XI. — Discours de l' Autunois Quintin
Le roi pressait la rédaction des remontrances, et assigna le 1er janvier J 561 pour entendre les orateurs des Etats et recevoir leurs cahiers, espérant qu'ils pourraient être rédigés à cette époque.
Ce jour -là, après une messe du Saint-Esprit, célébrée au couvent des Corddiers, eut lieu la séance solennelle où Quintin prononça sa harangue.
Tout en étant député de Paris, l'orateur se présente « particulièrement » comme organe du clergé de Bourgogne. Pour cette raison, nous nous arrêterons à reproduire une partie de son discours.
Quintin le divise en trois points, pour répondre aux » trois principales et urgentes raisons » de la « convocation des États.
(1) Jean Quintin naquit à Autun, \e\20 juin 1500, de Philibert Quintin, greffier de l'officiante* et de Philiberte Laborault.
11 voyagea, dans sa jeunesse, en Grèce, en Syrie, en Palestine et à Rhodes, avant que cette ville fut prise par les Turcs. Fatigué de ses courses, il revint en France et se fixa à Paris. (Papillon. — Bibliothèque de Bourgogne).
144 chapitre il. - (1525-1560)
« La première de ces raisons, dit-il, qui doit en « toute bonne entreprise précéder, est l'honneur, « la vénération, l'aumône et le service de Dieu......
« La seconde est pour unir et examiner les « griefs, plaintes et doléances des affligés en notre « royaume, entendre les remontrances qui seront « sur ce faictes, pour donner tel remède que le mal « requerra. »
« La troisième cause de cette assemblée géné- « raie procède d'une indicible bonté, d'une cléce mence inestimable dont on ne se peut assez « émerveiller, ni ne la peut-on assez louer en un « si grand et absolu monarque. »
Sur le premier point, il s'accuse d'abord luimême, et accuse tout le clergé en général de dissipation et d'oubli des règles de leur sainte profession, et prie le roi d'user de son autorité pour rétablir la discipline ecclésiastique, mais en se gardant bien de toucher au dogme.
« Sire, dit-il, c'est l'endroit qu'il faut seul répart rer clans l'Eglise, restituer et réformer, et non « pas réformer l'Église; car l'Église n'a ride en « soi, macule ne difformité qu'il faille déraciner, « n'eut oneques ne jamais aura....
« L'Église est l'amie tout entièrement belle, sans « si (1) ni taches aucunes. L'Église est la chaste « vierge, non maculée, non corrompue, laquelle « saint Paul veut épouser et dit être épousée à « Nostre- Seigneur Jésus-Christ. Les ministres « d'icelle, faut-il que vous invitiez, Sire, exhortiez, « sollicitiez à ne la plus difformer ny maculer ; et
(1) Si, vieille expression populaire, signifiant de'faut.
« que leur ostiez l'occasion de ce faire. A l'Eglise « ne à sa hiérarchie ne faut toucher, quia, corpus « Christi est. »
Il s'élève ensuite contre les sectaires de tous les temps, passe en revue les intrigues qu'ils employèrent pour obtenir clés temples, depuis le commencement du christianisme, fait voir comment ces démarches tendaient au renversement des pouvoirs établis et conclut, en priant Charles IX de résister aux demandes des hérétiques modernes qui se servent du prétexte de religion, pour parvenir à le chasser du trône.
