SO HISTOIRE DU PR1\IL£G
en faveur Je son église, et, en conse'quciue du miracle de la gargouille , le privilège de délivrer, chaque année , un prisonnier. Ici Pimpossibilitë est ëvidenle. Uagobert, eu ([uolque année que Ton veuille placer sa mort , était , du moins , certainement décédé lorsque saint Oueu fut sacré évêque de Rouen 9 puisque cette consécration eut lieu « le quatorz-ièiue jour du troisième mois de l'an troisième du règne de Govis 11 , liU et successeur de Dagobert » , date indubitable, et qui nous est donnée par saint Ouen lui-même, dans sa vie de saint Éloi, évêque de Noyon
D après ce qui précède, grx peut voir bi, dans ces divers récits, il en est un seul digne de créance. Que si l'on essaie , maintenant , de les concilier les uns avec les autres, on ne tardera pas à s'apercevoir que c'est peine perdue.
Dans l'euquète de i394t le chapitre dit simplement que saint Romain «c prinst et mist en subjeclion ung grant serpent ou draglon qui estoit environ Rouen où il dévouroit les gens et bestes du paj2, telment que nulz n*osoit converser ne habiter en keiui paû. » En 1 4â5, plus de dragon.
(') « Coiivt'iiienlos i{Tttur simul in civîtalciu Rotumagciwcm «|uai-t(j (lectmu tlie ntcmis teittà, Iciliu auuo Clodovei, juvcnculi atlbuc régis, die domîiùco aoU Itlânia».** ConMcrttî sumiu ab cpiicopis panier épbcopi , ego Rodomo, ille Novîomo. » {yiia S, lËligii, lib. S, «î> 2 )
DE SAnrr bomain. ti
ai de pri^nuier. Le privilège, dit le diapitre, « ^ esté establi par grande dévotion et r^v^rence de Dieu, après une voîx angclique venant du ciel. »
fin 1 485 , plus de voîx angëliqae. L*histoire du dragon reparaît, mais avec des additions notables. Saint Romain veut se rendre au repaire du monstre, avec deux prisonniers condamnes a mort Tun et l*autre. L'un d'eux a peur et s'enfuit. Avec l'autre, le saint en vient à ses* fins; la béte monstrueuse est entraînée, au moyen d'une ëtoie, jusques au « pont de Saine i»^ d*oà eUe eat jetëe dans la rivière. Sur rcxistence de ce pont, le lecteur sait déjà à qim s'en tenir; passons.
Dans le manuscrit de Louvain , autre chose. Saint Romain requiert Tassistance , non plus de deux prisonniers^ mais d'un seul. Labéle, ameni^e dans la ville, est brûlée vive et non plus jetée dans la rivière. Dans les lettres-patentes de 1 51 â , copiées littéralement sur 1 exposé du chapitre au roi , on peint comme « faisant périr batteaux et navires navigans par la rivière de Seine « , ce monstre, que, selon un autre récit du même chapitre ( en 1 485 ) , il a suffi de jeter vivant dans la rivière, du haut d'un pont qui, par parenthèse, n'existait pas. Aussi, dans ce récit de 1519, la gargouille n'est plus précipitée dans la Seine , comme le chapitre Tassuiait en 1485 ; mais, disent les lettres-patentes , « elle mourut et fut arse et
cousommée par ieu » ; et c'est aussi la version du manuscrit de Louvaîn.
Autant on vient de voir de variations sur le miracle , autant aous en pouvons signaler dans le rëdt de la concession du privilège. Tantât, selon les chanoines de Rouen , le privilège « a esté establi après une voix angëlique venant du cieL j» Tantôt, selon le manuscrit de Louvain, invoqué comme authentique par les mêmes chanoines , et dont ils n'ont jamais voulu dire la date , parce qu^elle leur était désavantageuse, c'est Dagobert ({uî accorde le privilège, et qui Taccorde à saint Romain lui-même. Tantôt, eniin, selon un autre récit du chapitre , adressé à Louis XH et reproduit dans les lettres -patentes de ce monarque , le privilège n'est établi que « certain tems après la mort de saint Romain » , et accordé à saint Ouen, évéque de Rouen, par Dagobert, qui , nous Tavons montré, était mort deux ou trois ans avant que saint Ouen ne lut appelé au gouvernement de cette église. Maître Tuvache, chanoine, auteur du récit de 148!), était un honune bien autrement circonspect, et que vous ne sauriez trouver en défaut sur la chronologie. Parle-t-il du miracle de la gargouille Ce miracle lut lait , dit-il, «constant et durant que Monsieur saint Romain estoit archevesquc de Rouen. » La date est bien lixée, il n'y a rien à dire h cela. S'agit-il de la concession du
m SAIMX HUMAIN. 23 privilège? «Il fut (coiitiiiue-l-il ) odru^e par le roy qui estoit eu iceluy temps. » Voilà de ces récits où la critique ne peut mordre. Rblheureusemenl, ieâ uarrateurs du chapitre ne furent pas toujours aussi prudens, et des différentes versions que nous avons rapportées , à laquelle liouucrons- nous la préférence? croirons-nous que le privilège a e'ié établi w après une voix aii^elîtpn! venant thi ciel » f ou eu mémoire de la destruction de la gargouille? sur ce dernier prodige , croirons-nouj$ le récit de 14S5» ou celui du nianusa*it de Ijouvain j ou bien encore le rédt des lettres-patentes lie Ij12? saint Romain se lit- il accompagner par deux prisonniers ^ ou par un seul? le dragon fut-il pris dans la foret duRouvray, ou dans le Champ>du-Pardon? Car c'est encore une question débattue dans d'autres récits' que nous avons épargnés au lecteur. £t quant au privilège, croironsnous qu^il a été octroyé par Clotaire ou par Dagobert , à saint Ouen ou à s;iint Romain luUméme? Tant de versions contradictoires convainquent de mensonge les inventeurs de Thistoire du miracle. vérité est une; mais, au contraire » et c'est le chapitre de Rouen lui-ro^me qui Ta dit , M en une labié ^ on y adjousU; lou^jours quelque chose , chacun j contribue du sien ; on y adjouste, on y diminue; si bien qu'en iin de compte, le premier et le dernier rapport sont entièrement
HISTOIEli: DU PRIVILEGE
dissemblabUt^ » Ce que disait ici le chapitre eu parlant de la papesse Jeanne, a son application directe k l'histoire (aussi peu di^e de foi) de la gargouille ; il n'y a que les noms qui diiïèrent.
