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résulter de quelques paroles de ravocat-géuéial Bigot et du procureoi^énéral Morelon , que nous allons bientôt rapporter. Le S mai 1 547, lorsque les députés du chapitre vinrent au parlement insinuer le privilège, Laurent Bigot s'exprima ainsi :
«Nous avons tousiours précédemment déclaré , dit-il , que nous ne voulions empesdier le dîct privilège, mais reÛormer les abus qui y sont commis. Certes, le roi qui a concédé ce privillége , n*a entendu icelluy extendre aux cas si horribles, détestables et inhumains, dont estoient coupables ceubcque lecfaapitre a précédemment esleus , cas si exécrables, que , pour iceulx , mesmes le vendredy saina^ le roy ne vouldroit donner grâce ne rémission. » C'était une allusicm à l'usage où étaient alors
0) Pournd, Traiùideia tcduchon, pag. ^57.
les rois de France, de délivrer tous les aiis, au jour de la pa^iou de Jésuâ-Christ, un prisonnier conyainm de crimes iirëmissibles , et cela en mémoire du pardon «^ue naguère, à pareil jour, Jésos-Glirist avait obtenu pour le genre humain; nous avons vu ci -dessus la fierté donnée à de grands coupables auxquels le roi avait refusé leur grâce le jour du Vendredi SaiiiL II ajouta que, pour Tautorité du roi et le bien public, « la justice devoit estre administrée^ nonobstant le dictprivillëge, attendu que le roy Henry deuxième , en advenant au trône, avoit ordonné la continuation de la justice etn'avoitpasconiinaéle privilège. » Etrange équivoque, et peu digne,. assurément, d'un homme aussi sincère et aussi éclairé que Laurent Bigot de Thibermesnil 1 Henri U, à son avènement au trdne , avait écrit au parlement de Roueti, comme aux autres cours souveraines du royaume ; « Vous continuerez, nonobstant ceste présente mutation iuterveuue, la séance de nostre parlement » Mais le sens de cette lettre était clair, et Bigot avait-il pu s'y méprendre? C'était anciennement une question controversée , que celle de savoir si, à la mort d'un souverain, les magistrats, les corps délégués par
(0 JO^finte dupmU^de samt Romain, par Dadrc, chanoine de Rouen, pag* £0.
Lettre du 31 mars 15&6. ( RcgUires dit parlement.)
250 mSTOIBB DU PRIVUiEGE
lui pour rendre la ju&ûce, poiivaieat cpaûuiier de la rendre , tant qu^ils n'avaient pas reçu de pouvoirs du nouveau roi« Avant Henri et ^pté^ lui , on voil^ aux nouveaux av^ueipens, le parlement di» Normandie demander et obtenir du nouyeiiu monarque
cette institution , que Henri II avait accordée par sa lettre du 31 mars i 546. « Voua continuerei^ , nonol»stant ceste présente mutadon interv^ue ^ la séance de no&tre paiiement » , avait-il dit; c'était déclarer que le parlement était maintenu, que ses membres devaient continuer leurs fonctions. Mais qu'y avaitil là qui regardât le privilège, qui en changeât la nature, et pût Tempécher de produire les eilelb qu'il avait produits jusqu*à ce jour?
Un des chanoines ayantreprésenté que ledbapitre « avoit usé du privilège , de tel et si long-t^p)ps qu il n*estoit mémoire du contraire », — « Lacoustume , ne Tusâge, répliqua X>aureut Bigot, ne doibvent rien oster à l'auctorité royale. . • • pourquoy, s'il
ii'appertdu vouloir exprès du roy, la justice ne duibt cesser. » C'est to4jours le même argument; oi]i a vu ce qu*il valait ; il est étonnant que les chanoines députés ne relevassent point cette étrange confusion, ff Nous n*avons accoustumé, répliqua l*orateur du chapitre, de prendre confirmation des roys. £t, néantmoins, nous en avons jouy tousiours paisiblement. C'esl une dignité concédée au chapitre de
DE SAINX KOMAIN. 351
nostre église , et cela est perpétuel. U suffit que les rois, en faisant leur entrée et venant en Tesglise, ayent juré garderies droidz et priviUéges de la dicte esglise. » Laurent Bi^ol soutint que le privilège « estoit suspendu », et demanda que Ton continuât de procéder à la perfection des procès. Ce débat fut renvoyé aux chambres assemblées, où les chanoines furent entendus, ainsi que le procureur-général. Ou convint que , le jour de TAsceosion , un prisonnier serait délivré aux chanoines, mais qu'on leur dirait, en le leur délivrant, que c'était « par manière de provision seulement. » La fierté fut levée, cette annëe-là, par « noble homme Jean Le Forestier, qui avoit ocds sa iemme lors en gésine (en couches).» Ce choix , il faut l'avouer , était peu &it pour ramener le parlement à des dispositions plus favorables au privilège de saint Rimiain. Ausni, lorsque les chanoiiieii Jéputcs viaient, Tannée suivaate (le 33 avril 1 548), insinuer le privilège au parlement, i54S*
le procureur-général Morelon fit de nouveau des i« difficultés, a U n^apparoist de ce privilège (dit-il); pendra refl«id« en tout cas , il est personnel; on ne produit point ^"^"^ de confirmation du roy Henry deuxième k présent régnant. U avoit été confirmé par le roy Françoys défunct, à la bonne heure; mais il n'a peu sortir de la personne de ce monarque* Le roy Françoys n'a peu obliger les roys ses successeurs à aliéner les droiOA attachés à leur couronne. >» IVIal^é toutes
252 HISTOIBE DU mVILEGE
ces raisons, le parlement dëdda que, «par provision,
le pri V ilege d emeureroit insinué et que le chapitre en jouyroit. » Le 9 mai suivant, jour de TAscension , le parlement reçut des lettres-patentes du roi , qui lui enjoignaient de surseoir a T exécution du privilège, et de ne point délivrer de prisonnier aux chanoines , « attendu qu'ils n'av oient eu confirmation du privilège. »
Ces lettres furent immédiatement notifiées au chapitre. Ce n'était pas le parlement qui les avait sollicitées; c'était M. Morelon , procureur-général, en dépit de l'arrêt rendu quinze jours avant, contre ses conclusions. Trois députés du chapitre vinrent représenter au parlement que les lettres-patentes qui leur avaient été notifiées ne leur défendaient pas d'élire, pai* provision , un prisonnier, et d'user du privilège. Ces lettres laissaient entier Tarrét du 93 avril , qui les avait autorisés à faire cette délivrance par provision. « Le temps estoit si brief et si instant, qu'il leur seroit impossible de se pourvoir par devers le roy. Us demandèrent d'estre autorisés k user de leur dict privilège et élection du prison*nier, firanchement et librement, aux termes de cet airét. » C'était maître Combault, chanoine et trésorier de Notre-Dame, qui portait la parole pour le chapitre ; il finit, en priant le parlement de maintenir le chapitre dans son privilège , a sans avoir regard à des lettres impétrées par le procureur-
m &AINT EOMAIN. 2S3
général, par subreption et obreptiou, je ne veulx pas dire , jyoata-t-il , par fauU donné à entendre , mais le contraire de ce qui y est allégué sera justifié ; nous ne sçay ons qm ^iritu le procureur-général à impétré les dictes lettres. . . Dieu le congnoist. » Ces paroles un peu acerbes piquèrent au vif le procureur-général. U demanda acte de ce que les chanoines venaient de dire contre lui. a Je n'ay point, dit-il, sollicité ces lettres; seulement j'ai envoyé auroy et au chancelier les copies de toutes les pièces dont le chapitre s'est aydé , jusqu'alors, dans rintérét de son privilège. Maistre Gombault n*au^ roit pas dû adresser ces paroles : Quo spirilu à la personne de moy proaireur-général ; et, certes, j'en advertiraj le roj comme de iiy ure à luy faicte en la personne de son serviteur et procureur-général; au surplus, je n'ai laict autre chose, dans toute cettQ afiaire, que de prier le roy d'y pourveoir sous son bon plaisir. Le chapitre , qui accuse les autres, ne s'est-il pas montré trop paresseux de n'avoir voulu se retirer, depuis un an, vers le roy, pour luy tleniander confirmation de son prétendu privilège? C'est une trop grande impertinence à ces Messieurs de souslenir, la teste levée, qu'ils n'ont point besoin de lettres de confirmation, la cour les en ayant encore admonestés l*année dernière. Je somme et interpelle les députes du chapitre de déclarer si ce corps n'entend pas se retirer par devers
^ mSTOiBJL BU PEiVILÉGE
le roy, pour obtenir coiiiumatiou du privilège de la fierté ^ et s'il ne demande pas un dëlay pour faire celte démarche. »
