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CHAPITRE IV

DU MASSACRE DE VASSY A LA PROMULGATION' DE l'ÉDIT d'aMBOISE

Le 3o mars i5b2, Gondé entrait en campagne, et tandis qu'il se fortifiait à Orléans, les huguenots des bords de la Loire couraient aux armes. A Tours, ils surprirent le jeudi 2 avril les gardes du château et s'emparèrent de la citadelle (1). — Le lendemain, le cloître de Saint-Gatien tombait entre leurs mains. De là, ils pénétrèrent dans la cathédrale, brisèrent les statues et déchirèrent les livres du chœur. L'archevêché fut pillé par une bande de fanatiques et le samedi les portes du cloître de Saint-Martin furent enfoncées. Le peuple se rua dans L'abbaye. Là, rien ne fut respecté, pas

(i)Monsnier, Celeberrimœ Sancti Martini Ecclesice Historia, t. II, p, 359 et sq. (Bibltoth. de Tours), et de Grand-Maison, Procès-verbal du pillage par les huguenots des reliques et joyaux de St-Martin, introduction, p. IV.

même les tombeaux. Celui de saint Martin fut ouvert et les restes de cet homme de bien furent brûle's et complètement anéantis. Toutes les églises de Tours et celles des environs subirent les insultes des vainqueurs (i).

Nous n'avons aucune envie d'excuser ces tristes violences ; toutefois, si Ton veut être juste, on ne doit pas oublier que depuis plus de 3o ans, les huguenots étaient persécutés, qu'ils avaient vu leurs maisons pillées et leurs frères proscrits ou massacrés. La dévastation des édifices religieux fut leur vengeance. Dans leur fureur, ils frappèrent des statues de saints, qui étaient pour eux des idoles, et ils mirent en pièces tout ce qui leur rappelait le culte de leurs persécuteurs. Ce fut un malheur et une faute : un malheur, car ils ont détruit des richesses artistiques d'une immense valeur ; une faute, — une très grande faute, — car ils ont perdu l'occasion, la seule que les circonstances leur aient offerte, de se montrer res-

(i) A Druye, pour ne citer qu'un exemple, quelques soudards huguenots et un nommé Pierre Ehnildréfl de Savonnicres « rompirent les aultels et painturcs de l'église, emportèrent ung calice d'argent et plusieurs aultres biens et ornemans de la dite église. » Extrait du registre des baptêmes, mariages, etc., de la paroisse de Druye, cité par l'abbé Quincarlet, dans le Bulletin de la Société, Arch. de Tours, 1877-187^, p. 240-241.

pectueux des sentiments de leurs adversaires, et d'accorder à ceux-ci la liberté qu'ils réclamaient eux-mêmes et pour laquelle ils avaient pris les armes.

En apprenant ce qui se passait à Tours, le prince de Condé envoya dans cette ville le sieur de la Curée ; mais celui-ci ne s'entendant pas avec les habitants, le sieur de la Coudre vint le rejoindre avec une bonne troupe « et y fut laissé pour quelque temps, dit un chroniqueur, afin de donner ordre à tout. » Il s'agissait de faire rentrer le calme dans les esprits et d'empêcher le gaspillage des richesses trouvées dans les églises.

Un certain ordre semble du reste, avoir présidé dès le début, au pillage des lieux saints. Les chefs de bande faisaient déposer les objets les plus précieux dans le trésor de l'abbaye de Saint-Martin, dont la clef avait été confiée par le chapitre à un apothicaire nommé Simon, « l'un des plus grands huguenots qui se trouvassent (i), » et un lieutenant du roi, Gervaise Gohiet (ou Goyet), qui était calviniste, commença même le 16 avril l'inventaire de ce riche butin. Ce travail devait être repris le mois suivant par les délégués de Condé, Mrcs de la Rochefoucault, de Vigen et Gen-

(i) Monsnier, ouv. cite, p. 38a.

