AU CONSEIL GÉNÉRAL DES OFFICIERS
ScofI, Ludlow, Vane lui-même élevèrent des objections : « Prenez garde, » dirent-ils, « à ne pas vous aliéner tout « à fait les affections de l’armée; — N’allez pas ôter « l’épine du pied d’un autre pour la remettre dans votre ■ propre pied; — Il n’est jamais politicpie de témoigner « tant de méfiance à ceux à qui l’on est dans la nécessité « de se fier. » Scott parla plus clairement : « Disperser « vos officiers, » dit-il, « c’est réunir les Cavaliers. » Le s<’cret de l’opposition des chefs républicains était là; e(l rayés du mouvement ascendant des royalistes, leurs alarmes révolutionnaires l’emportaient sur leur zèle pour l’indépendance du Parlement, et ils étaient entrés en intelligence secrète avec les chefs militaires, préférant les chances de ce joug à celles du retour de Charles Stuart. Mais la Chambre ne partageait ni leurs antipathies, ni leurs terreurs; composée en majorité de presbytériens plus ou moins favorables au roi, et d’hommes nouveaux étrangers aux intérêts personnels des vieux partis, elle défendait son honneur et scs droits sans s’inquiéter des suites de sa résistance. Elle vota d’alwrd l’interdiction au Conseil général des officiers de se réunir sans l’autorisation du Protecteur et des deux Chambres du Parlement; puis, la déclaration que nul ne pourrait avoir un commandement dans l’armée ou dans la flotte s’il ne prenait l’engagement de ne jamais troubler la liberté des réunions des deux Chambres et de leurs débats; et elle ordonna que ces deux votes fussent immédiatement communiqués à l’autre Chambre pour demander son concours. Sa dignité, sinon sa sûreté.
lîO LIVUE I— RICHARD DISS017 . ;
ainsi mise à couvert, la Chambre se préoccupa de pourvoir aux intérêts dont le mécontentement ou les inquiétudes avaient, en apparence du moins, amené cette crise : elle décida que, dès le lendemain, elle prendrait en considération les moyens d’acquitter les arrérages dûs aux forces de terre et de mer. Des malveillants. Cavaliers ou autres, étaient, disait-on, arrivés depuis quelque temps en grand nombre à Londres ou aux environs; un comité de vingt-neuf membres eut mission de rechercher et de proposer des mesures efficaces pour mettre Son Altesse, le Parlement et la nation à l’abri de leurs desseins. D’anciens serviteurs de la république s’étaient montrés inquiets pour leur propre sécurité; trois jurisconsultes furent chargés de préparer un bill pour les couvrir, en tous cas, contre toute poursuite. Toutes ces mesures furent votées rapideiwnt et dans la même séance. La Chambre voulait, en se défendant cUemème contre leurs attaques, enlever tout prétexte aux accusations et aux plaintes de ses ennemis'.
Quand ces résolutions furent connues à Whitehall, les conseillers du Protecteur essayèrent de lui inspirer la même fermeté que la Chambre venait de dé[)loyer : a Tenez bon avec le Parlement, » lui dit lord Brogliill, U et dissolvez le Conseil général des officiers. — Comment « m’y prendre? » demanda Richard. — a Si vous m’y € autorisez, je vous préparerai un petit discours; vous a irez demain au Conseil des officiers, et, après y avoir
* Joumalt of the A. ofC.i t. VII, p. 641-642; — Pari. hUt.^ t. XXI, p. 348;— Burton, Dtary, I. IV, p. 448-463; — Whilelocite, p. 677.
LÊ CONSEIL GÉNÉRAL DES OFFICIERS. 131 « siégé quelques moments, vous vous lèverez et vous « prononcerez votre décision. » Richard consentit, et le lendemain, vers dix heures, il alla en effet prendre solennellement séance à Wallingford-House, au milieu des ofûciers, les uns contents, les autres inquiets de sa présence. Pendant une heure, il écouta attentivement leurs débats, et se levant tout à coup : a Messieurs, » dit-il, « j’accepte avec reconnaissance vos services; j’ai « examiné vos griefs, et je pense que le meilleur moyen « de les redresser, c'est d’en délibérer avec le Parle- « ment maintenant en session, dont plusieurs d’entre « vous sont membres, et qui vous fera justice. J’annule « donc les ordres que j’avais domiés pour vous rémiir ; a je dissous ce Conseil, et je vous invite tous à retourner « à vos divei's coimnandeinents'. »
Surpris autant qu’irrités, les mécontents eux-mêmes n’osèrent résister en face au Protecteur, et se retirèrent; mais peu après, se rencontrant avec lord Broghill dans la Chambre des Lords où ils venaient délibérer sur les résolutions que la Chambre des Communes leur avait transmises, plusieurs d’entre eux, les yeux fixés sur lui, dénoncèrent avec amertume l’affront qu’ils avaient reçu, et demandèrent qu’une adresse fût présentée au Protecteur afin de savoir qui lui avait conseillé de dissoudre ainsi le Conseil de guerre sans avoir préalablement instruit de son dessein le Parlement tout entier, et
1 Momce, Mmovra of Roger, Earl of Orrery, o. V , p. 28-29- «vOldcnixon. Hisi. of the Sluarte , p. 432-434 ; —Ncal, .Hûl. ofthe PHritani, L IV, p. 192.