Le chanoine G)mbault cherchait à biaiser. Mais le premier président Tinterpella , lui et ses deux collègues , de déclarer « s*ik n^entendoieat pas se retirer par devers le roy pour lui faire entendre la qualité du privilège de la iierte. » — «Le chapitre, répondit l'abbë Gombault , se propose de {aire remarquer au roy la qualité de son privilège et la possession qu^l en a depuis mille quaranie-^ux ans; et il demande temps et dëlay pour ce faire. Qu'on nous laisse jouyr de nosire privilège, et, dans le dëlay de six mois, nos députës se retireront par devers le roy. » On vient de l'entendre, le chapitre, à Ten croire , jouissait du privilëge , prëdsëment depuis mille quarante-deux ans. L erreur était par trop grossière ; car en consentant, contre toute -vraisemblance , à faire remonter le privilège jusqu^à saint Romain, mort, nous Tavons vu, de 638 à 648, citait encore faire le privilège plus vieux, d*un siècle, qu il ne pouvait 1 être , à moins de vouloir dire qu'il avait ëtë octroyë cent ans avant saint Romain, et sous l'èpiscopal de Flavius. Mais, laissant passer, sans le remarquer peut^tre, ce révoltant anadironisme, « Considères, s'ëcria le procureui'-gènèral , que MM. du chapitre ne veulent passer oultre à dire qu'ils sont tenus de demander
m SAINT ROMAIN. 255
la confirmation de leur privilège. Dëdarez , je vous prie, messieurs les chanoines , si vous ne vous re^ tirerâi pas devers le roy , afin de luy demander la confirmation de vosire privilège. » — « C'est précisément là le procès entre tous et nous^ reprit l'abbë CoiiiI>ault , la court le jugera , nous vous demandons délay pour remonstrer au roj la qualité de noatre privilège; nous dematidons, de plus, à joujr, par provision, du dict privilège. i> Le procu- Teur>-gènëral reprit : « Quelque monition que Ton fasse à messieurs du chapitre , ils ne veulent recongnoi&tre leur supérieur et leur maistre. Tout seroytfiny, s'ils eussent consenty à demander leur confirmation et à l'aire remonstrance au roy de leurs droicts et possessions. Pout moy, je n*ay jamays enfteudu les leiu: toUir (enlever) ; ains (mais) seullement les assigettir à prendre confirmation. A|)rès avoir entendu la volonté du roy , ny le parlement , ny moy, ne leur ferons plus aucune difficulté. » Il inviia la cour à leur fixer un délai pour se pourvoir auprès du roi, et à prononcer que , à ^ute de ce fme^ leur temporel serait saisi, et que leur insinua* tion ne serait plus reçue par le parlement, «c Cependant (ajouta^-il) , pour éviter au tumulte du peuple, et veu i/ue aucuns m oiU adçerljr que je suis en danger d^esire iui; veu aussy que les lettres-patentes n'ont esté apportées que depuis vingt-quatre heures, je consens que , par provision, il soit baillé
m HISTOIEE DU PBiyiLBG£
au chapitre ung prisonnier, ainsy qu^ilest aocoustumë ; mais je requiers qu'il leur soit enjoinct de se retirer par devers le roy, aux ims d'obteuir leur confirmation pour Tadvenir. i» Le parlement ordonna que 9 dans les trois mois, » les chanoines seroient tenus, sous peine de saisie de leur temporel , de se retirer par devers le roy , pour luy faire entendre la qualité du privilège de saint Romain, leurs droits et possessions , et leur différend avec le procureurgénéral , sur ce qu^ils se prétendoient dispensés de demander confirmation du dict privilège. . . »
Cependant, « par manière de provision, eu égard au consentement du procureur-général et aussi au temps de la présentation desdites lettres (la veille de l'Ascension), le parlement ordonna que le cha-* pitre auroit, ce jour, délivrance du prisonnier qu^il esliroit, à la charge de le représenter toutes ioys que de par le roy ou la dicte cour seroit ordonné ; et à charge par le dit prisonnier de faire au greile les soumissions accoustumées. n
Tous ces Jel>al8 avaieiU pris bien du tems ; et les trois députés se hâtèrent de retoiurner au chapitre, pour procéder à l'élection du prisonnier. Les suffrages tombèrent sur Jacques Sore, détenu pour homidde.Le parlement le délivraau chapitre, «mais à la charge de le restablir en Testât qu'il estoit, toutes fois qu'il seroit ordonné par le roi, la court de parlement, ou autieinciU. » Le chapitre prit ses
I>£ SAINT aOMAUi. «57
sûretés avec Jacc^ucs Sure, dont le père et le beaupère sousoivireot, le lendemain de T Ascension , un acte par lequel ils s'obligeaient à le représenter au chapitre, lorsqu'ils en seraient requis, ou, à £aute de ce faire , à payer solidairem^t au chapitre la somme de « mille escus d'or au soleil. » Quelques détails sur le fait qui avait mis Jacques Sore dans la nécessité de recourir au privilège de la ûerte , ne seront pas sans intérêt pour le lecteur. Dans le mois comut • t» , de mars 1 547 , la duchesse de Nevers , comtesse de t*uc d u. d*£u, avait fait « son entrée dans la ville et chas- mi!* tean d*Eu, accompaignée de plusieurs gentilshommes et ofliders. » Quinze jours après, « le dimanche des Rames », dans une me voisine de la place, une rixe eut lieu entre les officiers delà princesse et quelques hahitans de la ville d'JSu ; on se battit; les officiers eurent le dessus, et prirent à leurs adversaires vaincus, «leurs espées,manteaulx, cappes , courtes -dagues et guiternes. >» Jacques Sore survint , et lut reconnu par quelques uns de ses parens , qui étaient au nombre des battus , et ils implorèrent son assistance. « Jacques Sore , soy adrécha ans diz officiers en doulces et bénignes parolies », en les priant de restituer ce qu ils avaient pris à ses cousins. Ces officiers ne lui répondirent que par cîîKj ou six coups d'épée, qu'il para avec beaucoup de bonheur. ^ Et de ce conflict le bruit fut tellement , en ung instant , publié en la ville ,
fis» mSTOlRK DU PRIVILEGE
qu*il vint en la coiignoissance des procliaiiis parents et rnifs de Jacques Sore* • . • et cryoit le commuii peuple par la ville d'Eu : « C'est Jacques Sore, que les gens de madame la eomles&e taent, et sont quinze ou sene contre \vif, »-^« A laquelle damew populaire , et pour subveuir à Jacques Sore , sur- Tinrent plusieurs habitans, munk de hallebardes, javelines, espees et autres bastons iavasibles », qm contraignirent les officiers de la comtesse k se retirer, les uns au château , et les autres dans l'hôtellerie du Mouton d'or où ils éiaimi logés* Mais ib emportaient avec eux les manteaux et les armes de ceux qu'ils avaient précédemment vaiocus* Alors l«s bowgeoîs d*Eii « eurent parolles ensemble des excèz, malfaçons, pilleries et emportz de leiars biens, que leur aboient faicte les dîctx officiers. . . Vung disoit sa cappe luy avoir esté oste'e; l'autre son manteau; Tautre ^gmUme^'^^\ l'autre sondiapeau; Tantre sa courte-dague : et tous s'escryoîent « qu'il* estoient bien malheureux d'eudurer estre ainsy traidés, eux qui estoient enfans de la ville , par les dictz estrangers ; qu'il ne leur seroit loisible , à Tadvenir, aller nuitanmieut par la ville, sans dànger d'estre pillez ou robéz, et que telle injure à eux
(') Carpentier, au moi guUemCf prouve que la gtùttmc était un tnstm ment de musique à cordas. Il semble qu'ici ce mol a une autre signiiication, et qa*i1 $*«git 4)*iine arm«.
DE SAINT aOJklAUi. «59
iaicie ne debvoit Uemourer invengée. » Tous ces propos les ayant échaiiffiés, Jacques Sore^une pertuisane a la main, se mit a leur uHe; ils allèrent à l'hdtellerie du Mouton d'or, en brisèrent les portes, blessèrent mortellement un nommë Lf^eone qu'ils trouvèrent en bas.Puis ils montèrent, et enfoncèrent la porte d'une chambre. Là, un triste spectacle s'offrit fi leurs yeux. Un chirurgien e lait occupé àpauser et mëdioimenter les officiers de la comtcase, qui venaient d'c tre blesse's il y avali une heure. Un cordelier confessait Lejeune , presque mourant des coups ([u'il avait reçus. Jacques Soore donna an barbier « ung coup de courte-dague par le nez, à sang et à plaie, disant ; a Sang«-diea, mort-dieu, es-tu » i<y, coquin? qui t amaiue yci? tu es plus prest h » panser ces gens icy que les gens de la ville; va te » panser toy-mesme. » Un autre donna un coup d*ëpëe k Lcgeune, qui se con&ssait , en lui disant; « San^-dîeu , mort-dieu , coquin , c'est par toy que toute la noise est venue. » Un troisième frappa du plat de son épét le cordelier qui confessait Lc^eime, en s' écriant ; « Ces malheureux apostatz porteruat plustosi &veur à ung tas de coquins que aux enffims de la ville. » Les bourgeois d'Eu , qui avaient figure dans ces scènes déplorables, firent des démarches multipliées pour avoir leur grâce du roî ; mais la duchiïsse de Nevers les empéolia de rien obtenir. « C'est (dirent-ils au chapitre, dans leur confession,
%0 HlSTOlliK DU PiilVlLÉGK
l>()ur avoir la fierté) , c'est que si nous estions apr^hendéz par justice , et avions aucune sentence criminelle à rencontre de nous, la confiscation yiendroit et appartiendroit à la dicte dame , qui est la cause pour la quelle elle nous tient la main» et ne prétendons avoir aucune grâce du prince pour Tadvenir, si elle ne nous est (aicte et donnée de Dieu^ sa benoiste mère , monsieur saint Romain , et messieurs de l'esglise. » Jacques Sore , comme nous Payons vu, obtint la fierté pour lui et ses nombreux complices.
