‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'œuvre missionnaire.

Un mot d'explication.

Nous entrons dans une phase nouvelle de l'histoire de la Grande-Ligne ; il est juste de nous rappeler que M. Roussy et M""^ Feller avant de venir au Canada avaient passé par toutes les émotions et toutes les évolutions d'un profond réveil] de conscience. Ils étaient de ceux qui, selon l'expression d'Alexandre Vinet, ne se contentaient plus d'un credo de bronze, coulé dans un moule inaltérable, celui que Rome imposait depuis des siècles. Ils avaient examiné les Ecritures et compris l'enseignement de Jésus, ce qui les avait tout naturellement conduits à croire à sa divinité et à ses promesses. Inébranlables sur ces points, qui sont comme la base solide de toute la religion chrétienne, ils étaient larges sur les questions d'ordre secondaire. Sur la question du baptême, par exemple, jyjme Peller et M. Roussy croyaient qu'il pouvait être administré à tous ceux à qui la promesse est faite « à vous et à vos enfants », et ils admettaient que l'aspersion pouvait être employée dans l'administration de ce sacrement.

2l6 PREMIÈRE PARTIE

Cest avec ces vues qu'ils arrivèrent au Canada en 1835 et commencèrent leur admirable travail. Une telle largeur leur permit de faire appel à tous les amis du royaume de Dieu, sans qu'ils eussent à s'occuper des distinctions confessionnelles. Ces amis de la première heure leur sont restés fidèles pendant bien des années.

Les Eglises chrétiennes avaient devant elles une question bien difficile à résoudre; il leur fallait assimiler les millions d'émigrants qui arrivent chaque année des « vieux pays ». Leurs ressources étaient employées jusqu'au dernier sou, et pourtant elles aidaient financièrement la mission canadienne, bien qu'elle fût une œuvre en dehors de leur contrôle, ne se rattachant à aucune des organisations existantes. Cet état de choses rendait assez difficile la « collecte » des fonds nécessaires. Plusieurs fois on conseilla à ^me peller et à M. Roussy de se rattacher à l'une des dénominations existantes, qui assurerait alors le budget de leur œuvre. Longtemps ils se refusèrent à cette démarche, désireux de garder leur indépendance, ce qui est le caractère des œuvres en France et en Suisse. Le moment vint cependant, après dix ans de travail et de soucis, où ils crurent devoir céder aux sollicitations qui leur étaient faites. Ils se rattachèrent à la « Canadian Baptist Missionnary Society ».

M. Roussy et M™^ Feller ne s'étaient pas encore rattachés à une Eglise baptiste, mais, en 1847, douze ans après leur arrivée, ils furent baptisés par immersion, le docteur Cote officiant (voir les Mémoires de jl^me Peii^y^ par le docteur Syeth, page 92). Il en résulta une crise financière, tant la surprise fut grande. Mais

ce que la mission perdait d'un côté, parce qu'un bon nombre d'amis s'étaient refroidis dans leur zèle, elle le retrouva bien vite en se créant de nouveaux souscripteurs ; la décision des missionnaires avait créé une nouvelle responsabilité pour les chrétiens baptistes. A cette époque la correspondance de M™^ Feller trahit des soucis et des anxiétés de tout genre. M. Lafleur affirme que la lutte qui en résulta influa sur la santé de la courageuse chrétienne.

La mission Lapelletrie.

A son arrivée. Tanner avait trouvé Emile Lapelletrie établi à Montréal, il était alors sous la direction de la « London Missionnary Society ». Pendant quelques mois tous deux travaillèrent de concert au service de la nouvelle société la « French Canadian », M. Lapelletrie fut pris à l'essai pour trois mois d'abord, puis son engagement devint définitif.

On s'occupait beaucoup des œuvres missionnaires et cette préoccupation créait des sympathies à nos compatriotes de langue française ; M. Lapelletrie, pour des raisons qui ne sont pas connues, se sépara de M. Tanner et de la société qui les occupait pour offi-ir ses services à l'Eglise d'Ecosse; celle-ci accepta et confia à son nouvel agent l'organisation d'une œuvre d'évangélisation au Canada. A la suite de ces arrangements, M. Lapelletrie sur la recommandation du synode de l'Eglise d'Ecosse fut consacré au saint ministère, en septembre 1841. En 1842, M. Lapelletrie présentait à ce synode un rapport qui permettait de brillantes espérances. Il recommandait la construction

2l8 PREMIÈRE PARTIE

d'une chapelle à Montréal et proposait que l'on fondât une maison de missions. La première de ces propositions fut acceptée; on fît l'acquisition d'une maison située au coin des rues Dorcherster et Bronson et on l'aménagea pour servir de maison de prière. C'était un début modeste, mais le docteur Mathewson remarque à ce propos que le Royaume de Dieu ne vient pas avec éclat. Ces petits commencements ne sont pas accompagnés de démonstrations susceptibles d'attirer l'attention; les premiers convertis ne sont ni riches

— ?r— 1 ni influents; ils ne font pas de pro-

JÊÊÊ^ fession bruyante, mais l'Esprit du

f" ^^ Seigneur est sur eux et il y a de

m^r^^^^^ la vie parmi eux.

.1^ Le travail missionnaire n'est ja-

/^^ mais une sinécure, il a vite raison I0r des constitutions les plus robustes ;

Emile Lapeiietrie. ^^^ forts résistent plus longtemps, les faibles tombent. Lapeiietrie, après neuf ans de soucis et de luttes, sentit le besoin d'un repos ; il obtint un congé pour retourner en France et il y mourut quelques années après. Chrétienne d'origine anglaise, M""^ Lapeiietrie resta attachée à la mission franco-canadienne et fut d'un grand secours pour M. et M""* Duclos au moment de leur arrivée à Montréal.

- MM. Baridon et Jacquemard vinrent remplir la place qu'avait laissée vacante le départ de M. Lapeiietrie ; malheureusement encore la maladie obligea M. Baridon à suspendre son travail; on était en 1855, il ne devait le reprendre que six ans plus tard.

L'histoire de cette mission, remarqua M. Croil, un

chrétien fidèle qui fut longtemps éditeur du Presbyterian Record^ est une succession de « désappointements ». En effet, pour des raisons que nous ne connaissons pas, le presbytère dut suspendre le travail qui se poursuivait à Montréal. MM. Baridon et Charbonnel partirent pour les cantons de Test. Pourtant, — c'est un aveu qui est fait en plein synode de l'Eglise d'Ecosse. — « La porte est ouverte; il faudrait lutter avec les armes du chrétien contre les traditions vaines et les erreurs fatales qui ont détruit l'autorité de la conscience. Il nous appartient d'entrer courageusement dans la lutte. Si Dieu a permis que le synode soit l'humble témoin de la naissance d'une Eglise française, assurément il doit considérer comme un devoir et un privilège de pourvoir aux premiers besoins. Il se peut qu'on rencontre des déceptions, mais alors il faudra redoubler de courage. »

Le comité si bien disposé rencontra quelquefois des timides, partisans de la paix à n'importe quel prix. Ceux-là trouvaient peu sage, une campagne d'évangélisation qui avait pour but d'éclairer la foi des Canadiens français : « vouloir changer leurs vues, est une entreprise chimérique ». Ils ne disaient pas encore qu'ils étaient aussi près de la vérité que s'ils vivaient selon les principes de l'Evangile ; mais l'indifférence sur la question de l'évangélisation auprès des catholiques, doit fatalement conduire à de telles conclusions. Cette conception du christianisme ne nous est guère

M. Charbonnel.

sympathique ; nous estimons même qu'elle est une sorte de capitulation morale, qui trahit Findifférence quand ce n'est pas la peur. Si nous croyons qu'en suivant les enseignements de l'Evangile, les protestants sont dans la tradition apostolique et obéissent à la pensée du Maître, il est bien évident que ceux qui ne sont pas pour cet enseignement ne sauraient être avec nous et qu'il est de notre devoir, si nous croyons qu'il y va du salut des âmes, de combattre l'erreur afin de lui substituer la vérité. Il ne peut être « politique » de laisser se propager des principes qui sont en opposition constante avec les enseignements les plus précis de l'Evangile. Le synode le comprit bien et le rapporteur qui était chargé de répondre à de telles objections, — grand honneur qu'on leur faisait et qu'elles ne méritaient pas, — écrivait :

« Comme ministre de la Parole de Dieu, nous sommes tenus par une obligation sacrée de prêcher l'Evangile à toute créature, de veiller aux intérêts spirituels de ceux dont les cœurs ont été remués et qui se sont placés sous notre «surintendance spirituelle». Quant à être chimérique, notre entreprise peut sembler telle; car nous avons affaire à l'ignorance et à la superstition; il y a des préjugés presque séculaires derrière lesquels se cache l'ennemi de la vérité. Mais on a fait les mêmes objections à toutes les tentatives qui ont été faites en vue du relèvement moral et religieux de l'humanité. Ce sont les objections de ceux qui n'ont pas idée de la valeur de l'âme et qui n'ont pour leurs semblables aucun sentiment d'affection chrétienne ; on dirait qu'ils ne croient pas à la souveraine grâce de Dieu. Ceux qui considèrent la question avec foi, qui

se rappellent les promesses de Dieu ne doivent pas se décourager. Les efforts individuels peuvent nous apparaître comme le travail d'un seul homme qui entreprendrait de défricher nos forêts ; mais si c'est Tœuvre de Dieu, et nous le croyons, elle se fera, qu'il consente ou non à se servir de nous. Si nous ne répondons pas à son appel, il nous rejetera et donnera à d'autres la gloire que nous aurons refusée. Si nous entrons de bon cœur dans cette œuvre de Dieu, celui pour lequel nous allons travailler bénira certainement le travail de nos mains et si nous avons été de quelque utihté dans le passé, il nous rendra plus utiles dans l'avenir. « A celui qui a, il sera donné encore davantage : mais à celui qui n'a rien, on ôtera même ce qu'il a. » Nous manquons d'hommes! Celui qui ouvre les cœurs, quand il le veut, saura nous les fournir, en son temps; et, choisis par lui, ils s'en iront jeter la Bonne Semence dans un terrain que son Esprit aura préparé. « L'argent est à moi, l'or est à moi, dit l'Eternel. »

C'était, on en conviendra, un langage énergique et le synode en marqua son approbation; les découragés furent fortifiés, ils comprirent que la main de Dieu allait conduire les événements, son bras n'était pas raccourci.

En novembre 1861, à la suite d'un malentendu au sujet duquel il n'a pas été possible de nous renseigner avec exactitude, M. Tanner, probablement froissé de ce qu'on lui avait adjoint un jeune pasteur pour faire des visites et des courses que son âge ne lui permettait plus facilement, quitta le service de la Mission franco-canadienne et, suivi de la grande majorité de son troupeau, il vint frapper à la porte de l'Eglise

d'Ecosse, qui accepta ses services. C'était pour cette œuvre missionnaire un noyau tout constitué : vingt communiants et un pasteur. En 1862, on s'occupa de construire un temple qui fut inauguré en 1863. Il était situé dans la rue Dorchester. Cela marcha bien pendant les premiers temps : mais M. Tanner avait trop présumé de ses forces et la maladie vint lui rappeler qu'il fallait songer à la retraite. M. Doudiet père le remplaça. Rien de plus touchant que la reprise de ce ministère par M. Doudiet; il était aveugle; et de le voir en chaire parler des choses de Dieu, on sentait bien que si ses yeux s'étaient fermés aux choses de la terre, ils voyaient maintenant les choses du ciel, celles qui sont éternelles. Cela ne pouvait être qu'un arrangement provisoire. L'arrivée de M. le pasteur G. Goëpp fut d'un grand secours, mais la mission ne devait pas jouir de ses services bien longtemps ; moins d'un an après, M. Goëpp acceptait un appel qui lui venait d'une Eglise allemande établie dans l'ouest canadien.

Malgré ces changements, le comité ne se découragea pas; M. Charles Doudiet, fils de Frédéric Doudiet, le vénérable aveugle dont nous avons parlé, était entré à University Queen à Kingston; il désirait se consacrer à l'œuvre de Dieu. Admirablement doué, Charles fit d'excellentes études, passa de brillants examens et fut consacré au saint ministère le 23 août 1869. En septembre 1874, i^ accepta l'appel de l'Eglise de Saint-Matthew, à Montréal. Charles Tanner, qui venait de compléter ses études, le remplaça dans sa charge et ce fut sous son ministère que se fit la fusion des deux Eglises presbytériennes, l'Etablie et la Libre.

Saint-François-des-Sauvages.

Pendant qu on s'intéressait aux Canadiens français, TEglise d'Angleterre n'avait pas oublié les premiers occupants du sol. La tribu des Abenakis établie dans la réserve de Saint-François, à douze milles « en bas de Sorel », entendit la prédication de l'Evangile et la reçut avec joie. Je me souviens d'avoir vu arriver chez mon père un sauvage en raquettes. C'était en hiver; il avait, à travers champs, suivi la ligne directe. Il me semble le revoir ; petit de taille, yeux noirs, cheveux peignés à plat, qui retombaient sur le haut des joues fortement accusées. C'était le missionnaire indien. On l'appelait Ozonkerenne (il n'est pas possible de garantir l'orthographe). Il causa longuement avec mon père et quelques jours plus tard, accompagné du D' Cote, Duclos partait pour Saint-François. Ils passèrent plusieurs jours avec ces frères ; quand ils nous revinrent, ils avaient le cœur débordant de joie; pensez donc, des sauvages qui avaient, eux aussi, reçu le message libérateur! On les avait entendu chanter leurs beaux cantiques qu'avait traduits leur missionnaire. Plus tard, nous eûmes la visite de M. Masta, le beau-frère du missionnaire indien, il avait voulu entendre parler des croyances des blancs et il [était venu vers eux. Le travail qui se fit alors n'a pas été perdu; deux tribus ont par ces premiers chrétiens connu la vérité qui affranchit.

Dix ans plus tard, en 1858, bien qu'on les ait laissés seuls, les impressions des premiers temps subsis- -taient encore en dépit des efforts du prêtre catho- .lique.

Ozonkerenne continua son ministère parmi ses com-

patriotes, qui recouraient toujours aux offices d'un pasteur protestant pour chacun des actes civils, bien qu'ils fussent entourés de prêtres catholiques. On sait qu'au Canada, le mariage, acte civil, est célébré par le ministre de l'un des cultes reconnus, ce qui ne veut pas dire subventionné par l'Etat.

En 1858, à l'occasion d'un de ces actes civils, cinquante Indiens se rendirent à Sorel et firent la connaissance de M. Mouilpied, suffi^agant de M. Anderson ; ils le prièrent de venir passer quelques jours au milieu d'eux. M. Mouilpied fut accueilli comme un messager du ciel dans la maison de Masta et, pendant son séjour, il prêcha l'Evangile avec la puissance d'un homme que l'Esprit inspirait. Il semble, d'après les indications de M. Mouilpied, que les Indiens jouirent beaucoup des services liturgiques, ils apprécièrent le choix des passages bibliques qu'ils renfermaient et furent édifiés par la beauté des prières et la haute spiritualité qui les avait inspirées. Ils insistèrent beaucoup auprès de lui pour le garder plus longtemps au milieu d'eux et ne se lassèrent jamais d'aller l'écouter. Bien qu'il parlât trois fois chaque jour, il avait constamment un nombreux auditoire qui suivait avec un religieux silence l'exposé du salut et serrait dans leur cœur les choses admirables qu'on annonçait.

Les Canadiens du voisinage apprirent que ce visiteur qui remuait ainsi les Indiens parlait français ; ils vinrent aussi pour l'entendre. C'était un beau spectacle que cette union de deux races écoutant le message du ciel.

De retour à Sorel, M. Mouilpied raconta les impressions qu'il avait rapportées de sa visite chez les In-

diens, parla de leur intérêt pour les choses religieuses, de l'accueil fraternel qu'ils lui avaient fait et attira sur ces frères l'attention de l'Eglise anglicane. Il 3^ eut parmi les fidèles un réveil de l'esprit missionnaire et cette année-là le trésorier boucla ses comptes avec une encaisse. Le comité auxiliaire de la Société coloniale de Londres, présidé par l'évêque de Montréal, décida alors d'organiser une mission parmi les Canadiens français de l'Amérique du Nord.

Encouragements.

Pendant que notre jeunesse se développait dans les écoles des missions^ les ouvriers du Seigneur se multipliaient afin de répondre aux demandes, toujours plus nombreuses qui arrivaient de bien des côtés. M. Doudiet avait une grande' paroisse; il prêchait une fois par mois à Belle-Rivière, à la Rivière-Cachée, au Pays-Fin et à Easthawkesbury. D'autres s'occupaient de Sainte-Thérèse et de Joliette, préparant ainsi des centres d'évangélisation où devaient plus tard se constituer des Eglises vivantes.