« Tout le clergé de votre royaume, à deux
genoux, de cœur et de corps humblement fléchi
« devant votre majesté, vous prie d'être son
« défenseur, vous supplie de tenir la main que la « religion depuis le temps susdit, (particulièrement « depuis Clovis) jusques à présent observée en votre « royaume, soit entretenue perpétuellement, sans « donner lieu à secte quelconque contraire... Vous « supplions que si quelque fossoyeur de vieille
hérésie, par impiété, s'ingérait et vouloit intro- « duire et renouveler aucune secte-là condamnée « comme sont universum. toutes celles de ce temps « calamiteux et séditieux, et à celle fin présentât « requête, demandât temple et permission d'ha- « biter en ce royaume, comme se sont impudem- « ment ou par outrecuidance ingérés, n'a guère aux « États particuliers, d'aucunes de vos provinces, » (la Normandie qui à l'instigation de Coligny, avait la première demandé des temples) « que tels « porteurs de requêtes, comme fauteurs d'héré- « tiques, soient eux-mêmes tenus et déclarés pour
« hérétiques ; et que contre eux-mêmes,, comme tels, « soit procédé selon la rigueur des constitutions « canoniques et civiles, ut auferatur malum de medio nostris. » %
« Ce sont les raisons par lesquelles nous supplions « très- humblement votre majesté de ne vouloir, « avoir ni recevoir les mauvais propos de ces « licencieux et profuges libertins, ne pensant, quoi- « qu'ils dissimulent, qu'à une anarchie qui veut « dire être sans prince et sans roi, ne cher- « chant que de vivre acéphales, c'est-à-dire sans « chef. »
Quintin exprime les vœux que les catholiques se séparent entièrement des protestants ; qu'ils refusent de commercer avec eux, de les recevoir en alliance ou en société. « Ils sont excommuniés; « donc ne faut hanter, converser, parler et marte cher plus avec eux. »
« A cette cause, Sire, vos très-humbles et dévots « orateurs du clergé de votre royaume vous sup- « plient universellement de ne plus admettre ni « recevoir tels marchands à quelque commerce que « ce soit. »
« Et de ce, vous requièrent particulièrement « ceux de votre duché de Bourgogne et clergé de « votre ville et diocèse d'Autun, comme les plus « pernicieusement endommagés de telles fréquence tations : Se joignant et suivant la même requête « que votre Église primace, la première métropo- « litaine de votre ville de Lyon vous fait aussi bien « humblement et spécialement en cette sainte « cause »
« Donc est notre requête juste, raisonnable, sainte
« et catholique, accompagnée de l'exprès comman- « clément de Dieu, qui vous enjoint, Sire, et com- « mande de la nous entérinner et accorder, répète tant en divers lieux et par diverses fois, sonclit « commandement. »
« Voilà, Sire, ce qu'en toute simplicité, obé- « dience, humilité, soumission et correction, votre « clergé de France propose et remontre à votre « majesté, touchant l'honneur et le service de Dieu « en votre royaume, et pour l'extirpation et aboli- « tion de ce qui lui est contraire ; savoir des sectes « et hérésies, le tout plus amplement et articule- « ment déduit et correcte en son cahier. »
« Notre plus grande plaie vous est découverte, « Sire, comme à l'unique médecin qui est envoyé « de Dieu pour la guérir; notre première et prin- « cipale doléance vous est expliquée, Sire, comme « à notre singulier consolateur ; c'est le mal diabo- « lique et horrible trouble que nous souffrons par « sectes et hérésies, nous assaillant intervallement « de tous côtés, et voulant sans pitié ruiner notre « sainte hiérarchie romaine et catholique. Nous y « attendons le remède et prompt secours. »
« Deux points restent encore, que si de votre grâce * le permettez, Sire, je les réciterai brièvement et « succintement. L'un concerne nos personnes « ecclésiastiques, l'autre les biens qui nous sont « recommandés d'administrer.
« Quant au premier, je dirai pour nous, et géné- « ralement se peut prendre pour tous, Sire, nous « reconnaissons les tribulations et calamités, que « si longuement avons souffertes en ce royaume, « nous être envoyées de Dieu pour punition de nos
« péchés, pour les purger et nettoyer, puis à lui « nous retirer. »
« Néanmoins, à peu de nous la peine a ouvert « les yeux ; peu de nous ont fait leur profit de ces « tribulations. Tous les jours quelqu'un tombe en « abomination de péché, plusieurs en hérésie ; par « quoi toujours est étendue la main de Dieu sur « nous, et y a danger qu'il ne veuille continuer nos « calamités temporelles et les joindre aux éter- « nelles. »
N'est-ce pas là l'histoire de toutes les révolutions et des maux qui les suivent, lorsque la société sort des principes sacrés de sa constitution? Ces malheurs sont des avertissements, lorsqu'ils ne sont pas le châtiment lui-même, Joseph de Maistre l'a redit plus tard à son tour.
