VASSY
Malgré les violences exercées contre elle, la Réforme avait pénétré dans toutes les villes du royaume et dans les campagnes les plus reculées. Paysans, ouvriers, capitaines, artistes (i), grands seigneurs, chantaient les psaumes et lisaient la Bible. Les églises se multipliaient, mais ne formaient pas encore une fédération, ayant des lois, une discipline, un drapeau. Le synode, qui se réunit à Paris en 1 55 9, leur
(1) La Touraine a produit plusieurs artistes protestants. Citons François Bunel, peintre distingué, qui vivait nu milieu du xvi° siècle; le graveur Abraham Bosse, né à Tours en 1602, le peintre Antoine Bahuchc et sa fille Marguerite, qui épousa Jacob Bunel (fils de François), conservateur du musée du Louvre et des Tuileries, et qui devenue veuve dut à son talent pour la peinture de succéder à son mari et de toucher un traitement de ôoo livres.
donna ce qui leur manquait. Tandis que les bûchers flambaient sur les places publiques, environ cinquante pasteurs et anciens, assemblés dans une humble maison du faubourg St-Germain, rédigèrent une confession de foi et un code ou discipline, contenant les lois qui devaient régir les jeunes églises. Cette confession de foi et ce code, avec les modifications qu'il a subies depuis lors, ont joui d'une autorité absolue au sein du protestantisme, jusqu'à la fin du siècle dernier.
L'un des pasteurs de Tours assistait à ce synode. Il semble y avoir joué un rôle assez important; ce qui nous fait croire que ce devait être Charles d'Albiac, homme actif, remuant et d'une intelligence peu commune.
Pendant que les ministres et les anciens réunis à Paris délibéraient, on persécutait les hérétiques sur les bords de la Loire. Le nombre des Tourangeaux qui émigrèrent à Genève en i559, en est la preuve (1) ; mais ces brutalités ne devaient pas empêcher la Réforme de conquérir de nouvelles positions dans le pays. C'est en 1 5 59 en effet que furent dressées les églises de St-Avertin et de Chinon. Il serait intéressant de savoir s'il y en avait d'autres dans les environs de Tours et d'en connaître
(1) Voir Appendice, n" IV.
les noms. Les documents que nous avons pu consulter, sont muets à cet égard ; mais la lettre de Riseus à Calvin, dont nous avons donné un extrait dans le chapitre précédent, nous permet de croire qu'il y avait en Touraine des groupes importants de réformés. L'organisation des églises de Cormery, d'Azay, de St- Christophe et de Ligueil, qui étaient pleines de vie en i56i, remonte sans doute à cette cpoque-là (i). Malheureusement, à mesure que les novateurs devenaient plus nombreux, leur patience diminuait. La persécution avait exaspéré les plus calmes, et d'un autre côté les seigneurs, qui avaient embrassé la Réforme, en avaient changé le caractère. Dans les églises, on parlait moins de mourir pour sa foi et beaucoup plus de se défendre. Un ambitieux, sachant profiter de ces dispositions nouvelles, pouvait jeter dans les aventures le parti tout entier. Le prince de Condé le comprit et résolut de combattre les Guises avec les forces protestantes. La conjuration d'Amboise fut le premier acte de cette lutte sans merci entre les Bourbons et les Lorrains.
Depuis la mort de Henri II, les Guises
(i) Voir par exemple pour StChristophc la lettre adressée le b septembre i5ôi aux seigneurs de Berne parles membres de l'église. Bulletin de Vhistoire du protestantisme, XIII, p. 1 i%.
commandaient au Louvre. François II, jeune et sans caractère, subissait leur influence et leur avait abandonné le pouvoir (i). Pour briser leur puissance, il fallait leur arracher le roi et les traduire devant les Etats comme des criminels. L'entreprise était périlleuse; elle faillit réussir. Voici les faits :
Il faut dire avant tout que les réformés n'étaient pas les seuls ennemis des Guises. Des hommes politiques faisaient circuler des pamphlets contre les princes étrangers, et d'un autre côté des officiers, que la paix avait réduits à la misère, ^c plaignaient amèrement de l'insolence avec laquelle le Cardinal de Lorraine avait refusé d'écouter leurs doléances. Ces mal-contents étaient nombreux et devaient fournir des soldats pour le coup de main qui se préparait.
