I. — L'édit de paix mécontente les deux partis
La paix de Lonjumeau peut à peine être regardée comme une suspension d'armes. Le traité provoqua de part et d'autre les mêmes rumeurs que l'édit
d'Amboise, et les conditions en furent aussi mal observées.
Le père Divolé, ce même Dominicain que nous avons vu à Auxerre, poursuivi et maltraité par les huguenots, et qui ne dut son salut qu'à la forte rançon payée pour lui par les catholiques Auxerrois, prêchait le carême à Saint-Etienne-du-Mont. Il protesta du haut de la chaire contre « cette paix si « pernicieuse à l'honneur de Dieu et de son Eglise. » Appelé, ainsi que plusieurs autres prédicateurs, devant le roi, Divolé répéta les mêmes avertissements sinistres qu'il avait donnés aux habitants d'Auxerre avant les événements de septembre. Là, au nom de tous ses confrères, il sollicite avec instance « Sa Majesté de n'accorder la paix aux « huguenotz en la forme qu'ilz la demandent par « leurs articles qui sont du tout directement contre « l'honneur de Dieu, le salut de son Eglise, les « bonnes mœurs et le repos publicq du royaume ; « et au cas qu'elle fust jà accordée, de la rompre... » Le roi répondit « que la paix estoit conclue et « qu'elle ne seroit rompue, alïin que personne ne « lui en parlast plus, s'il ne s'en vouloit mal « trouver. » L'émotion, le chagrin de voir le roi entouré de huguenots se lancer dans cette voie et y entraîner la France, furent-ils la cause de la mort de Divolé? Au sortir de cette audience, « il se jeta « sur son lit et mourut avant qu'il fust vingt-quatre « heures après, au grand regret du Roy, quand il « le sceut, et de toute la ville de Paris. » (1)
(1) Claude Haton, cité par M. Challe.
408 CHAPITUK VIII. — [1568]
Tavarmes ne dépeignit pas les sentiments des Bourguignons sur l'édit avec plus de ménagements. Le 27 avril, il écrivait à la reine : « Pour ne vous « rien cacher, tout exclame contre la paix, contre « le roi et contre vous. Ce pays (de Bourgogne) qui « est de frontière, et où il y a gens de tête et de « cervelle, veut être traité un peu plus doucement, a Même que vous n'en avez point qui soit demeuré « tant, en son entier, en l'obéissance, aux autres « troubles et à celui-ci. Et il est nécessaire de se « garder de retourner souvent à de telles rudesses, « pour la conservation de votre Estât. » (1)
Les Maçonnais, pour ne parler que de ceux-ci, se montrèrent bien, en effet, « gens de tête et de cervelle. » Indignés de voir, aux termes de l'édit, les rebelles et les spoliateurs de la fortune tant publique que privée, appelés au même degré d'estime et de considération que les défenseurs de la Religion et de la Société, ils ne dissimulèrent pas leur mécontentement. Faisant particulièrement allusion aux articles qui proclamaient « bons et « loyaux subjectz » les auteurs des massacres et de la révolte, et déclaraient comme bien perçus les deniers levés de vive force par eux sur les villes et les communautés, ils protestèrent contre le traité dans ces termes énergiques :
« Plaise à 8a Majesté, ne vouloir advouer que « les sacrilèges, homicides, démolitions, voleries, « pillages, saccagements et aultres délictz commis « par les rebelles, ayent esté faictz pour son service,
(1; M. L. Pingaud.
« et ne leur quitter le bien tollu à autruy : ce que « l'on n'eust jamais pensé, ny le sçauroit-on croire. » (1)
Dans le parti opposé, l'amiral de Coligny, et avec lui la plupart des chefs protestants, se plaignaient amèrement de la facilité avec laquelle Conclé avait accepté la cessation des hostilités, au moment où Chartres allait succomber, et la capitale se trouver sérieusement menacée. Il était impardonnable disaient-ils, d'avoir abandonné de tels avantages.
Les ravages des Allemands vivant sur le pays faute de paye, la désertion progressive des bandes Françaises, la crainte d'une complète et prochaine défection de l'armée protestante, toutes ces causes réunies l'avaient emporté sur les raisons de Coligny : le 23 mars la paix avait été signée.
Il se passa encore néanmoins plus de quinze jours avant l'évacuation des places occupées par les huguenots. Le 7 avril, Condé annonçait au roi, pour le lendemain, le départ de ses alliés. « Le « sieur de Verdun, » écrivait-il d'Orléans, « portera « à Vostre Majesté les nouvelles du partement des « reistres, qui sera demain, et comme j'ay faict « sortir des villes de Blois et de Beaugency les gens « de guerre que je y avois, dont voz ofïiciers « aujourd'huy en font telle garde que bon leur « semble, et dépesche les gentilshommes vers « la Rochelle, Auxerre et autres villes, pour «en faire de mesme (2) L'arrivée des
(\) Archivas de la ville de Màcon, G.G. 122, n° 30. (2) Mss de la Bibliothèque nationale, fonds Colbert, cite' par M. le duc d'Aumale, dans l'Histoire des princes de Condé.
messagers prit encore une semaine : la paix ne fut publiée à Auxerre , que le mercredi , 14 avril.
