‹ Histoire du protestantisme en TouraineChapitre 9 sur 30 · DE LA SAINT- BARTHELEMY A LA PROMULGATION · texte numérisé non relu

DE LA SAINT- BARTHELEMY A LA PROMULGATION

de l'édit de nantes (i572-i598)

Le 25 juin i5~2, Henri de Béarn traversa la ville de Tours. Il fut reçu par le corps de ville et par les notables, qui lui rendirent les plus grands honneurs et lui offrirent des présents. Ce prince allait épouser la fille de Catherine de Médicis. Tout le monde sait quelle été on lui préparait au Louvre. Dans la nuit iu 24 août, le duc de Guise fit assassiner Coigny. Ce fut le signal du carnage. « Par la nort Dieu, avait dit Charles IX, puisque vous rouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux ; nais aussi tous les huguenots de France, afin lu'il ne s'en trouve pas un qui puisse me le eprocher après. » Chacun fit de son mieux ?our le satisfaire. Excités par le duc de Guise, >ar Nevers, Montpensier, d'Anjou, la soldaesquc et le peuple éventraient les femmes, uaient les enfants et jetaient dans la Seine

nobles et vilains sans distinction comme sans pitié (i). — « Saignez, saignez, criait Tavannes ; la saignée est aussi bonne au mois d'août qu'en mai (2). » On saigna toute la nuit et le lendemain le massacre recommença.

Les provinces imitèrent Paris. A Meaux, à Orléans, à Angers, à Saumur, à Troyes, à Bourges, à la Charité, à Lyon, à Rouen, à Toulouse, à Bordeaux, des milliers de huguenots furent égorgés. Les gouverneurs des provinces avaient reçu Tordre de les massacrer jusqu'au dernier. Tous n'obéirent pas. Le vicomte d'Orte écrivit au roi, dit-on : « Sire, j'ai communiqué le commandement de votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre. Je n'y ai trouvé que bons citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau. » — René de Prie, le gouverneur de Touraine, fut-il aussi humain que celui de Bayonne? Eut-il assez de cœur pour épargner à notre province les horreurs d'une Saint-Barthélémy? C'est une question à examiner.

L'auteur d'un manuscrit, intitulé Ville de Tours, dit : « C'est par le conseil de cette femme (Catherine de Médicis) qu'eut lieu l'horrible massacre qui dura sept jours dans

(1) Forneron, Les Ducs de Guise, t. II, p. i5q et sq.

(2) H. Martin, Hist,, t. IX, p. 323.

— iro —

1 Paris, et qui fut exécuté de même dans presque I toute la France et surtout à Tours, où le clergé animait sans cesse le peuple contre les protestants. » (i) L'abbé Chevalier affirme au contraire, après Chalmel et la plupart des historiens de Touraine, que la Saint-Barthélémy ne fit couler dans notre province ni une larme, ni une goutte de sang (2). — La vérité se trouve entre ces deux opinions extrêmes.

Il est certain que René de Prie, invité par le duc de Montpensier à faire égorger les huguenots de la province, envoya un messager au maire de Loches et à celui de Châtillon pour leur notifier les massacres de Paris (3). Mais se borna-t-il à donner copie des ordres reçus et laissa-t-il aux magistrats de sa juridiction la liberté de faire à cet égard ce qu'ils jugeraient convenable? Peut-être. On peut donc le regarder comme innocent, bien que les massacres de Paris aient eu certainement leur contre-coup en Touraine.

Le soin avec lequel on a détruit les registres du corps de ville et les documents qui auraient pu éclairer cette époque sinistre, en est pour

(1) Ville de Tours, biblioth. de la ville, n° 1256.

(2) L'abbé Chevalier, Touraine, p. 3i.

(3) Archives de la mairie de Tours, E E 7, n° 3. On peut conclure de là que les ordres reçus furent communiqués à tous les maires de Touraine.

nous une première preuve. On n'anéantit pas des pièces officielles pour le plaisir de le faire, et l'on ne cache que ce que Ton a intérêt à cacher.

En second lieu, nous ne pouvons oublier que la populace de Tours avait exercé des violences contre les huguenots en i5Ô2, en 064 et en 1 568. Il n'est donc pas admissible qu'au moment où le roi de France ordonnait de les égorger, personne n'ait obéi à cette sanglante injonction.

