XIII. — Passage de l'armée allemande eonduile par d'Andelot
Marafin d'Avigneau était chargé d'ouvrir les voies aux sept mille soldats, tant reitres que lansquenets amenés par d'Andelot. Le premier service qu'il leur rendit fut d'escorter et de guider les messagers de d'Andelot au prince de Condé. Au lieu de suivre la route que d'Andelot avait tracée par Mailly-le-Château à son avant-garde, Marafin fit prendre un chemin plus court aux messagers. Le 15 octobre, ils passaient un gué sur l'Yonne, près de Vaux, à une lieue au-dessus d' Auxerre, lorsqu'ils furent aperçus par les guetteurs des villages voisins, qui sonnèrent aussitôt le tocsin. Les paysans accoururent en foule; mais l'escorte des messages eut facilement raison de ces bandes indisciplinées et mal armées. Seize paysans restèrent sur la place et le reste se dispersa en prenant la fuite.
Pendant que ce premier détachement continuait sa route, Marafin qui avait fait plusieurs tentatives inutiles pour surprendre Auxerre et s'en emparer, établit autour de la ville une sorte de blocus pour empêcher les habitants de troubler
(1) Lebeuf. — Prise d' 'Auxerre.
par des sorties le passage clés troupes allemandes. Serrés de près les Auxerrois demandaient avec instance des secours à l'armée royale.
« L'on s'accorde, » écrivait le lieutenant du bailliage, Pierre Le Bryois, au comte de Tavannes, à nous roigner les vivres et à chasser et piller ceux qui nous en amènent, mesmes des bleds dont vous sçavez que ce pays a grande faulte : d'aultre côté, on pille aux villaiges les maisons des habitans de cette ville et eulx avec, quant on les trouve. La présente est pour vous redoubler de ma part, la supplication que tous ensemble-
ment vous avons faite de nous secourir M. de
Champlemy qui a esté envoyé par monseigneur d'Aumalle, fait tout ce qui luy est possible; mais il n'y a point de forces pour réprimer la voulonté
des particuliers J'ay bien grand peur qu'en
peu de temps nous soyons surprins; nous n'attendons que l'heure que nous soyons investys de nombres d'hommes. » (1).
Il est douteux que cette lettre, datée du 20 octobre, ait pu arriver en temps utile au lieutenant de Bourgogne. Marafin allait d'ailleurs rejoindre bientôt lui-même l'armée allemande et lever ainsi, de son plein gré, le blocus de la ville. Il était peut-être plus apte que tout autre à la guider, attendu qu'il possédait, assez près de la Loire, à cinq ou six lieues d'Entrains, la terre de Guerchy. Les envoyés de d'Andelot avaient une quinzaine de jours d'avance sur le corps d'armée que condui-
(1) Bibliothèque nationale, MM. Delamarre, 9484. — Document produit par M. Challe et cité par M. L. Pingaud.
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sait celui-ci, et qui déjà avait le pied en Bourgogne et traversait la Seine au-dessus de Châtillon, le 25 octobre. Le duc de Nevers et le maréchal de Saint-André., campés dans les environs, se trouvèrent trop faibles pour l'arrêter. Ils écrivirent au roi afin de l'instruire de la direction suivie par l'ennemi et lui demander clu renfort. Dans ce moment, une légion de huit enseignes suisses arrivait dans la province au service du roi ; car, à cette époque, catholiques et protestants recrutaient des soldats, souvent clans le même pays : les uns et les autres grossissaient leurs armées de troupes étrangères. *
Charles IX fit écrire à Tavannes de mettre ces troupes à la disposition du duc de Nevers et du maréchal de Saint-André, pour barrer le chemin à l'armée allemande. Cependant celle-ci s'avançait toujours et déjà l'avant-garde traversait l'Auxerrois. Le maréchal do Saint-André n'eut que le temps de se porter avec une partie de son corps d'armée dans les alentours cl'Auxerre qu'il importait de conserver, comme Tavannes lui avait donné le conseil de le faire ; l'autre partie fut dirigée sur Sens.
En quittant le Châtillonnais, le duc de Nevers avait aussi envoyé à Tonnerre la compagnie du capitaine L'Aclventure pour protéger la ville.
Comparativement à ce qui s'était passé quatre ou cinq mois avant, la Bourgogne se sentit peu du passage de l'ennemi, quoique la présence de leur allié ranimât le courage des rebelles et excitât clans les esprits une dangereuse fermentation.
De Châtillon, les Allemands paraissent avoir
suivi la route de Tanlay, sur les terres de d'Andelot, où celui-ci put goûter quelques instants de repos, étant malade et obligé de se faire porter en litière.