La fausset<^ du miracle de la gargouille nous paraissant désormais prouve'e, quelle est donc la véritable origine du privilège de la fierté? Froland^ juiisconsulte normand justemenl célèbre (mort en 1746), disait ; « Je ne conseillerais à qui que ce f&t de se donner le moindre mouvement pour tacher de découvrir cette origine; ce serait, ajoutait-il , chercher la pierre phUosophale » L'avis n^était pas encourageant , donné surtout par un homme si versé dans nos antiquités, et qui, apparemment, avait cherché long-tems ce que maintenant il déclarait introuvable. Toutefois > l'Académie de Rouen, fondée en 1744, n'hésita pas, en 1758, à mettre au concours cette question si intéressante pour la ville e^ la province : «t La délivrance annuelle d'un meurtrier à Rouen a-t-elle quelque fondement historique dans l'histoire de Normandie? » Le prix Tut décerné, en 1 760, à un sieur Le Moine, secrétaire-archiviste de Téglise de Toul. L'Académie possède encore dans ses archives deux des mémoires envoyés alors au concours.
(') B^ulaHon de la Be^nmee de Denis BouOdllier, 'page f 00. (") Frokiid , AerAt de n^mtÊerd^ clc , tome 1 «<-., pagc"752.
DL aOMAIN. Si
L'un est rempli d'hypothèses sans probabilité, qu'un style des plus lucdiocres et des plus incorrects est loin de rendre séduisantes. I/autre, un peu mieux écrit, n^ofTre aussi que des hypothèses, plus vraisemblables, il est juste de le dire, mais vagues, incomplètes , sans liaison entre elles , et que ii*appme aucun iait puisé dans rhistoire ou dans la liturgie. L'auteur a mal profité des conjectures de quelques écrivains ses devanciers ; encore est-il évident qu'il n'a pas lu tout ce qui avait été précédemment écrit sur celle matière. IVien ne prouv e que ce mémoire soit TottYrage de M. Le Moine, et nous ne pouvons croire que T Académie ail couronné uae c(»Dposition qui n'avait pas même le mérite de résumer complètement les notions existant à cette époque sur la question mise au concours.
Osons aussi, quoi qu'en ait dit Froland, offiîr, a noire tour , nos conjectures sur ce point depuis si long-tems débattu dans la province. Le lecteur les jugera.
Orderic Vital , comme on l'a vu, ne parle ni du miracle de saint Romain , ni du privile'ge de l'égKse de liuuea; nous allons, maiuteuant, rapporter un passage de cet auteur, qui fortifie l'argument que nous avons tiré de son silence, et qui, comhuic avec d'autres documens , nous parait jeter du jour sur l'origine du privilège et sur l'époque où il dut commencer.
S6 HISTOIBE DU PAIVILÉG£
6aiut iiomaiu, îmmëdiatemeut aprè^ â»uii décès (en 638), avait été inhtimë dans Téglise de saint Godard, où Ton voit encore le souterrain dans lequel était autrefois son tombeau L'an 1036, le corps du saint fut extrait de ce souterrain , et transporte près de Téglise cathédrale, dans une chapelle dédiée sous son vocable , et située dans la rue que, par ce motif, ou appelle enc(H*e aujourd'hui me Saint-Romain , quoique la chapelle qui lui a donné ce nom ait, depuis lou^-tcms, cessé d'exister. Mais, à la fm du xi*. siècle, ou au commencement du Xll^ , « Guillaume-Bonne- Ame, archevêque de Rouen, transporta solennellement le corps de saint Romain , de cette chapelle dans l'église cathédrale , et le plaça , avec beaucoup de respect, dans une châsse couverte d*or et 4'argcnt et enrichie de pierres précieuses. » C'est Orderic Vital qui nous Tapprend, et, ajoule-t-il, « le prélat ordonna que la féle de ce saiul sc raii célébrée solennellement chaque année, le 10 des calendes de novembre (93 octobre), et que le cler- r irait tous les ans, processionnellemenl, faire une station au tombeau du saint pontife, hors la ville. Tous les litleles lurent avertis de s'y trouver; attirés par les indulgences attachées à la féte, et par les
<^ i.v tniiiheait, cil ja.spc , cxuic ciu orc et esl au|our4l'hui eufcrmc (Un» le inakrc aulcl tle iVglise de SaiDt-Roraain.
