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CHAPITRE X

LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES (Suite)

Nous avons vu que Tédit de révocation oronnait aux pasteurs de passer la frontière ans un délai de i5 jours. Du Vidal et De licqueville obéirent. Le premier se retira en ïollande, et fut placé à Groningue, où il nourut en 1721 (1). Le second se réfugia l'abord à Nantes et s'embarqua sur la Jusice, navire hollandais qui était en rade de

aimbœuf.

(1) France protestante, art. Du Vidal. — Parmi les 10ms des pasteurs réfugiés en Hollande, nous trouvons :eux de Moyse Périllault, cy-devant pasteur de l'Isle- 3ouchard, et de Philiponneau de Hautecourt, [Extrait tes articles résolus dans le synode des églises walonnes iu 24 avril 1686), enfin celui de Benjamin de Brissac, !<■ du Vigneau, ancien pasteur de Châtillon-sur-Indre. — Mous ne savons ce qu'est devenu le frère de ce dernier, Isaac de Brissac, pasteur de Preuilly en i683. (France protestante, art. Brissac.) Cf. Vaurigaud, Histoire de l'église réformée de Nantes, p. 227, 243 et sq.

Le procureur du roi visita cette embarcaji tion, pour s'assurer que les fugitifs n'eml portaient ni meubles ni argent. Il fit ouvrj| toutes les caisses, sonder tous les tonneauij et au lieu d'objets précieux, on n'y trouai que du linge, des hardes et des livres. D>| Sicqueville se croyait hors de peine : il si trompait. Bien que son passeport ne l'auto risât à emmener à l'étranger que sa femme e ses enfants, il n'avait pas voulu laisser ej France la nourrice de son dernier-né ; mais 1 procureur du roi ayant constaté que celle-c n'était pas mentionnée dans le brevet, lui donn l'ordre de retourner à terre et de rentrer dan son pays. Il fallut obéir, et le navire mit à 1 voile.

Ce fut en Angleterre que les exilés s rendirent. De Sicqueville s'y établit et devin pasteur des églises de Swallow-street et di Quarré (i).

En révoquant l'édit de Nantes, Louis XH avait défendu aux huguenots de chercher l'étranger la liberté qu'il leur refusait. Il fallai rester en France et devenir catholique, 01 recevoir la visite des dragons. Ceux-ci rempli rent les provinces et vécurent à discrétioi

(i) France protestante, art. Du Vidal. — Voir auss Protestant exiles de Agnew, t. III, p. (.6.

lez les réformés, les ruinant par plaisir et ur infligeant les tortures les plus ingénieu- :ment barbares (i).

Pour échapper à ces bourreaux, nombre de ens abjurèrent. L'Ile-Bouchard, Châtillon, .oches, Preuilly et Tours, comme la plupart es villes du royaume, eurent leurs nouveaux onvertis. Ils ne furent pas cependant très ombreux en Touraine. Dix ans après la (évocation, il ne restait à Tours qu'une cenline de familles néo-catholiques; Preuilly n possédait 25 tout au plus, et Ton en omptait quelques-unes seulement dans les utres villes de la province. La très grande najorité des réformés s'étaient enfuis à l'étranger. Tandis que les Falaiseau étaient allés [n Angleterre, les Cardel en Allemagne, les Zhartin en Suisse, Pierre Bacot, Abraham ?leury, Noé Royer, Louis Pasquereau, Made- eine Gendron, s'établissaient dans la Caroline lu Sud, et des marchands, des tisseurs, des >rfèvres, portaient à nos voisins les secrets de lotre commerce et de notre industrie (2).

(0 Claude affirme que des dragons furent envoyés en Touraine en 1G84. Il nous a été impossible de contrôler :ette assertion. Claude, Plaintes des protestants de France, ;686, p. 68.

(2) Weiss, histoire des réfugiés protestants, t. I, p. 887.

- Tandis que Jacques l'ichard, rubanier, Pineau, Ch.

Cependant, il était difficile de passer à Tétran ger. Les soldats du roi faisaient bonne gard aux portes du royaume, et malheur aux fugitil qui étaient arrêtés : ils expiaient leur criin dans un cachot ou sur les galères de Louis XIV Les gens mêmes qui étaient sortis de Fran^ avant la Révocation, n'étaient pas toujours e sûreté de l'autre côté de la frontière. L'histoir de Cardel nous en fournit la preuve.

