CHAPITRE XI
LE PROTESTANTISME EN TOURAINE AU XIXe SIÈCLE
Après les guerres de l'Empire, des Anglais vinrent s'établir en Touraine. En 1816, ils étaient assez nombreux pour organiser une église, et quelques années plus tard on n'en comptait pas moins de i,5oo dans le département. Ils ouvrirent un culte à Tours, dans la rue de la Longue-Echelle; vers i83o, un chapelain donna une série de prédications dans une salle située au bas de la Tranchée, et en 1837, le Révérend Hartley célébrait le service divin depuis quelques années déjà, dans l'ancienne chapelle de l'Union chrétienne, rue de la Préfecture (1). C'est à cette époque que naquit l'église française de Tours.
La population de la ville s'était accrue depuis
(1) L'absence de documents nous empêche de donner des détails sur l'organisation de l'église anglaise de Tours. Nous avons dû nous contenter de renseignements fournis par quelques personnes âgées.
le commencement du siècle. Des protestants venus du midi de la France, de Paris, de Suisse et d'ailleurs, avaient élu domicile en Touraine. Ils étaient près de 200. Le Révérend Hartley ouvrit un culte pour eux; mais la Société évangélique leur envoya bientôt un pasteur, M. Daugars, qui après un ministère ce six mois environ, lut remplacé par M. Morache, en janvier i838.
Ce dernier, ancien élève du séminaire catholique d'Albi, était un homme très doux, très bo:i et cependant fort énergique. Les réformés de Tours se groupèrent autour de lui et le 3o janvier 1 838, ils sollicitèrent du Gouvernement la reconnaissance officielle de leur église.
Le Ministre des cultes renvoya cette demande au :onseil municipal qui l'examina le Ier août. La commission, chargée d'étudier cette question, ouvrit le débat, en déclarant par l'organe de M. Faucheux, que « les protestants avaient le droit de compter sur quelque sympathie dans une ville à la prospérité de laquelle ils avaient contribué pendant plusieurs siècles, e.t dont la décadence datait du jour de leur proscription. » Puis elle proposa l'ordre du jour suivant :
« Le Conseil municipal est d'avis qu'il y a lieu de faire droit à la demande des pétition-
naires, tendant à la reconnaissance légale de leur culte.
« Il déclare en outre qu'il est en mesure de leur fournir un local pour la célébration de leur culte, et au pasteur un logement ou une indemnité pour en tenir lieu. »
L'un des membres du Conseil, M. Juge, combattit ces conclusions avec vivacité. Ii demanda à ses collègues si les représentants des intérêts généraux de la cité pouvaient se croire investis de pouvoirs assez étendus « pour la blesser dans sa foi, dans son culte, dans ses habitudes, dans toutes ses sympathies. » Refusant d'admettre que la ville eût un intérêt quelconque à l'ouverture d'un temple pour les « religionnaires, » il affirma que la reconnaissance légale d'une église protestante entraînerait « la suppression du culte extérieur, des processions, des cérémonies funèbres ; » et il termina sa harangue par ces mots : « Comme homme de la légalité, je trouve la demande contraire au texte et à V esprit de la loi. Catholique, je ne veux pas que sans une indispensable nécessité, on restreigne le culte de mes pères. Délégué de la ville, en échange de ses sympathies, je ne la doterai pas de ferments de haine et de discorde . »
M. Juge se croyait encore au xvie siècle. Après une longue discussion, au cours de
laquelle M. Julien et M. Carré appuyèrent énergiquement la proposition de la Commission, les conclusions du rapport de M. Faucheux furent adoptées (i).
Le 24 novembre suivant, le Gouvernement cécrétait qu'il y aurait « un oratoire protestant à Tours pour les protestants résidant dans cette ville et les autres communes du département ; » qu'un pasteur « serait nommé pour cei oratoire, annexé à l'église consistoriale d'Orléans » et que ce pasteur recevrait un traitement de i,5oo francs (2). L'église de Tours, grâce au libéralisme de la majorité du Conseil municipal, grâce aux actives démarches de quejques-uns des membres influents qu'elle comptait dans son sein, avait enfin reconquis le droit de vivre. Elle avait sa place au soleil.
W.. Morache fut nommé pasteur de Tours par décret du 4 mars 1839 (3). Le premier consistoire local se composa de M. César Bacot, membre de la chambre des députés, de M. Jean André, receveur général des finances, du baron Bartholdi-Walther, du baron de
(1) Journal d'Indre-et-Loire, 5 août i838.