lis (i). Ce prince, craignant qu'on ne fît peser sur lui la responsabilité des actes de vandalisme commis à Tours, écrivit au corps de ville le 1 1 mai, pour déclarer que c'était « contre son intention et vouloir que les peuples s'estoient esmeus jusques à abattre et démolir, » et s'étaient emparés des joyaux d'or et d'argent déposés dans les temples et les monastères. Il ordonnait en outre de peser et d'estimer devant les députés des paroisses, chapitres, couvents, et « autres tels lieux, avec orfèvres et autres gens à ce cognoissans et de bonne foi, » tous les objets de valeur, — d'en faire dresser un « loyal registre » et de fondre les débris « pour être le tout transporté à Orléans et y être conservé (2). »

Le i5 mai, à huit heures du matin, Messieurs du présidial lurent cette lettre en la chambre du conseil, où s'étaient réunis les députés des paroisses, et le jour même les commissaires se mirent à l'œuvre. Gervaise Gohiet,

(1) Il reste plusieurs copies du procès-verbal qui fut dressé. La bibliothèque de Tours en possède une (Monsnier, ouvr. cité, t. II, p. li6i-38o); on en trouve quatre à la Bibliothèque nationale (de Grand-Maison, op. cit. Introd., p. XXX). Voici le titre de l'une de ces dernières : Le procès-verbal des reliquaires, joyaux et biens prins en Véglise M. Saint-Martin de Tours par les huguenots en i5Ô2. (Fonds Baluze, v. 84).

(2) Voir de Grand-Maison, ouv. cité. Appendice.

lieutenant du roi, s'établit à Saint-Martin avec deux conseillers au présidial et l'un des pairs de la ville pour assister à l'inventaire. L'avocat Gardette, qui était huguenot, comme la plupart des avocats de Tours, se transporta à St- Gatien, et le lieutenant général se rendit à Marmoutiers. En leur présence, les orfèvres assermentés estimèrent les objets précieux et les pierres fines qu'on leur présenta. Nous citerons entre autres belles choses la châsse et la mitre d'or de saint Martin, la coupe d'or de Charlemagne, une grande agathe, sur laquelle Mars et Vénus étaient représentés, évaluée 800 écus, un « camahieux de Bacchus antique » et une jolie pierre sur laquelle on voyait « ung petit Cupidon et Vénus (1). »

Tous ces joyaux devaient être gardés par Condé « avec ses biens les plus chers », pour être rendus, disait-îl dans sa lettre du 11 mai 1 562, après la conclusion de la paix, « à ceux à qui il appartiendra et comme il sera advisé cy-après par sa Majesté et son conseil. » Mais pressé par la nécessité, le prince lit monnayer l'or et l'argent et vendit probablement les pierres précieuses pour payer les frais de la guerre.

Dès le début de l'occupation de Tours, un

(1) De (ïrand-Maison, ous-, cite, p. 7? et jô.

— Si —

certain nombre de chanoines étaient sortis de la ville; l'archevêque s'était enfui à Vernou, et le io juin, ordre fut donné à tous les ecclésiastiques de vider les lieux dans les 24 heures (1). Les huguenots ne voulaient pas d'espions dans leurs places fortes. Cependant, quelques chanoines de Saint-Martin restèrent à Tours, après avoir assisté à l'inventaire du trésor de l'abbaye. Le clergé les regarda comme des traîtres. Il est vrai qu'ils n'étaient pas tous fort estimés. Monsnier, qui était prêtre, nous parle de leurs désordres moraux en termes très vifs, et Chalmel raconte que quelques mois avant le pillage de l'abbaye, le 12 novembre 1 56 1 , les deux chanoines, Papillon et Gazeau, avaient été chargés d'informer contre leurs collègues « concubinaires, et de chasser du cloître les femmes de mauvaise vie, ainsi que les enfants provenus de ce commerce scandaleux (2). » Les événements de i5Ô2 n'ajoutèrent aucun lustre à leur réputation, car plusieurs d'entre eux s'emparèrent d'objets précieux et refusèrent de les rendre après le retour des troupes catholiques. Le chanoine

(1) Monsnier, ouv. cite, p. 382. — Les pasteurs baptisaient les enfants. (Voir Etat-civil de Tours, paroisse de St-F.tienne, note, anno i562).

