‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premiers missionnaires au Canada.

Henri Olivier.

Poursuivi par cette pensée qu'au delà de TAtlantique vivait un jeune peuple privé de la connaissance -dés saintes Ecritures, Henri Olivier, qui exerçait le ministère en dehors de TEglise établie, se demandait: « Qui donc ira ? Nous prions pour la conversion des Indiens, comment seront-ils évangélisés, à moins que quelqu'un ne leur soit envoyé? » La réponse du Saint-Esprit arriva sous forme d'appel, auquel Olivier répondit : « Me voici, envoie-moi, » et il s'offrit aussitôt à la Société des Missions de Lausanne. Grand fut l'étonnement dans son milieu, qu'un homme de sa valeur, fort estimé de son troupeau, consentît à quitter son beau pays, à sacrifier tous les avantages d'une société cultivée et à se séparer d'amis qui lui étaient profondément attachés, pour affronter les dangers 4'un long voyage et aller au-devant de succès problématiques d'une mission parmi les Indiens de l'Ouest ou parmi les Canadiens; cela dépassait la compréhension générale.

Les opinions, dans sa congrégation étaient partagées; cependant, l'appel paraissait si clair, si pressant, que l'on consentit à le laisser libre. Deux jeunes

Henri Olivier.

frères de l'Institut des missions, qui se préparaient pour aller parmi les Sioux, lui furent adjoints. Après de touchants adieux, cette première mission, destinée à l'Amérique du Nord, se prépara au départ. M'"^ Olivier montra, dans cette circonstance, un courage et iine foi que rien ne put ébranler; ni la longueur du

voyage, ni les privations ne les effrayèrent. Ils s'embarquèrent au Havre le 15 août 1834 et touchèrent le port de New-York cinquante-trois jours après, le 18 octobre.

Contrairement au désir du Comité de Lausanne, Olivier céda aux sollicitations des amis de Montréal^ qui le prièrent de s'y arrêter et de laisser les deux jeunes frères Cavin et Dentan continuer leur voyage jusqu'à destination.

Olivier visita quelques villages environnants : la Prairie, Berthier, Saint-Jean ; il ouvrit à Montréal une salle de réunions. Ses prédications furent d'abord bien suivies, mais l'opposition du clergé fut telle qu'en peu de temps la salle devint déserte, ce qui l'obligea à réunir dans sa propre maison les quelques amis qui paraissaient goûter la vérité de l'Evangile; trois familles se détachèrent de l'Eglise catholique pour rester fidèles à leur nouvelle profession de foi.

Mais le climat du Canada, avec ses extrêmes de froid et de chaud, éprouvait fortement les missionnaires. Ils en écrivirent à leurs amis de Lausanne et entrevirent le moment où ils se trouveraient dans la nécessité de retourner au pays.

Madame Feller et M. Roussy.

Durant les préoccupations du Réveil, renduessérieuses et inquiétantes à cause des oppositions qui se produisaient de la part de l'Eglise établie et des autorités civiles, vivait et se développait une demoiselle qui devait quelques années plus tard devenir un instrument béni au service de nos missions canadiennes. Elle allait fonder chez nous une institutions

<5ui a été appelée à prendre une large part dans la réforme religieuse, intellectuelle et morale de la partie française du Canada. De bonne heure, Henriette Odin

Madame Fell.er.

montra des dispositions sympathiques pour les souffrances d'autrui, visitant les hôpitaux et les prisons. Dans sa vingt-troisième année, elle épousa Louis Feller, commandant de la Garde-Police de Lausanne. Nouvellement convertie, animée d'un saint zèle pour l'extension du règne de Dieu, elle se trouva souvent dans

IIO PREMIERE PARTIE

la position délicate d'avoir à protéger certaines réunions que son mari avait mission de dissoudre. M. Feller comprit enfin la noblesse et la générosité de ses sentiments et fut gagné par ses procédés à la sainte cause qui intéressait si vivement sa femme.

Le but que nous nous sommes proposé ne nous permet pas de suivre M"'"" Feller dans cette période de sa vie, si intéressante et si émouvante qu'elle soit. Disons pourtant qu'elle trouva dans son mari un cœur qui répondit à ses aspirations et d'autant plus fidèle à sa mission qu'il était devenu vraiment chrétien.

]y[me Peller correspondait avec son amie M'""^ Olivier,, qui la tenait au courant des difficultés qu'on rencontrait dans la mission canadienne, sans cependant la^ décourager, car elle avait le désir de tourner la pensée de son amie du côté du Canada; chose facile,^ puisque souvent déjà elle y pensait et se sentait chaque jour plus attirée vers une œuvre de mission étrangère.

La voie s'ouvrit quand elle perdit son mari; elle se hâta de liquider les affaires de famille; et quand tout fut prêt, que les enfants de son mari furent mariés,, elle fit ses préparatifs, au grand étonnement et à la grande douleur de M. Odin, son cher père, qui l'aimait profondément ; très appréciée dans la société lausannoise, on mit tout en jeu pour la retenir; rien n'y fit.

Louis Roussy, étudiant de la maison des missions, étant prêt à entrer dans le service actif, lui fut adjoint à sa grande joie.

Partir pour le Canada à cette époque où les communications étaient si difficiles, les distances si longues^ c'était une entreprise dont on pouvait difficilement comprendre les motifs, à peine le but.

l'immigration huguenote

Le 17 août 1835 fut un jour émouvant pour tous les amis de ces serviteurs de Dieu qu'ils allaient accompagner de leurs vœux et de leurs prières. Ecoutons ce qu'elle écrivit à ses amis de Lausanne à son arrivée à Montréal :

« On a l'habitude de parler d'un voyage à travers l'Océan comme d'une terrible entreprise ; maintenant, j'en entreprendrais un second aussi facilement qu'une excursion en Suisse; je ne craindrais pas plus de retraverser l'Océan que de m' embarquer pour l'autre rive de notre beau Léman.

