‹ Histoire du privilége de saint Romain en vertu duquel le chapitre de la cathédrale de Rouen délivrait anciennement un meurtrier tous les ans, le jour de láscensionChapitre 16 sur 27 · JU HISTOIRE DU PRIVILSOE · texte numérisé non relu

JU HISTOIRE DU PRIVILSOE

malgré rëlection du chapitre^ oo procëdmil contre eux « tout aiusy t^uc ^ ik ii av oient eslé lioiumëâ et esleuB pour joyr du dict privilège. » Le chapitre « après bien des difficultés , fut contraint d*en¥oyer au gretie du parlement la conicssioa faite par ces prisonniers pour obtenir la fierté. Le cardinal de Bourbon se plaignit amèrement au roi. Charles IX, qui était alors à Reims ou il venait d*ètre sacré ^ envoya au parlement de lloui li, par un gentilhomme de confiance, rOTdretrès-ex{»'ès de mettre en liberté Saugrenée, « si tant estoit que le dict Saugi^enée fust de la complicité du sieur De Grainville qui avoit levé la fierté ceste année. » Cette lettre deCharieslX était très-favorable au droit du chapiti e. Le monarque y déclarait vouloir « que le privillége de la fierté, de si loii^-temps octroyé' aux sieurs ducliapilre de Rouen , fût inviolablement observé. »

Le cardinal de Bourbon, qui avak obtenu cette lettre close , écrivait au chapitre : « Sa Magestë vient d'escripre à messieurs de sa court de parlement pour leur laire entendre le vouloir et intention qu il a, que le dict privilège» comme des plus solennels et authenticques , soit, selon sa forme et teneur, observé et gardé ; à quoy je vous prye , tant eu général que chacun de vous en particulier, et d'autant que vous congnoissea estre des plus antiens et singuliers privilèges 9 vouloir tenir la main qu'il n^y soit, eu aulchun article, aulchuuement dérogé. £t^

où il sera besoing d'en vfok aoltre et pluv ample jii99ioQ ou dëclafation (conuBe je fwétenck faire, et eusse volontiers faict san9 la doubte qu/e j'ay de iropt relarder ce gentilhomme présent porteur), je vous asseure y faire tout debvoir ^'^ ».

Antoine , roi de Navaire (père de Henri IV éemit au parlement de Rouen , pour « le prier de bien bou cœur, que, supant le vouiloir et intention du roy, il fist incontineiit meetre Sauçrenée à plaiiic et entière Ubertë. Vous ferez par là (di&aiuil) congooistre à mooaieur le cardinal , mm frère«

que ne rouliez , de sou temps, restreindre aucune-* ment ks prévilléges cy-^deiraiU donnez et octroyé» par les feuzroys aux dianmnes et chappilre de Tesglisi: de Rouen , mais les continuejr en la forme et manière qu% ont eat^ cy-4eyant donnée et octroyés ».

Peut-être ces lettres parvinrent^ea trop tard

au parlement de Rouen. Saugrenëe avait ëtë mis en jugement; la procédure révéla un grand nombre.de crimes dont Q s^était rendu coupable. Chose assea

piquante, il fut prouvé qu'abusant du privilège de saint Romain , plusieurs fois il était venu con-*

fesser des assassinats poui* lever la fierté, et sauye;r)

(') Datée de 5aint-MarcouU 19 mai 1561.

H Sa lettre est du f 9 mat , et datée de Saint* Marcoul.

HlSTOiaE DU puivilegjî:

par ce moyen, « aucuns nobles qui les avoieiit commis » La lettre du roi « ou arriva trop tard , ou ne lui servit de lieii ; il lut condamné à la roue, et exëcutë sur la place du Vieux-Marchë. On peut juger de Tindignation du chapitre et de la vivacité des plaintes qu'il s'empressa d'adresser au roi. Charles IX écrivit au parlement , et lui reprocha d*avoir, «en cesl endroict, violé le privilège. » 11 est à craindre, « ainsy que Ton nous a faict entendre (ajoutait-il), tjue vous en veuillez autant faire des aultres individus estant de la dicte complicité , ce qui seroit contre et au préjudice du dict privilège , qui ne s'est jamais veu eidraindre depuis qu'il a esté premièrement accordé et institué, chose que nous ne saurions trouver sinon fort es trange, comme nous faisons aussy, la façon dont vous avéz proceddé à rencontre du dict Saugrenée. » — « Voulant que le privileige sainct Romain fûst entièrement entretenu, gardé et observé le monarcpie ordonnait au parlement de mettre en pleine liberté, et de laisser jouir de la grâce « et effect du privilège tous ceulx généralement qui cstoieut de la complicité du sieur De Grainville, avec défense expresse de procéder davantage contre eulx. »> Vient ensuite une clause qui étonne ; « Ou bien, là où vous ne vouldriéz nous

(,'> \)c Bras (Il Buurgueville, Jiecherches ettuUnfuUcz de ia fjroituce de Neuslrie , partie, pag. 3/«.

DE SAIMT BOMAIN. f97

satisfaire et obeyr, en cest endroici , tous ne faul-

dr^ (manquerez) , încontîncnt la présente reçeiie, de nous advertir des causes et occasions qui à ce TOUS meuvent. Et cependant vous ne procedderëz à rencontre des dictz complices, jusques à ce que par nous en soit autrement ordonné. » Le parle^ ment s'opiniâtrant à ne point vouloir faire mettre ces scélérats en liberté « le chapitre, soutenu par le cardinal de Bourbon , adressa de nouTelles plaintes au roi , qui manda une députation du parlement. Cétait précisément ce qu'avait désiré cette cour. MJM. Le Geurgelier et Laurent Bigot furent députés. Bodin, qui était alors en commission à Rouen pour la réformation générale Jf ^onnaiulic , fut témoin de toute cette affaire qu'il suivit avec intérêt ; il nous apprend que <« Fadvocat du roy Bigot fit grande instance au conseil contre Tabus et entreprise sur la mayesté du roy. Mais, «goute-t-il , le temps y es* toit mal propre; et, quelque reuioustrance que Ton fist, le privilège est demeuré aux chanoines de Rouen ». En effet, le 28 juin , uti an ot tla conseil, rendu en présence des deux députés du parlement , ordonna que Guillaume De la Cour , dit Grainville , Orlando De (^ourseuUes , Jean» Henri et Richard De Pellevé, jouiraient en cette circonstance, tt et poui' les dieu homicides seulement.

- 10 Bodin f BéfmbUquet lîv. chAp. dernier.

du privilège de i»aiact iloiitain , et seroieiit mis eu liberté. » A cette fois , les PeUevë sont imfiqvés par leur nom , et il n'y a plus moyen de douter qu'ils ne fussent au moins très-compromis lians cet horrible procès.

MM. Le GeorgeUer ei Bigot, étant eu cour, avaient TU la reine-^nère ^ et avaient eu occasion de s'entretenir avec elle de cette affaire. ComprireutiU bien ce qu'elle leur dit, onbicn jugea-t->€Ueà

propos de se rétracter, par des motifs que l'on ignore? A kiv retour à Kouen, ils dirent au parlement que cette princesse leur avait £ût entendre qud , nonobstant tous arrêts du conseil , la compagnie ne devait pas se désister de procéder à Tei^ contre d^ sieur De Grain ville et de ses complices, et qu'elle voulait que le parlement n'eut aucun égsrd « ni à CCS an èts ni à quelques lettres quiluifrùssent pour ce escriptes. » On ne se pressa donc point d'obtempà^ à Tarrét du conseil. Mais bientôt le parlement reçut une lettre de Catherine De Mëdicîs, en date du 8 juillet. Elle disait « n'avoir jamais tenu tous ces propos aux dictz Georgelier et Bigot , et nVn avoir eu aucune occasion. Son ioftenlionn^catoit , eu ccsl endroicl, autre que celle du conseil, contenue dans l'arréi du juin. • . . elle iiésiroii donc que le sieur De GrainviUe et «es complices jouissent du privilège, et fussent immédiattement plis en liberté. » On peut choisir entre les assertions

tàK tàAUil aOMAUi. m

uuifannes et expresses de deux ma^istraU paruii feequeU ëlait Laurent Bigot, et la dénégation d'une femme telle que Catherine De Meciicis. Le paiieitieut voulut encore incidenter ; mais un nouvel arrêt du conseil lui interdit la connaissance du fait commis par Graiaville et ses complices , les déclara puigés, et <»rdonna leur mise en liberté immédiate* Il iaiiut oi>eir.

L'année suivante ^ les coiyonetures n'étaient pas, isfis.

à beaucoup pi es , aussi iav orables pour le privilège. ^ "^.^ ^ Dans la nuit du 1 6 avril , les relinonnaiies s'élaknt ^'^'^ rendus maiures d'une ^ande partie de la ville de Kouea, et y avaient commis beaucoup d'eiLcès. Le couvent et l'église des Célestius avaient été pillés , et les religieux accablés de mauvais iraiiemeus; l'Hôtelde^YiUe, le Vieux-Palais et le Château étaient au pouvoir des insurges : M. de Villebon, bailli de Rouen f avait été chassé de la ville. Le parlement dépata un de ses membres vers le roi pour Tinstruire de ce qui se passait; le désordre était grand» et il àait fadle de prévoir qu'il allait s'accroître encore. Cependant, le luiiiii ^0 avril, jour cousacaré, de tems immémorial , à Tinsinuation du prir* viiege, le ciiapitre ne crut point devoir déroger à UD nsage si ancien. Les chanoînes Jean JNagerel, archidiacre du Vexin normand, Robert Busqué Pierre l^Munbert, pénitencier, et Jean Lesueur„ accompagnés de quatre chapelains, et précédés do

300 m$TOIR£ DU PBIVÏliGE

leur messager^ viamii au palais insinuer le privil^e de saint Romain à messieurs du parlemeni assemblés (le duc de Bouillon était présent); puis ils se rendirent au bailliage et à la cour des aides, M à la manière accoustumëe; et, partout, paisiblement furent reçeuz, et leur requeste accordée » Mais rinsinuation du privilège ne devait avoir « cette année, aucune suite. Les premières violences commises par les religionnaires n'avaient été que le prélude d'excès plus grands encore. Dans les premiers jours de mai, devenus entièrement maîtres de la ville, ils oatrèrent de force dans toutes les églises et dans tous les monastères, brisèrent les autels, les croix , les statues, les grilles, les chaires, les stalles, les jubés, et firent main-basse sur les innom> brabies objets de prix dont la piété de plusieurs siècles avait doté nos temples : tout fut en proie. Le parlement , qui n'était plus , désormais , en sûreté , quitta la ville , et alla Icuir ses séances à Louviers , où il resta plusieurs mois. Beaucoup de chanoines de Notre-Dame, et presque tous les prêtres, étaient en fuite. Le culte catholique avait cessé entièrement dans la ville de Rouen, et devait n'y être rétabli que cinq ou six mois après. La fête de TAscension ne fut donc point célébrée ; on ne délivra point de prisonnier : la fierté ne fut point

(') Mtiuuicrit de la bibliollièque du roi.

DK SAIMT ROMAIN. 301

levée : que dis-je ? bientôt le trésor de la cathédrale fut pille; et cette fierté, cette châsse de saint Komala, si révérée des catholiques , n'en attira que davantage Tattention des dévastateurs , dont la cupidité était d'ailleurs excitée par la richesse d*nn si magnifique morceau d'orfèvrerie. «Le mercretly 8 juilltl , le président D tuianilreville, Noël Cotton et plusieurs autres, vindrent, de matin, en la sacristie de l*esglize catfaédralle de Rouen. . . ilz descouvrirent la châsse ou capse de sainctKomain, couverte de lames d'or et pierres précieuses , et enrichie de plusieurs agneaulx (anneaux) d'or. . . . qu'ik mirent en pièces, ainsi que d'autres olyets,

et, panny eulx, la chasse de saincte Aime

ilz en emplirent trois grands penniers que Ton porta k la monnoie^'^ . . » Les ossemens des saints, ceux de saint Romain, entre autres, furent ramassés confusément, brûlés au portail de la Galende; et de pieux catholiques , qui vinrent la nuit fouiller dans le bâcher éteint, ne trouvèrent plus que des cendrci» cl quelques fragmciis méconnaissables. En i 638 , Louis XiU voulant former un reliquaire pour sa chapelle , fit écrire à M. De Harlay , archevêque de Rouen, a qu'il luy feroit un plaisir signalé de luy donner une petite quantité des reliques de Sainct Romain, approchante tout au plus de la

4') Manuscrit de la bibliothèque du roi.

m UISTÛIBS DU PRIVILÈGE

grosseur du boui d'un pelU doi§l de la main » Bientôt, le piem monarque écrivit lui-même II ce prélat, « qu'estant en volonté d'orner son oratoire de reliques asseûrées, il avoit désir d'en avoir de sainct Romain. » Le chapitre répondit « que, au désastre des hérétiques , ils avoient volé tous les trésors de Tesglise de Rouen, et mesme, avec impiété, découvert les châsses d'or et d'argent et tous les reliquaires, dont ils avoient pris les coips et ossements des sainctz qui y estoient en dépost, notamment le corps de sainct Romain qui y estoil entier, et les avoient bruslés dans \v. parvis de la Calende , et qu'on n'en avoit pu ramasser que les cendres et quelques fragments, sans les pouvoir discerner en particulier » Nous verrons , en 1776 , M. Terrisse donner au chapitre de Rouen, dont il était ie doyen,unos&ementde saint liouiain, qui, en 4 1 79, avait été accordé à l'abbaye de Saint- Victor, par Rotrou, archevêque de Rouen.

Reprenons, maintenant, la suite de notre récit, et hâtons-nous de dire que les profenatîons de 1 563 ne tardèrent pas à être expiées par leurs auteurs. Après un siège meurtrier de plusieurs mois, la ville de Rouen lut, le 36 octobre, prise d'assaut

<■) Lettre manuscrite àt M. d« Chaimioiit, gerde de 1« bîblîothi^e «In r<n , S octobre I63S.

(■> Re|;iftre» capitulaires , S7 «Itfcembre 163S.

DE SAINT ROMAIN. m

par l'année roytk, et traitée m dtë eonqoiâe , c*e8t-

à-(iiie qu'elle fut pillée à discrétion y et le pillage dura troîa joura; le préaident Dubosc d*Éinandi«^ ville et NoîN GoNon , qui s'étaient sî^alës lors de la dérasiaiiou des églises , iurent condamnés à inorl et exécutés sur le Yieux^-Mardié.

Le parlemeiu revint; et, dans nos églises dévas- 1563. téea, la religion put^ de nouveau, célébrer paiai- l'^c^^v^^rttva

* deux pruonnieri

bieiiieiit ses mjslèreSé •» «'« obUeat

Les chanoines, qui n'avaient pas eu de prisonnier en 1 56â , voulorent , l'année snivanle , en avoir deux. Dès le 4 mai, les députés envoyés au pa rlement pour insinuer le privilège , annoncèrent que le chapitre demanderait, cette année, deux prisoiuiters , Tun pour l'année présente , l'autre pour l'année 156â. On leur dit de communiquer aux g^s du roi les titres sur lesquels ils entendaient fonder cette demande» Les jours suivans, les gens du roi et plusieurs membres du parlement montrèrent des dispositions peu favevables à celte prétention. Le âO niai , jour de TAscension , ce point étant encore indécis^ l'avocat et le procureur du chapitre vinrent , dès le matin , présenter au parlement assemblé une requête de ce corps , « tendante à avoir deux prisonniers pour estre £ùcts joujr du privilège de monsieur sainct

(*> Branl^me , Déseoun de M* roéminU de ChasiiUon,

m HISTOIEE DU PaiVILÉGE

Komain. » Laurent Bigot, avocat-général, se déclara contre cette demande; le parlement ordonna tt que le procureur- général du roi , ensemble les ditz doyen, chanoynes et chappitre seroient oys au premier jour sur leur dicte requeste , pour leur estre, sur ce^ faictdroict, ainsy que de raison »; mais ; pour l'heure , « ne permit aus doyen , chanoynes et chappitre de procéder qu'à Télection d*un prisonnier seullement, suyvant leur privilège et ainsi qu il estoit acoustumé , sans préjudice, toute foys , de leurs droictz et raisons ausquels ils estoient réservé*. » A huit heures du matin , lorsque le chapitre s^assembla pour procéder à 1* élection , il connaissait déjà la décision du parlement. Mais , avant tout, il n'en délibéra pas moins sur le point de savoir s'il élirait un seul prisonnier, ou bien deux, l'un pour 1 auiiee prei>enle, Taulre pour Tannée « où TesgUse de Rouen n'avoit pu jouyr de son privilège , empeschée qu'elle avoit esté par la sédition, la ville estant alors au pouvoir des factieux. » Les chanoines Prudhomme et La Place soutinrent vivement que le chapitre, sachant ce qui s'était passé le matin au parlement , ne devait demander qu'un seul prisonnier; ils dédarèrent que si le chapitre persistait à vouloir en élire deux, ils ne prendraient, cette année , aucune part à l'élection. Tous les autres chanoines ayant été d'avis , au contraire , que Ton devait élire deux

D£ SAUn ROMAIN. 105

prisonniers » les archidiacres Bignes et Nagerel

allèrent, au iioiii du chapitre , reaioulier au parlemenl que « le peuple de la ville comploit voir deux prisonniers lever la fierté en ceste journée. » Le chapitre était donc résolu de les élire; et ils venaient prier instamment la cour de les leur délivrer tous deux pour esviter une es/notion populaire. On leur répondit qu'il y avait arrêta et que la cour s'y tenait. Chose remarquable ! le chapitre, pour obtenir deux prisonniers , alléguait le danger d'une sédition dans la ville; et, de son c6té, le parlement repoussa la demande du chapitre u pour obvier à Tesmotion et sédition du peuple. >» Cette aaiute des magistrats était peut-être fondée. Et en effet 9 quelle joie bruyante les catholiques n'au-raient-ils pas manifestée, si , dans cette belle cérémonie qu'ils aimaient tant, et dont les religionnaires les avaient privés Vannée précédente , ils eussent vu figurer, outi^e le prisonnier élu pour Tannée présente, Vautre prisonnier dont ces mêmes religioiHàalrei» avaieut, eu 15G2, empêché la délivrance ! À leurs cris d'allégresse et de triomphe, n'anrait-on pas entendu se mêler les imprécations, les défis et les insultes : surtout lorsqu'on pense que la châsse de Saint-Romain, brisée naguère par un marteau sacrilège, reparaissait, cette année, dégradée 9 mutilée, recouverte d'une étoffe, au lieu du riche faîte d'argent doré qui la décorait autrefois,

triale monument de la fureur descalvinisies; et dans rëiat d'exaspëration où, de part et d'autre, étaient les esprits, n'y avait-il pas lieu de craindre que les deux partis n'en vinssent aux mains , et qu'un jour de grâce et de fête ne se changeât en un jour de sang et de deuil? Quoi qu'il en soit, lorsque les deux ai clii diacres , de retour au chapitre, eurent annoncé que le parieuieui s'en tenait à sa première résolution, le chapitre s'écria, tout d'une vobc, qu'il s'en tenait aussi à la sienne. Il faut, toutefois, excepter les chanoines nreudhomme et La Place, qui, conunc ils l'avaient annoncé, sortirent de la salle capitubire, ne voulant point prendre part à l'élection , vu l'arrêt du parlement L'archidiacre Magerel sortit aussi ; après le message dont U avait été chargé le matin, et le parlement venant de lui noti&er à lui-même sa décision, il ne voulait point paraître la braver, en prenant part à une double élection. En vain ces trois chanoines forent inleiv pellés et sommés t à diverses reprises, de rentrer dans la saUe capitubire; ils s'y refusèrent absolument Le chapitre , en punition de leur désobéissance et de leur rébellion contre la décision de la majorité, arrêu que, pendant six mois, ils n'auraient aucune part aux distributions capitulaires. Alors, procédant à l'élection , ils choisirent , pour l'année piésente (1 563), Guillaume Duchesne, du faubourg SniH-Gervais, coupable de deux meurtres; et,

DE SAINT ROMAIN. 30f

ensuite « ils élurent^ pour 1569, un autre prisonnier

dont le nom et le crime u ont jamais été connus; seulement le registre nous apprend que c'était une femme. Le nom et le surnom de cette prisonnière , avec sa couiession ou déposition, demeurèrent au coffre secret du chapitre. Le chapelain de Saint<^ Komain alla porter au parlement un cartel où ëtait inscrit le nom de Guillaume Duchesne y élu pour Tannée présente. Mais, au-dessous de ce nom, on lisait ce qui suit ; « Messieurs, suivant que autrefoys s'est (aict en semblable cas, et que le peuple désyroit, nous avons esleu ung second prisonnier , lequel nous ne nommons point, pour obvyer à Tesmolion, protestans nous poui veoir en temps et lieu, y» Guillaume Duchesne fut délivré par le parlement, et leva la (ierte avec les solennités accoutumées.

Les chanoines avaient protesté qu'ils se pourvoiraient contre le refus qu'on leur avait fait d'un second prisonnier. £n effet, inmiédiatement après la féte, ils eurent recours an cardinal de Bourbon. Ils le supplièrent de tout faire pour obtenir du roi des lettres qui eiyoignissenl au parlement de leur délivrer le prisonnier élu pour 1569, « on autre, eu cas qu il eust souffert la mort; affm, dirent-ils, que ceulx de la nouvelle reli(|pon ne facent gloire et puissent se vanter, comme il/, font, chascim jour, d'avoyr empesché Teffect du préviUiége, mesmes les processions et cérémonies louables accoustumées

estre iaictcs au u inps des Kogaûons. » Pour exciter le pr^at, ils ajoutèrent « qu'ils avoient entendu, de la pluspart de iiiessieurs du parlcmciit qu'Uz n^empescheroient Tefliect d'icelies lettres; quoy faisant, Dieu seroit honore, et son esglîze maintenue en ses franchises et libériez. y> Bientôt Charles IX envoya Tordre de délivrer an chapitre un second prisonnier ; et le parlement ne se mettant pas en devoir d'obéir, le chapitre s'en plaignit au roi. « En pareil cas, disait-il dans sa requête, nous devons avoir deux prisonniers, comme nous en easmes deux , une année , du temps du roi Richard -Cœur- de -Lion. » Us supplièrent le roi d'envoyer au parlement de nouveaux ordres, pour qu'il eut à « limiter le temps au chapitre de procéder à nouvelle eieclioa d uu second prisonnier, et de le leur délivrer. » Il ne parant pas que Charles IX ail envoyé de nouveaux ordres, et ainsi le chapitre n'eut qu'un prisonnier. Si ses démarches pour en obtenir deux eussent eu du succès, il n'aurait pas manqué de se prévaloir de ce lait dans les nombreux procès qu'il eut depuis. Dans ces procès, il a toujours parlé des deux prisonniers qu'il avait eus du tems de Richard; et jamais il n'a dit en avoir eu deux en 1 563.