Ces disséminés qu'on visitait régulièrement tous les mois donnaient de grands encouragements; à défaut d'un pasteur, ils se réunissaient pour s'édifier mutuellement. Nos premiers prosélytes étaient tous des évangélistes nés : ils se disaient : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. » On causait au coin du feu, durant les longues soirées d'hiver qui se prolongeaient souvent fort avant dans la nuit ; on en parlait au village, dans les magasins, à la forge; on en parlait au moulin pendant que les meules broyaient le grain destiné à four-

nir la farine qui serait employée pour faire le pain de la famille; on en parlait dans les chantiers; on en parlait partout. Oh! la vie des premiers jours. Seigneur, si tu voulais nous la donner encore! qu'elle était belle dans sa simplicité, qu'elle était simple dans son courage et dans son ardeur! Petit garçon de cinq ans, puis de dix ans, j'entrais dans ces réunions, je me blottissais dans un coin et passant inaperçu, j'écoutais ce que disaient ces hommes de Dieu. Je les voyais se mettre à genou, je les entendais prier quelquefois très longuement, et cela me rendait meilleur. Parfois, je voyais des larmes couler sur les joues des auditeurs, puis l'assemblée éclatait en alléluias. L'émotion gagnait tous les cœurs, cela durait des heures et on recommençait le lendemain.

Je me comprenais pas tout ce qu'on faisait, mais quelque chose me disait qu'il y avait au milieu de ces gens simples, une puissance invisible et sacrée qui agissait sur les cœurs. Plus tard, dans ma vie, quand j'ai revu tout cela par la pensée, j'ai compris et, j'ai remercié Dieu pour cette puissance qui faisait parler, prier, pleurer et chanter, je me suis dit : Une œuvre qui commence dans de telles conditions est une œuvre de Dieu; elle sera durable et elle verra de grandes choses.

Vous devinez, cher lecteur, ce qu'elle est cette mission : éclairer les intelligences, rendre à la conscience sa sensibilité, donner au cœur un objet digne de son amour. Pour atteindre ce but, il fallait des moyens d'action, un outillage. Tout en instruisant les pères et les mères d'alors, on ne pouvait négliger la jeunesse; elle avait tant besoin d'apprendre, elle désirait

tant savoir. L'Evangile qui fait naître ces aspirations et ces besoins, trouve aussi moyen de les satisfaire. Dès qu'il est reçu quelque part, il fait naître des écoles.

Ce que le clergé n'avait pas songé à faire, les missions s'en chargèrent! Elles commencèrent par inaugurer de petites écoles qui étaient ouvertes à tous. On en avait immédiatement besoin et il faut louer les missionnaires de l'avoir compris dès la première heure. Le riche trouve toujours les moyens de faire instruire ses enfants, mais le peuple qui vit loin des centres, qui travaille et qui peine, celui duquel dépend l'avenir et la prospérité matérielle du pays, comment pourrait-il s'imposer le sacrifice d'envoyer ses enfants dans les collèges dont les tarifs ne sont guère à portée de sa bourse? Il ne pouvait venir à nous, donc il fallait aller à lui et mettre à sa portée l'école qui développerait ses enfants. Chaque fois qu'on est allé à lui, il s'est approché de nous. Malheureusement, il n'était pas possible d'ouvrir autant d'écoles qu'il en aurait fallu. On alla au plus pressé et les écoles ouvertes furent accessibles à toutes les bourses.

Souvenirs de jeunesse.

Quand en 1847, j'arrivai à l'Institut de la Pointeaux-Trembles, j'avais douze ans; je trouvai à la direction M. le pasteur Tanner, dont l'affabinté entraînante inspirait l'affection, faisait naître la confiance; il avait avec lui M. Jean Vernier, instituteur breveté du département du Doubs, en France.

Qu'on me permette de rappeler ici quelques noms

d'anciens condisciples dont le souvenir m'a été toujours infiniment doux.

Je ne puis pas en donner une liste complète, elle serait trop longue; quelques-uns suffiront.

Et d'abord, David Gobeille, de Saint-Lin, petit, brun aux cheveux frisés et aux yeux noirs dont j'admirais toujours la belle écriture ronde. Il promettait beaucoup; mais il a fourni une bien courte carrière.

Aristide Depaty, intelligence rare^ qui a rendu d'importants services à Bowmanville.

G. Désilets, qui devait arriver à la direction de nos instituts.

Noël Rondeau, dont les sages conseils et la mâle carrure m'ont souvent protégé contre les méchancetés des camarades malveillants ou trop taquins.

André Rochefort, qui nous faisait payer cher les sobriquets dont on l'abreuvait, est allé faire fortune dans le Rhode Island.

Louis Malhiot, qui aurait pu arriver, est allé s'ensevelir dans le fond des bois oii la mort le surprit dans le complet épanouissernent d'une jeunesse qui promettait.

Onésime Parent, qui a passé aux Etats-Unis — où il a prospéré — et dont on parle avec respect dans le monde chrétien.

Je pourrais continuer longtemps si je voulais parler de ceux qui ont fait fortune dans le Massachusetts, ou qui sont à la tête de familles prospères, des Parent, des Pépin, des Etienne, qui ont fourni des citoyens toutes les paroisses; des Vaudry, d'heureuse mémoire, mais cela m'entraînerait trop loin.

' Les élèves se succédaient, les maîtres aussi. Charles Gobeille, qui faisait oublier ses difformités par son

l'immigration huguenote 229

intelligent enseignement. Louis Pasche^qui faillit transformer l'institut en un conservatoire de musique, étonnait tout le monde par sa méthode.

M. Bistrom, jeune seigneur russe, fut le premier qui nous enseigna à mesurer les surfaces, à cuber les solides et à déterminer la hauteur des montagnes. Cinq ans se passèrent ainsi. Cinq ans, cela compte dans la vie d'un garçon de mon âge! Je m'éloignai quand j'en avais dix-sept, emportant un trésor que je n'ai jamais perdu, ce trésor que les voleurs et les brigands ne peuvent jamais nous ravir.

Mon père voulait me faire étudier le droit, j'avais décidé que je ferais de la théologie. Je m'en ouvris très librement à lui et il ne fît pas d'objection. Seulement, il n'y avait pas d'école de théologie à Montréal, comment allions-nous tourner la difficulté? Le Seigneur devait y pourvoir.

On était en 1852; Montréal venait de perdre un bon tiers de sa population ; l'incendie avait détruit toute la partie est de la ville, rasant tout ce qui se trouvait sur l'espace qui va de la rue Sainte-Catherine et de la rue Cadieux jusqu'au Saint-Laurent.

Quand j'y arrivai, la ville n'avait rien d'agréable à l'œil; ces murs noircis par la fumée^ ces cheminées qui avaient comme honte d^être seules restées debout, évoquaient de bien tristes pensées. En me promenant au milieu de ces ruines, sous la clarté indécise d'une lune qui semblait effrayée de l'étendue du désastre, je ne suis pas sûr de n'avoir pas aperçu des revenants ou de n'avoir rien entendu des cris d'angoisse de toutes ces victimes qui dormaient ensevéHes sous les cendres encore chaudes.

Je ne savais guère ce qu'on allait faire de moi dans la métropole, mais quand j'y arrivai, je trouvai qu'on avait arrangé tout un programme d'études ; il y avait même un professeur tout prêt à nous faire mettre au travail. Je dis nous, car à ma grande joie, je trouvais là un ancien camarade d'école, Antoine Geoffroy; un jeune Anglais, Ed. Jemieson, qui montra ses sympathies pour la race latine en épousant une charmante Suissesse, et un missionnaire M. Solandt, qui avait déjà acquis une grande expérience dans l'œuvre d'évangélisation. Tous les quatre, en étudiant l'anglais dans une école, la philosophie avec le D'" Wilkes, les mathématiques, le latin et le grec avec M. le pasteur Wolff, nous arrivâmes à nous dégrossir un peu.

C'est ainsi que je pus me préparer I aëi Mathieu pour être admis dans l'école pré-

paratoire de l'Ecole de théologie de Genève, dont les bâtiments, que je ne connaissais pas, passaient pourtant devant mes yeux.

Deux ans se passèrent ainsi. C'est dans cet intervalle que l'école de la Pointe-aux-Trembles fît une perte presque irréparable dans la personne de M. Vernier, qui périt lors du naufrage de Y Annie Jane.

Déjà la mission avait trouvé parmi les convertis des aides précieux : Israël Mathieu, qui fut plus tard consacré au saint ministère par une Eglise congrégationaliste, après avoir fait ses preuves dans le colportage et l'évangélisation ; Grégoire Desjardins, un prosélyte de Sainte-Thérèse qu'avaient suivi les Fillion et quelques autres, Desjardins fut colporteur biblique pendant plusieurs mois.

Les événements se précipitaient; les années 1852 à 1854 furent particulièrement bénies. L'intérêt de quel ques dames cultivées, animées des plus nobles senti ments religieux, fut un encouragement bien précieux Citons tout spécialement M"^ Voruz, de Lausanne qui vint en 1852 rejoindre son fiancé, M. Lafleur, Gelui-ci était allé l'attendre à New-York. Ils s'ins tallèrent à Saint-Pie, où il fut pasteur pendant que sa compagne s'occupait de la direction de Técole des filles.

C'est à M. Cyr que revient l'honneur de la fondation du premier journal protestant français au Canada. Il l'appela le Semeur; par là il indiquait ostensiblement le but pour lequel la petite feuille avait vu le jour.

Nous eûmes aussi le concours distingué de M"^ Tregent, de Genève; elle devait rendre de grands services à la Pointe-aux-Trembles, pendant que M. Darey enseignait à l'école normale de Saint- Jean.

M'"'' Richard-Sandreuter exerça sur les garçons de la Pointe-aux-Trembles une très grande influence, grâce à ses manières extrêmement distinguées; son mari fut longtemps économe de l'institution.

C'est M""^ et M. Tanner qui entreprirent la tâche diflicile de recueillir les fonds nécessaires pour bâtir une école de filles sur le vaste terrain de la Pointeaux-Trembles. Malheureusement, se dépensant sans compter, M"'^ Tanner contracta une maladie grave, qui devait l'emporter au moment 011 elle aurait pu jouir du fruit de ses travaux et assister au développement de l'école pour laquelle elle avait donné sa vie. Pour adoucir l'amertume de son deuil, le comité proposa à M. Tanner de faire un voyage missionnaire à

travers les stations existantes, il alla revoir les nombreux amis que la sympathie de sa compagne leur avait créées. Tous le reçurent avec une fraternelle cordialité.

Cétait vraiment la série noire ; en 1853, le naufrage de r « Annie Jane ». En 1854, c'était l'incendie de l'école de Saint-Pie, qui sera réinstallée à Longueil dans un beau bâtiment bien aménagé.

Le naufrage de !'« Annie- Jane ». — Scènes de deuil.

Déjà on prévoyait la retraite de quelques vieux missionnaires et on avait songé à combler les vides qui allaient se produire ; de plus, on avait besoin d'hommes nouveaux pour répondre aux appels qui se faisaient pressants. Voici, d'après des notes de M. Ami ce qu'on décida : M. Vernier se rendit en France, son pays natal, pour en ramener de nouveaux ouvriers. Ici se place l'un des événements les plus tristes que nous ayons à enregistrer. Après avoir persuadé MM. Kempf, Van Bueren, Marc Ami et Jean Cornu de venir au Canada, M. Vernier s'embarqua avec eux sur un voilier, l'Annie- Jane; on était en août 1853.

Les premiers jours de la traversée furent favorables et l'on voguait plein d'espoir... Nos voyageurs étaient assez rapprochés des côtes, quand une tempête vint les surprendre et jeter bas, en les brisant comme fétus de paille, les trois mâts du navire ; ils durent rentrer au port pour réparer les avaries. Après quelques jours de repos forcé, ils se remirent en mer ; dès le lendemain, 13 septembre, le vent tourna à l'ouest et souffla dans leurs voiles durant huit jours. Ce fut alors

qu'ils aperçurent le rocher Kida, au nord des îles Ferroë, bien en dehors de la ligne suivie ordinairement. Le capitaine leur expliqua qu'il avait commandé ce détour pour rencontrer un vent plus favorable, qui le mènerait dans les eaux du golfe Saint-Laurent. Ainsi tranquilisés, ils admirèrent les troupeaux de marsouins qui jouaient autour du vaisseau, plongeant et revenant à la surface pour respirer ; ils semblaient lutter de vitesse avec le navire. Le vingt-trois, l'embarcation était parvenue au vingt-troisième degré de longitude ouest et au soixantième de latitude nord ; tout à coup, le vent d'ouest se mit à souffler, soulevant les ondes, qui s'agitaient comme au début d'une horrible tempête. On cargua les voiles, on attacha soUdement le gouvernail, dont les matelots ne pouvaient plus être les maîtres. Le capitaine plaça les hommes au pont; défense aux passagers d'y paraître. On ne pouvait se défendre d'une certaine terreur en entendant le bruit sinistre des vagues. Pendant trois jours, on fut ballotté sans merci.

Pendant que la mer rageait^ ceux qu'elle portait passaient leur temps à prier, lisant et s' encourageant mutuellement. Le 26 septembre le calme se rétablit ; on permit de monter sur le pont. Grande fut la surprise de tous ! Le navire était à peu près désemparé ; les mâts étaient cassés à la hauteur du premier hunier; les cordages flottaient au gré des vents, les voiles étaient en lambeaux, la boussole et une chaloupe de sauvetage avaient été emportées. Ne pouvant tenter une traversée dans ces conditions, on mit le cap sur Liverpool. Tant bien que mal, le capitaine avait fait réparer le navire et on "avançait grâce à un

vent favorable. Le 28, jour néfaste, un brouillard épais couvrait la mer; le capitaine paraissait inquiet. Dans Taprès-midi, un vent d'ouest s'éleva, dissipa le brouillard et on put apercevoir, à Test, des montagnes que le capitaine reconnut pour être celles de l'île de Barra, dans le groupe des Hébrides. Tout le monde, à l'exception du capitaine et de son collègue le capitaine Rose, passager à bord, paraissait heureux de revoir la terre ; les loups de mer étaient en proie à, une mortelle inquiétude. « Je vis même, dit Ami, des larmes couler sur leurs joues » ; le vent augmentait de violence et on approchait de la terre. Tout à coup, on s'aperçut que le vent poussait vers de dangereux récifs. Ce fut un moment extrêmement douloureux. Le capitaine ne parvenait pas à cacher son angoisse. On déploya toutes les voiles pour gagner le large; mais, la marée et le poids du chargement, tout un matériel de chemin de fer que portait le bateau., s'opposaient à cette manœuvre; le danger devenait imminent. Nos amis descendirent dans leurs cabines pour 5e préparer au pire. M. et M""^ Kempf et leurs deux ■enfants étaient affaiblis par de longs jours de souffrance. Vers minuit, M. Vernier, douloureusement affecté, vint leur dire : « Levez-vous, mes amis, nous sommes en grand danger, nous voguons au milieu des écueils. » On s'habilla en hâte, on courut sur le pont, que les vagues balayaient à chaque instant ; la nuit était sombre et prêtait à la confusion. Le capitaine seul -avait conservé son sang-froid ; il commandait avec calme et on obéissait; les chaloupes de sauvetage, le dernier espoir, venaient d'être emportées. Un silence «de quelques secondes — un siècle — succéda au dé-

sarroi né de ce malheur. L'heure de la suprême angoisse avait sonné; des cris perçants se faisaient entendre de tous côtés... Le navire venait de toucher, tout espoir devait être abandonné.

Il fallait se résigner à mourir. Ami a écrit : « Dans le salon, je trouvai la famille Kempf, en prière avec M*"^ Rose. Les craquements du navire, de violentes secousses, les obligeaient à chercher un appui. Ils se réunirent tous, car ils voulaient mourir ensemble; chacun pensait aux siens. C'était le moment des suprêmes adieux; le sacrifice était fait. L'eau commençait à pénétrer ; nous montâmes sur les malles, afin de prolonger la vie quelques instants encore; tout à coup nous entendîmes à nos pieds deux petites voix qui disaient: «Oh ! papa... pa... pa ! nous allons vers Jésus » ; c'étaient les enfants Kempf. Une seconde fois l'eau monta et les ensevelit ; ce fut le silence de la mort. » Ami, au moyen d'un effort surhumain, en grimpant sur un tonneau, échappa, ce qui lui permit de gagner le pont. Quel spectacle s'offrit alors à sa vue! La proue du navire était couverte par les eaux; les passagers, serrés les uns contre les autres, pour se réchauffer et se protéger contre la fureur des vagues, étaient transis de froid. Ami chercha Vernier et ses compagnons de voyage, ce fut sans succès. Il les croyait tous morts. Le froid devenait intense ; les moins forts tombaient dans un fatal engourdissement et se couchaient pour mourir. On avait beau les frictionner, rien n'y faisait. Enfin, le jour parut. Ami retrouva le frère Van Bueren, qui était monté sur une table quand il avait senti l'eau envahir le navire ; il avait réussi à briser les barreaux d'un hublot, ce qui

lui permit de gagner le pont avec quelques autres qui le suivirent. Tous deux cherchèrent en vain les amis Kempf et Vernier. Ils redescendirent dans leur cabine, oii ils trouvèrent Jean Cornu. S'ils étaient restés dans leurs cabines, pas un d'eux n'eût péri, car leurs bagages étaient presque tous secs.