« Si Jérémias visitait aujourd'hui les trois États « cle votre royaume, » continue l'orateur, « comme « il visita les États de Juda et de Jérusalem, il « pourrait faire un môme rapport à son seigneur « et cliroit : Je n'ai trouvé justice ni foi ; les prêtres, « les peuples, les grands et les petits ont rompu le « frein et le lien cle la loi : tu les as affligés et ils » n'ont voulu douloir ; tu les a endurcis et n'ont « voulu recevoir discipline. »
« En cet endroit, Sire, je dirai que combien « que nous soyons pécheurs, toutefois ne vou- « lons-nous pas suivre cette obstination indigne; « mais, dès à présent, en toute unité, sans division, « protestons vouloir obéir à Dieu, à son Église et « à vous, notre roi souverain, »
« Selon notre devoir et pouvoir, nous offrons « jusqu'à la mort, batailler pour la gloire et pros-
« périté de vous , des vôtres, et de tout votre peuple « et royaume : batailler, dis- je, de nos armes qui « sont larmes, jeûnes, pleurs, oraisons et prières à « Dieu. »
Un concordat fait entre le pape Léon X et François Ier avait aboli la pragmatique -sanction laquelle réglait autrefois les élections du clergé pour la nomination aux grades et aux bénéfices. La pragmatique constituait ce qu'on appelait les droits de l'Église gallicane; droits plus innocents peut-être que les prétendues libertés gallicanes de fraîche origine, et qu'il n'appartient qu'aux théologiens de juger. Ce concordat fut un perpétuel objet d'opposition de la part du clergé de Bourgogne ; et l'on verra cette opposition se renouveler dans les remontrances du clergé, à toutes les assemblées d'États. Quintin touche cette question dans le second point de sa harangue. « Nous requé- « rons, dit-il, que la sainte liberté canonique d'élec- « tion aux prélatures ecclésiastiques, soit dôsor- « mais permise à l'Église, et que chacun prenne, « choisisse et élise franchement et librement son « prélat. » Il appuie sa demande d'une foule d'exemples tirés clés actes des apôtres qui, clés l'origine, élurent l'un d'eux pour chef, et de la continuation de cet usage pour l'élection des papes, cite les conciles qui sanctionnèrent ces droits, et réclame contre les annates.
L'orateur se plaint ensuite des impôts levés arbitrairement sur le clergé; et, dans un article relatif à la justice, il s'élève contre la vénalité des ofïices de juclicature ; sur ce chapitre, il signale de graves abus à réformer ; mais ce ne sont plus là, en quel-
que sorte, que des hors-d'œuvre, la partie saillante de son discours est celle qui lui fut dictée par sa foi de catholique et par son zèle de prêtre contre les fausses doctrines, alors à l'ordre du jour.
XII. — Le discours de Quintin soulève les rumeurs des protestants ; néanmoins le clergé déclare les paroles de l'orateur conformes aux vœux de ce corps.
Ce discours excita contre son auteur la fureur des protestants. Ceux-ci présentèrent une requête au roi pour le prier de n'avoir aucun égard à ce qui venait cle lui être demandé, et pour obliger Quintin à une rétractation de ses paroles « invectives « et injurieuses... envers les plus fidèles serviteurs et sujets. »
Ils affectaient de voir des personnalités dans ses citations et prétendaient, peut-être pas sans fondement, que l'orateur du clergé avait voulu désigner l'amiral cle Coligny, en parlant des « porteurs de requêtes » qui demandèrent des temples.