» La puissance de Dieu se manifeste si glorieusement sur l'Océan et je me suis sentie si heureuse de

la contempler. J'ai de la peine à croire que j'ai fait un si long voyage et que je suis maintenant si loin ; mais mon cœur est si près de vous; je te suis, chère Fannie,, comme ton ombre. Oh! n'oubliez pas, mes biens aimés, que sur ces rives lointaines vit l'un des vôtres^ séparé de corps mais non de cœur. Je vous aime d'autant plus et d'autant mieux que je ne suis pas chrétienne seulement de nom, mais en réalité. Cher père, n'accusez personne de m'avoir engagée dans

Louis Roussy.

cette voie; il n'était en la puissance d'aucun être humain de remplir mon àme ; l'amour pour mon Sauveur l'absorbait tout entière. Durant quatre ans, continue-t-elle j'ai observé ce qui se passait dans mon âme ; j'ai calculé toutes les conséquences, j'ai voulu souvent en réprimer les élans ; mais chaque fois je sentais que je résistais à la volonté de Dieu et j'en étais malheureuse. Ne m'accusez donc pas de fanatisme, puisque ce n'est que le service raisonnable que nous devons au grand Maître. Hâtez-vous de vous réconciHer avec Dieu; alors le cœur rempli de l'amour <iu Sauveur, vous comprendrez comment votre fille qui, il y a dix ans, a obtenu le pardon de ses péchés, jouit maintenant d'une si douce paix en Jésus ; comment elle a été amenée à ne désirer vivre que pour celui qui est mort pour elle. »

Les débuts.

Dès le premier hiver, les missionnaires entreprirent une œuvre à Montréal ; M"""" Feller, par des visites à domicile, par la distribution des saintes Ecritures et l'instruction de quelques enfants. Cette œuvre rencontra une vive opposition de la part du clergé.

Elle écrit en janvier 1836: «Au milieu de grandes difficultés et de persistantes oppositions, nous avons pu, grâce à Dieu, ouvrir une petite école avec sept enfants, bien rudes dans leurs manières ; d'autres sont venu^ pour un temps, mais les sept ont persévéré malgré les menaces du prêtre. Ils paraissent heureux; ce qui nous réjouit beaucoup, leurs parents nous reçoivent avec plaisir et écoutent la Parole de Dieu. Nous

rencontrons, hélas ! Tignorance du sauvage alliée aux vices de la civilisation. Là où l'on sait lire, on est généralement disposé à acheter les saintes Ecritures, mais dès que cela vient à la connaissance du prêtre, on reçoit vite Tordre de les brûler. On a défendu du haut des chaires de me recevoir ou de m'écouter. J'ai été mise à la porte trois fois, bien accueillie ailleurs, et invitée à revenir. » De son côté M. Roussy avait obtenu une école à TAcadie, mais on la lui ôta deux mois après. Il y vit la main de Dieu, car il se sentit plus utile en se consacrant à Févangélisation proprement dite.

Départ de M. Henri Olivier.

Vers le printemps, M. Olivier, qui souffrait de plus «n plus des rigueurs du climat, se vit dans la nécessité de consulter un docteur et de prendre des mesures pour quitter le Canada. Il n'avait pu gagner à TEvangile et au Sauveur que trois Canadiens, mais il se réjouissait d'avoir été le moyen d'amener deux ouvriers d'une grande valeur, et d'avoir été pour eux comme une cloche d'appel.

]y[me Peller écrivait, après son premier hiver: « Notre horizon est sombre et notre avenir n'est pas ici, mais Tie pensez pas que nous soyons malheureux, nous avons confiance en notre Dieu et nous avons la paix dans l'âme ». Le départ des Olivier fut pour M""^ Feller une cause de très vif chagrin. « Mais je l'ai prévu avant de quitter la Suisse, » écrivait-elle à une amie.

Voyant tous ses efforts paralysés par la persistante . opposition du clergé, Mme Feller crut devoir retourner à Saint-Jean vers la fin de mai. En attendant, les

missionnaires font des essais; ils avancent en tâtonnant. Toute tentative d'ouvrir une école ayant échoué^ ils prirent la résolution de chercher un endroit moins sujet à la surveillance du prêtre.

Dans les grands centres, dans les villages surtout^ constamment parcourus par M. le curé, qui en arpente les rues le bréviaire à la main, saluant avec dignité les parents, caressant les enfants, Tceuvre est vraiment difficile. Il faut chez ceux qu'on voudrait atteindre une soif de vérité et de justice, une indépendance de caractère qui ne se trouvent que fort rarement dans les milieux qui ont été formés pendant des générations par un clergé autoritaire qui ne favorise pas l'instruction du peuple. Aussi la mentalité de tous est-elle comme incapable de progrès ; impossible ou presque d'y introduire des notions nouvelles. Pourtant notre peuple a des besoins religieux ; mais il lui faut, hélas ! bien peu de choses pour les satisfaire ! Quelques chapelets égrenés machinalement, quelques vieilles patenôtres latines qui ne sont comprises de personne, quelques génuflexions plus ou moins dévotes, un peu d'eau bénite y suffisent amplement ; aussi la conscience ne les tourmente guère. C'est pourquoi il faut que Tœuvre missionnaire débute par l'école dans laquelle le maître chrétien forme la conscience en même temps qu'il développe l'inteUigence, déchirant par son labeur difficile et persévérant le voile épais qui ne laisse pas même voir au Canadien abusé qu'on lui a caché la seule chose nécessaire. Les quelques familles mieux traitées et dont les enfants ont été formés dans les séminaires ou les couvents ne sont pas douées d'une plus grande clairvoyance, les esprits ont été façonnés

par des maîtres habiles, ils ont reçu Tempreinte, une empreinte si forte qu'elle ne permet jamais de juger des gens ou des événements d^une autre manière que celle indiquée par le clergé. On voit par les yeux du prêtre et c'est avec ses oreilles qu'on entend. Partout le missionnaire rencontre les mêmes arguments, on dirait une leçon apprise par cœur. Qu'elle ait été comprise, c'est une autre affaire dont le prêtre ne se préoccupe aucunement ; il sait à qui il a affaire.

]y[me Peller et M. Roussy impuissants à faire quoi que ce soit à Saint- Jean cherchèrent un endroit dans lequel il leur serait possible de dresser leurs tentes et de se mettre à l'œuvre avec quelque espoir de réussir. Pourtant le Seigneur ne les laissa pas s'éloigner de Saint-Jean où ils avaient combattu le bon combat, sans leur montrer qu'ils n'avaient pas été fidèles en vain. M™^ Lore, de l'Acadie, fille d'un marin, avait passé les premières années de sa jeunesse aux environs de Boston, où elle avait été mise en contact avec la Parole de Dieu. Revenue au Canada et dans un milieu bien différent, elle avait tout oublié. L'apparition des missionnaires dont elle reconnut le langage et les pensées lui rappela le passé déjà si éloigné, et des souvenirs agréables lui firent rechercher la compagnie et l'enseignement des hommes de Dieu. Comme Lydie, elle écouta ce qu'on avait à lui dire et elle arriva à la possession de la vérité qui affranchit.