Descendus sur le rivage, les survivants cherchèrent les corps de leurs amis; d'abord ils trouvèrent ceux des enfants Kempf; le lendemain, celui de M. Vernier. Sur l'ordre du capitaine, on fit un cercueil dans lequel on déposa ces dépouilles. Peu après, on retrouva les cadavres de M. et M"'^ Kempf et celui de Rose ; tous furent enfermés dans des cercueils et inhumés dans une fosse commune, creusée sur le rivage; triste et solennel convoi que celui-là. Le pasteur de l'endroit^ le Rev. M. Beatson fit une touchante allocution. Les naufragés, tourmentés par d'affreux cauchemars, furent retenus dans l'île Vatersay quinze longs jours ; enfin, une goélette vint les prendre. Après un voyage très mouvementé, sous des averses torrentielles, ils arrivèrent à l'hôteL de Portree. Sur le rivage d'une île battue par les vagues, reposent depuis cinquantehuit ans les dépouilles de Jean Vernier dont les accents et la prédication impressive m'ont souvent ému. Que ne puis-je déposer sur cette tombe déserte une fleur d'affectueuse reconnaissance, en souvenir du bien qu'il a fait !

Sabrevois.

Ce qui fait les succès coloniaux de l'Angleterre, c'est le souci des chrétiens en vue du relèvement moral des pays conquis.

L'étendard britannique était hissé sur les forteresses de Québec ; l'Eglise anglicane, de concert avec le gouvernement s'intéressa à ces nouveaux sujets^ et voulut leur faire partager les précieuses convictions qui font le bonheur de ses enfants- Si les armes ouvraient la porte, l'Evangile suivait. On l'a vu à la prise de possession ; tout en respectant les sentiments religieux des vaincus, elle leur donna une occasion de voir ce qu'elle croyait et ce qui faisait sa grandeur. Ce zèle fut de courte durée et alla diminuant jusqu'au commencement du siècle dernier. Une simple circonstance, en apparence toute fortuite, dont Dieu a su se servir, a suffi pour donner un peu de vie aux ossements desséchés ou presque.

En 1812, après la guerre, deux officiers anglais, traversant la paroisse de Laprairie, reçurent l'hospitalité dans une famille canadienne. Le lendemain, après avoir réglé les frais de leur logement, ils offi-irent un exemplaire du Nouveau Testament. M. Charles Roy l'accepta avec plaisir, ne se doutant pas des conséquences que cet acte allait avoir.

La semence jetée en terre y resta toute une génération, ne produisant rien.

Ce fut un fils Roy, de mon âge, qui en profita; il prit connaissance du livre; il rencontra le major Christie, propriétaire de plusieurs seigneuries, dans l'une desquelles Sabrevois se trouve enclavé. Par l'action invisible du Saint-Esprit, M. Roy fut amené à comprendre la voie du salut par Jésus-Christ. Le livre de prières en usage dans l'Eglise anglicane le mit au courant des us et coutumes de l'Eglise, et en 1841, il se joignit à l'Eglise de Christville qui l'admit offi-

ciellement dans une cérémonie que présidait Tévêque Mountain.

C'est alors qu'on envoya aux gens de Sabrevois un homme qui devait y continuer l'œuvre qu'avait commencée la lecture de la Parole de Dieu.

M. le pasteur Gavin (arrivé en 1834 avec Olivier, était revenu de chez les Sioux) fut reçu dans les ordres anglicans par Tévêque de Québec, en 1847. Depuis lors, il déploya un zèle et une persévérance dont on a gardé un bien doux souvenir à Sabrevois. Il ne se bornait pas à ses fonctions pastorales dans cette localité, il s'occupait aussi de tournées missionnaires ; c'est à l'occasion de l'une de ces tournées qu'il fut reçu dans la maison de mon père. Par là, il a été le moyen d'amener plusieurs familles à l'Evangile, ce que le Record of the French Mission a reconnu.

A une assemblée tenue en 1853 sous la présidence de M. Bond, qui devint archevêque, la Société des missions anglicanes parmi les Canadiens français fut définitivement organisée.

En 1855, Gavin annonce qu'il a ouvert une école qui groupe déjà plusieurs enfants. Quelques-uns permettent d'espérer qu'ils pourront rendre des services à la mission. La société entrevit alors la possibilité d'organiser une école normale qui préparerait de futurs missionnaires. Cette école fut ouverte à Saint-Jean, sous la direction de M. Fronteau, un Français qu'avait adressé le comité de Londres. Trente candidats avaient adressé leur demande d'admission; faute de place, sans doute, le comité ne put en admettre que dix et adjoignit à M. Fronteau, à titre d'assistant, M. Lewis, candidat au saint ministère.

M. le chanoine Bancroft parlant de cette école normale observe que, dans son humble opinion, il est impossible de trouver une œuvre plus digne d'intérêt que celle-là.

M. Gavin préparait les voies pour rétablissement d'une école de fille à Sabrevois, quand le Seigneur le rappela le 18 avril 1855. Ce fiit une perte bien sensible pour la mission ; il fut vivement regretté par tous ceux qui l'avaient connu, catholiques ou protestants.

La petite école de Sabrevois qui se tenait dans la sacristie, comptait trente élèves au moment de ce départ. Ce fut une tâche bien difficile pour Mme Gavin que la direction de cette école. « Je ne puis que reconnaître la bonté de Dieu envers moi, son indigne servante, écrivait-elle au comité ; il m'a soutenue dans ma faiblesse et dans mes épreuves. Si mon cher mari m^avait été conservé, je ne doute pas que l'école aurait répondu aux espérances de ses amis. Mais je crains qu'ils ne soient déçus, je sens tellement mon inhabileté. N'étaient les précieuses promesses de Dieu^ je serais désespérée. Si on pouvait trouver quelqu'un qui puisse en prendre la direction, je serais heureuse de venir en second; toutefois ayant mis la main à la <:harrue, je ne veux pas regarder en arrière. »

Le i^'" juin 1855, M.Joseph Mouilpied, de Guernesey, fut envoyé à Sabrevois par l'évêque anglican de Montréal pour y remplir les fonctions de catéchiste et de directeur de l'école primaire. Il se mit à l'œuvre avec toute l'énergie dont il était capable et compta bientôt après des auditoires de quarante personnes; dans les occasions spéciales, on en compta soixante,

Il venait d'organiser son activité pour l'hiver,

quand il fut déplacé pour succéder à M. Fronteau dans l'école normale de Saint-Jean. Edouard Roy, i'un des élèves les plus avancés de l'école, fut provisoirement chargé de la desserte de la mission de Sabrevois. Dans le rapport qu'il présenta avant de rejoindre son nouveau poste, M. Fronteau signalait un certain nombre de jeunes gens qui ont su se rendre utiles à l'œuvre qui les avait formés : Hosias Babin, Job Babin, Octave Fortin, Lucien Paradis, Napoléon Tétraux, Daniel Gavin, Edmond Therrien, David Cy r, Victor Gendron, Lucien Roy, Edouard Roy.

Le développement de l'œuvre entraînait

une augmentation dans les dépenses et l'évêque de Montréal fit appel à la générosité des chrétiens. Il fut entendu, la société ouvrit des missions au lac de Brandon, à Sainte-Ursule et à Ely. MM. Lewis, Fortin et de Gruchy y travaillèrent activement. En 1868, Ed. Roy, l'un des premiers fruits de la mission, avait été consacré pasteur.

Soutenu par l'intérêt des chrétiens, l'école prend un nouvel élan ; le nombre des élèves garçons atteint le chiffre de quarante; on compte dix-sept filles.

Pour loger tout ce monde, le comité acquiert une maison voisine et on s'assure les services de M™^ Ed. Roy, qui prend la direction de l'école des filles. Très

South Ely.

appréciée, elle eût certainement rendu de très grands services, mais la mort vint l'enlever à sa famille et à ses élèves. Comme il y avait constamment des refus à opposer aux nombreuses demandes de nouveaux élèves, le comité songea à transporter Técole à Montréal; on construirait plus grand et probablement pourrait-on ouvrir une mission. Pour sonder le terrain, on envoya M. Jean Roy, qui débuta en faisant du colportage. L'essai fut satisfaisant et M. Roy signala quelques familles disposées à recevoir l'Evangile.

En 1877, M. Josias Roy, qui était allé étudier la théologie à Môntauban, en France, arrivait à Montréal. On le chargea d'ouvrir une mission dans cette ville. Il s'installa dans un magasin qu'on transforma en chapelle; il était situé rue Saint-Joseph, à l'angle de la rue Notre-Dame ouest. Roy réussit à constituer une congrégation intéressante. C'est alors qu'on décida de bâtir une église et, en 1880, l'évêque consacrait au service du Seigneur l'église du Rédempteur^ qui était située dans la rue Chatham; ce fut une belle journée pour les prosélytes de la Pointe-Saint-Charles,

C'était le début de l'œuvre projetée. Pour réaliser les plans primitifs, il importait de trouver des fonds. On consacra à cette œuvre difficile l'activité de MM. Josias Roy et Tucker; le premier collecta en Angleterre, le second au Canada. Ce dernier devint principal du collège en 1882.

Dès qu'il fut en état de recevoir des élèves, le collège en compta 120 : soixante-dix internes et cinquante externes. L'année suivante, ce nombre fut dépassé et les amis de l'école en furent réjouis.

Le concours dévoué des deux hommes dont nous

venons de parler, était infiniment précieux à la mission et permettait de regarder joyeusement vers l'avenir. Excellents prédicateurs, pédagogues habiles, ils

attiraient autour d'eux des auditeurs et des élèves en grand nombre. Malheureusement pour la mission, ils crurent devoir accepter des appels qui leur étaient venus du dehors; M. Roy partit pour Winnipeg et

M. Tucker accepta la suffragance de l'église Saint- Georges, à Montréal. Ces deux départs inattendus furent considérés à Tégal d'une désertion et le zèle des amis de la mission en fut diminué. Comme pour augmenter rembarras des directeurs, une épidémie se déclara dans l'école et l'on dut licencier les élèves. L'école resta fermée pendant deux ans.

Bientôt pourtant le ciel s'éclaircit et le comité, ayant trouvé en M. Larrivière le principal dont il avait besoin, s'assura ses services et lui donna comme adjoint M. H. Benoit, qui était chargé de collecter des fonds. Les collectes ordinaires ne suffisaient pas à l'entretien de l'école ; il y avait une forte dette qui préoccupait beaucoup les membres du comité. Pour essayer de la faire disparaître, on décida d'envoyer M. Benoit en An-

M. Larrivière. ., ,., ^

gleterre. L accueil qu il y reçut tut fort cordial, en dépit de circonstances fâcheuses, on était en guerre avec le Transvaal, mais les dons ne furent pas ce qu'on avait espéré.

En 1898, le comité adressait au public un pressant appel: « L'Eglise anglicane, disait-on, poursuit depuis cinquante ans çn silence, une œuvre d'évangélisation au milieu des catholiques romains de langue française de la Province de Québec, mécontents des enseignements de l'Eglise de Rome. Plus de trois mille jeunes Canadiens des deux sexes ont profité des privilèges qu'offre cette institution et sont passés sous la direction spirituelle de l'Eglise. Quatorze pasteurs de langue française, fils et petit-fils des premiers convertis,

sont employés dans la mission à des titres divers. » Le public répondit assez favorablement à cet appel, mais la dette subsista encore.

En mai 1900, l'archevêque de Montréal nomma M. Benoit pasteur de l'Eglise du Rédempteur.

En avril 1905, M. Larrivière démissionne; on lui donne pour successeur M. Benoit, qui a été directeur jusqu'en 191 1, année qui vit la vente des immeubles, la .Compagnie des chemins de fer du Grand-Tronc en ayant offert un prix élevé.

Par cette vente, le comité de Técole n'entendait pas mettre un terme à l'œuvre excellente qui se faisait. Depuis longtemps à cause du mouvement de la population, il étudiait le projet de transporter cet étabUssement dans une autre ville,

' M. Benoit.

l'offre qui lui a été faite est venu trancher la question et on prépare maintenant les voies et moyens d'un établissement futur. Le nouvel édifice sera construit sur la rue Sherbrook Est, près du parc Lafontaine. La société a fait l'acquisition de cinq arpents de terre à Bayvrew, elle y érigera prochainement l'école. Nous souhaitons que les choses se fassent rapidement et qu'avec l'aide de Dieu la mission puisse faire là oii elle s'installera une œuvre bénie.

Duclos à la Pointe-aux-Trembles.

En 1850, M. Duclos revenait de Genève ; on lui donna la direction des études dans l'Institut de la Pointe-aux- Trembles ; il s'occupa particulièrement des classes bi-

bliques et de quelques cours supérieurs. Il eut, dans ces dernières classes, quelques étudiants dont il convient de mentionner le nom : Paul Vernier, le fils du pasteur Jean Vernier ; celui-ci, après avoir enseigné quelques temps en Allemagne, partit pour TAsie-Mineure et fut repris par Dieu à Jérusalem. Esrom Duclos fit de la médecine et termina sa carrière à Fall River, en rendant un bon témoignage à TEvangile qu'il avait

négligé pendant un certain temps. Jules Pollens, belle et courte carrière. Seul Edmond Richard, établi sur des terres du Vermont, est resté debout. Tous quatre étaient bien doués et promettaient un bel avenir. «Je n'oublierai jamais, dit Duclos, le précieux concours de MM. Rivard, Vernon, Richard, ce dernier secondé par son admirable compagne. J'en ai gardé un souvenir bien vivant; leur expérience, leur bon sens et leurs directions m'ont été souvent fort utiles. »

Avant de quitter Genève, Duclos eut le plaisir d'y rencontrer son ami G.-M. Désilets, qui entrait à l'Ecole de théologie ^u moment oh lui-même terminait ses études. D'autres Canadiens étaient venus avec Désilets, mais il semble que le travail demandé les ait découragés, car ils sont revenus au pays pour y reprendre leurs premières occupations ; il faut en excepter un cependant qui fit des études médicales.

J. Provost.

La Suisse nous préparait aussi un homme qui devait rendre d'excellents services à nos Eglises, j'ai nommé J. Provost, qui a déposé le harnais en 1910. On admire en lui le prédicateur de talent, le conférencier et l'écrivain de mérite. Il débuta comme pasteur à Montréal, puis la Nouvelle-Angleterre nous l'enleva sans nous prendre cependant sa sympathie, à laquelle

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La maison Rondeau à Ste-Elisabeth.

nous n'avons jamais fait appel en vain. Nous aurons l'occasion de reparler de lui dans la suite. (Nous le retrouvons plus ,tard à Mov^rytown et ensuite à Torrington.)

Sainte-Elisabeth en 1855.

A cette époque, Sainte-Elisabeth promettait de devenir un centre d'action missionnaire. La famille Rondeau, avec ses cinq fils et ses cinq filles, possédait assez de fermes pour établir les fils. Une autre raison, c'est que, située entre Berthier et Ramsay, deux

endroits où il y avait des protestants, Sainte-Elisabeth les attirait. En attendant d'y voir ériger un temple, à rexemple de l'Eglise de Corinthe, qui se réunissait dans la maison de Priscille et d'Aquilas, on tiendrait les cultes dans leur grande maison. En 1856, M. le pasteur Roux, alors directeur de la Pointe-aux- Trembles, organisa à Sainte-Elisabeth une seconde Eglise sur le modèle de la première. C'était prématuré. On comptait sur des jeunes gens, dont les goûts ne s'étaient pas encore manifestés. Deux d'entre eux allèrent s'établir à Joliette comme fabricants de meubles. Un troisième alla les rejoindre peu après. Trois des filles de M. Rondeau devinrent femmes de pasteurs. Le reste de la famille se rattacha au petit troupeau de Joliette. En les disposant ainsi. Dieu voulait utiliser ces jeunes gens. Trois d'entre eux donnèrent bien des années de leur vie à Tévangélisation. La famille Rondeau a fourni à l'Eglise du Seigneur un rare contingent d'ouvriers : deux pasteurs et quatre femmes de pasteurs, et trois évangéHstes que Dieu a bénis dans leurs différentes sphères d'activité.

Joliette.

L'année scolaire 1859-60 avait été dans les Instituts de la Pointe-aux-Trembles une année particulièrement bénie. Les élèves avaient fait preuve d'une rare émulation, aussi les examens avaient-ils donné d'excellents résultats. Mais Duclos était bien jeune, partant sans grande expérience, l'administration des Instituts lui était un sujet de graves préoccupations. Sa jeune fiancée, qu'il devait aller chercher en Suisse^

n'était guère plus expérimentée que lui, ce qui ne Tavait pas empêchée d'accepter de grand cœur de partager l'œuvre missionnaire, pour laquelle son fiancé se préparait. Après les examens dont nous avons parlé, Duclos partit pour la Suisse ; il allait chercher la compagne de sa vie, et revint avec elle

Juliette.

dans le courant de l'été. C'était une des filles de M. et M""^ Jeanrenaud-Grandpierre. Deux de ses oncles ont fait partie du Conseil d'Etat dans les premiers temps de la République de Neuchâtel. L'un, M. Jeanrenaud-Besson était directeur du département des cultes, l'autre, M. Louis Grandpierre, chef du département militaire.