Du reste, quelques documents contemporains affirment catégoriquement qu'il y eut une Saint-Barthèlemy dans notre province. Le 8 septembre 072, le Conseil de Genève écrivait à Messieurs de Berne : « Nous avons faict recueillir fidèlement ung estât des affaires comme elles sont passées jusques icy tant à Paris qu'à Lyon, afin que vos Seigneuries puissent tant mieux cognoistre que les choses ne sont pas si légières comme on faict entendre... Aujourdhuy est arrivé de Lyon en poste ung courrier... qui rapporte qu'à Rouan, Orléans, Tours, Meaux et en plusieurs aultres villes de France, on a exercé semblables cruaultés comme à Paris et Lyon (1). » Le 11, ce

(1) H. Fazy, La Saint- Barthélémy et Genève, p. 96 et sq.

même Conseil écrivait aux ministres et aux seigneurs de Neuchâtel : « Nous ne doubtons point que n'ayès entendu les horribles cruaultés, qui ont esté ces jours passés exercées en plusieurs villes et églises du royaulme de France, comme Paris, Lyon, Orléans, Rouan, Tours, Meaux et aultres (i). »

Ajoutons à cela que les protestants de notre ville se plaignirent plus tard d'avoir été maltraités à la St-Barthélemy comme en i562 (2) ; — et que d'Aubigné après avoir raconté les massacres d'Orléans, affirme dans son Histoire universelle qu'on égorgea des huguenots à Beaugency, à Blois, à Amboise et à Tours (3).

Enfin un prêtre, Symphorien Guyon, curé de la paroisse de Saint-Victor, d'Orléans, dit : « Ces pervers hérétiques continuans toujours en leurs insolences,... contraignirent le Roy Charles IXe de permettre que par tout son Roiaume on fist mourir tous ceux qui se pouroient trouver atteints de cette lèpre de fausse doctrine. Suivant cet ordre, on commença premièrement à Paris... Orléans suivit et toutes

(1) H. Fazy, ouv. cité, p. 99.

(2) Délibération du corps de ville de Tours du 12 juillet i5gg, au sujet d'un placer présenté par les huguenots. Voir Appendice, n" VI.

(3) D'Aubigné, Histoire universelle, Amsterdam, 1626, p. 5:

les villes de la rivière de Loire à son exemple, comme Beaugency, Blois, Amboise, Tours, Saumur et Nantes, Jargeau et La Charité (i). »

En présence de tous ces témoignages, le doute n'est pas possible. Il y eut une Saint- Barthélémy à Tours comme à Amboise et à Blois ; mais nous croyons avec d'Aubigné que « ces trois villes tuèrent en petit nombre (2 . »

Il y avait d'ailleurs une bonne raison pour qu'il en fût ainsi. Les huguenots avaient été maltraités si souvent depuis i5Ô2, que la plupart d'entre eux s'étaient enfuis, et dès qu'on apprit les massacres de Paris, tous ceux qui purent quitter le pays le firent immédiatement (3). Le pasteur de Maillé, Joachim Marché, chercha un refuge à La Rochelle ; son collègue, Thomas Raguesne, passa en Angleterre (4). On

(1) Symphorien Guyon, Histoire de Véglise et du diocèse, ville et université dOrléans, p. 42 1. — Un historien, qui a étudié en détail les événements sinistres qui marquèrent cette époque, est aussi alïirmatif que le Conseil de Genève, que d'Aubigné et que Symphorien Guyon. g In urbe Tours, dit-il, ter maxima hugonotorum caedes facta est. » Dr F.-W. Ebeling, Archivalischc Baiîràge fur Gcschichte Franckrciclis unter Cari IX, iS?2, livraison d'août, p. 192.

(2) D'Aubigné, ouv. cité, p. 556

(3) Registre des Comptes de Tours (Arch. munie), t. 07, 1 585- 1587, fo 201.

(4) Liste des ministres réfugiés. France protestante, au mot Maisonneuve, et Bulletin du protest., t. II, p. 26.

ne put donc « tuer qu'en petit nombre » aussi bien à Amboise qu'à Tours; mais le peuple se rua sur les maisons1 des absents et les pilla consciencieusement. C'était une consolation.

