CHAPITRE VII
DE LA PROMULGATION DE l'ÉDIT DE NANTES A
l'émeute de 1621 (1598-1621)
Bien qu'il eût abjuré le protestantisme, Henri IV avait à se faire pardonner son origine huguenote; il ne négligea rien pour y parvenir, et ses anciens coreligionnaires eurent beaucoup de peine à obtenir la reconnaissance de leurs droits. Il fallut négocier longtemps, en arriver presque aux menaces pour arracher au Béarnais,- devenu roi de France, le fameux édit de tolérance de 1598.
Cet édit accordait aux réformés la liberté de conscience et le droit d'élever des temples partout où leur culte avait été célébré publiquement en 1596 et en 1597. Les grands seigneurs pouvaient organiser une église dans leur principal domicile, et les gentilshommes de second rang étaient autorisés à recevoir chez eux trente personnes pour l'exercice de la religion.
Aucune différence ne devait être faite à l'avenir entre les jeunes huguenots et leurs camarades catholiques dans les écoles, les collèges et les universités; aucune distinction dans les hôpitaux, maladreries et aumônes publiques, entre les pauvres et les malades. Les réformés étaient admis à toutes les charges. Des chambres miparties, c'est-à-dire composées de juges protestants et de juges catholiques, allaient connaître dans quelques parlements des causes de ceux de la religion. Ceux-ci avaient en outre le droit de posséder un cimetière dans toutes les villes du royaume. Il leur était permis d'ouvrir des écoles pour l'instruction de la jeunesse et de convoquer leurs synodes. Le roi leur accordait enfin une subvention annuelle de 45ooo écus pour subvenir aux dépenses qu'ils allaient avoir à faire (1). Les réformés de Tours devaient toucher une partie de cette somme.
Des commissaires furent envoyés dans les provinces pour assurer l'exécution de l'édit ; mais leur tâche ne fut pas toujours facile, comme nous le verrons tout à l'heure.
Il ne restait à la fin du xvie siècle que quatre églises en Touraine. Seules, les villes de Tours,
(1) Anquez, Histoire des Assemblées politiques des Reformés de France, p. 497.
de rile-Bouchard, de Châtillon-sur-Indre et de Preuilly, avaient conservé leurs pasteurs. Celui de l'Ile-Bouchard desservait Chinon, et celui de Châtillon était chargé de pourvoir aux besoins religieux des protestants de Loches et de Buzançais. L'édit semble avoir été exécuté sans difficulté dans les trois paroisses situées au sud de la province, mais à Tours, le corps de ville et le clergé s'opposèrent de tout leur pouvoir à l'établissement du proche.
On avait déjà refusé d'admettre les réformes dans les hôpitaux, de leur restituer leur cimetière du Chardonnet et de leur donner un terrain pour y construire un temple, quand au mois de juillet 1599, plus d'un an après la publication de l'édit, les commissaires royaux (1) arrivèrent dans notre ville. Les protestants demandaient à s'établir au Chardonnet. Le 12 juillet, le maire et les échevins, accompagnés du vicaire général de l'archevêque et des délégués des paroisses, se transportèrent au logis des commissaires et leur déclarèrent, en s'appuyant sur les édits, que Tours étant une ville archiépiscopale, ils s'opposaient formellement à l'établissement d'un lieu de
(1) De Ris, conseiller du roi, et Dul'aur, gouverneur de Jargeau. Voir Délibération du corps de ville du 11 juillet 1
culte dans l'intérieur des murs et même dans les faubourgs. Les envoyés du roi leur répondirent que les réformés abandonnaient le Chardonnet et qu'ils sollicitaient l'autorisation de construire un temple dans les environs, au Plessis par exemple, dans le fief du roi.
