de Bordeaux au comte de Brienne
Loodrct, 6 octobre 1659.
.Monsieur,
Il ne faut pas chercher ailleurs la cause du retardement de mes lettres que dans l’irrégularité du départ de l’ordinaire de Londres, qui s’avance ou se difiêre suivant la disposition de l’air, ce qui m’oblige quelquefois d’envoyer après la poste, lorsque les affaires ou les nouvelles en méritent la dépense. Je n’ai pas eu sujet de le faire ces derniers jours, et mes dépêches auront été trouvées plus pleines de réflexions et de raisonnements conjecturaux que de résolutions prises ici soit pour l'établissement du régime, soit pour l'avancement de la paix du Nord. Je n’ai encore aujourd’hui rien à mander de plus positif sur ce dernier point, et la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 28 du passé, me donne seulement lieu de dire qu’encore que le général .Montague s’était bien séparé d’avec le roi de Suède, et que tant lui que les officiers de la flotte aient été chargés de chaînes d’or, le Parlement n’en parait pas néanmoins plus enclin à embrasser les intérêts de ce prince, et ses libéralités répareront avec peine le mauvais effet de son emportement; les ennemis mêmes de ce régime louent la fierté avec laquelle le colonel Sidney lui a répondu ; et si ce mécontentement public ne porte pas le Parlement à suivre les inclinations des Provinees-Unies , au moins leur sera-til laissé toute liberté d'assister le Danemark suivant la résolution qu’elles en ont prise, et j’apprends que le Conseil
d’État retire ses plénipotentiaires, ne jugeant plus que leur entremise soit d’aucune utilité ; il se parle aussi de rappeler tous les officiers anglais tant de mer que de terre qui sont au service du roi de Suède, et déjè, sur les instances de l’ambassadeur de Hollande, défenses très-expresses ont été faites dans tous les ports d’Angleterre d’y recevoir ses armateurs qui faisaient grand tort au commerce et avaient été interrompre la pêche du hareng, que font, en cette saison, les Hollandais sur les côtes d’Écosse. Ce dernier ordre procède plutôt de complaisance envers lesdites Provinces-Unies que d’aigreur contre leur ennemi , et ce sera faire un jugement solide des intentions d’ici que de croire les principaux du gouvernement portés à entretenir une entière correspondance entre les deux républiques. Ce sentiment peut compatir au désir de voir la guerre allumée chez tous les autres États de l’Europe, et l’on ne peut blâmer leur politique lorsqu’ils souhaitent les voisins occupés afin que ni la pensée ni le pouvoir ne leur vienne de favoriser le rétablissement du roi d’Angleterre. Si l’Espagne était aussi capable que la France d’appuyer ses intérêts, la paix se pourrait bien acheter aux dépens de Dunkerque et de la Jamaïque; les marchands anglais ne s’y opposeraient pas, et grande partie du Parlement est persuadée que la conser' ation de ces places est plus onéreuse qu’avantageuse. Mais ceux qui ont la direction des affaires étrangères n’appréhendant pas assez l'Espagne, ni ne considérant si fort le commerce que le déshonneur et le reproche que leur pourrait attirer- l’abandonnement de ces conquêtes, à moins que ce ne fût à des conditions qui donnassent dans la vue du peuple, cette restitution pourra recevoir de la difficulté, et apparemment M. Lockhart ne la favo* risera pas. Les mêmes professent depuis quelque temps tant de jalousie de la France que ledit sieur ambassadeur pourrait être soupçonné de leur en avoir fourni le sujet par scs informations, s’il n’était pas vraisemblable que ces défiances ont été affectées. Je n’ai pas oublié de faire tout devoir pour les dissiper, reconnaissant assez que, quand Sa Majesté n’aurait
pas besoin de ménager l’Angleterre, elle devrait éviter que la sincérité des assurances qu'elle donne de son amitié ne fût pas suspecte; et si mes soins ont eu quelque succès, tous ces bruits du passage du roi d'Angleterre par la France et de l’engagement pris par Sa Majesté et le roi d’Espagne en sa faveur n’auront pas produit le fruit qu’en attendent ceux qui les ont publiés. Il semble même que leurs motifs cessent maintenant, puisque leur desseins ont été prévenus ; c’était l’opinion de quelques-uns qu’après le retour de Lambert l’armée présenterait une requête au Parlement ; l’avis ne s’est trouvé que trop vrai : trois colonels en avaient la semaine passée été chargés par les officiers qui ont défait le chevalier Booth, et ils devaient la proposer dans le Conseil de guerre devant que d’être portée au Parlement ; elle tendait à l'obliger de faire le sieur Fleetwood général , Lambert lieutenant général, le colonel Desborough major général de la cavalerie, Monk major général de l’infanterie, le colonel Berry commis* saire général de toutes les forces de la