Tandis que ces événements se déroulaient dans le pays, le clergé chantait des Te Deum. Le cardinal de Lorraine donna mille écus au messager qui lui apporta la nouvelle du massacre. Le Pape fit tirer le canon du château Saint-Ange pour célébrer cet événement. Entouré de ses cardinaux et des ambassadeurs des puissances catholiques, il se rendit processionnellement auxéglisesdeSt-Marc et de Minerve ; il commanda à Vasari un tableau représentant le massacre des hérétiques et il ordonna de frapper une médaille, afin de perpétuer le souvenir de « la grande journée (i). »

Du reste, les Français allaient donner au Souverain-Pontife de nouveaux sujets de joie, car les massacres n'étaient pas finis, et jusqu'à la fin de l'année on n'entendit parler que d'assassinats et de confiscations. A Tours, une nouvelle émeute éclata le 3o septembre. Elle dura six jours. Le gouverneur était absent, et le peuple, ivre de fureur, envahit les maisons

'il Cette médaille a été souvent reproduite par la gravure. Voir par exemple Daniel Ramée, Les Noces vermeilles, Histoire de la Saint-Barthélémy, p. i .

de quelques réformés et les mit au pillage. Le désordre était à son comble, quand, le 4 octo-* bre, René de Prie revint dans sa bonne ville. Le 6, il publia une ordonnance défendant de « saccager aux maisons, sous peine de vye (1) Le même jour, il invita les fugitifs à rentrer chez eux et à faire profession de catholicismej devant M. de Truye, l'un des prévôts de l'église de Saint-Martin (2). Le 7, ordre fut donné aux*; habitants, qui, avant l'émeute s'étaient emparés! d'objets appartenant aux huguenots, de les» rapporter à l'hôtel-de-ville. Enfin le 10, unei ordonnance de police enjoignit « aux maistres/, artisans de contenir en leurs maisons leurs! compagnons et serviteurs et de les faire beson-l gner (travailler) de leur art », comme à Fordi-* naire. Les gens sans état devaient immédiate-* ment quitter la ville. L'ordre était rétabli.

Catherine croyait anéantir le parti huguenot; en en faisant égorger les chefs. Elle vit bientôt qu'elle s'était trompée. Après un premier moment de stupeur, les réformés reprirent courage et la guerre civile recommença. La lutte fut vive sous les murs de Sanccrrc et de La Rochelle. Les huguenots firent des prodiges

(1) Archiv. munie, de Tours, E E 7, n° 4.

(2) Arch. municip. de Tours, E E 7, n« 4, note. — Ct. Dom Housseau Anjou et Tourainc, t. XV, (" SoG verso et 307 (Bibl. nationale).

de valeur. « Ici on se bat, disaient-ils aux massacreurs, allez assassiner ailleurs, » et ils se défendirent si bien que Charles IX leur offrit la paix. Ce n'était qu'une trêve; mais les protestants en profitèrent pour s'organiser fortement dans le Poitou et dans le Midi. Le parti des politiques, formé de catholiques mécontents, leur fournit de précieux auxiliaires, surtout après l'avènement de Henri III. Ce prince, qui alliait les pratiques d'une dévotion exagérée aux plus monstrueuses débauches, fit peur à tout le monde. Le duc d'Alençon, que l'on surveillait depuis la Saint-Barthélémy, bien qu'il fût le frère du roi, s'enfuit de la cour; Henri de Navarre en fit autant et en i SjS, la cinquième guerre civile éclata. Pas plus que dans la campagne précédente, on ne se battit en Tourainc, mais la paix y fut signée dans les derniers jours d'avril i5j6. Par le traité de Loches ou de Béaulieu, Henri III désavoua la Saint-Barthélémy, restitua les biens saisis, rétablit dans leurs charges le prince de Condé, Henri de Navarre, Damville et d'autres encore, et autorisa l'exercice public du culte réformé dans tout le royaume, à l'exception de Paris et de la cour (1). Il publia en même temps des lettres patentes, qui oc-

(1) H. Martin, Histoire, t. IX, p. 4261

troyaient en apanage au duc d'Alençon l'Anjou, le Berry et la Touraine.

Les meneurs du parti catholique de notre province se crurent perdus : la Touraine aux mains du duc d'Alençon, c'était le triomphe des huguenots, dont il était l'ami; aussi l'archevêque , le clergé , le maire, les échevins et les officiers du présidial se hâtèrent-ils de supplier le roi de révoquer ses lettres patentes; mais ils perdirent leur temps et leurs peines.

Le duc fit son entrée solennelle à Tours, et il donna le gouvernement de la province à Henri de Bouillon, vicomte de Turenne et celui du \ château de Loches au seigneur de Buhi, frère de Duplessis-Mornay. Ces deux seigneurs étaient protestants.