Tout le monde connaît les malheurs de ce règne, les haines ardentes et profondes qui divisaient alors les Français. A lioueu , counne dans presque

DE SAINT ROMAIN. m

toutes les villes de France, la mésintelligence entre

les catholiques et les religioiinaires était extrême; dans le sac de 156â , qui avait duré trois jours, les soldats de Taimée royale, enivrés par une victoire tems disputée, s'étaient rués avec fureur sur tout ce qui s'était offert à leur convoitise ; tout avait été pillé, saccagé, détruit, sans distinclioii entre les biens des catholiques et ceux des religionnaires. Brantôme avait vu ce piUage ; quinze ou seiae mois après , lorsqu'il revint à Rouen à la suite de Charles IX, à l'en croire « l'on n'y trouvoit plus rien à redire pour le sac , et la royiie mère s'en estonna, tant cestc ville s'estoit bien remise , et estoit autant ample et opulente que devant, sy ( tellement) a joute-t-il, qu'il ne nous y manqua rieu^'^ ». Mais les dommages se réparent, et les souvenirs demeurent. Les catholiques ne pouvaient pardonner à leurs adversaires , auteurs de tous leurs maux ; et, de leur côté , ceux-ci n'avaient point oublié le supplice de leurs ministres et de leurs principaux chefs. Chaque jour on voyait les deux partis aux prises ; chaque jour, quelque scène nouvelle décelait de plus en plus une antipathie proionde , d'amers ressentimens, et annonçait, pour l'avenir, de nouveaux inalhetirs plus grands que ceux que l'on déplorait

(0 Branlômc , Ditcoun lxxix. M, l'atimM de ChastiUon.

aïO ' HISTOULË DU PAiVlL£ti£

ufierieaccor- dcjà. Poui* iic parlcF îcl quc de ce qui se i apporte à » Ho.'îr*mVt Tobjet de cet ouwagc^anmoîs de septembre 1563, t.c«npr«icu»t -1 ^ querelle Tiolente à Rouen, au flwf-

Morand^ près la cathédrale, entre un commis de la ruede TÉpicerietiiommëLarchevêqueycfervfoiMti/Vy et un sergent noinnui Carie. Larcheyêque était un catholique exalte; Carie un sectateur ardent de la re'forme. Sous prétexte que Laidievéque « a^oit sa dague à sa ceincture » , le sergent Carie adressa à lui (( jurant f blasphémant, renonçant le nom de Dieu; et lui dit : Sçais-tu pas bien les eJiclz du

lant ainsi , il « desgayna sa dague » dont il menaçait

Larchevéque. Aussi -tôt le peuple accourut à la défense de ce dernier. Mort Dieu! s'écria Carie, voicy des papistes gui sous tiennent des razÀZ : il les JàuU tous tuer. Puis , brandissant son épée et sa dague nues, il criait à haute ▼oix I Mtesthonb po^ pistes, n aurons-nous jeûnais lajm de vous? Inrités par ses menaces et ses injures, les catholiques lui jetèreul des pierres, et le pouisuivueul jusqu au près de la Grande Crosse, Larcheyêque , avec qui avait commencé la querelle , était un des plus échanfles; c était lui qui poursuivait Carie de plus près; ce fut lui qui lui porta le coup mortel. Lorsque Carie fut tombe à terre , Larchevèque le foula aux 15SS. pieds et Tacheva. Deux ans après (en 1 565) il soUicita la fierté, et l'obtint sans peine «parce qu'il avoit

BB SAINT EOBfAIN. 31 f

U>usiours leuu et enteodoit tenir ie party de l'esgliie catholique et romaioe. » Lors de la cérémonie^ les catboiiques tcmoignèrent par leurs acclamations bniyantes conibieii cette élection leur était agréable.

On pense bien que le peuple , si ardent contre la rëfoime, n'aurai t. pas souiierl que ion donnât à des religiofmaires un privilège qui , il fant le recoiiLiaître , devait en efTet, par 6a nature , être réservé à des enfans de Téglise. Ce qui arriva, cinq ans après , le montre assez.

£n 1 570 , le jour de T Ascension , il y eut beau- 1570. coup d'agitation dansla ville pendant que le parle- Moaremeai iiient tlcliberait sur le sort du prisoiuiier demandé par le chapitre pour lever la fierté. Ce prisonnier était Claude Goubm, dit Filleul , de la paroisse de Montville, près liouen, « coupable de plusieurs crimes, meurdres et pillmes. i> L'année précédente, accompagné de quelques gentilshommes et de plusieurs domestiques du baron de Gères, il s'était rendu à Préaux pour aider les meurs De Braque et De Dranville à tirer vengeance d insultes qu'ils prétendaient avoir reçues dans ce village. Lui el ses dix complices , armés d'épdes , de dagui s et de poignards, s'étaient rués à Timprovisle sur des vil* bgeois qui « estoient en table oà ik prenoient leur réf ection. » ils avaient frappe et blesse ces malheureux qui «c estoient sans verges, bastoas,nydéfense. ^ Plusieurs étaient restés sur la place ; un prêtre avait

3m HISTOIRE DU PRIVILEGE

ete blessé; la leinnu' Morel, âgée de soixante ans, avait été atteinte et tuée au moment où elle cherchait à faire à ses fils un rempart de son corps. Le crime en lui-même , malgré toute son horreur, malgré la préméditation et la lâcheté avec lesquelles il avait été commis , n aurait prohablemeut pas suHi seul pour soulever le peuple et rirriter contre les cou* pables ; car , à ses yeux , Pénormité du forfait ne faisait que relever la grandeur et l'efficacité d'uu privilège qui lui était cher. Mais quelques gentilshommes, dont les opinions en matière de religion lui étaient suspectes, se trouvaient compromis dans cette affaire. Le baron de Clères , dont les veneurs et les varleLs de chiens y avaient trempé, ne passait pas non plus pour assez bon catholique^ lui que naguère les religioimaires avaient regardé comme un émissaire des Guise , comme un persécuteur ik la religiofi. De là , beaucoup de fermentation parmi le peuple, qui ne pouvait oublier les excès dont les protestans s'étaient souillés en 156â, les mauvais traitemens qu'ils avaient prodigiu s aux catholiques, les malheurs d'un siège de trois mois , et rhorreur d*un pillage de trois jours , qui avait ruiné un grand nombre des habitans de la ville. Ce peuple aurait pu s'en rapporter aux chanoines de Notre* Dame, aussi peu enclins que lui, on le croira sans peine, à favoriser du privilège ceux qui en avaient, hait ans auparavant, empêché l'effet. Mais la veille

D£ SAINT BOAIAIN. ii3

de rAscciibiuii (lucrcix'tii des Rogations), un prédicateur nommé Leharenger avait monté les têtes « en repétant en chaire, avec une affectation marquée, « qu'il li'estoit plus laisonuable d'cslire des huguenots. » Ces paroles avaient volé de bouche en buuchc , commeiitL'es tic mille manières. Ce que disaient alors les prédicateurs était pour le peuple parole dMvangile , quoique malheureusement , à cette époque, il s'en manquât de beaucoup, la plupart du tems ; et, le lendemain, une multitude passionnée , repaiulue dans les rues , sur les places , et surtout dans les avenues du chapitre et du Palais* de-Justice, faisait entendre des murmures, et criait que u Goubert estoit wig huguenot. » Uu énergumène nommé Bigot, suivi de quelques hommes de sa trempe, parcourait la ville, criant « sy on nomme des huguenote pour lever la iierte , ilz n'en jouyront point. » n était faux que Goubert et ses complices eussent embrassé la religion nouvelle. Quelques individus , qui prétendaient au privilège de saint Romain, en concurrence avec eux, voulant les rendre odieux au chapitre et les faire exclure de cette grâce , avaient méchamment fait répandre ce mensonge. Mais Claude Goubert et ses complices , avertis à tems , s'étaient adressés aux curés de Montville , de Clères, d'Anceaumeville , de Heugleville et de Saint- llemy- des -Lettes, qui tous s'étaient empressés de rendre le témoignage le plus favorable

3f4 UiSlXilRË DU PfilVlL£G£

des sentîmens relîgSeoK de ces onse pr^tendans au

prÎTilege. Des actes notariés qui attestaient le catholicisme de ces prisonniers « et même leur éloignement mai t|ué pour les opinions nouvelles , avaient ëtë, en tems utile, présentés au chapitre, qui, indigné des menées et des calomnies employées contre ces prëtendans , les avait désignés pour lerer la fierté. I^s séditieux étant parvenus, on ne sait parquelle voie, à pénétrer le secret <lu cartel, firent de nouTeau retentir la ville de vociférations et de menaces , dans l'espoir d'intimider les magistrats, et de les toit:er à rejeter le choix du chapitre. Le parlement , occupé à examiner le procès des prisonniers élus , fut averti que les sieurs De Vaudrimare , sergent-msyor, et Le Seigneur» conseiller de ville, demandaient à être introduits pour une communication pressée. Admis dans la grand' chaml>re, ces deux députés dirent» qu'il se préparoh un grand tumulte. >» M. De Carouge, gouverneur, connaissant les dispositions du peuple , les avait chargés de déclarer au parlement a qu'il y af«it danger d'esmotion. » MM. du paiiement devaient y donner ordre ; il les en stippliait au nom de la ville tout entière. Si Goubert était élu « il estoit a craindre qu il ne fust tué », et « y avoit grand danger d'esmotion périlleuse. » Le nom du baron de Glères était prononce dans toutes ces vociiérations ; le peuple disait (« qu'il avoit esté tué des gens de Rouen th«%

tlK SAIMT ACmAm. 315

luy, ei qu il iic permcUroit point que li^ ou les siens joiiisBent du pnTÎlëge. » Après que les sieurs De \ audrimare et Le Seigneur se furent retirés, les gensduroi direm que sîGoubertëtaithugueiiotvil n'estoit raisonnable qu^il eust la fierté. » H existait un arrêt qui défendait d'éliie des huguenots. « Il falloit avoir esgnrd au public et éviter au tumulte et sédition. » Le parlement fit venir Goubert, et après lui avoir fait jurer^ la main sur Tdvangik , de dke la véritë, l'interrogea, avec beaucoup de détail, sur sacroyaiu (!. Goubert protesta qu'il n'avait jamais été de la reli^on réformée , et avait toujours porté les armes poui le roi. On lui demanda s'il voulait s'en rapporter à son curé sur la question de savoir où il avait fait ses Pâques depuis Tan 1569. Il répondit qu'il les avait faites ailleurs, mais fort exactement ; et il produisit en effet des actes passés par-devant notaires , et attestant qu'il avait reçu la communion pascale , tantôt à Montville « tantôt à i'resquienne , tantôt à Quincampoix ; il ajouta , ce qui était vrai , f{ue pas un d(; ceux qui avaient iiguré avec lui dans l'affaire de Préaux n^était huguenot.

Le procureur-général Péricard dit que, puisque des menaces de mort avaient été proférées » il y allait de Tautorité du gouverneur; M. De Garcmge devait être mandé par la c our « pour entendre de luy s'il avoit moyen de séder (apaiser) le peuple. Quant au iaict particulier (l'affaire de Préaux), il n'estoit sy aygre

UISTOIBE DU P&iViLEtiK

iiy si malheureux que celuy de 1 au passé, dont les auteurs avoient levé la (ierte. De plus , Goubert justîfioit suffisamment de son catholicisme ; il n'eiïipi schoit donc pas que ce prisonnier jouit du privilège, ainsi que ceux de ses complices qui ne seroieut de la religiou nouvelle. » Le parleuieiit envoya dire à M. De Carouge que la compagnie « ne sçavoyt les forces des mutins ; elle n^avoit forces à sa disposition; aius elles estoient en la puissance de M. De Carouge qui avoit les troupes du roy. » Lorsque la cour saurait quelles troupes il avait pour réprimer la sédition , elle prononcerait son arrêt. Cétait à lui d'y donner ordre pour le service du roi et du public. Toutefois, la cour pensait quil n'y avait lieu d'inviter le chapitre à faire une nouvelle élection, « parce que les chanoines avoient disne, et que le prisonnier par eux esleu se purgeoit de n'estre de la nouvelle opinion. » Pendant ce message, le parlement avait sursis à prononcer sur le cartel. Peu après , les sieurs De Yaudrimare et Le

Seigneur revinrent dire au ])arleinenl que M. De Carouge àvait mandé les capitaines des arquebusiers, et qu'il avait lieu dVspërer que ce mouvement populaire u auiait point de suite; seulement, s'il y avait quelques uns des complices de Goubert qui fussent de la religion , il suppliait la cour de ne les point comprendre dans Tarrét. Alors, on alla aux voix. Le parlement arrêta que Goubert jouirait du

DE SAINT AOAIAIN. 317

privilège « pour luy et ses coiiipUces estant de la religion catholique « apostoli<jue et romaine. » iies prévisions de M. De Carouge ne furent point trompées; la ceremoiiic s acheva paisiblement, et sans aucune entreprise contre les prisonniers.

Toutes les élections du chapitre n'étaient pas l^^.^*de nature, comme les deux dernières dont nous ^^'^rte^cr^,. venons de parler, soit à flatter, soit à choquer les opinions de la multitude. Le plus iréquemmcnt la fierté était donnée à des hommes coupables de crimes que U^uefois énormes, mais qui ne touchaient en rien aux idées pohtiques ou religieuses de Tépoque. Par exemple , en 1 573 , le choix du chapitre tomba sur François De Beautort, baron de Mont< boissier, chevalier de Tordre du roi , grand seigneur du pays d'Auvcr^pie. Il avait tué Florie d'Apchier sa femme. Mariés depuis vingt ans , jamais ils n'avaient vécu en bonne intelligence ; Florie d'Apchier, d^une conduite plus que légère, avait souvent, sans motif, quitté la maison conjugale , même pendant des maladies de son mari, et d'autres fois pendant qu'il était à la guerre; «c'estoitune femme haultaine qui ne faisoit que ce qu'elle vouloit. » Toutefois, après bien des scènes viuieutes , les deux époux paraissaient réconciliés. « Le jour de Pasques 1 57â, îlz avoient reçeu, en une mesme table, chrestiancment et dévotement leur créateur. » lis étaient alors cheftleseigneurdeBeauvoirleurparentetleur voisin,

318 HISTOIR£ DU PRIVILEGE

« et avoient beo et mengë amiablement ensemble^

ea la compaigiiye du sieur De Beauvoir, de sa damoiselle,de plusieurs autres honorables personnes, et mesmes du cure du lieu. La nuict du mardy des festes de Pasques, estant couchéz en ung lit, sur ce que le baron deMontboissier requëroit de sa femme la bénévoUence et debvoir que les femmes doibvent à leurs espoux et marys, elle le luy dënjfa, avec paroles rigoureuses el injurieuses, disant : «Vous estes ung bélistre, ung sot, une beste, ung babouyn, ung punays, ung guënard et ung polletron , qui ne valiez rieii. Par Dieu, devant qu'il soit peu de temps, je TOUS feray coapper bras et jambes et rompre la

teste par mes parentz et amys ; et vous en tenez tout asseûrë. » Alors, Montboissier, u comme ung homme foTcenë et tom transporté de rage , se saisit d'nng petit pougaard qu'il avoit accoustume pendre au che- Tet de son Uct, et qu'il monstra à sa femme pour Iny faire paour », à ce qu'il dit depuis. Florie d'Apcliier ne ht que redoubler d'invectives, saisit son mari au collet, et hii arracha son poignard, dont elle chercha à le frapper. Montboissier 1 eut bientôt ressaisi , et, tout hors de lui, tt en frappa plusieurs coups sa

dicte femme , dont elle mourut incontinent. »

Page dlionueur de Henri II, dès l'âge de douze ans, toujours au service de ce monarque et des rois ses successeurs , depuis cette époque, Montboissier avait, dans ces derniers tems , porté les armes

D£ SAINT AOMAlIf. 319

contre les rebelles. 11 s'était signalé, surtout en 1 â68 1 lots de la défense de Chartres contre les protestans, commande's par le prince de Condë ; c'e'tail en cette occasion qu'il avait reçu le collier de Tordre du roi. Mais l'assassinat d'une épouse, d'une femme de la noble maison d'Apchier, n'était pas un crime dont il put espérer la rémission par les Toies ordinaires. « Je m'asseâre, dit-il au chapitre de Rouen, que tous les services que je peulx avoir iaict% ne powTont induyre le roy à me donner pardon de mon crime. Par quoy, désespérant de la faveur des hommes , auxquels ne veux ayoir recours, je jecte mon espoir et actente du tout à la miséricorde de Dieu, par rintercessiou de sa bienheureuse et digne mère et de tous les benoit» sainctz de paradis, et signantement de monseigneur sainct Romain, confessant que, en une seule heure, j'ay mérité ung million de foys perdre la vye. » Le profond repentir de Montboissiei', et ses longs services, intéressèrent le chapitre en sa faveur. On savait d'ailleurs que Charles IX , qui lui avait refusé sa grâce» l'avait, toutefois, fait conduire de Nemours à Rouen par le prévdt de VhAuà et des archers , évidemment pour le niettre à portée de solliciter la fierté. Le chapitre lui donna donc ses suffrages , le jour de r Ascension. Au parlement , ce choix rencontra quelque opposition. L'avocat -général Emeric Bigot ne fnt pas favorable au prisonnier.

m HISTOIRE DU PRIVILEGE

« Le cas est d(ftestable, dit-il; le baron de Montboissier Tavoue lui-même. Encore tous a-t-il fait une confession telle qu'il Ta voulu faire; il a dit beaucoup de choses que rien ne prouve. La cour ne peut pas se payer d'une déclaration telle que la faîct un prisonnier. Au fond , il est clair qu après une réconciliation hypocrite et sacrilège ^ il a tue' inhumainement sa femme. Le priviltfge est restreint à quelques crimes dont celui<y n^est point. En tout cas , le baron de Montboissier n*est pas domicilié en 2sormandiCf la conuoissance du crime qu'il a commis appartient au parlement de Paris , le roy n eu ayant pas attribue la connoissance à celuy de Rouen. Dès lors, il semble que ce dernier parlement ne peut rien soit pour, soit contre luy. i» Malgré ces raisons , le parlement délivra le baron de Montboissier au chapitre.

Reconnaissant tle la grâce qui lui mmi été accordée, le baron de Montboissier vint, le lendemain, déclarer au chapitre que son intention était de lui donner six cents livres tournois « pour faire mettre une lame d'argent par-dessus la châsse de Saint- Romain. » jN'ayant point actuellement d'argent, il offrait de donner une obligation par écrit. Les chanoines le remercièrent, en lui déclarant qu^ilsne voulaient de lui aucune promesse ni obligation , et le prièrent de «< n'envoyer aucun argent, se rappbrtans à luy de faire décorer la dicte châsse, ou

DE SAINT ROMAIN. 3tf

faire tel aulrc présent à l'esglise, il adviseroil bien estre» » Le baron de Montboissier persiata-t-il dans ses intentions bienfaisantes ? Noos aimons à le croire ; niais toujours ne iiit-il point u mettre une lame d^argent ipar^dessns la châsse de sainct Koinain. Car celle châsse, découverte eu 1562 pai* les prolestans « et recouverte , en 1 563 , m mojtn

un drap d'or, était encore en cet état en 1640, comme le prouve un manu sait de la bibliothèque du roi^'\ et même en 1659, comme on le voit dans IsL Normandie Chresiienne ^ imprimée alors.

Le crime du baron de Montboissier rentrait dans 1 57^, la classe des crimes privés qui appartiennent à tous les tems et h tous les lieux L'élection de \j7A va nous révéler des faits d'une autre nature , propres à donner uue idée assez exacte des passioiis qui agitaient les Français vers la fin du xvi*. siècle. Dans ces tems de troubles et de guerres civiles, où les catholiques et les reiigionnaires se menaçaient* s'injuriaient, se battaient sans cesse, et où tant de crimes étaient commis au nom de la religion qui les désavouait, souvent on se battit pour Téglise dans Téglise même, et sur les degrés du sanctuaire. Li'église de Vire fut le théâtre d une scène de ce genre« Dans la matinée du 16 septembre 1573, on

(*) Manmcrit da ch«iiC4ilicr Séguîcf.