Pour montrer sa reconnaissance à M. Roussy, elle le recommanda à ses filles établies dans le « rang » de la Grande-Ligne et celles-ci le reçurent avec cordialité. Plus tard, elles confessèrent Jésus comme Tunique Sauveur.

Il6 PREMIÈRE PARTIE

M™"" Lore ne se borna pas à cette recommandation, elle ouvrit sa maison à M. Roussy, mit à sa disposition son cheval et sa voiture et rendit par là les courses missionnaires de celui-ci plus faciles, moins fatigantes et plus nombreuses. Malheureusement, cet auxiliaire précieux ne resta pas longtemps avec les missionnaires dont elle était comme le bras droit; elle fut prise d'une maladie qui devait l'emporter bientôt dans la gloire. M™^ Feller et M. Roussy entourèrent son lit de maladie et furent témoins des choses merveilleuses que le Seigneur avait faites par leur ministère. Souffrant énormément^ la malade ne perdit pas un seul instant le courage qu'on lui avait connu dans les jours heureux; elle continua de confesser son Sauveur dont l'amour lui avait été si précieux dans les jours de santé. Quelle touchante démonstration de la puissance de l'Evangile et de l'immortalité de l'âme que la mort d'un chrétien ! Il voit venir son Maître, il le sent tout près et cela sans extrême onction, sans confession à l'oreille d'un homme, sans cierges allumés et sans chapelet répété; mais le seul sentiment de la présence d'anges prêts à conduire au ciel une âme dégagée des liens du corps. Heureux ceux qui meurent au Seigneur ; heureux ceux qui en sont les témoins. Ce que cette sœur n'avait pu faire de son vivant, elle le fit après sa mort. Son souvenir parle encore, et ce que nous disons de M™^ Lore, nous pouvons le dire d'un grand nombre de fidèles témoins dont les derniers jours, les dernières heures, les derniers instants ont été une prédication, un avertissement et un encouragement prophétique.

On s'installe à la Grande-Ligne.

Les tentatives faites à Montréal et à Saint-Jean n'étaient pas encourageantes. M""^ Feller et M. Roussy attendaient toujours une direction d'en haut; Dieu la leur donna enfin en récompense à leur patience. Une visite faite à M""^ Lévêque à la demande de M"'^ Lore en fut Toccasion. M™^ Lévêque demeurait à la Grande-Ligne. Ce n'était pas un village mais une longue route de chaque côté de laquelle étaient échelonnées les maisons des fermiers et partageant par une ligne droite longue de plusieurs lieues des concessions de terrain. On ne faisait que commencer le défrichement. Ils décidèrent sur la deînande de quelques familles de se fixer au miheu d'elles. M™^ Feller y arriva en septembre 1836 ; ne trouvant point de logement à louer, elle accepta deux chambres et l'usage d'un grenier dans la modeste demeure de M"'^ Lévêque, construction très primitive généralement désignée sous le nom de « Log-house ». M. Roussy y avait tenu des réunions, petit commencement qui devait donner de grands résultats. C'est dans cette humble demeure que M"'^ Feller s'installa, tant bien que mal, prenant une chambre pour elle et utilisant l'autre comme cuisine, salle de réception et école. Dans ce réduit aux usages multiples elle commença à réunir une vingtaine d'enfants. Le soir était réservé aux adultes, qui se groupaient autour d'elle, posaient des questions et écoutaient respectueusement les réponses. Ainsi commença cette œuvre destinée à avoir une si grande influence pour le salut des âmes, le développement intellectuel et moral de milliers de

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Canadiens français. Les instructions données et reçues produisirent leur effet; on goûtait les vérités ainsi enseignées. Le Canadien est généralement intelligent ; il aime ce qui est nouveau, particularité des peuples jeunes que n'a pas gâtés Tinfluence mesquine du prêtre. Ce petit groupe fit des progrès rapides dans la connaissance des Ecritures, surtout sur les questions touchant à la controverse.

En 1837, les missionnaires purent organiser une petite Eglise de 16 membres, premiers fruits de beaucoup de travail et de prières.

La Révolution.

En octobre éclata la révolution.... Oh ! les révolutions, qu'elles sont aveugles et cruelles ! Les « patriotes », unissant dans leur pensée les missionnaires avec les Anglais protestants, prirent cette occasion pour assouvir leur haine au grand plaisir du clergé qui, par une inexplicable contradiction, se réjouissait de la défaite de ses paroissiens.

Les missionnaires eurent à subir une série de persécutions qui les obligèrent à traverser la frontière pour aller vivre sous la protection du drapeau américain : missionnaires et troupeau vinrent se fixer pour un temps, dans le village de Champlain (Etat de New- York).

]y[me Peller écrivait à ses amis : « C'est la nuit que les «patriotes »*se réunissent par cent et deux cents, quelquefois plus, armés ou plutôt munis de toute espèce d'instruments et vont de maison en maison sommant les hommes de les rejoindre et sur leur re-

l'immigration huguenote 119

fus, les assaillent de pierres et menacent de mettre le feu.... » Nombreuses furent les maisons ainsi détruites. La Grande-Ligne étant habitée par des « patriotes » fut le théâtre de toute espèce de désordres. Des amis vinrent avertir du danger M™^ Feller et M. Roussy ^t les engager à fuir au moins pour quelque temps. Mais la pensée de laisser leurs nouveaux amis en arrière leur paraissait une impardonnable lâcheté. Ils consultèrent le Seigneur dans la prière, convaincus que c'était lui qui les avait placés là.