Le couvent des Cordeliers de Tanlay fut ruiné par eux ; deux religieux furent tués, et les autres, chassés de leur demeure, se réfugièrent à Tonnerre. Jusqu'à son entrée dans le comté d'Auxerre, la marche de d'Andelot est à travers la Champagne. De Tanlay, s'est-il dirigé sur Noyers, ou bien, est-il passé vers Yrouerre, Béru, Chemilly ? Rien ne l'indique. Le premier pays qu'il rencontra dans le comté, fût Saint-Cyr-les-Colons. Les habitants de ce bourg refusèrent les portes aux premiers qui se présentèrent; mais elles furent forcées pendant la nuit, quarante hommes payèrent de leur vie cette résistance, et plusieurs des plus riches furent emmenés prisonniers. De là, une colonne passa à Champs et à Jussy. Ce dernier village voulut aussi lui barrer passage ; mais après un échange de quelques coups de feu, le village fut pris, mis au pillage et réduit en cendres, à l'exception de l'église et de deux ou trois maisons. Une autre colonne traversa l'Yonne à Cravant pour se diriger sur Gien et sur Montargis; enfin, une troisième colonne et probablement le gros de l'armée, passa, comme il avait été annoncé, par Mailly-le-Château et s'en empara. Robert de Champonay, chevalier de Malte, lieutenant du sieur de Guiffencourt, accouru pour empêcher la jonction des reitres avec l'armée de Coligny, ne put que reprendre cette dernière ville sur les protestants et fut tué un instant après, au fort de l'action.
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XIV. — Combinaisons stratégiques des révoltés pour favoriser la marelie de l'armée d'invasion.
Si l'on considère le soin, on peut dire l'art avec lequel les chefs de la révolte avaient établi des postes de secours le long de la route que leurs alliés allaient suivre, on cessera d'être étonné de la facilité qu'eurent les armées étrangères de pénétrer jusqu'au cœur de la France. A droite et à gauche de cette route c'étaient, seulement en Bourgogne et depuis Châtillon, les bourgs et villages de Tanlay, Noyers, Nuits-sous-Ravière, Pisy, Girolles, Maillyle-Château et plusieurs autres des meilleurs. De loin comme de près, avec quelques hommes abrités derrière les murailles de ces places, on protégeait la marche des envahisseurs et des rebelles et les mouvements des corps préposés à la garde du territoire étaient continuellement entravés.
Marafin, avons nous vu, marchait en tête de ces colonnes et guidait les éclaireurs. Les Auxerrois, délivrés par son départ, se vengèrent des maux que celui-ci leur avait fait souffrir, en s'emparant du château d'Avigneau, à trois lieues d'Auxerre, dont Marafin avait aussi pris le nom. Ils le pillèrent d'abord et y mirent une garnison de vingt hommes, sous le sieur de La Mothe-Culon. (1). Les
(1) « Il y a icy auprès, » écrit J^an Lallemand, lieutenant du maréchal de Saint-André à Tavanne1, « ung chasteau appelé Avi* « gnot, duquel ceux de la. ville d'Aucerre, comme biei nécessaire « pour leur seureté, dès longtemps se sont emparez et ont m:s « dedans ung gentilhomme pour capitaine nommé le sieur de La « Mothe de Chavannes avec vingt soldats. » (Bibliothèque natio* nale. Fonds Delamarre. — Document recueilli par M. Challe.)
soldats mal payés, n'y restèrent qm peu de temps; mais ils le démantelèrent avant de l'évacuer. Pour ne plus en être incommodés et le rendre inhabitable, quoique la dame du lieu y- fût encore, ils enlevèrent les châssis et les fenêtres.
L'armée des protestants, forte de huit mille chevaux et cinq mille fantassins, grâce aux renforts qu'elle venait de recevoir, porta la guerre clans les autres provinces et notamment dans la Normandie.
W. — Ferrières-Maïigny livre le Havre aux Anglais au nom de Coudé et des diàiiiEons.
Nous n'avons pas voulu suivre Ferrières-Maligny et La Fin-de-Beauvoir dans leurs expéditions à la suite de Condé; mais leur honteuse participation au traité d'IIamptoncourt (20 septembre), livrant le Havre aux Anglais, marque trop dans la vie de nos deux gentilhommes bourguignons, pour la passer sous silence. M. le duc d'Aumale, a flétri enfermes inclignés, cet oubli de patriotisme de la part d'un prince du sang, du premier des Condé, « ouvrant la « porte de la France aux Anglais, abandonnant à « ces vieux ennemis un coin de ce sol de la patrie « qu'ils avaient dévasté pendant cent ans, leur « livrant l'embouchure de la Seine quand ils « venaient à peine de sortir de Calais ! » Les Maligny et les La Fin-de-Beauvoir, doivent avoir leur part dans la flétrissure.