Nous avons déjà nommé le chef de l'entreprise, l'homme qui espérait renverser les Guises et prendre leur place ; mais ce n'est pas lui qui allait engager le combat. Godefroi de Barri, sieur de la Renaudie, esprit violent, hardi, inventif, se chargea de recruter les troupes et de les mener à l'ennemi. Il parcourut le royaume, excita les mécontents et se
(r) Cf. Forncron, Les ducs de Guise et leur époque^ t. 1", p. 280.
mit en relations avec les Réformés de Suisse(i) et de Strasbourg. Dans ses voyages, il répandait des libelles contre les Guises. Il distribuait aussi deux consultations, écrites l'une par des ministres de la Réforme, l'autre par des jurisconsultes de France et d'Allemagne, affirmant la légitimité d'une prise d'armes, pourvu qu'il ne fût rien entrepris ni contre le roi, ni contre l'ordre de succession des Valois, et que l'insurrection fût dirigée par un prince du sang (2). Parlant au nom de Condé, qui lui avait donné « pouvoir de comparoir en son nom, où il apartiendroit, pour adviser à cetqui estoit de faire en telle nécessité (3), » La Renaudie fut bientôt entouré de fidèles, qui partageaient ses haines et ses espérances.
Le ier février i56o, il réunit à Nantes une partie des conjurés, qui prétendaient représenter les Etats généraux « pour si extrême nécessité; » et après un discours violent, il leur fit jurer par le Dieu vivant de combattre les Guises, « violateurs des consciences, bourreaux des calvinistes, dilapidateurs de la fortune
(1) Calvin desapprouvait la conjuration. Voir Lettres françaises, Paris 1854, t. II, p. 382 etsq. Cf. Mœrikofer, Hist. des Réfugiés de la Réforme en Suisse, p. 76.
(2) Voir Dargaud, Histoire de ta liberté religieuse en France, t. 1", p. 286.
(3) Th. du Bèze, Hist. Ecclésiastique, i58o, t. I", p. a5i.
publique, étrangers insolents, maîtres impies du roi et de la France et dictateurs parjures ( i ) . » Puis il leur annonça qu'il serait leur chef, jusqu'à ce que le prince de Condé se mît à leur tête. Le plan d'exécution fut alors arrêté. On convint de faire venir à Blois, au commencement de mars, un grand nombre de personnes, qui demanderaient à voir le roi, pour lui présenter une requête en faveur des réformés. Pendant ce temps, cinq cents gentilshommes attaqueraient la ville et se saisiraient de la personne de Guise et du cardinal de Lorraine, son frère, afin de punir ces tyrans « par justice pour servir d'exemple à la postérité. »
Cette entreprise, bien conçue, aurait pu réussir, si le secret eût été gardé jusqu'au bout. Mais les Guises furent informés de ce qui se tramait contre eux par Avenelles, avocat de Paris, et ils amenèrent le roi à Amboise, dont le château était facile à défendre. Là, ils attendirent les conjures. Coligny et son frère d'Andelot, qui n'étaient pas mêlés au complot, y vinrent mandés en toute hâte par la reine-mère. Requis de lui donner conseil, l'amiral, qui était homme « sincère et ouvert (2), » parla du
(1) Dargaud, ouv. cite, t. 1er, p. 290 et sq.
(2) Pour cette citation et les suivantes voir Th. de Bèze, Hist. Ecclés., i58o, t. Ier, p. 264 et 265, passim.
mécontentement de tous les sujets du roi et demanda qu'un édit fût immédiatement promulgué « par lequel il fust permis à chacun de la religion de vivre en repos et seureté en sa maison. » C'était, à son avis, le se.il moyen d'avoir la paix dans le royaume. Les Guises espérant « destourner ceste tempeste, qui les menaçoit de si près, » ne combattirent pas en conseil cette proposition; et le 1 1 riurs, le Parlement enregistra une déclaration royale pardonnant « tous les crimes concernant le faict delà religion, » à condition que les délinquants « vescussent de là en avant selon les institutions et commandements de l'église romaine.» Seuls, les prédicants et les personnes qui avaient conspiré contre les membres de la famille royale ou leurs principaux serviteurs, étaient exclus des bénéfices de l'amnistie. Des réserves secrètes enlevaient d'ailleurs toute valeur à cet édit. Il ne devait pas ariêter les conjurés. Bien qu'il sût que l'entreprise était découverte, le prince de Condé était venu à Amboise. C'était faire preuve d^udace. Son lieutenant,, La Renaudie, montra qu'il était digne de mar'cher sous les ordres de ce chef muet. Ayant appris près de Blois que les Guises étaient sur leurs gardes et avaient emmené le roi à Amboîse, il modifia son plan d'attaque et ordonna à ses hommes de marcher sur cette
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ville par petites bandes. Les conjurés pouvaient encore enlever le château. Mais un des capitaines de La Renaudie, nommé Lignères, fit connaître à la reine-mère les lieux de rendez-vous et le duc de Guise, toujours prompt à saisir l\)ccasion, envoya ses gentilshommes envelopper les rebelles. Les prisons de la forteresse finent bientôt pleines.