Le court délai de trois mois, donné aux chanoines de Rouen pour obtenir du roi quelque acte favorable au privilège , touchait presque à son terme , et le chapitre n'avait encore pu rien faire. Vers le milieu du mois de mai, Henri il avait quitté Paris pour se rendre dans la Savoie, dans le Piémont, puis enfin à Turin, d'où sans doute il épiait Milan^Vers la fin de juillet « n'estoit encore aulcuaes nouvelles ne espoir Je sou retour. . . » Les chanoines de Rouen exposèrent au parlement que « leroy estoità six ou septvin^t lieues et d'advantaige, etqu'ikne pourroient faire le dict voyaige sans grand travail de leurs personnes et despenses sumptueuses, à leur graud dommai^e et préjudice, eulx qui estoient chargés de décimes et aultres charges onéreuses. » Ils demaudèrent une prolongation de délai. Le parlement leur accorda jusqu^à
DE SAINT ROMAIN. ttl
la Saint-Marlio. Toutefois, le 13 mai 15i9, jour Ui^'J. où le chapitre envoya faire rinsinuation, le roi nV vait eucore rien prononcé sur le priviicge. Le procureiir-génëral Morelon , toujours télé pour les droits de la couronne , et qui peut-éti*e aussi gardait rancune au chapitre , demanda que « les chanoines • dëputës ne feûssent point reçcus à faire l'insinuation de leur piivilége,iaute d'avoir obéi aux arrêts de la cour et de monstrer qu'ils en eâssent fait aucune diligence. » li demanda que Ton continuât les procédures criminelles, et qu'il fut défendu aux « concierges et geôUiers de laisser les diclz de chappiue entrer ès dictes prisons en vertu du dict prétendu privilège, sur le6 peines au cas appai U naiiles. » Les chanoines présens attestèrent que le chapitre a avoit faict toute deue diligence vers le roy. » Le cardinal d'Âmboîse, neveu , archevêque de Koueu, le pcni< tencier, le grand-chantre de la cathédrale, et deux chanoines, étaient eucore à la cour du roi , ou ils sollicitaient activement des lettres-patentes. Mais, à raison de Tindisposidon de monseigneur le chancelier, notoire à la cour, ils n'avaient encore pu avoir expédition. Ils supplièrent le parlement de recevoir rinsinuation, et de permettre que le jour de l'Ascension, il leur (ut délivré un prisonnier, « ainsy qu il esloit accouslume' de tout temps et ancienneté. » Le parlement déclara recevoir Tinsinuation , « par provision et îians tirer à conséquence pour la
m HISTOIRK DU paivnjÉGK
délivraiice du prisonnier. » A la cour dv.s aides, oti se montra plus exigeant. L*msinaation n*jfiit reçue que par provision, et il fut arrête , en outre, que le chapitre ne pourrait prendre aucun prisonnier dans la couciergerie de cette cour, qu'après avoir justi&ë des secondes lettres de Louis Xii (du ââ février) ou de nouvelles lettres de confirmation émanées du roi régnant. IViais , pendant tous ces pourparlers, on avait agi en cour dans rintérét du privilège, et le 30 mai, jour de T Ascension, le chapitre était en mesure. Ses dépulés se rendirent au palais, et exhibèrent une lettre clos*^ du roi Henri 11 COU" Henri n, donnée à Paris le 27 du mois, et adressée ««tkinviiït*! au parlement. « Nos améeet féaulx, leur teivaît ce monarque , nous avons esté adverlis par nostre très-cher et très-amé cousin le cardinal d^Amboise, de l'empeschenieiit domie par nostre procureurgénéral au chapitre de Rouen sur la joïssanoe du prévillége saiuct Rouuiaiii. Et, pour ce que les chanoines sont venuK devers nous , et cmt mis les lettres de leur dict prévilh t:^' par devers nostre conseil, où si promptement ceste aÛaire ne se peult décider, au moins avant le prochain jour de l'Ascension nostre Seigneur, à ceste cause , nous voulions et vons mandons que vous aiés à ne les troubler et enipcsclier en leur ellection accousUimée , mais les en laisser user au dict prochain jour de TAscensioii , ainsy qu'ilz ont faict par cy-devant, en
actendaat que, leur& dictes lettres veiies en iiu^ue dici conteil , et lear droici faiea entendu, il y ait esté par nous aultrement pourveu. »
Le parlement ne pouvait qu*obëir; et Le chapitre procéda à son élection avec rentière certiti]4e d'obtenir un prisonnier , sans les réserves qui , les années précédentes , lui avaient été opposées. Le lardinal d'Amboise , qui présidait , ce jour-là , le chapitre , ki donna un conseil fort sa^. C'était lui qui avait obtenu les letlrt^s closes du 27 mai ; et , en cour, il avait entendu proférer des plaintes très-vives sur Tabus que les chanoines Élisaient du privilège; on lui avait même dit que si c€s abus conUnnaient, l'église de Rouen se verrait infailliblement dépouiller de son privilège. Il exhorta donc le chapitre à faire une élection qui ne lui attirât point de nouveaux reproches, et qui ne nuisit point à Teffet deft démarches actives qu il avait commencées auprès du roî Henri II , et qu'il allait continuer pour obtenir de lui la coniirmation définitive du privilège de la fierté. Les chamoines déférèrent à ce conseil sage et paternel. La fierté fut donnée à Jacques Vallée, qui avait tué Simon Vallet, mais doiàt le crime n'offrait point de circoasiances aggravantes.
En lisant la confession de Georges de PrestrevaU qui avait levé la fierté en 1 5^5» on ne peut douter que ^^iT^i **' cette élection scandaleuse ne (ut un des plus grands «""^
HISTOIRE DU PBlViLEA^E
griefs du conseil du roi contre le privilège de saiut Romain. Après des vols audarieux que ce gentilhomme avait commis chez son père, forçant les coffîres , emportant argent et chevaux , contraignant, le poignard sur la gorge, les fermiers de son père à lui remettre les fermages dus à ce dernier, contrefaisant son écriture pour se procurer de l'argent, il était allé s^étabiir de force dans le château de Mesmoulins appartenant à son père. Il Tavait fortifie ; et, de ce repaire., lui et dix-huit on vingt scélérats, ses dignes compagnons « faisaient de fréquentes sorties dans les environs , pillant , rançonnant tous les villageois « qu'ils avoient tellement assubjectiz qu'ils n^eussent osé refuser ce <pi on leur dciiiandoit. » lis s attachaient surtoutaux comestibles , et en particulier à la poulaOle , « des quelles poulailles et aultrcs biens mal prins ilz vivoyent et entretenoient des femmes en lubricité. »' Bientât, le prévost^ accompagné de cent ou centvingt hommes armés, était venu avec de Tartillerie devant le manoir de Mesmoulins , pour déloger Prestreval et les siens. Mais ceux-ci s'étaient défendus à coups de haçuetuies à crochet^ ei Sar-hakstres^ avaient tué des hommes du prévôt, blessé plusieurs autres, et mis enfin cette troupe en déroute. L'élection de ce Prestreval , coupable d'autres crimes encore , avait excité des réclamations universelles : et elle avait particulièrement provoqné
D£ SASHT EOMAUC. m
les plaintes menaçantes dont le cardinal d'Amboisc avait para s^nquiëter.