Le chancelier de l'Hospital fit venir Quintin et lui remit une copie sans signature cle la plainte des protestants. L'orateur refusa d'y répondre avant cle l'avoir communiquée à ses collègues.
En conséquence, la requête des plaignants fut transmise clans la séance du 25 janvier, aux membres du clergé. Ceux-ci approuvèrent sans réserve les paroles de Quintin et répondirent :
« Qu'en ladite oraison, il n'y a choses contraires « au contenu en leur dit cahier ; et qu'en l'une ni en
« l'autre n'y a obscurité ny article touchant aucune « personne en particulier; et partant, qu'il n'est « besoin en faire déclaration. » Plusieurs membres furent délégués pour accompagner Quintin et porter cette réponse écrite et signée à l'Hospital. Celui-ci que dominait l'esprit de conciliation, insista sur la nécessité de donner satisfaction aux nobles qui avaient présenté la requête. Quelques jours plus tard, on remit la question en délibération : Quintin fut chargé cle nouveau cle faire la harangue de clôture et y glissa enfin, sans rétractation, que dans la harangue précédente, il n'avait pas eu la pensée d'offenser qui que ce fût ; et là se termina la discussion.
Cependant les protestants ne se contentèrent pas de cette sorte de satisfaction; ils publièrent des pamphlets qui, par leur objet même, tournent à honneur pour l'orateur Autunois, quoique Baylc ait écrit que Quintin mourut de chagrin de s'être vu impitoyablement critiqué et calomnié jusque dans sa vie intime. Il serait plus juste de dire, comme le constate d'ailleurs son épitaphe, qu'une cause plus noble affligeait son âme et consumait son corps : et s'il mourut en effet de chagrin, ce fut de voir la religion et la foi menacées par les hérésies nouvelles, et l'esprit de modération et d'indifférence, l'emporter sur le zèle des catholiques à défendre leurs droits et leurs croyances.
Voici la traduction de cette épitaphe donnée par M. II. Abord, clans son Hisloire de la Réforme et de la, Ligue, dans la ville d'Autun :
« Le docteur Quintin, grand consommateur de livres, n'eut d'appétit pour aucun autre aliment.
« Affligé des attaques de plus en plus vives portées à la foi qu'il défendit par sa plume et par ses discours, il quitta la terre sans regret, mais regretté de ses amis. »
Il mourut le 9 avril 1561.
XIII. — Requête do Bretagne et de Ijalaniaiit ou de Lallemand d'Autun, en faveur de la Réforme et
eloture des Etats.
Avant de se séparer, les Calvinistes revinrent sur la question religieuse et adressèrent une supplique au roi en faveur de la Réforme. Bretagne et Lalamant, députés Autunois, figurent parmi les adhérents. Ils se plaignaient de pression sur les élections et même sur la délibération des États; invectivaient de nouveau Quintin, parce qu'il avait osé solliciter le roi de ne recevoir aucune requête ayant trait à la religion. Ils demandaient la tenue d'un concile libre dans lequel ils auraient le droit de soutenir leurs doctrines, une amnistie pour tous les condamnés politiques ou religieux et la liberté d'ouvrir des temples et des prêches, y admettant pourtant la surveillance des officiers de police.
C'était un terrain brûlant, capable d'animer encore le feu déjà vif des discordes civiles: leur demande effraya la cour, et le chancelier de l'Hospital se hâta d'arrêter les discussions sur ce sujet, en prononçant la clôture des États-généraux.
D'ailleurs, des subsides ayant été demandés aux États, les trois ordres avaient répondu que n'ayant
point de mandat pour les voter, ils ne pouvaient le faire qu'après avoir consulté leurs commettants, en leur présentant l'état des finances dressé par les ministres du roi; et d'eux-mêmes, avaient requis la prorogation de l'Assemblée.