Cependant le baron de Castelnau, qui commandait uhe bande de Gascons et de Béarnais, traversa Tours (i) et entra dans le château de Noizay le \5 mars i56o. La Renaudie devait y arriver le 1 6 et marcher sur Amboise le \~. Le duc de Guise le prévint en ordonnant au duc de Nemours d'enlever le château de Noizay. Le baron de Castelnau pouvait se défendre : il parlement! et consentit à venir à Amboise avec ses gers pour présenter au roi les griets du parti; mais il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit qae pour mourir.
Le 16, nouveaux combats isolés. Les soldats des Guises égorgeaient les prisonniers et suspendaient leurs corps aux arbres voisins. Cependant La Renaudie, toujours plein de résolution et décide à vendre chèrement sa vie, s'avançait vers Amboise. Le 17, en débouchant
(1) Voir Annales de Tour aine, mss de la Bibliothèque
de Tours, p. 4O1 .
du bois de Châteaurenault, il aperçut un escadron de cavalerie que commandait Pardaillan, l'un de ses cousins, son ami d'enfance, devenu son ennemi. Les deux chefs se reconnurent et se précipitèrent l'un sur l'iutre avec une égale fureur. Leurs troupes se mêlèrent et tandis qu'autour d'eux leurs hommes s'égorgeaient,, les deux cousins croisèrent le fer. 'La Renaudie, qui était déjà blessé, tomba de cheval. Pardaillan démonté, comme lui, voulut l'achever; mais son adversaire le tua en lui plongeant son épée dans le corp?. Quelques secondes plus tard La Renaudie, frappé d'un coup d'arquebuse, tombait mort à côté de son cousin. Ainsi finit ce conspirateur, qui fut l'un des hommes les plus vaillants de son siècle. Ses soldats se dispersèrent, tandis que les
troupes de Pardaillan rapportaient à Amboise i„ j„ i ,„,: t „ i« !„__: ^„ „„
le corps de leur ennemi. Le battit encore jusque dans la
lendemain, on se ville (i) ; mais la
cour était rassurée : les con urés étaient bien vaincus.
Les Guises déshonorèrent leur victoire par la façon cruelle dont ils en usèrent. Les prisonniers de Noizay eux-mêmes, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve, furent mis à mort, et bientôt Amboise ne fut plus
(i) Dargaud, ouv. cite. t. I, p. mo.
qu'un vaste charnier. A rentrée du pont et sur la place, Ides potences portant les corps de quelques \chefs; aux grilles du château, des têtes coupées, des cadavres nus et sanglants : partout des lambeaux de chair humaine. La cour trouvait ce spectacle fort beau. Les jeunes princes et les dames elles-mêmes assistaient aux éxecutions. Le cardinal de Lorraine était particulièrement joyeux. Il avait eu peur, car il était lâche, et il éprouvait une volupté sauvage à voir mourir ceux qui l'avaient fait trembler. Il Tariait du reste ses plaisirs. Après avoir fait couper des têtes, il ordonna de jeter dans la Loire un certain nombre de prisonniers.
On fit peu de procès. A quoi bon ? Tous les conjurés devaient mourir. Les chefs cependant furent interrogés par le chancelier Olivier, qui au fond du cœur, était calviniste. Pas un n'eut une défaillance. Jusqu'au dernier moment ils gardèrent leur hère attitude. Le baron de Castclnau fit plus. Après avoir protesté d'avoir « entrepris contre le Roy », il apostropha le chancelier qu'il avait connu autrefois : «Quelle honte, lui dit-il! Vous, qui devriez mourir avec nous, c'est vous qui nous faites mourir! Mais Dieu vous punira, et soyez assuré qu'il ne tardera pas. Car c'est devant lui, devant le Dieu des opprimés, que
je vous ajourne avant que Tannée soit révolue (i). » Il faut citer aussi les paroles d'un gentilhomme « de bonne marque », nommé Villemongis, qui, sur le lieu du supplice, trempa les mains dans le sang de ses compagnons et les élevant vers le ciel s'éc"ia : « Seigneur, vois le sang de tes enfants injustement espandu; tu en feras vengeance (2). » Le cardinal de Lorraine le trouva insolent; mais le chancelier Olivier ne put résister aux émotions violentes qu'il ressentit. Il tomba malade et comme son état inspirait de vives inquiétudes, le cardinal vint le visiter; mais Olivier lui tourna le dos. « Puis le sentant esloigné, il s'écria : Maudit cardinal, tu te damnes et tu nous fais aussi damner. » Deux jours plus tard il était mort, sans avoir consenti à se confesser. Le duc de Guise le rit enterrer « comme un chien (3). »
Le prince de Condé fut 1 assez habile pour sortir d'Amboise vivant. Quand il sut que la conjuration était découverte, il ne fit aucune difficulté de garder Tune des portes de la ville; il n'essaya pas de sauver ses amis et il resta impassible quand La Bigne, (rfazères et Rau-
1 1 Dargaud, ouv. cite, t. I, p.
