VI. — Le traité de paix mécontente les Réformés
Dans le parti des Réformés le mécontentement ne fut pas moindre. Plusieurs reconnaissant qu'ils n'avaient été, comme il arrive souvent dans les révolutions, que les agents d'ambitieux égoïstes, murmuraient hautement contre Conclé. Le prince, rentré en grâce auprès du roi, se leurrait de l'espoir de remplacer bientôt, dans la lieutenance générale du royaume, son frère le roi de Navarre, tué au siège de Rouen, (2) et se montrait satisfait, comme si la conquête de ce titre avait été le seul but de la guerre et l'équivalent de tant de sang versé, de tant de familles ruinées et de villes saccagées, de tant d'églises et de couvents spoliés et brûlés. Dans une de ses lettres, Calvin s'exprime à l'égard du prince, dans des termes les plus virulents, et le traite de « misérable qui en trahissant Dieu, clans sa vanité, « a mis tout en confusion. » (3).
Coligny, dont la signature ne ligure pas au
(1) Archives de la Cùte-d'Or et de l'ancienne Bourgogne. — 3e carton B. — Guerres de religion.
(2) Théodore de Bèza. — Histoire ecclésiastiqne, t. 2, p. 202.
(3) J. de Croze.
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traité, et que Ton croirait avoir retardé par calcul son retour de Normandie pour ne point y prendre part, abandonne le ton de réformateur religieux et prend celui d'un démagogue, observe M. le duc d'Aumale, pour blâmer l'édit d'Amboise. En plein conseil, le prince présent, « il remontra que l'on « avait fait plus de tort aux églises par un trait de « plume que les ennemis n'eussent pu faire en dix « ans de guerre; que les villes avaient été sacrifiées « aux nobles, et cependant, que la noblesse devait « confesser que les villes lui avaient donné l'exem- « pie, et les pauvres montré le chemin aux riches ; « ceux-ci ne songeaient qu'à piller et qu'à s'enrichir « et ne parlaient que de s'en retourner quand les « choses ne tournaient pas à leur fantaisie. » (1) Ainsi le traité de paix ne contentait ni l'un ni l'autre des partis, et ne s'exécuta pas sans de nombreuses difficultés.
¥11. — B&.'ivagcM «les Allemands avant «le quitter le
territoire.
Passons les excès commis depuis la paix par les troupes de Coligny dans la Normandie, le pays Chartrain et la Beauce ; le ravage des soldats de Condé dans Orléans, et la continuation des hostilités à Lyon, pour nous restreindre à la Bourgogne.
Les troupes étrangères dont le licenciement était ordonné par ledit, quittaient à regret et lentement le territoire. D'Anclelot fit de nouveau passer par Tanlay celles qu'il avait a ne nées d'Allemagne,
(1; Th. de Bèze, t. II, p. 202. — Duc d'Aumale, t. I, p. 227.
et , sous son commandement , elles commirent des actes de barbarie que le père Focléré raconte en ces termes : « Les hérétiques ayant faict la paix « avec le roy, ledit Dandelot se retira en sondit « château de Tanlay ; et au mesme instant, fît « entendre au P. gardien, que nonobstant la paix, « il ne pouvoit souffrir les religieux, ny l'exercice « d'une religion contraire à la sienne, si près de « son habitation. Et pour ce leur fit faire comman- « dément de promptement vuider le couvent, et « que la plus grand'gràce qu'il leur pouvoit faire, « estoit de leur donner la vie et permettre de se « retirer ailleurs. Je laisse à penser au lecteur en « quel effroy telles nouvelles mirent ces pauvres « pères; lesquels néanmoins cognoissans le pèlerin, « et sa furie contre les catholiques, et notamment « contre les ecclésiastiques, se mirent en devoir « d'empaquetter les principaux meubles de l'église, « pour les réfugier à la ville de Tonnerre, voisine « de deux lieues : mais on précipita