‹ Histoire du protestantisme et de la Ligue en BourgogneChapitre 56 sur 104 · II. — Mécontentement des Bourguignons · texte numérisé non relu

II. — Mécontentement des Bourguignons

Les clauses de l'éclit soulevèrent, en Bourgogne, une réprobation générale. On le comprend sans effort. Les hérétiques avaient été vaincus par toute la province ; les plus séditieux avaient été bannis ou punis de mort, et leurs biens confisqués par arrêts de justice, étaient déjà vendus en partie. Et la victoire, les catholiques ne l'avaient pas obtenue sans sacrifices et sans souffrances. Les biens et l'argenterie des églises engagés ou vendus, les coffres du trésor vidé? pour les frais de la guerre, étaient autant de raisons qui les faisaient tenir davantage au fruit cle leur entreprise, à part le but plus noble qu'ils s'étaient proposé, qu'ils avaient atteint, et dont on leur imposait le sacrifice par le traité ci' A m boise.

Nos aïeux n'étaient plus catholiques seulement par leur soumission aux lois de l'Eglise romaine,

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ils l'étaient devenus, en quelque sorte, par droit de conquête. Au baptême cle l'eau, ils avaient ajouté le baptême du sang répandu pour la foi. Vainqueurs des hérétiques dans la province, ils étaient en droit de prétendre à n'être pas traités en vaincus, ni forcés de céder aux huguenots les villes qu'ils avaient reconquises sur eux, et desquelles ils les avaient chassés.

Le jour même de la signature du traité, l'ordre de l'entériner était envoyé au parlement de Bourgogne, en justifiant la mesure sur les émotions de la guerre civile que l'on venait d'avoir. « La malice « du temps, » est-il dit comme préambule, a voullu « et Nostre-Seigneur a aussi , par son jugement « incongneu, provocqué, comme il fault croire de « noz faultes et péchez, lasché la bride ausdits « tumultes, de façon que l'on est venu à mectre la « main aux armes si avant, qu'ilz en sont sortiz « infîniz meurtres, vengeances, pilleries forcement « et saccagements cle villes, ruynes de temples et « églises, batailles données et tant d'autres maulx, « calamitez et désolations commises et exercées en « divers endroictz. » (1).

Voyons l'accueil que firent les Bourguignons à cette sommation.

(1) Archives de la Côte-d'Or et de Vancienne Bourgogne. — Chambre du parlement.

III. — Opposition du parlement et des Etats de Bourgogne à la publication de l'édit.

Le 28 mars, pendant que le parlement de Paris cédait aux ordres exprès signifiés par le duc de Montpensier, et rendait ainsi le traité obligatoire pour le comté d'Auxerre qui était de son ressort, les élus des États de Bourgogne, après avoir invité le parlement de Dijon à surseoir à l'enregistrement de l'édit, adressèrent à la reine leurs remontrances, tout en protestant de leur soumission et de leur dévouement au roi.

Les États provinciaux étaient convoqués pour le 1er mai. Les élus ne demandaient l'ajournement de la publication du traité que jusqu'à l'époque de leur réunion, pour être tout au moins, déchargés de toute responsabilité. Ils donnèrent en même temps avis de leur démarche au duc d'Aumale, (Claude de Lorraine) gouverneur de la province, en le priant d'appuyer leur requête. Quelque pressantes que fussent leurs sollicitations, Catherine de Médicis y répondit par un refus, le 13 avril suivant. « Mes- « sieurs, » leur écrivit-elle, « J'ai faict ouïr au « conseil du Roy, monsieur mon fils, celluy qui « estoit porteur de la lettre que vos m'avez escript, « du 28 du mois passé, et veoir aussi laditte lettre « et mémoire que lui aviez baillé, contenant vos « remontrances, sur le faict des articles accordez « pour la pacification des troubles de ce royaulme, « qui ont esté bien considérées audit conseil, avec « votre affection au bien du service du Roy,

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« monsieur mon fils, et repos de son royaulme. « Comme de pieçà (déjà) toutes choses qui en « dépendent y ont esté posées et bien particuliè- « rement digérées, et finablement trouvées néces- « saires (pour) y mettre fin, par le moyen des « lettres patentes sur ce expédiées, lesquelles sont « jà passées et publiées à la cour de parlement de « Paris, comme il est besoing qu'elles soient par « delà, et le contenu observé. A quoy je vous prye « de votre part y tenir la main, et croire ce que sur « ce, vous dira ou fera entendre de la part du Roy, « mondit fils, et la myenne, tout ainsi que vous ferez « de moy-mesme. » (1).

Cependant, les observations des élus ne laissèrent pas de donner quelques inquiétudes à la reine. Dans la crainte d'un soulèvement populaire, elle avait écrit au duc d'Aumale de se rendre dans son gouvernement de Bourgogne. Mais celui-ci ne vint pas et se contenta de donner à Tavannes des instructions dont nous ne connaissons pas la teneur, parce qu'elles furent apportées et données verbalement par un homme de confiance muni de lettre de créance. Il ne semble pas avoir mis une bien vive insistance pour la publication immédiate de l'édit cle pacification. Ayant moins de quinze jours à attendre pour l'assemblée des Etats, on peut croire qu'il laissa faire les élus. Voici d'ailleurs la lettre qu'il leur écrivit le 17 avril.

