msioiss DU PaiVIUÉGE
un rapport de plus avec le néophylr, qui, avaut d^étre admis à professer le christianisme « devait recouuaître et abjurer ses erreurs. Enfui, du moiiis andennemenl, lorsque la procession^ revenant de la Vieille-Tour^ arrivait au parvis de Noire-Dame, la châsse de saint Humain était élevée par deux prêtres, placée en travers devant le grand portail ouvert, iii tout le peuple, s^inclinant avec respect et passant dëvotementsous cette sainte châsse pour entrer dans la basilique, donnait par là une nouvelle marque de sa soumission à cette £oi dont l'église voulait I en ce jour, célébrer et représenter le triomphe.
Qu^après cela on ait imaginé la &ble de la
gargouille, il u y a rien Ik qui doive surprendre. Postérieurement à la fondation de Guillaume- Bonne-Ame, sans doute, on vit partout se multiplier les images de saint Romain. Destructeur de ridolâtrie, il fiit représenté ayant à ses pieds un serpent, ua dragon terrassé et frémissant. C'était ainsi ipieH^on représentait partout les évéques, les saints qui avaient lutté avec éclat contre le paganisme, qui avaient renversé les temples des taux dieux et brisé les idoles. Quoi de plus vulgaire que r idolâtrie personnifiée, rendue sensible sous
0) BitueU manuscrits de la calhëdrile d« Ronea, dei ZIV*. cl ZTI*. jièdcf I à la bibiiothèqae du roi*
ra SAINT BOMAIN. SI
rimage d'on serpent^ d'un dragon, d'une béte monstrueuse ? N'est-ce pas ainsi qu'a toujours été
peint le démon r Un prisonnier agenouillé aux jneds du siint^ dans l'attitude de la prière ou de la reconnai&sance, suppliant le pontiic de briser ses fiers, ou lui rendant grâces de les avoir brisés, était l'image de la iScustric gouvernée naguère par le pieux évêque, dâivrëe par lui de TidoUtrie et de rerreur. Dans les tems où ces endiilènies ftonent îioaginés , sans doute on ne se méprenait pas sur leur yérîlable sens. Mais dans la suite, le peuple, toujours ignorant et grossier, ne songea guères à percer le voile de ces allégories. TouteCm, l'anéan* lissment du paganisme dans la Neustrie , par saint Komaiu son dernier apôtre, étant un iaù trop notoire pour qu'on pât l'oublier si vite , quelque tems on mêla ensemble le souvenir de ce bienfait et la foi au miracle de la gargouille* Dans un vieux mémoire manuscrit, le cliapilre, représenlaiil ccite multitude empressée qui assistait à la cérémonie de la fierté, fait dire, par les pères à leurs eiifans, en leur montrant la gargouille : « Yoicy la commémo^ raiion du grarul miracle que Vun de nos premiers tvtsifues JeUt (/uaiit il tjfra iwl grandz pères hors du paganisme; car nous estions en la puissance et entre les mains de ce grand dragon invisible qui est le diable, et, autour de ceste ville, le peuple fust délivré de ce dragon visible ; et furent naz pères
5t HI5T0IEE DU PRIVlliGE
déliterez des deux ensemble ; donc rendons grâces à
Dieu ainsi chascun an de la grâce qui nous a esté faicte par uostre bon père et archevesque sainct Romain >» ' U n*ëtait pas possible d*arriyer plus près du but, sans l'atteindre. Mais, comme les hommes vont ioufours affaUdissant la vérité on tîuil, plus tard, par ne pius penser au vrai et unique sens de la féte, et par ne plus vouloir que de la fable, qui charmait bien autrement les esprits par son merveilleux, accommodé au goût du tems. Alors, les dragons horribles qui figuraient aux pieds des saints, ne lurent plus des images de Tennemi du genre kumain, mais des dragons véritables, des monstres de chair et d'os, dont les saints avaient délivré le pays. Le peuple de Paris croyait ( avec raison ou non, nous n^avons point à examiner ce point) que saint Marcel avait effectivement tué un dragon. Le peuple de Rouen, ne fiU-ce que par imitation, ont, mais sans fondement ( les anciennes vies de saint lloiuaîri le prouvent), la même chose de saint Romain son évéque. Cet idolâtre converti, représenté aux pieds du saint, tout joyeux de voir ses fers tomber de ses mains, devint un prisonnier, un meurtrier qui avait obtenu sa grâce en aidant le saint à triompher du monstre. Au lieu que les
0) Aneieones ircliîvcs de U cailhëdrale «le Rouen. 4") BoMuet, IfUcouniurl'UkioùtuttkmeUe^
m. SAiMT aoMAnr. 53
momimeas ont éié imagiaéâ pour conserver la mémoire des faits 9 là on imagina une histoire fausse, d'après de$ monumcns destinés à représenter allégorîquement un ùit vrai. Le peuple se complut dans ces idées fabuleuses ; la croyance de ce miracle alla s'accrëditant de plus en plus l voyant, chaque année , un criminel arraché à Téchafaud, en Tlioiineur de saint Romain, marcher libre, couronné de (leurs, et se mêler impuni etinviolahle a' ses concitojsns, c'était un besoin pour lui de rattacher un ai merveilleux spectade à une origine plus merveilleuse encore. La multitude a faim et soii de merveilles, et alors on ne l'en laissait pas manquer. Les légendaires du chapitre , s'ils n'inventèrent point le miracle de la gargouille, le recueillirent du moins soigneusement, et propagèrent, non sans Tembellir, une histoire qui consacrait le privilège en lui donnant une source divine. De là toutes ces versions diiiérentes et incondiiables qui seules suffiraient pour prouver la fausseté du rédt. On n j croyait pas moins fermement; et, encore dans le xvm*. siècle , « ce prétendu prodige était si profondément gravé dans l'esprit du petit peuple, qu'il aurait Ëdlu un autre saint Romain pour en
effacer les traces »
Alais, lorsque vint le moment de la saine et
C*> Sttted«riiHtotredBj.-Â.OeT]M>ii,)tirre1«r.,«a1G07.