(2) Chalmel, Hist, et Antiquités de St-Mavtin (Mss, Biblioth. de Tours), p. 54.

de là Rue nloufut même sans avoir restitué ce qu'il avait volé (i).

Depuis trois mois, les protestants étaient maîtres de Tours, quand le îo juillet î562, le maréch il de Saint-André vint mettre le siège devant la ville. Ses lieutenants rirent immédiatement ouvrir des tranchées et mettre des pièces en batterie. Une émeute éclata le jour même dans l'intérieur des murs. C'étaient les catholiques qui voulaient ouvrir les portes à l'armée du roi. Les huguenots se sentirent perdus. Désespérant de recevoir du secours de Condé, un grand nombre d'entre eux abandonnèrent la ville le lendemain, et les assiégeants y pénétrèrent avec les ecclésiastiques expulsés. Le peuple et les soldats se ruèrent sur les vaincus. Le fer et le leu jouèrent leur rôle dans cette tragédie ; mais il est bon d'entrer dans quelques détails.

Déjà, avant la prise de Tours par les troupes catholiques, des réformés avaient été massacrés dans les environs. A LlgUell, par exemple, des fanatiques s'étaient emparés du pasteur, homme « de grande piété et de fort paisible esprit, » et après lui avoir crevé les yeux, ils l'avaient brûlé à petit feu sur la place

(i) St-Martin, Extrait des Registres de 1-abriqàe, t. II, I . |'< [Msa, Bibl. de Tours).

publique, pendant que la populace étranglait quelques-uns de ses paroissiens (i).

Le duc de Montpensier, gouverneur de la province et son lieutenant Chavigny, humiliés d'avoir été obligés d'abandonner Tours aux huguenots, n'essayaient pas d'arrêter les meurtriers. ; Ils laissaient faire, et des massacres eurent lieu à Loches, à l'Ile-Bouchard, à Tauxigny et a Cormery. Il y avait dans cette dernière ville, dit Th. de Bèze, « un petit groupe de personnes vivans fort paisiblement en la crainte de Dieu et sans que ceux du lieu en eussent un mescontentement quelconque. »

On les assomma dans les rues, avant de les jeter dans la rivière; « entre lesquels il n'est à oublier un jeune enfant de la ville, nommé Mathurin Cfiaiseau, aagé seulement de dixsept à dix-huit ans, mais d'un singulier esprit et de savoir es langues outre son aage, lequel estourdi de coups fut par eux lie sur une longue selle et esgorgé comme un mouton. Ils assommèrent aussi un sien compagnon nommé Moreau, et pareillement un fort docte et honneste personnage, nommé Scholace, lequel ils assommèrent au bourg de Mantelan. Ceux de Tours entendans ces choses, y envoyèrent le

(i) Cf. H. Martin, JJist., t. IX, p. l32, Crespirt, ôuv. cite, l> 5<j<j et de Thou, Hist., t. IV, p. 222.

prévost, pour en faire justice, lequel en ayant attrapé un ou deux, fut contraint de se sauver. — Ce même jour, une autre troupe de six à sept cens se rua sur le bourg d' Azé-le-Bruslé ( i ), à quatre lieues de Chinon, appartenant au sénéchal d'Agenois, où il y avait environ 3o personnes, qui s'estoient notoirement retirés de l'église romaine, lesquels se voyans assiégés par ces chiens enragés, envoyèrent en diligence un nommé Pierre Chardon, ancien de leur église, à la ville de Tours pour estre secourus. » — Il était trop tard. La populace pénétra le jour même dans le bourg et « entr'autres cruautés, coupa la gorge à la femme dudit Chardon, aagée de 5o ans et plus et à une sienne fille aagée de 17 ans, » qui avait essayé de sauver sa mère. — Un ancien prêtre, nomme maître Pierre, eut le même sort (2). C'était le prélude du grand massacre qui devait avoirlieu après le départ des troupes protestantes.