« Messieurs, la Royne m'escript une lettre, qu'à « ceste heure mesme je viens de recevoir, par

(I) Archives de la Côte-d'Or et de V ancienne Bourgogne. — Registre des Etats.

« laquelle elle me mande qu'elle a veu ce que vous « lui aviez escript sur la difficulté que vous jugez « encore avoir à faire recepvoir par de là, la décla- « ration de ceste paix, et comme vous désirez « remectre la publication à la tenue de vos cstatz « prochains. Et laclitte dame craignant qu'il en « advienne quelque désordre, me prye de me trans- « porter au plustôt que je pourray à Dijon. Mais « d'aultant que je n'y puis estre si promptement « comme elle désire, j'ai aclvisé d'en escrire à « Monsieur de Tavanes par ce porteur que je luy « envoyé et à vous exprès. Vous priant, Messieurs, « de regarder et adviser par ensemble de vous « conduire sur cest affaire, selon et ainsi que je « luy mande : me semblant, qu'en ce faisant, nous « ne pouvons faillir. » (1).

Le 1er mai, les Etats de Bourgogne étaient assemblés. Pour mettre chacun à l'aise et l'inviter à parler avec confiance, et aussi, sans doute, pour que le retentissement des débats n'occasionnât pas de tumulte au dehors, leur premier soin fut d'exiger de chacun des députés, le serment « de ne « révéler aucune chose des affaires qui seroient « proposées et mises en terme, ny des opinions « particulières des délibérans. » (2) Les Etats approuvèrent ensuite la conduite et la résistance des élus ; et, après mûr examen, formèrent une nouvelle opposition à l'enregistrement du traité. Je ne puis me dispenser de reproduire les termes de

(1) Archives de la Côtc-d'Or. — Loco citato.

(2) Archives de la Côte-d'Or. — Loco citato.

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la délibération, dans ce qui est relatif à cette affaire.

« Les estatz délibérans des affaires dudit pais, et « principalement du moïen de pouvoir apaiser et « contenir les troubles meuz pour le faict de la reli- « gion, ont -unanimement conclu et délibéré estre « très-nécessaire d'advertir le Roy et nos seigneurs « de son conseil privé, que le traicté du mois de « mars passé, contenant les moïens de pacifier les « troubles, envoyé à la cour de parlement de Dijon, « pour y estre publié ; que ladite cour a ordonné « estre communiquée au procureur des estatz, ne « peult estre receu, sans apporter de grands et « pernicieux troubles, et division des subiectz, « comme jà cy devant a faict, l'année précédente, « l'édict du mois de janvier. Desquelz troubles, « meuz pour l'occasion cludit éclict de janvier, ledit « païs est à peu près ruyné ; estant toute foys, par « la bonté de Dieu, et la conduite du sieur de « Tavanes, à présent uny et tranquille en la religion « ancienne, cy devant observée (1) : Et ne pourroit, « l'exercice de la nouvelle religion, permise par « ledict traité de pacification, apporter aultre chose « que nouveaux troubles, sans aucung repos des « sujetz ny des circonvoisins, qui desjà s'en res- « sentent et onct faict cas et proprosition ausdits « estatz ; mesmement l'archevesque de Besançon. « Au moïen de quoy, en seront, à diligence, faictes « remonstrances à sa Majesté. Laquelle sera très « instamment suppliée que en tout le gouvernement « cludit païs de Bourgogne, ne se fasse ou permette

(1) Ainsi souligné au registre.

aucung exercice d'icelle nouvelle religion : Mais que lesdits trois estatz soient maintenuz et conservés en leur dite religion ancienne, sans innovation quelconque, pour l'obéissance et service du Roy et repos de tout le public. Et jusques à ce que lezdites remontrances soient ouyes, et que ladite Majesté ait ordonné sur i celles, ont aussy, lezdits trois estatz, délibéré que la cour de parlement de Dijon sera requise de leur part différer et supercedder la publication dudit traicté. A quoy de tant plus iceulx estatz sont meuz et excités, d'aultant que ce jourd'huy ils ont eu advertissement que ceulx qui tiennent la ville de Lyon, sont sortiz par hostilité, aians deffaict quelques troupes du sieur de Nemours. » (1)

IV. — L'archevêque de Besançon joint ses remontrances à celles des Bourguignons, présentées au roi par Jean-Baptiste Bégat, au nom des Etats et du Parlement.

L'archevêque de Besançon profitant de la réunion des Etats de Bourgogne, voulut en effet joindre sa protestation à celle de la province. Il envoya à l'assemblée deux députés porteurs de son adhésion à l'opposition des Bourguignons ; et l'on joignit ses remontrances à celles du pays. On élut, pour les aller présenter au roi, savoir : pour le corps du clergé, Pierre Sayve, abbé de Sainte-Marguerite et doyen de la Sainte-Chapelle de Dijon et Odmet

(1) Archives de la Côte-d'Or et de {"ancienne Bouryojne. — Délibération des Etats.

