‹ Histoire du protestantisme et de la Ligue en BourgogneChapitre 77 sur 104 · VIII. — Les huguenots sont pourchassés par les · texte numérisé non relu

VIII. — Les huguenots sont pourchassés par les

populations.

Ces dépréciations incessantes, le souvenir des massacres de populations entières, comme celle d'Irancy, la vue des ruines accumulées par les huguenots clans les églises, les monastères et même les maisons particulières, exaspéraient les populations contre les Réformés. Les peuples manifestaient hautement leur colère et se promettaient une revanche, prédisant aux huguenots qu'ils < n'avoient plus qu'un mois au ventre. » La cour elle-même semblait ressentir l'influence de l'indignation

(1) M. L. Pingaud, p. 70.

populaire : N'avait-elle pas, en effet, à dévorer clans son intérieur, l'affront de ses honteuses capitulations ? Les plaintes des Conclé et des Coligny restaient à peu près sans réponses et les actes appelés par les uns assassinats, par les autres représailles étaient impunis. Peuples, soldats, officiers, rivalisaient de zèle pour enfreindre le traité de paix que les Réformés ne respectaient pas davantage.

Pendant « la tresve, » c'est-à-dire avant la publication de l'édifc de paix, Foissy, revenu de Crénay, à la suite du duc d'Anjou, avait fait brûler dans le Sénonais, le château de « Lamothe » appartenant à d'Esternay, l'un des chefs protestants de la contrée. (1)

Un peu plus tard, le 19 mai, Coligny avait expédié sous bonne garde, de son château de Châtillon-sur- Loing . cinquante mille francs représentant l'un des termes que les protestants s'étaient engagés à payer pour la retraite des reitres.

Arrivée au village de Chevannes, à deux lieues

(1) Sire, écrit Condé à la date du 5 avril, « la juste occazion « que le sieur d'Esternay a de se complaindre et douloir des torts « que Foissy lui a faifz, ayaut contre le droict de la trezve que « Vostre Majesté avoit donnée, au mépris de vostre exprès « commandement et de celui de Monseigneur vostre frère, faict « brusler sa maison de La Mothe, et commis d'excécrables « indignitez, que les barbares ne sçauroient pis faire. Et non « content de ce, depuis la paix publiée, il y est retourné pour « parachever ce qui restoit à ruiner, tenant, comme il en a eu « adverthsement, ses serviteurs assiégez. » (Extrait d'une lettre de Condé au roi, écrite d'Orléans, le 5 avril 1568, produite par M. le duc d'Aumale , dans Y Histoire des princes de Condé.

d'Auxerre, l'escorte prit ses dispositions pour y passer la nuit- Mais elle fut assaillie par un détachement de la garnison cl' Auxerre, qui croyait peut-être avoir affaire aux maraudeurs dont le pays était infesté, et fit main basse sur le convoi dans un engagement où plusieurs personnes furent tuées et d'autres blessées. Des prisonniers furent emmenés à Auxerre et les chevaux et bagages, appartenant à d'Anclelot et à Coligny, capturés. Sur la plainte de l'amiral, un maître des requêtes fut envoyé avec de Prie, le nouveau gouverneur, pour faire une enquête : mais « qu'en est-il advenu, » dit Conclé clans une de ses lettres, « ou qu'y ont-ils « avancé ? a-t-il esté fait une seule punition ni « recherche, non seulement de tous les meurtres « et insolences susdites, mais au contraire, l'audace « et l'insolence desdits meurtriers est-elle pas « accrue ? » (1) L'impunité dont Conclé se plaint, si elle n'était pas un parti pris, peut faire conjecturer que l'instruction n'eut pas un résultat favorable aux huguenots.

Sept semaines n'étaient pas écoulées, qu'un nouvel attentat se renouvela contre l'un des hommes de Coligny. Le JO ou le 11 juillet, l'amiral envoya un gentilhomme de sa maison inviter le lieutenant général de la justice, Chalmeaux, de venir le trouver à Tanlay pour conférer avec lui d'intérêt particulier, disait-il. On ne vit pas en ville, sans une vive inquiétude et sans murmurer, l'émissaire de Coligny se présenter chez l'un des traîtres qui, l'année précédente, avaient ouvert les

(1) Lebeuf. — Prise cT Auxerre. — Appendice non paginé.

