‹ Histoire du ProtectoratChapitre 104 sur 118 · de Bordeaux au cardinal Mazarin · texte numérisé non relu

de Bordeaux au cardinal Mazarin

Leadre*, t«r bai 1659.

Monseigneur,

Ma précédente lettre a représenté les affaires d'Angleterre en un état assez incertain, et il semblait alors que dans peu «le jours l’on serait éclairé de la fin qu’elles devaient avoir; néanmoins je ne me trouve pas assez informé pour en parler positivement ; il parait toujours de la division dans l’armée

rOCUMENTS

cl entre une partie des officiers et M. le Protecteur dont le Parlement continue d'appuyer les intérêts. Mais l’arrêté qu’il avait fait pour dissiper l’assemblée des officiers se trouve éludé par les difficultés que fait la Chambre nouvelle de donner son consentement à ces défenses; il n’y a pas même d’apparence qu’elle les autorise, et quand l’acte lui fut présente, il ne passa que d’une voix à le lire, partie du corps voulant le rejeter sans l’examiner. Cependant les officiers, le major-général Desborough portant la parole, allèrent hier témoignera M. le Protecteur que leurs assemblées ne portant point de préjudice à son intérêt particulier ni à celui du public, ils croyaient les pouvoir continuer, et l’aprcs-diner ils se rendirent chez le lieutenant-général Fleetwood sans traiter d’aucune affaire ; il les renvoya en leur disant que |H)ur lors il n’y avait rien à faire ni aussi à craindre ; chacun ne laisse pas de se tenir sur ses gardes, et l’on veut que M. le Protecteur ait encore été averti d’un dessein sur sa personne, que lesTremhleurs et autres sectaires sont prêts de se joindre à l’armée si elle se soulève, qu’une grande partie des officiers a signé un écrit tendant à l’union, et que même quelques colonels de la milice de Londres ont été assurer le sieur Fleetwood qu’ils étaient résolus de courir la même fortune que l’armée pour maintenir la vieille cause. D’autn; côté, le Conseil de la ville se déclare pour .M. le Protecteur et le Parlement, sans que néanmoins les uns et les autres viennent à une manifeste rupture ; ils ont tous tant d’intérêt à demeurer unis, étant enrichis des dépouilles du Roi et du clergé, que difficilement se porteront-ils aux extrémités, et le parti qui tiendra le plus ferme attirera l’autre dans son sentiment. Jusques ici M. le Protecteur a parlé avec fierté, et ayant le Parlement, la ville et une partie de l’armée bien intentionnés, il ne semble pas courir grand danger. Celui même où l’on le croit exposé est capable de contribuer à son aifermissement et de tirer du Parlement des résolutions qu’il n’aurait pas prises dans une autre conjoncture pour se prévaloir de la présente. La question de la milice a été mise

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sur le lapis, et ce corps s’est rassemblé cet après-dîner pour la décider ; il s’agit de savoir si la milice dépendra de lui seul dans l’intervalle des Parlements, ou de lui et du Conseil qui lui sera donné. A moins que les inclinations du Parlement changent, cctie matière ne sera pas si longtemps en débat que fut l’établissement de la nouvelle Chambre, et si la décision est en sa faveur, il aura gagné sa cause contre l’armée. Je ne laisse pas d’être persuadé qu’il s’accommodera aux désirs des chefs, et préférera ce parti à celui <le se remettre entre les mains du Parlement, composé de gens peu solides qui l’abandonneraient dans le besoin, dont quelquesuns ne sont de son côté qu’autant qu’ils croient que leur dessein de rappeler le Roi le permet ; les plus éelairés d’ici sont dans ce même sentiment, et il ne semble pas que l’on puisse juger autrement des dispositions où l'Angleterre se trouve. Ces embarras domestiques n’ont pas empêché de songer au dehors, et le secrétaire d’État me vint hier au soir communiquer le projet d’un traité entre la France, l’Angleterre et les États-Généraux pour l’avancement de la paix du Nord, me conviant de l’examiner et de lui faire savoir ce matin mon sentiment, avec offre d'ajouter ou diminuer ce qui me semblerait à propos ; il me pria aussi d’écrire à M. de Thou en conformité de ce dont nous sci ions demeurés d’accord ici, afin qu’il ne fit pas difliculté d’en convenir avec M. Downing, à l-a Haye, où il serait dépêché un exprès qui porterait ma dépêche; j’ai satisfait au désir dudit sieur secrétaire, n’ayant rien trouvé dans les articles, dont j’ai envoyé une copie li M. le comte de Brienne, qui ne soit conforme aux intentions du roi et au traité de garantie que j’ai signé, et duquel les ministres de Son Altesse rejetèrent les mêmes articles qu’ils proposent aujourd’hui : elle pouvait avoir en ce temps d’autres visées, mais maintenant il y a lieu de croire qu’elle ne songe qu’à la paix. J’ai témoigné audit sieur secrétaire que la P’rancc ne souhaitait pas avec moins de chaleur la paix de Pologne ni ne la croyait moins nécessaire pour l’intérêt commun, et il m’a promis que l’amiral Montagne