Dfi SAINT ROMAIN. «7
bénédicdons que donnait l'archevêque Guillaume- Boane-Ame , ils s*y rendirent en foule » Te! est le pa&sage d'Orderic Vital que uous avoa& annoncë; et je ne voudrais pas autre chose que
ce fragment , pour prouver que , dans les premières ano^s du xn*. siècle, tenais où écrivait Orderic Vital, on ne coimaisbait point le miiacle de la gargouille , et que Tusage de délivrer tous les ans un prisonnier n'existait pas encore. Cet auteur ëiait nonoand , et moine à Saint-Evrouit , en Normandie ; il aimait à raconter en détail les faits qui intéressaient la province, ceux, surtout, qui «e rapportaient à l'église ; et certes il n'aurait pu pat itr plus au long de Tinstitution de la fête de saint Romain, ni décrire avec plus de complaisance les honneurs décernes au saint pontife par un des prélats ses successeurs sur le siège de Rouen. Or, je le demande , si la cérémonie du prisonnier eut existé alors, était-il possible qu'il ne saisit pas cette occasion de parler du privilège de la fierté, de ce privilège, le plus grand, assurément, et le plus
t*) S'îlfaat en croire Fario, rcgllsc tic Saial-GotlarJ étant f i j^» |)eliu* pour coatenir cette mallitailc innombrable ^ ou iit la picdicaiiuii au ■iheiid*iio vaste cbaoïp qui occupait tout l'espace , vide alors , existant catrc Vtfjùt Cl ]« bas 4« U montagne. €e champ fut , dlè«4on , appelé itf^aÊnp-At''Patdanf à caïue àtt imlulgences ou pardons qni y fureat «ccordcs aux fidètaa* Guîllaunie-le-Conqaëraat, voulant conserver le souvenir de cette fite à laquelle il avait aamlë, institua la foire de ^aint-Romain ou du Pardon , pour être Icnuc , cbaque aone'e , le m^uic jour et au même Heu. {Fann, loiae page 63, éUiûon de
s» IUST01B£ DU PRIVILEGE
éclatant des honneurs décernés à saint Romain , et particulier, en tout cas, à la province dont il écrivait l'histoire? Mais ce lîagraent d'Orderic Vital nous apprend encore autre chose. Jusqu'au terns de Guillanme-Bonne-Ame , le corps de saint Romain avait été d'abord dans sou tombeau à Saint-Godard , puis dans une chapelle sise près IVglise cathédrale. Ici , par les soins d'un des prëlats ses successeurs, le corps , ou du moins une partie du cuqis du saint évêque est déposée respectueusement dans une châsse d^or et d*ai^ent enrichie de pierres prMeuses. Des diverses châsses dans lesquelles furent siACcessivement placées les reliques de saint Romain, évidemment celle-ci est la première en date. Si , ce qui ne parait pas douteux, la levée de la châsse, de la herte de saint Romain par le piisDiiiiler, a toujours été une
circonstance essentielle de la solennité que , par cette raison même , on appelait la eérémome de la fierU ; voudra-t-on que cet usage existât lorsqu'il n^y avait pas^ncore de diâsse , de fierté de saint
Romain ?
Orderic Vital , qui nous parle de cette première
châsse, écrivait dans les premières années du Xll". siècle ( il mourut en 1 1 ^ 1 ) ; c'est dire qu'à cette époque on ne connaissait pas plus la cérémonie du prisonnier que le miracle de la gargoiiille ; il n en devait être question que plus lard.
Parlons, maintenant, des deux titres les plus andeas où il soit expressément question du privil^e; et examinons si, combinas avec le t^oigna^e d'Orderic Vital, ils ne nous donneront pas des lumières sur l'e'poque où a pu commencer' l'usage de la dëiivraBce auaueile d'un prisonnier , ainsi que sur les autres questions qui se rattachent à cet objet.
£n lâlO, à la féte de l'Ascension , le gouverneur du château de Rouen fit difficulté de délivrer
au chapitre le chevalier Richard, abbe (c'est-àdire, ici, avoué, protecteur militaire) de Pahbaye de Saint-Me'dard de Soissons , prisonnier élu pour h cérânonie de ce jour. Ce refus n'avait rien de relatif à la personne du prisonnier élu. C'était, de la part de cet officier préposé par un gouvernement encore nouveau en Normandie , une méconnaissance du droit du chapitre , ou , du moins , un scropule sur ce privilège , qui lui paraissait un empu'tement sur les prérogatives de son souverain. Le chapitre s'étant plaint aussi-tôt au roi Phi* e-Auguste , le monarque donna commission à Robert, archevêque de Kouen, et à GuiUaume-dela-Chapelle, châtelain d'Arqués, dMnformer sur ce conflit , et pouvoir de mettre en liberté le prisonnier, si le résultat de Tanquéte était favorable à la prétention des chanoines de Rouen. Une telle condescendance , de la part d'un roi si éclaire ,
30 HISTOIRE DU PfUVIL£GË
élaîl an acte de la plus sa^^c politique. Qui ignore cumbiea grande était alors Tinfluence du clergé sur les peuples? Le chapitre était bien puissant dans Rouen ; rAugleicrre était bien voisine de la Normandie, et Toccupation de cette province par Philippe-Auguste était un fait encore si récent! Eût-il été prudent à un nouveau souverain d'indisposer les chanoines , en leur contestant un droit auquel ils tenaient tant? Quoi qu'il en soit, en exécution des ordres du roi y le jour de la fête de saint Pierre et sailli Paul , les deux conunissaires firent venir, dans l'abbaye de Saint-Ouen, neuf tëmoins, savoir : trois cliauoines de la radie'drale , trois chevaliers et trois bourgeois de la ville ^^K Ces neuf te'moins déposèrent , sous la foi du serment , que « jamais , sous les règnes de Henri II et de Richard-Qeur-de-Lion, ducs de Normandie, il n'y avait eu de difficulté sur le point aujuurd liui en litige. » Chaque année , le jour de l'Ascension , un prisonnier était délivré au chapitre, en cette forme ; Lorsque la procession passait devant le château, les chanoines allaient à la porte de la prison, où ils trouvaient tous les prisonniers, qu^on avait eu le soin de faire sortir de leurs
(') Les Irois rhaiiomci claiont Henri , rbanlrp ; Haoul , art iiidiarro : V'autier de Calena^. 1^ troU c)ieva1icr& «taieni Jean de Préaux ; Lnc , (il* de Jean; et Robert de Fres€|ulenne. Le* trou bourgeois ëtaieni Jean FesMurd; Lawrent il*Yliofi ; et Jean Liice.
eaâlots , et , parmi cès prisonniers , les chanoines
âéVtvraleut celui <|iiM1s voulaient, pourvu qu il ne fài point coupable de félonie, c*est-à-dire da criine de lèze -majesté. Ils ajoutèrent, Uiutefois, que. Tannée de la captivité du roi Richard , il n'avait pas été délivré de prisonnier aux chanoines « à cause de la captivité de ce monarque. » Mais, Tannée suivante, Richard étant rendu à la liberté, le chapitre avait eu deux prisonniers, un pour Tannée présente, Tautre pour Tannée précédente.