Cet homme, qui était né à Tours vers 1 635 s'était établi à Manheim vers 1674, pour échap per aux persécutions de toute espèce dont le réformés étaient victimes. Il avait fondé daq cette dernière ville une fabrique de tissus d soie, et il avait amassé une grande fortune. S richesse, en le désignant à l'attention des mi nistres de Louis XIV, fut cause de sa ruine. I

On l'accusa d'avoir ourdi une conspiratioi contre la personne de Sa Majesté très chré tienne, et il fut enlevé par des cavaliers entiÇ Manheim et Francfort, puis conduit à Vin cennes, où il fut écroué le 25 novembre 168$

Dcshayes, maître de langues et Dotire, de Tours, se réfi giaient à Berlin, M"° de Toullieu, également de Toun s'établissait à Lausanne; Louis Caron, reigneur de lain< à Halle; Benjamin Soubzmain, à Kœnigsberg; Simo Piozet et Abraham Cherigni, chaadellier, à Magdeboufl Voir Papiers Diétérici. (Bibliothèque du protestantisfl Français, place Vendôme.)

Par ordre supérieur, le gouverneur de Touraine fit au mois de décembre suivant, une enquête sur sa personne et sur sa famille (i). On espérait convaincre le prisonnier du crime de haute trahison, mais il fallut bien reconnaître son innocence.

La Reynie écrivait lui-même en 1 685 : « On a accusé faussement Cardel d'une prétendue conspiration contre la personne du roi (2). »

Il eût été juste de relâcher cet innocent, mais il était huguenot, et malgré les réclamations de l'Electeur, des Etats généraux et de l'empereur d'Allemagne, le malheureux ne recouvra jamais la liberté. En 1690, il fut transféré de Vincennes à La Bastille par ordre de Le Tellier; il subit dans sa prison les tortures les plus affreuses, sans qu'on pût le faire abjurer, et après 3o ans de captivité, le i3 juin 171 5, il expira dans un cachot fangeux, le corps chargé de soixante livres de fer (3).

Peu de temps après l'arrestation de Cardel, deux Tourangeaux, Denis de Marc de Savigni

(1) Renseignements demandes à M. de Nointel. (Archives du Ministère des Affaires Étrangères, France, n° 1749, f° 141.)

(2) Bulletin de l'Histoire du protestantisme, t. XI, p ib<).

(3) France protestante, art. Cardel.

et Michel Bigot furent envoyés aux galères pour cause de religion (i); et l'on enferma dans les cachots de Loches des protestants qui avaient refusé d'aller à la messe.

Il y avait des femmes parmi ces malheureux. L'une d'elles, Mme Paul, fit preuve d'une constance remarquable. Seignelay, qui tenait à ce qu'elle devint catholique, avait adressé la lettre suivante au gouverneur du château. « Le Roy envoyé la femme d'un conseiller du parlement de Thoulouse, laquelle est très opiniastre dans la Religion prétendue réformée. Vous pouvez la faire voir par des ecclésiastiques pour tascher de la convertir, et au surplus la garder soigneusement et empescher qu'elle n'escrive ni reçoive aucune lettre, qu'elle ne passe par vos mains. Sa nourriture sera payée 20 sols par jour, en cas que son mari n'y pourvoye pas (2}. »

Pendant trois ans, Mme Paul résista à toutes les obsessions, et l'on ne réussit à lui faire renier ses principes que lorsque la souffrance et l'isolement eurent brisé sa volonté.

Un prisonnier, nommé Sanson de Cahanel, fut plus heureux qu'elle. Il avait été condamné

(i) Bulletin de l'Histoire du protestant isme, t. VI, p. 7J et 74.

(2) Gautier, Histoire du donjon de Loches, p. 147.

. la prison et à cent livres d'amende pour avoir efusé d'abjurer. On l'envoya à Loches, mais 1 fut impossible de vaincre son opiniastreté. désespérant de le convertir, on l'exila (i).

Nous avons dit plus haut que les enfants ppartenant à des familles protestantes, devient être baptisés par les curés et élevés dans a religion du roi. Une nouvelle ordonnance prescrivit d'enlever aux parents, soupçonnés l'être mal convertis, leurs fils et leurs filles de » à 16 ans, pour les remettre à de bons cathoiques ou les enfermer dans un couvent. Les ■eligieuses de Notre-Dame-des-Vertus, de Sainte-Maure, et les sœurs de l'Union chrétienne de Tours recevaient les enfants de cette catégorie qui n'étaient pas confiés à l'administration des hospices.