Tandis que les politiques ou malcontents se rapprochaient d'Henri de Navarre, le chef du parti huguenot, les partisans du duc de Guise organisaient la Sainte Ligue. Cette association eut bientôt des ramifications dans toute la France. Henri III se sentit menacé. Il crut faire acte d'habile politique en prenant luimême aux Etats généraux de Blois la direction du mouvement. Par son ordre, le marquis de Chavigny convoqua à Tours, le 3 janvier 1 5/8 « tous les gens de bien catholiques » de la province, « pour estre faict des associations

entre les bons et ridelles subjects » de la couronne (i).

Henri III ne se doutait guère de ce que lui réservait l'avenir. Il croyait mener la ligue : elle le chassa de Paris, et quand le duc de Guise eut été assassiné à Blois, le roi de France, maudit par les catholiques violents, détesté par les huguenots et méprisé par tout le monde, vint chercher un asile à Tours, dont il fit le siège de son gouvernement le 17 février 1589.

La situation était grave. Mayenne marchait contre son souverain, à la tête d'une armée de ligueurs, tandis que le Béarnais, l'héritier présomptif de la couronne depuis la mort du duc d'Alençon, s'emparait de Loudun, de Thouars, de Montreuil, de Châtellerault, de l'Ile-Bouchard et menaçait la ville de Tours.

Henri III envoya Buhi, le frère de Mornay au devant du roi de Navarre pour conclure avec celui-ci une trêve d'un an. L'entrevue eut lieu à Sainte-Maure. La nuit toute entière fut employée à discuter les articles du traité futur, et le lendemain Duplessis se rendit à Tours afin d'en conférer avec Henri III. « Je vous adjure, lui dit le prince, comme gentilhomme et bon Français, de me dire franche-

(1) Archives de la mairie d'Amboise, B B 8.

ment si le Roy de Navarre me veut servir (et) s'il le peut : car je ne dois pas vous celer que plusieurs mettent en doute l'un et l'autre (i). » — Mornay déclara que les intentions de son maître étaient loyales et que le Béarnais serait heureux de combattre les ennemis de la couronne. Il ne restait plus qu'à signer le traité d'alliance.

C'est au Plessis que les deux princes se rencontrèrent. Le dimanche 3o avril 1 586, Henri de Navarre vint à Tours à la tête de quelques centaines de lances et de mille arquebusiers à cheval, malgré ses officiers, qui lui rappelaient la Saint-Barthélémy et l'engageaient à se méfier du fils de Catherine. Mais Henri III le reçut avec affabilité; il l'appela son frère et lui témoigna la joie qu'il avait à le voir. Ce ne furent que compliments et qu'embrassades. Le Béarnais charmé, écrivit aussitôt à Mornay : « La glace est rompue, non sans nombre d'avertissements, que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement préserve, mais (a) fait paraître au visage du roi une joie extrême, au peuple un applaudissement non pareil, même crians : Vivent les Rois ! De quoi j'étais bien marry (2). »

(1) Duplessis-Mornay, 154O-1623, Joach.Ambcrt^.zbS.

(2) Duplessis-Mornay, ouv. cité, p. 259.

Le lendemain, Henri de Navarre vint de nouveau conférer avec Henri III, et deux jours après, il se dirigea du côté de Chinon, laissant à Tours quatre à cinq mille hommes. Cette petite armée ne devait pas tarder à se mesurer avec les ligueurs. Mayenne approchait. Le 7 mai, il culbuta aux environs d'Amboise les troupes du comte de Brienne et son avantgarde s'empara le lendemain des hauteurs de Saint-Symphorien. Le 8, on se battit toute la journée dans le faubourg; l'armée de Mayenne finit par refouler les troupes royales jusqu'à l'entrée du pont, et elle allait enlever ce dernier retranchement et pénétrer en ville, quand les Casaques blanches du Béarnais arrivèrent au pas de charge. Les huguenots, commandés par Châtillon se précipitèrent sur l'ennemi et firent si bien leur devoir qu'ils l'arrêtèrent. — A la nuit, le combat cessa; Châtillon se retrancha dans l'île Saint-Jacques et attendit les renforts qui ne pouvaient tarder à venir. Cependant les ligueurs, ne respectant ni le sacré ni le profane, pillaient les maisons de Saint-Symphorien et insultaient les femmes jusque dans l'église où elles s'étaient réfugiées. « Au milieu de ces excès, dit l'historien de Thou, ils osaient se vanter que tout leur était permis et que combattant pour la bonne cause et avec l'aveu du Pape, tou> leurs péchés leur étaient pardon-

nés. » — Le lendemain, au point du jour, un régiment huguenot vint renforcer les troupes de Châtillon. Mayenne, désespérant de prendre Tours, fit mettre le feu aux maisons du faubourg et battit précipitamment en retraite. La ville était sauvée.