Aussi , on ne se pressaii point , en cour, de confirmer un privilège source de tant d'abus ; et les gens du roi harcelaient toujours le chapitre , qui ne cherchait qu'à gagner du tems. En 1551 , lorsque fSSi. les chanoines députés vinrent au parlement ponr v«ûv«aiM4itBinsinuer le privilège, Pavocat- général Jacques »u chapiuc p*r
- , , , 1rs geo* du m*
Letebyre dit « qu il avoit toiuours soustenu et qu'u
soustenoit encores, de présent, le dicl privilège ne pouvoir avoir lieu, ny rinsinuation d'icelluy debvoir estre reçeue , jusques à ce que le chapitre eut obtenu du roy confirmation du dict priviiiége ; mais les chanoynes n'en avoient voulu faire aulcune diligence , combien qu'ilz se feùsseut submiz à ce £adre ^ et qu'il leur eust esté donné par la court plusieurs tielays à cestefin. » Les députes du chapitre se justifièrent par la lettre du roi ad;ressée au parlement en 1 , lettre qui prouvait que le chapitre avait fait « ioute diligence deue^ et mis par devers le roy et son conseil privé , les chartes et pièces relatives au privilège, afin que le monarque pût déclarer son bon vouloir et plaisir sur le faict du dit privilège» »
Le parlement reçut Tinsinuation , mais sans
préjudice du contrt:dit du procureur-général. Un nouveau délai de six mois fut accordé aux chanoines, pour se retirer auprès du roi , ce qui leur fut
t66 UiSÏOiMii; DU raiVlUCGK
« enjoiiict et orcloiiiié estroictement , avec déclaration qu*à faute de ce faire » la court feroil draict smr le contredit du procureur-gëaéral , aiusy qu'il appartiendront. » Maigre Toppositioa du procureop* général, le parlement délivra au chapitre , le jour de TAscension , le nommé Jehan àlondely , de la paroisse de Saiot-Nicaise de Roaen, qui avait taé un paroissien de Saint-Godard, sans doute par suite de la vieille mësintelligenœ qui existait entre les babîuns de ces deux quartiers île Rouen, lisâ. L*ëlection de Tannée suivante offine un incident v'»«Qi«irqtt« QUI n'est pas sans intérêt. Le samedi 7 mai
Ton allait priuire
.r dccUrr cirrr. tToïs voieuFS condamués à mort iureut amen^ dans
r»l ramené aux ^ ^ , j- ,
priMMctobiioii un tombereau , sur la place ifmigairemetd apptUée u fierté. ^ Fiel-Tour de Roueny pour y être pendus en vertu d*un arrêt du parlem^t. Leurcrime était d*avoîr volé, de complicité, plusieurs pièces de drap. Les nommés Bellenger et Sainte-Adresse^ deux d^entre eux, u furent réaniment et de faict exécutée au dîct lieu de la Viel-Tour. Et, sur ce que Jeban Le Marie, âgé de vingt ans , leur complice , estoit prockain et prèz de resclielle , pour esLre pendu et estranglé comme les deux autres, il fust adverty par aucuns de dire qu*il estoit clerc tonsuré , ce qu'il déclara au greffier, combien que, à la vérité , n^eatoit clerc tonsuré : mais ce qu'il en di^oit estoit pour prol<mger sa vye. Veu laquelle assertion , fust ramené du dict lieu de la Viel*Tour an bailliage de Rowu,
I>£ SAIM i aOiVLWi. £67
«I, à riiistantf aa parlement ^'^ » Dès le latidi siii*
vaut , il était notoire pour les magii»trat& que Le Marié avait &it un mensonge ; et on allait donner des ordres pour le faire pendre. Mais, ce jour même » les députés du chapitre étant venus insinuer )c privilège de saint lioniaîu, Texecution fut nécessairement sgournée jusqu'après TAscension. Le Marié était enfant de la ville ; il n'avait que vingt ans; les chanoines qui Tiatmxïgèrentf lors de la visite des prisons, trouvèrent dans son crime quelques rirconstances qui prouvaient qu'il avait e'të entraîné par des voleurs aguerris. Bref, élu, le jour de r Ascension , pour jouir du privilège de saint Romain, et délivré par le parlement, il alla lever la fierté à la Vieille-Tour, et recouvra la vie, précisément au même lieu où, peu de jours avant, on avait vu dressé Tinstrument de son supplice.
Dans Tatlente des ordres du roi sur la lier le , le I55X parlement voulait toiqouxs s*en tenir à son arrêt du 26 janvier 1512, qui déclarait indigne du privilège Thomicide de gaet-à--peas. Le nommé D^Imbleval, élu par le chapitre en 1 553 , amené devant le parlement et assis sur la sellette , ayant été forcé de s'avouer coupable de deux homicides commis prthiUtoiremefit (par trahison) de guet-^-pens et par
(*> Rc|;btre» 4a cluipitre <le Rouen.
968 HISTOIRE DU PRIYUJÉOE
ùisidiaUon (embûche), le pariemeal déclara aux chanoines que ce prisonnier ne leur était délivré que par provision seulement, à la charge de le représenter actuellement prisonnier en la conciergerie , dans un certtiiu tems fixé par Tarrcl. Dans rintervalle , les chanoines devaient se retirer par devers le roi , sons peine de la saisie de leur temporel , pour lui faire entendre la qualité de leur privilège 5 leurs droits et longues possessions , et le tlilicTeud existant entre eux et le procureur-gënéi5â/«. ral. £n 155^, toujours par suite de ce système du parlement sur les crimes exceptes, le procureurgénéral, quelques jours avant Tinsinuatiou du privilège , avait fait enlever de la conciergerie du palais et des prisons du bailliage, et transporter hors de la ville les individus accusés des crimes que cette compagnie voulait exclure de la grâce du pririlége. Le chapitre se plaignit au roi de tous ces procèdes du procureur-général «tendants à anéantir et annuller le privilège. » — « Si on les tolère, disait-il au roi, iceluy privilège demeurera illusoire, inutile et de nul elïect, contre Tinlention de vos prédécesseurs, et à la grande dyminudon de Thonneor concédé à l'église de Rouen , en commémoration de monsieur saint Romain. Vostre procureur-général nous troublant chaque jour, nous recourons à vous comme protecteur des esglises de vostre royaulme. n Dans les derniers jours d^avril 1 554 »
DE SAINT BOMAIM* 869
le chapitre obtint, non pas encore dts lellrespatentes de confirmation en forme , maïs un brevet, expédié par ordre du roi, portant Teutière confirmation du privilège de saint Romain. Voici cette pièce :
« Aiyourd'huy jour d*avril, l'an 1 554 « estant leroy à Ennet, a accordë à monseigneur le cardinal deVendosme, arclieves<|ue de Rouen, Teutière confirmation du priyillëge monsieur Sainct Romain, tant pour luy que pour i>es successeurs et le chapitre de sa dicte église, pour en jouyr par eux irrévocablement, et délivrer ung prisonnier le jour de TAscension, ainsy qu'ilz ont accoustumë de tout temps et d'anciennetë , et sans aulcune diminution uy retardement d'iceiluy, et que pour Tadvenir leur soit besoing d'obtenir aultre déclaration ny confumaliou du dict privillége , et , pour ce faire , m*a commandé expédier au dict sieur et à son dict chapitre toutes lettres ad ce requises et nécessaires, en la présence de messeigneurs le cardinal de Lorraine, duc de Guise , et duc de Montmorency, connestable de France.
» Âinsy signé : ]>£ Laubespine. »
Dès lors, le sort du privilège put paraitre assuré pour toute la durée du règne de Henri H, et ce monarque déclarant « confirmer entièrement le privilège, sans aulcune dimynution, et ainsy que les chanoines avoient accoustumé d'en jouyr, de tout
UiSTOUŒ DU PHlVlLEtiE
ieinps et d'ancienneté , » il ne fallait plus songer à critiquer leurs élections , soos couleur d'indignitë. Ce brevet replaçait leur privilège dans Pancien ëtat, où aucun crime n'en était exclus. La déclaration de décembre 1513^ Tarrét du 36 janvier se troovaient ainsi comme non avenus. Le chapitre avait a cœur de le prouver ; et cVst ce qu'il fit en 1 555 , en choisissant poiu* lever la fierté , Chaiieii \ auquelin, seigneur des Yveteaux, et trois autres gentilshommes qui , de complicité avec Guillaume Vauquelin» seigneur de Boissey (décédé depuis le crime), et accompagnés d*un grand noraim d^ommes armés, avaient assassiné, de guct-à~ pens, à la foire de Guibray^ Robert Poret, senri^ teur de Julien De Holours. U fallut bien que le parlement les délivrât , et ils en fiirent quittes pour une dure semonce que leur adressa M. De Sainte Anthot, premier président.
Au mois de mai 1557, le chapitre attendait u firrir r.t Cttcorc Ics lettres-patcntcs qui lui avaient été prodeiHintdeP^. mises, lorsque le cardinal de Bourbon ecnvit au chapitre, peu de jours avant l'Ascension, la lettre que voici : « Messieurs J^ai reçeu lettre de madame la duchesse de Valentinoys, parla quelle elle me prie, comme aussi faict de sa part monsieur de Meaulx ^ ' ^
<*) LooM de Brtfié, évêque de Meiliv, grand-ettmSiiîer, âlli^ de la dvcheiM, veuve de Loms de BtMf gnnd-ténéciMil de NoriMifidie.