tellement et on « pressa si violemment leur sortie, qu'à peine « peurent-ils prendre leurs bréviaires : car le « mesme Dandelot vint au couvent en personne, « avec un bon nombre de ses spadacins, qui chassa « nos frères à coups de baston, fît emporter à son « chasteau tous les joyaux et ornements d'église, « ensemble les meubles du couvent ; puis luy- « mesme voulut donner le premier coup de sappe « à la muraille de l'église ; et fit tant, qu'il en « arracha une pierre, laquelle jettant contre terre « avec une furie enflammée, détestoit les premiers « fondateurs de ce couvent, maudissoit Testât « monastique et proféroit d'estranges blasphèmes
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« contre la religion chrétienne. Dès lors il ne se « peut dire de quelle rage ses satellites suivirent cest « exemple et travaillèrent à desmolir ceste si dévote « maison. Par commandement et par force, il lit « venir tous ses sujets, lesquels avec soupirs et « larmes, enlevèrent et emportèrent au chasteau « les tuilles, les rameures des couverts, sommiers « et autres matériaux, desquels il fit faire un « moulin des plus superbes qui soit en France, « tout auprès de la porte du chasteau, en quoy il « employa particulièrement les autels et plus belles « pierres de taille de ladite église, puis fit mettre « le feu et brusla tout ce qu'il ne deigna faire « desmolir; si bien qu'il n'y resta marque d'aucun « bastiment, sinon les trois chappelles qui avoient « esté faictcs les dernières, du long de la nef, « lesquelles endurèrent le feu parce qu'elles estoient « bien voûtées en bonnes pierres. » (1).
Quatre mois après la signature de la paix, ses troupes occupaient encore le pays. Le 16, juillet, les Avallonnais inquiets sans cloute des rapports qui existaient entre les Rothelin et les Coligny, envoyaient à Noyers pour « savoir si les bandes de « l'amiral et d'Andelot y estoient logiées. » (2) huit jours plus tard, le duc d'Aumale signalait ces bandes à Tavannes. Il lui écrivait « qu'à l'entour d'Auxerre « plusieurs volleurs qui s'aclvouent à M. l'amiral, « faisoyent excès aux habitants de ladite ville ; » et il l'invitait d'envoyer contre elles, le prévôt
(1) FodéYé. — Histoire de la province de Saint- Bonaventure, p. 893.
(2) Archives dWvallon.— Comptes des receveurs.
des maréchaux avec une compagnie de gens d'armes. (1).
C'est ainsi que les protestants exécutaient le traité de paix : voyons, comment de leur côté, les catholiques s'y soumirent, après qu'il eut été enregistré au parlement du Dijon.
VIll. — Entraves à la réintégration des amnistiés dans leurs propriétés saisies pour eanse de révolte.
L'édit d'Amboise enregistré et publié, de graves difficultés d'application surgiront tant au sujet de la restitution aux amnistiés des biens confisqués sur eux par arrêts des tribunaux, qu'au rapport de l'établissement des prêches. Plusieurs de ces biens confisqués étaient déjà vendus et le prix en avait été affecté aux frais de la guerre, d'autres avaient, non seulement peut-être changé de maîtres, mais même de nature. Il en résulta des procès qui se compliquèrent de conflits de juridiction entre le conseil privé, le lieutenant-général de la province, les élus des Etats et le parlement de Dijon. Témoin le fait suivant :
Dans le courant de juin 1563, les prolestants avaient obtenu du conseil privé des lettres annulant, conformément au traité de paix, les jugements prononcés contre eux et ordonnant la radiation de ces arrêts sur les registres du parlement. Elles portaient « que les arrestz de la cour cy devant
(1) M. Challe. — Histoire du Calvinisme et de la Ligue dans le département de V Yonne.
