LA RECONNAISSANCE DE RICHARD CROMWELL
« terme aux jours de Son Altesse. On s'attendait à de « tristes suites de ce coup. Dieu nous a accordé le bien- « fait d'un fils de Son Altesse, qui a pour lui les cœurs « du peuple, témoignage de son indubitable droit de « succession. On ne peut voir là que la main de Dieu a qui abat ainsi la famille du feu roi. Dieu élève le pou- « voir du seindelapoussière;c'estsa royale prérogative, a II convient à cette Chambre de répondre à cette grâce a en reconnaissant, dans Son Altesse aujourd'hui en o fonctions, le successeur indubitable... J'entends dire « qu'on prépare au loin de grands efforts pour semer, « parmi nous, des troubles et des dissensions. Pour les « prévenir, montrons à la nation que nous sommes tous « d'accord sur le fondement de son gouvernement. C'est « dans ce but que je propose un bill pour la reconnais- « sance du Protecteur »
Surpris de cet appel soudain au combat décisif, les opposants, républicains et autres, ne songèrent d'abord qu'à l'éluder : « Ceci n'est pas proposé opportunément, » dit Haslerig; « nous avons beaucoup de choses à consi- « dérer, le comité des griefs, les affaires de la religion... a Nous avons eu un Parlement glorieux pour abattre ; «j'espère que celui-ci sera glorieux pour fonder;.. « mais examinons un peu d'abord ce qui a été fait dea puis notre éloignement. Celui qui a quitté cette terre
* Journal* of the house ofC, t. VII, p. 596; — Burton, Diary, t. III, p. 25-32, 71;— Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 603;— Pari, hist., t. XXI, p. 281;— Ludlow, Mémoires, t. II, p. 417; — White* locke, p. 676 ;— Bordeaux à Manarin, 10 février 1659 (Documents historiques, n<> XIV).
« nous avait promis des comptes. Les soldats de notre « année sont nos enfants ; nous sommes tenus de pour- « voir à ce qui les touche. Nous avons un prince qui est « notre prince, princeps, le principal entre nous. J'ho- « nore sa personne. Je n'en dirai pas davantage. Ne « nous occupons pas d'un bill de cette importance « avant le jour de jeûne et de prières solennelles que « nous avons ordonne. Nous n'avons jamais rien abattu « sans adresser d'abord à Dieu nos prières; n'essayons <t pas de fonder sans prier. » Un débat s'engagea sur ces observations, mais court et contenu. Comme Thurloe le proposait, la première lecture du bill eut lieu immédiatement. L'avocat général Prideaux demanda la seconde et la discussion au fond pour le lendemain. Les op[K>sants réclamèrent modestement quelques jours. Ils les obtinrent sans peine, et le débat fut fixé au lundi suivant, 7 février *.
Si les hommes n'étaient gouvernés que par des intérêts personnels, éphémères comme eux-mêmes, ceux qui se trouvaient réunis dans ce Parlement auraient eu peu de peine à s'entendre, et le débat qui s'ouvrait entre eux eût été court , car le régime qui en était l'objet avait de quoi satisfaire, pour tous, à de si petits et égoïstes désirs. Ils avaient un gouvernement issu de la révolution qu'ils avaient faite, fermement résolu de la maintenir, et maintenu lui-même par une armée forte et glorieuse. Ce gouvernement, partout
i Burton, Diary, t. III, p. 26-32.
