seulement. Tandis qu'un conseiller rapporteur lisait cette requête au parlement , survinrent les huissiers qui avaient été chargés d'amener De Bridiers; ils se plaignirent d'en avoir été empêchés par les prisonniers de la conciergerie qui s'étaient révoltés. Pougnant Huet, surtout , leur avait opposé une résistance énergique, et le plus grand désordre régnait dans la prison. Le procureur-général dit que la requête de ce Pougnant Huet était une nouvelle forme « jusques à présent encore non veue. » Il n'y avait rien à prescrire aux
chanoines sur le choix qu'ils faisaient d'un prisonnier pour lever la fierté. Ses députés allaient aux prisons interroger les détenus qui prétendaient au privilège , le chapitre choisissait parmi ces divers prétendans celui qu'il estimait en être le plus digne, et la cour en jugeait ; mais aucun des prélendans n'était en droit de se plaindre. Il requit une information sur la rébellion des prisonniers, et dit qu'en tout cas la cour ne devait pas s'arrêter à la requête. Cette requête fut, en effet, écartée. Le parlement envoya à la conciergerie « des huissiers en nombre suffisant pour faire monter le sieur Du Solier. » Ils avaient ordre de dire au concierge de mettre au cachot ceux des prisonniers qui voudraient l'empêcher, et qui tenteraient de commettre quelque rébellion. Enfin , le sieur Du Solier fut amené , « nud teste , vestu de son manteau et ayant les fers aux pieds. » Le parlement , après l'avoir interrogé sur la sellette, ordonna qu'il serait délivré; mais l'arrêt ne parlait point des complices , que le chapitre avait , toutefois , mentionnés dans son cartel. Le maître de la confrérie de Saint-Romain , et le prisonnier lui-même , supplièrent la cour d'ordonner, conformément au cartel d'élection, que Sylvain De Bridiers jouirait du privilège de saint Romain , pour lui et ses complices. Le parlement ordonna que le sieur Du Solier jouiroit seul du privilège, à cause que ses complices nestoient présents. Il était six
heures lorsque cet arrêt parvint à la connaissance des chanoines assemble's. Après une délibération assez longue , le chapitre arrêta que « la procession La fierté n'est
' m m point levée le joui-
et cérémonie seroit sursise a faire , jusqu a ce que de îwscenion. le privilège eut sorti son entier effet pour le regard des complices du sieur De Bridiers du Solier, suivant le cartel envoyé' au parlement , et que le reste de l'office de ce jour seroit faict sans sonner les cloehes. » Une députation se rendit chez le premier président , et lui fit des remontrances sur l'exclusion prononcée contre les complices du sieur Du Solier. Ce magistrat accueillit fort bien les envoyés du chapitre, et leur exposa en détail les motifs de cette décision. Il fut arrêté qu'une autre députation irait le lendemain faire des remontrances à la grancVchambre. Cependant, on brûla dans la salle capitulaire , conformément à l'usage, les confessions des prisonniers non élus, et à dix heures du soir, les chanoines sortirent du chapitre pour aller à la grand'messe et assister au reste de l'office, qui, on le conçoit , finit fort avant dans la nuit. Le lendemain, six chanoines députés allèrent représenter au parlement que sa restriction de la veille « seroit au déshonneur et diminution du privilège. » Ils demandèrent instamment que l'arrêt prononcé en faveur du sieur De Bridiers fût rendu commun à ses complices. Le parlement décida « qu'il n'y avoit lieu de rien ordonner sur ceste