Ainsi s'exécutaient en Touraine toutes les prescriptions de l'édit de i685. Voyons maintenant quelles furent les conséquences de la Révocation au point de vue religieux et au point de vue industriel et commercial.

D'abord, au point de vue religieux, l'abrogation de l'édit de tolérance fut loin de produire tous les résultats qu'en attendaient Louis

(i) Liste des protestants enfermés dans les prisons d'Htat. [France protestante, pièces justificatives). Voir Appendice, n° XI.

XIV et son pieux entourage. Les huguenot* qui étaient reste's en France, devenaient cathi liques, il est vrai; mais, comme le dit Sain Simon, en parlant des conversions de ce époque, ce n'était qu'abjurations simulées. '. terreur qu'inspiraient les dragons, la crain d'être séparés de leur famille et la peur d galères, amenaient seules les réformés à messe. Tandis que le roi « recevoit les liste! d'abjurations et de communion, les montroï à ses courtisants avec épanouissement et na geoit dans ces sacrilèges (i), » les malheureu ses victimes de son intolérance mentaient leur conscience, reniaient leurs principes d bout des lèvres et gardaient au fond du cocu leurs vieilles convictions.

On s'en aperçut bientôt. Six mois ne s'étaienl pas écoulés depuis la Révocation, qu'il fallul rappeler à leurs devoirs les nouveaux convertis. Le 6 mars 1686, Louis Béchameil, marquis de Nointel, commissaire de Sa Majesté pour l'exécution de ses ordres dans la généralité d Tours, publia l'ordonnance suivante :

« Pour ce qui nous a été représenté qu'il a plusieurs nouveaux convertis qui n'assis' tent point à la messe les fêtes et dimanches, e

(1) Saint-Simon, Parallèle entre les trois premiers roii de la maison des Bourbons, ms, p. i37.

ne font aucune profession de la Religion qu'ils ont embrassée, ce qui est d'un mauvais exemple aux autres nouveaux convertis, qui s'acquittent dignement de leur devoir, et contraire aux intentions de Sa Majesté ; — à quoy étant nécessaire de pourvoir, nous ordonnons et enjoignons à tous les nouveaux convertis de l'étendue de notre département, d'assister à la messe et au Service Divin, au moins les jours de fêtes et dimanches, et d'en rapporter un certificat de leur curé à notre Greffe, ou entre les mains des Fabriciens de leur demeure et ce dans un mois : et de continuer de trois mois en trois mois à peine de cinquante livres d'aumône contre chacun des contrevenans et de plus grande peine en cas de récidive... (i) » Cette ordonnance nous montre ce que valaient les conversions , dont on avait fait tant de bruit. Les réformés étaient devenus de très mauvais catholiques, et si les curés de Touraine purent se vanter après la Révocation d'avoir cinq ou six cents paroissiens de plus, — ce qui vraiment était peu de chose, — il leur fut impossible de se faire longtemps illusion sur les convictions des nouveaux catholiques, qui ne venaient à la messe que pur force

Une feuille grand in-40, conservée à la bibliothèque de Tours.

et redevenaient protestants aussitôt qu'ils pouvaient passer la frontière (i).

Au point de vue religieux, si l'on entend par là le triomphe de l'unité, le clergé remporta une grande victoire en i685 ; mais si l'on prend le mot de religieux dans son acceptation la plus élevée, il faut bien reconnaître que la Révocation fit plus de mal au; catholicisme qu'elle ne lui fit de bien. Les nouveaux convertis, loin d'être une force pour lui, furent une faiblesse. Ils le méprisaient tout en lui obéissant, et quand vint le xvmc siècle, ils fournirent à l'armée qui combattait l'église, quelques-uns de ses meilleurs soldats. Après la crise de 1 685, la France fut moins religieuse qu'auparavant : la foi diminua, le respect pour les doctrines chrétiennes s'affaiblit peu à peu ; en somme les prêtres de France ne gagnèrent pas grand chose à la révocation de l'édit de Nantes.