SI

lté linir D« Malherbe ohlifnt RerU a raiioa J*— —1 ti«cai»«

t»i* iÊM rffliw

m HISTOIAK DU PRIVILEGE

vit ai ri ver à Vire vingt-cinq ou trente gentilshommes à cbevai « portant des^ airmes prohibées par les édits. On les reconnut bientôt pour des religionnaîres qui s'ëtaieut signalés dans les troubles; on remarqua surtout parmi e«xk sieur De Bressey, qm^ en i56% sous les ordres de Montgommery, « avoit iaict piller, partrois voyages, lavilte et esglize de Vire, et mesme assisté k faire pendre plusieurs gents d'esglize, cordeliers, et autres bourgeoys de la dicte ville, jusques au nombre devingl«inq. i» Leur présence, surtout en si grand nombre et avec des armes, aurait sufB pour troubler les habitans d*ime dtë qu^ils S!<raient autrefois si mal traitée. Mais la conduite qu'ils tinrent n'était point faite pour rassurer. Quelques gentilshommes catholiques, qu'ils rencontrèrent dans les rues de Vire, furent l'objet de leurs railleries insultantes , et reçurent les épithèles de capikihiês des neiges, de petits gtdands qui n^avoirnt point Udroicl de porter l*espée a/geniée. Ces gentilshommes , si odieusement outragés , étaient ailes au château trouver M. De Malherbe, chevalier de Tordre, capitaine de la Tille et du château de Vire, et se concertaient avec lui sur les moyens de réprimer ces insolences , lorsque survinrent « raaistres Loys Gaudry et Thomas Mariette , vicaires de Tesglise de Vire, et avec eux le sieur Annette , eschevin de la confrarye de la Passion de nostre Seigneur Jésus-Christ » Sur leurs visages se

DE SAIHT aoMAm. m

peignait Tefiboi, et ce sendiiieiii n'élait que Irop de MMon; car les gentilshoiimies hoguenoto venaient d'entrer dans i'ëglise de Vire, dans ce temple que naguère ils avaient dévasU; et quel pouvait être leur dessein? Le sieur De Bres^ey, Tuu d'eux, était tenu à de certaines rentes envers la fabrique; n'y avait-il pas Ken de craindre qu'il ne finit venu, ainn atxompaguë , pour enlever les titres de ces rentes ^ Cette appréhension paraissait d'autant plus légi<time, que le sieur De la Forêt, gendre du sieur De Bressey, venait de placer des soldats tout près de la trésorerie oè étaient les contrats de Vcglise. De plus, le bruit courait que le beau-père et le gendre voulaient s'emparer d'une obli^tion que le comte de Montgommery avait signée, pour tranquilliser les habitans» lorsqu'il avait enlevé les reliques de

LU

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Malherbe et ses amis de venir au secours de Tégiise, menacée encore une fois par les hofunenots. La religion à défendre, leurs injures personnelles à venger^ il n'en fallait pas tant. Malherbe u partit de cholère» , suivi de ses amis au nombre de quinae ou dix-huit. Comme il entrait dans Téglise, le sieur De Villiers^ Tun des gentilshommes protestans^ k frappa dans IVstomac en lui adressant des injures: alors ce Malherbe tira sa dague , et luy donna une estocade dont il mourust k l'instant mesmes. * Des ecclésiastiques , des gentilshommes , des

3t6 HîSTOroE DU PRIVILEGE

artîsaas àqiii Ton avait dit que les huguenots saccageaient r église de Vire , y étaient accoaras avec des armes, au son du locsiu, et Feglise devint un champ de bataille. Plusieurs personnes périrent dans la mêlée. Martin Ne'el, curé de Placy, y fat vu r^ée à la main, avec deux autres prêtres , défendant Téglise, dont ils croyaient, dirent-ils depuis, que les huguenots voulaient enlever les coniractz. Enfin le peuple les sépara; et « ils s'en allèrent, ayant tremeur (tremblans de crainte) pour raison du lieu où ils estoieut. » Poursuivis par la justice et condamnés à mort par contumace , ils vinrent à Rouen solliciter la fierté. Les sieurs De Floriinont , parens d*un des homicidés, avaient obtenu du roi une évocation au parlement de Paris, cl Tordre de faire amener sûrement IVlalherbe et ses complices aux prisons de ce parlement. De plus, avertis que leurs adversaires auraient recours au privilège Je la fierté, ils obtinrent dn roi une défense formelle, adressée au chapitre de Rouen , d'élire le sieur De Malherbe et ses complices. uiSostre intention (leur écrivit le roi ) est que le contenu en nos lettres d*évocalion ait lieu et porte effecl, et ijut justice soit faicte des dessus dicts, selon le mérite de la cause. Nous vous enjoignons expressément, par ceste présente signée de nostre main, de ne concéder ny promettre la fierté aux dictx Malherioe et complices, aîns laisser le diiïercnd des dictes parties au jugement de noslre

DE SAINT BOMAIM. 315

court de parlement de Paris, a la quelle nous voulons et entendons que toute court et jurisdiction en soit t ntièremeiit attribuée. » Celte lettre, en date du 1 1 mai et donnée au bois de Vincennes , dut parvenir au chapitre ayant 1* Ascension , qui ne tombait cette année que le du même mois. Mais ni le parlement ni le chapitre n'eurent égard à ces défenses. Charles IX se mourait; et on tenait peu de compte de ces actes m extremis^ surpris à son état de faiblesse et d*épuisement. Au parlement, il lut déciile « que les prisonniers que le sieur De Florimond prélendoit fladre enlcTer de la conciergerie y cieiiit'ureroient jusques à ce <jue le privilège eust sorty son e£fect, nonobstant les lettres d'évocation et de )ussion obtenues par le dici sieur De Florimond. » Le chapitre , charmé de cet arrêt , ordonna « que de sa part seroit délivré à monseigneur

le premier presltlcnt deux t^allons de vin et ung pain ; à messieurs l'avocat et procureur du roi chascun aultant, et à monsieur Godefroy, commisgreiher à la grand chamlx e, ung gallon de vin et ung pain, y* Le jour de l'Ascension, les su£Erages unanimes du chapitre tombèrent sur le sieur De Malherbe et ses complices. Au parlement, ces prëtendans, au nombre de dix, ayant été interrogés minutieusement, il résulta de l'ensemble de leurs réponses qu*il n^y avait eu aucune préméditation de leur pari; que le danger qui avait paru, menacer

Abok ranlliplie» du privi-

m HISTCMB£ DU PBIVUifiGE

['église de Vire les y avait seul attirés, et avait amenë une rencontre dont les suites avaient été si funestes. En conséquence , il fut mèté que Malherbe jouirait du privilège de saint Komain, ainsi que ses complices, à la charge que ceux d^entre ces derniers qui étaient à Rouen et sollicitaient aussi le privilège^ assisteraient tous à la procession du jour, une torche à la main.

1575. Nous voici arrivés à une époque ou l'on abusa du privilège de la manière la plus scandaleuse. La pre> 1^* mière élection qui eut lieu sous Henri 10 ne fut que

le prélude de choix plus crians encore. Vers i 567, Claude Du Lac, jeune gentilhomme de TOrléanais, avait reçu un coup d^épée du sieur De la Landre, gentilhomme de ses voisins, sans doute par suite d uue querelle antérieure. Pendant six années entières , Du Lac dissimula son ressentiment. £nfin, vers Noèl 1 573 , averti que De la Landre <^it seul dans sa maison de la Regnardière, il sortit de son château de la Guette , accompagné de Berlran et

Hector Du Lac ses frères, et de Pierre Delaporte son domestique. 11 arriva au château de la Regnardière, situé à une demi^lieue Au sien; il n*était que sept heures du matin ; on leiu^ dit que le sieur De la Landre était encore couché; et sans donle ils l'avaient espéré ainsi; ils montèrent, en toute haie, à sa chambre où ils le trouvèrent au lit; tous quatre fondirent sur faii, Tépée à la main. De la Landre

j^'efiorça de se lever pour prendre son ëpee et se mettre en défense ; mais «es quatre assasttns ne lui en laissèrent pas le loisir; ils le percèrent de coups <repëe , et rînfortuiië expira peu d^heures après. £n 1 576f Pierre Delaporle, domestique et complice des sieurs Du Lac, fut euv6yé à Koueu pour y solliciter la fierté, tant pour eux que pour lui. Les sieurs Du Lac 4^taient neveux du sieur De Ghardoiiy chevalier de Tordre du roi, l'un des cliambellans du cardinal de Ba«u*bon ; Pun d'entre eux était gentilhomme de la chambre du cardinal. Ce prélat écrivit au chapitre une lettre trè»-pressante en favem des trois frères. Pas un mot , dans cette lettre, qui ak trait kr horreur, à la lâcheté d'un assassinat commis 9 avec la plus coupable préméditation , sur un homme nu et désarme; non. «Je suis bien asscùré, éccivait le prélat à son chapitre , que, pour la seule eonsadâation du rang que les sieurs DuLac tiennent près de moy, vous ne vouldréz faillir, à ce besoing , faire sortir les effectz de la bonne affection que y ous m^avez tousiours monsli ce à Tendroict de tous mes domestiques ; si veulx je bien vous prier ayqêt le dict Du Lac (Claude) en sj estroicte recomman^ dation ^ qu'il ne soit frustré de l'espérance qu*il a fondée sur tous i». Le chapitre ne put résister à une soiiicitaLioii si pressante; mais le parlement,

('} Lettre du M mai 1575.

3âë HlSTOiftE DU PIUVILÉGE

moins facile, ordonna, vu la préméditation du crime, que Delaporte ne serait délivré que par provision*

1576. Ce succès incouipiet ne rebuta point le chapitre; La fic t^arror. l'anuée suiTaiite, il fit un choix plus scandaleux

lice à une dAjue ^

«••bie, du pays encore , dans la pei sonne de Jacqutlîac (ou Jac- «v.t fait .M.», quemine) Du Boysrioult, dame noble du pays de

tiacr ton ai«ri.

Bretagne.

Dès son jeune âge , Jacquemuie Du Boysrioull avait été' promise en mariage au sieur De Kargouët de Vauverl, jeune gentilhomme « à qui elle porloit grande amitié. » Mais les parens de Guy de Gruite, sieur de Vaucouleurs, firent tant auprès des oncles de la jeune idle , que ce& derniers u rompirent leui* promesse , et contraignirent leur nièce de fiancer et d'espoasti , a la iiiesme heure, le sieur Dc\ aucouleurs. i> £lle alla demeurer à Dinan avec son mari. Cette union forcée devait être fatale aux deux époux. Vaucouleurs, non content d'entretenir chez lui des filles de mauvaise vie, contraignait sa femme à les

souilrir assises à sa table. Elle n'osait résister, tant elle craignait les violences de son mari , qui souvent « Tavoit chassée hors de la maison ^ et quelquefois même Tavoit enfermée prisounure dans une chambre secrète* » De là, dans le cœur de celle femme outragée, une liaiue violente et une soif de vengeance qui devaient amener une catastrophe. Briant de Chateaubriand» pumé de la maison de Beaufort, venait

D£ SAINT aOMAiN. 3t»

soiiveiitciiez. \ aucouieurs, dont il paraissait rechercher la 80ur ea mariage. Mais ses assiduités s^adres* saient à JacquemineDuBoysrîotdt, dontil ëtait épris. En proie au désir de la vengeance , Jacquemine Du Boysrioult dénonça un jour à Châtcaubriand les mauvais traitemeus que lui prodiguait son mari. Elle osa lui demander un crime afiOreux; sa main« son cœur étaient à ce prix. A peu de jours de lli , le sieur De Vaucouleurs fut assassiné, comme il revenait de Broonsà INnan; et trois mois après. Châteaubriaiul c tait Tépoux de Jacqut:uiiue Du Boysrioult. Cependant, la justice avait informé sur l'assassinat du sieur De Vaucouleurs. L*hoirible vérité avait fini pai* se iaire jour. Châteaubriand et le sieur De Beaucorps , son beau-irère, long-tems fugitifs , étaient, après cinq ans de vaines poursuites , tombés enfin entre les mains de la justice ; et , convaincus de l'assassinat de Vaucouleurs-, avaient eu la téte tranchée kKennes, surunécliafaud. Dénoncée par eux, dans leur testament de mort, Jacquemine Du Bojsrioult, qui s'était réfugiée en Normandie , avait été condamnée par le parlement de Bretagne (le 35 sep tembre 1574) à esire bmslie vifoe. En 1576, elle vint à Bouen se jeter aux genoux des députés du chapitre, et leur demander la fierté. £ile fut élue. Amenée devant le parlement, et assise sur la set ' lette , elle 6.e garda bien d'abord ù une sincérité qui ne pouvait que la perdre.

m UlSTUl&E DU PmVJLL£GJb

Elle dh qa*ài l'ft^ de douse ans elle aTah éliê mariée au sieur De Vaucouleurs , qui « la traictoit mal, mroit ea concubinage avec des filles, et h maltraictoit bien fort. » Après quinze ans union , le sienr De Vancouleurs était mort, lui laissant trois enfans. Quelques mois après , et du consentement de ses parens et de ceux de son mari décédé , elle avait épousé en secondes noces le sieur Briant de Châteaubriand. Mais dans la suite , ce dernier fut accusé d'sToir fait assassiner M. De Vaucouleurs son premier mari. Ijc parlement de Bretagne lui fit son procès ainsi qu^aux sieurs De Beaufort et Des Noè's ses complices ; ils furent condamnés àmort et eurent latêteU*anchée. Pour elle, qui avait toujours ignoré le crime de son second mari, elle avait été soupçonnéed*abordde complicité, etméme arrêtée; mais, relâchée bientôt, elle s'était retirée chez des parens du sieur De Vaucouleurs son premier mari, qui l'avaient bien reçue, certains qu'ils étaient de son innocence. Depuis quelque tems elle était en Normandie ; et sachant qn^en Bretagne on en était revenu à la soupçonner de complicité dans l'assassinat de son premier mari, et que même le pariement de Rennes l'avait condamnée à mort par contumace, « craignant la justice de Bretaigne, elle estoit venue à Rouen , pour avoir le privilège et éviter la rigueur de justice. » Elle protestait de son innocence, «n^ayant pas (elle le confessait) esté marrie de la

m Sàm BOMAIN. 131

mon de »(m premier maiy, veu qu'il ia maltraictoit, mai« n'ayant junaift oonmvë à cet assassinat qu^elle dëtestoit et qu'elle; avoit même ignore long-temps. »

L'avocat-gënëral Bigot dit que Jacquemine Da Boysrioult avouait « qu^elle n^avoit pas esté manye de la mort de son premier mary » mais niait toute compiicifté avec les auteurs de l'assassinat ; rien ne prouvait cette complicité ; et u puisqu'il estoit reçu que les estrangers joyssoient de ce privilège » , il ne s'opposait pas à ce qn^elle fiot délivrée aa chapitre pour lever la Eerte.

Le parlement commençait à délibérer, et allait certainement rendre uu arrtU favorable, lorsque Jacquemine du BoysriouU, qu'on avait fait retirer, envoya un huissier annoncer « qu'elle vouidroit bien dire encore quelque mot à la cour. » Devant les commissaires dn chafntre, die avait confiessé son crime; et l'on vient de voir qu'au contraire devamtle parlement elle l'avait nié; mais elle s'en était repentie presque ausri-t6t, et, dans sa perplexité sur l'issue de la délibération de la cour, elle espéra se sauver par un aven plus sincère. Assise de nouveau sur la sellette , elle dit « qu'elle avoit cédé à ceulx qui avoient laîct i homicide; oultrëe qu'de estoit contre son mary qui luy estoit ainsy maulvais et estrange , qui la battoit , .la mcttoit en prison, pour raison des g* • • • • qu'il avoit avec luy à pain et à pot chez luy , en sa présence , couchant

m HISTUIE£ DU PaiVUJU>£

avec elles, eii sa maison; elle lui avoit faict des remonstrances^mais il ne s^en divertissoit (corrigeait) point. Le sieur DeChâteaubriand luy ayant demandé s'elle vouioit qu^il l'en délivrast , elle s'en esloit rapportée à luy , disant qu'elle ne se soucyoit qui inourust d'eux deux. >» Le sieur De Châleaubriaiid Tavait tué ou fait tuer , mais à son insu ; depuis elle Tayait épousé en secondes noces, du consentement de sa famille et de celle de son mari décédé : mais « il avoit attendu lon^4emps après à luy dire qu'il avoit tué le sieur De V^aucouleurs son premier mary* »

Cet aveu imprudeiit et encore incomplet , changeait bien la face des choses. Emeric Bigot se leva de nouveau et tonna contre l'épouse homicide et sans

doute adultère, u Tout ainsy, dit-il, que les Athéniens n'aToyentmis de loys aux parricides, aiusy les rois de France n'en ont faict pour ung cas sy meschant queceluy que \ous ^ c uex cl" entendre.Il y a véhémente présomption d'adultère , Chasteaubriand ayant espousé Jacqueline Du Boysrioult après avoir tué son mary. » L'homme du roi dédara que si la prisonnière était du ressort du parlement de Normandie , lui et ses collègues poursuivraient la punition de ses forfaits ; mais appelé seulement à parler sur le privilège invoqué par elle , il concluait à ce qu'elle fut déclarée indigne de cette grâce.

Le parlement , dont les révélations imprudentes

m SAINT BOUAIM. 353

qu'il venait d'eutcudrc avaient changé ies disposi-» tianSydédaraquelattdamoyscUeJacquelineDuBoys^ rioultet ses coniplicc^» ei adbërens estoient indignes de )oyr du privilège de monaieiir Sainct Romain , et que, nonobstant l'eslectionfaicte de sa personne par le chapitre pour eu joyr, il seroit procédé contre elle et ses dictz complices « tout ainsy que sj elle n'avoiteslë esleue. » Il fut convenu , toutefois, que « Jac4|ueline Du Boysrioult seroit délivrée par provision pour estre menée en la procession et solenuitéz accoustumées, afin d'éviter à la commotion populaire , à charge d'estre ressaisie ensuite et remise SOiii* la iiiaui de justice. » Alors furent iiiU oduîis les chapelains et les confrères de Saint-Romain ; on ne leur lut que la clause de Parrét qui ordonnait que la dame Du Boysrioult serait délivrée par provision* Étonnés de ces expressions , qui leur parurent, non

sans cause , cacher quelque arrière-pensée, ils dirent « qu'ils ne pouvoieut prendre la prisonnière à ces te charge. » Mais on leur répondit qu^ils n'avaient pas de procuration du chapitre' pour faire cette requête, «t et , sans aoltrement délibérer per voia, il fut, unanimivoio de la compai-^uye, arresté qu'il leur seroit dict qu'ilz eussent à emmener la prisonnyère. » Jacquemine Du Boysrioult figura donc à la cérémonie du jour, et leva la fierté ; mais les soupçons des chapelains et maîtres de la confrérie de saint Romain ne forent que trop justifiés; et le soir, au

moment où la noble prisonnière sortait de la catkë-

drale , sa couronne de fleurs sur la tête , se croyant Ufare désormais , elle fut saisie par des arcfaars » et ramenée à la conciergerie du parlement.

C'était , en deux années , deux échecs que recevait le privilège. An cbapitre, on se plaignit fort de (i messieurs de la court qui ne taschoient que à énerrer, yoire dn tout anéantir le dict privilège, » Le chapitre écrivît au cardinal de Bourbon, elle pria de solliciter du roi « des lettres qui enjoignissent an parlement de faire joyr du privilège cenx qni estoient esieuz, suyvant Toctroy <i icelluy, sans y medre aulcnnes modifications. ^

CoaGrmatioa Le cardinal de Bourbon eut recours à Henri IH, n^AmT'" qnit dès le mois de juin, donna des lettres-patentes pins favor^es, cenons semble, au privilège qu'aucunes de celles émanées des rois ses prédécesseurs. « Considérant, dit-il, que si les homicides pour pensez (prémédités) estoient dislraict* du privilège sainctKomain, il seroit du tout inutile, estant les antres homicides remis par la voie ordinaire de nostre puissance, et, par ce moyen, la grâce du bénéfice d*iceluy privilège seroit abolie.... Ensuivant la saincte intention de nos prédécesseors , ▼onlans estre imitateurs de leur dévotion et piété, etc., avons confirmé, ratifié et approuvé le privilège sainct Romain , et les lettres-patentes du feu roy nostre trèshonoré sienr et firère, du mois de mars 1559;

1» SAIMT lOMÂlH. 135

Youloos qu'elles sortent ieuc plein et entier eflEet, sans aucnne mlricdon et modification ; que le chapitre puisse élire tous les aos un prisonnier , quelque erime qu'il ait commis, rëaenré le crime de lèse-ma)estë divine et humaine , et que le prisonnier délivre soit mis eu toute liberté sans pouvoir être puni ni recheicbé pour les crimes anparavmt iaicts. » Le roi, par cet ëdit, mettait au néant les arrêts rendus en 1 575 , relslivement à Delaporte , et en 1576 , relativement à Jacquemine Du BoysriouU; il ordonnait la mise en liberté immédiate de ces |)i isonniers, et la main4evëe de leur» biens.

Certes , il ue se pouvait rien de plus favorable au privilège que cet acte rojal. Depuis les deux ëdits de Louis Xn , le privilège n*avait pas encore été couikmè d une manière si formelle. Louis Xll lui-même, inspîrëparlecardinal d'Amboise, n'avait pas pouasë les choses à une précision si rigoureuse , et il faut en louer le monarque et son ministre. Ne doit-on pas sVtonner, en effets de voir dans des lettres» patentes cette clause eu forme d'argument : « Si les homicides pourpensês estoient distraicts du dict privilège, ce privilège seioit du tout inutile, les autres bomicides estant remis par la voie ordinaire de la puissance royale ; et ainsy la grâce du privilège seroit abolie. i> Le privilège ne devait donc être donné qu^à des assassins* c*esl*à-dire à des hommes coupables d'bomicides commis avec la plus grande

336 HI5T0IBE DU PRIVIL^E

rëilexion, avec la plus froide préméditation; certes, on ne poaTait le dire plus clairement. Ainsi, andessus « de la voie ordinaire de la puissance royale», il y aTait le privilège du chapitre de Rouen ; et un roi parlait de cela naturellement, et comme de la chose la plus simple du monde 1 £d&i , il ordonnait la mise en liberté de Pierre Delaporte complice des Du Lac, et celle de la dame Du Boysrioult; et, pour tout finir en une fois> et n'être plus contraint de revenir sur ce sujet , il ajoutait qu'on devait s'empresser de «délivrer de mesme ceux qui , dans Tavenir, seroient dans le mesme cas. » Assurément ^ on ne pouvait faire une condition plus iavorable aux assassins , ni meilleur marché des droits de sa couronne et de la surete publique.

Le 14 mai 1577, le parlement ordonna Tenregistrementdes lettres-patentes données par Henri II en 15i)9, et par Henri UI en juin 1576, pour en iouir par le chapitre de Notre-Dame de Rouen , « saouf , toutes foys , en jugeant par la cour les cas particuliers, d'avoir esgard aux circonstances d'iceulx, ainsy qu'ail appardendroitpar raison. » Le parlement, conformément aux ordres du roi, fit mettre en liberté Pierre Delaporte et ses complices. Mais Jacquemine Du Boysrioult, dont le roi avait aussi ordonne la mise en liberté , fut retenue dans les prisons , malgré les lettres-patentes qui ordonnaient si expressément sa délivrance.