république. Il était aussi demandé paiement des arrérages qui leur sont dus, jugement des coupables de la dernière insurrection, l’établis* sement d’un sénat coordonné en puissance avec les Parle» ments, et que les églises et charges civiles fussent remplies de personnes bien zélées et dévotes, c’est-à-dire des sectaires de la cinquième monarchie. Ce projet ayant été découvert par lesdits officiers au sieur Ilaslerig, chef de la faction républicaine, il en avertit le Parlement le 2« de ce mois avec grande exagération des conséquences de ces propiositions ; le sieur Fleetwood, qui était présent, ne les ayant pas désavouées, il fut ordonné que les trois colonels qui en étaient chargés la remettraient; à quoi ayant obéi, le même jour et le lendemain se passèrent en débats, et il fut enfin arrêté que la requête n'était point nécessaire et de dangereuse suite, et que le sieur Fleetwood assemblerait le lendemain les officiers de l’armée pour leur faire savoir la résolution du Parlement, ce qui fut exécuté avant-hier, et le Conseil de guerre demeura d’accord de se conformer au désir du Parlement, dont quel»
qucs membres parurent fort emportés dans cette délibération, et proposèrent môme de rappeler plutôt le roi que de laisser prendre à l’armée une si grande autorité; d’autres voulurent rejeter toute la trame sur le sieur Lambert, et furent d’avis de l’envoyer dans la Tour de Londres. Le sieur Vane et ceux de son parti, que l’on croit tenir la main aux chefs de la milice, adoucirent les esprits, représentant que le régime n’avait ni dedans ni dehors d’autres amis ni appui, et que ce serait s’exposer à une ruine entière que de la choquer; que les principux officiers n’étaient pas coupables de la faute des autres inférieurs, et que le sieur Lambert n’avait pas mérité un si mauvais traitement, mais plutôt d’ètre récompensé des services qu’il a rendus depuis tant d’années. Ces raisons furent goûtées, et présentement le calme est rétabli. Néanmoins ceux qui considèrent que l'armée n’a encore rien commencé qu'elle n’ait achevé, ne regardent sa soumission que comme une cure palliatrice, et croient que les chefs, entre autres Lambert, duquel il se témoigne publiquement grande jalousie, ne font que dilTércr aûn de mieux prendre leurs mesures et de ménager les officiers inférieurs, dont grande partie est encore pour une vraie république; les plus habiles du gouvernement ont d’autres visées et veulent se maintenir en autorité, et s’ils n’en viennent è bout il se formera quelque division notable. Ledit sieur Vane professe déjà d’ètre peu satisfait, et sous prétexte d’indisposition s’est retiré pour quelques jours à la campagne, peut-être dans la pensée que son absence fera reconnaître la nécessité de sa présence, n’y ayant en effet aucun ministre dans le Conseil si éclairé que lui, principalement sur les affaires du dehors dont il avait l'entière conduite sur les fins de la première séance du Parlement. Au même temps qu’il s’y traitait des prétentions de l’armée, la maison de ville lui vint présenter une requête contre la continuation du présent maire comme contraire à leurs privilèges, auxquels ni les rois ni les précédents Parlements n’ont jamais donné atteinte ; il fut remis à cejourd’hui d’y délibérer ; cependant les bourgeois déclarent
qu’ils ne reconnaîtront plus le maire après le dixième dn courant qu’expire son année, quelle que soit la résolution du Parlement. Tous ces démêlés ne peuvent que laisser l’esprit en suspens sur l’établissement du régime d'Angleterre, et satisfaire ceux qui n’ont point intérêt ni inclination de le voir bien affermi. Ija religion n'est pas en meilleure condition, et jamais les catholiques ne furent plus remplis d’espérance d’obtenir la liberté de conscience. Hais il faut que les saints prennent le dessus ; leurs maximes sont bien plus contraires aux presbytériens, tels que sont les sectaires de France, qu’aux catholiques, et s’ils ne changeaient de sentiment se trouvant dans l’autorité, ils ne persécuteraient personne pour la foi. Les dé[iositions du chevalier Booth et de plusieurs autres prisonniers furent lues dans le Parlement la semaine passée, et il fut ordonné que le milord Faulconbridge,qui était auparavant sous garde, serait envoyé à la Tour de Londres, quelque instance que fit le sieur Fleetwood pour l’empêcher. Telle est la condition présente de ceux qui étaient les plus accrédités aous le défunt Protecteur, pour être soupçonnés d’avoir trempé, de conseil ou autrement, dans la dernière insurrection, et s’il y avait des preuves suffisantes contre tous, l’État s’enrichirait de leurs biens; mais la plupart ont été asseï avisés pour ne communiquer leur dessein qu’à peu de per* sonnes, et il n’y a que Booth qui les accuse.