Ce qui avait frappé l'étudiant en théologie dont elle devint la fiancée, c'était l'intérêt qu'elle prenait à

toutes les questions religieuses, se dépensant déjà sans compter pour les œuvres qui avaient besoin de son concours, spécialement pour Técole du dimanche, qui était alors une institution de création assez récente. L' enthousiasme qu'elle avait fait naître dans le groupe dont elle avait la charge faisait prévoir ■qu'avec l'aide de Dieu elle serait pour un pasteur missionnaire une aide d'un grand secours. Très instruite, un peu artiste, elle constituait à ses yeux la femme idéale du pasteur. L'amour se mit de la partie, et les missions canadiennes qui n'avaient envoyé qu'un jeune homme en Suisse furent enrichies de deux ouvriers qui devaient rester ensemble près d'un demi siècle.

Duclos, qui avait vu ce qu'il fallait de force et d'expérience pour administrer convenablement les Instituts, n'osa pas confier une telle charge à sa jeune femme, qui aurait eu, en effet, à s'occuper de la grosse direction du ménage, et, sans en parler à des tiers, il se décida à prendre les conseils du secrétaire des missions.

Cette décision prise, il se sentit plus à l'aise, et le voyage, on le comprend, sans peine, fut fort agréable. Ils revenaient donc tous deux vers leur champ de travail ! Que serait ce travail, dans quel endroit faudrait-il se mettre à l'œuvre, ils n'en parlaient que pour se dire « les choses sont entre les mains de Dieu, il ^n sera ce qu'il voudra. Ce qu'ils se disaient bien ouvertement, par exemple, c'était leur désir d'une consécration complète au milieu de quelques familles chrétiennes, dont l'expérience guiderait leurs premiers pas. Dieu les entendit.

A leur arrivée, Duclos n'eut pas même à communiquer ses craintes au secrétaire, celui-ci les avait devinées; aussi proposa-t-il au jeune couple de s'installer à Joliette, qui avait alors comme annexes Sainte- Elisabeth, Ramsay, Kildere et le Grand-Ruisseau. Dans chacune de ces localités il y avait déjà quelques familles chrétiennes, toutes désireuses de voir s'étendre rinfluence de l'Evangile ; aussi, l'accueil fait au jeune couple fut extrêmement cordial; tous deux s'attachèrent du coup à ces nouveaux amis et à leur nouvelle paroisse. De plus^ ils eurent pour guider leurs premiers pas la collaboration dévouée du frère Vessot, un colporteur biblique qui avait installé sur la place du marché une « stalle » qu'il transformait volontiers, en vendant ses bibles et en distribuant des traités religieux, en une chaire d'où partaient vives et toujours originales les vérités qui remplissaient son cœur. On aimait sa manière d'attirer l'attention des passants, le tact avec lequel il savait -offrir ses ouvrages, qu'il ouvrait d'avance en exposant leur contenu. Tous ceux qui s'arrêtaient n'achetaient pas, mais il y en avait toujours quelques-uns qui se laissaient convaincre et plus d'un cultivateur, plus d'une ménagère emportait, avec ses provisions habituelles, la perle de grand prix.

Malgré ses manières quelquefois agressives, Vessot a laissé dans les paroisses qu'il visitait, et surtout à Joliette, où il a passé la plus grande partie de sa vie, le souvenir d'un homme honnête, pieux, toujours heureux, fier de rendre témoignage à la Vérité et de se rendre utile.

Dès le début de son œuvre, il n'avait pas toujours

été sur un lit de roses; la population, excitée par les prêtres, avait essayé de lui rendre impossible le séjour à Joliette ; un jour^ il fut menacé par la foule, comme il passait sur le pont. On voulut le jeter dans la rivière de T Assomption, qu'il devait traverser pour gagner sa demeure. Les forcenés, qui le serraient de plus en plus, auraient certainement accompli leur lâche besogne, si M. Joliette, un gentilhomme français qui était aussi seigneur de Tendroit, ne fût intervenu à temps.

Les Duclos étaient installés depuis quelques mois,, quand un jour ils reçurent la visite de M. T. Dixon ; le pauvre homme était fortement ému, il avait fait dihgence pour arriver vite, car il lui semblait qu'il y avait urgence. Que s'était-il donc passé? A l'occasion d'une retraite catholique qui se prêchait au Grand-Ruisseau, les Pères avaient défié les protestants, affirmant qu'ils étaient prêts à entrer en discussion avec eux sur les points controversés. Le défi avait été connu des protestants de l'endroit et ils venaient demander à leur pasteur de bien vouloir le relever.

On comprend l'inquiétude de Duclos ; il ne doutait pas de la vérité qu'il aurait à défendre, mais il se défiait de lui-même. Dans le sentiment de sa faiblesse, il demanda à Dieu de lui montrer sa voie. Ce fut un instant bien solennel que les minutes qui précédèrent la décision qu'il allait prendre. Dieu lui répondit: «Va avec la force que tu as », et le pasteur obéit. A l'arrivée, plusieurs Irlandais protestants et quelques Canadiens français étaient là, aucun n'avait douté de la réponse qui serait faite. L'égHse était archibondée. Quand le service fut terminé, deux amis demandèrent

à parler aux Pères en vue d'arranger l'entrevue qu'ils avaient eux-mêmes proposée. On avait eu tort de les prendre au sérieux ; ils s'excusèrent de pitoyable façon ; on les attendait au confessionnal, ce serait pour une autre fois. Cette autre fois n'est jamais venue.

Ce refus de la part des Pères fut peut-être ce qu'ils firent de mieux ; comme les fidèles sortaient de l'église, ils purent voir que les protestants étaient -disposés à relever le défi, ce qui permettait de croire que l'on n'avait pas peur de présenter les raisons qui avaient amené la séparation d'avec Rome. Duclos et son ami étaient venus en voiture ; c'est elle qui allait servir de chaire, car on ne pouvait pas laisser tout ce monde s'en aller sans avoir entendu un message de Dieu. Ayant vu les intentions des protestants, la foule entoura la voiture et ce fut un silence religieux dont on s'empressa de profiter. Debout sur la voiture, le pasteur parla longuement; il exposa les vérités de l'Evangile, au lieu d'attaquer les erreurs de ses adversaires. L'attention de tous était visible et, de temps en temps, les plus hardis ne ménageaient pas leur approbation : « C'est bien cela, cet homme a raison. » Les fanatiques, dont l'ardeur était maintenue par Ja présence de solides gaillards, se risquaient à dire : « Quand aura-t-il fini ? » mais c'était tout.

A JoHette, le petit troupeau se réunissait dans un bien modeste local que les catholiques ne manquaient pas de ridiculiser et qui était peu attrayant. Dans l'été 1861, la congrégation décida l'achat d'un terrain sur lequel on bâtit immédiatement une maison d'école; le temple devait s'y ajouter plus tard, grâce au dévouement de MM. Ami et Amaron.

Ce séjour à Joliette fut pour les Duclos un tempsde travail et de bonheur. Ils n'ont jamais oublié les concours qui leur sont venus nombreux de leurs bien chers paroissiens et leur en ont gardé un vivant souvenir.

M'"'' Duclos surtout y fut particulièrement sensible ;. elle avait quitté son beau pays de Neuchâtel, avec ses verdoyantes vallées; elle s'était séparée sans hésitation de ses nombreux amis, du milieu artistique, intellectuel et remarquablement religieux dans lequel elle avait vécu et sans regret elle était venue partager la vie de celui qu'elle aimait. Joliette, en 1869, n'était pas la coquette cité de nos jours ; et pour les courses missionnaires qu'elle partagea souvent avec son mari, il y avait des moyens de communications fort rudimentaires. Ces difficultés ne l'attristèrent jamais; on la vit souriante surtout avec la jeunesse qu'elle affectionnait particulièrement, à Sainte-EUsabeth, Ramsey, Kildore, le Grand-Ruisseau et Berthier, quel que fut le temps ou la saison. Elle s'occupait aussi avec un extrême dévouement des jeunes mères, à la disposition desquelles elle mit souvent les ressources modestes de son presbytère.

La présence du jeune ménage, son enthousiasme pour l'œuvre, furent d'un excellent effet sur les familles disséminées; elles sentirent moins grandes les distances qui, dans le passé, les avaient retenues si souvent loin des assemblées.

Ici-bas tout a une fin, les beaux jours surtout. Dans l'automne et l'hiver 1861-62, une correspondance s'établit entre le secrétaire de la Société franco-canadienne et le pasteur de Joliette, auquel on faisait en-

trevoir un changement possible dans un avenir . très prochain; bientôt on parla de changement certain; on avait besoin de ses services à Montréal où, écrivait le secrétaire, « il y avait des racommodages à faire », conséquences de la séparation de M. Tanner. Duclos^ au dévouement duquel on faisait appel, car la situation était délicate, n'hésita pas un seul instant et, en mars sa femme et lui prenaient congé des nombreux amis qu'ils avaient su se créer pendant leur séjour à Joliette qui n'avait pas duré deux ans.

Cinquante années sont passées sur ces événements, Tauteur ne peut retenir son émotion de les avoir rappelés.

On l'a vu, M. Tanner avait donné sa démission et brisé avec la Société, à laquelle il annonçait son intention de ne pas se séparer des paroissiens qu'il avait groupés autour de lui. Comme la Société ne voulait pas abandonner son œuvre d'évangélisation^ elle prit des mesures en conséquence et elle fît appel au pasteur de JoHette. Quand se produisit cet appel,, la saison était fort avancée ; les chemins impraticables. Impossible de songer à un déménagement, même partiel. Duclos resta donc à Joliette, mais il dut assurer la desserte de Montréal. Pendant une grande partie de l'automne et durant l'hiver, il fit chaque semaine le trajet de Joliette à Montréal et vice versa, on pouvait le voir tantôt à cheval, tantôt en traîneau, par le beau et par le mauvais temps, couvrir les quarante-cinq milles qui séparent les deux endroits. Ce fut un temps d'épreuve à la fois physique et morale, car ce n'était pas chose facile que le ralHement des dispersés. Des liaisons, qui dataient de sept ou huit ans auparavant,

furent pour le pasteur de précieux auxiliaires. Au printemps, quand la famille put enfin s'installer rue Dorchester, le troupeau était réorganisé et M"''' Duclos prenait la direction de l'école du dimanche.

A peine eut-on un pasteur^ qu'on agita la question de construire une église, car jusque-là, la congrégation n'avait été que locataire de l'immeuble qu'elle occupait à l'angle des rues Dorchester et St-Charles- Borromée. Débarrassé des soucis d'une construction à Joliette, Duclos dut s'occuper de construction à Montréal, et cela pendant deux années 1862- 1864. C'est au mois de février de cette dernière année qu'on inaugurait l'église; on l'avait bâtie sur la rue Graig. La journée d'inauguration fut un jour de fête pour tous les amis de l'évangéHsation ; un grand nombre de pasteurs étaient venus pour prendre part à la joie de leur jeune collègue. Comme il n'avait pu charger personne du discours de circonstance, il fut obligé de le faire lui-même, alors qu'il eût été si heureux d'être tout à ses visiteurs et amis. Bien plus, fatigué par un surmenage qui se prolongeait trop^ il aurait dû prendre le lit. A la suite d'une forte inflammation de la vue, il ne pouvait supporter la lumière tant elle le faisait souffrir. On comprend ce qui se passait dans son âme; il fallait prêcher malgré tout. Duclos, qui avait déjà de l'expérience en ces choses, se jeta à genoux pour exposer sa situation au Maître, au service duquel il s'était fatigué; d'autres, qui étaient au courant des préoccupations de leur pasteur, unirent leurs prières aux siennes et Dieu répondit à leur foi en donnant au prédicateur la force et la santé dont il avait besoin. Au moment de monter en chaire, il se

sentit beaucoup mieux, comme si une invisible main se fût posée sur ses yeux et en eût enlevé la douleur ; ses nerfs fatigués lui donnèrent le calme nécessaire et, dans son cœur, à la prière d'angoisse succéda l'action de grâces.

A côté de l'église, le presbytère, un logement pour le concierge et quelques autres locaux qu'on se proposait d'employer pour en faire des salles de lecture, dépôt de livres religieux et, au rez-de-chaussée, des salles de classe.

M"'*' Duclos, qui avait partagé les angoisses de son mari et qui s'était énormément fatiguée, tomba malade. Les docteurs conseillèrent un voyage en Suisse, on se rangea à leur avis.

Au mois d'août, M. Duclos ayant obtenu un congé à la condition qu'il passerait par la Belgique pour solliciter M. Nicolet qu'on voulait avoir pour la direction des Instituts de la Pointe-aux-Trembles, rejoignit en Suisse M"'^ Duclos, qui avait alors deux enfants, elle avait pris avec elle son aîné Charles; la jeune fillette était restée aux soins de sa bonne. On avait aussi demandé à M. Duclos de s'occuper du choix d'une directrice pour l'école des filles; il en avait écrit à sa femme et quand il arriva, tous les arrangements étaient faits sous réserve des approbations nécessaires. M. le pasteur Nagel avait indiqué à M"'^ Duclos en la recommandant chaudement, M'^'^ Elise Flûhmann. Celleci vit dans la marche des faits une direction divine et elle se laissa persuader.

Se souvenant qu'il avait aménagé un local pour servir de bibliothèque et de musée missionnaire, le pasteur canadien sollicita des livres.

Profitant du repos relatif qu'il goûtait au milieu des parents de sa femme, il écrivit à des missionnaires en Chine, en Perse et même aux Indes. On lui répondit si bien qu'à son retour, Duclos put avoir sa bibliothèque et commencer le musée missionnaire. Jeune^ il s'occupa des jeunes pour lesquels il organisa des conférences, ouvrit une salle de lecture et commença des réunions religieuses ; c'était en petit une

Union chrétienne de jeunes gens.

Duclos travaillait sans relâche depuis deux ans, quand dans la bergerie qu'il gardait pourtant avec vigilance, un loup, un tout petit loup, mais un loup enfin, réussit à s'introduire. Duclos essaya d'enrayer le mal qu'il aurait pu faire, puis, découragé, il demanda son transfert.

La lutte intestine qu'il fallait soutenir n'était pas le travail qui convenait à une vocation chrétienne, et Duclos n'était pas d'un tempérament combattif. Le comité résista, il eût voulu garder en ville un homme qui avait su y faire œuvre utile, mais devant la volonté persistante du pasteur, il dut s'incliner et donner suite à sa demande.

Duclos fut alors désigné pour entreprendre un voyage missionnaire; il visita Odensburgh, Ottawa, les montagnes du Nord, le Grand-Lac et les environs. L'impression qu'il rapporta d'Odensburgh n'était pas encourageante ; il n'y avait vu aucun avenir pour

Elise Flûhmann.

une œuvre d*évangélisation française ; les convertis se rattachaient aux Eglises américaines et cessaient de parler leur première langue. C'est Texpérience qu'on fait aujourd'hui pour un grand nombre d'Eglises missionnaires établies aux Etats-Unis; la seconde génération se rattache aux Eglises américaines et les Eglises françaises se ferment les unes après les autres. D'Ottawa il rapportait de meilleures nouvelles; il avait tenu quelques réunions dans une église méthodiste, mise à sa disposition, et toutes avaient été suivies avec intérêt. Le comité décida donc d'y envoyer un missionnaire, M. Marc Ami, qui avait fait une œuvre durable à Joliette; il y travailla pendant plusieurs années et le Seigneur permit que son travail ne fut pas inutile. Duclos continua ses voyages pendant deux années, réconfortant les uns, éclairant les autres, partout annonçant le message de Dieu. Le comité ayant décidé de faire quelque chose à Saint-Hyacinthe, il chargea Duclos d'y commencer les travaux d'approche et, en mai 1868, il s'installait avec les siens au milieu d'un peuple que les prêtres conduisaient à leur gré.

Deux départs inattendus.

Olivier Labelle, ancien élève de la Pointe-aux- Trembles, était allé compléter ses études au Knox Collège, à Toronto. Il s'y fit remarquer. Comme il achevait au moment où Duclos quittait Montréal, le comité le chargea de continuer l'œuvre commencée. C'était le désir des fidèles. Dès le début, les choses marchèrent admirablement; Labelle plaisait; sa prédication était intéressante et nourrissait les âmes. Se

26o PREMIÈRE PARTIE

ménageant trop peu, le jeune pasteur tomba malade; les médecins parlèrent de pneumonie grave et conseillèrent un séjour dans le midi oii le mal s'aggrava. Labelle revenait au pays pour mourir au milieu des siens, quand le Seigneur le prit sur le navire qui le ramenait. Ce fut une perte vivement sentie par les nombreux amis de TEglise.

