‹ Histoire du protestantisme et de la Ligue en BourgogneChapitre 67 sur 104 · IV. — Surprise d'Auxerré · texte numérisé non relu

IV. — Surprise d'Auxerré

Ce fut par la connivence criminelle des premiers magistrats, ce fut par la lâche et exécrable trahison d'un Chalmeaux, lieutenant-général du bailliage, d'un La-Maison-Fort, gouverneur de la ville, d'un La Borde, capitaine et de plusieurs autres, qu'Auxerre se réveilla un matin sous la domination des huguenots et y resta pendant six à sept mois. Il faut lire cet épisode émouvant dans l'histoire impartiale de l'abbé Lebeuf , dans celle du président Chardon, pour se faire une idée des honteuses machinations de ces hommes dont on a trop atténué la perfidie dans ces derniers temps.

Nous ne nous arrêterons pas à reproduire des détails maintenant bien connus ; rappelons simplement les manœuvres principales de la trahison dont les Auxerrois furent victimes, étant restés sourds aux avertissements que le Père Divolé n'avait cessé de leur donner. En rapprochant ces manœuvres de celles qui, à l'autre extrémité de la Bourgogne, livrèrent également Mâcon aux huguenots, on reconnaît qu'un môme commandement dirigeait l'action. Or, nous savons déjà que cette direction était donnée par les Châtillon et les Condé.

A Auxerre, Jacques de Loron, seigneur de La Maison-Blanche, à la tête de quatre-vingts gensd'armes des environs de Coulanges-sur- Yonne, Marafin de Guerchy,avec soixante-dix chevaux, un

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cordelier apostat nommé Baron, ainsi que plusieurs Jacobins renégats comme lui, ayant avec eux une troupe de paysans de Fleury et des villes environnantes, tous en correspondance avec le capitaine La Borde qui commandait en ville, s'approchèrent des portes d'Eglény et du Temple, dans la nuit du 27 au 28 septembre.

Les Auxerrois, désarmés depuis trois jours par ordre de Chalmeaux, étaient clans l'impuissance de leur opposer une résistance utile * cependant, ils montèrent encore la garde, n'ayant d'autres armes que des dagues, des épées et des bâtons à deux bouts. Quelques-uns avaient bien retiré de terre, où ils les tenaient cachées, des armes à feu ; mais elles étaient rouillées par l'humidité, et ils manquaient de poudre, défense ayant été faite aux marchands d'en livrer. Les huguenots au contraire, étaient abondamment fournis d'armes et de munitions. Entre neuf et dix heures du soir, Chalmeaux et La Maison-Fort à cheval, font un semblant de patrouille et d'inspection, où se dévoile surtout leur perfidie. T's arrivent à la porte du Pont qu'ils savaient ne pas devoir être attaquée, encouragenl les hommes à y faire bonne garde et à ne point l'abandonner pour porter secours ailleurs; quelque bruit qu'ils entendissent dans la ville : ils s'assurent de l'état de l'armement, et remontenl chez le capitaine Laborde, où est le rendez-vouî général des conjurés. (1) La Borde, prenant avec lui une cinquantaine d'hommes, monte à la porte

(1) Edme Panier et Joseph Panier, dans M. Challe. — Pièces justificatives.

d'Églény, la fait ouvrir par force aux assaillants, chasse le poste catholique et le remplace par une garde ennemie. (1)

De là il va à la porte du Temple où la garde reconnaissant la trahison, essaye de résister : il fait tirer contre elle quelques coups d'arquebuse qui tuent ou blessent quinze à seize personnes « tant hommes, femmes, enfants que prestres relift deux, » et se rend encore maître de ce point. Averlis du danger, quelques habitants s'étaient précipités à la cathédrale, où le tocsin sonnait à la grosse cloche indiquant par le signal ordinaire le lieu du combat. Une partie de la garde du Pont allait s'y rendre, lorsque Chalmeaux apparaît de nouveau, fait croire à une fausse alerte, et contient encore l'ardeur des défenseurs catholiques. Il en est de même à la porte Saint-Siméon.

Pendant ce temps, Marafin de Guerchy avec ses cavaliers, le cordelier apostat Baron, avec sa bande de pillards, les capitaines Ravâl et Sarrasin et plusieurs autres, étaient entrés en ville, et y avaient pris leurs quartiers assignés d'avance.