II. — Évacuation d'Auxerre ; — explosion et ruine de la maison du capitaine Laborde.
Une partie de la garnison protestante se retira avec ses chefs : toutefois, les huguenots « ne « laissèrent à gendarmer et commander en cette « ville, (d'Auxerre) jusqu'au jour de 'Juasimodo « ensuivant. » (1)
Les protestants avaient rétabli leur prêche au faubourg Saint-Amatre. Ils s'y rendaient avec leurs armes, ayant soin cependant de les déposer sous la garde de quelques-uns d'entre eux, à la porte d'Eglény, la seule qui fut ouverte et par laquelle ils étaient, par conséquent, forcés de passer. Le ton, la contenance des huguenots, même depuis la paix, avaient obligé les magistrats à des mesures de précaution qui consistaient à ne laisser ouverts que les guichets indispensables. C'est, disaient les échevins, « qu'il y avoit des menasses et entreprinses « faictes par ceux de la prétendue religion, de eulx « emparer de rechef de ladicte ville, désarmer ceulx « qu'ils appellent papistes, et leur faire un rude « traictement. Tant il y a, que, de leur auctorité « ont voulu renforcer les postes de leur religion et « commencer à tuer et à tirer des coups de pistollet,
(1) Lsbeuf. — Prise d'Auxerre. — Pièces justificatives XXXI. — Mémoires de Joseph Panier.
« les premiers ayant commencé, et de nouvel à « faire presches et seyne es faubourgs où il y avoit « apport cle plusieurs estrangers. » (1) Déjà, selon ce que rapporte Lebeuf, sur la foi de Dom Viole, « un des gardes catholique de la porte d'Eglény avait été assassiné par un huguenot. » (2)
Les catholiques virent dans cet assassinat un commencement d'exécution des menaces proférées par les protestants et résolurent d'en finir avec leurs ennemis, en les chassant définitivement de la cité. Le dimanche 25 avril, jour de Quasimoclo, les protestants étant au prêche de Saint-Amatre, deux capitaines catholiques de la milice bourgeoise, Nicolas Thuillant et Jacques Creux, surprirent par ruse le corps cle garde des huguenots : se jetèrent sur les hommes du poste et leur imposèrent silence en leur présentant le pistolet sur la poitrine. D'autres catholiques qui les suivaient de près, et au nombre desquels on signale un jeune Italien nommé Charles Thiot, lequel entra plus tard dans les ordres et devint chanoine de la cathédrale, accoururent à l'aide des deux intrépides capitaines, s'emparèrent des armes suspendues aux râteliers et fermèrent toutes les issues par où les protestants pouvaient rentrer en ville. En un instant, une cloche qui avait été sauvée du pillage, fut remontée au beffroi de l'église Saint-Loup.
On la sonna, cette fois non plus en signe d'alarme, mais à toute volée en témoignage d'allégresse. A ce
(1) Lettre des échevins d'Auxerre, au lieutenant de Bourgogne, produite par M. Challe.
(2) Lebeuf. — Prise d'Auxerre.
412 chapitre vin..— (1568)
son inattendu, les huguenots quittèrent le prêche ; mais ils trouvèrent les portes de la ville fermées et leurs armes entre les mains des catholiques qui faisaient retentir les rues de ces cris joyeux : « liberté ! liberté ! les huguenots ne sont plus clans « Auxerre. » (1)
En même temps, ajoute Lebeuf, les catholiques faisaient la recherche « des armes que les huguenots « avoient laissées dans leurs maisons afin « que, si par malheur ils rentroient dans la « ville, ils n'y trouvassent plus de quoi se « défendre. »
Les perquisitions amenèrent la découverte d'un dépôt de munitions de guerre, dans la maison du capitaine La Borde, rentré à Auxerre, depuis la paix : circonstance qui donne à conjecturer que les craintes , les soupçons et les plaintes des catholiques énoncés plus haut, dans la lettre des échevins à Tavannes, n'étaient pas sans fondement. La découverte de poudre causa la ruine de la maison et la mort d'un certain nombre de personnes qui l'avaient envahie. Selon la déposition de plusieurs témoins, dans une enquête faite en 1604, à l'occasion de droits féodaux dûs aux seigneurs de Serin, les catholiques « s'en allèrent saisir de « ladicte maison de Saint-Sixte, où ledict capitaine « La Borde faisait sa demeurance : laquelle « maison, au mesme instant, fortuitement, fust « bouleversée et mise en feu. Par lequel feu, fust « brûlé plusieurs habitants de la ville d'Auxerre,
(1) Lebeuf. — Prise d'Auxerre. M, Challe. — Le Calvinisme et la Ligue.