On poursuivit les ligueurs. L'armée royale les chassant devant elle, s'approcha de Paris ; mais Henri III fut assassiné au mois d'août ; le Béarnais allait devenir roi de France.

Le 21 novembre 1589, il fit son entrée solennelle à Tours. Il arriva à 2 heures du matin et s'il faut en croire Pierre de L'Estoile, « Sa Majesté estoit attendue avec tant d'allégresse et de réjouyssance de tout le peuple, et il y avoit tant de luminaires dans les rues qu'elle y fut vue arriver, comme si c'eust esté de plein jour. » Le cardinal de Vendôme et le cardinal de Lenoncourt vinrent complimenter le vainqueur de Mayenne; le Parlement, les officiers de la cour des comptes et de la chambre des aides, le clergé, le maire et les échevins lui offrirent leurs félicitations et lui jurèrent obéissance. Le passé semblait oublié.

La situation des réformés de Tours avait bien changé depuis quelques années. Quoique l'heure de la liberté n'eût pas encore sonné pour eux, ils se réunissaient pour célébrer leur culte dans certaines maisons de la ville.

On les laissait faire ; mais si quelqu'un se plaignait, l'autorité intervenait, sans trop de rigueur toutefois. Ainsi en 1590, une assemblée eut lieu chez le sieur Delaborde-Bernard, dans la Grand'Rue, près du carroi Jehan de Beaune : le maire ordonna d'arrêter quelquesunes des personnes compromises, et le Parlement « défendit aux huguenots de se réunir de nouveau. » (i) Une autre fois, en 1 5 9 1 , un nommé Didier Rou reçut chez lui ses coreligionnaires : l'un des échevins le fit comparaître avec quelques-uns des inculpés, devant le sr de Souvré qui les renvoya après leur avoir infligé un blâme sévère et leur avoir interdit de recommencer (2). En 1594, le 10 septembre, quelques huguenots s'assemblèrent chez la dame d'Armilly, qui habitait la maison Cormery, sise dans le cloître Saint-Martin. Les chanoines, fort scandalisés, allèrent aussitôt porter plainte au lieutenant particulier. Ce magistrat dressa procès-verbal contre les délinquants et le corps de ville décida que la dame d'Armilly, plus compromise que les autres, « serait priée de se desloger dudit cloistre et (se) retirer de ladite ville pour quelque temps

( 1) Registre des délibérations du corps de ville, t. XXVI, iSgS-iôot, f° 458 verso (Mairie de Tours).

(2) Registre des délibérations, t. XXVI, déjà cité, fo 4.^8 VOTSO. — Séance du 12 juillet i5<j<j.

et pour esviter à ce que par le moyen de la continuacion desdites assemblées, il n'intervienne tumulte et séditions... »(i) Evidemment les esprits se calmaient peu à peu ; le peuple devenait plus sage, et les magistrats se contentaient d'inviter les huguenots à observer les édits.

Le clergé n'en continuait pas moins sa campagne contre les hérétiques. En 096, quelques jours avant Pâques, deux mauvais drôles racontèrent à Tours qu'ils avaient vu ceux de la religion assemblés au Plessis, « chose qui fut trouvée fausse par le maire de la ville, et toutefois, dans les églises de Saint- Martin et de Saint-Gatien, les prêcheurs rirent rage de crier que c'étoit une honte de souffrir telles gens en la ville (2). »

A Preuilly, depuis plus de 3o ans, les huguenots et les catholiques vivaient en bonne intelligence, bien que Madame d'Abain. veuve du baron Louis Chastinier, seigneur de cette ville, devenue protestante à Rome en 1 5 • > 5 , eût appelé deux pasteurs et fait ouvrir un temple, après avoir fermé l'église collégiale (3). Mais

(1) Registre des délibérations, t. XXV, de i5g2-i5g5. — Séance du 12 avril 1594. — La dame d'Armilly est appelée d'Harmîllé dans une autre pièce.