obéi au dedans et reconnu au dehors, était conforme, dans ses traits essentiels, à leurs idées communes et pratiques : un chef unique et deux Chambres, non-seulement les hommes modérés et sans système, mais la plupart des républicains eux-mêmes, éclairés ou résignés, acceptaient ces bases de la constitution que l'humble Pétition et avis avait établie : « Si Ton croit qu'un « chef unique vaut mieux, » déclarait Haslerig, «je me « soumettrai à la majorité. —Ne retournons pas au gou- « vernement du Long Parlement, disait Henri Nevil ; « c'était une oligarchie détestée de tous ceux qui aiment « mie république; nous, républicains, nous sommes « pour un chef unique, un sénat et une assemblée popu- « laire. » — Selon le capitaine Baynes, « l'ancienne con- « stitution, un roi, des Lords et des Communes, ne peut « plus convenir à cette nation, telle qu'elle est aujour- « d'hui ; les anciens lords, par leurs grandes propriétés, « balançaient le pouvoir du roi; maintenant la pro- « priété appartient en général au peuple ; le gouverne- « ment doit donc être là. Mais il faut une balance; si « vous pouvez avoir une Chambre des Lords pour en « faire l'office, prenez-la ; sinon, ayez un sénat élu par « le peuple. » — Je n'entends pas une seule voix s'élever « contre un chef unique, disait M. Reynolds, et contre « le chef unique actuel, il n'y a pas une seule objec- « tion. » Richard, en effet, n'était personnellement l'objet d'aucun ressentiment, d'aucune antipathie : « Je « l'avouerai, » disait Haslerig, «j'aime la personne du « lord Protecteur ; je n'ai jamais vu ni entendu citer, en
« lui, ni mensonge, ni fraude ; je lui souhaite, à lui et à « sa postérité, santé, fortune, honneur, sûreté, plus qu'à « aucun homme dans cette nation. » — « Je ne voudrais « pas, » s'écriait Scott, « mettre en péril un cheveu de « la tête de Son Altesse.... Il est encore à la porte; mais « si vous voulez un chef unique, je l'aime mieux, lui, « qu'aucun autre homme vivant.»— «Je n'ai jamais vu le « lord Protecteur que deux fois, » disait M. Edgar ; « je « n'ai jamais reçu de lui la moindre faveur, et j'espère « que je ne mériterai jamais son mécontentement ; la « douceur de sa voix et de son langage m'a gagné le « cœur ; je trouve le peuple satisfait de son gouverne- « ment. » Ce gouvernement n'avait d'ailleurs aucun dessein, aucun désir de tyrannie ; Richard était naturellement modéré, patient, équitable, et ses conseillers, comme lui, ne demandaient pas mieux que de gouverner de concert avec le Parlement et selon les lois. Pour tous les hommes qui n'avaient pas voué leur cœur à l'ancienne race royale ou à la république pure, rien n'était en apparence si naturel et si facile que de s'accommoder du régime établi et de vivre tranquilles, d'un commun accord, sous le nouveau Protecteur1.
Mais tous les partis, et, dans les divers partis, la plupart des hommes importants qui avaient pris part à la révolution, soit pour la servir, soit pour la combattre, avaient et conservaient dans leur âme ce qu'il n'est pas si aisé de satisfaire, des principes et des
t Burton, Diary, t. III, p. 105, 134, 147-148, 211, 104, 112, i24.
passions. Il leur fallait ces satisfactions morales que le pouvoir, même sage et doux, ne saurait donner à ceux dont il offense, par son existence seule, les convictions elles sentiments.
Les républicains soutenaient la pleine souveraineté du peuple et sa toute-puissance. Selon eux, tous les pouvoirs devaient émaner du peuple et ressortir à lui ; nul n'était légitime si le peuple ne l'avait créé et n'en restait maître. Et la Chambre des Communes, élue par le peuple, le représentait seule, et était, en son nom, le gouvernement souverain, soit directement, par les pouvoirs qu'elle exerçait elle-même, soit indirectement, par sa suprématie déclarée sur les dépositaires des pouvoirs qu'elle n'exerçait pas.
Les Cromwellièns , par expérience et instinct politique plutôt que par un principe clairement compris et défini, ne pensaient pas que le peuple suffît à faire le gouvernement tout entier, ni qu'il eût le droit de le défaire et de le refaire à son gré. A leur avis, pour le maintien et le bon ordre de la société, il fallait au gouvernement quelque base subsistant par elle-même, reconnue du peuple, mais antérieure et, dans une certaine mesure, supérieure à sa mobile volonté. Dans l'origine la conquête, plus tard l'hérédité monarchique et la prépondérance des grands propriétaires du sol avaient créé, dans le gouvernement de l'Angleterre, ces pouvoirs indépendants et immuables en droit, dont la société ne pouvait se passer. Par le cours des choses, la propriété territoriale avait, en partie, changé de
mains; par ses propres fautes, 1' hérédité monarchique avait succombé; mais Dieu avait suscité Cromwell, et lui avait donné le pouvoir avec la victoire. Vainqueur et maître en fait, Cromwell entouré de ses compagnons de guerre, et traitant avec une Chambre élue par le peuple, avait fondé, pour son successeur comme pour lui-même, le Protectorat et sa constitution. C'était là ce pouvoir antérieur et indépendant, né des événements, non delà volonté du peuple, et que le peuple ne pouvait détruire à sa fantaisie, pas plus qu'il ne l'avait créé. On ne pouvait mettre en question ce grand fait, accompli sur les ruines de l'ancienne monarchie et au nom de la nécessité, par le génie d'un grand homme soutenu de Dieu; on n'avait qu'à le reconnaître.