Ii2 LIVRE L— LE COKSEIL GKNEttAL DES OFFICIERS obtenu son assentiment : « Puisqu’on propose une telle « adresse, » dit lord Brogbill, « j’en proi)Osc à mon 0 tour une autre ; il faut qu’on sache aussi qui a con- « seillé au Protecteur de réunir un Conseil de guerre « sans la connaissance et l’aveu préalable du Parle- « ment; on verra lequel de ces deux conseils est le plus « coupable, n La franchise hardie impose aux plus emportés; l’embarras fit échouer la colère ; l’une et l’autre propositions demeurèrent sans résultat. Peu s’en fallut (|iie la Chambre n’écartât aussi brusquement, et sans les discuter, les résolutions des Communes; à la majorité d’une seule voix , elle décida qu’elle les prendrait en considération et leur transmettrait sa réponse par ses propres messagers. Les Communes en attendant prenaient des résolutions nouvelles qui attribuaient au Protecteur, de concert avec les Chambres, le commandement de la force armée, et l’autorisaient à casser et à remplacer tout officier qui refuserait de lui obéir. La situation devenait d’heure en heure plus tendue; de part et d’autre , on se précipitait vers l’événement , moins par impatience de l’atteindre que par inqiossibilité d’y échapper '.
.Malgré les défenses du Protecteur et de la Chambre des Communes, le Conseil général des officiers continuait de se réunir à Wallingford-House, ralliant ses
* JournaU of lhe h. of C., t. VII, p. 642; — Pari, hùt., t. XXI, p. 349 ; — Ludlow, Mémoires, dans ma Collection, t. II, p. 437*138. — Morrice, AfetnotVs ofRoger^ Earl of Orrery, C. V, p. 29. — Bordeaux à Masarin, l^mai 1659 (Documents historiques, XXVj.
RÉSISTE A mCUAKD CROMWELL. ■ 1»
forces et préparant ses coups. Le docteur Owen s’y rendait toujours pour le service des prières, avant les délibérations. Un autre ancien chapelain de Cromwell, le docteur Manton , plus modéré qu’Owen , arrivant un jour un peu tard et quand la réunion était déjà formée, entendit de la porte ces paroles : « 11 faut qu’il tombe, et il tombera -, » et reconnaissant la voix d’Owen qui demandait la chute du Protecteur, Manton se retira sans entrer, ne voulant pas s’associer à tant d’animosité'.
A VVhitchall, d’autre part, les officiers dévoués à Richard, lord Faulconbridge, lord Howard, Whalley, lord Rroghill, Goffe, Ingoldsby, se réunissaient autour de lui et l’exhortaient à prévenir ses ennemis : « 11 est « temps de penser à vous, » lui dit Howard; « ce n’est « plus seulement de l’empire, c’est de votre personne « et de votre vie qu’il s’agit; vous êtes le fils de Crom- « well; soyez vraiment son fils; ne vous laissez pas a écraser. U faut ici une main hardie soutenue par O une bonne tête; Lambert, Desborough, Fleetwood, « Vane, sont les meneurs de tout ceci ; je vous en debar- « rasscrai; avouez-moi seulement, et pour votre hon- « neur, prêtez à mon zèle l’appui de votre nom. Ma tête « répondra des conséquences. » Ingoldsby joignit ses instances à celles de Howard, et offrit de se charger personnellement de Lambert qu’on regardait comme le plus dangereux. Richard était en proie à une perplexité douloureuse : « Je n’ai jamais fait, je ne veux faire de
■ Neal,Hi«t. of the Purilatitj t. IV, p. 101 , — Saxteriarig L. I, part, p. 101.
« mal à personne, » dit-il ; a je ne ferai pas verser une a goutte de sang pour conserver une grandeur qui m’est a un fardeau. » Howard insista vivement : a Croyeza vous que votre modération réparera le tort de l’élé- <1 vation de votre famille? Votre père a fait mourir vio- « lemment le feu roi et tenu ses fils dans l’exil. La pitié a n’est pas de saison dans des allaires comme les vôtres; « laissez là ces faiblesses et agissez ; nous perdons ici le « temps à délibérer. » Richard persista : a N’en parlons a plus; ma résolution est prise; Je vous remercie de « votre amitié, mais les conseils violents ne me vont a pas. D Howard sortit de Whitehall, et, quitte envers les deux Cromwell qu’il avait loyalement servis, il ne ne pensa plus, contune lord Broghill, qu’à préparer le retour de Charles Stuart'.
On fit des efforts pour engager Richard lui-méme dans ce dessein ; tieaucoup de Cavaliers se flattaient toujours qu’il finirait par s’y prêter. L’amiral Montagne, qui commandait la flotte de la Baltique, était, assure-t-on , disposé et prêt à agir. Le ministre de Danemark à Londres, qui avait sans doute des instructions de son maître, offrit son entremise pour lui faire parvenir des avis et des ordres. Richard s’y refusa : il était honnête presque autant que faible, et bien que royaliste par goût, il répugnait à trahir la cause de son nom, comme à tenter, pour sa propre cause, de rudes combats*.
* Noble, MemoirtoftheProtecloralhouse, t. I, p. 330-331; — Oldmixon, Ilist. of the Stuaris ^ p. 433-435; Daker, C/ironteU , p. 697-698; — Heaïh, ChronicU, p.744; — Whilelocke, p. 677.
* Heatb, Chromcle, p. 744.