LIVRE I.— LA DISCORDE COMMENCE
les demandes qu'on lui adressait le mettraient en effet hors d'état de suffire au gouvernement du pays et d'en pouvoir répondre, d'autre part qu'elles étaient formellement contraires aux dispositions de la Pétition et avis du Parlement de 1G56, acte sur lequel tout le régime du Protectorat était fondé : « La Pétition et avis est la règle « de mon gouvernement; avec la grâce de Dieu, je m'y
« tiendrai Nos ennemis nous entourent et poursui-
« vent sans relâche leur travail qui est de nous désunir;
« que le nôtre soit de rester unis 11 y a une chose qui
« me trouble beaucoup, c'est que la solde de l'armée soit « si arriérée; j'aurais voulu pouvoir vous renvoyer à vos « corps avec quelque certitude à porter à vos camarades; « nous n'avons, moi et le Couseil, rien tant à cœur que de « vous faire payer vos arrérages et de mieux assurer « votre avenir; j'espère que vous ressentirez bientôt les « effets de notre sollicitude ; je ne prendrai aise ni repos « tant que je ne vous verrai pas solidement satisfaits l. »
Les officiers se retirèrent sans insister : sur les uns, le langage modéré et modeste de Richard avait agi ; pour les autres, c'était assez d'avoir éclaté; ils se promettaient de revenir à la charge autant qu'il le faudrait pour réussir. Richard et ses amis ne se firent, sur la gravité de cette attaque, aucune illusion: « J'espérais un peu », écrivit Henri Cromwell à son frère*, « qu'on pourrait la « prévenir en tenant tous les officiers à leurs postes res-
1 Thurluc, State-Papcrs, t. VII, p. 447, 452 Bordeaux à Mazarin, 3 et 24 octobre 1658 {Documents historiques, n° III). * Le 20 octobre 1658.
entre l'Armée et le protecteur. 19
« pectifs ; je croyais que des hommes que mon père avait « tirés du néant ne l'oublieraient pas si vite, et ne tra- « vailleraient pas à ruiner sa famille avant qu'il fût lui- « môme dans son tombeau. Mais pourquoi dis-je que « j'esi>crais cela? Ne sais-je pas que l'ambition et la soif « du pouvoir ne s'arrêtent devant rien? Au i>oint où en « sont les choses, le flot, j'en ai peur, est trop fort pour « que vous puissiez jeter quelque part une ancre; il faut « se contenter d'aller à la dérive et d'attendre le re-
« flux Je pense quelquefois à un Parlement; mais
« je doute que les hommes sages veuillent s'embarquer a dans de tels hasards au milieu d'un état de choses si « troublé; et le voulussent-ils, pourrait-on empêcher « l'armée de violenter les élections? 1 »
Henri Cromwell n'était pas le seul ni le premier qui pensât à un Parlement; c'était, de l'aveu de tous, l'unique moyen de se procurer, pour le gouvernement et pour l'armée, l'argent dont on ne pouvait se passer; car l'idée des taxes révolutionnaires et du régime des majors généraux ne venait plus à l'esprit de personne; avec son génie, Cromwell avait aussi emporté au tombeau la tyrannie. Mais un Parlement semblait un remède plus périlleux que le mal n'était encore pressant; Richard, en arrivant au pouvoir, avait trouvé sans doute quelques ressources, car il augmenta momentanément la solde de ces troupes à qui on ne payait pas leurs arrérages; le bruit courait même que Cromwell avait laissé à sa famille de grandes richesses; bruit bientôt démenti par les em-
• Thurloe, State-Papert, t. VIT. p. 453, 454.