Nous ne voulions pas, écrit M™"^ Feller, quitter notre poste sans sa permission. Le Seigneur ne nous laissa pas longtemps dans l'incertitude : » le dimanche 28 octobre, un ami, M. Richard Me Genis arrivait en toute hâte à cheval et avertissait les missionnaires du danger qui les menaçait. Le lendemain, trois fois ils se réunirent sous le regard de Dieu; les prosélytes étaient dans une grande détresse, car ils comprenaient que la séparation devenait un devoir, mais tremblaient à l'idée d'être abandonnés à eux-mêmes. Ce fut pour chacun une nuit de terrible angoisse; les « patriotes » augmentaient en nombre et devenaient toujours plus violents, s' abandonnant à toutes sortes d'outrages. Les jours étaient assez paisibles, mais les nuits préparaient de nouvelles horreurs.

Le lundi, on envoya M. Roussy à Champlain, afin de savoir s'il était possible d'y trouver un abri. Dieu ne devait-il pas montrer aux siens quelle était sa volonté et la manifester en leur faisant trouver un gîte. Il était parti depuis une heure à peine que la nouvelle ^ue les patriotes avaient décidé sa mort, arrivait à lyjme Peller. Ils en parlaient ouvertement et dans des

termes excessivement violents. La pauvre femme passa une bien triste journée et ses hésitations s'évanouirent, car rester, c'était aller au devant du malheur. Pourtant la seule idée d'abandonner ses Canadiens faisait souffrir cette femme de cœur et quand elle sut qu'on devait assaiUir sa maison la nuit qui allait suivre, son cœur déborda de reconnaissance envers Dieu parce que le frère Roussy était hors de danger. Elle passa la soirée en prières, entourée des amis de la mission qui Tencouiageaient à s'en remettre au Seigneur. Elle attendait que Dieu lui montrât la voie à suivre, car elle ne savait que faire. Oh î combien est fort celui qui cherche sa voie dans le Seigneur! M""^ Feller en fit la douce expérience dans la nuit, quand la foule arriva, elle n'éprouva pas la moindre frayeur. Un des hommes de la mission^ Lévèque^ alla au-devant des manifestants et leur demanda quelles étaient leurs intentions. On répondit sur un ton menaçant : « Nous voulons que tu mettes fin au scandale de la nouvelle religion que tu permets dans ta maison et si tu refuses, nous obligerons bien ces gens à quitter le pays. »

Lévèque leur demanda de quel droit ils agissaient ainsi ; ils répondirent qu'ils agissaient au nom d'un droit qu'ils s'étaient donné et qu'ils étaient bien résolus à montrer qu'il étaient les maîtres. C'est alors que M""^ Feller se présenta et, s'adressant à ces forcenés, leur parla avec calme, sans réussir cependant à les convaincre de leur culpabilité, car ils exigèrent qu'elle déguerpît au plus vite ainsi que M. Roussy. Ils menaçaient de revenir pour obliger à partir ces gens qui étaient venus « apporter le trouble »

dans le pays avec leur religion. Ils ne voulaient permettre à personne de vivre au milieu d'eux à moins qu'on ne pratiquât leur sainte religion et qu'on fût de bons « patriotes » comme eux. Après quelques blasphèmes, les émeutiers se dirigèrent vers les maisons des amis de la mission, y pénétrèrent, brisèrent les meubles et les fenêtres et ordonnèrent à tous de renoncer à la nouvelle religion pour revenir à la leur, à moins qu'ils ne préfèrent quitter le pays et voir leurs maisons réduites en cendres.

C'était l'indication que M"''' Feller avait si patiemment attendue et d'un commun accord on décida le départ, car nul n'avait songé un seul instant à retourner aux pratiques de l'Eglise de Rome.

M. Roussy revint le mardi après-midi. Des fenêtres d'une maison située au bord de la route on tira sur lui, mais Dieu ne permit pas qu'il fût atteint. Il arrivait pour annoncer qu'on pouvait espérer trouver des abris suffisants à Champlain. Le mardi i*"' novembre, ils passèrent la frontière; ils étaient plus de cinquante, mais ils avaient laissé derrière eux treize de leurs amis qui n'avaient pas eu le temps de compléter leurs arrangements ; cependant on avait l'assurance de leur départ prochain. Quel triste cortège que ces émigrants malgré eux. Dans une même voiture, dix enfants et la mère, tous insufiisamment vêtus et souffrant du froid. M'""^ Feller en était émue aux larmes et pourtant elle eut le courage de rendre grâce de ce que ces nouveau-nés à la foi avaient assez de fermeté pour souffrir de telles choses et rester fidèles à leur Sauveur.

Arrivés à Champlain, ils furent reçus avec une cor-^

dialité toute chrétienne, et une famille offrit aux missionnaires une bienveillante hospitalité dont ils purent jouir pendant huit jours. Pendant ce temps ils réussirent à se loger ainsi que tout le monde dans le village et dans les environs. Dans leur affliction, ils purent bénir Dieu de ce qu'il les avait placés hors des dangers de la guerre. Son intervention miséricordieuse était évidente. Ils avaient raison de croire que tout ce qui avait été laissé à la Grande-Ligne serait pillé ou brûlé ; dans cette prévision ils avaient pris avec eux tous leurs effets personnels ; mais les Canadiens avaient dû abandonner leurs meubles, leurs récoltes, qui étaient fort belles. M. Roussy leur avait aidé; un ami avait avancé la semence; Dieu avait accordé une magnifique moisson qui devait subvenir à tous leurs besoins et permettre le remboursement de l'emprunt. Maintenant ils avaient tout quitté, sans espoir de trouver quoi que ce fût à leur retour.

Après deux mois d'absence, ils revinrent ; c'était ^n novembre, ils ne retrouvèrent que les quatre murs de leurs maisons. Tout : meubles, récoltes, bétail, avait été pillé. En exil, nos frères s'étaient fait des amis qui leur restèrent fidèles, précieuse compensation des pertes qu'ils avaient subies. Heureusement <}u'ils n'eurent pas à souffrir de la seconde phase de la révolution de 1838.

Voilà les fruits de la tolérance catholique tant chantée par ses admirateurs. Partout où le catholicisme s'implante, il donne les mêmes résultats ; quand il a le pouvoir, il se fait persécuteur, sa vie n'est possible, croirait-on, qu'à la condition d'exterminer tout ce qui ji'est pas lui !

La première Maison de Mission.