(2) Voir Forneron. Les ducs de Gui» . t. I, p. 304, et Th. Je Bèze, Hist. ecchs., i5s0, t. I., p.
1 iMrgaud, ouv. cite, t. I, p. 3 1 ô.
nay, mis à la torture, le dénoncèrent comme le chef muet de la conspiration. Il est vrai qu'on n'avait contre lui aucune preuve écrite ; il le savait et il paya d'audace. Ayant obtenu du roi l'autorisation de comparaître devant lui, Condé, loin de se justifier, déclara que « ses accusateurs en avaient menti par la gorge faussement et impudemment », et regardant en face le duc de Guise, il s'écria : « S'il en est ici qui ait osé cette calomnie ou qui la maintienne, je le somme de se déclarer et de m'en donner à l'instant satisfaction. » Le duc, que cette apostrophe emportée frappait au visage comme un gantelet de fer, eut le bon esprit de rester calme. « Monsieur le prince, dit-il, a toute raison de se plaindre. Les bruits qui circulent sur sa participation aux révoltes ne se peuvent supporter plus longtemps. Ils sont autant d'imputations mauvaises. Quant à moi, lo>n de les accueillir ou de les appuyer, dit-il, en s'adressant à Condé, si vous en venez à un combat, je m'estimerai heureux d'être votre second et de soutenir votre innocence l'épée à la main (i). » L'affaire en resta là.
Les conjurés devaient avoir dans le pays des amis, qui avaient réussi à se cacher, car une potence dressée sur la place publique fut ren-
(i) Crespin, Vrays tesmoins, ibjo, f° 558, verso.
versée, et le corps de ville, après l'avoir fait relever, pava des hommes pour la garder pendant 17 nuits (1). C'est à ce moment-là que D'Aubigné traversa Amboise avec son fils Agrippa, alors âgé de huit ans et demi. Ce gentilhomme fut tellement ému en voyant les têtes de ses compagnons encore reconnaissables, qu'il s'écria : « Ils ont décapké la France, les bourreaux; »puis se tournant vers son fils : « Mon enfant, lui dit-il d'une voix grave, il ne faut pas que ta teste soit espargnée après La mienne pour vanger ces chefs pleins d'honneur. Si tu ty espargnes, tu auras ma malédiction (2). » C'est le dernier mot de cette tragédie. Le sang appelle le sang.
La population de Tours avait été fort agitée pendant les troubles. On avait vu dans les murs de la ville le baron de Castelnau suivi de quelques-uns de ses compagnons, et les huguenots avaient levé la tète. Après le massacre
(1) Voici la délibération du corps de ville : « A esté arresté qu'il sera payé par le receveur de lad. ville à Pierre, etc.. (employés) à garder de nuitz la potance... sur laquelle y a quatre testes (celles de Castelnau, de Mazères, de Raunay et de Doinville), par le temps de dix-sept nuitz... deux sols, six deniers par chacune. » Séance du 12 mai i5Go, Registre des délibérations, BB 6 (M?s, Mairie d'Amboise).
(2) Th. Agrippa d'Aubigné, Mémoires, Paris 1.854, P-
— bides conjures ils devinrent plus humbles, mais ils étaient trop nombreux pour ne pas inspirer quelque crainte à leurs ennemis. Le cardinal de Lorraine, qui un mois après le tumulte d'Afliboise, vint à Tours avec le roi et la reine Marie, était si peu rassuré qu'il fit défendre aux bourgeois, « sous peine de vie, » d'escorter le jeune monarque (i). Il n'osa même pas faire partie du cortège, et après le dîner qui eut lieu à Thôtel de ville, il emmena la cour à l'abbaye de Marmoutiers, dont il était abbé.