L'Ecole de Longueil et Montréal.

Sous la direction de M. et M'"*" Lafleur, assisté de M'^ Jonte, (jui était économe, l'école de Saint-Pie, qui avait été transportée à Longueil à la suite de l'incendie dont nous avons déjà parlé, donnait des résultats fort encourageants. L'influence religieuse se faisait profondément sentir et plusieurs des jeunes filles avaient

Mme Lafleur. . .

connu les joies et les douleurs de la conversion. Un, jour, une religieuse vint frapper à la porte de la maison protestante, demandant à y être admise. C'était une jeune Américaine, qui était venue au Canada pour apprendre le français ; elle avait choisi un couvent. Une fois dans cette institution, les nonnes qui avaient promis de respecter ses convictions — elles font constamment les mêmes promesses aux parents protestants assez naïfs pour leur confier leurs enfants — s'ingénièrent à la gagner aux pratiques de leur religion; la vie du couvent, dont on lui cachait soigneusement les côtés fâcheux, exerça sur elle son influence habituelle et, un jour.

l'immigration huguenote 261

alors qu'elle avait été habilement travaillée, elle renonça à la foi protestante, échangea sa Bible contre le paroissien, et prit le voile sans songer à la douleur qu'elle allait causer à sa famille. Dieu se chargea bien vite de lui montrer Terreur qu'elle avait faite. Arrivées à leur but, les nonnes furent moins bonnes, les secrets se découvrirent, et la conscience de la jeune fille, qu'on n'avait pas tuée complètement, parla. A partir de cette révélation, la sœur ne songea plus qu'à quitter le couvent ; elle attendit, sans en rien dire, l'occasion favorable.

Dès qu'elle put s'échapper, la religieuse reprit sa liberté et, comme l'école protestante n'était qu'à quelques pas du couvent, elle vint y chercher un refuge.

On devine ce qui se passa ; elle fut accueillie à bras ouverts. Quand on sut ses malheurs on l'aima. Bientôt après, ayant reconnu sa faute, elle dépouilla le costume de son ordre, se sépara de sa croix et de ses médailles, renonça au scapulaire et, revêtue de vêtements laïques, elle se donna de nouveau au Christ. Quelques jours plus tard, un vieux pasteur méthodiste arrivait de New-York ; c'était le grand-père de la jeune fille ; il venait embrasser sa petite-fille : l'enfant perdue était retrouvée ! On comprend ce qui dut se passer dans les cœurs et on pressent quelles prières montèrent vers le Seigneur.

En dépit des encouragements donnés par les progrès de l'institution, on sentait que l'influence exercée sur la population était à peu près nulle; le comité s'en affligeait. Après mûre délibération, on décida qu'à la première oflre raisonnable qui serait faite pour les immeubles, on transporterait Técole à la Grande-

Ligne, cela permettrait de diminuer les dépenses. En attendant les changements qu'on projetait, le comité confia la direction de Técole à M"^ Jonte et à M"^ Cuendet, puis il demanda à M. Lafleur de venir à Montréal pour y commencer une œuvre d'évangélisation, ce qui ne le déchargerait pas de la direction spirituelle de Técole de Longueil.

Arrivé à Montréal, Lafleur s'occupa de réunir les éléments épars du petit troupeau qu'avait constitué M. Cyr, alors qu'il s'occupait de la rédaction du Semeur. On était en 1864.

Pendant plusieurs années, M. Lafleur réunit ses paroissiens, dont le nombre allait grandissant, dans une petite chapelle qui était bâtie près du carré Philippe. Sa prédication soignée, son style d'une grande pureté, attirèrent l'attention^ et on put voir souvent au pied de sa chaire, des personnes cultivées, esprits chercheurs et consciences inquiètes, que l'Evangile attirait.

Dans les grandes EgUses, il arrive souvent que la situation sociale du pasteur lui donne un certain prestige; dans les Eglises naissantes, c'est le pasteur qui doit donner à son troupeau l'importance de sa personnalité. Ce fut ce qui arriva daus le cas de Lafleur ; tout en lui attirait, il s'imposait immédiatement. Disciple de Vinet, sans qu'il songea à l'imiter, il s'arrêtait souvent au côté philosophique du christianisme. Il aimait à montrer Dieu accomplissant ses desseins d'amour par une évolution graduelle, ce qui était, dans sa pensée, l'œuvre de la sanctification produite par le Saint- Esprit. On le voit, il ne négligeait pas le côté pratique de la religion chrétienne. Lafleur avait en horreur

tout ce qui tenait de près ou de loin au formalisme. Il était sans pitié pour l'hypocrisie.

La grandeur de Dieu l'impressionnait vivement ; quand cette pensée s'imposait à son esprit, elle lui inspirait le sentiment d'une crainte respectueuse et d'une adoration profonde; alors il élevait ses regards vers le ciel et s'arrêtait dans la contemplation des milliers de mondes que Dieu avait jetés dans l'espace et qui circulent avec cette régularité mathématique qui fait qu'ils ne se heurtent jamais. Dans ces moments, Lafleur atteignait les hauteurs de la véritable éloquence; il vous entraînait avec lui et vous contraignait à Tadmiration. On comprend les conclusions qu'il tirait de ses enseignements et les appels pressants dont elles étaient le motif.

Dans les grandes occasions, aussi bien que dans la prédication du dimanche, Lafleur s'est toujours distingué. Ses auteurs favoris étaient, à côté de la Bible, qu'il citait volontiers, Vinet et Pascal, dont il avait

J. Lafleur.

soigneusement étudié les œuvres. Il connaissait à fond les Provinciales ; il avait étudié la morale des Jésuites dans Touvrage de Paul Bert. Il se servit souvent de ce qu'il avait appris dans ces ouvrages pour porter de terribles accusations et revendiquer les droits incontestables de la morale du Christ. Caustique dans ses remarques, il n'épargnait jamais Terreur, qu'il dénonçait avec un impitoyable sarcasme.

Chrétien dans toute l'acception du terme, il était aussi profondément attaché à son pays, dont il parlait toujours avec une véritable émotion. Voir la province de Québec paralysée dans son développement par l'ignorance et la superstition lui arrachait des larmes. Il s'arrêtait rarement dans l'exposition d'un dogme, mais, le supposant connu, il en déduisait la morale et les conclusions pratiques.

Durant les cinquante années qu'a duré son ministère, Lafleur, qui avait reçu le grade de docteur, a exercé sur notre protestantisme franco-canadien une influence bénie. Longtemps il hésita devant l'entreprise toujours inquiétante de bâtir une église, mais, devant la nécessité, il sut vaincre ses hésitations et, en 1880, il eut la joie de voir consacrer à la prédication de l'Evangile la coquette petite église de l'Oratoire qui s'élève dans la rue Mance, à Montréal.

L'établissement de ce nouveau lieu de culte donna un nouvel élan à l'œuvre, il fut une inspiration pour le pasteur et pour le troupeau qui avait maintenant un point de ralliement.

Malgré les découragements, qui sont parfois plus nombreux qu'il ne faudrait dans la vie d'un missionnaire, malgré la lenteur de l'œuvre que la malice du

clergé rend si difficile, comme si le mal n'était pas suffisamment fort, Lafleurne connut pas le découragement; toujours il eut le mot qu'il fallait pour relever les courages abattus. «Ne désespérons jamais, disait-il, les luttes et les tristesses du passé ne sauraient rester stériles. Les larmes et les prières sont sacrées aux yeux de Dieu et des hommes.Voici un bûcheron, c'est rhiver, le froid est intense, l'arbre est là, étendu sur la terre gelée. L'un de ces braves défricheurs s'arrête et dit : « Apportez des copeaux ; le feu s'allume, les copeaux brûlent, mais la grosse bûche reste froide.

Apportez encore des copeaux : la

flamme se rallume une seconde fois; apportez encore des copeaux, encore des copeaux. Enfin la bûche se réchauffe; elle pleure et brûle; encore quelques copeaux et la flamme monte joyeuse pour ne plus s'éteindre, et on peut s'approcher pour réchauffer ses membres gelés. »

Les missionnaires ont allumé de petits feux en

Eglise de l'Oratoire à Montréal.

divers endroits de notre cher pays. Oh! ne les laissons pas s'éteindre; apportons des copeaux. Je vois dans l'avenir nos compatriotes se réveiller enfin et se donn er à Christ pour le service du bien, du vrai, du beau !

Parfaitement au courant des questions qui agitent et préoccupent aujourd'hui tous les esprits qui pensent, Lafleur savait suivre le catholique ultramontain, le rationaliste, l'athée et le socialiste, chacun sur son propre terrain, et il les atteignait quel que fût le rempart derrière lequel ils avaient cru pouvoir s'abriter. Il avait des armes à l'usage des petits; il .savait mettre les forts en mauvaise posture sans se départir jamais du calme et de la dignité qui conviennent à celui qui défend une cause dont il est absolument sûr.

Quand, avec les années, la faiblesse est venue lui conseiller la retraite, il a accepté ses indications sans murmurer, mais il ne s'est pas désintéressé des œuvres missionnaires. Il visitait les établissements de la Grande- Ligne, écrivait régulièrement d'excellents articles pour V Aurore, dont il présidait le comité de rédaction, assistant à toutes les réunions d'affaires de la Société de publication.

Vers le milieu de Tété 1907, Lafleur tomba malade, puis il mourut. Lors du service funèbre, octobre 1907, le D"^ A.-L. Theneau, son pasteur, disait de lui :

« C'était une Ame sensible et sensitive à l'excès, la souffrance avait sur lui une forte prise mais, en revanche, sa jouissance, à la vue ou à l'ouïe du bien et du vrai lui accordait une riche et juste compensation.

» On peut dire de lui qu'il était vraiment grand, grand par son intelligence et son esprit pénétrant, grand par la puissance de sa parole. Il n^avait qu'à

l'immigration huguenote 267

élever la voix dans une assemblée religieuse pour captiver son auditoire.

» Ensevelir dans la même année, en janvier et octobre, deux hommes comme Coussirat et Lafleur, constitue une perte presque irréparable pour le protestantisme français canadien. »

j^me Feller recueille sa couronne.

Quand Jacques Cartier jeta l'ancre devant Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay (1535), il planta une croix et y attacha un bouclier aux armes de la France. Une petite église est bâtie maintenant sur l'emplacement qui porta cette croix ; c'est l'une des plus vieilles du Canada. Ce qui frappe aujourd'hui le voyageur qui visite ces lieux devenus historiques, c'est une statuette d'un pied de haut ; on l'a mise sous un globe en verre, car elle fut un cadeau du roi de France et représente l'enfant Jésus.

]y[me Peller est venue donner aux Canadiens un cadeau infiniment plus précieux : elle apporta la Bonne Nouvelle, la Parole de Vie, les promesses de Dieu. Elle voulait rendre le Canada à son souverain Maître, le Roi de gloire. Avant de mourir, elle eut la joie de voir, du sein des ténèbres qu'elle avait visitées, quelques rayons de la lumière d'en haut jaillir çà et là ; elle aussi vit se constituer de petits groupements de chrétiens. Elle en fut reconnaissante à son Dieu et entrevit dans un avenir qui nous semble encore éloigné, son pays d'adoption, ce peuple qu'elle aimait si profondément, se détourner des idoles pour ne se prosterner que devant le Fils de Dieu, mort pour

nous. Pendant que son corps faiblissait, sa foi devenait plus forte. Alors elle se sentait en marche vers le ciel. Oh! elle l'aimait son cher Canada, elle l'eût tant voulu voir acquis à son Sauveur. Incapable de s'occuper plus longtemps des détails de l'administration, elle déposa les armes ; en fait elle avait abandonné la direction depuis quelque temps. Elle disait alors: « Je ne me fais pas illusion, j'attends le moment de la délivrance. » Elle avait eu l'intention de bâtir une maison pour l'usage des invalides, dont elle aurait profité la première. Dieu ne lui en donna ni le temps ni la joie; ses amis n'y tenaient guère, car ils préféraient la revoir dans le cadre où elle avait vécu et s'était dépensée.

Les classes avaient déjà perdu de leur animation ; les couloirs étaient moins bruyants, car la jeunesse s'en va de bonne heure dans nos écoles canadiennes, — la belle saison est si courte qu'il faut racheter le temps.. Le 29 mars 1868, le peu de vie sembla s'arrêter subitement ; un voile de deuil semblait envelopper les Instituts. Dans la paix des enfants de Dieu, jyjme Peller était allée à la rencontre de son Maître. M. et M""*" Lafleur, qu'on avait fait venir en grande hâte quatre jours auparavant, entouraient le lit de leur amie, et tous deux furent édifiés par sa belle mort. M""^ Lafleur devait écrire, en rappelant ces moments : « Sa maladie n'a pas été longue, quatre jours ont suffi à la pneumonie pour amener un dénouement fatal, la .fin d'une grande vie consacrée entièrement au service de Jésus-Christ. Rongée par une ardente fièvre, elle avait souvent le délire ; dans ses moments lucides, son grand souci était pour ses garçons, —

l/ IMMIGRATION HUGUENOTE 269

comme elle appelait les élèves; — elle aurait voulu les engager encore à chercher Jésus, à s'assurer en lui, et répétait souvent ces mots : « par la foi seulement, par le sacrifice de Christ seul.» Elle revit tout son passé : Lausanne, ses amis, son voyage, son arrivée, les premières conversions^ enfin son Sauveur, auprès duquel elle s'en est allée. Maintenant sa dépouille repose dans un petit cimetière, entourée de celles de ses compagnons de travail qu elle a tant aimés et si souvent soutenus.

Fondation du Collège presbytérien de théologie.

En 1864, on avait recommandé à la sympathie du public chrétien, la fondation d'une institution dans laquelle on pourrait préparer des pasteurs. Impressionnés par les besoins des congrégations et des missions déjà constituées, le long de l'Ottawa et du Saint- Laurent, bon nombre de pasteurs et de laïques s'adressèrent au Synode de l'Eglise Presbytérienne, le priant respectueusement d'autoriser l'établissement d'un collège de théologie. Le synode répondit favorablement et, en 1865, on présentait aux autorités compétentes un acte d'incorporation.

Comme la plupart des institutions qui ont été utiles au pays, le Collège Presbytérien eut de bien modestes débuts. Mais il était voulu de Dieu et Lui se chargerait de lui donner tout l'accroissement nécessaire.

Dès le début, on s'assura les services de deux conférenciers : les Rev. William Greig, de Toronto et William Aitken, de Smith Falls. Ils réunirent les étudiants dans l'une des salles de l'église Erskine. En

1868, le Rev. D . -H. Mac Vicar fut nommé professeur. Plus tard, il devait être le doyen distingué qui resta à son poste jusqu'en 1902, année de sa mort. On lui avait adjoint des professeurs réguliers, chargés de l'enseignement des principales disciplines qui constituent le programme des études théologiques.

En 1873, on posait les premières pierres sur un terrain qui avoisinait l'Université Me Gill. Ce qu'on

put construire alors devint bien vite insuffisant et, en 1882, on agrandissait considérablement. Un bienfaiteur généreux, David Morrice, avait fourni les fonds nécessaires.

Le D»^ Daniel Coussirat.

Les fondateurs du Collège Presbytérien n'avaient pas eu seulement en vue la préparation des pasteurs nécessaires aux Eglises de langue anglaise, ils avaient aussi pensé à assurer le recrutement des hommes qu'il faudrait pour desservir les missions franco-canadiennes et les congrégations bilingues.

Une circonstance particulière et providentielle permit au sénat de réaliser le double projet d'un collège bilingue. M. Daniel Coussirat, dont on s'était assuré les services pour la préparation des jeunes gens de la Pointe-aux-Trembles se destinant au saint ministère, fut invité à se charger de quelques classes d'hébreu,

D.-H. Mac Vicar.

de philosophie, de littérature et d'apologétique. La clarté de son enseignement, Tétendue de ses connaissances lui firent, en peu de temps, la réputation d'un professeur distingué ; rapidement, il s'attira l'estime des étudiants et des professeurs du collège. Sa réputation était telle que l'Université Me Gill lui confia la succession du professeur d'hébreu. Il occupa cette chaire magistrale avec un grand talent, ce qui ne l'empêcha pas de se consacrer de tout son cœur à la préparation de ses étudiants du Collège Presbytérien. Le mal qui devait l'emporter le prit alors qu'il était encore en pleine activité.

Daniel Coussirat naquit le 5marsi84i, àNérac (France).

Sa famille était une des plus anciennes parmi les familles bourgeoises du Béarn. En 1856, la faculté des lettres de Toulouse lui conférait le grade de bachelier es lettres ; en 1861, celui de bachelier en théologie, alors qu'il venait de soutenir sa thèse devant la faculté de Montauban. Dans la même année, il était consacré au saint ministère, dans l'Eglise Réformée de France, et débutait par une suffragance dans l'Eglise de Bellocq, dépendante du Consistoire d'Orthez. En 1865, il était à Philadelphie; il y avait succédé à M. Fargues, pasteur d'une petite Eglise réformée française.