L'ennemi fait une œuvre qui le trompe : on chassa les missionnaires d'une humble cabane, on les retrouva ^ans un bel immeuble, avec salle de réunion, salle d'école et tout ce qui était nécessaire pour mener l'œuvre à bien. A leur retour, la connaissance des persécutions dont ils avaient été les victimes leur attira la sympathie des chrétiens des deux côtés « des lignes ». A Boston, à New-Haven, à Montréal, l'émotion fut grande et on se demandait lesquels étaient le plus à plaindre, des persécuteurs ou des héroïques persécutés.

Leurs amis de Lausanne, vivement touchés par les récits pathétiques de ces heures tragiques traversées par leurs compatriotes et amis, réunirent et leur envoyèrent la jolie somme de quatre mille francs. Mais ce qui valait mieux encore, et ce qui réjouit les missionnaires, ce fut l'intérêt réveillé parmi les Cana- <iiens eux-mêmes : « Les maisons s'ouvrent, écrit M™^ Feller, les enfants viennent. Mon Dieu! Mon Dieu ! ne le vois- tu pas... »

A son appel pressant, bon nombre d'amis prirent la noble résolution de recueillir au plus tôt les fonds nécessaires à l'érection d'une maison qui répondrait aux besoins de la mission. Avec plus de foi que d'argent, on put jeter en automne les fondations ; et dans l'été de 1840 la maison fut consacrée au service de Dieu. On le comprend, un grand nombre d'amis voulurent prendre part à la fête. On vint de Montréal, de Saint-Jean, de Boston, de New-York et d'ailleurs. L'un •de ces visiteurs mérite une mention spéciale, c'est le

docteur Kirk, de Boston, alors pasteur congrégation naliste à Albany ; sa voix sympathique émut les cœurs de tous ses amis, car il parlait également l'anglais et le français. La mission entrait ce jour là dans une période nouvelle ; cette maison, solidement bàfie, contrastait par ses deux étages et demi avec la petite maison des Lévêque, et les « patriotes » comprirent qu'on était venu pour rester, ce qui les fit réfléchir. A la vue de ce monument élevé à la gloire de Dieu, les cœurs s'amollirent ; une trentaine de convertis avaient assisté au service d'ouverture, mais le lendemain un bien plus grand nombre vinrent entendre cet «Américain à la parole d'or», et après le service ils s'approchèrent pour le voir de près, l'entendre et lui serrer la main.

Cinq ans plus tôt, avant de quitter son pays, ]y[me Peller, dans un de ces moments qu'un missionnaire seul peut comprendre, avait épanché son âme. dans une humble prière et s'était écriée : « O Dieu, laismoi voir, avant de morurir, une réunion de Canadiens touchés par ton amour et attachés à ta parole ! » Elle pouvait écrire maintenant à ses amis de la Suisse que sa prière avait été entendue et qu'elle se réjouirait fort si eux aussi pouvaient voir ces fruits qui dépassaient son attente.

Pour assurer la nourriture de tous ces visiteurs," et recevoir dignement ces amis de Dieu, elle avait tué le veau gras, à l'exemple d'Abraham.

L'érection en rase campagne d'une maison semblable parla au cœur et à l'imagination d'un grand nombre; on sentit que le protestantisme venait de faire irruption au milieu de cette population inconsciente de l'ignorance dans laquelle elle dormait.

Une précieuse recrue : Louis Normandeau.

Tout en se réjouissant des résultats obtenus, on ne voulait pas se croiser les bras ; la maison était ■ouverte, les enfants attendaient. D'où viendra le maître, l'instituteur ? M. Roussy et M"'^ Feller ne pouvaient tout faire, ils se dirent : L'Eternel y pourvoira. Il y pourvut, en effet, et de la manière la plus inattendue.

Un jour, un prêtre vint frapper à la porte ; en le voyant timide, hésitant, on se demanda naturellement ce qui pouvait bien amener dans cette maison, asile de la foi protestante, un de ceux qui s'étaient opposés, depuis la première heure, à tous les efforts des missionnaires! Un de ceux qui avaient fermé tant de

portes venait frapper à celle des missionnaires ! Venaitil tenter de les convertir ? Depuis quelques années, le Seigneur le cherchait en le préparant pour une œuvre toute nouvelle. Louis Normandeau était en effet troublé quant à la vérité des enseignements et des pratiques de son Eglise. Il cherchait la lumière, des explications, et ne les trouvait pas dans les livres qu'il pouvait se pro-

Louis Normandeau.

curer. Il avait voulu voir les protestants chez eux, était passé aux Etats-Unis, avait bien observé, mais ne sachant pas l'anglais, il n'avait pu pénétrer dans la vie chrétienne des Américains. Ce qu'il en avait vu et compris dans les églises ne suffisait pas à lui apporter la paix et la joie. De retour au pays, il entendit parler de la maison protestante nouvellement érigée: il décida, à tout hasard, de venir voir. Quand on se noie, on s'accroche à la première branche accessible. Sa visite fut pour lui le salut et pour les missionnaires une grande surprise et une grande joie. Un prêtre ! ! Un de ces hommes fiers, un de ces despotes dont la volonté faisait loi dans le pays, qui venait demander humblement qu'on lui expliquât la voie du salut !

Que de fois ils avaient prié pour que Dieu touchât le cœur de quelques-uns d'entre eux ; mais ils n'avaient pas cru à une réponse aussi prompte et aussi opportune. C'est ainsi qu'on estvsouvent surpris quand Dieu nous exauce. De son côté*, le prêtre éprouva une grande surprise et son bonheur fut tel, quand il sentit les écailles tomber de ses yeux, qu'il réalisa qu'il était un nouvel homme, et il demanda à rester. On le lui permit ; à partir de ce moment-là, Louis Norman deau devint un aide précieux pour la mission, dans laquelle il fut d'abord instituteur, puis prédicateur, et enfin écrivain. Cette année 1840- 1841 fut une des plus remarquables dans l'histoire de la mission.

LfC docteur Cote.

Nous avons vu que, pour répondre aux besoins que lui avaient exposés ses serviteurs, Dieu leur avait envoyé un de leurs persécuteurs, un prêtre ; il va

maintenant leur donner un précieux auxiliaire dans la personne du docteur Cote.

Cet homme n était pas un inconnu ; il avait pris une part active dans la révolution de 1837- 1838. Né à Québec, en 1809, il n'avait que trois ans quand sa famille vint s'établir à Montréal. C'est donc dans cette ville que l'homme se forma; après avoir fait ses classes d'adolescent dans un collège catholique romain^ il fit des études médicales au Canada et il les compléta par un séjour dans l'Université du Vermont, qui lui conféra le titre de docteur. C'est à ce titre qu'il vint s'établir dans la paroisse de l'Acadie, à dix milles de Saint-Jean et à une égale distance de l'endroit où s'éleva plus tard l'Institut de la Grande-Ligne.