Voici les faits dans toute leur horreur. Nous laissons la parole à l'auteur de YHistoire ecclésiastique. Le 11 juillet 1 562, trois compagnies « suivies de tout leur équipage et d'un certain nombre de fugitifs, » avaient quitté la ville et

(1) Aujourd'hui Azay-le-RiJeau. Voir Carre de Busserolle. Dict. géographique^

(2) Th. de Bèze, H'ist. Ecclcs., 080, t. II, p. 585, 586

s'étaient dirigées vers Poitiers. A Balan, la tête de la colonne rencontra quelques paysans qui essayèrent de l'arrêter. Après les avoir culbutés, la petite armée s'avança vers Saint-Epain et gagna Port-de-Piles. C'est là que les réformés de Chinon la rejoignirent, « de sorte qu'ils étaient au nombre de neuf cens à mille hommes pour le moins. » Attaqués par le comte de Villars, gouverneur de Châtellerault, ils furent dispersés à Vandœuvres, après que leurs chefs se furent rendus. Les uns gagnèrent Poitiers, et les autres furent pris. Le pasteur de Chinon, Jean de Tournay, ou de la Tour, qui déjà en 1 5 28 avait prêché l'Evangile à Alençon en habit d'augustin, et depuis avait exercé le ministère sur les terres des seigneurs de Berne « avec grande réputation de doctrine et de zèle, » était au nombre des captifs. Il avait 70 ans. On le livra au bourreau, qui le noya dans le Clain. — Le pasteur de 1" Ile- Bouchard, appelé Ferrand, et surnommé le seigneur Dusson, ne fut pas plus heureux. Amené à Champigny avec le seigneur des Péronsses, son voisin, ils furent massacrés et jetés dans une mare.

A Tours, le sang allait couler. Le comte de Villars avait renvoyé avec un sauf-conduit les prisonniers de Vandœuvres. Ces malheureux, qui se hâtaient de rentrer chez eux, furent atta-

qués à Port-de-Piles par la populace, qui en tua quelques-uns. Deux ou trois cents d'entre eux atteignirent cependant les faubourgs de Tours ; mais aussitôt qu'on fut prévenu de leur arrivée, on fit sonner le tocsin et le peuple se mit en devoir de les charger. Peu nombreux furent ceux qui réussirent à s'enfuir. « Les autres estans environ deux cents furent menés comme brebis à la boucherie et enfermés au temple (église) du fauxbourg de la Riche. Ce néantmoins plusieurs se sauvèrent la nuit, estans aidés de leurs parens et amis. Le lendemain, le moine Richelieu, accompagné de soldats, entrant dans ce temple, où il trouva ces pauvres gens chantons les psaumes, les salua avec horribles blasphèmes à grands coups de pistole, dont plusieurs furent blessés. Gela fait, la commune enragée commença d'entrer au temple et d'outrager en mille sortes ces pauvres gens quasi tout nuds, du nombre desquels furent traînés six ou sept vingt en la rivière. Cela fut le commencement des plus horribles et énormes cruautez, qui turent jamais commises. Car des lors entrez es Biaisons de ceux de la religion situées es fauxbourgs de la ville, ils ne se contentèrent de tout piller et saccager, mais aussi traînèrent en la rivière tout ce qu'ils peurent attraper, jusques aux femmes et aux enfans. »

Sur ces entrefaites, le duc de Montpensier enjoignit aux prêtres, qui avaient quitté leur soutane, de la reprendre immédiatement. Il ordonna aux habitants de Tours de faire leurs pâques, et après avoir tapissé le devant de leurs maisons, d'assister à une procession générale. Enfin, il somma tous ceux qui avaient des livres huguenots, de les apporter incontinent à l'hôtel de ville « pour estre brûlez, » — le tout « sous peine de vie. » — Au jour fixé, la procession eut lieu : quelques protestants y assistaient : on les reconnut, et ceux d'entre eux qui ne furent pas jetés dans la Loire allèrent en prison. Quant aux maisons restées « sans parement, » et il y en avait beaucoup, elles furent pillées et vendues aux plus offrants par ceux de la justice.