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Godran, chanoine de la Sainte-Chapelle ; pour la noblesse, les sieurs de Trémont et de Martigny ; pour le Tiers-Etat, Edme Chantepinot, avocat du roi, et Jean Legrand de Châtillon. Deux ecclésiastiques de chacun des évêchés de la Bourgogne, devaient se joindre à la députation.

Sur l'invitation des États, le parlement délégua également un de ses membres, Jean-Baptiste Bégat, qui avait déjà rempli la même mission Tannée précédente, au sujet de redit de janvier. Orateur célèbre, ce fut lui qui porta la parole au nom de ses collègues et de toute la province.

Dans son discours, qui a été imprimé, il développe les raisons de la délibération qui précède, et présente ledit comme contraire aux intérêts de la religion et de l'Etat. Si cet édit est impuissant, dit-il, à concilier ensemble « la vérité et Terreur, » la discorde et la ruine en résulteront aussi bien au point de vue social qu'au point de vue religieux. Pour le prouver, il s'appuie sur les paroles mêmes des huguenots auxquels « on entendait dire chaque jour, qu'il fallait purger la république de trois espèces de vermine : les moines, les nobles et les gens de longues robes, (i) Enfin il conclut en suppliant le roi de ne point astreindre la Bourgogne aux conditions du traité.

Son discours produisit- une sensation immense, à en juger par la réponse passionnée qu'y fit un protestant anonyme, sous le titre : Apologie de

(1) Dom Pïanchti'. — Histoire de Bourgogne, t. IV.

Védit du Roy sur la pacification de son royaume, contre les remontrances des États de Bourgogne. (1) Voici d'ailleurs quelques extraits de sa harangue. Sire, disait Bégat, vous accordez, pour l'exercice de leur prétendue religion, à ceux qui se sont séparés de nous, certains lieux et endroits dont les gens des trois États cle ce pays sont fort troublés, et estiment que ce règlement emportera ruine entière de la république. Sur ce, ils ont fait de grandes exclamations et plaintes à votre parlement, vous suppliant cle ne pas trouver mauvais s'ils ont requis votre cour de différer la publication de cette déclaration. Ils estiment ne devoir souffrir qu'une assemblée de peuple, séparée de l'Eglise, dont tous les chrétiens ont, à leur baptême, promis et juré l'union, soit en toute liberté devant leurs yeux... Quelle communion vos sujets catholiques et autres pourront-ils en effet tenir ensemble ? Comment se pourrontils recorder à Fobéissance d'un chef qui sera de l'une ou de l'autre et non des deux ? Car nul commandement ne peut être exécuté, si tous ceux qui ont à obéir ne sont d'un commun accord à l'obéissance ; et cet accord existera-t-il jamais avec la diversité cle religion?.. La religion est le lien le plus fort entre tous les hommes, dont tous ceux qui s'affranchissent, ne peuvent être amis. »

{\) L'abbé Papillon, Bibliothèque de Bourgogne. — Dont Plancher.

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%'. — Enregistrement de l'édit, avee restrictions consenties par le roi.

Bégat s'épuisa dans de vains efforts : les démarches des députés furent infructueuses et leur éloquence sans effet. Le 26 mai, le roi adressa au parlement de Dijon des lettres de jussion auxquelles on répondit par de nouvelles remontrances non plus heureuses que les précédentes. Néanmoins, il fallut encore des lettres interprétatives de l'édit de pacification, accordant fpied à pied quelques-unes des réclamations de la Bourgogne, pour que cet édit fût enfin enregistré, le 21 juin par le parlement et le 9 juillet par la cour des comptes ; mais dans des termes, acceptés par le roi, qui prononcent comme on va le voir, plutôt un ajournement motivé, qu'une ratification du traité.

« Au très-exprès commandement du roy et de la royne, sa mère, fait par plusieurs et réitérées foys, après les remonstrances faictes aussy par plusieurs foys à sa majesté, par les clepputéz des trois estatz de ce pays de Bourgoingne, et par le conseiller de ladite cour expressément envoyé à sa majesté, et suyvant la volonté cludit seigneur Roy et de ladite Royne, sa mère, ladite cour a faict et faict inhibicions et deffences à tous les subiectz d'icelle majesté, de faire ny souflrir aulcung presche, ny exercice d'aultre religion que de la Catholique et Romaine, en tout le ressort d'iceux (pays de Bourgogne), jusqu'à ce

« que la ville de Lyon ayt esté remise en la pure « obéissance de la majesté du Roy, et en tel estât « qu'elle estoit auparavant les guerres. — Fait à « Dijon, le lundy 21e jour de juin 1563, enregistré « en la cour de parlement et en celle des comptes, « le vendredi 9 juillet 1563. » (1).

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