juilicieuse ci uique , le miracle ne fat pas épargne. L'inexorable Adrien Baîllei^ le plus éclairé des hagiographes , le nîa formellement. Dès 1608, Boutbillier, dans ses plaidoyers et ses écrits, Tarait attaqué avec vigueur, et Pavait accablé du poids de sa preuve négative, qui, quoi qu'en eût pu dire le chapitre, était d'une force invincible. En 1 698, dans des mémoires adressés au roi, le bailliage de Rouen, la cour des aides revinrent à la charge. L'invraisemblance et r absurdité de cette légende parurent de'toutes parts. Vers la même époque, dans un procès au grand conseil, dont nous parlerons plus tard, le docte et pieux Sacy rejeta avec mépris le miracle de h gargouille. A ses yeux cette légende fistbuleuse n'était qu'une version populaire et dénaturée d'un autre miracle très-vrai. Dutemsdesaint Romain , la Seine s'étant débordée et menaçant de submerger une partie de -la ville , le saint , par ses prières, avait fait rentrer le fleuve dans son Ut, et Rouen avait été préservé d'une inondation immi<nente. Celle inoiidation, disait Sacy, avait du être appelée^oijfoiij/fe, œ mot signifiant, autrefois, dans notre langue ^ irraption , bouillonnement de l'eau. Les savans l'avaient traduit par le miAhyfdra, « de udor, aqua»; puis, étaient venus les ignorans qui avaient traduit hjdra par hydre, serpent, dragon;
(*) Louis <le Saey, BeeueUdt mémmntHdÊ/èetmnSf tMM t*r.
U SAOIT mmAMH. S5
et} en dëfînilive, saint Romain s'était trouve avoir éomptéj non la Seine dëbordëe, mais une hydre, , un dragon furieux. Et pour donner un exemple de 066 traveslisseoiens de faits certains en des iaUes
où paraissaient encore ijnekpies traces de Vaction jffimitive, qu'était^, en réalité , que cette hjdre de Leme qu'Hercule arait su dompter ? Isidore de Séviile nous l'avait appris C'était un lac dont leseauKincmdaient et rainaient k campagne. Hercnk avait élevé les bords de ce lac, et, étant parvenu , par ce moyen ^ à le contenir dans ses rives , afait mérité ainsi la reconnaissance des peuples. Dans la Mille» de (X kcsi redouté» qui, naguère s*épandant par plusieurs bouches, allait inonder et dévaster les castagnes» ils avaient fait un serpent moastrueuK armé de cent.tètes, qui dévorait les hommes. La bhit de l'hydre d Hercule et la fable du dragon^ de saint Romain» à peu près semblables» avaient la même origine. Sacy interprelait ainsi la légende
de la ^gooitte ; et certes » tette explication avait
quelque chose d'ingénieux ; mais , sans relever ce qu'il j avait» selon nous, de £orcé à vouloir qu'on eut traduit inondation par gargouille, puis gargouille par Ajrdra, et enim hydra par serpent» dragon » oommènt ratladier à tout cela Tosage de
biUorus f t'^i&copus hi&pakiuu» , origiaum XI<
Sn m$T01E£ DU PAi\IL£UË
la délivrance annuelle d'un prisonnier? cest ce que Sacy ne disait pas. ^otre système, s'il n'est pas aossi ingénieux, n'est*il pas, du moins, plus vraisemblable et plus complet ? Le lecteur en jugm. Après Sacy, vint le savant bénédictin dom Toussaint Duplessis , iffii dit que, «c ce trait d'histoire (le rëdt du miracle et de la concession du privilège) ne pouvoit avoir été inventé que dans un siècle d'ignorance , et ne mëritoit pas d'être rëfiité » Les auteurs de la nouvelle Gallia christiana le traitèrent. avec le même dédain, et. se moquèrent des premiers éditeurs , qui , disaient-ils, fCa»ment pas eu honte de rapporter cette JabU, m ^on. piguit. »
Aussi, plus d'un siècle avant la suppression du privilège, les chanoines n'osaient plus rien dire sur son origine. Dans un mémoire adressé au roi en 1698, et qu'ils savaiciil devoir être regardé de près, on est presque étonné de les entendre dire : « Les difiG^rens ehangemens qui sont arrivés dans . la France, et particulièrement en ISormandie, sont cause que les suppliansne peuvent rapporter Vori' « gine de ce privilège, et ils aiment miejox n'en , rien dire que d'avancer. quelque chose qui puisse être révoqué en doute. » On les voit s'exprimer presque de la méine manière dans un autre tnémoire de l'an
<*) Duet^ptSondetahaidtNcmtandit.
