PROVERBES XI
Après avoir dépensé cinquante-trois ans au service du Seigneur, dans l'œuvre missionnaire accomplie sous les auspices de l'Eglise presbytérienne du Canada, j'ai cru qu'il était temps de déposer le harnais. Je m'étais fatigué au service de Dieu, mais n'étais pas fatigué de son service. C'est très probablement cette constatation qui remplit mon cœur de joie, qui a poussé mes enfants et mes amis à me demander de consacrer ma vieillesse à une histoire de l'œuvre missionnaire dans mon pays.
J'ai longtemps hésité ; je me sens si inférieur, pour mener à bien pareille tâche. Les documents 6ont rares. Comme on insistait, je me suis laissé convaincre, mais ne me suis point dissimulé que j'entreprenais une tâche laborieuse. On me disait: (c Vous ferez appel à vos souvenirs » ; un demi-siècle d'activité est rempli par des faits qu'il n'est pas bon de laisser tomber dans l'oubli. J'ai cherché à faire revivre ces
souvenirs et je dois avouer qu'il m'a été doux souvent de revenir sur ce passé glorieux. J'ai revu les pionniers de notre œuvre ; j'ai assisté comme témoin aux nombreuses persécutions qui furent leur lot habituel, et souvent devant ces hommes de foi, — des géants, — je me suis senti bien petit.
C'est précisément cette différence qui existe entre ceux du passé et ceux du présent qui a mis en mon cœur la force nécessaire pour me permettre d'arriver jusqu'au bout, et je me suis dit : Entouré d'une multitude de témoins, ceux qui viennent sentiront grandir leur courage et entreprendront plus joyeusement de cultiver avec soin la terre que leurs prédécesseurs ont défrichée.
Le plan du travail que je soumets à l'appréciation du lecteur n'aura pas la clarté et la simplicité habituelle d'un livre d'histoire ; il m'eut été possible de me rapprocher de cet idéal, si j'avais voulu n'étudier l'œuvre missionnaire que dans ses rapports avec telle ou telle organisation ecclésiastique. Il m^a paru qu'en agissant de la sorte je manquerais d'équité envers les ouvriers qui ont peiné en travaillant à l'évangélisation de mon pays, sous des bannières humaines différentes, mais toujours au service de Jésus-Christ î
L'identité du travail qui se faisait sur plusieurs poin-ts différents m'a souvent obligé à suivre le développement de certains faits, puis à revenir sur mes pas. Ce n'était pas précisément la méthode historique; mais celle-là permet de rendre à chacun ce qui lui est dû.
L'étude historique qui porte sur la toute première occupation du Canada pourra paraître au lecteur mal
informé comme une sorte de hors-d'œuvre qu'on aurait pu supprimer; en fait j'ai été tenté moi-même d'en alléger mon manuscrit; je ne l'ai conservée que parce que je me suis souvenu qu'on reprochait aux Canadiens protestants français d'être des étrangers dans leur propre patrie ; et j'ai cru qu'il était bon qu'ils sachent que les premiers Français qui s'établirent au Canada étaient leurs ancêtres spirituels. S'ils n'y ont pas fait souche, si leurs temples ne se sont pas mêlés aux nombreuses églises catholiques qu'on a bâties dans le bas Canada et la province de Québec, c'est que Rome, toujours et partout la même, les en a empêchés, en ne leur accordant aucun repos qu'ils n'aient abjuré, ou les a persécutés jusqu'à ce qu'ils aient pris le chemin de l'exil.
Peut-être me suis-je un peu trop complaisamment arrêté sur l'histoire du réveil religieux genevois. A première vue, il semble que cet admirable mouvement né de circonstances locales soit sans beaucoup de rapport avec l'œuvre missionnaire canadienne. J'aurais pu, sans entrer dans tous les détails que j'ai rapportés, montrer comment ces hommes de réveil avaient été amenés à s'occuper d'œuvres missionnaires en pays lointains ; mais notre peuple, jeune encore dans la connaissance des choses religieuses, a besoin de savoir en détail ce qu'il y a de religieux dans l'âme protestante ; et il m'a paru bon de lui montrer comment l'Esprit de Dieu, agissant dans son Eglise, peut avec des ossements desséchés constituer une armée à l'Eternel.
J'ai cru de plus qu'en leur donnant un aperçu de ce réveil, mes compatriotes placeraient plus haut leur
idéal de la vie chrétienne, et se formeraient une plus juste idée de la composition et de la discipline d'une Eglise, en apprenant à donner aux questions vitales la place qui leur convient.