portes aux révoltés. Des attroupements hostiles se formaient sur son passage. Que ce soit par peur ou par prudence, Chalmeaux eut le bon esprit de s'excuser. De Prie répondit pour lui « qu'il ne « pouvoit bonnement satisfaire à cela, tant par la « crainte qu'il avoit que ledit lieutenant tombast « en quelque inconvénient par les chemins, à cause « des dangers et peu de seureté qui est maintenant, « qu'aussi le peuple pouroit murmurer s'il s'absan- « toit de la ville, pour ce que l'on estoit après la « recherche sur le faict de sa charge, dont il falloit « qu'il respondist par devant le maître des requêtes. . « envoyé au dit lieu. »

Le gouverneur donna une escorte de deux arquebusiers au messager de Coligny pour le reconduire jusqu'à la porte (sans cloute la porte du Pont.) « Incontinant après qu'ils l'eurent laissé « et auparavant qu'il ,feust hors des faulxbourgs de « ladite ville, il fut chargé de guet apencl et « poursuivy furieusement par dix-huict ou vingt « harquebousiers, qui tous tirèrent contre luy, « dont il y a eu un coup qui fut porté de telle façon « que s'il n'est mort, il ne vault gueres mieulx : « la plupart desquels assassinateurs s'estoient « débandés du corps de garde qui estoit posé à la « porte de ladite ville. » (1)

Coligny s'adressa de nouveau au roi qui promit de faire châtier les coupables.

Cependant, le 22 août, l'amiral n'ayant pas encore

(1) Bibliothèque nationale. Mss Colbert, 24 folio 161. — Document produit par M. Jules Tessier, dans une étude sur l'amiral de Coligny.

obtenu satisfaction, écrivit de nouveau à la reine, dans des termes aussi aigres que légers : « Je « demanclerois volontiers où est la première justice « qui s'est encore faicte , d'infinis meurtres et « contraventions à l'édict, et dont l'on s'est tant de « fois plaint : de sorte qu'il faut avouer que « si vous avez bonne volonté, vous n'avez nulle « puissance. » (1)

IX. — Tentatives d'arrestation des principaux chefs huguenots, accusés de nouvelles intentions d'insurrection.

Les confédérés étaient clans une situation analogue à celle où s'étaient trouvés, huit ans avant, les premiers fauteurs de la conjuration d'Amboise. Mais alors le gouvernement s'était senti assez fort pour faire leur procès. Huit ans plus tard, autant les rebelles devenus plus nombreux avaient gagné en puissance, autant l'autorité royale avait perdu de sa force et de son énergie. Ne pouvant les appréhender au corps, on chercha à les surprendre ; et les peuples y prêtaient chaleureusement la main. Les Condé, les Châtillon , auteurs de la guerre civile, et de l'invasion étrangère, étaient traqués partout par les populations et par la cour. Ils n'étaient même pas en sûreté chez eux.

Une triple arrestation avait été résolue pour les premiers jours de juin. Condé devait être surpris

(2) Bibliot. nat. f. f. 3177, folio 28.

par La Valette clans son château de Muret, en Picardie ; l'amiral clans son château de Châtillon par Chavigny ; d'Andelot dans celui de Tanlay par Tavannes et Barbézieux. Ce projet ayant été révélé par quelques subalternes secrètement affiliés aux huguenots, l'entreprise n'eut pas de suite, et ne fut même pas tentée. (1) Conclé crut prudent, néanmoins, d'aller s'abriter clans son château de Noyers, plus en état de résister à un coup de main, selon ce qu'en écrivait Norreys à la reine Elisabeth. « Le prince de Condé, dit-il, est à présent dans « une ville de la princesse sa femme, en Bourgogne, « appelée Noyers, à 54 lieues de Paris. La ville « est forte et entourée d'une belle rivière, et il y a « un fort château que l'on fortifie tous les jours. « Le prince a deux cent soldats pour garder la « ville, outre plusieurs gentilshommes et capitaines « bien payés, et, à trente milles alentour, les « gentilshommes du pays, étant pour la plupart de « la religion, tiennent leurs maisons bien gardées « et sont prêts à se rendre auprès du prince, quand « il le leur ordonnera.