D£ SAINT AOMAlK. 337

Elle ne fut relâchée qu'eu juin 1578, en vertu de nouvelles lettres-patentes , plus énergiques encore que les premières ; et encore ne recourra-t-elle sa liberté qu'à la ciiarge « qu'elle assisteroit, par quatre «nnëes prochaines , portant ung cierge à la main , en la procession qui se faict par chascun an , paile clergé , le joui* et les le de T Ascension, i» Elle y assista une année ou deux , et y envoya li sa place , les années suivantes. Nous avons vu plusieurs actes signés d'elle , qui se rattachent à cette obligation; qu'on lui avait imposée, de figurer à la procession , une torche à la main ; et à la permission qu'elle demanda , plus tard , de s'y faire remplacer par des personnes munies de sa procuration.

£n i 583 , elle envoya vingt écus « pour raug> mentation de la confrairie et chapelle de monsieur sainct Romain. » Le chapitre ordonna qu'avec cette somme « il seroit fiiit une image d'argent , pour mectre sur la châsse de niou dict seigneur sainct Romain. » Mais il paraît résulter des registres du chapitre que ces vingt écus servirent à payer une croix d'argent que le chapitre fil faire à celle époque.

Enhardis par la iEaiblesse et l'insouciance du ,^ monarque , ceux qui disposaient du privilège sem- ^^"prifiwi^"*' blaient prendre à tâche de ne l'appliquer qu'aux prétendans les plus indignes. Le parlement de Rouen déplorait ces abus; il avait souvent adresse des seprésentations au roi, et l'avait prié instamnfent

m HISTOIEE DU PBIV1L£G£

d'arrêter, de bonne heure, cette impunité qui

croissait de jour en jour. Le parlement de Paris, qui voyait le mal s'étendre dans son voisinage, avait fait aussi des remontrances sur cet oliyel. Le conseil recevait souvent des plaintes £n 1 577, la ûerte fiit donnée au sieur Le Marchand du Grippoo, qui,

de complicile' avec six autres, avail assassine de guet^-pens le sieur De Yillannois, capitaine des légionnaires de la Basse ^Normandie. Dans ces tems malheureux de troubles civils, le sieur De Villarmois, sélé catholique, royaliste itdèle, s'était signale' parmi les gentilshommes qui servaient en Normandie sous M. De Matignon. De Xhou le nomme plusieurs fois, et le met de pair avec Fo^vaques , Lavardin et les autres lieutenaus de ce chef militaire* £n 1574, il s'était distingué au siège de Domfront , et avait beaucoup contribué à Timportante arrestation de Montgommery ^^K M. De Matignon , indigné de cet assassinat, poursuivit activement les coupables. Il parvint à faire arrêter le sieur Du Grippon, « qu'il fist détenir miaéraUemenfc par force dans les prisons d'Avrancbes. » Kn vain le parlement de I^ormandie évoqua Tafiaire; Du Ghp pon fut retenu prisonnier à Avranches, malgré des arrêts de la cour, qui ordonnaient qu'il serait amené

(')DeTlioo,liTre78'.

(•) De Thon, livre 57«

à Rou^ , à k condergerie du Palais. M, De Mati* gnon tenta même mi jonr, mais en vain, de le laire

enlever par les vibailiis de Caen et de Cotentin , pour k faire tranafërer au château de Gaen où il l'aurai t Jaici Juger à sa dévotion. Ce n'ëiait pas chose rare, alors » que ces enlèvemens de prisonniers par des chefs de parti qui youlaient leur donner des juges dejcur choix. Vers 1562, les sieurs Chëveiie» Potot, De Chus, et antres meurtriers de Pierre Bissoii, secrëuire de Montgommery, ajant été arrêtes et conduits à Rouen» Montgommery, « pour empescher que k court de parkment n'en prinst plu.s ayant coaguoissaace >», s'était rendu en toute hâte à Rouen , accompagné de trente ou quarante hommes à cheval, s^étaitfaît livrer, de force, ces prisonniers pAr les geôliers de la conciergene du Palais j et ks avait menés à Aknçon, on k bailli Rabodanges, juge à sa dévotion , s était empressé de les juger et de ks faire décapiter Il était triste de voir de pareils moyens employés par M. De Matignon , lieutenant du roi dans la province. £n cek, n'était-il animé que du désir de venger un de ses meilleurs lieutenans , ou voulait-il , comme Teu accusèrent ses lennemis , faire périr le sieur Du Grippon a pour s'accommoder, par après , de la

(*) CtmfêssÊon (nunuscritc) de noble konune NieokuXh Mathtef, siêÊir de Chus f en 1566.

360 HISTOIRE DU PMIVIiJgE

terre du Grippon qui estoit à sa convenance » ? Lorsqu'il apprit que Richard Le Sotynier, complice de Du Grippon, était parvenu à échapper a toutes poursuites , et sollicitait la fierté à Jtlouen, il titd'iacroyables efforts pour Tempécher d*étre élu. Mais il ne fut point écoute. Au chapitre et au parlement , ou iiit asses peu touché de ses regrets passionnés pour le sieur De Villamnois, «homme fort craint au pays» et quiexëcutoitses vengeances promptement. » On se souvint peut-être que ce catholique exalté ayait assassiné, en 156â, sur la route de Saint-L6 , le sieur Hermésis , religionnaire , qui allait r^oindre Montgommery , sou chef Le Sotynier fut élu et obtint la fierté, pour lujr ei ses complices.

Cette élection fut , dans le conseil, en butte à de vives attaques. £n 1578, quelquft jours avant FÂscension , le cardinal de Bourbon écrivait, de Gaillon, à son chapitre : « Aux alarmes qui nous sont laictes, nous avons be&oing d'opposer ung faict pîtoiable (digne de pitié) et nous fortifier de personnaiges qui nous puissent ayder à conserver nostre privilège et, comme à l'ordinaire, le prélat indiquait au chapitre un de ses protèges. On va voir ce que c était que ce cas ^ito/oï/^; ce fait tient encore aux passions de Vépoque. Un nommé Verdun, réfugie de la Rochelle, errant, fugitif, était

(') De Thou, livre 30«.

m SAINT boua». m

venu, après la rëducUoa de cette ville , s'échouer à Aadieme , petit port de Bretagne. François Du Méuèz, dit La Montaigne , liis du gouverneur de cette petite ville , se mit dans la tête que ce rëfiigié était un espion; il fallait le faire arrêter, et sans doute ou aurait découvert ses desseins. Mais , dans ces tems de dissentions , les voies de justice n'étaient guère d'usage. Du M^nèz aima mieux pousser à outrance ce ré&gié, le harcelant , l'injuriant, lui prodiguant les menaces et les outrages. 11 le contraignit, de son propre aveu, à mettre Tépée à la main , « du premier coup d'estoc il le frappa à l'œil. » Verdun tomba; Du Mëuèz , le voyant à terre t< luj bailla encore plusieurs coups d'estoc dans plusieurs parties de son corps. » Enfin , Verdun expira. La nuit suivante , Du Ménèz et deux de ses amis « le jetèrent , une pierre au col , en la mer. >» Maïs, le lendemain matin, la mer s'était retirée , et on vit le cadavre gisant sur la grève. Dès 1 577 , le cardinal de Bourbon avait recommandé le sieur Du Ménèz au chapitre , qui lui préféra les assassins du sieur De Villarmois. En 1 578, le cardinal écrivit de nouveau en faveur de son protégé. « Sa cause estoit si recommandable , dis^t le prélat, que le chapitre eâtbien du l'embrasser, Tannée précédente (c'est un reproche à peine déguisé sous la forme du regret) ; mais , puisqu'il se présentoit maintenant semblable occasion de gratifier le sieur Du Mtinèz de U

ut HiSTOULË 1>U PElViLÉGE

Montagne, il leur recoauuandoit de nouveau cesie

(ajoutait-il) et considérer qu'aux alarmes qui nous sont iaicles.aouj» avons besoin d'opposer ung iaict si pitoiable ^ et nous fortifier de persomiaigea qui nous puissent aider à conserver nostre dicl privilège. » Au bas de sa lettre^ le cardinal avait ëcrit de sa propre main : «Messieurs, je vous reeoœ* mande ce persoonaige, parce qu il est irès-catlialique. » C'était le mot du guet ; dès lors, la ligue ne gardait presque plus de mesure, et, dès-lors aussi , être bon eaiialicfuêf c'était être voué aux Guise pardessus tout, envers et contre tous.

Cependant, Télection de Du Menez était dou-teuse. Le cardinal fiit averti que « aucuns du daa^ piUe s'en proposoient d' autres à leur iantasie, ou à la poursuite de gens qui ne ae soudoient à quel prix ils le pouvoient obtenir. » D était si difficile, en effet, de trouver des prisonniers plus dignes d'intérêt que Ihi Ménès de la Montagne l Le prélat se hâta d écrire au chapiti^, « Vous entendrez., disaitil, pv ^ rapport du grand^chidiacre , présent poirteur, et par la lettre que m'a escripte M. le cardinal de Birague, en (juelz Urmes les qf/mres iiu pHviUêége de monsieur sainci Romain soniriduiz. C'est a nous a faire eslection, doresnavaut, de pei-

sonnes qui n'en puissent continuer ces altérations. L'eslection du sieur Du Ménès seroit très-agréable

M SAIMT moMAm. m

ei encore plus favorable au dict privilliëge. » Le* ducs de Goise et de Mayenne ^cnTÎrent aussi

en faveur du sieur De la Montague. Le duc de Mayenne , surtout, s'intéressait vivement à ce gentilhomme, M qui Tavoit, en toutes ces guerres dernières, suyvi, mesmement (surtcHit) au siège de Brmage où il n*Bvoit perdu une seule occasion pour le service du roy. » — « Je vous prie bien fort affectueusement, ëcrivail41 au chapitre, de luy vouloir, pour Tamour et en faveur de moy , permeclre de joyr du prévilëge de monsieur sainct Romain, n

Quel moyen de résister pluslong^tems aux vives instances d'un cardinal de Bourbon , faisant cause commune avec le duc de Guise, le duc de Mayenne , etPuy Gaillart, si célèbre alors parmille excès contre les religionnaires! Du Menés de la Montagne leva la fierté, et retourna absous à Audieme, que son crime avait épouvanté. A entendre le cardinal de Bourbon répéter si souvent que le^Siirlde ceprisonnier estoU pUoiable^ on se demande ce qu'il fallait donc avoir fait pour être jugé indigne d'intérêt et de pitié ; et pourtant , il faut bien V avouer, la fierté fut sollicitée et obtenue, Tannée suivante, pour un crime plus odieux encore, en lui-même et par ses circonstances particulières. Dans une nuit du moi» d'aoàt 1 57 7 , le sieur De Harconrt de Juvigny avait 1 j/H. été assassiné par les nommés David Hébert et Laurent Quentin , soldés par la femme de ce

su * 1116T01IU!. i>u pmvua^

gentilhomme pour commettre ce crime. Maïs ces scélérate avaieateu deux complices, Jeanijorier,curé de JuTigny, et François Lorierson frère, qui habitaient le château, parce qu*il n'y avait point de presbytère. Ce fut ainsi qu'ils reconnurent rhospitalilé qui leur Aait accordée par le sieur De Juvigny; l'un d'eux . aida même à eoiouh* le cadavre dans un jardin ; puis, trois mois plus tard, k Texhumer pour l'enfouir dans la campagne. David Hébert et Laurent Quentin, arrêtés peu de tems après l'assassinat, furent juge's à Caen, condamnés, rompuz et mjrssurlaroë* On ne voit pas ce que devenait, pendant ce tems , la veuve du sieur De Juvigny ; mais la complicité des frères Lorierse découvrit par les aveux que brent Hébert et Quentin, lorsqu'avant le supplice, on les appliqua à la question. Le curé de Juvij^ny fut arrêté, et l'on instruisait son procès lorsqueFrançoisLoner son frère, qui s'était soustrait aux poursuites, alla à Rouen en 1579 solliciter la berte, et, chose étonnante ! l'obtint sans la moindre dîibculté. Mais quoique les chanoines , par leur cartel d'élection , eussent désigné François Lorier et :ies complices . rarrét de délivrance prononcé par le parlement ne fit mention que de François Lorier seul , en sorte que le curé de Juvigny, qui n'était ni plus ni moins coupable que son frère , se voyait à la veille de périr sur l'échafiiud. CVùi été un échec pour le privilège; et, de plus, il s agissait d'utt prêtre. Ije chapitre s empressa

' DE SAIIIT aCMMAIN. US

de recourir au roi, qui, par letires- patentes du 4 février 1580, ordonna au parlement de Rouen

de faire jouir du privilège de saint Romain tous les complices de François Lorier, que sa majesté dé» clarait « décharger du dict homicidi- , criiiH cl dêllct.^ U 30 avril suivant, le pariement, les chamhies assemblées, enregistra ces lettres-patentes, et ordonna que « tant François Loricr que tous autres adhèrenSf pardcipans et complices, chargés et accuses de l assassiiiat du sieur De Jm-i^y, jouiroi (Mit du privilège de sainct Komain et seroient mis eu pleine liberté. » Les termes généraux de ces lettrespatentes et de Tarrêt d'enregistrement semblent se rapporter à d'autres complices qu'au seul curé de Juvigny ; et, sans doute , l'effet des lettres et de rarrét fut de rendre la grâce du privilège commune à la coupable veuve du sieur De Juvigny.

Tous ces choix discréditaient le privile'ge de saint Romain dans Fesprit des premiers magistrats du royaume. On s'occupait toujours, au conseil, du procès des assassins du sieur De Villarmois, qui, en 1577, avaient été, quoique fort indignes, admis à lever la fierté. Chacun des choix faits depuis fournissait un argument de plus aux détracteurs du privile'ge. L'abbé De la Rocque , 1S80. chanoine de Notre-Dame de Rouen, envoyé r"v«ir6« à Paris pour solliciter l'affaire du sieur Du Grippoudans Hntèrét du ciiapihe, écrivait à ses

3£6 lil&XUlA£ DU P]IIVUiBG£

collègues ^'^ ; c< Je vous aJvertis qu'il y a plusieurs du conseil qui me parlent dtyerMment (défcron- Uement) du prîvilc'gc , et asses ouvertement, disaulz que l'ou procède au dîct privilège par trop grande faveur. Vous m'ezcuservA , s*il vous plaist ^ si je vous dys les piopos qui m'ont este tenus, jusques à me dire que si la oompaignye ne regar* doit de plus près , et si elle ne faisoit en sorte QtfE

POU& LE MOINS IL Y £UâT UNE M£U&£ £fiiXA£ i>£UX

verubs , ce seroit cause de faire casser et annoller

vostre privile'ge. Je tasche, par tous les inoyeus, de leur remonstrer de quel oèle et de quelle affection toute la compaignye y procède ; et croyéa qu'il est besoing d'amys. »

C'était » il nous semble, ne pas trop exiger des chanoines que de vouloir que , sur les choix de trois auiièes , il y en eût un qui fût supportable; toutefois Tayis ne leur profita guères ; en effet , dans la quelle de ces deux classes des meures et des verdes^ les lecteurs rangeront^-ils l'élection qui fut faite par le chapitre, cette anne'e même, huit ou dix jours seulement après avoir lu la lettre qui précède? En L.ficirie«Mw. 1579, dans un après-diner dVtë, en plein jour, <i ..ado..i.irmrur- sieurs Jcrome Mayiiet et le capitaine Maynet v^t^'iiZ!^, 1a Vallée, sonfirère, étaient allés attendre sur le plein jour, pont de Koueii des gentilshommes avec lesquels

CO Lelhc du â6 avril 1J80.

H SAINT EOMAIH. 347

lis avaieut eu querelle. pout avait été choisi pour la vider. Là, en plein jour, les ëpëes airaient été tirées ; on s*était battu , cinq couu e cinq , longteaM el arec acharnement, en présence 4k la foule qinaffluaitsurlepontfàcettehenre, «pouraepourmeiu 1 et prendre le frays. » Les sieurs De Lisle el De Vieufosftë avaient été tuëâ sur la place. Jean Bell el, domestique du capitaine Maynet la Vallée, qui avait mis Tépée à la main avec ses maîtres , el tué lui-même le sieur De Vieufossé, obtint la &erte pour lui et pour les deux sieurs jVlaynet qui se cachaient. L'impunité d'un double meurtre commis avec tant d'audace indisposa plus que jamais les membres du conseil ; et Tabbé De la Roque entendit des paroles qui le firent trembler pour le privilège. Toutefois, à ces angoisses, il y avait des compensations. Celte même année 1580, le pape U|»pcCrê-

Grégoire Xlll écrivit , des le mois de juillet « a ses .,i,.i„iiert«poHr chers hU les chanoines de Tégiise de Rouen >», pour leur reconnnander un gentilhomme, et les prier de lui accorder, 1 année suivante, le bénéfice du privilège de la fierté. Ce gentilhomme était du pays de Bretapie et se nommait Du Piessis Mélesse. Après avoir servi dans les années catholiques sous le sieur de Martigues, et s'être distingué aux batailles de Mouicoiiiour , de Saumur, de Châteauneuf , et am siège de Saint^etn-d*Àngély , il s'était retiré aux environs de Rennes. En 1 570, accompagne de huit

3^8 UiSÏOlAJK DU PElVlLKiGE

*)u tii.\ personnes, il tua le sieur De la Haye Saint- Hilairet protestant, en voulant se saisir de lui pour le livrer au roi , comme rebelle aux ëdits. De là il s'était enfui à Padoue ou il tua un gentilhomme padouan, nommé HoratioMerserro^a dans ungcom* bat , en chemise , avec une espee et ung poignard , en pleine place publique , en présence de cent ou six vingtz gentihhonunes françoys. » En 1 577, traversant le village de JVlilecru ou Mileru , près de Sëes , à la tète de gens de pied qu*il avait levés pour le service du roi , et se voyant attaque' par des cavaliers et des gens du pays qui lui tuèrent deux de ses soldats, il fut forcé de combattre, et il y eut plusieurs de ces villageois tués , tant par lui que parles siens. £n 1 574 9 étant retiré dans le faubourg Saint-Ger-

liiaiii, a Parts, « en une clianibre seci'ète, àcause des

querelles qu'il avoit, il fut attaqué par des incongnus; eontrainct de mettre la main à la dagu» , il frappa ceiuy qui le tenoit , puis s'enfuyt par une fenestre , ne saichant s'il avoit donné ung coup mortel. » — « Grandement contrict et marry de tous ces crimes^ eten sentant sa conscience chargée , Du . Plessis Mélesse s*estoit retiré par devers monsieur le pénitencier de Komme, qui luy avoit enjoinct pour pénitence aller visiter les sainctz lieux en Hiérusalem , ce qu'il avoit faict; et, au retour, esloit allé baiser les piedz de sa saincteté nostre Sainct P^re le Pape , auquel il avoit rendu raison de son

DE SAINT BXmAXH. « 3^9

iFOyage j et luy ayant iakt congnoistre les nécessités aux quelles il s'estoit «rouyé , à cause de ses précédentes fortunes , sa saiucteté luy avoit enfin promis le faroriser de son auctorité pour la recourrance (Je sa liijerte. » Le souverain pontife tint parole; et il adressa aux chanoines de Rouen , un bref que je traduis exactement ; M Chers fils ,

1» Salut et bénédiction apostolique.

» Jcau Du Plessis, de la prov-ince de Bretagne, a la réputation d'un bon catholique et d'un sujet fidèle au roi très-chrétien. Accusé , depuis longtems, d'un meurtre et d'autres crimes , et ne voulant point courir les chances d'un jugement au parlement de Rouen, dont les membres lui sont su^ectSy il a recours à votre protection , et attend de vous Timp unité et une sécurité entière. Il m'a expose qu'en vertu d'un ancien privilège, vous avex le droit de délivrer tous les ans des prisons , et de mettre en liberté, un prisonnier accuse d'un crime capital , et que vous choisissez ainsi que bon vous semble. H vous supplie de lui conférer, l'année prochaine, le bénéfice de ce privilège. î^ous recommandons à votre charité cet homme que Ton dit n'être pas indigne de la faveur. qu'il sollicite, et dont on nous assure que les services ne sont pas inutiles au roi très— chrétien.

» Donné à Rome^ à Saint^Picrrc , sous l'anneau

050 iUSTOlBJ^ OU PRniLÉGE

du pécheur « le 33*. jour de joUlet 4580 , ei ia

neuvième année de aoii e pontîiicat. »>

Le cardinal de Boarbon reçut personnellement du souTerain pontife un bref dans le même sens et presque dans les mêmes termes. Trois cardinaux écrivirent^ de Rome^ au chapitre, en frvenr du sieur Du Plessis Me'lesse. Peu de tems après , Henri m écrivit au chapitre , en faveur du même gentilhomme , auquel il s'intéressait « à cause des signalez services que le feu roy Charles , son frère , et luy-mesme ayoientreçeos de luy. Désirant singulièrement de le voir hors d'uu procès qu'il avoit à cause d' un homicide qu'on luy impuloit , procès qui empeschoit qu*il ne peust lihrement luy faire service aux occasions qui se présentoient , le monar>que pryoit bien affectueusemmt le diapitre de pei^

mettre , pour l'amour de luy, au sieur Du Plessis (lequel pour sa valeur il estimoit beaucoup) de lever la fierté à Rouen , afin que , joyssant du privilleige, il demeurast absous du dicl homiade ; et de le préférer à tout aultre , pour luy fiiire congnc^Ue (disait le roi) que nostre recouuuandation ne luy a esté inutille en vostre endroict; dont nous recevrons 1581. ung grand plaisir et contentement, t» L'année soivaote , quelque tems avani 1 Ascension , le roi , qui était à Blois, envoya au chapitre de Rouen un gentilhomme nomme La Saulsaie , avec une lettre close encore plus détaillée et plus pressante que

M SAINT RÛUAIN. 351

celle qui précède* Il y parlait de la prière que « nostre saiuct père le Pape luy eu avoit faict faire. » lise pre'valail de « Taffection qu'il avmt tousjours portée à laconseryatiou ciuprivilëge de sainciKomaiu, et des anrests favorabka à ce privilé^t qu'il avoil faict rendre par le conseil. » Le jour même de rAscenaion , le cardinal de Bourhon montra une troisième lettre de Henri 111^ écrite de la propre main du monarque, et une lettre de la reine mère. Le vicaire-général de Pontoise, envoyé à Houen par le roi , hanm^a le chapitre au nom de sa majestét Jamais prétendant à la iierte n'avait été protégé par des patrons aussi poissans» et recommandé

avec taiiL d'iustaiice , i^mt le lut , en cette occasion, le sieur Du Plessis Mélesse ; aussi leva-t-il la &erte cette année.