requeste » , et qu'elle serait rendue sans réponse , sauf au chapitre , s'il avait de nouvelles pièces , à les remettre par devers le procureur-général du roi. Le samedi, dès six heures et demie du matin, plusieurs chanoines députés par le chapitre vinrent à la première audience de la grand'chambre , supplier le premier président de convoquer le parlement pour délibérer sur leur requête de la veille. Ils prièrent qu'on les excusât « s'ilzn'estoient en habit décent de longues robes , et seulement avec leurs longs manteaux. » Le premier président , Charles de Faucon, leur accorda leur demande, et le mêmejour, à dix heures , les députés du chapitre revinrent ; mais , cette fois , « revestus de leurs longues robes , avec bonnetz carrez. » C'étaient les abbés Nicolas Le Royer, Adrien Béhotte (ardent apologiste du privilège, lors du procès de 1 608), Georges Ridel, Nicolas Du Tôt, et Jean Le Vandanger, tous chanoines. Ils prièrent la cour de les vouloir entendre par la bouche de maître Centurion de Cahaignes, leur avocat. Le premier président , après avoir pris l'avis de la compagnie, leur répondit qu 'il n'y avoit point de procès pour plaider par advocat, et qu'ils pouvoient eulx-mesmes faire leur requeste. Alors , l'abbé Le Royer prit la parole ; « Les chanoines de Rouen, dit-il, supplioient très-humblement la cour, avec le respect qui luy estoit deu, qu'il luy pleust avoir aggréable que, conformément aux lettres
de concession du privilège saint Romain, déclarations des roys , et vériffications d'icelles en ce parlement, et suivant l'usage du dict privilège, dans l'arrest prononce le jeudi précèdent, les chambres assemblées, il fût employé' que le prisonnier esleu par le chappitre joyroit du dict privillège, tant par luy que par ses complices; ils supplioient, à cette fin , de considérer que le prisonnier qui a^voit esté esleu estoit le chef et l'auteur principal de l'acte, et que la déclaration de 1 597, qui leur estoit opposée, n'estoit que pour empescher que les principaux auteurs n'envoyassent lever la fierté par leurs valetz, pour se dispenser, eux, de comparoître. » Déjà la cour avait rendu plusieurs arrêts qui ( les principaux auteurs de l'acte étant présens) avaient décidé qu'ils jouiraient de la grâce, pour eux et leurs complices absens. M. De Bretignières, procureurgénéral, prit la parole. Il montra que, depuis la déclaration de 1597, le parlement en avait usé diversement pour le fait des complices. Il prouva cette diversité de jurisprudence , en citant tous les arrêts rendus depuis 1 597 dans les affaires où il y avait eu des complices. De ces arrêts , les uns avaient déclaré la grâce du privilège commune aux complices absens, et les autres l'avaient restreinte aux complices présens. Il ajouta néanmoins que, par la plus grande partie de ces décisions , le parlement avait manifesté l'intention que les complices ne pussent
jouir du privilège , s'ils n'étaient présens ^en personne. Pour lui, il persistait dans ses conclusions conformes à l'arrêt contre lequel réclamait le chapitre. L'abbé Le Royer supplia le parlement de réfléchir aux inconvéniens qui pouvaient résulter de cette jurisprudence. Souvent les complices étaient absens, soit pour cause de maladie, soit parce qu'ils étaient au service du roi. Les complices du sieur Du Solier se trouvaient précisément dans ce dernier cas , ils étaient à l'armée du roi en Italie. Le procureur-général invoquait contre leur prétention des arrêts qui ne leur avaient jamais été signifiés. Us priaient la cour de leur faire connaître , à l'avenir , les décisions qu'elle pourrait rendre sur la fierté , afin qu'ils pussent s'y conformer. Le parlement, après avoir délibéré per vota, ordonna que son arrêt du jour de l'Ascension tiendrait , et serait délivré aux chanoines de Rouen , ainsi qu'il avait été prononcé , pour être exécuté selon sa forme et teneur. Le premier président dit aux députés que « si les chanoines vouloient continuer leur procession et cérémonie , interrompue le jour de l'Ascension , la cour le leur permettait pour ceste foys seulement, sans que, pour l' advenir, ils la pussent différer comme ils avoient faict ceste année. » Le duc de Longueville, gouverneur de la province, qui avait sollicité vivement l'élection du sieur Du Solier, témoigna au chapitre le désir que la cérémonie
retardée fût faite promptement, sauf au chapitre à se
pourvoir auprès du roi pour faire lever la restriction.