(2) Registre des délibérations du consistoire d'Orléans (i858-i88i), p. 1.
(3) Jean Joseph- Auguste Morache, né à Gaillac (Tarn), le 17 juillet 1807, avait été déjà pasteur de Lèches (l)rôme) et de Saint-Denis.
Rodde, de MM. Bourguet, Mini, Bertrand et Mengotti, immédiatement remplacé sur sa demande par M. Campbell. La jeune paroisse était en bonnes mains.
Le clergé lui déclara la guerre immédiatement : il était d'ailleurs dans son droit, car ï. est toujours permis de combattre ses adversaires pourvu que l'on n'emploie que des armes courtoises. La lutte fut vive et personne ne s'y épargna. Des missionnaires tonnèrent in chaire contre l'hérésie renaissante ; TarcheTcque la condamna dans son mandement et 1/on publia un Almanach du bon Catholique, qui n'était pas fait pour plaire aux protestants. Ceux-ci répondirent à ces attaques avec quelque amertume. Piqués au vif, ils publièreni des brochures, qui ressemblaient trop à celles de leurs adversaires. La controverse, qutmd elle devient acerbe, ne persuade personne : elle irrite et ne fait que du mal. Les deux partis eurent assez d'esprit pour le comprendre et assez de sagesse pour se calmer. Nous en avons trouvé la preuve dans quelques lettres de M. Morache, et aussi dans un billet que le vicaire-général de L'archevêque écrivit au pasteur de Tours le 19 décembre 1840. Ce document nous parait digne d'être conservé. Le voici :
« Monsieur, je ne veux pas prolonger une
co-respondance, qui pourrait amener encore des récriminations. Si l'unité de foi ne peut régrer entre nous, au moins faisons y régner l'unré de la charité, et ne donnons pas le specticle de discussions violentes, dont l'impiété >eule peut profiter. Agréez, etc., Signé: D. Dtfêtre, V. G. »
On ait que les réformés ont toujours attaché une gnnde importance à l'instruction de la jeuness' ; aussi, dès que l'église de Tours eut été recomue, par l'état, elle voulut avoir des écoles, ^our réaliser ce désir, elle sollicita l'appui le la Société évangélique, qui lui promit s;>n concours pécuniaire au mois de septembn 1839(1). Une école de garçons et une écolcde filles furent ouvertes ; mais, obéissant à de; influences occultes, le Recteur refusa «Vinsùtution réglementaire» à l'institutrice que le onsistoire avait appelée, parce qu'elle recevait, disait-on, des élèves catholiques (2). L'affaire ."ut portée devant le Ministre de l'Instruction publique : on fit une enquête qui
(1) Registre des délibérations du conseil presbytéral de Tours, p. r 4.
(2) L'éccle de filles fut ouverte la première par M"* Laûgt, qui était à Tours depuis le i<>r mai i83g. Voir Rapport de la Société évangélique, année 1842. L'école de garçons ne s'ouvrit qu'à la fin de 1840 ou au commencement de 18 (.r.
démontra la fausseté de l'accusation lancée contre Mlle Laùgt, et celle-ci fut « institué/» ; toutefois l'administration obligea les pareits à déclarer par écrit dans un registre adffioc, qu'ils désiraient faire suivre à leurs enfants le cours d'instruction religieuse de /école protestante (i).
Le mauvais vouloir du parti clérical àrégard des réformés allait d'ailleurs se manifester d'une façon éclatante.
Le 20 mars 1842, M. Morache reçufla visite de auelques habitants de Chenusson, village situé dans la commune de Saint-Laurenten-Gàtine, canton de Château-du--oir. Ils venaient au nom d'un certain nombe de personnes, lui déclarer qu'ils désiraien se rattacher au protestantisme et lui demaider une | prédication. Le pasteur se rendit sur les lieux le 27 mars, après avoir informé le maire de Saint-Laurent du jour, de l'heure e du lieu où il devait célébrer le culte. Plus dd3oo personnes l'attendaient. Il prêcha dans uie grange devant un auditoire fort nombreux, 'composé de gens de Nouzilly, de Saint-Laurent et de Beaumont. « Chenusson y était tout entier, écrivait-il, le 29 à M. André, l'un des mem-
(1) Registre des délibérations du consistoire d'Orléans, séance du 3 novembre 1S40.