Pour certains missionnaires, Fauteur s'est étendu davantage ; son excuse, c'est qu'il y avait beaucoup à dire d'eux ; car ils furent parmi les chefs de file.
Certains détails spéciaux au Canada surprendront peut-être mes compatriotes ; je les ai fixés pour que nos frères d'Europe, si toutefois il en est qui lisent ce livre, puissent avoir de notre pays une idée moins inexacte que n'en ont quelques géographes et la grande majorité de ceux qui parlent des « sauvages du Canada ».
J'aurais voulu ajouter quelques indications portant sur le protestantisme français aux Etats-Unis et particulièrement sur ces. groupes de la Nouvelle Angleterre dans lesquels sont venus se réfugier un si grand nombre amenés à la connaissance de l'Evangile par le moyen des missions canadiennes.
La dispersion de ces œuvres soutenues par des Eglises différentes a rendu ma tâche presque impossible. Inutile de chercher des archives, ou, pour les églises locales, des registres paroissiaux susceptibles de fournir quelques données à l'histoire. Il faut alors se contenter des quelques souvenirs de ceux qui vivent encore et qui veulent bien consentir à dire un peu de ce qu'ils savent.
, C'est cette difficulté qui nous a obligé, pour quelques églises, de nous contenter d'une simple mention ; tandis que pour d'autres nous avons pu donner plus amples informations.
Il ne me reste plus qu'un bien agréable devoir à remplir, d'abord celui de remercier bien sincèrement ceux de nos frères qui se sont empressés de nous fournir des mémoires, des rapports, des opuscules auxquels le lecteur devra tout ce qui aura pu l'intéresser ^
La dimension des photogravures n'a aucune signification sur la valeur des personnages dont elles représentent les traits. La dififérence vient de ce que la plupart des clichés m'ont été fournis et, par économie, l'auteur n'a pas cru devoir diminuer les uns ni agrandir les autres pour y apporter plus d'uniformité.
1 3 septembre 1912.
^ Parmi lesquels MM. Alexandre Mage^ pasteur, et J.-L. Moriir professeur, méritent une mention spéciale.
Le i3 septembre 191 2, R. P. Duclos donnait le « bon à tirer » pour les premières pages de cet ouvrage et, le cœur plein de reconnaissance envers Dieu, s'en allait tout joyeux à Vevey, où il s'était installé pour être plus tranquille qu'à Lausanne. Au culte de famille qu'il présidait chaque soir, il chanta son cantique favori :
Plus près de toi, mon Dieu, — Plus près de toi !
Dans sa prière il rendit grâces à Dieu de ce qu'il portait si facilement le poids de ses soixante-dix-huit années. La prière que M. Duclos avait chantée, Dieu allait l'exaucer d'une façon tout à fait inattendue en le prenant à lui. A dix heures du soir, Duclos rendait au Père sa belle âme.
Sollicité par ses enfants, qui désiraient que l'œuvre de leur cher père fût achevée, nous n'avons pas cru devoir décliner l'honneur et la responsabilité' de continuer l'ouvrage dont la
fin était à peine ébauchée et, comptant sur le secours de Dieu, nous avons traversé l'Atlantique. Pendant son court séjour à Lausanne et à Vevey, Duclos s'était fait de nombreux amis, qui nous ont accueilli avec une extrême cordialité ; leurs directions nous ont été souvent d'une très grande utilité et ce nous est une joie de le reconnaître.
Nous ne nous dissimulons pas les imperfections de notre modeste collaboration et nous prions le lecteur de bien vouloir être indulgent. Au cours de la lecture on s'apercevra sans doute de quelques négligences dues très certainement au brusque départ de l'auteur, qui s'était proposé de revoir son travail avant de le donner à la composition. Nous aurions pu les faire disparaître, nous l'avons fait quand c'était absolument nécessaire, mais on comprendra que le respect dû à l'auteur nous ait imposé de grandes réserves. D'ailleurs M. Duclos ne voulait pas faire de la littérature ; ceux qui l'ont approché connaissent sa modestie. En écrivant ce livre, il a voulu faire une œuvre populaire ; il l'a composé pour ses compatriotes, ses chers Canadiens, qu'il porta toujours sur son cœur. Ayant été son collaborateur tout un hiver, nous connaissions sa pensée, nous avons essayé de lui être fidèle. Peut-être avons-nous été au-dessous de notre tâche ; nous le regrettons vivement et nous nous en excusons auprès des amis de notre cher défunt, aussi bien qu'auprès de ses lecteurs.
Alexandre Mage, pasteur.
Lausanne, ii novembre 1912.
L'immigration huguenote
et
Premières semailles.