De plus , le chapitre acquit la certitude que l'arrêt
du jour de l'Ascension ne portait point ; « pour
jouir du privilège luy seul et non autrement», comme
on le lui avait rapporte' , mais disait ; « pour jouir
du privilège en la manière accoustumée », ce qui La cérémoaie
était bien différent. Le privilège de saint Romain * Llieu .le diman~
1 O che 6tnvant.
n'étant en rien méconnu, il fut alors décidé, au chapitre, que la cérémonie aurait lieu le dimanche, entre nones et vêpres. Le dimanche, on commença nones à une heure et demie. Puis toutes les cloches de la ville furent mises en volée ; la procession se rendit a la Vieille-Tour; les paroisses de Rouen y assistaient, ainsi que les quatre écoles des pauvres. Les dignitaires du chapitre avaient leurs soutanes rouges, et, au retour de la procession, se mirent dans leurs chaires de dignités pendant que l'on chantait vêpres et complies. En un mot, tout eut lieu comme si c'eût été le jour de l'Ascension , excepté qu'il ne fut point chanté de grand'messe, celle du dimanche ayant été célébrée à l'heure ordinaire.
L'élection de 1632 fut signalée par des scènes 1632. bien autrement tumultueuses. Dès huit ou dix jours Election du
• li« • 1 rr sieur De Sérans.
avant 1 Ascension , le bruit courait que les suffrages du chapitre seraient pour « frère Jacques De Sérans, chevalier de l'ordre de Saint-Jehan de Jérusalem »,
gentilhomme de Basse - Normandie. Ce jeune homme , âgé seulement de vingt ans , était déjà coupable de deux viols et de trois meurtres. Il avait commis un de ces meurtres à Paris, dès l'âge de quinze ou seize ans , le second à Falaise , le troisième à Guibray. Les deux premiers furent à peine aperçus, le troisième mérite quelques détails. Depuis long-tems en querelle avec les sieurs De Fresné Tassilly et D'Omblainville , qui avaient désarmé deux soldats de son père, Jacques De Sérans étant allé à la foire de Guibray, accompagné de son jeune frère et des deux soldats qui naguère avaient été désarmés, rencontra dans la rue de Guibray les sieurs D'Omblainville et De Fresné Tassilly, assistés d'un grand nombre de gentilshommes. Us se provoquèrent mutuellement. Les plus prompts mirent l'épée à la main. Le jeune frère de Jacques De Sérans , avant d'avoir eu le tems de tirer la sienne du fourreau, fut tué d'un coup de dague qu'il reçut dans l'estomac. Jacques De Sérans, furieux, se jeta dans la mêlée et blessa mortellement le sieur d'Omblainville , meurtrier de son jeune frère ; un autre l'acheva. Jacques De Sérans donna aussi des coups d'épée au sieur De Fresné Tassilly, qui fut blessé mais n'en mourut pas. La famille De Fresné Tassilly ayant appris , peu de tems après , que Jacques De Sérans sollicitait la fierté , mit tout en œuvre pour l'empêcher d'être élu. De leur côté, les parens du
chevalier tic Sérans n'épargnèrent pas les démarches pour assurer son élection. Huit ou dix jours avant l'Ascension, « il se faisoit dans Rouen de grands amas de gentilshommes et autres de leurs amis , de part et d'autre. » Le président Le Roux de Saint-Aubin en parla à lagrand'chambre; il craignait, dit-il , que le jour de l'Ascension , « il n'arrivât quelque désordre et violence à quoy l'on ne pourroit pas aisément remédier , et luy sembloit à propos d'y pourvoir avant que d'en attendre l'inconvénient. » Ces paroles du président De Saint- Aubin firent peu d'impression sur la compagnie. Tout le monde savait qu'il protégeait pour la fierté un autre que le chevalier de Sérans , et qu'il était mal disposé envers le chapitre , dont quelques membres , trop peu discrets , avaient déjà manifesté l'intention de préférer ce gentilhomme. Sa proposition n'eut donc pas de suites. Le lendemain, on ne fit guères plus d'attention à une requête des parties civiles du chevalier de Sérans , par laquelle le parlement était supplié de « voir et délibérer les charges et informations des crimes dont le chevalier estoit prévenu , crimes qui , disait la requête , le rendoient indigne du privilège , vu leur énormité. Le parlement , ajoutaient les suppliants , après avoir vu qu'aux termes de la déclaration du roi , ces crimes sont exclus du privilège , y aura esgard en délibérant sur le cartel , au cas
où le prisonnier seroit esleu et nommé par le