Un moine fit présenter à tous les habitants une confession de loi très catholique, et ceux qui refusèrent de la signer, furent condamnés à mort; « ce qui causa une horrible persécution à l'endroit de ceux qui se tenoient couverts et cachez. Mais singulièrement les pauvres femmes eurent grandement à souffrir, traisnées à la messe, les unes avecques soufflets et autres opprobres, les autres menées à pied, les autres montées par risée sur des chevaux... On les contraignent non seulement se mettre à genoux, mais aussi de prendre une poignée de

chandelles allumées, dont on leur flamboit les mains et le visage avec mille tempestes. Ce néantmoins il y en eut qui demeurèrent fort constantes et vertueuses et qui jamais ne flcschirent...

« Une honorable damoiselle de la maison du TU, en Flandre, femme d'un honorable personnage, nommé Acace dAlbiac, de Paris, frère de du Plessis, ministre d'Angers, étant partie de Lausanne en Suisse avec son mari, et surprise par les troubles à Tours, après avoir constamment refusé de soussigner cette confession, fut traisnée avecques infinis outrages jusques à la rivière, ayant reçeu en chemin un grand coup d'espée sur le visage et finalemement avec son hostesse nommée du Mortier, et une honorable veuve nommée La Chapesière, jettée en l'eau si basse que ne pouvant estre noyée avecques ses compagnes, elles y furent assommées à grands coups d'avirons, jusques à faire sortir la cervelle à la veue d'un chacun.

« Une autre pauvre femme des fauxbourgs, le mari de laquelle ils avoient auparavant noyé, ayant un petit enfant de sept à huict mois pendu à la mammelle et tenant de l'autre main une sienne fille fort belle de quinze à seize ans, fut avecques grandes insolences traisnée au bord de l'eau, là où ayant fait sa

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prière, les genoux en terre, allaitant son enfant, le rechangea là au soleil et le mit sur l'herbe, puis se jettant à genoux le recommanda à Dieu. Cependant ces enragez tentoient la fille en toute sorte pour la détourner de la religion, les uns^par menaces, les autres par promesse, estant là un soldat des plus braves, qui luy promettoit de l'espouser, de sorte que la pauvre fille ne savoit que dire ni faire. Voyant cela, sa mère luy fit de merveilleuses exhortations à haute voix sur ce poinct, ayant esté précipitée dans l'eau. Sa fille voyant tels excez s'écria disant ces mesmes mots (depuis testifiez par quelques-uns de ceux-là mesmes qui lors estoient consentans à ce meurtre et qui depuis furent gagnés à Dieu par telle constance) : « Je veux vivre et mourir avecques ma mère; faites de moy tout ce que vous voudrez. » Sa mère n'estoit pas encore morte, quand ces malheureux poussèrent la jeune fille après, laquelle alla rencontrer sa mère et s'embrassans toutes deux, rendirent ainsi l'âme à Dieu...

« Une autre fille, servante de la femme d'un des ministres, aagée de 17 à 18 ans, fut semblablement prise et très cruellement noyée par eux, après avoir essayé en vain tous moyens de luy faire renoncer à la religion et d'enseigner où se pourroit trouver sa

maistresse. — Le jour de devant, la mère de ceste jeune fille ayant esté très outrageusement battue, puis jettée comme morte en une fosse bien profonde, s'estoit toutes fois comme par miracle relevée de là sur le soir, et retirée secrètement en une maison, où elle fut pansée et guérie depuis ; mais un sien fils et frère de la dite fille aagé d'environ 20 ans et survenu comme on alloit noyer sa sœur, laquelle il taschoit de sauver par humbles prières, fut pris sur le champ et noyé avec sa sœur. — La maistresse de cette fille, femme de l'un des ministres et mère de six petits enfants, ayant esté finalement trouvée en une cachette avecques toute sa famille et de là traisnée à la rivière, fut ce néantmoins garantie par un soldat auquel furent soudain baillez quelques deniers par quelques femmes qui en eurent pitié, encore qu'elles fussent de la religion romaine; mais elle fut contrainte de laisser ses enfans et faire sa demeure l'espace de deux ou trois mois es greniers, caves et retraites des plus secrètes maisons de la ville, esqu elles se rencontroient quelquefois quatre ou cinq ensemble, se consolans en Dieu, sans oser tousser ne cracher que bien bas (1). »

(1) Th. de Bèze. llist. Ecoles., i58o, t. II, p. 58;, 388 et 592 5g5.

