‹ Histoire du protestantisme et de la Ligue en BourgogneChapitre 32 sur 104 · XIV. — Discours de Théodore de Bèze · texte numérisé non relu

XIV. — Discours de Théodore de Bèze

Après ces débats entre le cardinal de Tournon et le chancelier, Théodore de Bèze ouvrit la discussion et commença en ces termes. « Sire, puisque « l'issue de toutes entreprises et grandes et petites -< dépend de l'assistance et faveur de nostre Dieu, « et principalement quand il est question de ce qui « appartient à son service, et qui surmonte la capa- « cité de noz entendemens, nous espérons que « Vostre Majesté ne trouvera mauvais ni estrange, si « nous commençons par l'invocation cl'icelui. » Et se jetant à genoux avec tous les protestants, au nombre de trente - quatre , tant ministres que députés, il fit une prière plus emphatique que sincère, suivie de l'oraison dominicale.

Dans la suite de son exorcle, il se félicite de pouvoir exposer les doctrines de sa secte devant la cour, et se défend de cette accusation générale portée contre ses coreligionnaires et contre luimême, d'être « des gens turbulens, ambicieux, « adclonnez à leurs sens, ennemis de toute concorde « et tranquillité. » Ce sont ses propres paroles.

Il arrive enfin à faire une confession de foi

(l) Ample discours des Actes de Poissy.

calquée sur le symbole des apôtres, selon lui mal interprété par les catholiques.

« Comment donc, dira quelqu'un », s'écrie-t-il après cet exposé, « ne voilà pas les articles de « nostre foy? En quoi donc sommes-nous discor- « dans ? »

« Premièrement en l'interprétation d'une partie « d'iceulx : secondement en ce qu'il nous semble, « et si nous sommes trompez en cest endroit, nous « serons très-aise de le cognoistre, qu'on ne s'est « contenté des dessusdits articles, ains que long- « temps y a, qu'on n'a cessé d'ajouster articles sur « articles, comme si la religion chrestienne estoit « un édifice qui ne fût jamais achevé. »

Bèze ne fut pas écouté sans de nombreuses marques d'impatience de la part des catholiques indignés de ses paroles impies ; mais il arriva surtout un moment où les murmures éclatèrent en une bruyante interruption, lorsque l'orateur prononça ce blasphème sur le dogme eucharistique :

« Si nous regardons à la distance des lieux, » dit-il, comme il le faut faire quand il est question de la présence corporelle de Nostre-Seigneur Jésus-Christ « et de son humanité distinctement « considérée, nous disons que son corps est « esloigné du pain et du vin autant que le plus « haut ciel est esloigné de la terre. » (l).

Ces paroles rappelaient une phrase blasphématoire qu'il avait écrite quelque temps avant en jouant sur les mots, savoir, que Jésus-Christ n'était

(l) Harangue des protestants du royaume de France, prononcée par Théodore de Bèze.

pas plus dans la cène que dans la boue : « non magis in cœna, quant in cœno. »

Ce fut alors un hourra général capable d'interdire tout autre que Théodore de Bèze. « Icy, » dit l'auteur de Yample discours des actes de Poissy, en interrompant sa narration, « les prélats se « scandalisent et frappent des mains. »

JL\. — Réplique de l'archevêque métropolitain de Bourgogne. — Protestation du clergé catholiqne. — Clôture des débats.

L'archevêque de Lyon prit la parole après Théodore de Bèze. Les membres du clergé présents à la conférence, s'y étaient rendus, dit-il, par respectueuse déférence aux ordres du roi, ne s'attendant pas à entendre d'aussi exécrables impiétés. « Sans le respect qu'ils avoyent en saclite « majesté, ils se fussent levez en oyant les blas- « phêmes et abominables paroles qui avoyent esté « proférées, et n'eussent souffert qu'on cust passé « oultre ; et que ce qu'ils en avoient fait, avoit esté « pour obéir, comme dit est, au commandement « de sadite majesté. »

Il pria ensuite sa majesté, toute la cour et toutes les personnes que les paroles de Théodore de Bèze avaient pu émouvoir et scandaliser, de suspendre leur jugement jusqu'au jour où il pourrait être répondu à l'orateur.