Jean de Ferrières, plusieurs fois employé à solliciter l'appui delà reine d'Angleterre en faveur des
la
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huguenots, avait rapporté de ses négociations quelques promesses favorables, mais jusque-là trop vagues et trop évasives. Au mois de juillet, sur l'ordre pressant- de Condé, il retourna auprès d'Elisabeth, chargé d'en obtenir à tout prix une intervention active et déterminée. Robert de La Haye lui était adjoint, et il avait en portefeuille les propositions écrites du prince. La reine tenait à avoir en Normandie un lieu de retraite assuré pour le cas de défaite, et mettait pour prix de sa participation à la guerre, la ville du Havre. Cette place lui fut « octroyée » sous la réserve cependant que La Fin de Beauvoir en conserverait le commandement sous l'autorité de Coligny, son gouverneur titulaire. (1).
Le marché conclu sur ces bases est connu de tous les historiens; je dois néanmoins reproduire ici, après M. le duc d'Aumale, les « articles « entre la, majesté de la Royne et monsieur le « Vidame de Chartres, touchant la manière de « délivrer la ville du Havre au sieur Adrian de « Poinings, capitaine de Portsmen. »
« Monsieur le Visdame s'en yra à Portsmen, et « de là, s'en reviendra icy ou yra à quelque maison « de quelque seigneur ou gentilhomme là voisin, « pour n'en bouger jusques à ce que tous les « articles qui s'ensuivent ne soyent accompliz. »
(\) Le Havre était une des dépendances de la terre de Graville, échue par succession à Maligny. Celui-ci avait fait fortifier la ville et élever à l'entrée du port, la toui encore appelée de nos jours, la tour du Vidame.
(Comte Léon de Bastat d. — Recherches biographiques sur Jean de Ferrières.)
« Premièrement, ledit sieur Visdame donnera « ordre que sitost que ledit sieur Adrian Poinings « arrivera devant ladite ville du Havre, que la prin- « cipalle tour qui est assise devant ladicte ville, à « l'entrée du Havre, avecques toute l'artillerie et « munitions à icelle appartenant, sera délivrée « entre les mains et possession de telz capitaines et « souldatz que ledit sieur Adrian Poinings assi- « gnera, qui se fera en telle sorte que lesclicts « capitaines et souldatz en auront paisible posses- « sion et en seront maistres. Item que le jour que « ledict sieur Adrian et les souldatz Anglois seront « descendus en terre, ilz auront baillé entre leurs « mains autant de boulcvers et fortz de ladicte « ville que le temps avant mit le souffrira. »
« Item que le jour suivant que les gens de Sa « Majesté seront entrez en ladicte ville, les souldatz « françoys ne se mesleront aucunement de la « garde d'aucun boullevert, muraille, platte-forme, « forteresse, artillerie, ou d'aucune autre chose « appertenante à la défense de ladicte ville, ains « permecterbnt les Anglois d'en avoir entièrement « la possession et en user à leur volonté. »
« Item que toute l'artillerie et munition apperte- « nant au Roy, estantz là pour la défense de ladicte « ville, sera délivrées par inventaire auclict sieur « Adrian, ou à celuy lequel il assignera, et ce « d'estre faict dans 24 heures après l'arrivée là « dudict sieur Adrian. »
« Item que tous les souldatz françoyz qui sont « dedans ladicte ville, partiront d'icelle dedans « deux jours après l'entrée des souldatz Anglois « (si elle ne soit assiégée), pour aller secourir
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« Rouan ou faire quelque autre entreprinse, ou en « cas qu'ilz ne pourront partir à cause de telle « siège, de le faire aussitost qu'ilz le pourront. »
« S'en ira aussi avecques eulx quelque nombre « des Anglois, si ainsi sera jugé nécessaire du « lieutenant de Sa Majesté ou dudict sieur Adrian « Poinings, à la voulonté desquelz le tout sera « remis. Et quant aux habitans de ladicte ville, Sa « Majesté permectera leur faire le mesme bon « traictement qu'elle faict ordinairement à ses « propres subgectz, et eulx, si elle vouldra, y « feront serment de y rester iiclelz. » (1).
Lorsque l'on connut cet infâme marché, l'indignation fut telle parmi les protestants eux-mêmes, que l'on en vit quelques-uns briser avec colère leur épée et rentrer clans leurs foyers en maudissant un parti qui se jouait ainsi de l'honneur et des intérêts de la France. Cependant, en môme temps qu'il recevait son exécution, on voyait aussi d'Anclelot promener ses bandes d'étrangers, par la Champagne, la Bourgogne, l'Orléanais, portant partout la mort, l'incendie, le pillage, jusqu'à ce que gorgés de butin, ces soldats à gages reprissent enfin le chemin de leur pays.
(1) M. le duc cTAumaie. — Histoire des princes de Condé, t. ltr, p. 182, et pièces justificatives, p. 380.