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aurait ordre d’en faire instances très-pressantes auprès du roi de Suède; s'il y avait quelque autre précaution à prendre pour l’avancement de la paix de ces questions^ j’en pourrai être averti et faire donner ici des ordres assez à temps,

M. de Thou faisant quelque scrupule de signer sans un pouvoir exprès : ledit sieur secrétaire d’État me demanda ensuite des nouvelles de la paix, se plaignant de n’avoir point reçu de lettres de M. Lockhart par la poste, mais bien de Flandre et d’autres endroits d’où l’on écrivait qu’elle était conclue et que nous restituerions toutes les places de Flandre, même Gravelines; je lui avouai que les lettres particulières en parlaient fort positivement, mais que la bonne foi avec laquelle le roi agissait ne permettait pas qu’il vint à une dernière conclusion devant que l’intérêt de ses alliés fût réglé ; qu’à la vérité. Sa Majesté et toute la France souhaitaient fort la fin de la guerre, et que pour jouir de ce bonheur elle ne plaindrait pas quelques places, pourvu que le Roussillon lui demeurât. Je pris sur ce sujet occasion de lui dire que sans doute H. le Protecteur ne s’attacherait pas aussi à la conservation de tout ce qu'il a acquis dans la guerre; il me témoigna que, bien loin de rien abandonner, il fallait que l'on lui donnât de quoi entretenir Dunkerque, qui serait autrement trop à charge à l’Angleterre. Ce discours me donna lieu de proposer la vente de la place comme le plus sûr moyen à éviter la difficulté qu’une prétention si extraordinaire produirait. Ledit sieur secrétaire d’État ne me rendit aucune réponse sérieuse, et seulement me confirma que âl. Lockhart avait ordre très-exprès d’entrer en traité et de se prêter à des termes raisonnables ; il me laissa aussi aller que l’on appréhendait que les troupes débandées ne passassent en Angleterre; je lui avouai que, si elles n'étaient point séparées de la terre par un canal si large, ce danger serait à crai ndre, mais * qu’une flotte nécessaire pour le transport d’une armée ne pouvant être équipée sans de grandes dépenses ni sans le consentement de la France ou de l’Espagne, si elles étaient en paix avec l’Angleterre, un tel armement ne serait pas soufifert, et

que même pour plus de sûreté il pourrait y être pourra par le traité de paix : cette ouverture fut bien reçue. Ledit sieur secrétaire demeura aussi d’accord de celle que je lui fis de publier le traité qui doit être signé h La Haye, pour faire connaître à tout le monde que nous ne songions qu’i la réconciliation des États du Nord ; je lui renouvelai, en nous séparant, les offres de l’assistance du roi si elle était nécessaire pour l’affermissement de ce régime dans la présente conjoncture ; ledit sieur secrétaire m’en remercia en termes généraux, sans entrer en matière ni sans me témoigner, comme il avait fait autrefois, aucune espérance d’une heureuse fin des mouvements qui paraissent, bien que son air et son entretien fussent plus riants qu’à son ordinaire, ce qui me laissa quasi persuadé qu’avec beaucoup de fondement l’on le publie être d’intelligence avec les sieurs Fleetwood et Desborough. J’apprends, en finissant, que le Parlement n’a encore rien résolu, et qu’il est arrivé nouvelle que la flotte est entrée dans le Sund.

l« M. de Bordeaux au cardinal Mazarin,

Loodrti, i«r «û 1659.

(Voir le n«XXV.)

2» Le même au même.