Napierre ville lui offrant une plus large sphère d'activité, il vint s'y établir deux ans après et y demeura jusqu'en 1837.

Les ancêtres de la famille faisaient partie de ce groupe d'infortunés si sommairement traités par les autorités anglaises, qui, en 1755, les avait chassés de l'Acadie, leur patrie d'adoption. Souvent, sans doute,, il entendit raconter la lamentable histoire des soufrances et des fatigues qui marquèrent leur exil ; cela donna à ses pensées une direction qui explique la part qu'il prit dans les troubles de 1837. Les souvenirs du passé, la lenteur des autorités à accorder

Docteur Cote,

•ce qu'elles avaient promis, développèrent chez lui des sentiments hostiles au gouvernement.

Il entra dans la politique et en 1834 il représentait le comté de l'Acadie ; il n'avait encore que vingt- ■quatre ans. S'apercevant que le clergé soutenait le gouvernement, il résolut de faire tout ce qu'il pourrait pour délivrer son peuple du joug de ses oppresseurs politiques et religieux ; il eut avec Papineau, alors orateur de la Chambre, bien des entretiens dont les conséquences devaient se manifester trois ans plus tard ; on le vit dans le cours de Tété de 1837 prendre part à ces assemblées où l'on dénonçait devant un peuple impressionnable les injustices des bureaucrates, — c'est le nom donné alors aux employés du gouvernement; — il s'ensuivit des troubles et des agitations <jui eurent de graves conséquences et dont il dut souffrir avec ses amis puisqu'ils en avaient accepté la responsabilité. Il dut s'exiler, car sa tête avait été mise à prix par le gouverneur, et il transporta sa famille à Platsburg N. Y. où un bon nombre de compatriotes s'étaient réfugiés. De là les Canadiens disciplinés, •organisés, armés se disposaient à envahir le Canada; mais le gouvernement américain s'y étant opposé, l'entreprise échoua. En novembre, l'insurrection éclata à Napierreville ; le docteur se rendit sur le champ des opérations et là il fit preuve de beaucoup de courage comme officier supérieur ; il y eut bien des vies sacrifiées de part et d'autre ; mais les « patriotes » furent dispersés. Plusieurs passèrent la frontière, le docteur Cote les suivit. Son séjour au collège n'avait pas affaibli son individualité, mais il en avait gardé un mauvais souvenir. Un jour

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qu'il s'était rendu coupable de quelque faute légère, son confesseur lui avait imposé comme pénitence la répétition de prières. Pour gagner du temps, il s'imagina de les dire pendant qu'il faisait une course à cheval ; la bête, mal tenue, fit un écart et le chapelet tomba à terre ; naturellement vif et d'un tempérament impressionnable, Cote se mit à jurer et envoya au diable chapelet et prêtre. En rentrant chez lui, il alla confesser sa faute, le confesseur frappé d'horreur lui refusa l'absolution, ce qui affecta beaucoup le pénitent, encore sous l'empire de la superstition. Rentré chez lui, il consulta sa femme sur ce qu'il y avait à faire et l'on décida de recourir à un autre confesseur dans un village voisin. Il partit en hâte, confessa sa faute et avoua qu'il avait appelé son premier confesseur un vieux fou. Le nouveau confesseur, — fut-il affecté par la sincérité de son pénitent ou par l'offrande qui fut remise au prêtre^ on ne sait, — donna l'absolution. Le désaccord entre ces deux prêtres sur la nature des péchés véniels, lui ouvrit les yeux, mais comme tant d'autres, il resta attaché à son Eglise, bien qu'il sentit se détacher insensiblement les liens qui le retenaient ; il en était arrivé à ne voir dans tout ce fatras, qu'une arrogante hypocrisie. Il déplorait l'influence néfaste du clergé sur ses concitoyens et ne pouvait admettre qu'une religion dont les ministres tiennent le peuple dans l'ignorance et la superstition put venir de Dieu. Il s'était fait de la religion la conception noble d'un système qui avait pour but d'éclairer et d'élever les peuples et lorsqu'il constata qu'il n'en était rien, il comprit qu'il ne fallait pas confondre le christianisme avec la religion du pape. C'est la

confusion qui entraîne vers l'infidélité. Il se tourna alors vers le déisme et lui demanda ce que son âme cherchait. Il entra en correspondance avec quelques déistes de renom, lut leurs productions, s'enfonçant toujours plus dans leurs fatales erreurs ; fréquenta moins souvent Téglise, craignant de moins en moins de parler contre le clergé, ce qui le fit dénoncer par le curé de Napierreville. Indigné, le docteur intenta au curé une action en justice et obtint gain de cause. Malgré cette attitude, en apparence si hostile à la religion. Cote ne demandait qu'à être convaincu de la vérité.

C'est dans ces dispositions qu'il alla entendre M. Roussy, venu à Napierreville pour présider une réunion : favorablement impressionné, il alla lui faire visite dans la maison amie où il était descendu.

On était en 1841, tout était rentré dans le calme ; Cote se sentit attiré vers Dieu qui l'avait gardé des périls de tous genres ; mais, hélas ! une écharde dans l'âme ne lui laissait aucun repos ; il se sentait profondément malheureui^, en proie à de grandes angoisses ; sa pauvre vie lui apparaissait comme suspendue à un fil dont la fragilité l'effrayait ; pour lui, la mort était le roi des épouvantements ; au milieu de ses souffrances il éprouva le besoin de consolations et il ne savait où les trouver ; graduellement il découvrit l'insuffisance du déisme. Ne pouvant rien demander à une religion qui n'était qu'un instrument dans les mains de l'autorité civile pour mener le peuple, toujours plus malheureux, ne sachant que faire pour remplir le vide affreux de son âme, il assista à quelques réunions de prières dans une église de Swanton