C'est au Canada que D. Coussirat devait utiliser ses dons pédagogiques et sa science de théologien.

Daniel Coussirat.

Pendant les quelques mois qu'il passa à la Pointe-aux- Trembles, il se consacra entièrement à la préparation des jeunes gens qui se destinaient au saint ministère. Tout en s'occupant de littérature, de philosophie et de théologie avec ses étudiants, D. Coussirat s'intéressa au développement politique et religieux de la race française au Canada. Peu d'Européens ont compris comme lui les aspirations et les instincts de nos compatriotes ; mais il conserva pour sa patrie un attachement tel que, tout en devenant comme un des nôtres, il était resté fortement français.

Pendant les années 1875 à j88o, il était en France et exerça le ministère pastoral dans la vieille église d'Orthez, dont il a toujours gardé un vivant souvenir. De retour au Canada, il fut nommé professeur de théologie (chaire française) au collège Presbytérien, puis chargé de cours à l'Université Mac Gill. En 1897, il était nommé professeur d'hébreu et des langues sémitiques. Déjà en 1885 il avait été fait officier d'académie par le gouvernement français, puis officier de l'Instruction pubHque. La Queen University de Kingston, lui conféra le grade de docteur en théologie. Il fut l'un reviseurs de la version d'Ostervald, sous les auspices et la direction du comité de la Société Biblique de France; il écrivit dans la Revue Chrétienne, de Paris, la Revue de Théologie, de Montauban, et dans la plupart des grands journaux protestants français. \J Aurore imprima ses «Notes», qui arrivaient chaque semaine, et des articles de plus longue haleine, qu'on lisait toujours avec plaisir. Tant qu'il dura, le Citoyen Franco Américain compta en D. Coussirat, un collaborateur et un conseiller dévoué.

A roccasion de son service funèbre nous disions :

«Après trente-cinq ans d'un travail assidu, il est juste que Ton dépose sur cette tombe le symbole du triomphe (la palme) d'une tâche accomplie, d'une vie consacrée au service du Maître. Si on pouvait lui faire un reproche, ce serait celui de ne s'être pas suffisamment ménagé... Il aimait tant ses livres... Il savait si bien les faire parler et souvent leur faire dire ce que lui-même n'avait fait qu'entrevoir. Il n'aimait pas les panégyriques et nous ne voulons rien dire qui aurait blessé sa modestie. Du reste, la presse l'a déjà montré comme savant, linguiste, écrivain, journaliste d'un rare mérite, dont les articles toujours spirituels et modérés ont rempli une belle mission dans notre protestantisme français canadien.

» Mais je tiens à signaler surtout les services rendus à l'Eglise dans le domaine théologique et plus spécialement l'apologétique. Daniel Coussirat ne craignait pas d'aborder les problèmes épineux suscités par la haute critique... Il prenait plaisir à les étudier, à les éclaircir de ses connaissances philologiques et psychologiques.

» Après avoir vécu au miheu de ce labyrinthe d'opinions diverses et souvent contradictoires, il en est toujours sorti raffermi dans ses convictions religieuses sur la révélation écrite et les moyens de salut acquis par la mort de Jésus-Christ. Il n'y a que les forts qui restent debout dans les tempêtes. Les vents agités de la critique moderne n'ébranlent pas les esprits vraiment éclairés et touchés par la grâce de Dieu...

»Il y avait quelque chose de contagieux dans l'exposé de ses vues et de ses conclusions. Elles s'impo-

saient par leur chaleur et leur lucidité. Chez lui, les idées prenaient un corps, ce qui donnait à sa conversation un charme et un cachet tout spécial, même quand il traitait des questions abstraites.... D. Goussirat avait pour les convictions d'autrui une charité touchante et respectueuse, et ne les démolissait qu'à regret, tant il craignait de blesser son adversaire. Quand il vit approcher sa fin, il disait à ses amis qui le questionnaient sur ses espérances : « Oh î tout est Lumière! » réalisant la définition qu'un philosophe très connu a faite du chrétien : « Quoique encore sur la terre, il avait la tête dans le ciel. »

»La Société de publication de V Aurore a inscrit dans ses archives sa haute appréciation des services rendus par son savoir et la finesse de sa plume. Elle a exprimé sa haute estime et sa profonde affection pour la personne de Coussirat, rendant hommage à ses talents et à son caractère chrétien.»

Au cercle littéraire français de Montréal, Coussirat tenait une grande place, il en était la vie. Les travaux qu'il présentait étaient constamment admirés et jamais il n'aborda une question qu'il ne possédait pas entièrement. C'est là une des caractéristiques de Coussirat.

Son grand savoir reconnu de tous, son amabilité, sa tolérance parfois un peu excessive, lui avaient mérité l'estime d'un très grand nombre d'amis, surtout dans le corps professoral. D'un commerce sur, d'une amitié solide, il ne reculait pas devant la peine ou la fatigue quand il s'agissait d'un service à rendre. Esprit fortement discipliné, c'est ce qui a fait la grandeur de sa carrière professorale, il fut toujours clair même dans les sujets les plus abstraits. Fidèle aux

traditions évangéliques, franchement orthodoxe, sans étroitesse dans ses vues, il combattit loyalement les rationalistes dont il signalait les travaux à ses étudiants. Dans la chaire qu'il occupa souvent çà et là, pour rendre service, il apportait ses qualités professorales, Texégète se faisait toujours sentir sans nuire cependant au chrétien pratique.

On comprend de quelle importance était le docteur Coussirat pour notre protestantisme, pour lequel, pendant trente années, il a formé des pasteurs et des missionnaires.

Le Collège presbytérien^ que nous avons paru abandonner, pour nous occuper de son premier professeur français, offre aux jeunes gens qui se destinent au saint ministère de bien grands avantages. Il n'a pas le système de bourses adopté dans quelques institutions du continent ; elles nuisent en un certain sens à rindépendance de celui qui les reçoit; mais Tannée universitaire est courte et de^ longues vacances permettent à Tétudiant qui a besoin de gagner un peu d'argent, pour couvrir les frais de ses années d'études, de se mettre au service de la Société biblique pour faire du colportage, du comité d'évangélisation pour faire de l'œuvre missionnaire ou d'une Eglise pour remplacer un pasteur malade ou absent. Un étudiant n'hésite pas, ses cours de l'année terminés, à se Hvrer au commerce ou à accepter un emploi quelconque. La plupart de nos étudiants nous sont fournis par les classes agricoles ou industrielles ; aucun ne se sent déshonoré de retourner vers les camarades qu'il a quittés pour faire ses études et personne ne s'en

étonne. Aussi connaissent-ils le prix de la vie, la valeur de Targent, et cette expérience, en les préparant pour leur futur ministère, leur donne de l'émulation pour les études. Cest souvent parmi ces travailleurs que se trouvent les lauréats des concours universitaires et les hommes qui savent le mieux se rendre utiles.

Le Collège est entretenu par des dons volontaires et des dotations, il n'a point de bénéfice à attendre des messes ou autres sources de revenus qui alimentent si grassement les séminaires catholiques.

Nous venons d'assister à un grand travail de l'Esprit de Dieu au sein de nos Eglises.

L'esprit confessionnel, relégué au second rang, a permis un rapprochement qui était depuis longtemps devenu nécessaire. Trois dénominations ont sérieusement étudié la possibilité d'une union organique. L'union n'est-elle pas .dans les vues du Maître, lui qui, dans sa sublime prière, disait : « Père, je te prie qu'ils soient un comme toi. Père, et moi, sommes un ». — Cette opinion fait son chemin dans les cœurs et s'est exprimée d'une manière fort réjouissante aux dernières assises des congréganistes, des presbytériens et des méthodistes. Les éléments constituants, qui autrefois croyaient l'union impossible, la désirent aujourd'hui et sont disposés à lui sacrifier bien des petites préférences.

C'est ce noble sentiment de désintéressement qui a donné naissance à cet irrésistible mouvement laïque au congrès de Toronto.

A ces manifestations est venue s'ajouter la décision des collèges de théologie de Montréal, le collège

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diocésain, collège congrégationaliste, collège presbytérien et collège méthodiste, tous affiliés à l'université Me Gill. Dans une réunion, les doyens accompagnés de leurs collègues ont examiné les programmes d'études et compris que, dans leurs grandes lignes, ils embrassent les mêmes matières, et on a compris que le temps était arrivé de faire bénéficier les étudiants des avantages qu'offre chacune des facultés de théologie Or, réunir tous les étudiants en théologie au pied des mêmes professeurs, n'est-ce pas un pas décisif dans la voie de l'union organique de ces corps religieux? Et quel avantage pour les professeurs qui, chargés des mêmes sujets, pourront en faire une étude plus approfondie et deviendront des spécialistes en la matière ! Quels privilèges pour les étudiants qui viendront en contact avec des intelligences plus variées et des professeurs plus maîtres des sujets qu'ils enseignent! C'est maintenant un fait accompli; au moment 011 je trace ces lignes, 400 étudiants ont l'occasion de suivre les cours de seize professeurs : homilétique et théologie pratiques, dogmatique ou systématique. — Etude du Canon des Saintes Ecritures; — introduction aux Livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, exégèse; — histoire de l'Eglise; — histoire du dogme; — philosophie de la religion, apologétique, bases des certitudes chrétiennes ; — histoire des religions; — doctrines sur Dieu, sur Christ, sa personne et son œuvre ; sur le Saint-Esprit et son œuvre ; — eschatologie; — la patristique; — théologie pastorale ; sociologie. — Tous ces cours, et bien d'autres donnés en anglais, sont accessibles aux étudiants français.

Le département français est sous la direction de MM. les professeurs Charles Biéler, officier de Tlnstruction publique, et D'" Paul Villard, officier d'Académie. M. Biéler traite les sujets ressortissants à la théologie historique et biblique.

Le professeur Villard s'occupe plus spécialement de la morale et de l'apologétique. Les questions ecclésiologiques sont laissées aux soins des organisations ecclésiastiques auxquelles les étudiants se rattachent de préférence.

Une dissolution.

La Société franco-canadienne qui s'occupait toujours de l'évangélisation du Canada, prépara dès les premiers jours de Tannée 1875, l^s voies et moyens qui permettraient sa dissolution sans porter atteinte aux intérêts qu'elle représentait. On avait longtemps espéré qu'il serait possible de grouper tous les prosélytes autour de la confession de foi de l'Eglise Réformée de France, idée généreuse et désintéressée, reposant sur des faits qui n'attendaient guère qu'une occasion favorable pour se préciser. Déjà on parlait d'un groupe de notables, tous fort libéraux, qui avaient étudié dans le huis-clos de leur association, le projet d'appeler un pasteur parisien.

Quel dommage qu'on s'en soit tenu à des études de projets ; si l'EgHse Réformée de France avait été invitée à s'occuper de l'évangélisation des Canadiens, qu'elle eût pu compter, pour poursuivre cette œuvre, sur le concours fraternel des organisations religieuses sœurs: Eglises Presbytérienne, Baptiste, Méthodiste,

L IMMIGRATION HtIGUENOTE

Les amis des étudiants français.

Président (doyen) Prof. Scrimger, Collège Presbytérien,

Pro£ Ch. Bieler.

Prof. Dr Paul Villard.

28o PREMIÈRE PARTIE

Episcopale et Congrégationaliste, elle eût certainement rencontré dans le peuple un meilleur accueil. On n'aurait pas pu affirmer comme on persiste à le faire que le protestantisme ne convient pas aux peuples latins et que devenir protestant c'est abandonner sa nationalité au profit de l'Angleterre. Il y a bien l'exemple typique des Vaudois du Piémont, protestants avant la Réforme et pourtant patriotes italiens à l'égal de n'importe quel patriote catholique, mais on se garde d'en parler et pour cause.

Au premier appel en vue d'un ralliement autour d'une confession de foi précise, il est à peu près certain que ce qui est difficile de nos jours se fût fait sans pression; chacun eût consenti l'abandon des différences secondaires qui étaient à la base des divisions ecclésiastiques, et du même coup les adversaires perdaient un de leurs arguments des plus favoris : l'émiettement des Eglises protestantes, la grande variété des sectes.

Mais il aurait fallu avoir le courage d'être isolé dans les débuts et le Canadien, comme son cousin le Français, n'aime guère la solitude ; il lui faut la vie sociale ; il est très sensible à la raillerie car il a l'épiderme extrêmement délicat; l'opprobre ou le ridicule lui est beaucoup plus pénible que pour les races au sein desquelles l'individualisme s'est puissamment développé.

Pendant cinq années^ on discuta sur les moyens de dissoudre la société d'évangélisation, dont les Eglises prenaient la place petit à petit; ce fut pour les Eglises naissantes que soutenait la société des années d'angoisse; on ne savait pas ce qui allait se produire et

l'immigration huguenote 281

le zèle religieux en fut atteint. En 1875, ^^ sur les conseils des fondateurs de la mission franco-canadienne, ces Eglises se constituèrent en synode et la première session tint ses séances dans l'église de la rue Craig. C'était en quelque sorte un synode constituant; il eût fallu des hommes d'expérience pour que le dit synode donnât tout ce qu'il pouvait donner. On avait de graves questions à débattre, des problèmes difficiles à résoudre. On se demandait si l'Eglise Réformée de France reconnaîtrait les Eglises du Canada et on avait oublié d'en écrire aux corps constitués autorisés à fournir des indications. On avait peur d'autre part que les Eglises du pays n'encouragent pas ce mouvement, et on se demandait si ces petites congrégations, qui avaient de la peine à se maintenir, encore plus à avancer, pouvaient avoir une mission à remplir. On était unanime pour affirmer la nécessité et l'utilité de leur œuvre, on croyait dans leur avenir mais on manquait de base solide. Bref, on ne croyait même pas à l'utilité du synode au sujet duquel on se disait : Ne sera-ce pas un rouage inutile qui compliquera les choses et rendra plus difficile une tâche qui l'est déjà suffisamment?

Nous l'avons vu, la Grande-Ligne avait définitivement pris pied à Montréal et avait installé sa mission aux environs du carré Philippe; l'Eglise Presbytérienne avait acheté sur la rue Sainte-Catherine le «Russel hall», grande salle consacrée depuis quelques années à des réunions religieuses pour le public anglais. On en fit le centre de l'œuvre missionnaire presbytérienne. Charles Doudiet, aidé par M. Chiniquy, y commencèrent une campagne d'évangélisa-

tion des plus actives. Des auditoires nombreux et persévérants venaient écouter'Forateur populaire, Tapôtre célèbre de la tempérance et la prédication nourrie de Charles Doudiet. La petite congrégation de la rue Dorchester et un bon nombre de familles appartenant à l'Eglise de la rue Craig formèrent le premier noyau de TEglise Saint- Jean.

Missions méthodistes.

Empoignés par une sainte et légitime émulation, les Méthodistes, qui n avaient travaillé jusque-là que dans les districts ruraux, décidèrent de tenter un essai à Montréal et la mission de Sabrevois faisait des démarches en vue d'une installation prochaine dans la partie ouest de la ville.

On comprend maintenant les inquiétudes des membres du synode et le fait que l'organisation synodale n'ait pu être mise à l'essai que pendant trois années, trois années de difficultés dont personne n'a pris la peine de fixer le souvenir, ce qui est vraiment dommage. On crut l'œuvre d'évangélisation confiée aux soins d'organisations capables d'en assurer l'existence ; €t le synode prononça lui-même sa propre oraison funèbre.

Et pourtant il avait devant lui une belle œuvre à faire, une mission glorieuse à remplir. Il eût pu devenir un lien puissant entre les éléments divers du protestantisme français, le point autour duquel tous auraient pu se réunir, car nos populations de langue française sont avides de solidarité. Quelle leçon d'histoire si le Canada, perdu pour la France grâce à

• l'immigration huguenote 283

rindifférence et à la sottise d'un monarque catholique, lui avait été intellectuellement reconquis par les fils de la Réforme.

Quand le synode prononça sa dissolution, on était au 8 mai et en 1877, il fut entendu que les Eglises qu'il groupait allaient se constituer en Eglises indépendantes congrégationalistes et sur la proposition de M. Boisseau, que seconda M. Charles Désilet, les vingtquatre personnes présentes souscrivirent immédiatement cinq cent vingt-cinq dollars. C'était un beau mouvement; il créa de l'enthousiasme et un moment on put croire que ces Eglises allaient pouvoir assurer elles-mêmes leur propre existence, en s'aidant un peu de la générosité de leurs amis.