Ces iaits sont consignés , tels qu'on vient de les
lire, tlaiis une lettre que 1 archevêque lloheit et Guillaume-de-laXhapelle écrivirent collectivement à Philippe-Auguste , après Tenquéte. Os la terminèrent en hii annonçant que , vu ce qui résultait de cette enquête , ils avaient, en vertu du pouvoir qu'il leur avait confié , ordonné la délivrance au chapitre, du prisonnier par lui élu^'^ Ce prisonnier, nous l'avons dit, était le chevalier Richard, avoué de Saintp-Médard de Soissons. Rendu à la liberté, grâce aux dànardies, aux soins empressés du
(') An xvi«. siècle , 1»^ rltapître possédait encore rorij^in.il de cette lettre, et ïe produisit daiii un procès. L'iiiveiilaire disait : « Une petite letlj-e en parrtiemin , fort ancienne f en itiiin ^ snns tinte y scellée à doubles scetmlx , commençant : « Revcrcndo domino Philippo, deî » gnlîâ, inuttrittimo FnuicUe regî.» (lavenUlre manuscrit dreuë an siècle. ) Voyex cctie lettre dans les Piket$ pstt^oÊives celle hiiloire.
chapitre , il témoigna sa reconnaissance à cette compagnie par une donation à Teglise de Rouen. L'acte de cette donation est parvenu jusqu'à nous ; c'est le second titre que nous avons annoncé plus haut. Faisons-le connaître, eu nous attachant , toutefois, plus au sens quaux paroles.
<c Qulil soit notoire à tous , qu*en Tannëe 191 0, moi iUchard , chevalier , abbé^*^ de Saint-Mëdard de Soissons , j'étais détenu à Rouen y dans les prisons du roi, et menacé d'une peine capitale. Dieu , par sa miséricorde , a permis qu'en vertu d'un privile'ge de Te'glise de Rouen , accordé fort anciennement à ceue église par les rois et les princes , en Phormeur de la glorieuse vierge Marie el de saint Romain , j'ai été , à la féte de l'Ascension dernière , désigné par le chapitre de cette église pour recouvrer ma liberté. iVIais le gouverneur du château de Rouen, pour le roi Philippe , ayant fait difficulté de me délivrer , le chapitre de Rouen , non sans beaucoup de frais et de démarches, a obtenu du roi Philippe qu'une inionnation serait faite sur ce privilège. Une enquête a eu lieu dans l'église abbatiale de Saint- Ouen, en présence de rarehevèque de Rouen. La possession de l'église de cette ville a été attestée
0) Ahhe veut dire ici avoue , protecteur uiiliiaiic lic l abba^c. Yoycx Ducange , au mol Abbas,
par des teuioins irrécusables. JBniia, le vendredi qw a précédé b féte de la translation de saint Benoit, je suis sorti de prison, ayant recouvré lua pleine et entière liberté , et m'en suis allé absous de tout délit,- et afliranchi de toute peine.
« Redevable de sa liberté « à Dieu , aux mérites de Is bienheureuse Marie et do bienheureux saint Romaiu , y) plein de reconnaissance pour eux et pour Téglise de Rouen, le chevalier Richard déclare que, s'approchant humbltiiunu du grand autel, il donne à Téglise cathédrale de Rouen vingt sols de rente à prendre sur son moulin situé dans son iiei, près le monastère de Saint-Médard, payables chaque année , k Rouen , le jour de 1* Ascension ; pluh un cierge d'une livre, dû tous les ans à ladite église, le jour de la translation de saint Romain , avec une autre rente assise sur le même moulin. Eu cas de non paiement de ces redevances aux épo({ues fixées, le chapitre de Rouen aurait le droit d'exercer la justice ecclésiastique dans tous les domaines du donateur, fiissent-ils transmis à ses héritiers. Le ciievaiier iiicliard confirmait cette douation par son serment, déclarant s'obliger lui et ses héritiers »
^'^ Cet arte ilr ilonation existe «ttiis le rarluliili i- ^t• la cathcMlialo de Rourn , inaituscrit .HH de la lubliuilitMjuf il»* la ville Je Uouen. C'est le âK*'. acte de c »> caï uilaii c. Il est iiitituU ; Car/a liicartU mUUis abbatismper XX solidos ndStûs* Xo^uleik Pièces Jusfificaiives»
Ces deux titres, le& plus anciens qui exisleiu sur la fierté, nous donnent des révélations précieuses sur la nature primitive du privilège de saint Romain, et sur IVpoque où il dut commencer d'exister : prenons acte, d'abord, du silence de ces deux chartes, tant sur le miracle de la gargouille que sur k prétendue concession £aile, soit par Uolaire U, comme le disent les uns, soit par Dagobert comme le veulent quelques autres. Puis souvenons- nous qu'Orderic Vital, écrivain mort en 1 1 41 , ne parlait pas non plus ni du prétendu miracle, ni de la prétendue charte concédée par un de ces deux rois ; d'oà nous avons conclu que le privilège n^existaik pas encore dans les premières années du xu*. siècle. Maiiitcnanl, re- «larquons dans la lettre de Tarchevéque Robert au roi Philippe (li^iO), que les neuf témoins de Tenquéte indiquèrent le règne de Henri il, roi d'Angleterre , duc de Normandie , comme Pépoque la plus reculée à laquelle remontassent leurs souvenirs relativement à Pusage de la délivrance annuelle d'un prisonnier ; et concluons de ces &its combinés que Tusage de la délivrance annuelle d'un prisonnier dut commencer fort peu de tems après Tépoque où Qrderic Vital écrivait; c*est-à-dire , soit à la fin du règne de Henri P'. , mort en 1135, soit sous la domination éphémère d*Étienne comte de Biois ;. soit enfin pendant les
,D£ SAINT AOlklAlN* âi