LoftJrM, S mû ItM ,

Monseigneur,

Si mes dernières n’ont point été retenues en Angleterre, elles auront préparé Votre Éminence à recevoir sans surprise les nouvelles de ce qui s’y est passé depuis le premier de ce mois; il est vrai que le mal ne paraissait pas si présent et que l’on espérait encore ce même jour de trouver quelque voie d’accommodement ; mais les chefs de l’armée se voyant amusés par des négociations, tandis que les amis de M. le Pro-

lecteur pressaient le Parlement à prendre des résolutions tendant à son établissement et à leur ruine, ils jugèrent à propos de pourvoir à leur sûreté et de faire par force ce qu’ils ue pouvaient obtenir de bonne grâce. A cet effet, jeudi, sur le minuit, ils mirent les troupes sous les armes ès-environs de Whitehall, et les principaux d’entre eux s’étant rendus dans Saint-James, sans vouloir admettre dans leur Conseil ceux qui étaient reconnus bien intentionnés pour la cour, ils envoyèrent le major-général Desborough avec une douzaine d’officiers demander à M. le Protecteur qu’il eût à rompre luiméme le Parlement dès le lendemain. Ces députés le trouvèrent avec quelque peu d’officiers de scs amis et déjà informé de la résolution prise par le Conseil de guerre, mais aussi déchu de la confiance qu’il avait eue en quelques régiments, dont les officiers subalternes abandonnèrent leurs colonels pour suivre les autres corps, jusque-là même qu’une compagnie de cavalerie refusa de suivre son capitaine qui la menait à Whitehall : quoique M. le Protecteur fût averti de cette aliénation générale, et qu’à peine scs amis avaient pu trouver deux cents hommes dans toutes les troupes disposés à les suivre, il ne laissa pas de témoigner de la fermeté et de déclarer qu’il souffrirait toute sorte de violence plutôt que d’accorder la demande qui lui était faite. Ce refus obligea ledit sieur Desborough de venir aux menaces et de lui faire connaître qu’il n’était pas en état non pas même de difléier d’une heure la résolution que l’armée avait prise, lui laissant néanmoins la liberté, s’il ne voulait pas aller en personne dissoudre le Parlement, d’en donner la commission à quelqu’un de son Conseil ; Son Altesse voyant une nécessité inévitable, et ceux qui étaient auprès de lui étant entrés dans le sentiment de se soumettre à la force, après avoir donné quelque marque de son déplaisir et de sa répugnance, promit ce qu'il ne pouvait refuser : ledit sieur Desborough et les autres députés se retirèrent sur cette parole , et allèrent attendre l’exécution dans une maison proche, où le secrétaire d’État leur porta, sur les deux à trois heures du malin, les ordres

adressés au garde du sceau. Dans cet entre-temps, quelques compagnies de cavalerie et d’infanterie entrèrent dans la cour de Whitehall et s’y comportèrent assez licencieusement, surtout dans les caves, et il y eut aussi force allées et venues, et l’on veut qu'il fut convenu de ne point détruire entièrement M. le Protecteur, mais de le laisser gouverner avec le Conseil qui lui sera donné, sans néanmoins qu’il se mêle de l’armée, qui demeura tout le deuxième dans les places de Londres, et proche de Whitehall, vis-à-vis d’où il y avait^un corps-degarde qui arrêta quelques officiers et soldats réputés être du parti de la cour, qui voulaient y entrer. Ce grand mouvement n’empêcha pas que les membres du Parlement ne se rendissent à l’heure accoutumée dans Westminster. Aussi lorsqu’ils furent assis, le premier garde des sceaux, président de la nouvelle Chambre, y déclara l’intention de Son Altesse, et il fut résolu d’appeler les Communes pour leur faire la lecture des lettres du grand sceau portant la dissolution du Parlement. Hais ce message leur étant envoyé par l’huissier à la verge noire, comme il avait été ci-devant arrêté de ne recevoir aucune parole de cette chambre que par quelqu’un des membres, que d’ailleurs le sujet de l’invitation était peu agréable, après un débat de deux heures, il fut résolu de n’en prendre point de connaissance, et pour empêcher que par quelque autre voie l’ordre de la dissolution ne fût notifié, ils remirent l’assemblée à cejourd’hui , et se séparèrent sur l’heure ; dans cette délibération, la violence des officiers de l’armée fut fort détestée; quelques-uns proposèrent de les déclarer tous traîtres, d’autres de demander l’union de la ville de Londres et de s’y assembler. Les presbytériens, entre autres, parurent fort animés, et le général Fairfax fit le mauvais; quelques républicains en afiiectèrent aussi du mécontentement : néanmoins il ne fut rien conclu, beaucoup de députés souhaitant et ayant sous main fomenté la dissolution du Parlement pour le voir trop aveuglement attaché à l’intérêt de M. le Protecteur. Aussitôt que les Communes furent levées, les gardes des sceaux allèrent dans leur