La Société franco canadienne, on le sait, s'était constituée sur la base de l'alliance évangélique, et ses directeurs en vinrent à se demander s'il était conforme à l'esprit des statuts de fournir des subsides aux Eglises nouvellement constituées. On conclut par la négative et la congrégation qui avait ses services dans l'immeuble de la rue Craig fut mise en demeure d'acheter cet immeuble ou de l'abandonner. La congrégation fit de son mieux pour réunir les fonds nécessaires à l'acquisition de l'immeuble, mais ne parvint qu'à réunir deux mille dollars; il en fallait dix mille. Elle fut donc obligée de se dissoudre, et fit don à la Société des deux mille dollars qu'elle avait pu trouver en dehors des fonds qui lui étaient nécessaires. Cette somme provenait d'un don de la succession B. Gibb.

Le pasteur J. Provost accepta un appel qui lui était venu de l'Eglise de Morrytown, dans l'Etat de l'Ohio <i878). En 1880, il devint pasteur de l'Eglise française

de Springfield, Massachusetts ; en 1897, il était pasteur de l'Eglise française de Torrington, dans le Connecticut ; il devait démissionner en 1910.

1816. Coup d'œil en arrière.

Les missions Méthodistes, parmi les Canadiens français, ont une origine diflerente et antérieure à toutes les autres missions. La première date de 1816 ; elle eut pour premier missionnaire M. Deputron, originaire de l'île de Guernesey. Il fut envoyé au Canada par les Wesleyens, dont nous allons, en peu de mots, raconter l'origine.

John Wesley, le fondateur de l'Eglise Méthodiste, naquit en 1703; il était fils d'un pasteur non conformiste-dissident, qui fut admis dans le clergé de l'Eglise Anglicane; sa mère, femme d'élite et profondément pieuse, exerça sur lui une très bienfaisante influence,, aussi l'appelle-t-on quelquefois «la mère du Méthodisme. » De bonne heure, le jeune homme montra d'excellentes dispositions ; les pensées religieuses étaient ses préférées. Devenu pasteur, il chercha dans les pratiques de l'ascétisme et dans les formes du ritualisme un aliment pour ses besoins religieux, qui étaient très intenses. Ce fut en vain. Dans un voyage qu'il fit en Amérique, il était chapelain-aumônier de la colonie de Savanah. Il rencontra un évêque morave avec lequel il eut des entretiens religieux qui devaient décider de sa vie spirituelle. L'évêque remarqua qu'il manquait à son jeune frère l'assurance de son adoption et le témoignage du Saint-Esprit. Cette découverte, Wesley l'avait faite aussi et elle lui avait ins-

pire de bien graves réflexions. Il se disait alors : « Je suis allé en Amérique pour convertir les Indiens, mais qui me convertira, qui me délivrera de mon mauvais cœur? Ma religion n'est qu'une religion pour les beaux jours, une religion d'été. »

De retour à Londres, Wesley, auquel unMorave avait été en bénédiction rechercha la compagnie d'un autre de ces frères et il entra en relations avec Boeler, qui était venu en Angleterre pour fonder à Londres la Communauté de l'Unité des Frères. Voyant que Wesley était toujours dans la crainte du jugement dernier, Boeler lui fit comprendre que la confiance en Dieu par Jésus-Christ délivrait l'homme de toute crainte de l'empire du péché et le faisait marcher dans le chemin de la sanctification vers le bonheur éternel.

Wesley, nouvellement orienté, se mit à prier : « Seigneur, disait-il sans relâche, aide-moi dans mon incrédulité ; aie pitié d'un pauvre pécheur. » Il conçut même l'idée de renoncer à la prédication ; Boeler l'en dissuada, en lui répétant : « Prêche la foi jusqu'à ce que tu l'aies ; et quand tu l'auras reçue, tu la prêcheras parce que tu l'as. »

Enfin en 1738, dans une réunion morave, en entendant lire l'Introduction de Luther à l'Epître aux Romains, il se sentit inondé de lumière ; il comprit qu'il était un homme nouveau, qu'il se confiait en Christ seul pour son salut, et reçut la pleine assurance de son pardon, de sa délivrance de la loi du péché et de la mort.

Il voulut voir Zinzendorf, se rendit à Herrenhut et y passa quelques jours. En revenant à Londres, il

commença avec son frère Charles et Whitefield, le mieux doué des trois, à prêcher TEvangile dans les églises de Londres; quand elles leur furent fermées, ils s'en allèrent parmi les mineurs de Kingswood et d'Epworth. De Tavis des foules, jamais homme n'avait parlé comme ces hommes; les cœurs se fondaient à leurs accents ; on se réunissait autour d*eux par dix, vingt, trente mille pour entendre prêcher FEvangile de Christ.

Wesley n'avait nullement l'intention de se séparer de l'Eglise anglicane ; deux choses l'y conduisirent. Ce fut, tout d'abord, le refus des ecclésiastiques de recevoir à la communion ces braves mineurs nouvellement convertis et la proclamation de l'indépendance des colonies de la Nouvelle-Angleterre.

Le moment vint où la séparation d'avec les Moraves était inévitable. Zinzendorf s'en inquiéta et vint à Londres. Wesley avec ses dispositions au mysticisme insistait sur la sanctification « sans laquelle nul ne verra le Seigneur ». Zinzendorf considérait cette recherche de la perfection comme un désir de se remettre sous le joug de la loi et affirmait que la sanctification accompagnait la justification par la foi, répétant avec saint Augustin: « Aime Dieu et fais ce que tu veux. »

Wesley insistait sur le respect que l'on doit à la loi et au devoir, sur l'accomplissement de la loi comme signe de reconnaissance envers Dieu; en un mot, Wesley était le prédicateur de la repentance et Zinzendorf celui de la grâce.

Une autre question devait amener une séparation avec Whitefield; ils différaient sur la question de-

l'immigration huguenote 287

rélection. On eût pu éviter la séparation^ si Wesley n'eût cru à la possibilité de la sanctification parfaite sur la terre et eût voulu admettre que la doctrine de Télection supposant la sanctification progressive entrevoit la sanctification parfaite dans une économie à venir.

Tout en se séparant des Moraves, Wesley leur emprunta beaucoup de leurs méthodes, de leurs classes, de leur discipline et de leurs règlements.

De l'Angleterre et des Etats-Unis le méthodisme passa au Canada. Cest alors que Ton vit arriver M. Deputron qui ne parut pas s'intéresser particulièrement aux Canadiens français auxquels il avait l'occasion d'annoncer la bonne nouvelle. Parlant aussi l'anglais, il se sentit attiré vers les familles anglaises des « townships »

de l'Est et il alla vers elles. "^^" ^'^^^ '

Après cette première tentative, qui ne paraît pas avoir laissé de traces, on se décida à reprendre l'évangélisation parmi les Canadiens français ; quarante ans avaient passé depuis les premiers essais.

M. Amand Parent semble avoir été le premier missionnaire français travaillant sous les auspices de la conférence. Ses mémoires nous transportent aux tout premiers jours des missions. II naquit à Québec en 1818. Orphelin à quinze ans, il dut songer à entrer en apprentissage et à peine avait-il fini que la révolution de 1837 éclata. Il fallut peu pour l'engager à entrer dans les rangs. Il prit part à l'engagement de Saint- Charles. Il était jeune. L'odeur de la poudre l' effraya

et il saisit la première occasion qui se présenta pour déserter le champ de bataille. Il raconte d'une manière humoristique comment les branches d'arbres détachées de leurs troncs par les boulets, et les balles qui sifflaient à ses oreilles, lui donnaient des ailes et accéléraient sa fuite. Il retourna à son travail. L'année suivante il partit pour les Etats-Unis et s'engagea chez un forgeron. Ce fut son salut. Il eut l'occasion de lire l'Evangile et ayant entendu un jour son maître prier pour un jeune Canadien français, — c'était pour lui, — il en fut profondément touché. Dès lors la Bible devint son pain quotidien. La lumière se fît dans son âme; il revint au Canada, visita la Grande-Ligne. jyjme Peller le pria d'aller à Bérée et d'y travailler comme évangéliste. Amené à la connaissance de l'Evangile par les méthodistes. Parent ne voulut pas se détacher de cette Eglise à laquelle il devait tout. En 1856, la conférence méthodiste l'admit; il commença dès lors une œuvre d'évangélisation à Roston Pond et y organisa une modeste école. Cinq mois après, Parent s'établissait à Farnam où il ne fit que passer. Nous le retrouvons ensuite à St- Armand et à Bedford. En 1866 il est de nouveau à Roston Pond où il travaille jusqu'en 1870.

Oka. ^

En 1870 la Conférence des Eglises méthodistes de la région envoie Parent à Oka, on devine les appré-

^ A côté de l'œuvre d'évangélisation parmi les Canadiens, l'Eglise méthodiste s'est occupée d-'une œuvre missionnaire chez les Indiens établis dans la «Réserve de Oka». Nous signalons cette activité spéciale parce que des missionnaires français ont travaillé à Oka et que le Seigneur y a béni leurs travaux.

l'immigration huguenote 289

hensions du missionnaire ! C'était une œuvre tout à fait nouvelle et au milieu d'un peuple réputé peu commode. Les Iroquois déjà peu sociables vivaient dans une « Réserve » que leur avait accordée le gouvernement mais sur laquelle les moines s'étaient établis à la hâte. En venant, ils avaient pris des mines protectrices, ils voulaient être les tuteurs de ces frères de race différente. Quand ils furent installés, la terre était à eux, c'était aux Iroquois d'en sortir. On comprend l'état d'âme des indigènes et rien n'est surprenant qu'il y ait eu des révoltes organisées. Pourtant les Iroquois furent patients ; en Tespèce ce sont eux qui se conduisirent comme des chrétiens. Patient et pacifique ne sont pas les synonymes de lâche et nos Iroquois revendiquèrent leurs droits d'où procès interminables. Pendant huit ans les tribunaux eurent à s'occuper du conflit qu'un peu d'honnêteté de la part des moines aurait pu éviter. Au milieu de toutes ces difficultés, Parent sut se rendre utile aux faibles qu'on voulait piller; il s'occupa de leurs intérêts matériels sans négliger leur instruction religieuse. C'est un fait qui vaut d'être signalé que la résistance de ces « enfants des bois » ; ils eurent le courage de dénoncer les moines alors que de plus avancés subissaient en silence leur joug d'abord, leurs rapines ensuite. Et quel langage que le leur !

« Ces terres, disaient-ils en s'adressant aux moines, ces terres sont à nous, nous les avons reçues comme un dépôt sacré, nous en sommes les propriétaires légitimes. Vous, vous avez été infidèles aux engagements que vous aviez pris, vous deviez être nos protecteurs et vous êtes devenus nos pires ennemis.

Vous avez dépouillé nos forêts pour enrichir votre trésor; vous avez fait argent des produits que vous nous avez volés. Ces terres que vous revendiquez, elles sont à nous, nous les tenons de nos pères, qui les tenaient eux-mêmes de leurs parents; c'est à Tombre de ces arbres que nos mères nous ont bercés, qu'elles nous ont appris les légendes de notre peuple et vous voudriez que ces arbres fussent votre bien.! Vous voudriez nous prendre notre terre et nous laisser errants ! Et vous appelez cela protéger un peuple ? Non, non, cela s'appelle un pillage et nous nous y opposons. »

De Oka, M. Parent fut envoyé à Waterloo, c'est là que le Seigneur alla le prendre après l'avoir soutenu pendant une activité missionnaire de quarante années.

Au lieu de débuter par les grandes agglomérations françaises, le comité dirigea ses efforts et ses hommes vers les cantons de l'Est; là il y avait déjà des congrégations de langue anglaise; les missionnaires et les prosélytes pourraient trouver auprès d'elles des encouragements et de la sympathie ; elles les absorbèrent. C'est là ce qui explique qu'après tant d'années de travail persévérant et en dépit de la fidélité des hommes qui ont donné leur vie pour cette œuvre missionnaire, on trouve aujourd'hui si peu de congrégations françaises organisées. Peut-être aussi cela tient-il aux changements trop fréquents des hommes ; on les déplaçait, ou ils s'éloignaient de leur propre mouvement avant qu'ils ne se fussent familiarisés avec l'œuvre qu'ils étaient venu soutenir et étendre si possible. Les ouvriers des villes paraissent avoir

été privilégiés sur ce point, ils se succèdent à des intervalles moins rapprochés. Pourtant M. Mauny que nous trouvons à Montréal en 1868- 1869 ne paraît pas avoir réussi; n'eût été la reprise de l'œuvre en 1875 par M. de Gruchy, un étudiant venu de Guernesey, les chrétiens des îles de la Manche qu'il réunit dans une chapelle de la rue Dorchester, n'auraient pas eu à leur disposition un pasteur méthodiste ^

L'absorption des convertis dans les congrégations de langue anglaise explique peut-être l'accusation portée contre les missions évangéliques. En abandonnant la religion, dit-on, ils perdent leur nationalité ; ils oubhent leur langue, — rien de moins prouvé. — Cette tendance dans les districts mixtes à vouloir parler l'anglais est commune à tous les Canadiens, protestants ou catholiques. L'Evangile prêché, popularisé ne dénationalise pas, mais fait naître le désir d'apprendre, ouvre des horizons nouveaux. Je dirai même que nos instituts ont contribué pour leur large part à faire aimer notre langue, à la parler plus purement. On le remarque depuis soixante ans: à la clôture des écoles, lorsque les enfants rentraient au foyer pour les vacances, ils parlaient mieux.

On a donné au clergé catholique tout le crédit de

^ MM. les pasteurs Th. Charbonnel, Amand Parent, Tetrault, J. A. Dorion, S. Chartier, John Syvret de Guernesey, Ed. De Gruchy, Antoine Geoffroy, Barnabas Gédéon St-Aubin, W. E. Grenier, J. Pinel, J. L. Maher, J. Smith, Robidoux, Th. Dorion, Roy, Desmarais, Dantheny, Poirier, ont occupé pendant des périodes plus ou moins longues les champs suivants : Roxton Pond, Gramby, Waterloo, Brompton, Scottstown, Cookshire, Farnham,Stuckley,Bolton,Knowlton,Ely,St-Léonard,St-Philippe de Chester, Wottôn, St-Jean, St-Faustin, St-Jovite, Béthel.

la conservation de la langue française dans la province de Québec, — disons plutôt que le clergé a tout fait pour isoler le peuple et empêcher tout rapport avec rétranger et même avec les cousins venus de France, — si bien que, sous sa direction, le langage était non seulement resté ce qu'il était sous Tancien régime, mais s'était corrompu en introduisant une foule d'expressions anglaises vulgaires. Si la langue s'est conservée dans la province, nous le devons à nos écoles, qui, depuis soixante-quinze ans, ont donné une éducation élémentaire à plus de quinze mille jeunes gens. Nous sommes aussi redevables à de jeunes Français à la plume facile, qui sont venus s'établir au milieu de nous et se sont occupés de journalisme, et aux relations fréquentes entre la France et le Canada; à cette jeunesse animée d'une légitime ambition, qui, au prix de sérieux sacrifices, va passer quelques mois, quelques années à Paris ou dans d'autres parties de la France.

Aujourd'hui le Canada peut se glorifier d'avoir dans son sein des écrivains et des orateurs qui étonnent l'étranger en visite. Répétons-le, l'Evangile ne dénationalise pas ; il fait ce qu'il est appelé à faire. Il abat les barrières, il rapproche, il crée le respect mutuel et fera de tous ces éléments divers qui nous arrivent de toutes les parties de l'Europe, un peuple uni, une nation saine et forte. Il faut s'attendre et espérer qu'après une ou deux générations on adoptera nos habitudes et les deux langues nationales du pays, l'anglais et le français.

Le français parlé dans toutes les cours de l'Europe, le français la langue de la diplomatie, avec sa littéra-

ture, a sa place dans notre jeune civilisation canadienne et contribue au développement intellectuel et social de nos temps. Le commerçant gagne à apprendre l'anglais, tous gagnent à se familiariser avec la littérature française. Ce rapprochement sera Tœuvre de TEvangile, prêché, popularisé, compris, et mis en pratique. Nos missions font donc une œuvre nationale et patriotique aussi bien que morale et chrétienne.

Leurs progrès peuvent paraître lents. N'oublions pas que les plantes les plus durables sont aussi les plus lentes à sortir de terre.

Notre frère Poirier n'a pas suivi Texemple de ses prédécesseurs; il a délaissé les districts mixtes et est allé ouvrir une mission dans un district où l'élément français prédomine, district tout neuf au « Rapide de L'Orignal ». Tout était à faire.

nj .^ • m • M. Poirier.

paya de sa personne et aujourd hui

le Rapide de L'Orignal possède son église, son école et son presbytère. Ce premier succès encouragea Poirier. Il étendit son champ de travail et vint s'étabhr au Lac des Iles en juin 1906, où il fut cordialement accueilli. Il communiqua à son entourage une telle espérance et un tel courage que, là aussi, il put y ériger une chapelle fréquentée par un auditoire croissant. Cette petite Eglise comptait, il y a un an déjà, vingt-un communiants sans compter les enfants, le développement ne s'est pas ralenti. L'école du dimanche réunit une vingtaine d'enfants ; l'école du jour est bien fréquentée. Là aussi l'Evangile fait son œuvre d'édification, de salut et de respect mutuel.