M SAINT RŒklAIN. S7t
grand aulmosnier , pour faire donner le priTil^ge de lerer la fierté samcl Romam, le prouchaîn jour de la feste d' Ascension nostre Seigneur, à ung gentilhomme nommë Bièvredent, qui s^est trouvé avec le sieur U'Auaebosc à quelques jeunesses, àtpuis huit ou dix ans, desqueUes il a esté peu curieux se purger. Dont la dicte dame a telle affection, qu'il n'est possible en faire plus instante prière qu^elie me faid par sa lettre , me priant de tant faire vers vous , que nui aultre ne soit esleu au dict pririlége. Qui m*a faict tous enroyer la présente , avec ce geutUhomiue exprèz , pour vous prier Irès-aflEectueusement qu^en cest endroict tous veuilles congnoisire combien la dicte dame peult pour nous et nos afEaires communes et particu-* lières , et , à cesie cause , Pen favoriser et graû£iÀer ,c omme je m'asseùre vous désirez et ferez très-vcnilontiers , et, en ceste confidence, je prye Dieu, etc. »
En recevant cette lettre, les chanoines de Rouen s'estimèrent trop heureux de pouvoir faire (quelque chose pour Tillustre bienfaitrice de leur église, pour une femme toute puissante sur l*esprit du roi, et qui, reconnaissante de leur empressement à condescendre à ses désirs , ne manquerait pas de solliciter, et obtiendrait certaïueiiunit du monarque les lettres-patentes annoncées et si impatiemment attendues. Mais leur joie redoubla, et leur espoir
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s^accrut encore , lorsqu'ils reçurent à la fois une
lettre de Diane de Poitiers elle-même , teraoiguage irrécusable du haut prix qu'elle mettait au succès de sa clemaiide , et une lettre du roi Henri II , qui n'avait pu refuser cette démarche aux instances de son amie.
« Messieurs (leur écrivait la duchesse de Valentinois), pour le désir que j^ay de faire plaisir, ea ce que me sera possible , à mon nepveu D'Ozebosc^ j'ay escript au sieur De Draqueville, maistre dt.s icquestes ordinaires Je Thostel du roy, vous dire de ma part ce en quoy je suis adverde que vous le pQvéz grandement gratiffier, pour le mettre hors de ses aiïaires qu'il a par de là , et luy donner le moyen de continuer à faire service au roy. Gî que je vous prie vouloir faire eu ma laveur, et croire ce que le dict sieur De Dracqueville vous en fera entendi'e; vous asseûraut que toute fois que l'ocasion se pourra présenter, je le recognoîtray pour vostre compiu^[iye en général et particulier, d'aussi bon cueur que je prie le créateur vous donner, en santé , bonne et longue vie »
Le roi, dans sa lettre, affectait de ne point nommer le neveu de la duchesse de Yalentinois , et iic paiiait que du sieur De Bièvredeut, complice
<*) Celle lettre, signée k Moncetus le 18 mai , rUiit souscrite ainsi: « Vostrt cnlîère bien bonne «inje Diane de Pottien. »
de ce gentilhomme, a JNous avons (disait- il) estë très-instamment et humblement requis , de la part des pareil s et amys d*un nomme Bièvredent priscmnier à Rouen, que nostre plaisir feust le faire joïr du privilège de sainct Romain , et , en cela , vouloir bien estandre et impartir nostre hontë et démence ; ce que, pour plusieurs bonnes considiTations , luy avons acordé » et de vous en escripre en sa faveur , vous priant , à ceste cause , comme de chose que nous aurons très agréable , estre coulans de le nommer et présenter pour lever et porter la châsse de saint Romain, à ce procliain jour et fçste du dict sainct , et , en cela , le préférer à tout auhre, retenant , pour vostre descharge, la présente signée de nostre propre main , qui'servira de tesmognage certain de nostre vouloir et intention en cest endroict. HëNKY. »
Ces diverses lettres furent présentées par des gentilshommes et des conseillers au parlement, qui exposèrent de vive voix , au chapitre» les détails du lait à raison duquel les sieurs De Bièvredent et D'Auzebosc sollicitaient la iierte. Ces lettres , ces démarches, eurent tout le succès qu'on avait dû en attendre ; et , le jour de l Ascension, le sieur De Bièvredent « qui seul était dans les prisons , leva la fierté. Il avait commis plusieurs crimes que les registres du chapitre n'indiquent point , non plus que ceux du parlement, par égard , peut-être ,
pour la Jacliesse de Valoaliiiuij» , laiile du sieur
Ui'^u^bosc son complice. Ce dernier irinl, dès le sa medi'suivant, remercier les chanoines assembles. i^rès^de'.jiarUr pour la cour, il offrit au chapitre ses bpns ofliices auprès du roi et de la noble duchesse de y^^lcuûnois. Ses o0res de services venaient trop h propos pour ne pas ê*re accepté avec empresscmeiU ; et la conjoncture étant trt s-iavuraLle, deux chanoines furent chargés de se rendre à Monceaux , avec le sieur D'Auzebosc , pour solliciter du roi la confirmation du privilège de saint Romain. Gnquanle écus d'or leur furent alloués paw ce voyage. Cette nouvelle déir arche fut couronnée d*un entier succès ; et , le 14^ juin suivant, Henri II con- Hçnrî II slgiia , à Reims , les lettres-patentes qu'il drTiMtalte!' avait tant fait attendre. « Ayant esgard à la dévotion et affection que l'archevesque , les chanoines, chapitre , et généralement tout ie peuple de la vdle de Rouen et pays des environs , avoient au ^orieux sainct Romain , le roi deciaroit vouloir que Tarchevesque et k chapitre de Rouen jouKSsenjt du priv^i-gt; de la fierté, ainsy que Içurs prédécesseurs en avoient par cir-dev^nt jouy et usé « et qu'il estoit contenu ès-lettres et éditz de déclaration de son ayeul ijouis XU» et plissent, en conséquence i esKre chaque année , au jour de rAsceusion , nu prisomiier ou prisoimière criiuiael , p(mf ^uelf/ue cas ou crime qu*U Jâl détenu. » Pour le passé , le
défaut de lettres de conixnnation ne poiirrail porter
aucun prc^udice auprmlëge ; el, à l'avenir, Henri II ne youlait pas que le chapitre fût tenu de deman-* der aucune confirmation aux rois ses successeurs. Toutefois , autant que besoin était « il le ratifiait et approuvait , revoquajnt tous les arrêts modificatifs de ce privilège, arrêts qu'il cassait par le présent édit. Le chapitre ne serait plus tenu , k l'avenir, de splliciter aucunes lettres de confirmation, ni de demander, soit an parlement, soh ailleurs , aucun enregistrement de quelques lettres que ce (ùt , même des présentes lettres-patentes. Sa Mqesté les tenant et voulant qu'elles fussent tenues entérinées et publiées de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale.
Le chapitre s'était empressé de communiquer ces iSâS. lettres-patentes au parlement, qui les lui fit rendre àe«aoii sans i épouse et sans lui donner aucun ac te de l'ar- i^^sm». rét rendu sur ces lettres. Cet accueil n'était pas d'un aupire favorable pour le chapitre ; et , en efiet, Tannée suivante il eut à lutter contre de nouvelles difficultés , provoquées , au reste , il le iaut avouer, par une élection peu faite pour mériter la feveur.