Nous n'entreprendrons pas de dépeindre l'effroi, la désolation des habitants, lorsqu'au point du jour, ils virent la ville livrée aux révoltés par les magistrats mêmes sur lesquels ils avaient compté pour la défendre. On pressent quels malheurs furent la

(1) Mémoires de Joseph Félix, dans l'abbé Lebeuf, p. VIII. IX et X.

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suite de cette trahison, pendant les six à sept mois que dura la servitude. (1)

\, — Surprise de llàeoii.

Des scènes semblables à celles d'Auxerre se passèrent à Mâcon, surpris clans cette même nuit du Tl au 28 septembre. Les hommes qui en 156| s'étaient emparés de la ville, étaient à la tète du complot. Leurs noms sont conservés dans les archives de la ville et clans celles du département. Ce sont les quatre frères Dagonneau, Touillon, Brunet, Rochette, Bernard, Chenoux, tous comptant parmi les plus notables, et avec eux un grand nombre d'habitants. Ils veillaient clans l'intérieur pendant qu'au dehors un « gentilhomme du pays, nommé de Loyse, » s'approchait cle nuit sous les murs de la cité avec trois ou quatre cents « laboureurs » armés, recrutés clans les paroisses cle Bussières, Pierreclos, Vergisson, Solutré, Davayé. Vers quatre heures du matin, un nommé Grégoire, portier du cloitre de Saint- Vincent, allant sonner Matines, fut assassiné vers la p orte cle Feurs, au moment où il en fit l'ouverture. Les gens de Loyse se précipitèrent et se répandirent clans la ville. Devant le grand portail cle la cathédrale ils égorgèrent les premières personnes qu'ils rencontrèrent, savoir : le chanoine Pierre Le Noble, dit le Grossa

(\) Voir Lebeuf. — Prise d'Auxerre par les huguenots. — M. Challe. — Histoire du Calvinisme et de la Ligue dans le département de l'Yonne,

et messire Philibert Bourgeon. Plus loin, ce fut Jean Bossu, « le gardien des Cordeliers, » dont nous parlerons plus loin. » Deux autres chanoines,

Monthanclre et Descreuv furent blessés à

mort, (i)

Un ancien chanoine défroqué devenu le capitaine Chaintré, pénétra aussi dans la cité avec « une grande troupe de soldats » qu'il conduisit directement à l'église Saint- Vincent. Il fit briser les portes « des trésors, » s'empara de ce qui restait des papiers et les brûla devant le grand autel. Quant à l'argenterie, aux reliquaires et autres objets précieux, il ne put qu'en constater la disparution, tout ayant été « prins et enlevé » dès les premiers troubles de 1562.

D'autres se portèrent à l'église Saint-Pierre. Après y avoir massacré deux ou trois tournistes qu'ils rencontrèrent, enlevé les vases sacrés et brisé les cloches pour s'en approprier le métal, ils la démolirent en partie. L'hôpital Saint- Jacques, l'église de Saint-Etienne et celle des Jacobins eurent le même sort.

Chez les Jacobins, ils se saisirent du prieur du couvent, Michel Sarbery ou Sarberin, homme distingué par ses vertus et son savoir, l'entrainèrent de force sur la tour du clocher et le précipitèrent en bas. Comme il n'était pas mort de la chute, ils l'étranglèrent avec un licol. Les autres religieux

(1) Archives de la ville de Màcon, G. G. 122. — l'a document des archives départementale?, G. 23<î, désigne les deux premiers sous les noms de Pierre Grostaud et Borgeon; bt Agut, sous ceux de Giosson et Catherin.

avaient pris la fuite; mais un jeune novice appelé le frère Jean, qui n'avait pu se sauver à temps, fut pris et percé à coups de pertuisane. Après ces exploits, ils rasèrent entièrement le couvent.

Vers le même temps, ils résolurent de détruire la cathédrale : la démolition en fut adjugée à des particuliers au prix de 560 livres. Les échafaudages étaient déjà dressés pour cette œuvre de destruction, lorsque les huguenots changèrent de résolution. Soit qu'ils voulussent faire de cette église un vaste magasin ou une halle, ou bien qu'ils eussent l'intention d'y établir leur prêche, ils arrêtèrent les travaux et le monument fut conservé. (I)

Après les lieux sacrés, les réformateurs s'en prirent aux édiiices civils. Ils démolirent et rasèrent l'auditoire royal, les prisons et les écoles publiques.