£n 1582, le clergé de Rouen recueillit les iruits isss. de sa condescendance aux désirs du roi. Le choix du chapitre était tombé, cette année-là , sur Claude D'Âubigny, baron de la KochCf chevalier de l'ordre, qui s'était rendu coupable d'un grand nombre de meurtres , dans ces combats entre des bandes de gentilshommes , comme on en voyait tant alora. il serait trop long de détailler ici Iolas ses meurtres ; je me bornerai à en raconter deux.

Les sieurs De la Baulée, De la Bellière et antre» avaient été condamnés à être exécutés en effigie pour des crimes commis envers les sieurs De

Pennentez.; mais, la nuit, ils abattaient et brisaient les efBgies; et un jour, par vengeance, ils brûlèrent une maison du sieur De Pennentëz. Ce dernier reso lut de ies surprendre. Accompagne' de plus de trente gentikhommes , parmi lesquels ëtait D'Aobigny, baron de la Rocbe, il alla se mettre en embuscade pendant la nuit, non loin d^une place où de nouvelles effigies avaient été exposées. Vers minuit, les sieurs De la Baulee ne manquèrent pas de venir en cet endroit, accompagnés de quarante ou cinquante cavaliers armes : au moment où ils se met taient en devoir de briser encore une fois les effigies, les sieurs De Pennentée, D'Aubigny et leurs compagnons , sortireat de leur embuscade , et tirèrent sur eux des coups d'arquebuse, l^e sieur De la Lusignière , blesse mortellement, mourut presqu'aussi-tôt. Passons au récit du second fait.

D* anciennes querelles existaient depuis lo ngtems entre lui et le sieur De la Roche d'Aillon; et , sachant que ce dernier marchait toujours accompagné de trente gentilshommes armés et à cheval, dans Pintention de l'attaquer , D'Aubigny ne sortait , de son coté , qu'assisté d'un nombre égal de gentilshommes. Un jour, ces deux bandes étant venues à se rencontrer, elles s'attaquèrent au même instant « et se chargèrent les ungs les aultres, de telle sorte que du party du sieur D'Aillon, il en

cleiQoura sur la place troys qui furent tuez, assavoir le sieur De IVlillepied, ung nommë Le Gascon, le sieur De Bigarreau , et envyron dix ou douze blessez. » Le sieur De la Roche d'Ailloa eut les deux bras cassës d'un coup d*ar<juebuse ; D^Aubigny reçut uu coup de pistolet au yisage , et deux autres de sa troupe furent blessës. Après l'action « on sut qu'un basque du sieur d'Aubi^j;iiy, (jui s'était e'cartë pour accoupler les chiens, avait eu la gorge coupëe par le sieur De la Roche d'Aillon. Aux grands jours de Poitiers , on avait réuni les deux procès criminels instruits contre D'Aubigny, à raison de ces deux meurtres, à trois ou quatre autres procès pour des crimes du même genre , commis par lui antérieurement, et il avait été condamné par contumace à la peine capitale et à la confiscation.

Le baron de la Roche vint à Rouen solliciter la fierté; il était chaudement appuyé par le duc de Guise , qui écrivit au chapitre en sa faveur.

Bientôt, averti cpie le chapitre faisait difficulté de rien promettie au baron d'Aubigny t< pour ung mauvais rapport qui luy avoit esté faict de la religion de ce ^entillionime » , le prince se hâta d'écrire au chapitre : « Je vous dis avec toute vérité que j'ay tousiours veu etcongneule baron delà Roche, tant aux batailles de Jarnac et Monlcontour que aultres occasions , s'employer avec aultant de xèle et affection pour le service du roy et de nostre religion

356 lUSTOlRE DU PRIVILEGE

cathoKcque, qa*aultre que je sçaîche; vous pouvant

rendre ceste asseùrauce , comme tcsmoing oculaire. C'est pourquoy je vous prie, messieurs, ne retarder, pour ce subîect, la bonne volonté que je me promectz de vous encest eadroict. » C était le cardinal de Bourbon Y qui^ sur des rapports inexacts, avait pris et dounë à son chapitre des impressions défavorables ausieur De la Roche. Enfin, désabusé, ou ne voulant point se mettre en opposition avec le duc de Guise, il écrivit au chapitre :

«Puisque monsieur mon nepveuafaict cest honneur au sieur baron delà Roche, d'avoir voulu tesmoigner du contraire de ce que l'on m'avoit voulu rapporter, qu il estoîi de la religion , je vous prye de iaire , en ce qui luy est nécessaire , tout ce que vous pourrésb, à ce qu il puisse obtenir ce qu'il désire , mais si doulcement et accortemeiu que per sonne ne puisse congnoistre l'affection que je porte à ceste affaire; les lettres que j'ay par cy-devant esoiptes au contraire , a esté sur les rapports qu'on m'avoitfaictx qu'il estoit de la rehgion réformée ; de quoy j'ay esté, depuis, satislaicl du coutiaae. »

Cette lettre rendait au chapitre sa liberté, et il choisit le baron de la Roche pour lever la fierté. Le parlement le délivra aux chapelains de saint Romain ; mais l'arrêt de délivrance était conçu en des termes qui semblaient déceler une arrière -pensée et des desseins ultmeurs. En effet, le sieur D*Aubigny

BE SAOrr ROMÀm. 355

ne larda guère» à être inquiété par la justice. H recourut au chapitre, qui lui promit de se plaindre au roi ; mais par qui iaire appuyer , en cette dpconstance , ses doléances auprès du monarque? Le cardinal de Bourbon, malgré sa dernière lettre , passait loiQOurs pour contraire au sieur D*Aubigny. Mille bruits divers avaient circule, à ce sujet, dans le chapitre et dans la ville, lors de l'élection de ce gentilhomme. Heureusement, on finit par décour vrir que ces bruits avaient été méchamment semés par des compétiteurs intéressés à le £ure eidure. Plusieurs, dëpute's du chapitre, qui avaient été envoyés à GaUlon pour pressentir le prélat, rapportèrent à Rouen les paroles les plus faTorables à rélection qui avait ëtë iaite. Le cardinal n'en était pas resté la. Dans une lettre (du Si juin) il expri-* mait son cha^n de ce qu'on eut pu « doubter de sa vraie intention, encore que sa lettre en rendist certain tesmoignage. Et, davantage , ijoutait^il , je vous diray qu'en eslisant le sieur D'Aubigny, vouz a»ez faUt €hose qui w!a êsii itèS'-agréMê; ce que vous congnoîslrcz eu 1 allcctîou que j'emploieray pour assister ceulx qui ont charge de faire poursuyte auprès du roy pour la confirmation de vosire nomination. » L'effet suivit de près la promesse ; et , le 18 septembre 158â, grâces au prélat, le chapitre obtint de Henri 111 des lettres -patentes, oii ou Ut ; tt Disons et déclarons que nostre vouloir

356 mSTOm DU PBIVIliGE

et intentioii est que le dict droict et privilège de U châsse et fierté sainct Romain de Rouen soit inviolablement entretenu , suivi et gardé , et que d'icelle les archevesque, chanoines et chapitre du dict Rouen , ensemble les diclz D'Aubî^y, prisonnier dernier élu, avec ses complices ^jouyssent et usent comme il a esté faict de tout temps et anciennetë. » C était une nouvelle coiiiumatiuii du privilège, aussi formelle qu^aucune de celles obtenues jusqu'alors

par le chapitre.

1âS3. Mais dans ces tems de troubles, d'inconstance AMcaUt* de et d*irrésolution , un point Aéciàé la Teille ëtait , le eu-L.jc, k u- lendemain, remis eu question. Ce privilège, si ëuerul^m.'o!^ giquement confirmé en 1583, reçut, dès 1583, un lége de la fierie. coup sensiDic. JJans une assemblée reume a 5auit- ** Germain-en-Laye , aux mois de novembre et dë* cembre, et composée des princes, des grands du royaume, d'évêques, de conseiilers-d élat, démembres du parlement de Paris , et où il fut question de réformes à opérer dans le clergé , dans la noblesse, la justice , le gouvernement civil et les finances , on parla des droits du roL « A ce propos , Jean De la Guesle, président au parlement de Paris, fit une harangue dans laquelle il insista sur la nécessité de rétabHrl'ordre judiciaire. Il se plaignit de l'impunité des crimes, ce qui le conduisit à parler du privilège de saint Romain. Il se déchaîna avec force contre cet usage, qu il qualiiia de déteskMe, Le cardinal de

maltc.

DE SAINT EOMAm. 357

Bourbon avait entendu le commencement du discours avec une impatience très-marquëe, mais à

ce mol de détestable, il entra en fureur (dit le président De Thou); s'éiançant de sa place , il courut se jeter aux genoux du roi , avec autant dVmpressement , dit encore De Thou , que s*il se fût agi de sa dignité , de ses biens et de son salut étemel , suppliant humblement sa majesté d'obliger le président La Guesle à lui donner satisfaction, ainsi qu'à Téglise de Rouen, surFoutrage sanglant qu*il venait de leur faire. Henri III, un peu ému de celte scène qui tenait du tragique, se contenta cependant , pour rfaeure , de dire au cardinal de se relever et de demeurer tranquille Le faible prélat, qui avait déjà des engagemens avec la ligue , tenait beaucoup à ce privilège , parce qu'il lui donnait de l importance dans le parti, en lui offrant les mojfens de sauver quelques personnages qui avaient servi la cause ou qui s'y attachaient par reconnaissance du bienfait reçu. Tout ce qu'il y avait, en France, de scélérats qui désespéraient d'obtenir leur grâce de la clémence duroi, couraient en foule àcetasyle, et recherdiaient la faveur du cardinal de Bourbon pour y être reçu& ; et ce cardinal , que les iactieux commençaient à flatter de Tespérance de la couronne, n'accordait cette grâce qu'à leur recommandation. Par ce moyen,

(•) De Thou, livre 78*.

358 HJLSXUIAK DU PaiVlLÉtiË

ces scëlërats , déjà chargés de crimes , ne fiiistient aiicime diiEcultë de s'engager à en commettre de nouTeaux, et entraient sans peine dans la conspiration formée contre le roi et contre Télat. » On conçoit maintenant l'indignation du président La Guesle contre un usage, source d'abos si monstrueux; on conçoit aussi la colère du vieux prélat, en voyant attaquer avec véhémence , la plus belle prérogative de son siège épiscopal, un privilège « dont il faisoit, dit PasquÎOT , s<m propre faia envers et contre tous. 1» En effet, chaque année, comme on l'a vu par ce qui précède , et comme la suite le montrera encore, le diapitre recevait du cardinal de Bourbon, du cardinal de Vendôme, son neveu et son coadjuteur , des ducs de Guise et de Mayenne , les lettres les plus pressantes , presque toujours en Caveur des mêmes prétendans à la iierte. Nous avons sous les yewL un nombre considérable de ces missives. Souvent, au bas de ces lettres, minutées par des secrétaires , on voyait quelques mots affectueux et pressans, écrits de la main des prélats ou des princes de la maison de Lorraine. Le cardinal se disait toujours « Tadfectionné confrère et amy de ses chanoines.» Le duc de Guise étoît «leur très affectionné amy à jamays»; le duc de Mayenne» «leur très affectionné , fidèle à leur obéir. » Outre ces fermules caressantes, les princes mettaient, toiyours de leur propre main, quelques mots, pour montrer

I>E SAINT KOMAIN. 359

combien ils désiraient que leur recommandation fiât

suivie ti un complet succès. Dans une de ces apostilles, le duc de Guise disait: « Messieurs « je vous prie Toulloir gratiffier cedx que je vous recommande, car ilz sont mes serviteurs. » Dans une autre, le cardinal de Bourbon disait: «Je ne penseray point que vous m'csraiëz (m'aimiez) sy vous ne faictes ce dont je TOUS prye en &veur du sieur de .... i» Deux cardinaux , issus du sang de nos rois , traitaient de simples prêtres à'aniis et de confrères. Des princes, illustres par cent &its d'armes , et dès-lors plus puissans que les rois, écrivaient aces mêmes prêtres dans les termes de la plus affectueuse égalité , et sollicitaient d^eux, avec instance, des grâces pour leurs protégés. C'était de quoi tourner la tête à un aréopage , et le chapitre de Rouen n'y savait pas résister. Aussi , presque tous ceux qui levèrent la tierte à cette époque étaient^-ils bien plus les élus de ces princes que ceux du chapitre lui-même, qui, caressé par ces hommes habiles, suivait en aveugle le mouvement qu'ils lui avaient imprimé.

L'élection de 1 583 fut encore leur ouvrage. La 1583. iierte £ut accordée à Chrestien De Gommer ^ sieur f-^f*^^*' du Breuil, et à son firère, coupables d'assassinat tibiwaiam q«« de guet-à-pens. Mais les circonstances dans lesquelles ce crime avait été commis les mettaient hors <le ligne. C'étaient des fils qui avaient vengé leur père odieusement assassiné, quelques années avant.

accorqui

utt*ia de leur

360 HISTOmS BU PRIVILEGE

en la présence de 1 un d eux. Ce lait mérite d'être raconté avec détail. £q 1 568, le père de ces gentilsbommes, qui était grand-maître des eaux et forèu au duché' de Château-Thieny, ayant su que Nicolas Delacroix, abbé (laïque) d'Orbais, recelait chez lui une grande quantité de bois mal pris dans les forêts du roi , alla au château où Delacroix faisait sa demeure, et ordonna, de par le roi, aux domestiques de lui ouvrir les granges. Ce château était un lim fart; les domestiques se sentant en sûreté , ne répondirent d'abord au grand-maitre que par des injures et des menaces* Mais bientôt le guidiet s'ouvrit, et on vit sortir du château Delacroix et six domestiques , «c tous garais d^annes , espieux et hallebardes, signamment (principalement) le dict abbé ayant ès mains une espée nue et une rondace, les quek tous ensemble se jectèrent furieusement sur le sieur Du Breuii et sur ceulx qui Taccompaignoyent » Un gentilhomme et un sergent restèrent sur la place; plusieurs officiers de la iorèi lurent blessés et estropiés pour leur vie; et le grandmaître , le sieur Du Breuil , fut tué « après avoir esté navré (blessé) en plusieurs endroictz de son corps, de huict à neuf plaies , avoir eu les deux yeux crevéz, la teste percée de coups de hallebarde, la gorge couppée, et avoir reçu trois ou quatre coups d'espée dans le corps. » Après ce massacre, Delacroix lit assembler plusieurs personnes , entr^autres

D£ SAINT ROMAIN. 36f

des tanneurs, et il leur dit, en leur montrant les

cadavres gisaus sur la place , que « s'ilz vouloîent achapter les peaulx de ces bestes, il leur en feroit bon marche. » Le jeune Chrestien Gommer, sîeur du Breuil (Tun des &ls du grand-mautre), âgé alors de treize ou quatorze ans seulement, avait été témoin de cette horrible scène. Les assassins de son père Pavaient poursuivi lui-même, malgré son âge tendre, « fouillant partout, jusque ès foirres (dans la paille) des lictz », disant, avec d'afiBreux blasphèmes ,(iue«€e n*estoU pasas^z d*avoir iui le phre, et ifuU Jailoit extermimr touU la race. » Le jeune Chrestien Du Breuil ne dut son salut qu'à la pitié d'une vieille femme c^ui le cacha aaiis sa c ha uni i ère ; on sut qu'après s'être éloigné quelque tems, l'abbé d'Qrbais était revenu , avec ses gens, dans les lieux témoins de ce massacre; a qu ils y avoycnt faict fimne feuz de joye en signe de trophée, dansans autour du feu, ayans des bonnets rouges et plumes de coq, en dérision du sieur Du Breuil et de sa maison. v> (Les bonnets rouges et les plumes de coq étaient alors une parlie nécessaire du costume que l'on prenait pour faire des folies, pour jouer la mascarade ^'^). — On peut imaginer la vive impression que de pareilles horreurs firent sur un jeune homme de treize ou quatorze ans, sur un fils.

(■) M^oiTM da duc d'Angoidépae, infint.

362 iliSiOmE DU PAlViLËG£

Les magistrats devaient faire justice d'un crime

commis avec des circonstances si atroces; et l'on ne peut expliquer que par le désordre affreux qui rë^ gnail alors en France la scandaleuse impunité doui l^abbëd^Oibais continua de jouir long^ems encore. Cependant le fils d^ sa victime grandissait. « Il se trouYoit ordinairement en bonnes con\paignje$ et avec grands seigneurs; on Iny mectoit devant les yeulx la mort de son père ; on luy disoit que l'abbé d'Orbaiz s'estoit vanté de faire mourir le fik comme le père: et, de faict, le jeune Du Breuil le veoioit souvent passer et rappa&ser en armes prèft de sa maison. » Plus le jeune homme avançait en àg*-', plus les instances des gentilsliouimes pour Texciter à venger son père, devenaient pressantes. Enfin, à vingt-trois ans, « ne s'osant plus trouver en bonnes compaignyes , pour la vergongne qu'on lui faisoyt, Gommer du Breuil se résolut d'avoir la raison de ce crime, soii par justice , ou autrement. » Dès-lors, il ne marcha plus qu'armé, et accompa-

ïT

et faisant épier Tabbé d'Orbais. Il sut que ce dernier, averti de ses desseins et de ceux de son firère* avait dit que « ce n'estoit que des enfantz et qu il leur bailleroit le fouet» » Ces menaces méprisantes, si cruelles pour Pamoui^propre d*un adolescent, excitèrent en eux la soif de la vengeance. Un jour, accompagnés de seise à dix-huit cavaliers, ayant

OE SAINT ROMAIN. m

apeii^u Tabbé d'Orbais et ses gens, ils se mirent à leur poursuite, et reconnurent, à la piste des cbeyaux , une maison du village de Verdon où leurs ennemis s étaient cachés. Ils allumèrent un feu à la porte de cette maison, ce qui effiraya un des valets de l abbé d'Orbaiî» , qui ouvrit la porte pour s'enfuir. Cette porte étant ouverte , Tabbé d'Orbais tira un coup de pistolet sur Du Breuil et sa suite. Chrestien Du Breuil , François De Gommer, son frère, et De Malherbe, leur beau-£rère, se précipitèrent sur l'abbé , Tépée et le pistolet à la main ; l'abbé tomba mort.

Ces jeunes gens ainsi échauffés , et les parens^de ceux qu'avait tués naguère Tabbé d'Orbais, se précipitèrent sur son cadavre, et criblèrent ce corps inanimé de coups d'épée et d'arquebuse. « Aulcuns d'iceulz marchèrent dessus, le fouUant aux pieds. >» En ce moment, Omtien Du Breuil tomba à genoux, les larmes aux yeux, les mains levées vers le dd, en s'écriant : in. D'ores en aduani, je pcurray aller la teste haulte, ayant eu la raison de Vhomi^ cide commis en la personne de deffiânet mon père ; €ij cela faict, s*en alla à son esgUse, fiiire son oraison à Dieu. » Mouvement étrange, qui contrastait fortavec l'assassinat prémédité qu'il venait de commettre ! Mais ce mélange d'idées de vengeance ei de sentimens religieux peint à merveille Tesprit du tems. En vain l'Évangile avait flétri énergiquemeut

3^ IiiSi01&£ DU PRIVILÈGE

la maxime : « OIEil pour œil, ei dent pour dent » A cet

égard, la France, la noblesse suitout, en e'taient encore à r Anden Testament* Cependant, force fut aux Du Breuil de se soustraire aux poursuites des magistrats. A la vérité , le duc de Guise et d'autres grands seigneivs n'auraient pas laissé périr sur Pëchafaud ces gentilshommes quUls prote'geaienl ouvertement, Mais il fallut se cacher quelque tems, et laisser passer l^ora^e. « Aulcuns des complices de Tassas- . sinat de Tabbé d'Orbais décédèrent misérablement..; anltres estoient fugitib çâi et là, habandonnants père et mère , leurs bleus et leur pays. » Les deux frères Du Breuil , et De Malherbe, leur beau-frère, « n*osoient se monstrer, et Chrestien ne pon voit prendre party (se marier), combien qu'il en idst requis en bons lieux , pour la crainte de la rigueur et sëv^ritë de justice. » Dès 1582, ils avaient sollicité la Gerte, mais on leur avait préféré le baron de la Roche. Après encore une année de souffrances , ils se présentèrent de nouveau en 1583, et les recommandations ne leur manquèrent pas. Ce fut en leur faveur que le duc de Guise écrivit, de sa propre main, au chapitre de Rouen, ces mots que nous avons déjà rapportés : « Je vous prye les voulloir gratiiiier ; car Hz sont mes serviteurs. » Par cette lettre, le prince « prioit les chanoines de Rouen, bien fort affectueusement, de vouloir bien, pour Tamour de luy, avoir les sieurs Du Breuil pour

DE SAINT ROBIIAIN. 365

recommandés , et leur faire tous les plaisirs qu'ilz

pourroienl. » Le duc d'Alençon, frère de Henri 01, et les cardinaux de Vendôme et de Bourbon s^intéressaient aux Du Breuil^ et les recommandèrent vivement. On avait dit au chapitre que le sieur De Malherbe « leur beau-frère, n*esioU pas bon caiholique. Le duc De Guise le sut, et s'empressa de rassurer cette compagnie par une lettre où il se rendait garant des sentimens religieux de ce gentilhomme , qui avait servi sous ses yeux , dans les batailles de Jamac et de Montcontour. £nfin, chose assez piquante , l'illustre Etienne Pasquier avait écrit, en faveur de ces jeunes gentilshommes, à Emeric Bigot de Thibermesnil^ président au parlement Normandie, son ami, son ancien condisciple De pareilles recommandations méritaient qu'on s'y arrêtât. Des fds qui avaient vengé leur père , assassiné avec tant de barbarie , inspiraient mi yif intérêt. On ne ressentait que de l'horreur pour rinfame abbe d Orbais, meurtrier atroce, avare sordide et sacrilège, qui avait chassé de son abbaye les quatre moines-prêtres et les deux novices qui la desservaient; à Tépoque où il était mort, il j avait huit ans que ces malheureux étaient logés

(') P^ml les complices de Gommer da Breuil , figurait on PScire Pasqaicr. point pereai du cëtèbre Etienne Pasquier? et ne

serait-ce poiol cetle parenïé «|m excita ce dernier à laire des démarche» auprès du président Bigot T

366 HISTOIRE DU PBIVILÉGE

et nourris chez les sieurs Du Breuii, ûls de la victime de l'abbé d*Orbais. Le chapitre se laissa persuader par les puissaiis et nombreux protecteurs de ces gentilshommes , et leur accorda la &erte, ainsi qu^à leurs complices.