Le piisoiiiiiti élu, cette année-là, se nommait Guillaume Le Sens, et était né à Reviers (dioeèse deBayeux). APen croire, deux frères, du iiuni De Biurdeaux, ayant voulu épouser Barbe et Péronne
m aiSTOlBE BU PRIVILEGE
De la Kivièrc, sœurs de sa femme, il s y était opposé de tout son pouvoir, parce qu'ils n'étaient pas riches « et qu'il dèsiroit raugmentation dus biens et honneurs de ses dictes sœurs. » Irrités de son opposition, \is avaient (disait-il) cherche, par Tespace d'un an , Toccasion de le tuer. « Ce que craignant, et fasché d'estre ainsy agité, et quasjr désespéré , il mist le feu à la maison de ses deux belles-sœurs, et ce pour se venger des dictz De Bordeaulx et leur donner crainte de ne plus le charcher pour luy mal faire , ny ses deux beUes*sœurs pour les cspouscr. » Adiiiiiable expédient sans doute, et bien imaginé surtout de la part d^un homme qui « désiroit si passionnément l'augmentation des honneurs et des biens de ses bellessœurs ! »
Arrêté à raison de ce crime, condamné à la torture par les juges de Vire, il appela de cette sentence au parlement, fui conduit dans les prisons de Rouen, et sollicita la fierté en 1558. Mais lorsque les députés du chapitre vinrent Pinterroger dans les prisons , après leur avoir avoué le crime que nous venons de rapporter, il en confessa un autre bien plus affreux , commis sept ou huit ans auparavant. Par suite d'un complot ourdi entre lut et cinq autres scélérats, il lîtiiît venu tout exprès de Bayeux, à Caen, avec eux pour épier un enquesteur de Caen nommé Robert Godes, dont lui et ses
D£ SAIMX ROMAIN. 277
complices prélendaieiit avoir à stî plaindre , parce qu'il avait refusë de leur prêter de Pargeat. A Ten croire , «c il avoît esté délibërë entre eux , non de le tuer,, mais seulement de iuy bailler trois ou quatre coups d*espëe ou de dague sur les bras et sur les jambes. » On voit bien que ce n'était qu'une plaisanterie. Mais les six bandits « se pourmenant de 5oir, à Caèn , près du carreiour de TEspinette », aperçurent Robert Godes qu'ils guettaient; et ce malheureux vieillard y assailli par Le Sens , le bâtard d'£ssy les quatre autres assassins, tomba percë de coups d*épëe et de dague , et mourut à . l'heure même. Le bâtard d^Essy, mêlé immédiatement après le meurtre, et mis en jugement , avait eu la tèle iraiichée a Caen. Le Sens coiilessa ce crime au chapitre « de paour que semblable pugni^ cion ne se fît de Iuy que du bastard d*Es$y », et , en vérité, il méritait bien le même sort. Toutefois, le chapitre l'élut pour lever la fierté. Mais Le Sens, en croyant qu'un aveu volontaire de ce second et horrible crime allait avoir, auprès du parlement, autant de succès qu'auprès du chapitre, avait tiop espàré de ces magistrats , -impatiens , depuis longtems , de découvrir tous les assassins de Robert Godes. Le parlement déclara aux envoyés de Téglise de Rouen « qu'il délivreroit Le Sens pour le regard seulement de l'incendie, mais que pour le regard du meurtre commis de guet*apensé , par
$78 HISTOUIK W PBIVILÉGE
iosidiation et machination préméditée, 3ur la per-
somie de Robert Godes, le procureur-général estoit autorisé à le faire appréhender au corps « luy et ses complices. » L'arrêt fut si bien exécuté, que le jour même de la féte, après que Le Sens « eut faict le totir de la procession accoustumée » , il fut arrêté par deux huissiers du p^u-lement, dans la maison du maître en char(^ de la confrérie de saint Romain, où il soupait , selon Tusage, et ramené à la conciergerie où on loi mit les fers aux pieds. Le parlement, comme s'il n'eût pas déjà montré assez de mauvaise volonté contre le privilège atît, augrant scandalle et vitupère de la dicte eslection , et diminution du dict privilège , publier son arrest par les carefours de Rouen , à son de trompe « ce qui causa dans Rouen beaucoup de rumeur. »> Puis on procéda contre Le Sens, par examens et interrogatoires; MM. Le Georgelier, conseiller, et Laurent Bigot f avocat-général, furent envoyés en commission il Caen, pour infimner plus amplement sur l'assassinat de Robert Godes, tant contre Le Sens que contre ses complices. On imagine ûcilement rindignatiou du chapitre et l'empressement avec lequel il dénonça à Henri II cet attentat à un jpri^ vîlé^e que Sa Majesté avait si expressément coniirnié sans aucune modifiuUion. « Nostre privilège (écrivait le cardinal de Bourbon) a esté si bien conicrmè par cy-devaut, que eusse tousiours estimé
B£ SAINT BOMAIM. m
pour l^advenir ne s^en debvoir faire iiutance. »> Ce
prélat, la duchesse de Valentinois , M. de Bre'zé , cvéque de Meaux et grand-aumônier , appuyèrent si ënergîquement les doléances du chapitre , que le roi ordonna au p^lemi-iu « de lui envoyer par écrit les causes et raisons qui Tauroient meu à donner cette décision », et lui deiendit dv passer outre^quant à présent, à Texëcution de l'arrêt Le parlement suspendit les procédures ; mais, au lieu de se hâter d'envoyer au roi les motifs de son arrêt, il dressa lonjajaement les articles de remontrances verbales qu une députation irait faire au roi sur cette affaire, et ce « an grant retardement de la délivrance du prisonnier Le Sens, scandalle et diminution il un si louable et dérot prévilleige. » Pendant toutes ces longuem's, Le Sens était toujours prisonnier à la conciergerie, oii il resta loug-tems « détenu eu grande calamité et misère. »
Le chapitre, dans ses assemblées, s'occupait chaque jour de cette affaire. Mécontente, à l'excès, de ravocat-gcncral Laurent Bigot, cette compagnie se défiait d'un de ses membres, ûls de ce magistrat; et elle mit en question si ce chanoine , si proche parent d'un homme qui, en toute rencontre , montrait sa manvaise volonté contre le privilège de saint Uomain , devait ètie présent aux délibérations où étaient concertées les mesures propres à garantir le privilège des vives attaques auxquelles il était en
m HISTOIEE DU PBIVIliGE
buUe. Après une longue discussion , on permit à Pabbé Bigot d'assister aux assemblées. Mais il fut obligé de promettre soleimelleineut, et de jurer même qu'il ne révélerait à son père ravocat-général rieii de ce qui aurait été ré&olu ou dit, ca chapitre, relativement à cet objet.
Bientôt le chapitre adressa au roi un mémoire apologétique de l'élection par im laite de Le 6eus pour lever la fierté. Souvent , disait le chapitre dans ce mémoiic , souvent le parlement a admis à jouii' du privilège, des prisonniers chargés de plus grands crimes que ceux imputés à Le Sens. Au reste , le choix à faire, par les chanoines, d'un prisonnier pour lever la fierté , était , la plupart du tems , fort difficile , eu ce que le parlement et les autres juges royaux (c pour firauder le privilège , Pénerver et tascher de le mettre au néant » faisaient , tous les ans, plusieurs jours avant l'insinuation, transporter tels prisonniers qu ils voulaient, des prisons de Bouen en d'autres prisons hors la ville. Us ôtaient ainsi aux chanoines la liberté d^éUre a tel prisonnier qu'ils désireroient à leur advis et conscience. » U était arrivé plusieurs fois que ces prisonniers, ainsi transportés « en autres prisons et geôles peu seùres et .mal ^dées, s'estoient évadés et soustraits aux peines qu'avoient encourues les hombles maléfices et exécrables crimes par eux commis. » Une année entre autres, il s'en était enfui , en une seule fois.