D'un autre côté, le commerce et l'industrie furent frappés au cœur par cette mesure néfaste, qui déshonora le règne de Louis XIV. Et cependant l'abbé de Caveyrac écrivait au siècle dernier que la Révocation était le « gage de la

(i) a Cette persécution, écrivait Jurieu, n'a pas gagne à l'église romaine deux cents convertis de bonne foi. »

Lettres pastorales, ir0 partie.

prospérité francoise (i).» De nos jours il serait difficile de trouver un homme sérieux qui voulût défendre cette thèse extraordinaire. Le clergé contemporain se contente de répéter que l'abrogation de l'édit de tolérance a fait moins de mal qu'on ne l'a prétendu. L'abbé Chevalier, dans un article intitulé : « Décadence de la manufacture des soieries à Tours, » a cru pouvoir affirmer par exemple que « la mesure politico-religieuse de i685, n'est entrée que pour une faible part » dans la ruine de cette industrie (2). Des pièces officielles, conservées aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères, ont servi de base à son argumentation. Nous avons étudié ces documents, au nombre desquels se trouvent deux rapports d'intendants, l'un de 1688, l'autre de 1698 (3), et ils n'ont modifié en rien notre opinion sur l'influence néfaste de la révocation de l'édit de Nantes.

Louis de Béchameil, marquis de Nointel,

( 1 ) Apologie de Louis XI V et de son conseil sur la révocation de l'édit de Nantes, p.

(2) Bulletin de la Société archéologique de Touraine, 1882, p. 365.

(3) L'abbé Chevalier n'a pas consulté lui-même les documents en question. La personne qui l'a fait pour lui a commis une erreur en attribuant à M. de Nointel une partie du rapport de son successeur.

— 2ib —

intendant de Touraine de 1680 à 1689, constate dans le premier de ces rapports la décadence de toutes les industries, et en particulier de l'industrie des soieries de Tours, qui employait, dit-il, 7,000 métiers montés en 1668 et 1,600 seulement en 1686 (1). Nous savons d'ailleurs qu'il n'en restait que 120 en 1698.

Dans le second de ces rapports, écrit dix ans plus tard, c'est-à-dire en 1698, l'intendant Hue de Miroménil attribue cette décadence à la cessation du commerce avec l'étranger, — au départ « de plusieurs ouvriers, particulièrement des religionnaires, établis en Angleterre et en Hollande, » — à la guerre de tarifs faite au marchands de Tours par les négociants de Lyon ; — enfin à la vogue des toiles peintes des Indes alors dans toute leur nouveauté (2).

Nous reconnaissons volontiers que la guen de tarifs faite par les manufacturiers de Lyon à ceux de Tours, et que la vogue des toiles

(1) Estât de la Généralité de Touraine, 1688, f° (Archives du Ministère des Affaires Étrangères, Franc n° iy5o). — La décadence de l'industrie des soies ne lit que s'accentuer au cours du xvme siècle. Voir Histoire des corporations d'Arts et Métiers de Touraine, par A.- Auguste Chauvigné, p. 3g.

(2) Mémoire de l'Intendant de Touraine de 1698, f" 17^ à 273. (Archives du Ministère des Affaires Étrangères, France, n° 1749).

peintes des Indes ont dû nuire à l'industrie de notre ville ; mais ce qui l'a tuée, c'est le départ des négociants huguenots et de leurs ouvriers, — départ qni a fait naître la concurrence étrangère.

Il y avait à Tours en i685, bien que l'émigration eût commencé depuis longtemps, i ,5oo réformés environ, parmi lesquels on comptait trois à quatre cents marchands et fabricants. Or en 1698 il n'en restait que 400, «y compris les enfants (1), » en tout une centaine de chefs de famille, et il faut remarquer que c'était les plus énergiques, les plus industrieux et les plus riches, qui s'en étaient allés. Ce chiffre et la situation des émigrés expliquent suffisamment la ruine de l'industrie tourangelle, et en particulier la décadence des fabriques de oieries (2). Que deviendrait aujourd'hui le commerce de Tours, si deux ou trois cents

1) Mémoire de l'Intendant de 1698, déjà cité, f° 210. ) Rien ne peut donner une idée plus exacte de la Jcadence progressive de l'industrie des soieries que les chiffres suivants. Nous les avons tirés du Livre matricule, dans lequel on inscrivait les noms des apprentis et des compagnons admis dans la corporation des ouvriers qui s'adonnaient à cette industrie. — En 1G70, il y eût 282 admissions; mais à partir de cette époque, le nombre des entrées diminua rapidement. — En iOS5, il n'y eût que 6 1 admissions, et 68 en 1686. — En 1687 et en 1Ô88, le chiffre des entrées se releva (grâce probablement à Par-

industriels et marchands fermaient leurs ateliers et leurs magasins ? Il suffirait du départ des quatre fabricants de soieries de notre ville pour anéantir cette industrie et obliger leurs ouvriers à chercher à Lyon par exemple le travail qu'ils ne trouveraient plus ici. C'est ainsi qu'à la fin du xvne siècle, la capitale de la Touraine vit se fermer l'un après l'autre la plupart de ses ateliers et disparaître peu à peu sa population ouvrière.