OÙ il s'était retiré. La sincérité, la spiritualité dont il fut témoin le touchèrent, il sentait, dit-il, « comme une rosée descendre dans son âme » ; la tranquillité, la paix qu'il devinait chez plusieurs lui faisaient désirer le même bonheur. Ses souffrances devinrent intolérables. Comprenant que sa philosophie l'avait déçu, il résolut de recourir à la Bible qu'il connaissait à peine. Il voulut savoir ce que croient les protestants et alla à la source des enseignements de Jésus-Christ et des apôtres. Il ouvrit le saint Livre, non sans quelques préjugés, fut frappé de la majesté divine qui éclate à chaque page et se laissa gagner par la beauté et l'élévation de ses enseignements. Bien que la Bible lui parlât avec autorité, il ne voulait pas se rendre: il en discutait les enseignements et les comparait avec ceux du déisme ; mais cette parole de Dieu fut plus puissante que la parole des hommes et comme une épée à deux tranchants elle lui perça le cœur. Il en éprouvait un malaise indéfinissable, gémissait en lui-même ; des doutes violents s'élevaient dans son âme. Tourmenté, en proie à d'horribles angoisses il fit l'expérience des attaques subtiles de l'infidélité naturelle du cœur ; l'ennemi toujours vigilant ne restait pas inactif et lui conseillait l'abandon de ses idées troublantes. Il passa toute une nuit dans un état épouvantable, incapable de fermer un instant les yeux. C'est alors qu'il se tourna vers Dieu, le supplia de le guider dans la voie de la vérité. Il lut la Bible plus assidûment et son admiration pour elle augmenta de telle façon que toute autre littérature lui fut bientôt indifférente. Son état moral affecta le corps ; ses amis s'en aperçurent et lui en firent la remarque ; il aurait

eu honte d'en avouer la cause et fut tout heureux d'échapper à leurs questions en acceptant Tinvitation d'un malade qui lui avait demandé de l'accompagner dans une ville d'eau. Là, pensait-il, il pourrait en toute hberté se livrer à la recherche de la vérité. Il lut avec profit Y Histoire de T Eglise, de Goodriche; cet ouvrage compléta, pour lui, les preuves qu'il lui fallait pour admettre la vérité du christianisme. Son ami mourut, le docteur Cote aurait voulu lui prodiguer les consolations si désirées en telle occurence : mais il ne sut pas le faire ; cette mort fit sur lui une profonde impression et le remplit d'une terreur salutaire. Quelque temps après, il entendit M. Williams, de New-York, prêchant sur ces simples paroles : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé. » Il était dans les dispositions voulues pour recevoir ce message, comme la cire chauffée pour recevoir l'empreinte; ce fut pour lui l'indication du chemin qui devait le conduire à la délivrance ; il s'inclina au pied de la croix et forma en lui-même la résolution de devenir chrétien. Dès ce moment^ il goûta la consolation et l'avoua ouvertement à ses amis ; il leur en parlait, les visitait dans leurs demeures, lisait avec eux la Parole de Dieu, les réunissait chez lui, priait avec eux, les exhortant à suivre les enseignements de l'Evangile. Pourtant, il était encore dans la crainte : il n'avait pas encore entendu cette déclaration de Jésus : « Tes péchés te sont pardonnes, va t'en en paix.» Il l'entendit enfin, un jour qu'il était en visite chez un des fidèles de l'Eglise. La paix qui régnait dans cette maison lui laissa une profonde impression qu'il ne chercha pas à dissimuler. On écrivit à M. Roussy ce qui

se passait. Celui-ci partit immédiatement pour Swanton et put s'assurer que Cote n'avait pas encore compris combien le péché est en abomination devant Dieu, ni réalisé la grandeur de l'amour de Dieu et la puissance du sacrifice expiatoire de Christ, imputé au pécheur par la foi.

Le dimanche, M. Roussy prêcha trois fois devant une cinquantaine de Canadiens, et passa le reste du jour avec le docteur Cote, qui l'accompagna chez lui. Ce fut un jour de luttes pour Cote. Le tentateur lui montra tous les avantages que le monde lui offrait et sa gloire, essaya de lui persuader qu'il était allé trop loin ; mais, de cette lutte, le docteur sortit vainqueur, car il avait prié ; il ouvrit son cœur à la foi dans les réalités du monde invisible.

Dans la soirée du même jour^ causant avec lui de l'état de péché et de la condamnation, du seul moyen de salut offert à l'homme, M. Roussy le vit soudain éclater en sanglots. « Oh! quel abominable pécheur je suis devant Dieu, s'écria-t-il. Oh! mon passé! que ferai-je? » Tous deux tombèrent à genoux et répandirent leur âme devant Dieu. «Jamais dans ma vie, dit M. Roussy, je n'ai été témoin d'angoisses si vraies, d'une repentance plus touchante. » Quand ils se relevèrent, le docteur était calme et paisible. Il eut à traverser d'autres moments d'angoisse, mais ils sentirent qu'ils étaient sur les marches du trône de la grâce. Avec la hardiesse que la foi seule inspire, M. Roussy s'écria en parlant au Seigneur : « Je ne te laisserai que tu ne m'aies béni, que tu n'aies dit à ce ami : Je suis la délivrance. » Alors, rempli de l'Esprit d'adoption. Cote s'écria à son tour: «Gloire à Dieu

dans les hauts deux. » Oh ! les larmes de gratitude, larmes de joie dans la jouissance d'un bonheur inconnu. Tout était calme autour d'eux^ la bénédiction d'en haut les couvrait, leur coupe était comble.

Dans une nature fière comme celle de Cote, on comprend quels combats se livrèrent avant qu'il ait cédé et se soit avoué vaincu; personne ne mettra en doute cette conversion où Ton ne peut que sentir l'action du Saint-Esprit, qui l'amena humilié et repentant au pied de la croix où il trouva, en croyant, la paix et le bonheur, après avoir traversé de si angoissantes luttes. Ce qui frappe et prouve aussi la sincérité de sa conversion, c'est sa conduite dans la suite : D'abord il écrivit à sa femme^ qui était au Canada, et lui envoya une Bible. Voici sa lettre :

« Swanton, 15 juin 1841.