Le corps de ville se réunit le lendemain matin, et prit la délibération suivante, dont nous ne donnons que la partie essentielle : «A esté advisé et concleu unanimement que nous, maire, avec toute l'assistance présente, irons par devant les sieurs commissaires à ceste matinée pour leur représenter qu'il y a autres lieux esquels plus commodément pour le service du Roy et tranquillité de ceste dicte ville en son obéissance, mesme pour la seureté des personnes desdicts de la Religion prétendue réformée », peut être établi leur exercice. « C"est à scavoir le lieu de La Milletière, estant situé au-dessus de Montlouis, à trois petites lieues de ceste ville... Au quel lieu de La Milletière ils se debvroient contenter d'avoir leur dict exercice. Considéré aussy que ledit establissement ne se faict pour particulière occasion, mais aussy pour les autres de ladite Religion prétendue réformée dudit bailliage,... comme entre autres pour ceux qui sont gens des villes du Montrichard, Bléré, Cormcrv, Montbazon, Château- Regnault et autres lieux
plus proches dudit lieu de La Milletière que de ceste ville... — Il y a autres lieux despendans du mesme fief du Plessis, scavoir est le lieu de La Carrée, près de la Ville-aux- Dames, moiennant que ce soit au plus loing, pour ce que ledit lieu est au dedans de la banlieue;... et encore la terre de Boutemps, près La Chambrerie de Mairemoutiers ; en chacun desquels lieux de La Carrée et de Boutemps ils peuvent aller en tout libre accès et plus encore audit lieu de La Carrée, pour ce qu'ils n'ont à passer aulcuns ponts. Mais quant à ce qui est du fief du Plessis, du costé de chasteau dudit lieu, encores que ledit lieu s'estende de par delà ledit chasteau, hors la banlieue, lesdits establissemens ne s'y pourront pas faire avec telle seuretté de personnes desdits de la Religion prétendue réformée, en laquelle ledit corps de ville désire qu'ils demeurent conservez. Attendu que ordinairement audits jours du dimanche et autres festes se font processions tant des parroisses de ladite ville et faulxbourgs que parroisses du plat pays; lesquelles vont tant en l'église collégiale dudit chasteau du Plessis qu'aux Minimes à Saint- Cosme, estans près ledit lieu; oultre les compagnies de gens de mestier et du simple peuple, qui plus communément à jours de dimanche et festes se vont esbattre vers ledit quartier du
Plessis, et dont pourroit advenir péril, (i). » Cette délibération du corps de ville n'empêcha point les commissaires du roi de se transporter au Plessis avec les délégués de l'église réformée de Tours et de leur, assigner pour l'exercice de la religion une maison appartenant à un protestant nommé Auberge, sr de Villiers, située dans la grande rue pavée conduisant au château, en face du logis du doyen de l'église collégiale (2).
Le maire et les échevins, fort irrités, résolurent d'envoyer des députés au roi pour empêcher l'établissement du prêche au Plessis ; mais leurs démarches furent inutiles (3). Les réformes achetèrent la maison et le jardin d'Auberge par acte du 25 août 1599, et les maçons se mirent à l'œuvre (4). Un an plus tard le temple était achevé.
(1) Délibéral ions du corps de ville du i3 juin 1099, t. XXVI, f° 461 et sq. (Archives, mairie de Tours).
(2) Délibération du corps de ville du 16 juillet 1399, t. XXVI, f» 463 et sq.
(3) Histoire de la mairie de Tours, par de la Grandière, p. 186 (Mss. bibl. de Tours.)
(4) L'acte et le marché de maçonnerie furent passés par devant Ch. Bertrand, notaire protestant à Tours en 1599. Ils font partie des minutes de M. Vincent, qui a bien voulu nous autoriser à en prendre connaissance. Ont signé l'acte du ib août : Auberge; Michel Pineau, pasteur; Chardon, notaire ; Jullien Boulay et Jacques de
C'est à cette époque que durent être donnés aux protestants de Tours les deux cimetières où ils inhumèrent leurs morts jusqu'à la Révocation. Le premier était situé du côté de la rue Chaloineau (i); le second près de la porte des Oiseaux, entre la rue de l'Hospitalité et la rue du Petit Genève.
Pendant les vingt premières années du xvne siècle, les réformés vécurent en paix avec la population catholique. Cependant, ils furent insultés une fois en 1 6 1 1, le jour de la Toussaint, dans le faubourg de la Riche, comme ils se rendaient au temple du Plessis ; mais le maire prit des mesures pour éviter le retour
Lafons, avocats au présidial ; Jehan Neiron (?), ouvrier en draps de soie ; Noël Moreau \ Jacob Ducandal, mar chand; Jacques Rougeon, maître ouvrier en draps de soie, tous anciens de l'église de Tours.
(i) Ce cimetière ne devait pas être éloigné de celui dont nous avons déjà parlé et qui portait au xvie siècle le nom de cimetière du Chardonnet. En tout cas, les réformés ont eu au xvne siècle un lieu de sépulture rue Chaloineau : l'acte suivant en fait foi. « Le gc jour de juing 1670 a été enterrée Marguerite Du Vidal, fille de François Du Vidal, ministre de cette église et de Marguerite Bonneau, aagée de 4 mois et un jour, enterrée au cimetière de la rue Chaloineau, et ont assisté au convoy son dit père et M. Estienne Lenain, ouvrier en soye. » Registre des baptêmes, mariages et sépultures des réformes, iC>y i- 1G78 (Mairie de Tours.)
de semblables scandales (i). La vie normale avait succédé aux agitations sanglantes du passé.