D'ailleurs, les marchands et les fabricants réformés établis à l'étranger, s'étaient remis au travail. En Angleterre, dans les années qui suivirent la Révocation, les manufactures de soieries devinrent vingt fois plus nombreuses qu'auparavant (i) : les fabriques de drap se multiplièrent en Hollande dans des propor-

rivée d'ouvriers étrangers), pour tomber aussitôt plus bas que jamais.

En 1689 on n'admit que 36 apprentis.

En 1690 — 22 —

En 1691 — 27 —

En 169IÎ — 47 —

En 1694 — i5 —

Il y a loin des i5 admissions de 1694 aux 282 admissions de 1670. — Voir Livre matricule pour les droits d'apprentissage et droits des compagnons* (Archives du département, Mss, E468).

(1) Ayncw, Protestant exiles front France inthereign of Louis XIV, t. II, p. i38.

tions analogues, et les peuples d'Europe, qui étaient en guerre avec Louis XIV, s'approvisionnèrent sur ces marchés nouveaux. La France était appauvrie non seulement de tout ce qu'elle avait perdu, mais encore de tout ce qu'avait gagné l'étranger. La Révocation a donc ruiné notre commerce, h" abrogation de ledit de tolérance, « qui fut au point de vue moral une infamie, aupoint de vue politique une faute, fut un désastre au point de vue matériel (i). » On nous dit que les intendants n'ont pas vu dans « la mesure politico-religieuse de i685, » la cause du mal qu'ils ont signalé. Nous répondrons simplement qu'ils étaient trop •habiles pour blâmer la conduite de Louis XIV. Ce n'est pas au moment où l'on entonnait de tous côtés les louanges du grand roi, « défenseur de la foi, vainqueur de l'hérésie, » que ces pn'fets pouvaient écrire : « L'industrie se meurt; Sa Majesté l'a tuée, en obligeant les religionnaires à passer à l'étranger. » Quand Foucault voulut se plaindre de la dépopulation des provinces, il soumit à son père le mémoire qu'il avait préparé sur cette matière ; mais celui-ci lui dit immédiatement :

« Je l'ai lu et relu plusieurs fois. Il est fort bon entre deux amis, mais jort dangereux à

(m Larousse, Encyclopédie, au mot Nantes.

être communiqué au Ministre et à tout ce qui en approche (i). » Voilà pourquoi les intendants ont attribué à des causes secondaires le désastre commercial qu'enfanta la Révocation. Ils étaient trop prudents pour dire la vérité.

Un décret royal, enregistré le 27 janvier i683, avait ordonné de « réunir aux hôpitaux les biens légués aux pauvres de la Religion prétendue réformée, dont les consistoires étaient en possession (2). » Les immeubles furent saisis, mais il ne fut pas aussi facile de s'emparer des rentes que les protestants avaient eu soin de placer en mains sûres et secrètes (3). Pour découvrir ces rentes, on eut recours à des convertis qui avaient été membres des consistoires (4).

Conformément aux ordonnances royales, les hôpitaux de Tours furent mis en possession des biens de la communauté, c'est-à-dire du

(1) Lettre du 5 janvier 1688, dans la Revue chrétienne, i863, p. 333.

(2) Déclaration du Roy, archives nationales, T T 2Ô8.

(3) En 1729, François Métivier, curé de Preuiliy, n'avait pas encore réussi à s'emparer d'une rente créée par un protestant de cette ville, nommé Chevallier, «. pour la subsistance des ministres. » Histoire de Preuiliy, déjà citée, p. i32.

(4) Mémoire touchant les biens des consistoires supprimes. Proposition pour les recueillir. Archives nation. T T

temple de la Butte et de ses dépendances. D'un autre côté, le Receveur de la Charité encaissa en 1 685, 4,j32 livres ayant appartenu au consistoire (i); et celui de l'Hôtel-Dieu, 3o sols (2). Mais cette somme ne représentait qu'une partie des capitaux convoités, lesquels s'élevaient à 12,000 livres (3).