sept années durant lesquelles Geoffroi-Plantagenet réj^aa, sou2» le nom de Henri U &on fji$. Du moins usage exislait certainement sous Henri II duc de ÎSorniandie, qui régna sur celte province depuis 1145 €Qviron jusqu*en 1189. Mais était-ce en vertu d'une charte? Richard, avoue de Saint- ^ Médard de Soî^sonst nous dit : « J'ai recouvré ma liberté en vertu d'une immunité de l'église de Rouen, approuvée très-anciennement par les rois et princes, et accordée à cette église, en considération tle la glorieuse vierge Maiie el du i>ieabeureujL saint Romain. »
De quelle nature était ce droit de 1 enlise ? Les chanoines délivraient-^ , chaque année ^ un prisonnier en vertu d^un titre qui leur en assurât le droit perpétuel.'' Le souverain qui, dans un ordre radier de choses , a seul le droit de faire grâce, s'elait-il de&sdisi, ea leur faveur, de ce droit esscntiellemenl inhérent à sa couronne ; de ce droit incommunicable, comme le dit un écrivain judicieux au^l qu'éclairé? Une dérogation au droit commun ne dœt pas se présumer ; mais«ombien moins la renonciation d un souverain a ses droits royaux? U&ttdrait qu'elle fut clairement prouvée, et nous sommes loin de là. Trois chanoines ont été entendus dans Tenquéte de 1210. Parait-il qu'ils aient parlé de charte et do miracle? Richard, avoué de Saint-Médard de Soîssons, en dit-il quelque
36 Hl&TOIBE DU PRIVILEGE
chose dans sou acte de donation, ioiinuië, sclou toute apparence, sous la dictëe du chapitre ? Non; il parle seulement de l'immunllc (ccst-à-dire du privilège de la fierté) comme ayant été accordée anciennement à Pëglise de Rouen , par les rois et les princes, en considération de la glorieuse vierge Marie et du bienheureux saint Romain ; par les rois et les princes, c'est-à-dire, ëvidemment, par la tolérance des ducs qui avaient successivement régné sur la Normandie. S'il y avait eu quelque charte formelle accordée par l'un d'eux, ou par quelque roi de France, avant Pinvasion des Normands, quelle occasion plus favorable pouvait-on avoir pour l'alléguer? Mais non, Jes chanoines n'avaient point alors de titre, ils n'avaient point de droit. Seulement ils demandaient, chaque année, le jour de l'Ascension , un prisonnier aux rois, aux ducs , aux juges, qui ne le leur reiusaient pas. C'était suivre Pexemple des saints évéques des premiers siècles , qui , presque tous , avaient intercédé avec succès en faveur des prisonniers. C'était, comme naguère saint Augustin auprès de Macedonius, juge d'Afrique , faire triompher la miséricorde de l'église sur la rigueur de la justice Les premiers tems de T église de France of&eut des exemples
Spittoia dki AugtÊSiini ad Maeedonàim,
D£ SAINT BOBfAm. 37
semblables. Vine pareille délivrance d'un prisonoieTf le jour de TAscension, sans titre fonnel ^ n'a donc rien qui puisse beaucoup surprendre. Quoi de phis notoire d'ailleurs que Tancien usage de solenniser le^ grandes fêtes du christianisme par des grâces accordées à des condamnés, par la mise eu liberté de quelques détenus? Le jour de Pâques, du teins de Thëodose , on ouvrait toutes les prisons. Cet empereur en avait fidt une loi expresse. Saint Éloî , évéque de Noyon , au VII*. siècle , semble diure qu'en Jfrance, de son tems, la féte de ia résurrection de Jésus^Christ était solenniséede la même manière Le jour de T Ascension, il y avait des motiû plus particuliers encore. On connsdl Tusage où étaient autrefois toutes les églises cathédrales, de rendre sensibles les mystères du ehristianismepar des représentations scéniques, pour ainsi dire, «c U semble, dit Lacume de Sainte-Paiaye , qa^on ne pouvait, dans ces tems ignorans et grossiers, présenter la religion sous une forme assez malériellepour la mettre àla portée du peuple ^^K » LVgJise Je Rouen avait aussi ses mystères. Ainsi , par exemple, le dimanche des Rameaux, par un cMnonial qui li:d était particulier, elle célébrait.
H Hic die, pœnitenlibus pcr indulgentiam subveailur; pialescuat. carcerct in toto orbe. Jkait iaàu^mtiam prmàpes ainùnons» «
<*) Premier Mémoire sur l'ancienne chevalerie.
en les figurant, la fuite de Jésus-Christ au dësert et
son entrée triomphante dans Jérusalem. Dès deux heures du matin (dans les premiers tems) on portait, avec beaucoup de respect, maïs comme à la dérobeei dans le &iience et sans apparat, le corps saint, de Notre-Dame à Téglise Saint-Godard, qui, alors, e'taithors la v ille. Cetaitainsi queJesus-Chrisl ëtait sorli de Jérusalem , sans bruit et en icadiette. Maïs, comme le retour du fils de Dieu clans la cité sainte avait été une entrée royale et triomphante, la suite du cérémonial de T église de Rouen rappelait celte pompe, que l'évangile a décrite. A dix heures du matin, tout le clergé et les chanoines de Notre- Dame, des palmes à la niaui, rapportaient le corps saint, de Saint-Godard à la métropole, en chantant des hymnes de joie. Partout , sur le passage du cortège, les rues étaient tendues de tapisseries et jonchées de fleurs, et le clergé chantait : « Hosaimafillo Daçid, Penedictus qui venil in noniinc Doiinni » Les fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecdte, et tl autres moins iuiporlautes, étaient aussi figurées, et les mystères qu'elles rappelaient , représentés d'une manière sensible. N'était-il pas naturel , dèslors, que la féte de TAscension, Tune des plus solennelles de la religion catholique, eut son cérémonial particidier , propre à représenter matériellement ,
l') Evattgiic saint Jlaihicu, i-bap. âJ.