Un événement burlesque, qui aurait pu tourner au tragique, marqua cette journée. Un boulanger de la rue de la Riche, « homme facétieux, » ayant fait asseoir sur un âne que conduisaient « deux jeunes garçons nuds et noircis comme mores, » son fils âgé de sept ou huit ans, également nu, les yeux bandés, et portant un casque argenté, surmonté d'un oiseau à tête rouge, s'était glissé derrière les gens de pied, au moment de l'entrée du roi. Les Guises virent dans cette mascarade « un jeu expressément dressé par les eschevins et principaux de la ville pour leur faire despit, » et crurent qu'on avait voulu « représenter par le mystère, sans parler, ce que portoient les escrits de ceux de la religion, à savoir que
(i) Giraudet, Histoire de Tours, t. II, p. 5 et 6,
le rov enfant estoit conduit, gouverné et mangé par un cardinal et des princes estrangers. »
Cette plaisanterie de mauvais goût faillit coûter fort cher à la ville. Les partisans des Guises voulaient tout simplement la mettre à sac; mais les Lorrains feignirent de croire que le boulanger était un sot et que le hasard seul était coupable. Ils n'en laissèrent pas moins à Tours un ancien moine, le capitaine Richelieu, qui commandait une compagnie d'arquebusiers à cheval, et qu'ils chargèrent d'y exciter quelque tumulte afin d'avoir une occasion de châtier cette ville insolente. Les huguenots eurent la sagesse de ne pas répondre aux provocations qui leur furent adressées. Richelieu eut beau parcourir les rues au milieu de la nuit, en chantant des psaumes, personne ne bougea. Les « chansons dissolues et pleines d'injures contre la Majesté du Roy, de la Royne mère et de ceux de Guise » laissèrent les gens indifférents. Quand il alla de maison en maison convier les plus ardents à venir au prêche, il fut reconnu, et aucun des réformés ne se laissa prendre au piège. La tranquillité ne fut pas un instant troublée, et cependant le capitaine Richelieu accusa les huguenots devant le cardinal et devant François II, de tous les méfaits dont il venait lui-même de se rendre coupable, si bien que la ville faillit tomber * en merveilleux
péril. » Il fallut que le maire, les échevins et les juges vinssent trouver le roi et lui fissent connaître les « déportements de ce moine renié. » Mais ce ne fut pas sans peine qu'ils obtinrent une audience, car on leur reprochait d'être tous hérétiques, de n'avoir brûlé depuis longtemps aucun de ceux de la religion, et d'avoir laissé prêcher à Tours un certain David, aumônier de la reine de Navarre (i).
Quelques jours après ces événements, Catherine de Médicis, qui avait vu son pouvoir « donner du nez en terre » depuis le mariage de son fils aVec une nièce des Lorrains, essaya de tirer parti des rancunes des huguenots. Elle fit des avances à ceux de Tours, et leur laissa entendre qu'elle ne serait pas fâchée de venger les massacres d'Amboise. L'abbé Chastellux et un gentilhomme nommé Tassin, invitèrent en son nom le ministre Charles d'Albiac à se rendre secrètement auprès de la reine, qui était alors avec la cour au château de Chenonceaux (2). Cette proposition était si extraordinaire que les réformés refusèrent de laisser partir leur pasteur. On ne se fiait pas à la dame.
(1) Voir pour les citations contenues dans ce passage, Th. de Bèze, Hist. ecclés., i58o, t. I, p. 3oo et 3oi.
(2) D'Albiac découvert allait partir pour Angers (Th. de Bèze, Hist. ecclés., i58o, t. I, p. 3o2), où il fut reconnu et massacré.
D'Albiac se contenta de rédiger un mémoir véritable réquisitoire, qui devait être mis soc les veux du roi. Cette pièce, signée Théophile Bordenave, fut confiée à un jeune calviniste de Tours, nommé Le Camus, qi se transporta à Beaulieu, près de Loches, c la cour venait de s'installer. Il espérait renco; trer l'abbé de Chastellux et le prier de remett ce mémoire à la reine-mère; mais sur le conseil de l'écuyer Feuquières et de la demoiselle de Gognier, attachés l'un et l'autre au protestantisme, le jour de l'Assomption, dans l'abbay< il donna fort adroitement à Catherine de Me dicis le document dont il était porteur. Celle-c se retira dans ses appartements et elle venait d'ouvrir le mémoire quand Marie Stuart entra. Surprise, mais toujours maîtresse d'elle-même l'astucieuse Italienne chargea la jeune reine d<. remettre cette pièce au roi, et pour éloignci tout soupçon elle fit arrêter Le Camus.
Interrogé par le cardinal de Lorraine et un peu plus tard par le chancelier de L'Hôpital, le jeune huguenot refusa de nommer l'auteur du mémoire. Il fut livré au prévôt du palais, qui reçut ordre d'employer des moyens énergiques pour obtenir des aveux. Les Guises voyaient partout des conjurés; le souvenir des massacres d'Amboise les troublait ; ils croyaient à de nouveaux dangers et ils espéraient que Le
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\ Camus trahirait ses amis. Ils se trompaient. <f Menace d'être pendu s'il ne révélait le nom de I l'auteur du mémoire, il dit en premier lieu | que le signataire de ce document était un gentilhomme gascon qui habitait Tours; mais ses sœurs, les demoiselles Le Camus, ayant affirmé que Bordenave était un pseudonyme, il déclara que la plainte adressée au roi avait été écrite
«par un contrôleur de la ville, nommé Servin, qui venait de passer en Suisse. On ne put le convaincre de mensonge.