Un décret enregistré en parlement le 6 février 1688 enleva aux hospices la paisible possession des biens des consistoires. « Nous voulons et nous plaît, dit le roi dans cette ordonnance, que les biens immeubles, qui ont appartenu aux consistoires, aux ministres de la Religion prétendue réformée, à ceux de nos sujets de ladite religion, qui sont sortis et sortiront de notre royaume au préjudice de nos édits et déclarations, soient et demeurent réunis à notre domaine, » pour être régis par les fermiers de la généralité, qui les prendront à bail (4). Nous pouvons affirmer cependant que ce décret ne fut pas exécuté partout (5), et

(1) Compte de la Charité, années 1684 et i085. (Arch. de l'Hôpital général de Tours).

(2) Hôtel-Dieu, Comptes du Receveur, année i<585. (Archives de l'Hôpital de Tours).

(3) Mémoire touchant les biens des consistoires, déjà cité, TT 268.

(4) Edit du Roy, plaquette. (Bibl. de Tours, n' 43).

(5) En iôq5, certains hôpitaux (celui deParay-lo-Monial

que les hospices gardèrent au moins une partie des biens qu'on voulait leur enlever. Le Receveur de l'Hôtel-Dieu de Tours encaissait encore en 1706 une rente provenant des « sieurs de la Religion prétendue réformée (1). »

A Preuilly, tous les biens meubles et immeubles appartenant au consistoire de cette ville furent donnés au moment de la Révocation à la fabrique de l'église Notre-Dame. Parmi les immeubles se trouvait une maison près de laquelle s'élevait autrefois le temple (2). Cette maison, et les deux jardins qui en dépendaient, furent mis aux enchères le 20 septembre 1688 et adjugés à messire Villeret, curé de Saint-Mélaine. Une fois maître de ce qui restait des biens du consistoire, Villeret y établit une école « pour instruire les jeunes filles,

par exemple), furent mis en possession de biens ayant appartenu à des consistoires. Voir Mémoire des expéditions, Archives nationales T T 43 1 b.

(1) 11 reste si peu de volumes des comptes des hospices de Tours, qu'il nous a été impossible de suivre cette ail aire.

(2) C'était « un logis avec deux jardins, l'un hault avec la place où cstoit autrefois le presche, et l'autre bas, le tout se tenant et joignant d'une part à la rue qui va du carroi Maistre Laurent à la porte lîerruèrc... » etc. Archives de la fabrique de l'église de Preuilly. (Histoire de Preuilly, déjà citée, p. isS.)

nommément celles dont les pères et mères avaient fait profession de la Religion prétendue réformée (i). »

Depuis un certain nombre d'années, les biens des religionnaires fugitifs avaient été saisis et mis en régie; mais en 1689, le roi décida que « les plus proches parents et légitimes héritiers » de ceux qui étaient sortis ou pourraient sortir du royaume entreraient en possession des biens que ceux-ci avaient laissés ou laisseraient, et qu'ils en jouiraient comme s'ils leur fussent échus par héritage, avec défense cependant de ne les vendre, ni de les hypothéquer qu'après cinq ans de jouissance, à partir du Ier janvier 1690 (2). Les nouveaux convertis s'emparèrent immédiatement des propriétés des absents. En Touraine, les plus proches parents les recueillirent « en vertu des ordonnances des juges ordinaires des lieux, et tout fut consommé suivant les intentions de Sa Majesté (3). »

Cependant, un certain nombre de propriétés restèrent entre les mains de la régie et furent

(1) Hist. de Preuilly, déjà citée, p. 129 et i3o.

(2) Mémoire et Instruction de ce qu'il faut faire pour l'exploitation du bail passé par Sa Majesté à Pierre Duchesne du revenu des biens, etc. Arch. nat. TT 431 B.

(3) Mémoire adressé par Miroménil au contrôleur des finances. Arch. nat. G r b2i.

administrées à partir de 1700 par un fermier général. Dans chaque généralité, ce fermier eut un employé chargé de faire rentrer les sommes à percevoir et de payer les fonds alloués soit à des écoles, soit à des hospices, soit à de nouveaux convertis. On trouve aux Archives nationales les comptes du sous-régisseur de Touraine de 1702 à 1733 (1). Nous nous y arrêterons un instant.