Issus l'un et l'autre de la révolution, et seuls libres sous sa loi, les deux partis républicain et Cromwellien exprimaient seuls tout haut leurs idées; mais à côté d'eux, puissant, quoique proscrit, le parti royaliste gardait aussi les siennes. 11 pouvait, pour servir sa cause, se prêter aux plus menteuses alliances; mais il persistait dans sa foi politique, et repoussant également et la république érigée par les Communes au nom de la souveraineté du peuple , et la monarchie fabriquée par les régicides au nom de la nécessité, il ne reconnaissait de pouvoir légitime que celui de Charles Stuart, héritier du trône, gouvernant avec les deux Chambres du Parlement, selon les lois traditionnelles du pays.
Avec leurs principes, ces partis conservaient leurs passions. La forte domination de Cromwell les avait
comprimés; mais elle avait été trop courte pour les user. Rendus à eux-mêmes et remis en présence, ils se retrouvaient avec ces rancunes, ces méfiances, ces colères dont les luttes religieuses ou politiques avaient rempli leurs cœurs; et si quelquefois, par patriotisme ou par prudence, ils essayaient de s'en taire, plus souvent ils s'y laissaient emporter, ou même, ils mettaient, à les témoigner comme à les ressentir, leur devoir et leur honneur.
Animés de tels sentiments et attachés à des maximes si contraires, ces hommes ne pouvaient s'accorder, ni fonder ensemble un gouvemement, quelque intérêt qu'ils y eussent d'ailleurs : le débat suscité par la proposition de Thurloe ne tarda pas à le prouver. Le jour où il s'ouvrit, au début de la séance, personne ne prenait la parole; tous semblaient frappés d'une anxiété immobile; Haslerig s'agitait à sa place; on le provoqua à parler, en lui en supposant le dessein; sa vanité surmonta son hésitation :• « Je ne m'étonne pas de ce « silence dans une si grave affaire, » dit-il ; a je me « sens bien faible ; » et il se lança aussitôt, avec sa pétulance accoutumée, dans un discours qui dura trois heures, reprenant toute l'histoire de son pays, la conquête normande, la grande charte, la fondation des deux chambres, le despotisme des rois, celui de Charles Ier en particulier, sa lutte avec le Long Parlement, son procès et sa mort, la république proclamée, le Long Parlement chassé par Cromwell. Ici il s'arrêta : « J'au- « rais prononcé, » dit-il, « sur ceux qui commirent cet
« acte horrible , la sentence la plus sévère qui ait « jamais été portée contre des hommes, et j'en aurais, « de grand cœur, été moi-même l'exécuteur. Je leur « pardonne maintenant, et à ceux qui sont morts, et à « ceux qui vivent..... Mais certainement tout le sang o anglais n'a pas été répandu en vain. Ce fut l'œuvre « glorieuse de notre Sauveur de mourir sur la croix « pour notre salut spirituel; ce fut aussi une œuvre « glorieuse, pour notre salut civil, de mettre fin au « foi et aux Lords. Originairement le droit, sans nul « doute, réside dans le peuple ; quand le pouvoir tombe, « indubitablement le droit revient au peuple. En 1653, « notre général considéra le pouvoir comme dévolu « tout entier à lui, et à lui seul; énorme erreur! le « pouvoir était au peuple. » Haslerig discuta le gouvernement de Cromwell, l'établissement du Protectorat, la Pétition et avis; « Et ce serait là, » dit-il, « toute la « loi pour nous, le fondement de tout ! Ce serait là tout « le fruit que nous recueillerions de tant de sang versé, « de tant de trésors prodigués! Pardonnez-moi; il faut « que je vous dise toute ma pensée; le Parlement qui a « fait cet acte était un Parlement asservi, un Parlement « imparfait, un Parlement mutilé, car beaucoup d'entre « nous en avaient été chassés. Nous sommes aujour- « d'hui les plus libres, les plus avérés, les plus incon- « testantes représentants du peuple qui se soient réunis « depuis la ruine des trois états du royaume, le roi, les