Quelques jours plus tard (mai i56o), parut ledit de Romorantin, portant que la connaissance des crimes d'hérésie appartiendrait à » l'avenir aux évêques seuls. En conséquence, Le Camus, qui avait été enfermé dans le donjon de Loches et qui devait suivre la cour à Orléans, fut renvoyé devant le tribunal de l'archevêque de Tours, Simon de Maillé. Ce prélat lui fit son procès, mais lentement, et à
«l'avènement de Charles IX (décembre i56o), le prisonnier recouvra la liberté (i).
Sur ces entrefaites la France avait changé f de maître. François II venait de mourir, et | Charles IX, son successeur, n'était qu'un enfant. Catherine, tenue à l'écart sous le règne
(i) Voir La Popelinicre, Hist. de France, i58i, t. I, p. 179 et sq.
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de son mari et de son fils, allait enfin gouverner le royaume. Elle était re'gente. Les Guises n'essayèrent pas de lui disputer le pouvoir; ils désarmèrent et les huguenots se rapprochèrent de la reine. Condé et Coligny revinrent à la cour, et tandis qu'aux Etats généraux d'Orléans le Tiers réclamait une amnistie pour « les faits de religion, » la noblesse de Touraine demanda la liberté de conscience, l'entrée des ministres au concile national projeté et l'adoption d'une partie de la discipline genevoise (i). La Réforme gagnait du terrain.
On put se rendre compte des progrès qu'elle avait faits, quand les Etats provinciaux se réunirent à Tours au mois de juin i56i. Sur la proposition d'un député, parlant au nom « d'un grand nombre de peuple du dict balliage, » le Tiers inséra dans son cahier une requête au roi, signée Falaiseau, dont nous citerons le passage suivant : « Sire, est-il dit dans ce document, une infinité de personnes du pays et duché de Touraine vous remonstrent en toute humilité qu'ilz n'ont rien en ce monde qu'ilz désirent plus que leur salut, et que pour y parvenir, oyr la parolle de Dieu non
(i) Cette demande fut appuyée ppr la noblesse de Normandie, de Bretagne, du Poitou et du Toulousain. Voir 11. M utin, Hist. de France, t. IX, p. 71.
falciffiée, ne obscurcye par traditions humaines et joyr des sacrements en toute purette' selon l'Evangile de nostre Seigneur Jésus- Christ ; et d'autant qu'ilz désirent après le service de Dieu s'employer de tout, corps et bien, pour vostre service, et qu'ilz n'ont aucune chose en plus grande et singulière recommandation que de démonstrer leur obéissance envers vostre Majesté, vous supplient en toute obéissance faire omologuer en voz courtz de Parlement, entretenir et garder le dernier édict donné à Fontainebleau le xixc jour d'apvril dernier; et donner une plus ample déclaration d'icelluy, derîendant non seullement à tous particuliers, mais aussi àtous justiciers et officiers de les troubler ou molester en aucune sorte; et davantaige ordonner lieux publicques et temples, auxquelz ils se puissent assembler pour oyr la parolle de Dieu et joyr des sacremens selon la confession de foy, que vous ont cy-davant présentée et présentent. » — Ce document se termine par une demande de convocation d'un concile national, dans lequel toutes les choses de religion « soyent décidées par la parolle de Dieu (i). »
(i) Voir Copie des articles accorde; en l'assemblée des Estât; tenu- à Tours le X' de juin i 56 T, par ceux du Tiers-Etat (Mss, bibliothèque de Tours), dans les Notes
sur les Abbayes de Touramc, par Lembron de Lignim.
Rien de plus légal, ni de plus touchant que cette supplique. Malheureusement les réformés de Tours, qui n'avaient pas eu le temps d'oublier les massacres d'Amboise, ne devaient pas se contenter de cette calme revendication de leurs droits.
Déjà, au mois de mars, quelques-uns d'entre eux avaient essayé de s'emparer du cloître de Saint-Martin (i), et le 4 octobre i5ûi, au moment où les membres du colloque de Poissy étaient sur le point de se séparer (2), une émeute éclata dans les rues de Tours. C'étaient les huguenots qui, ne pouvant obtenir l'autorisation d'ouvrir un temple, allaient s'emparer d'une église. Obéissant à un mot d'ordre, ils envahirent la chapelle des Cordeliers (3), où « le peuple estoit assemblé pour célébrer la feste de saint François... Chacun s'attendant, suivant la coutume, dit l'auteur de YEloge des Archevêques de Tours, d'entendre la parole de
(1) Chalmel, Histoire et Antiquités de St-Martin, p, bq. Je la bibliothèque de Tours).