BE SAINT aOBIAIN. i8f
uu plu& graud nombre que le chapitre n'eu eut pu délivrer pendant dix ans en vertu du privilège. Mais, pour ne parler que de raniiee préseule (1558), on avait fait transporter hors de la ville tant de prisonniers, qu'il ne s'en était trouvé que trois dans les prisons, qui prétendissent au privilège, savoir ; un nonnné Orson ^ de Vire « le plus insigne et notable voleur qui fut en France, fabricateur defaulse monnoye, dont deux frères avoientrécemmentesié exécutez sur la roë, àParis, par sentence du prévost des maréchaux. » Le second « povre homme, laquet de tripot, avoit, par cas fortuit, tué ung sien compaignon, d'ung petit cousteau, en rixe , et, en se défendant des coups et oultraîges qu^il lui faasoit. » Le chapitre avait dû reculer devant rénormité des crimes dont le premier s'était rendu coupable. L homicide commis par Tautre lui avait paru pouvoir être remis par des lettres du prince ; ce qui était arrivé, en effet, peu de tems après. Le choix des chanoines n'avait donc pu tomber que sur le troisième prétendant, cpii était Le Sens; si ce choix était mauvais, était-ce au chapitre qu i! fallait s'en prendre , ou aux magistrats, qui avaient fait transporter tant d aulies détenus , parmi lesquels le chapitre eut pu en trouver de plus dignes du privilège de la fierté ? Quelques membres du parlement prétendaient que Le Sens s'était, dans sa confession au chapitre , accusé de Tassassinat de Godes ,
m HlSTUIliK DU PRIVILEGE
commis par d autres qui l'avaient excité à s'en accuser y afin que , s'il oblenait la fierté , son «rtét d'absolution leur profitât; ce qui, en vérité, n^avait guère de vraisemblance* Mais, en tout cas» que pouvait à cela le chapitre? Le fait, vrai ou non, lui était entièrement étranger. Qui oserait garantir que les témoins qui n'avaient pas chargé Le Sens comme complice de cet assassinai , avaient fait une déposition complète et sincère? Le fait de l'homicide étant notoire , et un prisonnier venant s'en accuser volontairement , ils Ten avaient cru coupable , et l*avaient Au% Le Sens avait fait les mêmes aveux devant le parlement, tant le jour de rAscension que dans les interrogalcNres qu*on loi avait fait subir depuis. S'il était innocent de ce crimct pourquoi donc l'avaît-on réimdé en prison, puisqu'il avait été jugé capable et digne du privilège, pour le crime d'incendie par lui confessé et dont il était convaincu? Au reste , il était juste que le roi fit vérifier si la confession de Le Sens était sincère ou frauduleuse et faite par nn innocent, pour profiter aux vrais coupables qui nO^aieiU se montrer. Le chapitre le demandait lui-même hautement | ayant le plus puissant intcn^t à ce que Ton découvrit Tillusion que Le Sens aurait pu faire à ses députés. Si la fraude était prouvée , le chapitre ne s'opposerait pas à ce que Ton poursuivit ces coupables, malgré le privilège de la fierté, dont un
Ilcm i 11 rn Tavi-ur
imposteur aurait voulu leur faire un manteau; et Le Sens condaumë à de grosses amendes pour avoir « illudé (trompe) justice , et dërobë le privilège de monsieur saiuct Romain. » Mais, en tout cas, il devait jouir du privilège, qui, au jour de F Ascension, lui avait été conféré de bonne foi ; et son emprisonnement était illégal et tortiomiftire. Ces réda* mations eurent l'effet que le chapitre avait pu en attendre. Le 9 mars 1559, le roi étant à Villers- 1S59. Goterets donna , en faveur du privilège de saint Romain, de nouvelles lettres-patentes, encore plus >i» pn«iicge .le eipresses que lespreodères. Il confirmait et renou» vêlait les lettres-patentes de Louis XII, celles données par lui-même au mois de juin 1557 ; et déclarait que les chanoines de la cathédrale de Rouen pourraient « délivrer tous les ans tel prisonnier qu'il leur plairoit, quelque cas et crime qu'il eust commis , réservé seulement le crime de lèze-^majesté divine et humaine ; et ce , nonobstant les réserveii faictes par Teschiquier contre les crimes de faulse monnoye et d'homicide pourpensé« » Par ces mêmes lettres-patentes , Henri II ordonnait la mise en liberté immédiate de Lie Sens, et celle du sieur D^Imbleval, qui, malgré des ordres antérieurs, très-formels, était encore dans les prisons. £t comme le parlement , toujours pour rea-
treîniLe le privilège, avait défciulu , les années précédentes, aux geôliers et concierge^ de Rouen «
Î&L mSTOlRE DU PRIMLLI.K
de recevoir dans les prisons , des prisonniers vo^ ]oataires , le roi levait cette prohibition , et de plus défendait au parlement de faire désormais transporter hors de la ville de Rouen aucun prisonnier , au préjudice du privilège. Henri II mourut quatre mois après ; le parlement n^avait pas encore em^egi&tré 1 édit du 9 mars ]aa9; et, alors, on dut craindre qu'il ne profitât de cet événement pour gagner du tems. Lu eiiet , au mois de liovembre 1 560, Louis Le Sens était toujours dans les prisons du palais ; on avait m^me arrêté , depuis peu , Jacques Uays , un des complices de l'assassinat de Robert Godes, et la procédure marchait activement. Mais le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, obtint du jeune François n un ordreexprès, adressé ^ au parlement de Normandie , pour qu'il eut à se conformer aux lettres-patentes données par son père. <c D'autant (disait le jeune roi) que pour le trespas advenu de nostre feu seigneur et père, vous pourries faire difficulté de vérifier et entériner les lettres de coubrmation par luy accordées au chapitre de Rouen , pour la délivrance d'un prisonnier tous les ans , le jour de TAscension , nous vous mandons et très-expressément eigoignons , que vous ayez à ve'rlffier et entériner les dictes lettres dé coniîrmation, et faire souffirir et laiscer jouir le chapitre du contenu en icelles , selon et ainsy qu^elles se portent et contiennent , sans y laiie aucun refus
uy iiiiiicuité. » Ces lettres de François 11 sont du 6 novembre 1 560 , et datées d'Orléans où il motinit uii mois âpres , à l'âge de dix-sept ans. Peut-être le parlement se fit-il un scrupule de contrevenir aux derniers ordres (j[u'il eut reçus d'un jeune roi dont la mort était si prématurée ; ce qu'il y a de certain^ c'est que , peu de tems après , Louis Le Sens et Jacques Hays son complice furent interrogés sur la sellette , et enfin mis en liberté.
En 1 5G0 y aux Rogations , le nommé Guillaume 1560. Quibel vint se présenter aux chanoines qui visi- t*Fî*rte»«cor. taicnt les prisons, et sollicita d eux la fierté, non au Mcimi-wu.-
Saint -GMtgWt
pour lui seul, mais pour toute sa famille , mais priti
pour un village entier, dont les habitans avaient tous pris part au meurtre pour lequel il demandait grâce à l'église de Rouen. Ce village était celui du Mesnil-sous-Saint-Gfeorges , près la V aupalière. M. De Radepont y avait une portion de fief; et quelques pièces de prairie sises dans cette paroisse étaient en litige entre les habitans et lui. £n 1559 , uti dimanche de juin , pendant la messe , M. De Radepont et quin^ ou seiae hommes de sa suite, tous armés , vinrent au Mesnil , et voulurént emmener des troupeaux « de bestes à cornes et chevalines y» qui paissaient dans les prairies contenlieuses. D'abord, ils se saisirent des gardiens qui résistaient, et ils s'efforcèrent de les conduire en prison. Mais les cris que poussèrent ces gardiens
m HISTOIRE DU PRIVILEGE
(îireiil entendoâ de l'église du Mesnîl. Anssi-tât le
tocdiu tut sonné. Tous les habitans , honuiies et femmes, se rendirent « au lieu et prairie du Maresc des Carrières », où un combat eut lieu entre eux et les gens du sieur De Kadepont. Comme on se batlait , surnnt GuiUamne Quibel , qui , voyant son père, samère et ses saurs grièvement blessés u meu de juste douleur, prinst ung baston de saux, de cinq à six pieds de long^ et se rua sur les gens du dict sieur De Radepont, des cpiieulx en jecta trois par lerre, dont l'ung fui apporté à IVouen, et mourust le jour mesme , entre les mains des barbiers.» M. De Radepont et ses gens furent mis en fuite. Mais bientôt commencèrent des procédures rigoureuses contre tous les habitans du village. Guillaume Quibel, que Ton parvint à arrêter, fut condamné à mort De cent ou cent dix autres habitans , décrétés de prise de corps ou ajournés persoanellement , vingt ou vingt-deux furent exécutés par effigie sur le Vieux-Marché de Rouen. « En telle façon (dit Guillaume Quibel , dans sa confession) que pour le jour d^huy^ le pauvre villaige du Mesnîl est rempli de pauvres enflans , orphelins , femmes veuAres, à cause de la fuite des pères et mères qui ont plus cher ayiue liabantlonner leurs biens , familles et héritages ^ que de tumber ès mams de justice. 1» C'était au nom de tous ces malheureux , comme au sien , que Guillaume Quibel demandait
au chapitre la vie et la liberté. Ses prières fuirent écoatéas; et le jour de rAsceaaion, élu par les ciiaiioiiies et dâiTré par le parlement, îi leva la 6erte pour lui el pour tous ses complices , c'est-àdire pour le village du Mesnil tout entier.
Les quatorze années du règne agité de Charles IX 1 561. o£Erent quelques laits curieux pour rhistoire du privilège de la fierté. Ce privilège avait dès-lors des • ennemis et des détracteurs. Le cardinal de Bourbon, qui voyait se former l'orage, écrivait, en IStil au chapitre : « La fierté estre sollicitée, ceste année, par plusieurs qui vous pourront esmouYoir à si grande pitié que n'en pourriez esfonduire ung seul^ si tant tous estoit loisible en eslire. Mais puisqu'à ung se fault résouldre, me «emUe très-oéoeasaire de considérer les cas les plus pUoytibles^ et choisir les persoiuies qui , par aultres mérites d'euk ou des kuva, peuvent estre agréables tant au peuple qu'à ceulx qui ne cherchent qu'occa* sion de nuyre au dîct privilège ; affînque, par telle élection 9 ila puissent estre vaincus de leurs affections contraires , et s'abstenir (au respect des personnes et du cas) de l'impugner et calomnier ; surtout eu ce temps où il y laut plus prendre garde qa'enauciiaautre quenous ayons veu. » Cette lettre,
t') Sa leUre est «lu moU d'avril 1561 , el datée de Gailloo.
»8 HISTOIBB mi PBIVIIJBGE
on le voit, nlndiquait point 1« nom des protégés
du cardinal ; mais l'archidiacre Saint-Dcsir , qui amyait de Gaillon où le prélat lui avait tout dit , était charge de les nommer, de vive roix , au chapitre. Cétaieut les tiois barons DePellevé de Fiers, gentilshommes d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Normandie , gravement compromis dans une très-Câcheuse affaire.