A l'arrivée de M. Baudry à Montréal, les méthodistes firent l'acquisition de Téglise de la rue Craig et cela donna plus de consistance à leur oeuvre missionnaire, les prosélytes en furent encouragés, les missionnaires travaillèrent avec plus d'esprit de suite. Les efforts de M. Baudry sont particulièrement intéressants ; c'est à son initiative qu'est due, en partie, l'idée d'organiser une école missionnaire, idée qui s'est réalisée, après quelques essais que nous signalerons^ dans le bel établissement de l'Institut méthodiste français de Westmount, près Montréal.

Originaire du comté d'Yberville, le jeune Baudry, qui avait alors six ans, suivit ses parents à Ticondéroga (New- York). Dans l'école publique où il commença son éducation, il fit la connaissance de Joseph Cook qui devait devenir célèbre comme conférencier. C'est à ce camarade que, après Dieu, Baudry attribue sa conversion. S'étant donné au Seigneur, Baudry ne voulut pas garder pour lui-même la déHvrance que Dieu lui avait envoyée ; il se souvint de ses compatriotes restés au Capada et décida de commencer des études qui lui permettraient d'entrer dans le saint ministère. Il avait parcouru le programme des cours exigés, quand éclata en 1862 la guerre de Sécession qui devait durer cinq années. Il fut nommé aumônier d'un régiment et avec lui il connut les misères de la guerre : fatigues, privations, emprisonnement même. La guerre terminée, il se retira à Troyes et se rattacha à l'Eglise méthodiste de cette ville ; quelque temps après, il en devenait le pasteur. C'est là que le docteur Douglas le découvrit et l'invita à venir travailler au Canada à l'évangélisation de ses compatriotes.

S'étant laissé convaincre, Baudry donna sa démission et partit pour le Canada. On était alors en 1877 ; le comité lui confia l'œuvre à faire à Montréal et l'installa, comme on sait, dans l'église de la rue Craig nouvellement acquise. Dès le début, Baudry, qui avait vu les merveilleux résultats que les Américains savent tirer de leurs écoles publiques, pour l'assimilation des milliers d'émigrants qui arrivent chaque année, comprit que l'œuvre aurait plus d'influence si elle avait une école qui permettrait de préparer la jeunesse et l'enlèverait du même coup à Tinfluence déprimante du clergé catholique. Comme on ne pouvait pas immédiatement ouvrir une grande école, il eut l'idée d'employer pour les classes et comme dortoirs les différentes salles annexées au temple et qui avaient déjà servi pour la bibliothèque et le musée missionnaire fondés par M. Duclos, sous la direction duquel le bâtiment avait été construit. Quelques élèves vinrent, on les logea tant bien que mal. Etant donnés les moyens dont il disposait, Baudry fit des merveilles. D'autres se seraient découragés, car les choses n'allaient pas toutes seules ; les novateurs ne sont pas toujours compris ; il persévéra et sa foi eut raison de toutes les hésitations. Il croyait à la nécessité de l'œuvre ; il avait confiance dans l'avenir et il communiqua son enthousiasme et sa foi à ceux qui devaient 4e soutenir.

Il réussit si bien qu'en 1885 la société des dames de l'Eglise méthodiste de la section de Montréal loua d'abord, dans le voisinage de l'église, une petite maison qu'pn transforma en pensionnat pour les jeunes filles ; elles allaient en classe avec les élèves qui

étaient installés dans Téglise. A peine cet essai avaitil donné quelques résultats, qu'on transporta le pensionnat des filles à Actonv^ale. M. de Gruchy y était installé comme pasteur missionnaire ; on lui donna en plus de sa charge, qui suffisait bien à occuper tout son temps, la direction du nouvel établissement.

Malgré son enthousiasme, M. Baudry dut songer à céder sa place à d'autres; le travail, le surmenage surtout avait eu raison de son zèle et en 1887 il donna sa démission. Libre, il partit pour les Etats-Unis; s'installa à Albany et Cahoes (New- York). Après quelques semaines de repos, il travailla à Tévangélisation des Canadiens qui étaient établis là. Quelque temps après, et pendant quelques mois, il était à Worcester; c'est dans cette cité que vint le trouver un appel pour aller à Chi-

N. Baudry. . „

cago continuer 1 œuvre de sa vie.

Il trouva dans cette ville près de cinquante mille Canadiens auxquels il eut à présenter l'Evangile. L'œuvre n'était pas facile, le champ était vaste; les résultats du début l'encouragèrent, mais de nouveau il se surmena. C'en était trop pour un corps qui avait été durement traité ; il dut se résoudre au repos. Le Seigneur allait mettre fin à cette inactivité qui était une épreuve douloureuse pour son serviteur; ille prit à lui. Quand Baudry sentit que l'heure du départ approchait, il se mit en prières et ses amis qui entouraient son lit l'entendirent qui disait : ^ Me voici, Seigneur, avec ceux que tu m'as donnés. »

Thomas Dorion, Geoffroy et A. Dorion étaient

Thomas Dorion.

d*anciens élèves des Instituts de la Pointe-aux-Trembles. Thomas avait fait son apprentissage comme imprimeur. Après sa conversion, qui fut remarquable, il voulut travailler à Tévangélisation de ses compatriotes; c'est alors que ses connaissances typographiques lui furent utiles ; il publia un petit journal, des traités de controverse, une petite histoire des papes qui a rendu bien des services.

Après le départ de M. Baudry, MM. E. de Gruchy, Pinel et Massicotte prennent successivement la charge de Toeuvre de la rue Craig. C'est pendant ce temps que M. de Gruchy vint travailler dans l'ouest de Montréal où M. Sadler avait déjà commencé une œuvre autorisée par le comité. De Gruchy entreprit la construction de l'église de la rue de Lisle; on y ajouta un fort beau presbytère, que M. le pasteur Halpenney a occupé jusqu'en 1912. Au commencement de cette année, M. Halpenney a été nommé directeur du colportage biblique dans la province de Québec. Très au courant des besoins de la province, c'est bien l'homme qu'il fallait pour une telle œuvre, mais le vide qu'a fait à Montréal

Ed. de Gruchy,

M. Halpenney.

M. Delporte.

son départ n'a pas été comblé et c'est dommage. En 1909 le comité méthodiste, désireux de s'occuper de l'évangélisation populaire, et la population s'étant fortement déplacée, on décida la vente de l'église de la rue Craig, et sur un terrain situé au coin des rues Ontario et Saint- André on a construit une salle de conférences avec, au-dessus, des appartements qui peuvent servir au pasteur chargé de la mission. En attendant que le Seigneur fasse trouver l'homme qu'il faut pour une telle œuvre, M. le pasteur Delporte, qui était le pasteur de l'église de la rue Craig, y réunit les membres de cette congrégation et s'essaie à l'œuvre populaire projetée.

M. le pasteur Massicote travaille à Actonvale, M. Poirier aux Seize- Iles, un poste qu'il a créé de toutes pièces et dans lequel Dieu l'a visiblement béni; M. Danthenny a desservi jusqu'en janvier 191 2 le poste de Saint- Jo vite, il est actuellement aux Etats-Unis au service de TEglise Presbytérienne pour la mission franco-belge de Tarentum dans l'État de la Pensylvanie.

M, Massicote.

L'Institut méthodiste français.

On a vu que les autres missions ont voulu soutenir l'œuvre faite par leurs missionnaires par le moyen de l'école. C'était d'ailleurs la méthode suivie par les

Eglises de la Réforme; à côté du temple on bâtissait Fécole. On admettait alors, comme Ta si bien dit Vinet, que Técole devait être avant tout une gymnastique de la pensée ; que la pensée bien dirigée est le chemin de la vérité : qu'elle est l'activité d'un principe noble dans l'homme. Bien loin que l'homme soit, comme l'a prétendu Rousseau, « un animal dépravé».

M J ^W^^^^^^'^i^^^m^^^^-il

Institut méthodiste français.

il ne s'élève à la dignité d'homme que par la pensée. L'homme qui pense mal peut être vicieux, l'homme qui ne pense pas ne saurait être vertueux. Le perfectionnement intellectuel est souvent le prélude du perfectionnement moral. Les méthodistes auxquels M. Baudry avait ouvert la voie voulurent aussi avoir leur école missionnaire, un établissement confortable dans lequel maîtres et élèves seraient logés convenablement. Pour réahser leur projet, qui était fortement

approuvé par tous ceux qui avaient à cœur l'œuvre missionnaire^ on acheta un terrain disponible un peu en dehors de la ville du côté ouest, à Westmount, sur Tavenue Green. Le 22 octobre 1888, on posait la première pierre du futur institut; douze mois après, au milieu d'un grand concours d'amis, on inaugurait l'établissement. Des délégués venus de tous les points de la province de Québec et de celle d'Ontario entouraient les organisateurs ; ce fut une belle journée, l'œuvre missionnaire au Canada comptait une école de plus et les élèves n^ont jamais fait défaut.

Dès le début on rencontra quelques difficultés ; cela tenait surtout, du moins nous le croyons, dans le choix des directeurs. Il faut, pour comprendre la mentalité de nos Canadiens français^ un homme de leur nationalité. Sous la direction de MM. Hall et Pinel, l'Institut ne donna pas tout ce qu'on était en droit d'en attendre ; un pasteur n'est pas nécessairement un bon pédagogue. Avec M. PaulVillard, pour lequel enseigner est un don naturel, l'Institut a pris un nouvel essor ; dès le début et chaque année il a dû refuser des élèves. Tout en dirigeant l'établissement, il a successivement pris sa licence es lettres (M. A.), son doctorat en médecine (M. D.), et fait des études en vue du saint ministère, il a été consacré pasteur par la Conférence des Eglises méthodistes à Québec en 1909. En 1910 le Gouvernement français le faisait officier d'Académie. Au programme, qui était au début celui d'une bonne école primaire, il a ajouté des cours d'affaires commerciales; on enseigne à l'Institut méthodiste, comme aussi dans les instituts similaires, la pratique des affaires : comptabilité, tenue de livres et sténographie.

Les élèves peuvent y avoir d'excellentes leçons de musique, piano ou violon et se préparer aux examens d'entrée aux universités.

Depuis une année, en vue d'agrandissements prochains, on a acquis deux grands lots de terrain qui touchaient à la propriété, on a construit un gymnase et de nouvelles salles de classe dans lesquelles on a installé la lumière électrique que les Instituts de la Pointe-aux-Trembles étaient les seuls à posséder. Comme les autres institutions, l'institut de Westmount a préparé des hommes qui ont su se rendre utiles ; docteurs en médecine, avocats, hommes d'afiaires et pasteurs.

Les Instituts de la Grande-Ligne.

Les instituts de la Grande-Ligne, trop à l'étroit dans les bâtiments plusieurs fois agrandis, ont dû s'agrandir encore. Leur tâche a été simplifiée, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, par un incendie qui n'a laissé subsister que les quatre murs.~ Au lendemain du désastre, maîtres, élèves, directeurs et membres du comité étaient fortement découragés, on le comprend sans peine ; on se demandait ce qu'il allait advenir et comment il serait possible de réparer le malheur. Après réflexion, on se reprit à espérer ; l'œuvre qui se faisait par les instituts n'était pas une œuvre à la gloire des hommes; Dieu allait fournir les mo^^ens de la reprendre. On supputa les ressources dont on pouvait disposer, on fit appel à des architecte§ habiles et les plans une fois acceptés on se mit à l'œuvre. En 1880 on inaugurait une nouvelle maison d'éducation considérablement augmentée et pourvue

Collège mcthûdisLe iVançai^ U*. i.\ioiiiii ai. Le pasteur Paul Villard, principal, et sa famille.

de tout le confort moderne, ce qui manquait un peu précédemment. M. Roussy, qui vivait encore, mais bien affaibli par Tâge, assista aux fêtes d'inauguration ; on devine sa joie et sa reconnaissance. Uœuvre qu'il avait fondée avec sa chère collaboratrice, il la voyait avant de mourir assurée pour l'avenir et capable de faire davantage pour le service du Seigneur. A l'exception de MM. Rossier et Roux, — ce dernier a consacré la plus grande partie de sa vie à l'enseignement soit à la Pointe-aux-Trembles soit à la Grande-Ligne, où il fut directeur pendant plusieurs années^ — cette institution a toujours préparé le recrutement des hommes nécessaires à sa bonne marche. Moins pressée, de faire appel au dehors, la Mission de la Grande-Ligne a toujours cherché à se suffire à elle-même; il y a généralement réussi. Quelques-uns des hommes qu'elle a formés ont pu s'éloigner momentanément, la nostalgie du foyer spirituel

et la reconnaissance les ont ramenés, entre autres M. T. Brouillet qui, après avoir dépensé ses forces nombre d'années aux Etats-Unis, a pensé que ce lui serait un repos de travailler à l'évangélisation de ses compatriotes. Il débuta par l'enseignement à la Grande-Ligne et se mit à l'œuvre avec tant d'entrain qu'on dut lui imposer un changement et l'envoyer à Roxton Pond où il fit une œuvre missionnaire excellente. Pour combler

Ch. Roux.

cette vacance, le comité de Tinstitut Feller appela M. Roux, un condisciple de M. Lafleur. Le docteur A. L. Therrien dit de l'activité de M. Roux qu'elle fut un temps de bénédiction ; il rend aussi à M*"^ Roux, qui avait été élève de M""^ Moret à la Pointe-aux-Trembles, un témoignage ému.

Pendant que ces personnes dévouées se dépensaient au service du Maître pour le bien de la patrie canadienne, le Seigneur leur préparait des successeurs. Signalons tout spécialement Godfroi-Narcisse Massé, Américain par sa naissance, devenu, à la suite d'un long séjour à la Grande-Ligne, un Canadien dont le patriotisme a été une source d'inspiration pour plusieurs. Après de brillantes études à l'université Mac Gill, il est nommé pasteur à la Grande-Ligne, puis il enseigne à l'institut dont il deviendra plus tard le directeur distingué. M. le pasteur Parent, qui a vécu dans son intimité, a dit de G.-N. Massé : « Sa vie est une inspiration pour tous ; il gagne vite l'affection de ses élèves, et ses collègues n'ont à lui reprocher que d'avoir une trop grande conscience.» On le voit, l'école était entre de bonnes mains.

Malheureusement, de tels hommes dans de pareilles situations s'usent vite. Après vingt ou trente ans de travail actif, M. Massé a dû déposer le harnais. En fait, c'est changer de harnais qu'il faudrait écrire;

Mme Ch. Roux.

l'immigration huguenotf:

cessant d'être directeur de rinstitut,il est devenu le pasteur de l'Eglise de Mariville, où il se dépense sans compter.

Avant de quitter l'institut Feller, sur les indications du comité directeur, M. Massé s'était préparé un successeur dans la personne de son frère.

La Pointe-aux-Trembles en 1906.

Depuis longtemps la Commission d'évangélisation songeait à ordonner des réparations aux immeubles devenus insufffisants et manquant absolument de confort. On avait bien fait de son mieux jusque-là, spécialement avec le bâtiment des garçons, mais les réparations toujours coûteuses n'arrivaient pas à faire disparaître les inconvénients dont chacun souffrait. Il fallait faire mieux ! On se mit sérieusement à l'étude, on pria aussi et finalement on demanda à l'assemblée générale M' autorisation de collecter dans les Eglises les fonds dont on aurait besoin.

Il y avait entre le bâtiment des garçons et celui des filles un terrain libre qui avait près de quatrevingts pieds de front. L'architecte consulté proposa

^ Organisation à peu près analogue au synode national des Eglises Réformées de Fiance,

Massé.

d'utiliser cet espace pour une construction qui serait comme le corps central d'un nouveau bâtiment dont les vieux immeubles remis à neuf deviendraient les ailes, le tout constituant un ensemble tout à fait convenable. Après étude du dit projet, on décida de le faire

M. Alphonse Rey.

M. Raguin.

exéculer et quand ce fut achevé, le tout avait un aspect vraiment satisfaisant, tout s'harmonisait si bien qu'il fallait être au courant des détails pour reconnaître qu'on avait fait un mélange d'ancien et de nouveau. Maintenant, dans des établissements arrangés selon les exigences de l'hygiène moderne, on peut recevoir près de trois cents élèves, garçons ou filles, et offrir à tous un confort qui dépasse généralement

celui de la maison paternelle. Le programme est à peu près le même dans les trois principaux de nos Instituts missionnaires : Grande-Ligne, Méthodiste et Presbytérien, ce dernier, « la Pointe-aux-Trembles ». Chacune de ces institutions préparent des élèves pour

Mlle Cod(

Mlle Beaulieu.

Tadmission à TEcole normale ou à Tune de nos universités.

Pour des lecteurs européens, ces internats mixtes sont certainement quelque chose de tout à fait neuf ^ ; peut-être s'en trouvera-t-il pour y voir des dangers, une complication dans la surveillance tout au moins.

^ Nous devons cette innovation à G.-M, Desilets, qui en rapporta ridée à la suite d'un voyage fait aux Etats-Unis.

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