Tout était permis contre les huguenots. Quand on en prenait un, on disait en plaisantant « qu'il falloit les mener parler à M. du Moulin, et au consistoire chez MM. du Pont, de la Rivière et de la Mare, parce qu'on les noyoit en ces lieux-là. » La justice laissait faire. Sur l'ordre de Montpensier, elle avait d'ailleurs fait dresser dans tous les carrefours de la ville des gibets et des roues. Un conseiller, nommé du Bois et un certain Barrault, qui avaient fait semblant d'être de la religion, furent les grands pourvoyeurs du bourreau. Ils lui livrèrent entre autres Moreau, homme honorable, beau-père de l'un des ministres, René Bouilli et Fouquet, membres du Consistoire, Pavillon, lieutenant de la prévôté, Gendron, vieillard estimé de tout le monde, chez qui la Gène avait été célébrée, Partey, couturier, Guillaume Guillot, orfèvre, et Jourdain, barbier des pauvres. Un cordonnier, nommé Chdtillon, mourut sur la roue et fut traîné « au travers des rues à la rivière, n'ayant quasi plus forme d'homme. » — Gerbault, l'ancien prieur des Augustins, le compagnon de Jean de l'Espine, qui avait été pris à deux lieues de Tours, chez un gentilhomme de ses amis, fut pendu au carroi de Beaune (i).

(i) Th. de Bèze, ouv. cite, t. II, p. .^97.

La mort d'une femme, nommée La Glée, mérite d'être signalée. « Cette honneste bourgeoise, dit Th. de Bèze, ayant bien profité en la parole de Dieu, fut présentée à Chavigny devant lequel elle rendit raison de sa foy, confermée par tesmoignages de l'Escriture, avec telle constance, en la présence de quelques moines et prestres, qu'ils ne sceurent que répliquer, sinon qu'elle estoit en très mauvais estât. — « Ouy, dit-elle, puisque je suis entre vos mains ; mais j"ay un Dieu qui ne me laissera point. » — « Vous avez, dirent-ils, renoncé à la foy. » — « Ouy, dit-elle, la vostre, que je vous monstre estre réprouvée et maudite de Dieu et indigne d'estre appelée foy. » — Sur ce, renvoyée en prison, elle fut de rechef fort sollicitée à se desdire, luy estant envoyées pour cest etïect quelques femmes en la prison. Mais ce fut en vain. Car mesme elle preschoitet consoloit de plus en plus les prisonniers estans en mesme prison pour la religion. Partant une matinée, comme elle vouloit prendre son repas, on luy vint annoncer sa sentence d'estre pendue et estranglée, et à trois hommes pareillement; ce qu'elle receut avec tant de constance, que L'officier n'eut pas plus tOSt achevé de parler, qu'incontinent à deux genoux elle ne commençait a louer Dieu de la grâce ou'il luy faisoit de la retirer d'un si malheu-

reux monde, et de l'honneur qu'elle recevoit de mourir pour sa vérité et porter son collier, appelant ainsi la corde qu'on luy avoit mis au col ; puis ne laissa de se mettre à table et de desjeuner avec la compagnie, bénissant Dieu et exhortant ses compagnes à prendre courage et de s'asseurer en la miséricorde de Dieu. — Finalement, ayant envoyé à ses enfants quelques petites hardes qu'elle avoit, elle se fit apporter des brassières de drap blanc et dit qu'elle alloit aux nopces. Estant donc arrivée devant le temple église1 de St-Martin, comme on la pressoit de recevoir une torche et de faire amende honorable à Dieu et au Roy : « Ostès, ostès, dit-elle, je n'ay offensé ni Dieu, ni le Roy en ce que vous dites et pourquoy je meurs. Je suis pécheresse, mais il ne me faut point de telles chandelles pour demander à Dieu pardon de mes fautes; c'est à vous, qui cheminez en ténèbres, qu'elles appartiennent. » — Sur cela, une de ses parentes la rencontra et luv présenta ses petits enfants, la priant d'en avoir pitié, veu qu'elle pouvoit se réserver à eux et sauver sa vie en renonçant à sa religion. A ceste rencontre l'affection maternelle luy fit tumber quelques larmes des yeux; mais soudain reprenant courage : « J'ayme bien, ditelle, mes enfans ; mais pour eux; ni pour autres je ne renieray mon Dieu, qui est leur père et