DB SAINT EOHAUr. 39
et à rea^re ainsi intelligible au vulgaire , le mjAtère dont cette féle est destinée à reprodoiie le souvenir ?
A Lille, dans Tëglise collégiale de Saint-Pierre, le jour de l'Ascension, le célébrant premit un peu de pain et de yin, pendant que l'on chantait le répons : « Non vos relinguam » ; puis il montait att jubé, oà l'on ayail figuré une monUgne qu'il gravissait , et d^où il semblait s'élever vers le ciel t pendant <jne les en&ns de cbœur, habillés comme Ton représente les anges, chaulaient ces paroles qu'autrefois, après l'ascension du Christ, des en* voyés du del étaient venus dire aux Apôtres : « Hommes de Galilée , que cherchent vos regards^ élevés yers le del? Ce Jésus qui voient de vous • (juilter pour les régions célestes , reviendra un jour comme vous l'avez vu s^en aller »
Pour ce jour solennel, les vieux rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen n'indiquaient point diantre cérémonial à observer que celui âè la délivrance du prisonnier et de la levée de la fierté. Si cette délivrance d*nn prisonnier, si cette levée de la fierle ne se rapportaient en rien à la féte de TAscension , et avaient été fixées à oe jour-là, fortuitement, et comme elles auraient pu Têtre à un autre jour, il faudrait en condure que les liturgistes
(') ^et, jépott,, cftp. 1, vers. tf.
Carpcnticr, Suppt. adGiuss., v« Fcittim Atcemionif •
iO HISTOIRE DU PRIVILEGE
avaient oublie, dans leurs inventions mimicjues , une des plus grandes fêtes du catholicisme ^ et précisément celle de toutes qui prétait le plus à ces représeatatious scëniques qu ils préparaient si curieusement, et dont ils se promettaient « avec raison, tant d effet sur le peuple. Mais ils navaieni point commis cette inconcevable omission^ au contraire , quelle étroite connerité entre la fête de 1* Ascension et les usages religieusement observés, ce joup-là , par Vëglise de Rouen ! et quel autre cérémonial aurait-on pu trouver qui iùt plus approprié à llesprit de la fête ?
En ce jour, Jésus-Christ, montant au ciel , avait délivre les honunes de la captivité du démon , et leur avait ouvert les portes du del. Une hymne que Ton chantait dans le diocèse de liouen, an XY*. siècle , et peut-être avant , faisait allusion à cette victoire de Jésus-Christ sur le démon , à cette délivi^ce des captifs.
L'tglise chaïUaii aussi, ce jour-là, ce répons : tf AscendisU in alium; cepisU c(^Uviiaiem »
(») « Inrcrni cknvtr* pénétrai!»,
Tiios captivos redimeiiA, »
Victor triumpho nobiK».
( Hymne des eomplks du jour de fAscension,)
D*anciens rilack neooscrîu de h cediëdrde de Roacn , des xye. el XV le. tièdet, iiidti]iieiit cette liymne comme devant être chantée le jouv de r Aeeeneieii.
(«) Pfeaame 67 , Bsufgai Dtus , etc
J>£ SAINT EOMAIN. ti
paroiCvS prophétiques par lesquelles David, inspire' i^ea haut , avait Hinnoncë TAscenaion dn fils de Dieu el la délivrance des captifs. Dans la fcte de V Ascension y était célébré le triomphe de la loi nouvelle, de h loi de grâce ; le mystère de Thomine délivré du joug du péché et marchant dans les voies nouvelles. Quoi de pins propre à rendre sensibles ces idées religieuses, que la délivrance effective d'un prisonnier arrachëf en ce jour de grice, à rhomnr du cachot et à la mort ? Dans des siècles où la religion avait tant d* empire , et où il testait peut-être encore des traces de l'usage cef- Uàiuement en vigueur à une époque antérieure, de rendre des prisonniers à la liherié, lors des grandes solennités, les chanoines de Rouen pouvaient bien demander au prince, et ce dernier leur accorder, le jour de l'Ascension, un prisonnier qui, ainsi, devait la vie et la liberté à la fête, et qui , de plus, y figurait pour rendre sensible au peuple le mystère 4{ue cette féte était destinée à rappeler. Ce prisonnier, demandé hmnblement par le chapitre , les premières fois , et toujours accordé sans difficulté par les ducs ou par^ leurs ofiiciers , les chanoines * se seront accoutumés à le rilclamer chaque annëe ; peu a peu , par la continuité d un usage non interrompu, ils l'auront demandé comme leur ëtant dû ; illeur aura toujours été délivré , el insensiblement une grâce sera devenue un droit. Ce n^est pas le
t^H lUSXUUi£ DU PiUYILEGib
premier exemple de rhabilelc avec laquelle les corporations religieuses ou dvites surent quelquefois , à Taide d'une simple tolérance , s'acquérir une possession qui, dans la suite , devenait bien difficile à contester.