Mémoires de la Ligue, 1758, t. VI, :

(3) Histoire de Preuilly, déjà citée, p. 27. — La Cène

en 1596, le curé ne voulut pas laisser inhumer dans le cimetière de la paroisse (où jusque là on avait fait tous les enterrements sans distinction de religion), le corps de Mademoiselle de la Jonquière, décédée au château. Il se plaignit au bailli de Touraine, obtint gain de cause et ouvrit une ère de discussions et de discorde (1).

Quelques actes d'intolérance furent d'ailleurs commis à cette époque. Les réformés de Chinon, qui venaient d'assister au culte à l'Ile- Bouchard, assaillis au faubourg Saint-Jacques, faillirent être massacrés (2). Enfin, à Sainte- Maure, la populace déterra le cadavre d'une jeune fille et le jeta dans la rivière (3).

Du reste, le pays n'était pas encore tranquille. Des ligueurs, commandés par Georges de Villequier, ravageaient le sud de la pro-

fut donnée pour la première fois dans le temple protestant le Ier septembre ibcp. — Les registres des baptêmes, mariages et enterrements des réformés furent ouverts le 28 octobre 15g5 par M. Roger et clos le 16 novembre i683 par M. de Brissac, sieur de Grand-Champ, pasteur.

(1) Mémoires de la Ligue, 1758, t. VI, p. 478 et Seigneuries de la Haye, Grillcmunt et Preuilly, 1068- 1764. p. 348, 35o et sq. (Mss, bibl. de Tours.)

(2) Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 435.

(3) Bulletin de l'Histoire du Protestantisme ', t XI, p. 143

— no —

vince, et dans les environs de Tours, quelques bandes, conduites par un seigneur huguenot, rançonnaient les paysans et massacraient les voyageurs. Les troupes du roi attaquèrent ces malandrins et en débarassèrent la contrée. Ainsi finit la guerre civile en Touraine (i).

Les réformés saluèrent avec joie le retour de la paix. Ils espéraient que la liberté de conscience leur serait bientôt octroyée : Henri IV ne pouvait la leur refuser indéfiniment. Il leur devait sa couronne; au mois d'avril 1598, il leur donna l'édit de Nantes.

Avant d'aller plus loin, jetons un coup-d'ceil en arrière. Le xvie siècle qui va finir, a vu s'accomplir une grande révolution religieuse. Le despotisme clérical, qui a toujours eu la prétention de gouverner la pensée, a été frappe au cœur : l'esprit humain s'est affranchi, mais au prix de quels efforts et de quelles luttes!

Les huguenots, pendant près de 40 ans, n'ont demandé que la liberté de conscience. Si le pouvoir central, excité par le clergé, n'eût jeté dans les cachots et envoyé au bûcher les défenseurs des idées nouvelles, le peuple réformé n'eût jamais écouté les conseils des

(1) Recherches historiques sur la vicomte de la Guerche, par Carre de Busserolle, p. 9 et sq., et Dr Giraudet, Biet. de 7'uurs, t. II, p. 55.

grands seigneurs, quijle poussaient à la révolte, et le mouvement, religieux d'abord, ne fût peutêtre pas devenu politique. Tout le monde y eût gagné : malheureusement, le Pape et les évêques ont poursuivi avec acharnement, par le fer et par le feu, l'écrasement de leurs adversaires. Ceux-ci ont dû se défendre, et les deux partis ont apporté dans la lutte un esprit de violence qui a mené aux pires excès. On a vu parfois les troupes huguenotes rivaliser de cruauté avec les saintes milices de la Ligue, et les droits de la conscience ont été partout écrasés sous la botte des soldats. Quelques magistrats seuls ont eu l'honneur de proclamer le grand principe de la tolérance. Le chancelier De l'Hôpital aurait voulu abolir les noms de papistes et dehuguenots, et Nicolas Pasquier disait : « Combien que Von puisse forcer un homme de faire quelque chose contre sa volonté, il n'est pas possible de le contraindre de croire ce qu'il ne croit pas. L'opinion est libre, (i). »

Malheureusement, la société du xvie siècle n'a pas été de cet avis. Elle en a été châtiée : De ses veines ouvertes, le sang a coulé à longs flots, et la guerre civile a couvert de ruines l'un des plus beaux royaumes du monde.

(i) Nicolas Pasquier, Lettres, 1. IX, Lettre n.

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