« Ung jour el iesle de Chandeleur, plusieurs individus, au nombre de huyt ou dix, arméft et esquipéz d*armes à feu et de toutes autres armes , s'estoient apostës à la porte de Téglise de Fiers , avec propos délibéré de tuer noUe homme Heniy De Pellevey de Caligny , baron du dict lieu de Fiers ; comme de faict, à Tissue de la messe, faisant la révérence au dict sieur De Caligny, luy tirèrent plusieurs coups de pistoUet, et tuèrent ung gentil^ homme appartenant au sieur De la Poupelîère , et une levrette estant prèz le dict sieur i>e Caligny; sans, toutes foiz, pouvoir tuer ce dernier, » Alors , les assassins s étaient euiuis. Seulement, Perrin Hénard, l'un d'eux, ayant été pris par les gens du sieui' de Caligny , avait ëte amené au château de Fiers , on on le retint prisonnier, dans Tespérance a de tirer de luy la congnoissauce des noms et surnoms de ceulx qui avoient tiré sur le sieur De Caligny. Mais , par désespoir , au bout de quelques jours, il se pcndist par le moyen d'une corde et lien
DE SAINT HOBUIN. «9
de i'oili qui luy avoit esté baillé au lieu de feurre, à soy coucher. » Dans la mêlée du jour de la Chandeleur, on avait reconnu les nommes Ragueuei, Nicolas Delamare (cousin de De Bras de Bourgueville), Tiiomas Ouriioii et Jean Le Harivel. M. De Caligny les dénonça à la justice comme les auteurs du guet«à-pens dont il avait failli être victime. Guillaume De la Cour sieur des Marescs , et Pierre De la Cour sieur de Grainville , gentilshommes nourris dans la maison du feu sieur De Pellcve de Tracy, étaient demeurés au service du sieur De PellevéCaligny son fils; et ce fut le sieur Des Marescs qui fut charge Je siuTre le procès existant au bailliage de Caen entre le baron De Pellevë-Caligny et les sieurs Delamare, Kaguenel, Ourson et Le Harivel. De là, ces derniers conçurent pour le sieur Des Marescs une haine violente qui se manifesta par mille procédés insultans « et enfin par une tentative d'assassinat. Le baron De Fiers, iaiigue des chicanes de ces trois hoimn'es et des outrages continuels qu'ils prodiguaient aux sieurs De la Cour ses agens, dit un jour, en présence du sieur De Pellevé-Tracy son frère et du sieur De Saint-Remy son ami : « Par le corps Dieu , frère, je vouldroys qu'ilz feùsseul lous mortz. » Le sieur De Saint-Remy s'écria que « s'il les trouvoit à propos il les cliastieroit bien. » Des Marescs n'oublia point ce propos ; et , à quelques jours de là, il dit au sieur De Sâint-Remy que « s'il
m msToux du mmuteE
p<mToit dépescber Delamare 4:1 ses complices , il feroit beancoQp pour le baron De Fiers. » Sainl- Hemy y ayant consenti avec empressement , restait à trouver une occasion. Bientôt elle s'ofint d'ellemême. Delamare et les siens devaient passer, un certain jour, au pont de Landes, pour Tenir à Gaen obëitr à une assignation quSIs avaient re^e dans leur procès avec le baron de Fiers. Guillaume De la Cour, ifui les avait fait assigner, donna cette indication au sieur De Saint- Remy, et chargea en outre Saugrenée, l'un de ses afBdés , de lui désigner les victimes , et de l'assister lors du crime. Il leur recommanda u de ne point faillir à exécuter leur entreprinse, les priant bien fort de ne point faillir ceste belle occasion, <'t jurant qu'il estoitbien narry qu'il n'y pouvoit estre luinmesme, estant coo» trainct estre à Caën, à raison de son proceds. » Les armes , la poudre forent fourmes par lui k Sau-
grenee. Au jour et à rheurc indiijLies, Saiiit-Remy, Saugrenëe et un allemand soldé par Guillaume De la Cour étaient embusqués au pont de Landes. Delamare, Ourson et Le Harivel étant venus àpaasar, les trois meurtriers sortirent de leur cachette , les assassinèrent, et, comme cela avait été convenu, se saisirent de leurs papiers qui étaient dans mie èeugette de cuir, MM. De Pcilevé elaieiil, en appamice , étrangers à ce crime odieux* A en croire Guillaume De la Cour(uii peu sttspe€t,on Tavouera),
DE SAINT BOMAm. ^1
M. De Pellevë-Tracy , 1 un d'eux, et scm frère le pTOlonotaîre (qui depuis devim éréque de Pamiers), t'tant survenus au pont de Landes peu d instans après Tassassinat; à la question : Qui tfous mapte? adressé par l'an d'eux au sieur De Saint-Remy, qu'il paraissait étonné de trouver là, ce gentilhonmie avait répondu ; Amour ei guerre, et les deux frères n'avaient rien soupçonné. A en croire encore De la Cour, le baron De Fiers ne reçut sa confidence que quelque terns après Tchrënement, Cependant, le jour même de Tassassinat , Guillaume De la Cour, qui aTait 'ëtë forcé de rester à Caen, à raison des mêmes aiïaires pour lesquelles les sieurs Ourson, Delamare et Raguenel y étaient cités , avait tenu des propos étranges. Avant de se rendre à la cohue, on Tavait entendu dire, dans son hôtellerie : Je m'en vois Jaire appeler mes pingeons; mais je sçay bien que tous ne se iroweroni poinL Plus tard on se souvint de ces paroles imprudentes , et on s'assura de sa personne. L'Allemand, arrêté avaott lui, mis en jugement et convaincu , avait été exécuté à Caen. Le sieur De Saint-Remy avait été arrêté aussi, mais s'était évadé des prisons. Au mois de mai 1561, Guillaume De la Cour vint à Rouen solliciter la fierté, à raison de l'assassinat des sieurs Delamare et autres, crime commis, on Ta vu, avec la préméditation ta plus froide et la plus calculée.
UlSlX>ia£ DU PUIVILEGE
Compromis ilaus la procédure triminelle instruite à raison de cet assassinat ^ auquel il était bien diffircile de les croire étrangers, les Pellevé envoyèrent Guillaume De la Cour solliciter la &erte à Rouen , et mirent tout en usage pour assurer une élection à laquelle ils étaient si iau ressës. U ne faut pas s^étonner que le cardinal de Bouilx>n regardât cette élection comme étant de nature à serv ir la cause du privilège de saint Romain. Qu'on se rappelle quelle était alors Tillustration et l'importance de la noble maison De Pellevé. U y avait des Pellevé dans les premiers rangs de la noUesse militaire et du clergé. Le grand crédit dont ils jouissaient, dès lors, leur permettait d'espérer , dans un avenir assez prochain, les premières dignités de Tétat. Le privilège de saint Romain, si Ton continuait de l'attaquer, pourrait alors trouver en eux de zélés, de puissans protecteurs.
Au reste, le faible cardinal de Bourbon n*étaît pas le seul personnage éminent que les Pellevé fussent parvenus à intéresser en leur faveur. A leur prière , Charles IX écrivit au chapitre de Rouen ; « Ghers et bien amâs, » Ayant entendu la coustume qui s'est observée de long-temps , le jour des Rogations , en rhonneur et révérence de la fierté sainct Romain « et ce que aquiert de privilège celuy quiliève et porte la dicte fierté ce jour-là, désirant, pour certaines
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considëracions , que ce soit le sieur De Sainct- Remy ou autre de sa complicité , nous vous pnous que TOUS le veuillés , en ce , prëTérer à tout aultre, pourjoyr d'îcelluy prévillëge, et en tirer le fruict et rimpumtë« »
C'était <* àlan (jueste iraulcuns de ses espëciauU serviteurs » que le roi avait adressé cette recommandation au chapitre. C'est ce que nous apprend une lettre de Catherine de Médicis, qui accompagnait celle de son iils^ et qu^elle terminait en assurant que l'élection du sieur De Saint-Remy et de ses complices « estoit une chose que le Roy son
seigneur et filz désiroît et qu'il auroit bien fort agréable. » Antoine , roi de Navarre , père de Henri IV, recommandait aussi le sieur De Saint- Kemy» qui, disait-il, « avoit prias uorriture en sa maison. » Le moyen de résister à de tels protectem*s et de repousser de tels pre'tendaiis !
Le chapitre élut Guillaume De la Cour pour lui et ses complices. Le parlement délivra ce prisonnier, mais peur provision seulement. Guillaume De la Cour figura à la procession et leva la fierté ; mais il avait été déclare indigne par une clause secrète de rarrét; et, après la cérémonie, il fut saisi par des archers et replongé dans les cacliols de la conciergerie du Palais , où Ton transféra aussi Saugreiiëe, un de ses complices, qui, avant, était dans les prisons de la Cour des Aides ; et il lut décidé que.