Les protestants ne demandaient pas autre chose. Ils s'occupèrent de leurs affaires et organisèrent fortement leurs églises. Les actes des synodes provinciaux de cette époque nous initient à leur vie intérieure, nous font connaître leur activité et leurs préoccupations.
Un mot d'abord de leur organisation ecclésiastique. Chaque église avait un consistoire (c'est notre conseil presbytéral), composé du ministre et d'un certain nombre d'anciens. Pineau des Aiguës remplissait les fonctions pastorales à Tours; Fleury à l'Ile-Bouchard ; Jehan Roger à Preuilly, et Grenon allait prendre en 1601 la direction de la paroisse de Châtillon-sur-Indre. — Les quatre églises de Touraine, l'église de Montoire et Mondoubleau et l'église de Vendôme formaient un colloque (aujourd'hui consistoire), qui, avec le colloque d'Anjou et le colloque du Maine et du Perche, constituaient la cinquième province ecclésiastique. — Les délégués de ces trois colloques se réunissaient tous les ans en
(1) En 16m, aprcs la mort de Henri IV, le maire leur avait déjà promis de faire respecter leurs droits. Registre des délibérations du corps de ville de Tours, séances du 14 et du l5 mai 161 0,
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synode, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, pour discuter les affaires pendantes (i).
Tout ce qui pouvait intéresser la vie des églises était examiné avec soin dans ces assemblées.
L'instruction de la jeunesse tient une grande place dans les délibérations. Les pasteurs et les anciens réunis en 1594 avaient déjà recommandé aux pères et aux mères de faire lire à leurs enfants après le repas une ou plusieurs sections du catéchisme (2). En 1601, ils invitèrent les parents à envoyer leurs fils au collège de Saumur (3), où l'on enseignait les humanités, et ils demandèrent au synode général d'adresser au roi, au nom de leur province, une requête tendant à obtenir pour l'académie de cette ville, fondée en 099, les privilèges, les exemptions de tailles et les subsides dont jouissaient les autres universités de France (4). Plus tard, quand Louis XIII retira
(1) C'est le synode réuni à Saumur en 1601, qui a organisé ces colloques. Voir Actes des synodes de Touraine, Vendômois, Anjou, Loudunois, Maine et Perche, conservés à la bibliothèque de la ville de Blois (Mss.)
(2) Manuscrit de Blois [Actes des synodes de Touraine, etc.), synode de Saumur, 1594, art. 8.
(3) Manuscrit de Blois, synode de Saumur, mars 1601, art. 4.
(4) Synode de Saumur, juillet 1601, art. 8 (Mss de Blois).
aux églises la subvention que leur avait accordée Henri IV, ils s'imposèrent des sacrifices pour payer les professeurs. Les consistoires de Touraine, d'Anjou, du Maine et du Perche, donnèrent 85o livres par an (i).
Les églises s'occupaient surtout des jeunes gens qui se destinaient au ministère. Elles leur fournissaient une bourse pendant leur séjour à l'académie. C'est aux frais de la province par exemple que Mathieu Cottière de Tours fit ses études à Genève (2). Les synodes envoyaient quelquefois des élèves de Saumur visiter les
(1) Bulletin de V Histoire du Protestantisme, ire année, p. 3og.
(2) Synode de Vendôme, art. 4 (Mss de Blois). Voici du reste, d'après Le Livre du Recteur, la liste des jeunes gens de Touraine qui firent leurs études à Genève de i559 à 1684. ibbgiCarolus Bergerius, Turonensis; Joli. Pagmesius, id.; Jacobus Simo, Turonensis urbis; 1564: Gaspardus Pinardus, Chastilionensis; Joh.Sallomes, id.; Robertus Thierinus, Turonensis; Ô96 : Daniel Pineus, sancl. theol. studens, Turonensis; i6r 3 ; Isaacus Peletarius, id.; 1G17 : Isaacus Solanus, Chinonensis; 1622 : Henricus Batutus, Turonensis; i63i : Carolus Druetus, id.; i635 : Paulus Dusoul, Turo-Chinonensis; 1648 : Pauhts de Thoulhyer, Turonensis: iqSS Phi. Perroteus, Turo-Chinonensis; 1664 : C. Piolet, theol. st., Pruilliaco- Turonensis; i665 : Nicolaus Petitus, Lochensis; 1678 : Jac. Veron, Turonensis; 1678 : Samuel Pineau, Turonensis; 1G82 : Daniel Chardon, ph. st., id.; Elias Berthon, th. st., id.; 1Ô84 : Michael Falaiscau, ph. st., id. et Johannes Falaiseau, id., id.