Peu de tems après , Étienne Pasquier, écrivant au président Bigot de Thibermesnil, pour le remercier, lui disait : « Je ne fis jamais de doute que ma requeste ne fust par vous entérinée, non seulement pour l'amitié qui est dès pieça (dès longtems) contractée entre nous, mais aussi pour la justice de la cause qui se présentoit devant vous ; car, encores que le faict, de soy , fust irrémissible , pour avoir esté commis de guet-à-pens, à port d'armes et assemblée illicite , et autres telles cir> constances qui rengrégeoient (aggravaient) grandement le meurdre , si est ce que puisque le privflége de voslre fierté est întroduict pour acquérir pardon et oubliance de tels actes, je croj qu'entre ceux qui se présentent en vostre ville, il n'y en eut jamais un plus excusable que cestuy , entre les inexcusables , parce que, selon les lois de la noUesse de France, il sembloit que ceux dont je vous escrivy dévoient une juste vengeance à la mémoire de leur père qui avoit esté homicide par celuy que, depuis, ils tuèrent » Le nom de ces gentilshommes n est

i*) Lettm ^StHtrwe Pasçmer, livre 8 , lettre

DE SAOlT ROMAIN. 367

point écrit dans la lettre de Fasquier, et cette lettre n'est pas datée ; mais que Ton combine la date de rëlection Jes Du Breuil avec Tcpoque où Bigot de Thibennesnil était président au parlement de Normandie (de 1 578 à 1 584 ); que Ton compare le récit du crime des Du Breuil^ tel que nous venons de le rapporter d*après leur confession ^ a?ec ce qu'Étieime Pasquier éirivit à son aiui en faveur de jeunes gentilshommes qui ayaient vengé leur père , en tuant son assassin, et on demeurera certain que ce iixtbiea en faveur de Gommer du Breuil et des siens que Pasquier écrivit au président Bigot. Pai»quier avait alors des relations familières avec les princes de la maison de Lorraine , protecteurs déclarés des frères Du Breuil : il était membre du conseil d'administration de leurs biens ; de plus, il possédait la terre du Châtelet, dans la Brie > pays de ces jeunes geaulshommes ; ces deux circonstances, jointes à son intimité bien connue avec le président

Bigot , motivent assez la lettre qu'il écrivit à ce

magistrat en leur faveur.

Les élections de 1 58^ et de 1 585 n'ofifirirent rien I58S. de remarquable, il n'en fut pas de même de celle u «wt«acde 1586. L*élu était un fratricide. Raoul Coignet, secrétaire du roi , et François Coignet son frère aîné, étaient en procès l'un contre Fautre, relativement à la terre de Pontchartrain , près de Neauflele-Cbâteau, dépendant d'une successions partager

368 liiMOiftL Db PRIVILEGE

entre emt. François soutenait que cette terre était

un iici, et devait lui revenir, puisc|u'il était Tainé; Raoul prétendait au contraire qu'elle était en roture, et que, conséquemment, elle devait être partagée. L'affaire était pendante au parlement de Paris, qui avait récemment nommé un conseiller commissaire chargé de voiries lieux et d'entendre des témoins» Les deux frères étaient brouillés et ne se voyaient pas. Dans ces circonstances , Raoul Goignet, accompagné des sieurs De Jblavigny et GrafTort, ses beaux-frères « et de deux autres gentilsiionunes , étant allé faire visite à un sieur Des Monceaux, près Neaufle, rencontra sur le chendn François, son frère , et un sieur De Florimont, qui chassaient , suivis de plusieurs cliiens. Ils passèrent les uns auprès des autres sans se dire antre chose qu un froid bon soir. Mais un des chiens de François Coignet étant venu dans les jambes de Raoul, le flairer, le caresser peut-être, ce dernier, « craignant , à ce qu'il dit depuis , que ce chien ne le mordît, luy donna un coup de plat d'espée , dont le chien se print à crier » , et s'enfuit vers son maître, en hurlant. François, se retournant vers Raoul , lui demanda pourquoi il avait frappé son chien P Sur ces paroles il s'éleva une querelle , et on se battit. Raoul Coignet, accompagné de quatre ou cinq gentilshommes armés , devait avoir le dessus. Le sieur De Florimont, ami de François

Coignet, fut tue i>ur la place; et Frauyois Coignet luir-méme reçut de son firère Raoul une blessure dont il mourut quelques jours après. On peut imaginer le bruit que iil cette aflaire. Le parlement de Paris procéda immédiatement contre Raoul Coignet et ses cumplices , qui étaient en fuite ; ils furent condamnés par contumace à avoir la téte tranchée sur la place de Grève. Ayant en vain sollicite leur grâce du roi , ils recoururent au privilège de saint Romain. Les cardinaux de Bourbon et de Vendoiiie écrivirent plusieurs fois au tliapitre et au parlement en leur faveur; le cardinal de Venddme signalait Raoul Coignet comme très-bon caûiolique, et comme digne , à ce titre, du privilège. Raoul Coignet avait des protecteurs zélés dans « aucuns des premiers du conseil. » Il était surtout recommandé par le célèbre Pomponne BeilièYre, qui, chargé alors de toutes les négociations importantes, jouissait d'un imaiense crédit.

«t Je pense , écrivait le cardinal de Bourbon à son chapitre, qu'obligeans ces Messieurs du Conseil du bienfaict qu*iU désireut de vous, nous acquérerons beaucoup d'amys et de support pour nostre esglize; c^est pourquoy vous ne me st^uriez faire plus de plaisir que de ^voriser le sieur Coignet. » Le prélat avait écrit, de sa propre main, ces mots qu'on lit au bas de la lettre : « Je vous prye. Messieurs, de panser que ce que je vous escrips est pour le honneur

a;0 iUblOIUK DU PEIVILKGK

et proficl de nostre esf^Ike. » Le chapitre choisit

Raoul Coignct; et le parlement le délivra, ainsi que se* complices. Le cardinal de Bourbon s'empressa de remercier le chapitre, m Je vous puis asseurer, écrivail-ii > qu'eu ce iaict» vous avez oblige tant d'honnestes personnaiges de qualité qui avoient en recommandaiiun le sieur Raoul Coignel, que cela pourra beaucoup servir pour le support et conservation du prevîlège et tous aultres droidz de nostre esglise. » Raoul Coignet et ses beaux-frères étaient du ressort du parlement de Pans, et souvent déjà la fierté avait ëte' donnée à des liommes eiranà la Normandie et appartenant à des provinces fort éloignées. Mais , en général , les normands voyaient ces élections avec déiaveur. 11 leur semblait qu'un privilège particulier à la Noimandie, établi, disait-on , en l'honneur et mémoire d'un suint évéque du diocèse de Rouen, devait être réservé pour des hahitans de la ville ou du moins de la province. Il leur était pénible de voir monter sur TéchafiMid des concitoyens dont les crimes <rffiraient quelquefois des cîrcoiistances propres à mériter quelque indulgence, tandis que , grâces à la faveur, à la protection, des étcangt i s , chargés de crimes souvent horribles, ii\justement préférés aux en£ms du pays » marchaient, absous et couronnés de fleurs, dans une ville à laquelle ils ne tenaient en rien, et sortaient de ses murs , la t^e levée , assurés

1>£ SAIKT mOMÀUi. àli

désormais d'une inviolable impunité. Dans rassemblée des trœs éui& de la prcmnce, qui eut lâtu à Rouen cette année même (1 586), quelques députés ikrent mettre, dans le cahier des doléanees, une requête tendant à ce que le cbapître de Rouen ne piit Jorënavanl choisir, pour lever la fierté» que des personnes de la prorinoe. Ces dépoiiéê élaientt en cela, le» interprètes de leur proTinee et même de la France tout entière, a Je souhaîterois, écrivait, à cette époque méme^ le judidenz Pasqnier, je souhaiterois que le privilège n'eust lieu que pour les crimes commis dedans la province de Normandie, et pour les prisonniers justiciables , soit en première ou seconde instance, du parlement de Kouen n Mais le chapitre ne pouvait supporter cette idée. Il était si flatteur pour cette compagnie dVlr« de'positaire et unique arUtre d'une grâce que, chaque annëe, on venait solliciter humblement de tous les points du royaume , et de pouvoir (bien plus puissante en cela que le parlement) donner le pardon et la vie , là où celle cour souveraine n'avait pas même le droit de punir! Aussi» ie cardinal de Bouiiion et les chanoines rédamèrentils vivement contre la demande des députés ; « c'e&tott, direnl^ils an roi, un vesu émis par gens mal

0) Esttcnne Pa^quier, Recherclies de la France ^ Xiv. 9, chap. lA el dernier.

37f HISTOIRE DU PHiVLLÉGE

affectiouuëz envers Tesglise de Rouen et poiilsés de quelque maulvaise passion. » Le privilège de la fierté , ajoutaîent-ih , devait s'appliquer à tous les catholiques, de quelque province qu'ils fussent, «r puisque, comme catholiques, ils estoient capables des grâces et faveurs de Tes^lise. Il se trouvoit, dans les pancarUs et registres de Tesglise de ïlouen, qu*antiennement le filz d'un roy de Danemarc, réduit eu une niisèrabie condition , avoil eu recours au dict prÎTilège et joy d'iceluy, cx>inme avoient iaict plusieurs eslrangers et autres de toutes les proTÎnces de ce Royaulme, au grand honneur d'iceiuy et tesmoignage de la piété de nos Roys. » Ils demandèrent que le privilège ne lut point restreint , au mépris de la possession immémoriale où ils étaient de nommer « telles personnes de tel pays qu'ils adviseroient bien estre. Le privilège n'avoit point esté octroyé aux Normantz particulièrement , ains en faveur de l'esglise, pour nourrir la mémoire des vertus et mérites de Sainct Romain. » Le chapitre supplia le cardinal de Bourbon de s'efforcer de parer ce coup. « U est dur, écrivait cette compagnie au prélat, de voyr le privilège de Monsieur Sainct Romain assailly, en ce malheureux temps , par taai de manières diverses. Nostre espérance est en vous contre tous ces assaulx. Vous avez esté nostre seul rampart ; nous vous supplions très humblement de tenir ferme ce que vous avéz tant prins de peine

DE $AINT ftÛMAIN. 373

k bien anester. i> Le cardinal intervint à tems; la demande des députas n*eat pa» de suites , et. le

chapitre ne lut point trouble dans la possession où il était de £iire un libre choix parmi les criminels de toutes les provinces.

Ce fiit, sans doute , pour mieux constater ce iâS7. droit , qui lui avait été contesté , que cette com* pagaie choisit encore, l'année suivante, un pii^ sonnier étranger à la province. £n 4587, la fierté fut donnée à Gaspard Des Aubuz, sieur de Morton, gentilhomme des environs de Loudun, con* pable de plusieurs meurtres. Dès Tan 158^ , ce gentilhomme avait voulu se rendre à llouen pour aolhdter la fierté. Mais le cardinal de Vendôme, qui protégeait un sieur De Beuvereil, avait déterminé Morton à se désister pour l'heure, m 11 a sçeu (écrivait alors ce prélat aux chanoines de Rouen) qu'aiant accoustumé de ne disposer de ce privilège que par la Toye du Sainct Esprit et selon vostre conscience , vous prefe'rerîe's le sieur De Beuvereil qui est de vostre pairie et apporte en cela tous les mérites que vous sçauriés désirer. Il s'est donc désisté de sa poursuite , ce qui faict penser que le Sainct Esprit opère déjà en ceste affaire pour vous délivrer d'importunités , et mettre hors de peine po\jr la digne eliectiou que vous sçaurés (je m'asseilrc bien) faire du dict sieur De Beuvereil , comme je vous en prie. Le sieur De IMorton a pensé que,'

174 HisTonx DU mvii^B

U patienoe etUnt un moyen pour mërker ceaie grâce, il »*en rendroit plus digae^ Attendant îusques à l'année qui vient. » Mais le sieur De BeuTereil n'avait pu être élu ni en 1 584 ^ depuis, malgré les recommandations du puissant duc de Guise et du cardinal de Vendôme; et en 1 587, Morton» repousse les années précédentes , se présentait encove pour solliciter la iierte. Le cardinal de Bourbon , qui , en échange de ses soins officieux pour la conservation du privilège, faisait pour ainsi dire lui seul Télectiou des prisonniers qui levaient la iierte , écrivit alors au chapitre en faveur du sieur I>es AubuB* « Je tiendray^ disait-41t le privilège fort bien emplojfé en cest endroict , pour Tobligalion (pie vous acquéreréa sur des personnes qu! sont de quaUté et mérite si grand ^ qu'il en peut revenir appuy et support poiv nostre esglise, et ayde aux procès que iiouâ aYoas pour le dict prëvilleige , pour le quel vous me dcmnerés encore plus d'aiXection de m'employer f si vous gratiffiez le dict sieur De Morton pour l'amour de moy, qui vous en prye de tout mon Gmur« » C'est que Gaspard Des Aubua était neveu de M. Barjot président au grand-conseil ; et, vu ks chicanes auxquelles le privilège était toujours en butte « le cardinal sentit bien que c'était un coup de partie que T élection du proche paient d'un président du haut tribunal où tous ces procès étaient jugés en définitive. Sans doute , quoi qu'en

SE SAINT RUMAIM. 375

eût dit ce cardmal^ l'annëe précédente , Télectioii de Raoul Coignet avait fait plus de tdrt ^ de bien au privilège de la fierté , et il en était resté dan» Feaprit du publie et dea magiatrata dea impreaaiona fâcheuses. On ne peut attribuer à un autre motif la démarche que lit, celte année, le premier préai* dent Qaude Groulard, sieur de la Couf. Le lundi qui précéda le jour de 1 A&cen&ion, il &e rendit au cbapitrCf où fous les chanoinea étaient assena blés* n leur adressa de « vives remonstrances sur l'abus qu'ils iaisoieut du privilège , et les advertit demieulx procéder à Teslection du prisonnier ipi'il leur estoit permis d'eslite par leur privilège, qu'ik n*avoient procédé par le passé ^ les asaeûrant qu'a«dtreinent leiur priirilège Seroil ûntogé à cause des abusqui y av oient esté commis par le passé Que cette remontrance eût ou non pour but secret d'exclure le i>ivui Des Aubuz,, le chapitre n'en choiait pas moins ce gentilhomme pour lever la âarte. Ce cbcnx extiti de fpands murmures dans Rouen. On avait applaudi , l'année précédente , au vœu qu'avaient émia quelques députéa^ de vott' le privi^ réservé désormais pour des iSorinantls; et le peu de succès de cette demande avait indisposé les balntans de Rouen. Le choix de l'année présente mit le comble au mécontentement général. La fierté

v) Journal ( manuscrit) de fa ville de Houett,

iil&TOm£ DU P&iVUUÉGK

avait été soilicitt^e pour un jeune homme de la ville, fils du maître du Chapeau rouge, au Vieux-Marchë, qui avait ëtë capitaine des aiijueliusiers ; on s'indigna de le voir exclure pour un étranger. Le cardinal de Vendéme , qui avait chaudement appuyë le sieur Des Aiibuz , écrivit au chapitre pour le remercier de sa déférence à ses sollicitations. «Vous avez procédé si dignement, leur disait-il, que iiy le conseil du roy mon seigneur, ni la court de parlement ne peust en rien improuver ceste eslection. » Mais il n en avait pas été ainsi à Rouen. Cette préférence donnée à un étranger sur un enfant de la cité, avait indispose les esprits ; il y avait eu «t grand bruici dans la ville »*, et tout le monde s était accordé à blâmer le chapitre. Aussi, l'année suivante (1588), la fierté fut elle accordée à un Normand, Nicolas Auger , de la paroisse de Nolleval.

Il ii'a\ ait pas tenu aux cardinaux de Bourbon et de Vendôme, qui avaient recommandé vivement un sienr De Clavières , parent du maréchal d' Amnont , et sans doute encore étranger à la ville et à la province. « Vous avez p«a recognoistre , écrivait au chapitre le cardinal de Vendôme , les peines que monsieur le cardinal mon ouclc, et moy, avons tous les ans pour conserver les droictx du prévîlège saiact Romain , et qu*à ceste occasion il est besoing qu*en la liberté de vos suffrages vous faciés& choix de personnes qui se puissent rendre dignes

m &AINT aOM^IN. 377

de ce^lc ^làce ; c'est ce qui advieucira s il plaist à Dieu disposer vos espritz^ comme je le désire de toute raffection qu*il m'est possible, à favoriser du prëvilège de la dicte âerte le sieur De Gi^vières , parent de M. le maréchal d*Aumoiit , qui yous aura uue extrême oi>iigatioii , en laquelle mou dict sieur le cardinal mon oncle y qui vous ne escript affectionnément , et moy aussy , participerons pour le recongnoistre de très-bon cueur, en toutes occasions y etc. » — « Je TOUS prye (avait-il écrit de sa propre main) que Teffect de ce que je escrips fasse paroistre vostre bonne affection envers moy.» En effet , le cardinal de Bourbon , « à la prière de quelques seigneurs, oflicieis de la couronne, ses meilleurs amys » , recommandait aussi le sieur De Clavières. « Ce gentilhomme, disait le prélat, appartient à aucuns d'iceulx officiers de la couronne^ qui pourront beaucoup ayder à conserver nostre dict privilège ^ si l'on jr voiUoU donner quelques tra^ verses t comme Von a faicl cy-deçani. » Le due de Guise e'crivit aussi au chapitre, mais en faveur des sieurs De la Motte D'Agneaux père et Els, « des plus séléz en nostre religion )» , disait-il ; c'est dire assez que c'étaient de chauds ligueurs ; el De Thou les a en effet notés comme tels« Peut-être ces gentilshommes étalent -ils complices du sieur De Clavières ; car le prince <^ouie, dans saleltre, « qu'il sçayt que monsieur le cardinal de Bourbon aura

J7a HISTOUU^ DU PaiVILBG£

agréable ceste cslectioii «: et curnineul ce prélat l'âuraiuii eue pour agréable ^ si elle eût coatre* carré la sienne?