La reine-mère se sentit atteinte par les courageuses paroles du cardinal de Tournon et par les regards qui se tournaient vers elle, comme pour lui reprocher d'avoir exposé le jeune monarque à se laisser surprendre par d'aussi dangereuses

théories. La brochure de 1562 où je puise ces détails, en faisant malignement la remarque que les femmes avaient voix au concile, rapporte qu'elle fit la réponse « que l'on n'avoit rien fait en cela « que par la délibération du conseil et advis de la « cour du Parlement de Paris : et que ce n'estoit « pour innover ou muer ; ains afin de appaiser les « troubles procédans de la diversité d'opinion en « la religion et de remettre les fourvoyez au vray « chemin. » (1)

Après ces débats, la séance fut close et ajournée au seize septembre. Dans cette nouvelle réunion, le cardinal de Lorraine répliqua à Théodore de Bèze, par une harangue que Bossuet a qualifiée d'admirable.

Son discours terminé, tous les prélats s'approchèrent du roi et, par la voix du cardinal de Tournon, insistèrent fermement et avec toute l'autorité attachée à leur sacrée qualité, pour le maintien et le respect de la religion catholique, se disant prêts « de signer cle leur sang » les véritées rappelées et exposées par le cardinal de Lorraine. Ils « protestent », ce qui doit s'entendre de la part des fidèles, comme pour eux-mêmes, « vouloir vivre « et mourir en ceste foy et créance, comme estant « conforme et selon la volonté cle Nostre Seigneur « Jésus-Christ et cle la doctrine de nostre mère « Sainte - Eglise , son espouse : supplians très- « humblement sa majesté de le vouloir ainsi croire « et y adjouster pleine foy, et persévérer en la

(1) Ample dicours des Actes de Poissy. Sans nom d'auteur,

« religion catholique, en laquelle ses prédécesseurs « avoyent vescu. »

« Si les dévoyés veulent revenir à l'Église, recon- « naître son autorité, les traditions des conciles et « des Saints-Pèresaussi bien que le mystère eucha- « ristique, ils trouveront les bras de cette tendre « mère largement ouverts : autrement, que toute « audience devoit leur estre desniée; et que Sa « Majesté les devoit renvoyer et en purger son « royaume, de quoy ils la supplioient très-humble- « ment au nom de ladite assemblée des prélats, à « fin que l'on ne veist ny eust en ce royaume « très-chrétien, qu'une foy, une loy et un roy. »

Dans une nouvelle séance, le docteur Despence protesta encore de son côté.

Enfin Théodore de Bèze donna quelques explications fort peu satisfaisantes ; on ne s'entendit plus et les séances cessèrent d'être publiques.

Jusqu'au 18 octobre, il y eut encore plusieurs conférences particulières entre les évoques et les théologiens d'une part et les ministres protestants de l'autre ; mais le roi, la reine-mère, non plus que les seigneurs de la cour n'y assistèrent plus.

Le scandale produit par les impiétés et la mauvaise foi des ministres protestants eut du moins ce résultat de ramener à de meilleurs sentiments le roi de Navarre. Antoine de Bourbon, qui avait longtemps flotté dans l'indécision, se déclara converti et rentra dans le culte de ses pères, dont il ne s'était pas absolument écarté, mais pour lequel il n'avait marqué jusque là qu'indifférence.

Quant au prince de Condé, la voix de la vérité ne put l'emporter sur ses sentiments d'ambition, de

haine et de vengeance ; il se lia décidément aux protestants et s'attacha Théodore de Bèze comme conseiller intime.

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