D'après les pièces que nous avons eues sous les yeux, on saisit à Tours, à Chinon, à Vouvray, à Saint-Martin-le-Beau, des terres, des maisons et des rentes (2), appartenant toutes à des religionnaires fugitifs, parmi lesquels nous citerons le pasteur Daillé et sa femme Anne Falaiseau (3).

Voici d'ailleurs quelques-unes des dépenses de la régie pour l'année 1702.

Sur les sommes perçues, elle avait payé aux dames religieuses de Notre-Dame-des-Vertus,

(1) Il y a quelques lacunes dans ces comptes.

(2) Voir Appendice n° XII.

(3) Comptes du régisseur TT 81 et Pièces justificatives des comptes TT 82. — En 1718, la régie de la généralité de Touraine encaissait 121 2 1. i3 s., réduits à tj55 1. 3 s., grâce aux mainlevées et aux charges qui pesaient sur les biens confisqués. Le produit net pour toute la France fut cette année-là de ioi,35i 1. 19 s. 9 d. Voir Etat du produit général des biens des religionnaires pendant l'année 1 j iS, Arcli. nat. TT 43] B.

de Sainte-Maure, la somme de ioo livres pour la pension de Jeanne Joubert, nouvelle convertie ; aux dames de l'Union chrétienne de Tours, la somme de 52 livres pour quatre mois de la pension de la demoiselle Modez ) 26 livres à une nouvelle convertie pour frais de voyage à Paris, et 100 livres à la veuve du Proche, nouvelle catholique, pour une année de pension qui lui avait été accordée (1). Plus tard, elle versa une somme de 93 livres i5 sols, entre les mains de la supérieure de l'Union chrétienne, pour la pension de la jeune Dulacq, dont les parents avaient passé la frontière (2).

La régie fonctionna pendant tout le cours du xvme siècle; mais à la Révolution, l'Assemblée constituante, par décret du i5 décembre 1790, ordonna de rendre aux descendants des religionnaires fugitifs les biens que le roi de France leur avait dérobés.

Depuis la Révocation, le protestantisme avait à peu près disparu de Touraine ; cependant les nouveaux convertis n'avaient pas tous abandonné leurs vieilles convictions : témoin Renée d'Alibi gny, qui mourut à Tours en 1 70?, sans avoir consenti à « se recognoistre. » Son mari, Philippe Gaudin, fit comme elle. Se sen-

(1) Comptes de T702 à 1 ->> î, Arch. nat. TT 81.

(2) Pièces justificatives des comptes, Arch. nat. TT 82,

tant mourir au mois de juin 1708, il refusa « de recevoir les sacrements, bien qu'il eust fait abjuration de son he'résie (1). » — D'après la loi, les deux cadavres auraient dû être traînés sur la claie, mais il semble que les mœurs de notre province aient rendu impossibles des pratiques aussi monstrueuses.

Au commencement du xvme siècle, il restait d'ailleurs à Tours une famille au moins, qui n'avait jamais consenti à abjurer le protestantisme. Pendant de longues années les Dutems vécurent en paix, ignorés par les uns et respectés par les autres. L'un des fils s'établit à Tours, où il est mort en 1804. Son frère, nommé Louis, n'eût pas mieux demandé que de rester avec sa famille; mais l'archevêque ayant fait enlever sa sœur, âgée de 12 ans, pour la mettre dans un couvent (2), il eut peur et il passa en Angleterre, où l'un de ses oncles était richement établi. Pitt, à qui il avait été recommandé, s'occupa de lui. Ce fut une

(1) Comptes de i~o8, Arch. nat. TT 8r.

(2) On enleva des enfants aux réformés jusqu'aux approches de la Révolution. Une sœur de ma grand'mère, Marthe Parra, de St-Antonin, fut arrachée à sa famille vers 1780 et jetée dans un couvent, d'où elle ne sortit qu'en 1789. On sait d'ailleurs qu'on en faisait autant dans imitas les provinces. Voir Liste d'enfants enlevés, Arch. nat. TT 2QI.

bonne fortune pour le jeune émigré. D'abord secrétaire du ministre d'Angleterre à Turin, il resta dans cette ville jusqu'en 1760, en qualité de chargé d'affaires; puis il revint à Londres, où il est mort en 1812, à l'âge de 82 ans.

Avec la famille Dutems le protestantisme s'éteignit en Touraine.

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