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« renduz, sont cassez et annulez, qu'ils seront « ostez hors des registres et ladite nullité publiée « à son de trompe ; que les condempnes et exécutez « à mort seront dépenduz et inhumez par leurs « parens, selon la piété. » (l) Pour parer au désordre que cette mesure occasionnait, les élus intervinrent, et, le 13 juillet en firent « remonstrance à « monseigneur de Tavannes, afin cFempescher « l'effect de telles lettres. » (2) C'est que dans ce moment, l'un des insurgés de Chalon-sur-Saône, Pierre Arvenot, enquêteur au bailliage, poursuivait la reprise de ses propriétés ; et, sur les difficultés qu'il rencontra, porta l'affaire au conseil du roi. Le 6 décembre, deux conseillers, Recourt et Popon, furent nommés et chargés d'aller sur les lieux instruire ce procès et ordonner la restitution. Tavannes fit opposition à leur mission. L'année suivante, le 4 août, il y eut nouvelles lettres royales pour la reprise de la procédure et nouvelle opposition du lieutenant de Bourgogne. Plusieurs intéressés s'étaient joints à Arvenot, et avec lui faisaient cause commune. (3) Le 31 mars 1565, en réponse à la dernière opposition, l'ordonnance suivante fut envoyée au parlement de Dijon :
« Charles, par (a grâce de Dieu roy de France, « à nus amés et féaux MM... conseillers en notre « cour de parlement de Dijon, salut.
(1) Archives de la Côte-d'Ur et de L'ancienne Bourgogne, Registre des Etats A. 3.
\2) Archives de la Côtc-d'Or et de l'ancienne Bourgogne. Registre des Etats A. 3.
(3) Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV.
«Nous avons esté adverty, et de plainte faite que contre nos intentions et la teneur des commissions à vous adressées, vous avez prins congnoissance des cas abolys par Tédict de pacification des troubles. A ces causes, et d'autant que par nos lettres, vous avions seullement commis l'instruction des pièces y mentionnées, laquelle peult et doibt estre parachevée, vous mandons et enjoignons par ces présentes, nous envoyer au plustôt en notre conseil privé, les procédures et pièces par vous instruites et parachevées. » (1) A la date du 18 octobre de la même année, on trouve encore des traces de cette affaire dans Dom Plancher. Les commissaires déposèrent au conseil privé un rapport où sont consignés leurs dires et ceux de Tavannes ; mais on n'y voit pas la solution de ce procès qui durait depuis trente mois environ.
IX. — Difficultés pom* l'installation des prêches autorisés par l'édit de paix, à 4 liàtillon-sur-Seiiie.
Des commissaires avaient été envoyés dans les provinces, pour désigner, après enquête, la ville ou le bourg de chaque bailliage, où les protestants pourraient ouvrir un temple et s'y assembler. Mais sur ce point, on eut encore à compter plus d'une fois avec la résistance des peuples clans les localités
(1) Archives de la Côte-d'Or. — Loco citato.
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choisies. Les difficultés, cl ailleurs, vinrent autant d'une part que de l'autre.
A Châtillon-sur-Seine, le faubourg de la Maladière avait été assigné pour les réunions des Réformés du bailliage de la Montagne : Comment se trouve-t-il un autre prêche au village de Buncey qui n'est éloigné de la ville que d'une petite lieue ancienne? Dans ce dernier, un ministre de Gieysur-Seine, nommé Jean Gravier, venait de temps à autre exposer les doctrines calvinistes. Le curé de Buncey, nommé Edme Migneret, dit M. Lapérouse, dans son Histoire de Chatillon, prenait part à ces conférences, et, sur les points controversés, réduisait le ministre au silence par la force de sa logique appuyée de l'autorité de l'Eglise. Jean Gravier, cependant, entretenait avec ses supérieurs de Genève des correspondances suivies, pour s'inspirer à chaque fois de nouveaux arguments. Nous ne voyons pas qu'il ait obtenu aucun succès durable.
Aux portes de Châtillon affluaient par fois trois à quatre cents huguenots venus de tout le bailliage. Ceux-ci pour se rendre au temple, suivaient la rue de Chaumont dans toute sa longueur, ce qui ne se passait pas toujours paisiblement. Des injures et des menaces échangées de part et d'autre on en venait aux effets. Pour faire cesser ces désordres, et prévenir de plus grands malheurs, le lieutenant de Bourgogne, sur l'ordre du gouverneur de la province, prescrivit aux protestants de passer désormais par les fossés de la ville et de ne plus suivre la rue de Chaumont, pour se rendre à leur prêche. Il menaça de peines sévères ceux qui contreviendraient à son ordonnance, qui provoqueraient
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quelque sédition ou qui se rendraient au prêche armés de pistolets, arquebuses ou autres armes, (1)