En un mot, la féte de rAscension, célébrée par la délivrance d'un prisonnier; cette féte, rendue sensible par une représcntalîon matérielle, voilà, selon nous, Torigine du privilège de la fierté. Si cette délivrance eut été, dans le prindpe , instituée en rhonneur de saint Romain, il est bors de doute qu'elle autait eu lieu le â3 octobre, jour où< Téglise de llouen célébrait soleauelleuienl la fête de la translation du saint, fixée audit jour par Guillaume- Bonne-Ame, à la fin du xi". sîède, c'est-à-dire dnquante ans environ avant l'époque où, pour la première fois , il est question de cet usage de délivrer un prisonnier. Et, pour en venir aux particularités, ces deux mannequins d'osier, en forme de dragons, que roii portait, âutrt iois, àRouen, aux processions des Rogations qu^étaient-ils autre chose que des emblèmes destinés à figurer, a leur manière, le mj&tère dujour ï i«e peuple ne manquait pas d'y voir des images de la gargouille, teitassée naguère par sain t Romain , ou , qui sai ti* la dépouille
<*} Histoire de la toAêdrak deMcum , ptr dom Pommeraie , page» ti 6â3 ; Nonttandie ehwsHeime , fv Farin, pages 521 et SfSt»
iME SAnn* MmAnx. n
même de ce monstre vaincu ; tout son embarras élA de aaivoir lequel des deux, prëdsëment, ëtait la gargouille. Mais, presque dans toutes les églises de France, an portait de ces figures monstrueuses aii\ processions des Rogations. Un dragon, ou du moins une téie de dragon, figurait aux processions de la cathédrale de Coutances ; elle était portée par im laïque ^'^ Le même usage existait à Met^, à Langres ; Tëglise de Paris frisait porter, dans ces processions, la figure d'un grand dragon d osier qui avait la bouche béante, La cathédrale de Pôitiers avait aussi son dragon appelé la grand gueide , qui ccmtinua de figurer jusqu'à la révolution. L'abbaye de Fleury avait un dragon, dans la f^eule diiquel on mettait le ieu. Ce feu s'éteignait quelquefois ; mais tout avait été prévu, et lin enfant de ciiœur, qui marchait auprès du porteur, tenait une bougie allumée dans une lanterne , pour le Taîhïrtier promptement^*\ Il faut voir dans tous ces dragons l'image du démon, qui devait, en effet, jouer un râle important dans des fêtes où il s'agissait de la victoire remportée sur lui par Jésus-Christ. Les tr»is jours des Rogations représentaient les trois grandes épo(|ues de la religion : 1", le lems qui précéda la loi écrite ; S**, celui où les Juifs fiirent régis
<*) Orémarmm Eeeiesiat CoastanékntU , ISb l»îbl. reg.
i*) « Ut pi âC:>U)&il ignU, si cxtingualur qui in ore draconl» portatar. »
LU UISTOIEE DU PBiViLËGË
par la loi de ^loïse ; 3°. le tems de grâce après Jésus- Christ. Dans les deux premières époques^ le démon avait régné en maître. Aussi les lundi et mardi des Rogatiouâ étant destinés à représenter ces deux épo^ ques , à Rouen, le dragon était, ces jours-là, porté devant la croix, la queue dressée : il triomp liait ; et c*était, sans doute, ces deux jours-là que Ton vujait du feu dans la gueule du dragon de Fleury. Le mercredi troisième jour des Rogations représente le tems de grâce , l'époque évangélique ou Jesu^Christ est vainqueur et le démon terrassé. Aussi, ce jour -là et le jour de F Ascension, le dragon marchait-il derrière la croix, la queue basse et Tair humilié
Qu'après cela, on se fut imagine, à Rouen, de placer Tun de ces dragons sous les pieds de saint Romain, et l'autre sous ceux de la sainte Vierge ; ces variantes ne changeaient rien à la signification des deux figures. Quoi de plus biblique, en effet . que l'eniblème de la Vierge causant la tète du serpent ? £t pour saint Romain , dernier destructeur de l'idolâtrie dans le diocèse de Rouen, il pouvait, à ce seul titre, être représenté ajant sous les pieds un dragon. Quant au nom de gargouille, donné par le peuple a un de ces dragons, ou peut-
t'> Durand, liaUon, Oj[fic. dtv.
(*> a IpM contercl capot laum. » Genèse, cliap. 3 , vers.
D£ SAINT BOMAIN. ù$
vire a luus ticux, ou appt UiL ainsi, par toute la France, dans les XIVS et xv^ siècles, les gouttières de pierre des églises, des palais, des grands châteaux.. Les ouvriers d'alors s'étudiaient à donner à ces ydomineux tuyaux de piem , la fonne de serpe lis ou de dragons ailés et monstrueux (jiii se penchaient au bord des toits de ces hauts ëdihces, et semblaient, par leur attitude menaçanie, eu défendre les approches. Peut<étr^, par ce mot bizarre, appliqué aux ënonnes gouttières des églises , avaiton cru imiter le bruit , le bouillonnement de Teau qui s*engorge dans ces longs tuyaux , pour retomber ensuite à terre avec fracas. En tous cas, on ne peut douter que la ressemblance entre ces figures monstrueuses et celles que Ton portait aux processions, ne leur ait iait donner, aux unes et aux autres, un nom commun ; et il faut renoncer à trouver là un argument en faveur du miracle du dragon.