» Ma chère et tendre amie,

» Cette lettre te sera remise par M. Roussy que je te prie de considérer comme mon meilleur ami ; comme un consolateur spécial que Dieu, dans sa divine providence, m'a envoyé pour m'aider dans les angoisses terribles de mon âme comme grand pécheur. Chère Marguerite, tu ne peux t'imaginer les douces expériences que nous faisons quand nous nous tournons sincèrement vers Jésus, le Sauveur de pauvres misérables pécheurs; quand nous pleurons amèrement sur les péchés de notre vie au pied de sa croix ; quand nous implorons son pardon avec une confiance sans borne en son infinie miséricorde ; quand nous supplions le Père céleste d'oublier, d'effacer nos péchés.

lavés par le précieux sang de son Fils mort sur la croix pour nous sauver tous. Oh! chérie, qu'il est doux de se sentir en parfaite communion avec notre Père qui est dans le ciel! Tu connais mon amour, bien-aimée, et pour le fruit de notre union, tu sais qu'il n'y a rien au monde qui me soit plus cher que vous trois. Combien, chère amie, je désire que vos âmes^ à moi si chères, puissent éprouver les douces émotions que j'ai ressenties depuis mon retour à Jésus ; combien je désire, chère Marguerite, que tu fasses l'expérience des douces jouissances d'une vraie piété, éclairée par la foi en Jésus-Christ ! Tu verrais que la vraie religion ne consiste pas en de vaines cérémonies, mais en une foi sincère en Jésus-Christ, dont nous ne saurions trop lire et sonder la Parole ; tu verrais que la vraie religion ne consiste pas en prières inintelligemment marmotées, mais qu'elle consiste au contraire dans la paix de l'âme^ conséquence d'une foi implicite dans les mérites du Sauveur.

» Tu sais^ quand j'ai abandonné TEglise romaine dans laquelle je suis né, que je t'ai toujours laissé la plus grande liberté en matière de conscience. Ne crains pas que je veuille exercer la moindre contrainte, la moindre violence sur tes convictions. Mais^ au nom de Dieu, si miséricordieux envers ses enfants, pour l'amour de ton âme, pour l'amour de la paix de ta conscience, au nom de ce que tu as de plus sacré au monde et dans le monde à venir, ouvre les yeux et, réfléchis, consulte le Livre de Dieu ; lis avec soin, tâche d'apprécier les doctrines y qui sont enseignées par le Fils même de Dieu. Après avoir demandé les lumières du Saint-Esprit et t'être humiliée au pied du

Crucifié, vois si tu es dans le sentier qui mène à la vie; ce sont là de sérieuses considérations, qui doivent toucher le cœur de tout chrétien.

» Souviens-toi que tu n'as qu'une âme à sauver ou à perdre ; une fois le jugement de Dieu prononcé, il n'est plus de remède; si nous fermons les yeux à la vraie religion en ce monde, il n'y a que la condamnation comme conséquence inévitable. Nous nous sommes tant aimés qu'il nous serait pénible d'être séparés de l'autre côté de la tombe; prie donc, chérie, inclinetoi au pied du Crucifié ; demande-lui pardon, suppliele de t'éclairer par le Saint-Esprit, et puis, chère Marguerite, lis attentivement; compare avec ce que tu as appris depuis ton enfance; par-dessus tout, débarrasse-toi de tout préjugé. Je t'envoie, par M. Roussy, une Bible de Sacy ; on s'en sert dans l'Eglise de Rome. M. Roussy te dira tout ce qui s'est passé, comment toute ma confiance est dans les mérites du Fils de Dieu et comment je jouis de la paix et de la tranquillité de l'âme. >^

Après la lecture de cette touchante let'tre,^ le lecteur aimerait savoir comment elle fut accueillie. M'"^ Cote était une sincère et pieuse catholique romaine; elle avait passé une partie de sa jeunesse dans un couvent. Quand elle épousa le docteur Cote, elle suivait fidèlement les directions de son Eglise, et son mari partageait sa manière de voir. Quand> graduellement, ce dernier renonça aux dogmes de cette Eglise, pour se rapprocher des infidèles, M'"*' Cote s'appliqua plus diligemment à la pratique de sa religion, avec la pensée et l'espérance que son mari en bénéficierait, elle passa des nuits à prier à son inten-

tion. Les deux rebellions dans lesquelles son mari était impliqué, la firent passer par de cruelles angoisses ; séparée de son mari, qui avait dû prendre la route de l'exil, elle vit sa maison pillée et dut se réfugier chez son frère ; c'est là que la grâce de Dieu vint la chercher ; elle s'apercevait bien du changement siyvenu dans son mari, mais elle ne pouvait pas l'attribuer à la souveraine grâce de Dieu.

Les résultats devaient se faire attendre. A la réception de la Bible que lui avait envoyée son mari, elle était encore trop enveloppée dans les plis de la robe romaine pour se permettre la liberté de lire la Bible. Mais un jour qu'elle se promenait dans la voiture de son frère, elle rencontra un vieux monsieur anglais de sa connaissance qui, au cours de la conversation qu'ils eurent, lui fit savoir qu'il allait à la Grande-Ligne ; elle lui en exprima son étonnement. Il lui dit le regret qu'il éprouvait de la voir sous une si fâcheuse impression, car ces gens qu'il allait voir n'étaient pas de mauvaises gens, c'étaient des* chrétiens qui s'efforçaient de suivre Jésus-Christ; il l'invita à venir voir pour qu'elle fût capable de juger par elle-même ; après beaucoup d'hésitations, le souvenir de son mari l'emporta et M'"^ Cote se décida à cette visite. Pour la première fois, elle entendit la lecture et la prédication de la Parole de Dieu. Elle en fut touchée. En rentrant à la maison, elle ouvrit cette Bible, toute tremblante d'émotion et de crainte, puis elle résolut de suivre son mari sans calculer les sacrifices qu'elle aurait à faire : l'abandon de ses amis et de ses parents. Le cœur déchiré, elle vit pourtant que cette décision était de son devoir, et partit rejoindre

son mari. Elle trouva plus tard une ample compensation dans le cercle de ses nouveaux amis et dans Fapaisement de sa conscience.

Quand son mari entra en activité pour le service des missions, elle en épousa la cause avec ferveur et simplicité. Elle racontait les souffrances de la croix à tous ceux qui l'abordaient, que ce fut un mendiant ou un marchand ambulant. Ce qui a caractérisé sa vie chrétienne, ce fut la modestie de sa foi et sa reconnaissance.

Mais de cruelles épreuves l'attendaient ; en les traversant, elle devait rendre un puissant témoignage à la grâce et à l'amour de Dieu.

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