(2) Jean de Tournay, pasteur de Chinon depuis 1 assistait au colloque (France prot., 2* édit, t. II, 1™ partie, col. 5o8), avec Gervaise Barbier, diacre de l'église du Mans et députe pour Touraine. Voir Relation manuscrite du colloque, i56l (Bibli. Paul de Félice), et Papier et
istre du Consistoire de Véglise du Mans, i56o-ï56i. (Mss, Archives du département de la Sarthe). (3) Rue de la Scellerie et rue des Cordeliers.
Dieu, par une surprise extrême et très mortifiante aux gens de bien, Ton vid dans la chaire de vérité un homme en habit séculier, sectaire de Calvin et ministre de mensonge (i), déclamer insolamment contre la pureté de la doctrine et n'espargnant pas dans son discours la conduite spirituelle de l'église. Il n'eust pas plus de retenue à l'esgard de la conduite temporelle de l'Estat, invectivant contre la Majesté royalle et l'intégrité de son conseil, et s'efforçant à soulever les esprits contre l'une et l'autre puissance sous prétexte de liberté... » (2) Ce discours violent mit le feu aux poudres. Les passions religieuses longtemps comprimées firent explosion. Le peuple, conduit par Martin Piballeau, seigneur de la Bedouère, pénétra
(1) C'était Jean Poterat, comme on peut l'inférer de la pièce suivante. « Acte de notoriété constatant que Jean Bonnette, dit la Vigne, et Catherine Decharnières, veuve de François Arondellcs, vivant orfèvre, lurent mariés ensemble par deffunt M10 Jehan Poterat, lors ministre en l'église protestante réformée au temple des Cordeliers de ceste ville de Tours. Signé J. Gaudebert, mre arbalétrier, Ant. Peschot, mro brodeur. Oct. 1 56: . » Minute de i582 de Ch. Bertrand, conservée chez Mc Vincent, notaire à Tours.
(2) Leclerq de Boisridcau, Eloge ou Histoire des Archevêques de Tours, f° 23g et sq. (Mss, biblioth. de Tours.) — Ce même fait est raconté par Maan, Sançta et metropolitana ecclesia Turoncnsis, p. 197. (Mss, bibl. de Tours).
dans le monastère, en chassa les religieux après les avoir maltraite's, détruisit les autels et pilla la sacristie.
Aussitôt que la reine-mère eut appris ce qui se passait à Tours, elle y envoya pour rétablir l'ordre un conseiller du roi, le sieur de Chemault. Ce personnage parvint, au mois de janvier suivant (i5b2), à faire rentrer les Cordeliers en possession de leur église. Des perquisitions furent faites dans les maisons pour désarmer les émeutiers, et Martin Piballeau fut enfermé avec les plus coupables d'entre eux dans les prisons de l'archevêché.
Il semble que cette leçon aurait dû rendre les huguenots plus sages; mais dans la nuit du ii au 12 février i5Ô2, une bande de fanatiques, irrités des mesures prises contre eux, pénétrèrent dans l'église du Chardonnet, et après en avoir brisé les statues, ils brûlèrent les ornements et les autels (i). C'était le prélude des grandes luttes qui allaient ensanglanter la Touraine.
La place que la Réforme occupait dans le pays était considérable. Depuis quelques années, elle n'avait cessé de faire des conquêtes
(i) Dom Housseau, Extrait du Registre capitulairc de Saint-Martin, t. 111, t" ^14. (Mss, bibliuth.de Tours et biblioth. nationale).
dans toutes les classes de la société, et elle s'était établie solidement dans quelques petites villes des environs de Tours. Nous avons déjà nommé Saint- Avertin, Cormery, Chinon, Azay et Ligueil, où des églises avaient été fondées. Loches avait aussi un pasteur, Jean Ghastinier, qui avait été emprisonné pour cause de religion et relâché en 1 56 1 (i). A Amboise, les huguenots vont s'organiser, s'ils ne l'ont déjà fait. Noizay, dont la châtelaine partage leur foi, leur fournira un asile et plus tard un lieu de culte. Dans le nord de la province, Saint-Christophe semble avoir été le centre du mouvement. C'est là qu'Etienne de Longueville exerça son ministère, sur la demande des habitants de cette petite ville, où il ne vint que pour souffrir.