« et aultres soldatz, et ladicte maison mise en « cendres ; en laquelle ne demeura que les mu- « railles. » Cette déposition est celle d'un boucher nommé Jean Simon de Laroche. Un autre témoin, Edme Taingy, marchand cordonnier, donne des détails plus précis : « Quelques-uns dezclits habitants,» dit-il, « fortuitement furent tués et bruslés à « cause d'un accident qui advint lors, qui estoit que « le feu fut mys dans quelques caques de pouldres, « qui feit bouleverser ladite maison et brusla « partye d'icelle, et grande partye des soldatz qui « estoient en ladite maison. » Enfin, un troisième témoin, Jean Papon, lieutenant de maréchaussée, confirme ces dépositions. (1)
Les huguenots se plaignirent au roi de la manière dont ils avaient été expulsés de la ville : Sa Majesté leur répondit « qu'aiant ci-devant surpris sa bonne « ville d' Auxerre, sur les catholiques, ilz ne dévoient « pas être étonnez si les catholiques leur rendoient « le réciproque. »
En souvenir de la délivrance cfAuxerre, une procession annuelle, clans laquelle on portoit le Saint-Sacrement, fut instituée pour être faite à perpétuité, le jour de Quasimoclo : elle se faisait encore à la fin du siècle dernier.
(1) Archives du département de V Yonne, document produit par M. Challe.
III. — Ediue de Prie, nommé gouverneur et lieutenant général pour le eomté d'Auxerre. Dio de Jffonlpérou intérimaire en attendant l'arrivée du gouverneur.
Condé, lors du passage de son armée dans l'Auxerrois, au mois de février, avait ôté au capitaine La Borde le gouvernement de la ville, et l'avait confié à Marafin de Guerchy.
La Borde, selon le procès-verbal d'enquête déjà cité, se retira à Saint-Léonard, (Corbigny), ville du Nivernais occupée par les huguenots, et y resta jusqu'à la paix, époque où il revint habiter sa maison de Saint-Sixte, dans la rue de Saint- Germain. La paix conclue, Marafin s'était retiré à son tour, et le roi avait nommé à sa place Edme de Prie. Ce dernier, connaissant les difficultés qu'il aurait à vaincre, ne voulut accepter la charge qui lui était offerte, qu'autant qu'on lui donnerait les forces et les moyens suffisants pour tenir les rebelles en respect, ou les combattre au besoin. Il demanda « trois enseignes de gens de pied, » l'augmentation de sa compagnie qui ne comptait que « trente hommes d'armes et vingt archers, » le titre de gouverneur et de lieutenant du roi pour tout le comté cl'Auxerre, en l'absence du duc d'Aumale ; de la poudre, des munitions, de l'artillerie ; un traitement de quatre mille livres par an, et un don de mille écus pour frais do déplacement et d'installation. Le roi voulut prendre le temps d'examiner ses prétentions et n'y répondit
que le 15 mai, en accordant à de Prie deux enseignes de celles destinées à la Bourgogne, le commandement de tout l'Auxerrois en l'absence du duc d'Aumale et de Tavannes, un crédit auprès de ce dernier pour les munitions de guerre, un don de mille écus ; mais il ajourna la question du traitement jusqu'à ce qu'on eût « l'état des pensionnaires. » En attendant, Sa Majesté donna mission à Tavannes d'envoyer à Auxerre un gouverneur de son choix, « pour tenir la ville en observance, et y mettre « telles compagnies de gens de pied qu'il cognoistroit « estre nécessaires pour la garde et seurté d'icelle, « jusqu'à ce qu'aultrement y ait esté pourveu. » Tavannes confia cette garde à Dio de Montpérou, l'un de ses officiers, qui n'arriva malheureusement que dans les derniers jours d'avril, après les événements dont nous avons déjà parlé.
Pendant l'intérim, des bandes insoumises, reliques de l'armée des révoltés, semaient la terreur dans l'Auxerrois, l'Auxois et la partie de la Champagne avoisinante. Elles pillaient les marchands que leurs affaires appelaient à la campagne et les collecteurs des deniers publics. Le fermier général des aides de l'élection de Tonnerre entre autres, dit M. Challe, fit dresser, le 25 avril, un procès verbal portant « qu'il est impossible de recouvrer « deniers, attendu qu'il fait dangereux es villages, « au moyen des troubles qui sont de présent en « ladite ville; et mesme depuis le jour d'hier, 25 du « présent mois, et que le sergent royal s'estant « transporté esdits villages, y avoit trouvé empes- « chement pour cause de guerre ; tellement « qu'il avoit esté contrainct se retirer sans pouvoir
416 CHAPITRE VIÎI. — (1568)
«• faire aucune diligence, touchant le recouvrement « desdits deniers. » (1)