(') Tome XI f page 12*
DE SàINT ROMAIN. 57
t 701. Que n'avaient-ils toigours agi avec cette
ente circonspection ! ils se seraient epargu^ hîeii des démentis et des débats.
Au reste, à l'épocpie même où le chapitre avait iatt sonner le plus haut le récit du miracle de la gargouille, il n*avait osëen glisser un mot, ni dans les ritueky ai dans les bréviaires du diocèse. Au commencement du xvn*. siècle, Pasquier et d'autres auteurs en jjjaisaieiii la remarque ; et si les rituels et les bréviaires existant alors s*en taisent , on doit bien penser que ceux publies depuis a en parlent pas davantage. Cependant, sî ce miracle était aussi vrai que le chapitre le voulait alors, n^était-it pas naturel , et même nécessaire , d'insérer dans 1 ulVice de saint Romain le récit du plus glorieux des prodiges dtî sa vie ? Dans une, notice sur ce saint, qui précède son. office, on.ttt que « la piété de nos rois très-chrétiens a voulu honorer la mémoire de ce grand saint par un pririlége accordé à p'erpétoîté au chapitre de l'église cathédrale, en sa considération. Tous les ans , le jour de T Ascension , MM. les chanoines ont droit de choisir un criminel condamné à mort ; lequel, après avoir hiunblement confessé et demandé pardon de son crime , lève trois iois la chasse de saint Romain, et est ensuite renyojé libre et absous avec tons ses compUiies. »
JVIais le rédacteur de la notice ne dit pas h quelle occasion fut accordé le privilège. Dans l'office des
58 HisTom DU mméGE
matines, sont racontées, en diverses leçons, la
naissance tle saliii Romain, son éducation, sa pinmotion an siëge de Rouen ; on voit le zélé prélat détruire les temples de Vénus, de Jupiter, de Mer^ cure et d'Apollon ; on voit la Seine débordée qui rentre dans son lit à la v«ix du pontife ; sa mort, digne de sa vie ; le soin que prit Guillaume-Bouue- Ame de placer les ossem^ns da saint évéque dans une chasse inagnilu|ue, qui, vendue plus lard, dans une année de disette, fut i^mplacée quelque tenis après par une autre que fit faire Parclievéque liotrou. La sûdème leçon des matines, où est ce qm précède, relativement à la diâsse, ajoute (je traduis littéralement) : « c'est ce que l'on appelle encore aujourd'hui la fierté de saint Romain. Tous les ans, k jour de l'Ascension , le chapitre de Rouen, en vertu d'un privilège, délivre un prisonnier qui a encouru la peine de mort. Ce pni>oiiuier lève la fierté ou châsse dont nous venons de parler, et, à ce moyen, est mis en liberté, lui et ses complices,
On remarque encore ici le même silence sur 'Vori^ gine de ce jprivilége. Célait, cependant, Foocasion d'en parler. Dans roiiice de la même église, pour le jour de V Ascension, nous trouvons une menlioa encore plus détaillée du droit du chapitre, et une description du cérémonial observé pour la procès* sion et la levée d(» la fierle, mais rien encore sur Tarigine du privilège.
Lorsque Jbldeiinc Paaqiiier et Deak Boulfaillier témoignèrent hm ëtonnement du silence des bréviaires et des rituels de Koueii, sur un point d*une Il haute importance , les chanoines r^ondirent ^'^ que « depuis cent cinquante ans, toutes les fois que le chapitre de Rouen s'était occupé d'une nouvelle édition du bréviaire, on avait mis en dclibeiitions'il fadlaity ^uter le miracle de la gargouille ; mais, chaque iui^, ou avait considéré que le soutenir d'un mirade de ce genre «e conserverait kaoooup mieux par les nombreux monumens , les statues f les tapisseries et les vitraux qui le représentaient, que par de» ténioignages écrits. -Un écrivain infidèle pouvait facilement en imposer au vulgaire; mais, tous m signes, ces moniunnis extérieurs , exposes aux yeux de tous , ces statues^ cttpeîilinres représentant saint Romain ai^eckprisoiinier et le dragon, que Ton voyait dans toutes les ^lises ^ lui étaientdédiëes, nepouvaient tromper. B^ailleurs, les greffiers ou notaires-secrétaires qui, tous les ans, le jour de TAscension , inscrivaient les arrêts du parlement, en verta desquels unmeurtrier était délivré au chapitre , n'étaient-ils pas autant d'écrivains, d'annalistes fidèles, qui éternisaient le souvenir du privilège et du miracle dans lequel il andt sa source ?»
(') BcipoiiM» bNTÎf.aA BeWi (Rigallii) cMiidKct aMaiMia.