qui pourvoira à leurs nécessités, au quel je les recommande; » et passa outre sans estre autrement troublée. — Arrivée au lieu du supplice, elle prioit Dieu sans cesse, levant les yeux en haut, et comme on estoit prest d'exécuter les hommes qui furent menés avec elle, voyant qu'ils s'en alloient sans parler, ni prier Dieu, elle les convia à ce faire et commença à reciter à haute voix la confession qui commence ainsi : « Seigneur Dieu, père éternel et tout puissant, » contenue aux prières ordinaires, récita aussi la prière, à savoir l'oraison dominicale et les articles de foy et ainsi rendit l'esprit à Dieu (i). »

Pendant que les vaincus mouraient bravement, que les rues étaient souillées de sang et que la Loire charriait des cadavres, Richelieu et ses sicaires s'enrichissaient aux dépens de leurs victimes et se vantaient d'avoir « du velours, satin, taffetas de Tours à vendre à l'aune, de Ul longueur d'une lieue. »

Des scènes du même genre se passaient dans les environs de la ville. Le Parlement, sur la proposition du cardinal de Lorraine, ayant enjoint à tous les catholiques, par ordonnance du [3 juillet, de courir sus aux huguenots, chacun se lit un devoir de piller leurs maisons

(i) Th. île lîùze, ouv. cite, t. II, p, bqH et Sgg,

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ou de leur couper la gorge (i). Quelquefois ceux-ci se défendaient et se vengeaient. Le sang coulait de toutes parts. Le- corps de ville ne sachant comment rétablir la paix, s'adressa au roi de Navarre, qui était alors à Blois, et reçut de ce prince une lettre défendant « aux capitaines, soldats et autres de non pas ravager, piller, voler et ne faire aulcunes cruautés inhumaines ne jettemens dans l'eau (2). »

Cependant, le duc de Montpensier, voulant profiter de la victoire, ordonna le 3i juillet de dresser une liste des fonctionnaires qui pouvaient Cire soupçonnés d'avoir favorisé les huguenots. C'est dans l'église de l'Escrignol « qu'au son et appel de la cloche, les paroissiens d'icelle paroisse catholique, vrays serviteurs et sujets du Roy, » se réunirent « à l'effet de désigner et annoter sur le rôle général des gens tant de l'ordre judiciaire que de l'ordre civil et administratif les personnes suspectes d'hérésie, » et accusées d'avoir pris part aux troubles qui avaient eu lieu (3). Après avoir invoqué les lumières de l'Esprit saint et prêté le serment requis, les membres de l'assemblée écoutèrent la lecture des noms de 2?o officiers

(1) De Thou, Hist., t. IV, p. 222.

(2) Giraudet, Hitt. de Toura, t. Il, p. i5.

(3) Archives de la mairie de Tours, E E 4, iro liste.

du roi. Soixante-quatorze magistrats ou représentants de la loi, parmi lesquels le maire, Claude de Plex (i), des eschevins, des conseillers, des notaires et des pairs, furent déclarés suspects par les assistants.

