‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · Daniel Fore, de St-Jean d'Angely, abjure en · texte numérisé non relu

Daniel Fore, de St-Jean d'Angely, abjure en

ces de cette méfiance que justifiait sa conduite, Vantadour prit avec lui des officiers et des matelots protestants qu'il trompa en leur faisant des promesses qu'il se réservait de ne pas tenir. C'est ce qui explique qu'il y eut sur le bateau qui l'apportait au Canada des services protestants auxquels assistaient les deux tiers des passagers. Pour ménager les susceptibilités du duc, on évita de chanter trop fort les vieux psaumes, surtout quand on fut sur le fleuve et que l'on toucha au terme du voyage.

C'était trop peu, au gré des Jésuites qui veillaient ; ils allaient bientôt mettre fin à ces bruyantes expressions de la foi huguenote et interdire un culte célébré dans une langue que tout le monde pouvait comprendre. Pourtant, probablement à cause de l'appoint des nouveaux venus, il y avait alors, s'il faut en croire un auteur généralement bien renseigné, une majorité protestante dans la colonie.

Mais dans la mère patrie, les huguenots perdaient du terrain. Richelieu avait séduit Sully, Rohan et plusieurs pairs de France. La Rochelle avait capitulé et la terreur était générale. Ces malheurs devaient avoir leur répercussion au Canada et des défections s'y produisirent. Elles furent le résultat des manœuvres dirigées par les Jésuites et Champlain timidement hostiles aux de Caëns et aux huguenots :

« Les vexations, les confiscations, les galères, le supplice de la roue, le gibet, tout fut employé inutilement pour les convertir. Les malheureux protestants ne songèrent plus qu'à échapper à la main qui s'appesantissait sur eux. Ils portèrent leur industrie, leurs richesses, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre,.

et dans les colonies américaines. Guillaume III, à la tête de troupes françaises, chargea plus d'une fois des troupes françaises, et Ton vit des régiments catholiques et huguenots ne se reconnaissant pas sur le champ de bataille, s'élancer les uns sur les autres à la bayonneite avec une fureur et un acharnement que ne montrent pas des soldats de deux nations différentes.

» De quel avantage n'eût pas été une émigration en masse, d'hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l'étaient les huguenots pour peupler les bords du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l'Ouest? Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'alliance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, d'une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience, ni l'intelligence. Bossuet écrivait aux protestants : « Si vous et les vôtres n'êtes pas convertis avant tel jour, l'autorité du roi se chargera de vous convertir. »

» Comment jamais pardonner au fanatisme, les angoisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a rendu la destinée si douloureuse et si pénible, dont il a compromis si gravement l'avenir. » (Garneau. Hist. du Canada, V^ édit., vol. I, chap. IX, pages 494-495.)

L'écho de ces persécutions arriva jusqu'aux frères établis dans la Nouvelle- Angleterre ; et en 1776, ils formulèrent leur fameuse constitution, formidable protestation qui dénonçait les agissements de Rome et affirmait la liberté de conscience. Les de Caëns et leurs amis n'en demandaient pas davantage.

A cause de la charte qui leur avait été accordée, les de Caëns jouissaient d'une influence prépondé-

rante dans la colonie. Pour la ruiner, il suffisait d'un édit qui rompît le charme. Richelieu s'employa à cette triste besogne. Sur ses instances, la charte fut révoquée au bénéfice de la compagnie des Cent associés. En retour de cette faveur, la compagnie ne devait accepter que des émigrants catholiques romains et français; elle devait aussi se charger d'entretenir trois prêtres dans chacun de ses établissements. C'était au Canada une révocation anticipée de l'Edit de Nantes. En France, on attendrait cinquante-huit ans pour accomplir ce forfait K

On comprend que ces attentats à la liberté religieuse aient révolté les consciences huguenotes, si délicates, quand il s'agissait de question concernant la liberté religieuse. Leur zèle n'en était pas atteint, mais leur patriotisme se refroidissait. Déjà David Kirkt, indigné de tant d'injustice, était passé en Angleterre où il finit par prendre du service sous les ordres du duc de Buckingham. En 1628, le jeune de Caëns découragé, lui aussi, passait en Angleterre et suivait l'exemple de Kirkt. Quel homme de cœur voudrait leur jeter la pierre ! ils ne demandaient qu'à vivre et à servir leur patrie, celle-ci leur répondait : Non.