I5tt9. £a 1 589 , le chapitre osa doQner la fierté à des prétendans que , dès Tannée précédente, le dac de Mayenne lui avait presque enjoint d'exclure » mais que protégeait , il est vrai, J^L JDe Brissac, dont le erëdit était grand alors. Cétaient le capi* laine Des iNoyers , et le sieur De Blancfossë , enseigne du Capitaine Tréaaint. « Du Noyer (écriTait ML De Brissac au chapitre) est très-T^lé à nostre religion saincte, et m a assisté en plusieurs expé« dition», par le passé, contre les ennemys de la foy. Receveii-le entre les bras de vostrc miséricorde, Inj qui ne respire que le désir d'assister ceun: qui combattent pour Téglize, et qui est recommandable à la patrie par beaucoup de mérites dont il s'est rendu utile à tout ce païs où il a beaucoup de créance entre les gens de guerre ^ dont mcUn' ùmani U faxU appuyer ei di^ndre nosire bon êroicL Ceste considération et celle de ses ennemis qui se sont jetUz au pariy contraire, serviront, s'il TOUS plaist, messieurs, ii tous esmouvoyr à pitié ; vous requeiaul bien humblement d'ayder à son absolution et luy départir les grâces dont vous avez reculé la mort d'un mîHton de condamnés : vous asseiirant cjue vostre privilège ne peut estrc eslargt à un gentilhomme dont la vie doibve estrc

pluA chère à la province ne qui soit plus repan< taol de Mià pëchë. 9 Pofiir éire exact, U amk iklln , dire de ses péchés ; encore le mot eût-il e'te' doux, carie» deux prëtendaiift avaient à se rqprociier iEK>a nombfe de meiirtrea. S» anient été acteors principauiL daus une sanglante tragédie qui avait été îcmëe» en 1587 ou 158Sf aux portes d'Argentan; et, dans ce conflit, le sieur DeVilliers , leur onde, qui se trouvait parmi leurs adversaires, avait été taé, Dèa le Si mai 1588, le duc de Maj«ne avait écrit aux diauoines, dans les termes les plus energiqneay pour les détourner d*aocorder la fierté à ces deux prëtendans. « Ces ^ntîbhommes, disail-il , sont huguenote, ainsj qu on me Ta faîct entendre. Vostre privilège est trop samct et sacre pourestre mis ès mains de personnes tant indignes et si contnâres à nostre religion. J'espère que vous ne leur donneres subject de s'en prévaloir; ye yoos en prie, particulièrement en i ay e nr du sieur De Maiso ns (frère ' dn sieur Be Villiers, défunt), çme vous oUigma infiiiimeiU si vous cmpeschéz que ses ncpveua: htpgzêenoiz JoujrsserU du prwUège de l'es^ise doni iU ne sont pas..... Ce seroit trop clairement en abuser, et pom' leur donner courage de faire une autre fois

plus grand mal J'adjou^teray que le dict sieur

De Maisons , comme bon catliolicquo , a tousiours porté les armes pour le service de Dieu et de son esglise , mesme avec moy en Tarmée qui fut dressée

m HISlt)m£ DU PRIVILEGE

il y a trois ans ; et s'il mérite quelque recommandatiou pour cela, je nie persuade avec raison que ceux qui ont tenu le party contraire n'en méritent point ; ce jt^ remets a vostrc bon jugement. » Le chapitre, non sans fondement, regarda comme calomnieux les mauvais bruits qui avaient couru sur la^ religion des deux prctendans. Pour Du Noyer, Fattestation de M. De.Brissac valait un certificat de la sainte inqui^sitiou ; Blancfossë pria MIVl. du chapitre de «t considérer comme il s'estoit employé par cy- devant pour batailler contre les rebelles de la foy, ce qu'il désiroit iaiie jusqu'au dernier soupir de sa vye. » L'argument parut sans réplique ; et les deux cousins levèrent la iierte. 1^90. Cependant, Henri III avait péri, poignardé par u parie^rnt fanatiquc. La li^ue résnait en France. Rouen riftctioM, dont et beaucoup d'autres villes de la province étaient Roue», rtr.uire au pouvoiF de Cette faction. Ceux des membres du parlement de Normandie i^ui avaient embrasse' ce parti, tenaient à Kouen un simulacre de pariement sans dignité, sans indépendance, à la merci d'un conseil de l'Uniou succuisale de celui de Paiis; et, comme ces conciliabules , toujours prêt à obéir aveuglément aux inspirations du duc de Mayenne et de ses alEdés, Villars et De la Londe. Une autre fraction, restée fidèle h la cause royde, était allée se fixer à Caen , et s'y recrutait, chaque jour, des hommes intimidés on indécis, qui ne s'étaient pas

J)£ SAIliX EOMAIN. 3dl

déclares tout d'abord. £lle avait à sa téte tous les président; les deux ayocals - généraux Tayaienl ^ suivie. Reconnus seuls; d'abord par Henri III , puis ensuite par He nri iV , ces magistrats, beaucoup plus * nombreux, d'ailleurs, que ceux restés à Rouen, se regardèrent, nou iaii^ motii, comme io véritable parlement de Normandie. Pouraient^ils en effet reconnaître ce caractère dans une faible minorité rebelle à T autorité royale et employant contre elle les pouvoirs qui lui avaient été donnés pour la représenter et la défendre ? Pouvaient-ils aussi regarder comme un véritable chapitre une compagnie d'ecclésiastiques, composée ou d'énergumènes dont les actions étaient aussi violentes que leurs prédications étaient furibondes , ou d'bommes faibles et pusillanimes qui laissaient tout faire? Ne ^ t^fmnt iroyant à Rouen ni parlement , ni chapitre régu- ^«^'«^ R»»" lièrement constitués, les magistrats de Gaen nrent pritooaier le yomt signiher , dans les premiers jours de mai 1590, aux chanoines de Rouen , un arrêt qui « faisoit inhibition et défense aux doyen, chanoines et chapitre de Rouen, rebelles au roy, de procéder, le prochain jour de TAscension , à l'élection et nomination d'aucun prisonnier au prétendu parlement , aussi rebelle , séant à Rouen. » Mais quel résultat le parlement de Caen avait il pu attendre de cet arrêt? Avant qu'il songeât seulement à le rendre, le capitaine Bosc-Rosay, alors sélé ligueur, célèbre

3d2 HISTOIBE DU PKI\ ilioE

dqmis par son înaroyable eacakde du fort de Vécamp , était venu trouver les chanoines de Rouen , A¥ee me lettre de M. De YiUars ^ qui les suj^liak d'élire, pour celte anne'e , le sieur Du Tot-Mesniel, père d'ua des capitaines des troupes de la ligue. « Le sieur Du Tot-^Mesniel (ëcnTaît M. De ViUsrs au chapitre) est un gentilhonuue très-catholi<jue et sultant affectionné à nostre psrty qu'anltre qne je congnoîsse. ^ £t, comme des ennemis de Du Tol-Mesniel, pour Tempécher d'obtenir la fierté, répandaient le bruit que son fils avait quitté la cornette de M. De Yillars, ce dernier écrivit de nonvean au cliapitreY pour lui assurer qne « c'estoît ung nommé Du Tot^Beaunay qui avoit quitte' sa cornette, et que ce Du Tot^Beaunay n'cstoit point parent du sieur Du Tot^Mesniel. « Je tous îure, Messieuij» («youtait-il), que je seroys très>marrj de vous avoir prié pour homme qui fust indigne d'un sy sainct prévilège, quand bien il seroit mon parent. « Nous verrons plus tard si Viiiars resta fidèle k des sentinens si louables. Quoi qu'il en soit , le dia* pitre élut, et la fraction ligueuse du parlement lui délivra Antoine Hagues, et le sieur Du Toi<-Mesniel son complice « prévenus de grand nombre de raeurdres, voleries exécrables, et crimes atroces, y» Nos registres ne nous en apprennent ^as davantage sur les ( i iiaes de ces protégés de Villars. En revanche, ils ne nous disentqne trop pour qude cause

fifric fit accordée a

UM, SAINT HOMAIN. m

déplorable Jacques Pollart ae vit contraint de aolK-

cilcr laiierte, Taan^e suivante. Ce PoUart était de la compagnie des arquebuaiera de Rouen. Le Imidî de Pâques 1591 , il assista, avec ses camarades, a iSDL la m^sae qui se célébrai! chaque aesMins , pour leur confrérie, « en la chapelle Saincte Barbe, au )«mekMia«a«

, - Bonrn qui avAit

collège de Thospital du Roy. » Après la messe, le métompéfr. sieur Le Ihic, leiv capitaim, letir ordonna de se reuair tou&, le Icmit'aiaiu matiu,.» puur accompaigner el assister monsieur nosire maistre Houllë , religieux jacobin,» qui devait aller prêcher à Sainlo- Catberine-de-Grandmont. Disoui-le, en passant, ce mwintHauUé était luen le plua grand brouîUon

et le plus forcené ligueur t^uc l'on pût voir dans toute la Normandie f où pourtant il n'en manquait pas. Chassé de Caen, ou il avait fidUi causer une sédition pai' ^es piédicaUous incendiaires, il avait été accueilli arec enlhonsiasme à Rouen ., où la ligue le traitait comme un grand saint et un niartyr; ni^anmoins il ne plaisait pas k tout le monde, et l'on peut eroôre que la compagnie des arquebusiers, qui était chargée de le conduire, toutes les fois qu'il allait prêcher aux environs de la ville , n'était guère moins pour lui une escorte de sûrctë qu une garde d'honneur. Quoi qu'il en soit, obéissante aux ordres de soq capi- Uiue , et vpué^ d Miltaurs à la ligue , la compagnie des arqiiebnsiefs conduisit, le lendemain , à

Sainte^-Catherine-de--Gfandmont, le fougueux prë-

dicatenr. Des scuiiaelles furent posées aux portes deTéglise «t pour esTiter aux survenues tel inconvénients qui pouvoient advenir pendant la prédication, par les adversaires de iiostre religion. » A la fin du sennon, quelques arquebusiers allèrent demander au père liouUey s il resterait à Grandmont pour diner, ou s'il voulait qu'on le reconduisit à la viUe. Le révérend père n'avait garde de laisser partir son escorte sans lui; il leur répondit u qu'il ne vouloit tarder aulcunement. >>— « J*a]rnie mieulx,

ajouta-t-ll, estre entre vos mains qu'en celles des raulletz. » Oa appelait ainsi à Rouen les royalistes , peut-être k cause de Du Rollet, gouverneur du Pont-de-1' Arche , dévoué à Henri IV, et qui souvent envoyait des soldats inquiéter les faubourgs de Rouen. « Lors monsieur nostre maislre Houllé fut reconduyt par toute .la compaignye , jusqu'à

l'entrée du barc », et là, les arquebusiers prirent

congé de lui. Si nous avons rapporté ces détails, quoique assez étrangers au fait qui va suivre , c'est qu'ils nous paraissent peindre l'esprit et les mœurs du tems. Arrivons maintenant à la catastrophe déplorable qui ensanglanta cette journée. En quit»tant le frère Houlley, le capitaine Le Duc, PoUart fils et quelques autres chefs des arquebusiers étaient allés dîner au jardin de Pollart père, ancien capitaine de la compagnie ; ce jardin était situé vers

m SAINT ROBtAIN. 385

Boaneft-NouYelleâ. Après le dîner on s'ëtait diverti ;

les u ns avaient Joué aux chevilles ; les autres avaient tiré des armes. Vers quatre heures après midi , quelqu'un vînt leur dire « qu'il y avoit des raulletz proche du jardin. » A Tinstant ^ ils prirent tous leurs armes; mais il se troura que « c*estoient vingt cuyrasses qui soriuieui de Rouen. » Cependant, rheure étant venue de retourner à la ville , on partit du jardin. Arrivëe au bord de la rivière, cette société, trop nombreuse pour quun seul bateau pût la contenir, se partagea dans deux barques. Poilarr père, le capitaine Le Duc et queUjues arquebusiers se mirent dans Tune; Pollart hls se mit dans l'autre, avec le reste de la sodétë. Pollart père conduisait la première barque; son iils conduisait la seconde. Pour égayer la traversée, on commença par se jeter de l'eau d'un bateau dans Tautre. L'aviron du fds PoUart étant venu à se rompre , un de ses camarades se mit à sa place avec un autre aviron. Lorsqu'on fut fatigué de se jeter de Teau, on se salua d'une barque à Tautre, à coups d'arquebuse. Le fils Pollart prit la sienne « n'ayant congnoissaiice qu'il y eust dedans icelle aultre chose qu^une charge de pouldre qu'il y avoit mise au partir de Rouen , et sans aucun plomb. » Mais malheureusement elle était chargée; il tira, et, chose lamentable! d'un seul et même coup il atteignit à la téte son père et le capitaine Le Duc.

m HISTOntE DU FBIVILBGE

Tous deux tombèreaty Ton dflUM la Seine, TaMPe à la renverse dans le baleau* Tous les deux étaient

morts avant que l'on touchai le quai. Jacques Pollart se précipita dans la bsrque où gisait le cadavre de son père, et montra un violent désespoir* Sur le quai, il fut arrétë et conduit dans les prisons. Beaucoup de circonstances donnaient à ce double iiH urtrc l'apparence d'un acte involontaire. Jacques PoUart, marié, père de quatre enfaos en bas âge, cieHïi urait, depuis neuf ans, avec son père; ils ne faisaient qu'un ménage, et paraissaient avoir toujours vécu dans le plus parfait accord. Le cspitaine Le Duc était un de ses amis les plus familiers ; récemment sa femme, m avoit aydé à domer la chrestiennetë à un^ des enfans de Jacques Pollart » , c'est^-à-dire qu'elle avait été sa marraine. Mais l'hoireur insurmontable qu'inspirait mi paplicide même involontaire , et peut-être quelque incertitude sur Tinnocence du prisonnier» déterminèrent le parlement k pronoincer que PoUarl ne serait délivré que par proi>ision^ Cette clause clioqna beaucoup le chapitre , qui envoya aiis«î4ât au Palais des députés chargés de réclamer contre rarrêt Mais le parlement avait levé l'audience; les députés se rendirent donc chea M. Le Chandelier, doyen des conseillers , qui avait présidé la cour , lors de la déJibération sur le cartel. Us lui dirent que le 4:liapitre les avait chargés de déclarer 11 la

BK SAUfT BOMAUC. 387

cour et qu'iiz ne pouvoieni recepiroir le prisonnier par eulx nonunë, suiraiit le dict anrest, lequel implicquoit contrariété. Le chapitre supplyoit la court, pour éviter scandaile, de leur faire délivrer le prisonnier purement et simplement, en la forme accoustumce. » — « Pour ce qu il concerne la vyede Poullart, leur répondit M. Le Chandelier, la court Ta délivré purement et simplement , et Ta jugé digne de joyr du privillége ; la réservation qu'elle a faicte par ce mot: par provision ^ est pour réserver le jugement de la succession , ou quelqu/autre ordonnance d'envoyer le dict prisonnyer cy-après par devers mcmseîgneur le duc de Mayenne , pour kl y faire service en son armée, et le tirer des yeux du peuple qui luy a Teu cônnnettre ung tel patricide. » Celte réponse ne satisfit point le chapiti*e: et les deux députés revinrent bientôt déclarer à M. Le Chandelier « que leur compaignje ne se contentoit de la dicte (h'Hvrance , aios désiroit le dict prisonnyer estre délivré purement et simple* ment pour joyr du privilège monsieur sainct llomain; aultrement n'estoient délibérés aller en la procession. » Us demandèrent que la cour fôt assemblée pour « luy faire entendre la dicte délibération, afin d'y pomreoir. » Bientôt, deux autres députés allèrent au palais , où eviiin le parlement s'était réuni au nombre de kuici, et lui déclarè- « reni que le diapitre n'entendoit procéder aux

388 HISTOIRE DU PRIVIUEGE

cërëmoniefl accoustumëe» à la d^liTrance du prison-

njer esleu , ny faire célébrer la messe, juscfues à ce que ces motz : par provision , fussent bîiiëK de i'ar rest.»L€shuil magistrats s'y refusèrent, en déclarant ces mots ; « par provision , ne coiicernoieiit le crime , et qu'ilz en feroient délivrer acte par leur compaîgnye , lors qu'elle seroît assemblée en plus grand nombre. » Après avoir délibéré sur cette réponse, le chapitre arrêta « que Ton ne célèbreroit, ce jourd'huy, la messe, uy se IVroii aussy la procession et aultres cérémonies accoustumées à la dicte délivrance, si non qu'il seroit dict présenr tement tierce, sexie, noue elvespres. » Ou appela le contre, et on lui fit défense «de sonner aulcunemeut, ce jourd'huy riy demain , jusques que aultrement en eust esté ordonné. > « Ce faict, messieurs levéft, et, à l'instant, entrez en choeur pour dire et chanter ce que dessus , aiusy que le peuple estoit grandement esmeu et quasy prest à sédition », arriva M. De la Londe, seigneur très-acci^dité et très-puissant à Rouen, sous la ligue, et qui se mêlait de tout. De son chef, il était aUé au palais, avec les maîtres de la contrérie de saint Romain, demander à la cour la correction désirée par le chapitre.... On lui avait promis de réformer la clause, dès le lendemain. « Pourquoy il supplya grandement messieurs les chanoynes de passer ouliie aux cérémonies , disant estre envoyé de la

I>£ SAINT &UMAIli. m

part de la court, qui luy faisoit dire qu'elle rëformeroit demaia son arresl, et feroit oster ces mots: par provision.» M. De la LondeJ^ara «qu il promettoit luy-mcsme le /aire faire t/eusi par force ou auliremenif offrant signer an registre , en cas de doubte. » Le chapitre ne demandait pas mieux. M. De la Loude écrivit donc et signa immédiatement le billet suivant, dont j'ai l'original sous les yeux : « Je promeclit à messieurs du chapitre de Rouen £ajre rayer ces mots qui sont à l'arrest de la court, donnë ce jonrd'huy pour la délivrance de Jacques Pouiiart, prisonayer ; par provision. Faictce jour de l'Ascension, le 93*. de may 1 591 . A. Delà Londe. »

Le chapitre n'avait plus rien à désirer. Aussi, t< encores que huict heures du soir feussent sonnées, la procession se rendit deNostre-Dameàla Vieille^ Tour, et la cérémonie eut lieu paisiblement et sans murmure, i» M. De la Londe avait agi en homme sur de son fait : mais il n'avait pas trop promis. Dès le lendemain, par un nouvel arrêt, le fantôme de parlement ordonna que « Jacques Pollart jouiroit deiinilivement du privilège de monsieur saînct Romain , à la charge qu'il feroit service pour la défense de la saincte unyon deseatholicques, près de monseigneur le duc de Mayenne , ou en viUe de Tunyon aultre que ceste ville de Rouen. » Néanniouis, l'arrêt le déclara «indigne de la succession du dici deffunct Guillaume PoUart son père. » On

La 6ertc accor- Im m» Mrtciin

390 HISTOIRK DU PSIVllifiE

voit à quel degré de servilité et d'ibftistemeiit

étaient descendus ces ina^strats , après avoir secoué le joug de l'autorité légitime.

1591 Le chapitre, un peu plu^ rétif, ne donnait pas toujours la lierte aux pi ulcges des chefs de la ligue. £n 1593, un sieur De Mantreville, gentilhomme wUdloiRoufr normand, était venu la solKcîter, muni d'une lettre du duc de Mayenne, qui le recommandait dans les termes les plus flatteurs. «Encores, disait ce prince , que l'affection que lesieur De Mantre ville a toujours monstrée , par ses effectz et continuels services • avoir à nostre saincte religion soit assez suffisante pour vous inciter d'user de toutes sortes de gratilkations en sonendroict; tontes fois, estant tesmoing oculaire de ses comportcmens et de l'assistance qu'il nous a loiyours fakte en toutes les occasions qui se sont présentées pour ce sainct party , je le vous ay bien voulu recommander par ceste-cy , et vous prier, comme je fais, affectueusement, de le préférer à tous aultres, au privileige de monsieur «ainct Romain, et le mettre hors de p^ne du maU heur auquel il est tombé il y a long-temps. Il est gentilhomme de la patrie , et autant iavorable que nul aultre* Je Tay, jusques à présent, retenu près (le moy, sur teste occasion de bataille: ce qui l'a gardé de plus tost vous aller trouver pour impétrer ceste grâce qu'il attend de vous, i» Malgré ce témoignage d'un vif intérêt donné au sieur De

UË SAUiT ROMiUN. 391

ManlmiUe par U chef de la ligue^ le chapitre prêtera au protcgé du tluc de Mayenne, un jeune homme de U viUe, nommë Thierry Poly»; et la ligue ii*aTait rien à 'dire ; car le» Folys « eatoient septirères, portant, tous sept, les armes pour la saincte unyon. » Levur affaire^ pourtant, n'ëtail paa

des plus favorables. Pour se venger du tiergeut Yvon Gaudissart avait hattv l'un d'eux, iU éétaient pottë» au coin de la rue de la Jmssêe, ym la hareoguerie, par où leur ennami devait passer; et, au moment où il avait paru, a'^lançant de leur embuscade, « poulsëz qu'ilz estoient du malin^ esprit (dirent-ils eux-mêmes dans leur confea»sion) », ils s'étaient jelës sur lui, et Favaient tué à coups d'ëpée et de dague. Ce meurtre sentait bien son guet-à^pens; mais il avait été commis

un Mardi -Gras Tous ces jeunes gens avaient

fêté le patron du jour ; « ils av oient pris leur vin de quatre heures », leurs télés s'étaient montées; et puis le moyen de tenir rigueui^ a sept jeunes hommes de la ville, à sept frères «.portans , tous sept, les armes pour la saincte unyon »! Le chapim leur accorda la iierte, et le, parlement s'empressa de ratifier ce choix. •

Mais c'était en ]i>9j que 1 esprit de la ligue de- 1593. vait se montrer à découvert dans un choix déshono^ An»«.;n.t

lia Haliot-3Iool-

rant poiu* elle , déshonorant pour le chapitre (lui se ««mej, p*r

, , . . il'Sl.sre et »»

le laissa imposer, pour les magistrats qui n'euit^nt v«u.i>iirr».

39â HISTOIRE DU PEIVILÉGE

pas honte de lui donner leur sanction* C'est ici

un (les faits les plus remarquables de rhistoire du privilège ; on nous pardonnera des détails.

Dans les combats que Henri IV avait eu à soutenir contre la ligue , dès les premiers jours de son avènement au trône ^ il avait e'té secondé surtout par François De Montmorency du Hallot. En Normandie « c^estoit ce seigneur qui^ le premier « s*estoit opposé aux ennemys du roy, et leuravoit tellement résisté , que leurs eliorls pour occuper en entier ceste vaste province avoient été rompus » A la bataille d Arques , il s'était battu comme un lion , auprès du roi y qui voulut reconnaître son dévoument et sa bravoure. Le gouver-nement de Gisors était alors dans les mains de Christophe marquis d^Alègre , baron de Saint- Just, que ses violences cl sa lyrannie avaient rendu l'eliroi du pays. Pour ne citer qu'un seul fait, qui suffit pour peindre ce gentilhomme , M. Frontin, lieutenant-général , ayant résisté à un de ses caprices, on l'avait vu faire attacher ce vieillard à un poteau, le faire asseoir sur un baril de poudre; uue mèche brillait auprès ; et si , avant qu elle se fût éteinte, le rieillard ne cédait pas, le baril allait sauter. La constance de ce digne magistrat, dans une circonstance si critique, avait provoqué dans

(•) n«nys Bontbtilier, Piaidoyer.

le peuple , d'abord des murmures d'admiration ,

puis, auprès du gouverneur, des instances ëuergiques , auxquelles il avait bien fallu céder Enfin, les plaintes s'etaiil multiplie'es, le roi, contraint de remplacer un gouverneur détesté de toua, avait donné le gouvernement de Gisors à Montmorency du Halloi , comme une récompense de ses services. Le marquis d'Âlègre, se voyant ainsi destitue, conçut une haine violente contre Montmorency du Haliol f son successeur , et jura de se venger stir lui tôt ou tard d'une disgrâce dont ce geatiiiiomiue profitait sans l'avoir provoquée. D'Alègre ne fut que trop fidèle à ce secment. Dès lors, il ourdit la trame dont son ennemi devait être la victime. Dans son château de Blaiuviile, voisin de Rouen, il avait, le jour et la nuit, de longs et mystérieux entretiens avec le comte de Saint-Pol, un page nommé Marché, et d'autres domestiques. T/air sombre de D'Alègre et de ses confidens, 1 expression sinistre de leurs visages, annonçaient quelque noir dessein. £nfin, le 19 sqptembre 1 593 , le marquis pai^tit , très-matin , de son château de Blainville, accompagné de quinse ou seise

(•) /f/f/o#np (manuscrite) fin chàittut tk Dan «ru , in-4«». Cet ouvrage in*a clé communique par M. De Sukeuralk, j^ë^ tribuuai civil de Roii«ii. — MtMoi géfMogique mt ia mouon ttA&gre , maouvcrit de U l»îbliotbèi|uedii roi. Ce maniiscrit iii*ftét^ coiiimiinî(]ué par M. L«cabtti« , tm^iojé «bat eette Ublîodiiqiic.