cres du consistoire. Après le service, qui ni été un peu troublé vers la fin que par deax ou trois polissons envoyés par le curé de Noizilly, plusieurs personnes ont demandé à être inscrites sur le champ, pour embrasser notn religion. On m'assure qu'à la prochaine préd. cation, qui aura lieu de dimanche en huit, j'aurai 600 personnes. Je ne sais pas ce que cela deviendra, mais j'espère beaucoup qu'avec l'activité de P. (1) et la bénédiction de Dieu, une congrégation s'établira dans ce lieu, et que nous pourrons atteindre les localités environnantes. Il me manque un aide que j'ai depuis bien longtemps demandé à la Société évangélique. Je ne puis guère étendre cette oeuvre tout seul. — Maintenant, il faut s'attendre à de grandes difficultés de la part du clergé, peut-êtr; même de la part du Préfet; peut-être même faut-il s'attendre à un procès. J'ai pesé tout ceh avant de commencer ; mais j'ai senti que je ne pouvais pas reculer sans devenir infidèle, et j'ai abandonné toute considération pour suivre le chemin tracé devant moi. Je ne pouvais faire autrement (2). »
Pendant que M. Morache prenait la résolu-
(0 Instituteur de Saint-Laurent et l'un des plus chauds partisans de M. Morache.
('.) Archives du conseil presbytéral de Tours, Lettre à M. André, liasse A 3.
tion d'aller en avant coûte que coûte, le clen demandait au préfet d'user de son autor/té pour l'empêcher de retourner à ChenussDn. Ce magistrat adressa le 2 avril une lettW au pasteur de Tours, dans laquelle, se forpant sur l'article 44 des articles organiques duKilte catholique, il lui contestait le droit de célébrer
lune
de Saint-Laurent, « attendu qu'on ne pfut se livrer aux exercices du culte, disait-i/, que dans une chapelle ou oratoire établi/par le gouvernement et qu'il n'existe pas dais cette commune d'oratoire ainsi constitué; — attendu aussi que l'ordonnance du 24 novemlre 1 838 établissant un oratoire à Tours, doit itre entendue dans ce sens que tous les ac :ptes de l'Église réformée habitant le départerrmt doivent se réunir à Tours pour toutes es cérémonies religieuses. »
C'était interdire à M. Morache de «tourner à Chenusson.
Il répondit au préfet qu'il n'était pas sorti de la légalité en allant dans ce village ; qu'il n'avait fait que son devoir en répondant à l'appel qui lui avait été adressé; qu'il érait chargé par le gouvernement de desservir le département tout entier; qu'enfin il était impossible d'admettre que les cérémonies religieuses dussent cire célébrées jseulemcn à
ours à moins qu'on ne voulût obliger les imille; à transporter dans cette ville les morts, :s enfarts nouveau-nés et les malades, pour
être inhumés, baptisés et consolés, ce qui tait absolument impossible. Tout cela consiéré, M. Morache déclarait au préfet qu'il irait artout ou on rappellerait, que c'était son roit et soi devoir et qu'il saurait bien reveniquer l'un et accomplir l'autre.
11 écrivit m Ministre des Cultes pour l'in- Drmer de a qui se passait, et le 10 avril il etourna à Chenusson. Il venait d'arriver, uand il vit paraître le maire, ceint de son charpe, le brigadier de gendarmerie, trois endarmes et quelques gardes nationaux, charés par le pré et de faire évacuer le local dans ;quel il devai: prêcher. Devant ce déploiement e force, il l'y avait qu'à protester et à se étirer. C'est ce que fit M. Morache; mais fl. André, receveur des finances, et M. Rossel- Dty, présiden: du consistoire d'Orléans, allèent dénonce- au Ministre l'abus de pouvoir ui venait d'être commis par le maire et par le iréfet. Cette démarche ne fut pas inutile. Ordre lit donne au préfet de faire respecter la liberté .es cultes et de laisser le pasteur libre de remlir ses fonctions comme il l'entendrait.
Les sympathies que rencontrait de tous côtés A. Morache n'étaient pas assez protondes ce-
Ai
pendant pour résister aux vexations de tout h sorte que l'autorité faisait subir aux prosélytes Ne pouvant les persécuter, on s'ingéniait leur rendre la vie pénible, à les bles/er dan : leurs sentiments les plus respectâmes. Le J morts eux-mêmes étaient quelquefois insulté par les agents subalternes d'une admjnistratio: intolérante. Voici un fait qui le proiive.