^ Les historiens ne sont pas d'accord sur les convictions religieuses de Samuel de Champlain. La plupart des historiens catholiques ne mettent pas en doute qu'il ne fût catholique.

Kingsford affirme qu'il était protestant et donne pour raison que : lo II est né à Brouage, port de mer de la Rochelle, ville protestante. 2» Qu'on ne trouve pas son nom dans les registres de l'Eglise catholique où il aurait dû être baptisé. 30 Le nom de Samuel donné à Champlain n'était à cette époque donné qu'à

On le voit, au Canada comme en France, une politique aussi aveugle que fanatique enlevait à la patrie le concours de ses meilleurs fils et Tappui moral des •consciences réputées les plus délicates.

Sous la direction d'Emeric de Caëns, Kirkt fit voile pour le Canada et assiégea Québec. Repoussé cette année-là, il fut plus heureux Tannée suivante 1629 et Champlain dut se rendre.

La politique de Richelieu dans la colonie avait créé •chez les huguenots un mécontentement général ; on n'attendait qu'une occasion pour le montrer; aussi, le vainqueur de Champlain fut-il accueilli avec joie. C'était bien l'ennemi de la France, mais il allait mettre fin aux mesquines persécutions du clergé, soutenu par l'autorité civile; n'était-ce pas suffisant pour faire •oublier quel était l'envahisseur ?

On ne sait au juste si Abraham Martin fraternisa avec le nouveau gouverneur et son chapelain, mais il •est étabU qu'un certain Couillard, père de famille très estimé, fit appeler le pasteur et lui demanda de bien vouloir baptiser un de ses enfants ; c'était une petite fille.

des bébés protestants et jamais aux bébés catholiques. 4° Il épousa une demoiselle huguenote. 5° De Monts, qui avait obtenu du roi le renouvellement de son privilège, pour un an, afin de s'indemniser de ces dépenses nomme Champlain comme son lieutenant. N'aurait-il pas choisi un coreligionnaire ? Ces raisons ne suffisent pas pour porter un jugement sûr, mais jettent le doute dans les esprits.

Mais n'oublions pas que Champlain était diplomate, il est très possible qu'il recherchât les faveurs des Jésuites. Il ne serait pas le seul qui ait épousé par intérêt la cause de ceux dont on ne partage pas ks convictions religieuses. 'On trouve de nos jours •dans les hautes sphères sociales et administratives des hommes •de cette trempe.

Combien y avait-il de protestants au Canada à cette époque ? Il n'est pas facile de se procurer des chififres tant soit peu exacts. Charlevoix a conservé les noms de cinq chefs de famille : Le Baillif, d'Amiens, Etienne Brûlé, de la Champagne, Nicholas Marsolais, de Rouen, Pierre Raye, de Paris et Jacques Michel ; c'est ce dernier qui avait fortement conseillé à David Kirkt de passer au service de l'Angleterre.

Le traité de St-Germain-en-Laye allait détruire les effets de la victoire dont nous avons parlé tout à rheure. Il remettait de nouveau le Canada entre les mains de la France, c'est-à-dire sous la férule et le fanatisme des Jésuites et des Récollets.

Trente années suivirent ces événements ; toute une génération avait grandi, presque abandonnée : pasd'école, les livres frappés d'interdit et pas de pasteur. La foi était telle qu'elle survécut en dépit de ces circonstances malheureuses. C'est là ce qui explique les remarques fort justes de Parkman, dans son ouvrage intitulé : L ancien Régime. Il rapporte, en effet,qu'en 1665 les prêtres de Québec faisaient encore du prosélytisme parmi les huguenots qu'on avait découverts à Québec. A propos de ces manœuvres,, on raconte qu'un huguenot ayant déclaré, sous la foi du serment et pour échapper aux persécutions savamment ourdies par le clergé, que jamais il ne renoncerait à sa foi, fut transporté, étant malade, à l'hôpital où les religieuses régnaient en maîtresses incontestées. Pour arriver à ses fins, la conversion de cet enragé huguenot, la supérieure imagina le mo3^en suivant. Elle réduisit en poudre un petit os qu'on avait enlevé au corps du père Brébœuf, un martyr (?)