Personne n'accusa d'hérésie le président du tribunal, Bourgeau, dont le nom était inscrit en tête du rôle des officiers du roi. C'était un homme fort estimé, mais si craintif, que, malgré ses sympathies pour les huguenots, il n'avait pas eu le courage de se joindre à eux. Se sentant menacé par les mesures inquisitoriales édictées par Montpensier, il essaya de sortir de la ville. Après plusieurs tentatives infructueuses, il y réussit, mais des gens du peuple le poursuivirent et se saisirent de lui. « Ces enragés, dit Th. de Bèze, sans avoir esgard à sa qualité, ni à son aage, après l'avoir tout meurtri de coups de bâton et de plat d'espée, premièrement le despouillèrent pour avoir son argent; puis n'ayans trouvé grand

(i) Claude de Plex, écuyer, sr de Lormoy et d'Avisay, prêta serment le i°r nov. i5ôi et resta maire jusqu'au mois de juillet ibbi. Voir (Bibl. de Tours), Lambron de Lignim, Armoriai des maires de Tours, p. 3g. De Plex (écrit ailleurs de Pleys) s'enfuit en Suisse. Il était à Lausanne en 1574. Marcial Rubet, marchand de Tours et Jacques Dormeaulx d'Amboise, setaient réfugiés dans cette ville, le premier en 1.S70, le second en 1 5j3. Voir Bullct. duprot., t. XXI, p. 472.

argent sur luy et disans qu'il avoit avallé ses escus, le prindrent à l'instant par les deux pieds et l'ayans pendu la teste en Peau jusques à la poitrine estant encore vif, luy fendirent le ventre, jetèrent ses boyaux en l'eau, et ayans planté son cœur au bout d'une lance, le portèrent au travers de la ville, crians que c'estoit le cœur de ce méchant président des huguenots (i). »

Le 14 août on dressa une seconde liste de suspects. Nous y trouvons les noms de 2 officiers des aides et tailles, de 2 sergents de ville, de 12 officiers des finances et de quatre prisonniers (Monseigneur Bertrand, trésorier de France, Mrc Jehan Leturcq, trésorier, Mre Gilles Roy, receveur, Mre François Lopin trésorier alternatif), — de 2 sergents du grenier à sel, d'un officier des eaux et forets, d'un sergent de la juridiction, de 8 audienciers et huissiers, de 6 notaires royaux, d'un tabellion, d'un sergent de la prévôté, de 24 avocats, et enfin de 3g procureurs (2).

Il fallait obliger les suspects à se découvrir. Le duc de Montpensier crut y parvenir en publiant l'arrêté suivant, le 2 1 août de cette funeste année i5Ô2 : «Toutes personnes de quelque

(1) Th. de Bèze, ouv. cité, t. II, p. 5q5, bqG et 598.

(2) Archives de la mairie de Tours, E E 4, 20 liste.

quallitté ou condition qu'ils soient ou puissent estre. suspects d'estre ou d'avoir esté de la nouvelle religion et sentans mal de la fov, seront tenus [de faire confession de leur fov par devant les juges catholiques de ceste ville, où assisteront les officiais et vicaires de Monseigneur l'archevesque, et à faute de obéyr et que leur confession de fov ne se trouveroit conforme à la religion antienne, catholique et romaine, en ce cas leur sera enjoint et signiffié de desloger et partir hors de la ville dedans quarante heures après la signiffication et sur peine de vie (i). » Personne ne se présenta. Le clergé ne se tint pas pour battu. Avant obtenu du roi l'autorisation de rechercher les huguenots, qui ne pouvaient résider en ville qu'à condition « d'y vivre catholiquement (2), » — il fit nommer des quarteniers pour « chacun en leur quartier avoir cogn<>issâflce et intendance tant pour le faldt de la recherche des armes es maisons des personnes suspectes, » que pour Voir s'il ne se faisait « aulcune assemblée illicite contre l'ordonnance du rov (3). »

(1) Archives municipales Je Tours, E E 4.

(2) Voir Lettre du Roi du 2'A août t56i, Arch. municipales de Tours, E E 4.

(?) Office des quarteniers, Archiv. municipales de Tours, E E 4.

Il ne restait aux réformés qu'à courber la tête, à souffrir en silence et à pleurer leurs morts, en attendant que l'édit dAmboise leur rendit un semblant de liberté.

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