« Lords et les Communes Nous pouvons faire tout ce
« qui sera pour le bien du peuple; nous avons pou-
RECONNAISSANCE DU PKOTECTEUK. Xi
« voir sur les bourses et sur les personnes ; nous pouvons a abolir toutes les lois, ou une partie des lois, et en faire « de nouvelles. Je vous dirai ce que nous ne pouvons « pas faire; nous ne pouvons pas instituer un pouvoir « égal au peuple, quel que soit ce pouvoir, un chef « unique ou une autre chambre. Dieu est le roi de « celte grande île. C'est Dieu qui a fait l'œuvre ; nous « n'avions, au commencement, aucun dessein d'abolir « le roi, les Lords et les Communes. Ne relevons pas ce « que Dieu a abattu; ne plantons pas ce que Dieu a
a déraciné Examinons sérieusement ce que nous
« avons à faire aujourd'hui, comme représentants du
« peuple et quelque fondement que nous posions,
« que ce fondement vienne de nous et du peuple que « nous représentons*. »
Haslerig n'exprimait pas ses sentiments à lui seul ; les principaux meneurs républicains, chacun selon la nuance de sa conduite passée et de sa situation , reproduisirent ou commentèrent son discours; Scott , plus violemment encore; Ludlow, en quelques paroles fermes et sèches ; Packer, avec l'effusion d'un vieux soldat de Cromwell, plein de repentir d'avoir été séduit et entraîné par son général. « Il était impossible « de laisser vi vre le roi Charles, » dit Scott ; a nous en « vînmes là comme à notre dernier refuge.... Nous ne a l'avons pas assassiné, ni tué dans un coin ; ce que nous « avons fait, nous l'avons fait à la face de Dieu et des
i Journal* ofthe h ou se ofC, t. VII, p. 601,-^Parl. hist., t. XXI, p. Burton, Diary, t. III, p. K7-105.
« hommes.... Pour moi, je serai content si Ton met sur a mon tombeau que j'ai été l'un des juges du roi. » Vane seul s'empressa de répudier, comme il en avait le droit, cette solidarité sanglante : «J'ai cherché, » dit-il, « avec une extrême anxiété, et dans toute « la clarté de mon jugement, ce qu'il y avait à faire « quant au procès du roi ; j'ai été six semaines absent « de mon siège dans cette enceinte ; j'ai horreur du « sang. Mais enfin, comme tout pouvoir réside origi- « nairement dans le peuple, je suis entré, après cela, « dans les affaires. » Et sa conscience ainsi satisfaite en se distinguant des régicides, il fut, comme républicain , plus sincère et plus hardi qu'aucun autre : « Quand le Long Parlement a été dissous , dit-il , « vous avez perdu votre possession , mais non pas « votre droit; l'office de premier magistrat a été « pris alors sans aucune loi.... C'est de cet office qu'il « s'agit maintenant sous le nom de Protecteur ; de droit, « l'office réside en vous, et c'est à vous qu'appartient « l'honneur de le donner ou de ne le pas donner, selon « ce qui vous conviendra.... Point de reconnaissance « soudaine et précipitée ; placez votre premier magistrat a sur une base si solide que vous puissiez le maintenir a contre l'ancien système. Si vous revenez à l'ancienne « forme de gouvernement, vous ne serez pas loin de a l'ancienne famille.... Il serait dangereux de recon- « naître un titre comme existant par lui-même et ne a venant pas de vous, car il n'y a nulle obligation u d'obéir à un pouvoir que vous n'avez pas confé-