jésuite, mélangea cette poudre au gruau que devait prendre le patient et, à partir de ce moment-là, ditelle, il devint doux comme un agneau, aussi n'eut-elle aucune peine à l'amener à une abjuration; il demanda qu'on l'instruisit dans la sainte religion de ses persécuteurs. (Parkman, The Old Régime, p. 241.)

Un jour, l'intendant Talon annonce au roi, et avec quelle réclame sans doute ! pour favoriser son avancement, la conversion au romanisme d'un officier et de quinze soldats. C'était un trop beau mouvement qui se dessinait pour qu'on ne prît pas toutes sortes de précautions afin que rien ne vînt, du dehors, pour en arrêter le développement. Défense fut donc faite à des marchands de La Rochelle qui étaient venus inspecter leurs comptoirs à Québec, de célébrer aucun culte. On leur interdit même de prolonger leur séjour sans en avoir au préalable obtenu une permission spéciale, qu'on se réservait bien de leur refuser.

C'était déjà assez cruel, pourtant, le fanatisme des chers amis de M. Lemaître allait trouver du plus sauvage. Le gouverneur Denonville, catholique étroit autant qu'acharné, parle d'un certain Bernou\ dont LaHoutan fait le plus grand éloge, et voici ce qu'il dit à son sujet : « Il est dommage qu'il ne puisse être converti. A la requête de l'évêque, j'ai dû le chasser de la ville. C'était un commerçant très estimé, qui

^ Gabriel Bernou, c'est son nom, de retour à La Rochelle, au moment où la persécution sévissait avec fureur, fut jeté en prison où il languit. Relâché, il réussit à passer en Hollande. Sa femme, Eslher Le Roy, arrêtée, abjura puis, libre, confessa sa faute et sa foi protestante, qu'elle n'avait abandonnée que pour recouvrer sa liberté et rejoindre son mari. Bernou avait 41 ans en 1685, l'année de la révocation.

a dû laisser derrière lui plusieurs créances.» (Parkman^ The Old Régime, p. 354.)

Il fallait pourtant en finir, avec ces huguenots qui ne voulaient ni abjurer ni disparaître. Louis XIV envoya des ordres : « Qu'on emprisonne tous ceux qui refuseront d'abjurer, ou qu'on loge des soldats chez eux. » C'étaient les dragonnades installées au Canada. Elles n'eurent guère plus de succès que dans la mère patrie ; car un grand nombre de protestants refusèrent d'acheter la paix en violentant leur conscience ^ Mais plusieurs prirent le chemin de l'exil.

Cependant, dans ses annales de 1690, Charlevoix affirme que les officiers les plus distingués de la Nouvelle-France étaient protestants. Voici les noms des plus connus, de Louvigny, de Clermont, de La Mothe, Colombet, Des Marais, de Villiers, de Lusignan, Le baron de la Houtan, le sieur d' Argenteuil,. Démon Seignat, contrôleur général de la marine, les sieurs de Bonrepos, de la Brosse, Dejordins, St-Martin, d'Aberville, tous calvinistes donnant un très bon exemple. On trouve encore dans le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse quelques descendants des colons français; ils y ont conservé la langue et les coutumes de leurs ancêtres. Qui dira combien il y en eut, moins connus,, dont le nom est tombé dans l'oubli ! que de sacrifices et que de larmes répandues dont on ne saura jamais rien. Le Seigneur, lui, les a vus ; il les a connus et s'il

* When inspired by M'"« de Maintenon, Churches rang with Te Deum and the heart of France withered in Anguish when the Royal tool of priestly ferocity sent orders that heresy should be treated in Canada as it had been treated in France. C'était déjà fait — •« Dieu soit béni, s'écria le pieux Denonville, d'hérétiques, il n'y en a plus.» Parkman, The Old Régime, page 420. Voir aussi page 421.

est seul à pouvoir dire leurs noms, nous savons bien que, dans sa miséricordieuse bonté, il a récompensé leur fidélité et leur foi.