39£ HlSTUi&£ IMJ PBIVILEGE

geatOshoiiiiiies et domestiques à chevdL Cette

troupe chemina jusqu'à Vemoii sur-Seine, où elle arrÎTa à six heures du soir , et descendit à Thotel du Gros Tournois* François de Montmorency était venu récemment en cette ville , de sa maison du Uallot. La mail se passa tranquillement ; mais le kn* demain matin, vers six heures, le marquis d'Alc^ie lit venir quatre des gentilshommes qui Tavaieni accompagné, et leur dit : « Je m'en vays en ung certain lieu où il iauldra jouer de Tespée et se battre...

▼enes avec moy vous me debvës oeste assis-^

tance. » Ils lui promirent de le suivre. Alors il leur apprit qu'il s'agissait d'assassiner Du Uallot « qui (disaiip*il) luy ayoit fiict une perfidie »^ et, de nouveau, ils lui promirent leur concours. On déjeùna; pendant le repas,- D'Alèf^e &t accommoder les pistolets des hommes de sa suite. Bientôt toute la troupe de D'Alàgre monta à cheval , et se rendit à la maison du sieur Du HaUot où l'on -s'arrêta. D'Alègre et les siens demandèrent à parler a ce seignenr. Un page leur dit qu'il allait Tenir. En effet, on vit presque aussi-t(\t le sieur Du Hallot descendre de sa chambre^ appuyé sur des béqudies, à cause de blessures graves qu'il avait reçues au siège de Rouen, où il avait eu un clieval tué sous lui <■>. D'Alègre et quelques uns des siens mirent

C) De Thon, Kvrc 102; ytAàorytDStCMÊnétsi^det^dmn, K 76

B£ SAINT EOMAIM. 39S

pied à tene et donnèrent leurs chevaux à tenir à leur» laquais. Du Hallot, la main au chapeau, souhaita le bonjour au marquis d'Alègre. Mais celui-ci, la iesie- couverte, lui dit : « Il/auli mou^ rir»; et tirant son poignard , lui en donna plu** sieurs coups dont il mourut peu de tems après , achevé à coups d'épée par les amis du tandis que les autres désarmaient les deux ^gentilshommes qui accompaguaieut Du Hallot D'Alègre et les siens remontèrent à cheval , et gagnèrent au grand trot la porte de la TÎHe , où trouTant la herse abaissée, ils parvinrent à la hausser, malgré les sentinelles, s'échappèrent tous, et s'en allèrent droit au château de la Roche-Guyon, où ils dînèrent; le soir, ils étaient tous de retour au château de Blainville.Ge crime avait été commis le dimanche 13 septembre 159^. Dès le 17, la dame Du Hallot, veuve de Thomicidé, les dames De Mollac et De la Vérune, ses hlles, prosternées aux pieds du parlement de Caen, lui dénonçaient l'horrible assassinat de Vemon , et lui demandaient justice. Ce parlemeut ordonna qu'il en serait

(•^ On montre cnrora , ?i Vcrnon, la maison où fui commis ce mémoraKlr a^^as^inat. Elle est située rue Allais, près la Fausse-Porte, et connue s()ii> 11- nom dr Maisun carrée ^ on Chdteau. Se àcÀs ce rrnsi'î^nement a M. i)uine.Miil , iiii-iiil)r>.- di- l'Arademîc <lr Rouen, »jni. (Inniirilir aiUfcAiM à Veraou, a habil«< la mauuii duui li ^'agit, et a tuujour^ vu les kftbîlaiia de Venion Piudujucr comme celle où Montmorency Du Hellot fax aiMMin^.

3% HiSiUiRË DU PiUVILÉG£

informé. Comme on sWcupait de l'instniction , le

procureur du roi a Vernon envoya un renseigaehient qui prouvait, avec plus d'évidence encore, la longue préme'dilahon du crime. Peu de tcius auparavant, uu sieur D'AmonviUe, ligueur forcené, plein de haine pour leè royalistes , apprenant la mort de Larchaut, capitaine des gardes de Henri IV, arrivée au siège de Rouen , avait dit ; « Larchant est mori, Du Hallot sera bîentost de mesme » Pre'diclion ou menace qui ne s'était que trop iidèiemeut accomplie! L'instruction languit quelque tèms, soit à cause de Timportance et de la complication du procès , soit parce que tous les coupables étaient en fuite, ou retirés dans des villes au pouvoir de la ligue. Mais ces procédures effrayaient D Aiègre, et il songea à se mettre en sûreté. A jamais perdu dans le parti royaliste, par l execrable forfait qu'il venait de commettre et dont avait péri victime un homme cher au roi, il vit qu'il ne lui restait plus d'autre ressource que la ligue, dont, long-tems, il avait été l'un des adversaires les plus acharnés. De son château de Blainville, sîlué à quaire lieues de Rouen, assez forte place défendue par des tours nombreuses et environnée de vastes fossés, naguère il avait fait, avec quelques soldats attachés

^) Registres secrets du parlement rojaUsle aivùï à Caen , 96 «cpicnbre 1593.

D£ SAINT AOllAIN. 39/

à sa personne , des sorties fréquentes qui incommodaient fort les campagnes des enTironset même la ville de Rouen. Pour recourir à un parti envers lequel il s'était montré si hostile, il fallait offrir de fortes garanties. Mais l'assassinat de Vemon était un titre qui ne laissait rien a désirer. Meurtrier d*un lieutenant de roi nommé par Henri IV^ d*un royaliste éprouvé et redoutable: poursuivi par le parlement de Caen, tidele au roi de Navarre: c*en était plus qu'il ne fiillait pour être reçu par la ligue , à bras ouverts. Au premier mot qu*il dit de la fierté , on lui donna les assurances les plus expresses. Reslaît-à trouver un moyen de jouir du privilège y sans être obligé de se montrer à Rouen, en personne, ce qui, peut-être, n*eut pas été sans tlanger pour lui. Cv moyeu s'oftrait de lui-même. Lors de son expédition à Yemon, le marquis d*Alègre avait été accompagné, entre autres, par Claude De Péhu, sieur de la INIothc, jeuue ^eutilhomme né à Longueil , en Picardie. Péhu avait été, dans son enfance, page du uiaic|uis d'Alègre: mais il l'avait quitté après la prise de Dieppe, (en 1 589 ) et s'était attaché à la personne du gouverneur de Gournaj, qui tenait pour la ligue. Là « il avoitporlé les aimes et faict la gueire pour le party de la saincte unyon. »> Lors de la prise de Grournay par le maréchal de Biron , Péhu ayant été fait prisonnier, le marquis d'Alègre sVtait souvenu dit

39ft lil6iOIB£ DU PiUVlJLËG£

son anden page, et ayaît paye «a rançon. « Depuis iceluy temps , Pëhu estoit retourne che& son premier maiatre et luy avoit tousioura faict service. » Pëhu lui devait tout ; ce fut lui que le marquis chargea d'aller à Kouen se constituer prisonnier^ et solliciter, pour lui et pour tous ses complices , le privilège de la fierté. Claude Péfau, lui aussi, avait à produire des titres qui, à cette époque, étaient d'un grand poids. Mais il avait, conmieD'Alègre., servi sous le roi de Navaire, hérétique, à Fenconit^ des eoAoUcques ; par là il mÀi encouru rexcommuoication et les censures de ïé- ^lise : il fallait d'abord se purifier de ces souilluies. Avant donc de se faire écrouer dans les prisons, il alla à T archevêché, se présenter à monseignew Jehan de LessdU , évesque de Bosse ^ suflEragant de Tarchevéque, subdelégué du cardinal de Plaisance, légat du sain^-siége, envoyé à Rouen par la cour de Rome pour y perpétuer, s*il était possible, Tesprit de la ligue. Admis eu présence du prélat , Péhu tf demanda, en toute humilité, pardon à Dieu et à Tesglise, et supplia le subdélégué du saint-père de luy donner Tabsolutiott, soy sobmettant à telle pénitence que cet ecclésiastique adviseroit bien estre , avec protestation de u' adhérer jamays au dict roy de Navarre, ses fauteurs et adhérons, ne porter les armes , ny favoriser , en façon quelconque les hérétiques, ains vivre en runyon

MC SAINT EOMAIN. M

de Tesgitôe calholicque, apostolique et romaine, et mourir pour la défense d'icelie. » Le snbdélé* guë du lëgat n'avait garde de se montrer difficile. U enjoignit à Péhu u pénitence salutaire , et lui donna Tabsolution, après lui avoir faict jurer sur les sainctes évangiles », et signer en présence d'un notaire , rengagement qu'il venait de prendre* Un acte en forme constatant cette absolution : le certificat d'un chanoine en l'église collégiale de Saint- Michel de BlaiimUe, qui constatait que Péhu a estoit bon cathoUcque , et avoit faict ses Pasques, oeate année» me toute contrition et repentance» ; un autre certificat d'un religieux minime , attestant que le marquis d'Alègre a^foit aussi /aict ses PasfueSf dans les conjonctures, c'étaient là des titres d'une liaute importauce. Les sollicilalions énergiques des chefs de la ligue vinrent leur prêter une nouvelle force. Le duc de Mayenne écrivit au chapitre pour le u prier et conjurer, de toute son a£(ection, de donner la fierté au marquis d*Alègre, gentilhomme de qualité et de uierile, que je désire infiniment, disait^il, esire gratifié de ceste courtoisie. Je vous assenre, ajoutait le prince, que ne la sçauriéz accorder a personne qui la mérite mieux que lu j , nj dont je reçoive plus de contentement j» Que le chef de la ligue reçilt, maintenant, beaucoup de contentement du marquis d'Alègre, si zélé naguère po«r la cause royale , à la bonne heure ;

m HISTOIBE DU PE1VILËÛ£

maisoscr dire au chapitre qu'il ne pouvait appliquer son privilège à personne qui le méritât mieux que ce gentilhomme, n'éiaît-ce pas outrager à la fois le chapitre et le privilège , la religion et F humanité ; et ne croSl-on pas rêver lorsqu'on lit cette incroyable lettre? Mais liaus les tems de dissentions civiles , aux yeux des hommes extrêmes de chac|ue parti, il n'y a plus de bien, de mal, de vice, de vertu; mais, selon les époques, des couleurs ou religieuses ou politiques. Amour et honneur à l'homme méprisable qui arbore celles-ci! haine et injure à I honnête homme qui arbore celles-là! méconnaissance, * mépris et haiue pour celui qui ne marche sous aucune des bannières que les partis ont déployées, parce qu a ses yeux aucune d'elles u*est sans tache; tel est, tel fut, tel sera toiqours le cri des factions. Ainsi, au dire du duc de Mayenne , on n'aurait pu trouver uu homme qui méritât mieux la fierté que l'odieux auteur de l'assassinat le plus lâche et le plus froidement, le plus ioug-tems prémédité qui fut jamais. M. De Villars renforçait cette recomiTiandatiou, et « supplioit le chapilre, en son particulier, de toute son affection , de donner la fierté au marquis d'Alègre. » C'était ce même Villars, qui , trois ans auparavant , avait dit au chapitre : « Je TOUS jure que je seroys très-marry de vous avoir prié pour homme qui iùt iudigae d'un sy sainct privilège , quand bien U seroU mon parent »

M aAiMT BoiiAni. m

Mais quoi , les coi\)oiictures yarient, et les hommes avec elles.

La veuve De Montmorency du Hallot et ses deux filles, aTcrties de toutes ces intrignes, Élisaient de grands efforts pour empêcher que les assassins de leur mari , de leur père, obtinssent une impunité scandaleuse. A leur demande, M. De Pipei^y , Vun des conseillers royalistes réfugiés à Caen, avait écrit à Rouen à M. De Thibermesnil son parent, et l'avait prié de tout faire pour empêcher le scandale qui se |wéparait nie suppliait « autant qu'il lui estoit possible, non pascomme pour ses affaires propres, mais encore d'avantaige, d'empescher, par tous moiens, qae le dictprinkégene fust baillé au sieur D'Âlègre ou aucun de ses complices, pour Tinhumanité et aruel'meurtre et assassinat commis au feu sieur Du Hallot. » Un autre conseiller royaliste, M. De Boislévéque , avait écrit à un des capitaines de la ville de Rouen, à peu près dans les mêmes termes; et, dans sa lettre , il touchoU la maison De MorUmarencjr c'e«t-4hHlire , qu'il relevait encore Thorreur du forfait par l'illustration de la victime. Mais que pouvaient contre les chefs de la ligue trois femmes éplore'es^ qui, encore, n'avaient de prolecteurs que dans le parti des héréti4fue$FXiit chapitre réuni élut, tout d*une voix , Claude de Péhu et ses complices ,

1') Rc£^islre5 secrets du parlenienl royaliste srant à Caen , ( 593.

c'est-à-dire le marquis D'AJègre et les quinze ou dix-huit assassins qui Tavaient accompagné à Yer- MU* Tandis que le parlement^ réuni daoA la grande chambre dorée , attendait les députés chargés de lui apporter le cartel d'élection ^ deux gentila* hommes, lessiem-s Mascarel d'L rvilleetDe Lalous furent introduita, et présentèrent des lettoes pari» quelles le duc de Mayenne et M. DeVillars pressaient le parlement « de vouloir faire joyr^ ceste anikëe, le marquib D'Alègre , du priyilége de monsieur saiact Komaiu , et d'emplojer ^ sur ce, soo auctorité. » Peu d'inatans après» arrivèreat les députes du chapitre ; ils remireiiiautio^ eu, car le parlement de la ligue n'avait pas de présidena , on cartel qui fut décacheté , et se trouva contenir ces mots; tt Claude de Pehu, sieur de la Mothe» prisonnier en la cour des Aides » pour luy et aes complices , de la religion catholicque apostolique et romaine. » On alla chercher ie prisonnier à la concier|}erie de la cour des Aides (rue du Petit-Salut) où il éuil détenu. Les registres du parlement nous disent qu'il a eatoit accouBCré d*ung pourpoinct et haull-de* chausses de taliétas grix, avec ung bas de soye yerdf et avoit ung manteau de wge de couleur de grix de guelde bordé de passements grix. » ciMdrdePrbn, Ajff^ UQ loog luterrogatoire pour la fomiet r r.an «mpuce^ Claudc dc Péhu fut délivré « pour luy et ses ■i«trthfitrte. complices tenants le party de la saincte unyon et

I» fiADfT ROKAIli.

religioa caibulû^e , apostolique et romaine , et ea faisant, par eux, profession de foi et le sennettt de la dicte unyon. » Ce senaeat , Claude de Pâm le prêta, à l'heure même, devant le parlement, avant 'd èiie délivre aux députes du chapitre; puis il alla lever la dblsse de Saint-^Romain, marcha par les rues de Rouen, le front ceint d'une ccmronne d'ionoceuce , et rentra impimi dans cette sodétë qne son crime avait glacée d*eflGroi. Le le&deinain, lorsque, suivant l'usage , Claude de Pëhii vint au chapitre, entendre mie semonce at recevoir sa paucarte de sùrete, qu'auraient dit les chanoines, si quelque homme grave et d'autorité , justemeot indicé de Fabus qu'ils faisaient d*nn privilège si beau en lui-mc^me, leur eût adresse les paroles que Pasquier écrivait , presque dans k même tems , au président Bigot de Thibennesnil , son ami , et leur eût parlé en cés termes : « Comment se peoi-îl faire , Messieurs, qu'un si homme de bien comme fut vostre sainct Romain, produise iin eika contraire à sa sainctelë, et que ceste saincteté s<nt comme une franchise des meurdres les plus datestables » En entendant cette sévère apostrophe dans la bouche d'un homme dont le caractère et la vertu auraient inspiré un respect involontaire, le chapitre eût ëte sans doute embarrassé de sa

(') LettiTS (fMsttentie Pasquier, livre 8 , lettre 9f.

lOL mSTOIBX DU VBIViViM

contenance, et les nombreux spectateurs de ce

dernier acte de la solennité de la licrle , eussent aperça moins de honte et de confusion dans le prisonnier agenouillé et attendant sa semonce, que dans cette assemblée de cinquante prêtres qui n'avaient pas craint de l'absoudre. Sans doute, et au sein de cette compagnie même , il s'était rencontré des hommes sages qui avaient tout fait pour épargner à Téglise de Rouen la honte d*un choix si révoltant, et qui avaient prédit quil porterait malheur au privilège. Mais, dit Bossuet, «les sages sont-ils écoutés dans ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? » En revanche , il y a une conscience publique à laquelle on ne saurait imposer silence. Tout ce qu'il y avait d'honnête dans la province et dans la France, s'indigna d'un si monstrueux abus d'une chose sainte. Ce fut un grand scandale; mais ce fut aussi un coup terrible porte au privilège même par ce chapitre auquel il était si cher. De tous les argumens que les détracteurs du privilège employèrent plus tard pour le faire modifier , le plus fort , et il était sans réplique, fut l'élection du marquis d'Âlègre et de ses quinae ou seize compUces ; cet argument, cVtait le chapitre lui-même qui l'avait fourni. .

Cependant, la fimille Du Hallot, indignée,

avait eu recours au roi , au conseil et au parlement

mt SAIMT &OIIAIN. m

de Caen. Un arrêt du conseil dëclarm que rassassinat commis sur la personne du sieur Du Hallot, lieutenant de roi » était un crime de lèze-ma^esté , et. que ce crime , en conséquence ^ « estint excepté du privilège de la ûerte. »

Le légitime parlement de Normandie ^ séant it Caen , décida la même chose , le 1 9 janvier 1 594. Dès le 1 3 fémer précédent, D'Alègre , Péhu de la Mothe, et ses antres complices, toiis déclarés atteints et convaincus du meurtre et assassinat u proditoirement, et sous prétexte d'amitié, commis en la personne du sieur De Montmorency du Hallot, homicidé à Yemon, où il estait venu pour le debvoir de son estai ei charge » , av aient ëte (par contumace) condamnés « à être traînés sur des claies, depuis les prisons de la ecmciergerie de Caen , jusqu'à Téchafaud; là, à être pinaes et tenaillez de fera ebaulds , par les mamelles, bras et cuisses » ; D Alègre , w autbeur et principal exécuteur du dict inhumain assassinat, tiré et démembré par quatre chevaulx, puis après décapité , et la main dextre coupée, sa teste et sa main attachées par iebourreau, en lieu éminent sur le pont de Vemon ; les autres membres aux quatre principales portes de Caen. » La Mothe Péhu et les autres complices avaient été cuailanuiés « à estre rompus sur ung gril dressé sur VéchaÊiud , et , par après , à estre jetés yits dans un feu , pour y estre leurs corps brusiés et

M mSTOIBS DU PRimifGE

conftomméâ en cendres. L'arrêt grevait leurs biens d'immenses dommages^intëréts pour la veuve Da Hallot; d amendes considérables auproût des cordeiierSf carmes , jacobins , croisiers, pàuTtes de Caen: trente mille ëcus étaient affecte's à la fondation ci construction d'une église et oratoire en la ville deVemon^ pour le salut de Tame du sieur Du Hallot; dans cette église , pour perpétuelle mémoire de la condamnation de D'Alègre, et exécration de son crime, devait être placée une coiouue où serait attachée une lame ou tableau de cuivre contenant les causes de la fondation et construction. Cet arrêt ne pouvant être exécuté , vu l'absence des condamnés, le parlement décida « que deseffigies en bosse, repré* sentant la personne de i> Aiègre et ses complices , par tableaux pour ee.faictz , seroient pendues à des potences dresséei sur la place du marché de Caeu et sur celui de Vemon » ; que les noms des condsmnés y seraient écrits , ainsi que les causes de leur condamnaytion. £n outre, à cause de i énormité du crime, le parlement les dédara ignobles et roturiers , eux et leur postenté , et ordonna que la maison et chasteau de BlainviUe, où D*Alègre faisoit sa retraicle et résidence , seroil razée , desmoUie et abattue, de manière à ce qu'il n'j restât dorénavant aucune marque de maison ni forteresse. »

Le jour même , cet arrêt fut prononcé à la barre

HE SAIVT ROMAm.

de la salle du Palau. Le 17, il lut exëciilé ^ Fcn* contre de D'Alègre , « en effigie en boas e repréien* tant sa personne ; pour ses complices , eu des tableaux qui fiireiU pendus à des potences snr la place du marche de Caën. »

Mais trois des complices du marquis d'Alègre n'en furent pas quittes pour l'effigie. Dès le mois de juin 1593, à force de recherches, on parvint à découvrir la retraite de l'un d'eux, le capitaine Fremyn de Floques , gentilhomme de Vinieu en Picardie. H résista, on tira sur Itri, et il reçut à l'ëpaule une blessure qui facilita son arrestation. B fut amené à Gaen , où on lui fit promptement son procès. Le jour de son jugement, la blessure qu'il avait reçue n'étant pas encore guérie , il fut a ap~ j porté à l'audience dans ung panyer d'osier, à cause de son indisposition » , et placé auprès du bureau du conseiller rapporteur. Le capitaine Fremyn araii-il été initié par Iç marquis d'Alègre datas son horrible complot contre Du Haiiot Montmorency A l'en croire, lui et cpielques antres gcntilshommca éiaieul restés à cheval a la porte du sieur Uuiiailot, ne sachant rien des projets du marquis ; et, après le crime, le sieur d'Alègre « leur avoît demandé pardon de ce qu'il ne les avoit adveriys de sou dessein.» Fremyn ajoutait, que lui et ses compagnons n'avaient eu comiaissance de Tassassiv^it du sieur Du Hallot que « par ung grand bruit et

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