Depuis quelques années déjà, ce ministre, « natif de ce pays et duché de Touraine », desservait dans le canton de Berne les paroisses de Prévessin et d'Ornay, quand il fut appelé à Saint-Christophe par des affaires de famille. C'était pendant Tété de l56i. Les réformés de
(i) Voir Corpus Reformatorum, Joannis Calvini opéra. Annales, t. XXI, col. 745. — A la même époque (10 mai i56i), l'église de Chinon demande un pasteur (id., id., col. 748); — et Antoine de la Croix, diacre de Tours, écrit à ceux de Genève pour leur rappeler qu'ils leur ont promis un ministre, [id. id., col. 75o).
cette ville, par lettre du i5 septembre, considérant « le grand besoin qu'ils avoient de personnes de sa vocation », demandèrent à le garder comme pasteur (i). Etienne de Longueville, qui était au service des seigneurs de Berne, ne pouvait rester en France sans leur autorisation. Il leur écrivit pour l'obtenir. Après leur avoir raconté qu'on le sollicitait « à grandes requestes » en plusieurs endroits « de publier le Saint Evangille et parolle de Dieu... de l'advis et consentement de l'église de Tours, je fus assigné, dit-il, àtroys villes et grosses bourgades; esquelles un grand nombre de personnes conviennent que j'ai tellement poursuy (réussi) par la grâce de Dieu, qu'il ne m'a esté possible et n'est encore d'en départir pour retourner en voz pays, pour exercer et poursuivre ma vocation et charge par vous donnée... » D'ailleurs on m'a promis ici de m'excuser auprès de vos Excellences, d'obtenir pour moi pleine liberté et de m'épargner ainsi « les grands labeurs et travaulx, qu'il me fauldroit porter et endurer au voyage trop long et difficile pour mon vieil aage et débilité de mon corps... Parquoy, Seigneurs débonnaires, vous
(i) Lettre des habitants de la ville de Saint-Christophe en Touraine, à très magnifiques redoubtez Seigneurs et Princes de Berne. Bulletin de l'Histoire du Protestantisme français, t. XIII, p. 128.
plaise me faire encore ce bien et grâce de vous contenter de mon service que j'ai emploie fidèlement et diligemment tant à vostre collège de Lausanne et à l'escole de Gex et pasteur de Prévessin et Ornay environ trois ans ; — et me délaisser parachever le cours de ce pèlerinage et reste de mes ans foibles et débiles avec les miens, lesquels m'ont requis, requièrent et retiennent avec ardens désirs pour leur distribuer ceste pasture et viande céleste de la parolle de Dieu. Vous le ferez d'autant plus volontiers, magnifiques Seigneurs, quand vous serez bien informez, de ce que véritablement je vous certifie, comme aussi pourra taire le messager, qu'il y a par deçà de la moisson et peuple fidelle en si grand nombre, qu'ils n'ont pas la dou^iesme partie des moissonneurs et pasteurs nécessaires. (Ce) qui sera, s'il vous plaist, cause assez suffisante pour me descharger de vostre part et me laisser yci en paix (ij. »
C'est le i5 septembre 1 56 1 que Longueville écrivait ces lignes. Il resta en Touraine ; mais la paix qu'il avait trouvée dans son pays depuis quelques mois, ne devait pas être de longue
(i) Lettre d'Estiennc de Longueville, écrite de Tours le i5 septembre i56l. Lettres et papiers mss concernant la France, II, i55i-i569. — Archives de Berne).
durée. Avant la fin de l'année une émeute éclata à Saint-Christophe; il y eut des maisons brûlées; les huguenots subirent de mauvais traitements et quelques-uns d'entre eux furent égorgés. Cependant le vieux pasteur avait échappé au massacre. Ses paroissiens essayèrent d'obtenir justice. Le comte de Sancerre, seigneur de Saint-Christophe, qui semble avoir provoqué l'émeute, fut dénoncé par eux à la cour. Les églises des environs leur fournirent de l'argent pour payer les frais de procédure. Celle du Mans s'engagea à leur avancer mensuellement vingt livres tournois ( i ) . Ils demandaient : i° que la prédication de l'Evangile tût tolérée « sans forcer directement ou indirectement le ministre et les fidèles en leur conscience et leur religion; » — 20 que l'on souffrît l'exécution des édits de tolérance et que « deux des principaux aucteurs et exécuteurs de ladicte sédition » fussent poursuivis devant la justice; — 3° qu'il fût fait « réparation et satisfaction aux veuves des meurdris; » 40 que les maisons brûlées fussent reconstruites. A ces conditions, ils s'engageaient à reconnaître l'autorité du comte de Sancerre (2).
(1) Papier et Registre Je V église du Mans, i3Go-i5Gi. (Mss, Archives du département de la Sarthe).
(2) Papier et Registre de l'église du Mans, séance du jeudy, (22" jour de janvier 1 56 1 . — A propos de cette
Il est peu probable que les habitants de Saint-Christophe aient obtenu justice. L'édit de pacification du 17 janvier i562 avait pu leur donner quelque espoir; mais le massacre de Vassy fit éclater la guerre civile.
date, il n'est peut-être pas inutile de rappeler que jusqu'en i503 on ne faisait généralement commencer l'année qu a Pâques. La séance du 22 janvier, dont nous venons de parler, a donc eu lieu, d'après notre manière de compter, non pas en i5Gi,mais en i5Ô2.
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