Le2i août 1843, on vint demandera M. Moral che de se rendre à Nouzilly, pour îynterremenl' d'une femme, qui s'était convertie au protes» tantisme en même temps que sdn mari. L| cérémonie devait avoir lieu le lendemain midi; mais à 9 heures du matin, jrois gendar mes se présentèrent au domicile ne la défunt et se dirent envoyés « pour protéger le convoi.'
Le pasteur -n'était pas encore arrivé ; il refusèrent de l'attendre, et à 10 heures, il ordonnèrent aux porteurs de se mfcttrc en route Malgré les protestations de la fanjille, la mort fut enlevée, et le corps enterré par le curé d; village, en grande pompe, toutes cloches son nantes.
On se plaignit. Le consistoire dénonç au Ministre cette violation des droits le plus sacrés de la conscience; mais les cou pables ne furent pas châtiés comme ils auraier dû l'être : se sentant soutenus par l'autorité ils ne ménagèrent pas aux protestants des envi
ins les menaces que leur inspirait une haine upide. Bref, on réussit à intimider ces pau- •es gens et le mouvement avorta. Quelques milles seulement eurent le courage de ne pas >andonner l'Église réforme'e (i).
Au moment où M. Morache essayait de inder une église à Chenusson, les protestants
Tours songeaient à acheter la chapelle dans .quelle ils célébraient le culte depuis quelques anées.
Cet édifice avait fait partie autrefois du auvent de l'Union chrétienne. C'est là que îs jeunes filles enlevées à leurs parents après i révocation de l'Édit de Nantes, avaient été antraintes d'ibjurer le protestantisme.
M. de Vildé avait affermé cet immeuble aux nglais, et les Français payaient la moitié du >yer; mais ces derniers, frappés de ce qu'il y vait de précaire dans cette situation, et ne oulant pas s'jxposer à eire dépossédés d'un eu de culte qui leur convenait à tous égards, ntrèrent en pourparlers avec le propriétaire, iprès discussion, le prix de vente fut fixé à 4,000 fr. Il fallait trouver cette somme. Le onsistoire local sollicita du conseil municipal
(1) Pendant plusieurs années, M. le pasteur Fuzier a élébré le culte chez Larue, au Moulin, commune de îouzilly.
un don de 10,000 fr., représentant le capit de la subvention annuelle de 5oo fr. qui celui ci accordait à l'église réformée de Tour
La commission chargée d'examiner cet demande, déclara le 23 août 1843, par l'orgar de M. Carré, qu'il n'était pas convenable c laisser une partie de la population à la mer d'un propriétaire pour la libre disposition c l'édifice dans lequel était célébré son cultt que la ville s'étant engagée à fournir aux pr< testants un local convenable, ne dépensera pas davantage en donnant un capital de 10,0c francs qu'en payant un loyer annuel; et el proposa en conséquence d'accueillir favora blement la requête qui venait d'être adressée la municipalité. — M. Juge et M. Chambe combattirent avec beaucoup de vivacité I conclusions du rapporteur; mais le conse adopta le projet de délibération qui lui éta présenté, en stipulant toutefois que dans le ca où l'édifice acquis par le consistoire de l'égli réformée cesserait d'être affecté à l'exercice d culte, il deviendrait propriété communale (1
Le Gouvernement fut plus généreux enco que la ville : il donna 18.000 fr. à l'église 1 Tours, et les membres de la paroisse se cot
(1) Registre des délibérations du consistoire local Tours, p. 4^-47.
rent pour compléter la somme dont ils aient besoin. Ils pouvaient acheter le temple. M. de Vildé le leur vendit par acte passé le r et le 3 juin 1844, en l'étude de MM. Sensier Robin, notaires, et c'est dans cet édifice que s protestants célèbrent leur culte depuis plus j quarante ans (1).
• 1) Le temple a été agran.li en iSSj. Des réparations îportantes y ont été faites à cette époque, et le tout a jûté 13,126 fr. 55, dont 5, 000 fr. donnés par l'Etat, 65o fr. par Téglise anglaise, et le reste par l'église ançaise. Registre des délibérations du conseil presbyral, p. 222.
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