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Chambre et y firent la lecture de la commission de Son Altesse, présupposant qu’il suffisait de déclarer sa volonté dans le lieu de leur séance. Le l'este de ce jour il ne se passa rien de remarquable, si ce n’est que M. Fleetvsood alla voir M. le Protecteur qui le reçut d'aboi-d fort mal, et ne laissa pas d’entrer après en particulier où ils demeurèrent quelque temps. Le 3* de ce mois, il se tint un grand Conseil d’officiei'S, où il fut principalement parlé des moyens de trouver de l’argent pour satisfaire les troupes, et établir un comité de dix d’entre eux pour aviser aux affaires les plus pressantes. Il fut ce même jour imprimé une proclamation de la dissolution du Parlement que M. le Protecteur déclara avoir faite pour des considérations importantes, sans dire que ce soit pat l’avis de son Conseil. Une grande partie des députés n’a pas laissé ce matin de se rendre à Westminster, où ayant trouvé quelque cavalerie en garde et la Chambre du Parlement fermée, ils se sont contentés de frapper à la porte et de témoigner leur mécontentement. Il a été aussi publié un commandement à tous les royalistes et catholiques de sortir de Londres, sous prétexte que les uns et les autres cabalent ici pour le roi. La ville de Londres n’a pas été de son côté sans quelque action : le maire et quelques colonels de la milice qui avaient, peu de jours auparavant, fait prendre dans leur Conseil de guerre la résolution de s’unir à l’armée pour le maintien de la vieille cause, se sont rassemblés, et afin de se conformer entièrement à cette première déclaration, ils ont depuis cassé quelques officiers d’entre eux dont les principes étaient différents ; aussi jusqu’à présent il ne paraît aucune opposition à l’autorité des chefs de l’armée. Ce n’est pas que le corps de la ville, composé des presbytériens, n’y soit contraire, et principalement les ministres qui jugent bien que leurs décimes sont en danger si le gouvernement tombait entre les mains des anabaptistes et autres sectaires dont le lieutenant-général Fleetwood est réputé le protecteur; aussi se dit-il que quelquesuns d’entre eux avaient offert à M. le Protecteur de faire soulever la ville en sa faveur s’il voulait s’y retirer, et qu’il

*e serait prévalu de cette bonne volonté si son Conseil ne l’en avait détourné; d’où l’on infore qu’il était d’intelligence avec l’armée. Je ne puis pas parler si certainement de ce qui arrivera que du passé , ni quelle sera la forme nouvelle du gouvernement. Eteaucoup sont persuadés que M. le Protecteur demeurera dans sa place au moins quelque temps, que les sieurs Fleetwood et Desborough auront toute l’autorité, que le Conseil continuera d’agir, qu’il s’appellera un autre Parlement mieux intentionné pour le bien public. D’autres croient qu’entin la république se rétablira, la plus grande part des officiers inférieurs de l’armée souhaitant cette forme de gouvernement, que même ils ont déjà jalousie de leur chef pour le croire dans d’autres inclinations, et qu’ils ont nommé des agitateurs, suivant l’exemple du passé, pour la conservation de leurs intérêts. L’on veut aussi que le major-général Ijambert et quelques autres ofliciers cassés par le défunt Protecteur, prétendent d’être rétablis dans leurs charges, et qu’ayant une partie de l’année qui les appuie la division se pourra bien mettre entre eux ; que le manquement d’argent est capable de causer le même désordre; que sans un Parlement, le fonds nécessaire pour payer lesarrérages dus à l’armée ne se peut trouver ; il faudra rappeler le vieux, n’y ayant pas lieu d’espérer qu’aucun autre en accorde. Quelques-uns aussi appréhendent que les troupes d’Écosseet d'Irlande désapprouvent l’entreprise de celles d’Angleterre, et que mylord Henry et le général Monk fomentent de la division. L’on sait d’ailleurs que l’amiral Montague est parti bien intentionné pour .M. le Protecteur, et il est vraisemblable que la noblesse et le peuple se déclareraient contre l’armée, soit en laveur du roi dont l’on affecte le retour, soit en faveur de M. le Protecteur, s’ils voyaient le moindre corps appuyer l’un ou l’autre intérêt. Ce sont les réflexions qui se font sur ce changement arrivé qui tient les esprits en suspens, et dont les plus éclairés de tous les partis ne savent quelles seront les suites. 11 ne laisse pas de me paraître que M. le Protecteur conservera son titre sans aucun pouvoir, que le Conseil de

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