« M. d'Andelot est à un sien château appelé « Tanlay, à quatre lieues du prince, où il « est aussi bien accompagné de plusieurs capi- « taines. » (2)

On travaillait encore aux fortifications de Noyers lorsqu'un espion, « nommé Jacques de l'Escolle,

(1) Lettre du 7 juin, de l'ambassadeur d'Angleterre à sa souveraine, dans l'Histoire des princes de Condé, par M. le duc d'Aumale.

(2) State paper office, de Londres. — Texte et traduction dans Y Histoire des princes de Condé, par M. le duc d'Aumale.

serviteur du caporal Cagnard, de la compagnie du capitaine La Verrière » en garnison à Courson, fut arrêté le 27 juin mesurant la hauteur des murs, cherchant à reconnaître la ville et prenant des notes sur le nombre des défenseurs de la place. Condé en écrivit au roi qui donna ostensiblement au premier président du parlement de Dijon, Tordre d'instruire.

Cependant, au bout d'un mois, l'affaire paraissant assoupie , Condé, dans une nouvelle lettre du 22 juillet, dénonce encore le capitaine Laguette, de la garnison d'Auxerre, comme ayant voulu lui « faire une estrette. » On a, dit-il, juré sa mort (1) et celle des Chatillons. Déjà, non loin de Tanlay, des coups d'arquebuse ont été tirés contre l'amiral. (2) Le sieur Damansay (3) ou d'Amanzé, seigneur de leur parti, a été assassiné à la porte de sa maison par six hommes masqués : trois des gentilshommes du prince ont été tués depuis la paix; et justice n'a pas encore été faite de ces crimes, malgré les promesses de la reine et du roi. « Le désordre, » écrit le prince, « qui se commect « tous les jours contre nous qui, soubz vostre « obbéissance, vivons selon la religion, nous donne « ce subject de vous escripre nos doléances, et moy « particulièrement, qui à ceste heure est plus « recherché que les autres, sans sçavoir pourquoy ; « car on ne me peult mettre assus que je fasse « rien contre voz édictz et ne faiz que vivre en ma

(1) Lettre du 29 juin.

(2) M. Jules Tessier.

(3) M. L. Piugaud.

« maison, soubz la foy publicque qu'il a pieu à « Vostre Majesté donner à voz subjectz et promis « en la présence des princes estrangers. Nonobstant « cela, nous nous voions tuez, pillez, saccagez ; « les femmes forcées, les filles ravies des mains de « leurs pères et mères, les grands mis hors de « leurs charges, les officiers hors de leurs estatz, « et tous en général, nommés ennemys de vous, « Sire, et de Vostre royaume. Et tout cela se faict « sans veoir une seulle justice. » (1)

Cependant, le 20 juillet, l'invitation avait été donnée à Tavannes de faire cesser les courses des garnisons placées sous ses ordres : « Mais je « m'asseure, dit Condé, qu'il ne sçait rien de ceulx « qui contre moy veullent quelque chose entrece prendre. »

Malheureusement, les protestations pacifiques exprimées par Condé, étaient loin d'être sincères. Bien qu'il désavouât les entreprises de Cocqueville sur la Picardie, on connaissait le nouvel accord qu'il avait fait avec le prince d'Orange et l'engagement donné par celui-ci, de lui fournir des troupes six mois durant, et sans argent comptant ; à la seule condition que la reine d'Angleterre lui garantirait une somme de deux cent mille écus.

D'Andelot était parti pour la Bretagne, on ne savait « pour quelle fin ; » mais il était soupçonné de préparer une nouvelle prise d'armes. Faut-il

(1) Archives du département du Nord. — Lettre date'e de Noyers, 29 juillet 1568, produite par M. le duc d'Aumale.

parler aussi du « bruit répandu que des assassins étaient en route pour frapper le roi et le duc d'Anjou, et ouvrir à Condé l'accès clu trône ?» (1)

Bien qu'à la conclusion de la paix les troupes protestantes eussent évacué La Rochelle, Condé s'était ménagé dans cette ville des partisans, et lorsque le roi voulut y envoyer une garnison catholique, les Rochelais la repoussèrent, chassèrent de nouveau Jarnac, leur gouverneur, le remplacèrent par La Rochefoucauld, et envoyèrent leur soumission à Condé. De plus, les huguenots détenaient encore et refusaient de rendre Sancerre, Vézelay, Montauban, Cahors. Tous leurs actes enfin, dévoilaient l'intention de reprendre les armes ; et les catholiques n'étaient pas animés d'un autre désir.

Page 1