Mais comment saint Romain avait-il un rôle principal dans une cérémonie qui n'était que le complément de la fête de l'Ascension? Il n'est pas difficile de rexplicjuer. Nous avons vu que le chevalier Richard, dans sa charte de donation, se dit rendu à la liberté «c en vertu d^une immunité accordée anciennement à l'église de Rouen , en rfaonneur de la glorieuse vierge Marie et de saint iiomain. » Ailleurs, dans la même charte, il se dit reconnaissant « du don de Dieu et de sa délivrance
U(» UiSTOmL DU PKlViLÉO£
due aux mérites de la bienheureuse vierge Marie ei du bienheureux saint Romain. » UuU e que ce;^ deux dauses nous paraissent un argument de plus centre la fable de la gargouille et contre celle de la concession qu^aurait faite Dagobert; par elles aussi nous appiciioiis ce qui valui à 1 c^^lise de Rouen le beau privilège dont elle s'enorgueillit ai long-tems, Cest qu*eUe avait Tinsigne honneur d'être à la fois sous le patronage de la sainte Vierge et sous celui de saint Romain son ancien ëvéque. Sans doute elle était glorieuse et fière des saints prélats qui Pavaient illustrée dès l<;s premiers siècles. Elle rêverait comme ses protecteurs et ses intercesseurs auprès de Dieu, saint Nicaise, saint Mellon, saint Ouen , saint Ansbert, saint Victricc ; mais c'était de saint Romain quelle avait fait choix^ pour étre^ avec la sainte Vierge, son patron prin-* cipal. Dans ses plus ancieuues chartes, on la voit mêler ensemble le nom de Marie et celui de saint Romain, ses patrons, ses génies lutélaires
O) wDe bealo Roioano, nosUo» post sacralmiinam virgmcm matrem, patron o pnrci'puo , meli&s tcntî. » Pânwaîsofl de la Rt/utation, par le rhaptire, de U Sêsponsë de If*. Utt^s BamMUer, *
« Ad omnipotcntîs Dci laudem , ad beatc ctglonMe semper que » virginift Marie beoocciii «t bealt Ronaai aKorninqiu Mactonun
» gloriam. »
( Charte de Mars incditc jusqu^alors , et qui se trouve publiée
pour U première foi* dap» cel ouvrage.) Voir \t% Piètts^têti^aln'ef*
au XVI*. siècle, le grand portail du parvis de Va cathédrale s appelait le Portail Sainct Rainoif»^; cebn de gauche (en regardant Pë^Iise) Portail Sainci Jehan; celui dxnïi oil^ Portail SairtctKsUenm, Pour tme ëgUse, c'était un titre à des &veurs, à des privile'ges spéciaux, que l'honneur d'exister sous le ?acaUe d'un saint de renom. Combien prërogatÎTes valut à Pabbaye de Saint-Denis }e patronage d'un des premiers prédicateurs de la foi dans les Gaoks, et à T^lise de Tours celui de saint Martin ! Saint Komain était dans cette classe. Né de parens illustres^ alli^ il parait, k la famille qui régnait alors, sa vie avait eu beaucoup d'éclat. Son nom , Tavantage qu'avait la métropole de Rouen de le dter comme son patron , avaient bien pu aider ceUe église à obtenir la permission de délivrer, ' diaque année, un prisonnier. Cette &veur avait été accordée à la calliédrale de llouen, preniiere église de la province, àla cathédrale de Kouen dédiée à la sainte vierge et à saint Romain , ou plutôt, comme le disait expressément une charte de 1299, que nous aurons occasion de citer ailleurs, le privilège avait été octroje a la sainte vierge Marie et au biethheureux sasbU Romain ^' ^ D'ailleurs, à Tépoque où, selon nous, cet usage s'inti uduisit dans Rouen, c'est-à-dire , soit pendant Tusurpation d'Étienne
i% lIlSTOlRb DU PBiYlLliXxlL
comte <i<î Blois, soit pendant radininislratioa de Geoliroi-Plantagenet, mais en tout cas peu de tems après la mort de Henri ( arrivée en 1 1 35 ), il n'y avait pas un demi-siècle que la iéte soleuiielle de la translation de saint Romain, fondée par Gruillaume-Bonnc-Anie , était amiuclieiueut célébrée. Cette translation publique du corps du saint, cette procession , cette station solennelle à son tombeau , ces prédications , ces pardons accordés aux ûdèles accourus de toutes parts à laféte, étaient un événement pour la Normandie , pour la ville de Rouen, surtout dans un tems où la religion tenait tant de place dans les esprits. Saint Romain était déjà célèbre dans les fastes de Téglise de Rouen; ces nouveaux et édatans honneurs renouvelèrent &a gloire et le souvenir de ses actions. Ils appelèrent sur lui, plus que jamais, les regards et les hommages des habitans de la jNeu^trie. Saint Romain avait lutté avec succès contre le paganisme affiiibli, et était parvenu à l'anéantir entièrement dans son diocèse. Si, comme saint Nicaise, Tun de ses saints prédécesseurs, il n'avait pas scellé de son sang la foi nouvelle , du moins avait-il eu la gloire de la propager, de la faire embrasser à ce qu^il restait encore de païens , et de porter les derniers coups à ridolâtrie. Il avait renversé plusieurs temples dédiés aux feux dieux , brisé les autels , et réduit en poudre les idoles ; en un mot, il avait, pour parier
DE SAINT BOMAIN. &9
le iaugâge de son tems, achevé le démon t/ui soupumi encore. Patron de Teglise de Rouen, destructeur de ridolàtrie, propagateur de la loi aouvelle, que de titres pour figurer an premier plan dans une soleimîtë où les chre'tiens célèbrent le triomphe de la nouvelle loi sur Tancienne , et où 1^ église de Rouen représentait, par des images matérielles, la délivrance de T homme affranchi du péché! Par lui la Ncustrie, encore à demi-païenne, avait enfin secoué entièrement le joug de Terreur et du mensonge et accepté celui de la vérité. Les fers qui y à s(m nom , et pour ainsi dire à sa voix , tombaient , lejonr de TAscension, des mains du prisonnier, aux acclamations d'une multitude émerveillée, étaient UQ emblème de ces autres cbaînes dont le zélé pontife avait délivré naguère Tidolâtre converti. La châsse, la fierté du saint, imposée sur les épaules du gracié , levée par lui trois fois , étaient T emblème du nouveau joug, du joug de la foi qu'avait accepté le catéchumène. Le prisonnier , avant de lever ^ fierté, se confessait naguère au célébrant^, dans les derniers tems, il récitait encore \ccofifUeor, et c^ était
C*) Prtinx vos canimus geatU Aposlolo« Pcr 4|aM rellîgio tnidîta palribiu , £iTonsi|iie jago Uben Neiulria | Chruto soi» duce miliUl.
(Hymne pour ia JSek de tmntNiemu et de smut Melion,)
Cette hymne peat s'appliqoer, en qucl(|uc$ points, h satnl RoniiMa.