Dans les campagnes, ils démolirent, sur la route de Charolles, l'église de Charnay, et emportèrent les cloches au château de Vernû qui leur servait de retraite. A Flacé et à Sennecé-les-Mâcon, ils mirent tout à feu et à sang. L'abbaye et l'église de Saint-Clément, à la porte méridionale de Mâcon, où de saints évêques du pays avaient eu leur sépulture, f arent ruinées et détruites. (2)

(1) Voir pièces justificatives n09 V et VI.

Archives du département de Saône -et- Loirg, G. 230.— Archives de la ville de Mâcon , G. G. 122.

(2) Agut. — Histoire des révolutions de Mâcon,

VI. — Traitement inhumain infligé nui' les huguenot* au Père Divolé, nrédieateur d'Auxerre.

Est-il clans les décrets de la Providence que partout où la révolte contre Dieu et son Église est triomphante, il surgisse des martyrs, ou tout au moins d'héroïques confesseurs qui, par leurs paroles et leurs exemples, vengent leur foi et par leur constance encouragent et raffermissent les faibles ? L'effusion d'un sang pur doit-il être toujours le prix de rachat des peuples condamnés à de grands maux ? Deux faits semblables entre eux, l'un à Mâcon, l'autre à Auxerre, l'affirment une fois de plus.

Dans la dernière de ces deux villes, le Père Divolé, ce prédicateur Dominicain que nous avons déjà vu dénonçant du haut de la chaire les projets des huguenots, et qui avait pu échapper au massacre de tous les religieux, fut découvert au logis abbatial de Saint-Père avec l'ancien abbé, Hugues de Boulangers, vieillard nonagénaire, selon les uns, ou Laurent Petitfou également fort âgé, selon d'autres, (1) et deux autres ecclésiastiques. De ces deux derniers, l'un fut tué, dépouillé de ses habits et jeté nu quoique palpitant encore, par dessus les murailles, dans les fossés de la ville : l'autre par-

(l) Voir Lebeuf, Prise à' Auxerre, p. 126.— Lebeuf, Mémoire s t. 1er, p. 838. — M. Leclerc de Fourolles, dans V Annuaire de l'Yonne, 1843, p. 161. — Mémoires aVEdme Panier, dans Le Calvinisme et la Ligue, p. 326, par M. Chai le.

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vint à tromper la vigilance de ses gardiens et à s'échapper. Quant au Père Divolé et à son compagnon , ils furent conduits devant le capitaine Musnier. Divolé était particulièrement l'objet de leur fureur. Musnier, ne voulant pas prendre sur. lui cle prononcer sur le sort des deux prisonniers, ordonna de les conduire au capitaine La Borde. Avant d'exécuter cet ordre, les soldats arrachèrent les vêtements à Divolé, ne lui laissant que « son « pourpoint haut et bas : ils lui posèrent sur les « épaules un viel et bien chétif manteau, et sur la « tête un ancien chapeau fort gras et hault d'une « coudée, avec de petits rebords, et en cet équipage, « ils le font sortir par la rue, le pourmenant comme « un fol, lui lèvent la queue de ce manteau par « derrière, criant les uns aux aultres, — ■ Voilà « Monsieur notre maistre Divolé ! — Hélas , « commença-t-il à leur dire, je ne mérite pas tant « d'honneur que d'estre traité à la mode cle Jésus « mon maistre; et si vous-clésirez me faire mourir, « rendez-moi mes habits religieux, et puis faites « de moi à votre volonté. — Marche, seulement, « lui disoient-ils, et, le poussant fort rudement et « le faisant marcher par force, en le traisnant « quelques fois, quand il se pensoit arrester ou « reposer. » Arrivé devant la Borde, les mêmes scènes que chez le capitaine Musnier se renouvelèrent. Divolé apercevant parmi ceux qui l'injuriaient ainsi, d'anciens religieux de son couvent, chercha à les remettre dans la bonne voie en leur reprochant leur apo.sta^ie : il exhorta le capitaine

La Borde lui-même à rentrer dans le giron de l'Église ; mais le tout en vain. (1)

La Borde fit conduire les deux religieux en prison. Une forte rançon, à laquelle tous les gens de bien contribuèrent, les tira enfin de la main des huguenots. (2) Divolé quitta Auxerre les larmes aux yeux en embrassant ses anciens amis, pour aller finir ses jours à Paris. Le vénérable abbé de Boulangers ou Petitfou, ne parait pas s'être éloigné d' Auxerre. (3)

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