L'Eglise persécutrice fut moins heureuse dans TAcadie, car Parkman, dans son Frontenac, rapporte que les huguenots de Bordeaux ou du Poitou entretinrent des relations amicales avec les Puritains de la Nouvelle-Angleterre. L'évêque de Québec s'en afflige et prie Sa Majesté très chrétienne de mettre fin à ces désordres ^ Avant que la réponse du roi fût connue, il organise sa petite campagne ; on va persécuter aussi en Acadie. Le juge Desgontin écrit au ministre, 1689, pour se plaindre du zèle d'un certain prêtre,, l'abbé Trouve, qui a fait bannir toute une famille composée de 19 personnes.

La censure a eu soin de faire disparaître tous les indices qui pourraient mettre sur les traces des méfaits, inspirés par le zèle de l'évêque convertisseur ;. mais on s'est transmis, de génération en génération, le souvenir de ces heures douloureuses, durant lesquelles il n'y avait pour les malheureux protestants d'autre alternative qu'une abjuration ou la fuite dans les colonies anglaises ^.

Ceux qui refusèrent d'abjurer et qui ne purent pas abandonner la terre de persécution ne furent pas

^ Je prie Votre Majesté de mettre fin à ces désordres, écrivait l'évêque au roi^ 10 nov. 1683.

- On trouve dans col. doc. IX, 422, que la politique de l'époque était de disperser pour affaiblir et rendre impossible quelque révolte. On repoussa les uns dans la Nouvelle -Angleterre et la Pensylvanie ; le reste, ceux de la religion prétendue réformée, en France.

Toujours soucieux d'extirper l'hérésie de la Nouvelle-France, l'évêque de Québec et son grand vicaire représente à Sa Majesté

épargnés. Smith, dans son Histoire du Canada^ nous apprend qu'au moindre soupçon d'hérésie ils étaient jetés en prison. Une fois au pouvoir des prêtres, ils étaient interrogés sans qu'ils pussent savoir quelle était l'accusation qui pesait sur eux. S'ils demandaient à être mis en présence de ceux qui les avaient dénoncés, on le leur refusait. La seule faveur que les bourreaux voulaient bien accorder, c'était que les victimes se reconnussent coupables en signant l'acte qu'on leur présentait ^ S'il nous était possible de parcourir ces documents, que de crimes seraient étalés au grand jour!

C'est à de tels résultats qu'aboutirent tous les essais de colonisation protestante au Canada. C'était dans cet état pitoyable que vivaient nos malheureux ancêtres quand le général Wolff arriva sous les murs de Québec^.

Louis XIV le danger que l'hérésie se répande dans la Nouvelle- Ecosse et qu'il est important d'en enrayer les progrès. Aj^ant appris que les huguenots avaient établi des pêcheries en Acadie, on représente à Sa Majesté qu'elle avait défendu aux protestants de s'y établir. Le gouverneur se joint à ces représentations, considérant que les huguenots pourraient sympathiser avec leurs coreligionnaires de la Nouvelle-Angleterre. (Collections françaises des archives du Massachussetts, III, 23.) Ce qui n'empêcha pas Colbert de permettre l'établissement des pêcheries.

^ Le sieur Bergier, dans ses mémoires (1685), reconnaît que l'Eglise réussissait moins bien à exclure l'hérésie dans la Nouvelle- Ecosse que dans le Bas Canada. Bon nombre s'établirent à Port- Royal et entretinrent de bons rapports avec les puritains de Boston.

^ On a dit que le Français n'émigre pas volontiers. N'oublions pas qu'il y a le Français catholique, favorisé par les autorités, celui-là tient à son pays. Mais, à cette époque, le huguenot persécuté cherchait à l'étranger une terre plus hospitalière. (Parkman, Frontenac, page 416.)

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