CHAPITRE V
La société Franco-Canadienne.
Les Eglises évangéliques de Montréal suivaient avec un vif et affectueux intérêt l'héroïque entreprise de M. Roussy et de M'"^ Feller ; on venait à leur aide dans une certaine mesure. L'impression se répandait au près et au loin qu'on devait partager avec ces chers missionnaires le travail qui s'imposait. On pouvait le faire de deux manières en leur fournissant des londs ou en formant une société qui recruterait les ouvriers et se rendrait responsable du budget.
On convoqua une assemblée des hommes qu'on croyait susceptibles de s'intéresser à une telle entreprise. Elle eut lieu le 13 février 1839. Etaient présents à cette réunion, les Rév. M. Curry, Thompson, agent de la B. F. B. S. (Société biblique britannique et étrangère), le Heutenant-colonel Wilgress R. A., le capitaine Maitland et le capitaine Young, du 24^ régiment. Le quartier-maître Murray, le docteur Holmes, MM. Lunn, Orr, Lyman, Perrière et Court, ce dernier fier de se dire descendant d'Antoine Court. Après de sérieuses discussions, il fut proposé par le Rév.
James Thompson^ secondé par le capitaine Young, de former une association qui s'appellerait « French Canadian Missionnary Society». Elle aurait pour but de pourvoir aux moyens de répandre la connaissance de TEvangile du Christ parmi les Canadiens de langue française.
Sur la proposition de M. J.-R. Orr, appuyée par le capitaine Maitland, on décida d'admettre de nouveaux membres dans la société ; le major Christie fut choisi comme président, le lieutenant-colonel Wilgress, viceprésident, William Lyman, trésorier, James Court, secrétaire, les Rév. R.-L. Lusher, William Taylor, Henri Wilkes, Newton Boswith, J.-W. Perkins, James Thompson, Davis, D. D., M.-F. Curry, docteur Holmes et les capitaines Maitland et Young, J. Murray, J.-R. Orr, J. Matthenson, James Perrière, William Lunn, Henri Vennor, S.-J. Ward, Joseph Fraser, James Millne et William Ogden, complétaient la liste du comité exécutif.
On rédigea aussitôt une constitution, en se plaçant sur le terrain large de l'alliance évangélique, ce qui permettait d'avoir dans le comité des représentants des Eglises épiscopale, méthodiste, presbytérienne et congrégationaliste. Ce document mérite d'être reproduit.
I. La société emploie des pasteurs, des instituteurs et des colporteurs bibliques. Elle établit des écoles, ouvre des lieux de culte, fait distribuer les saintes Ecritures ou telles autres publications visant à l'édification.
IL Aucun pasteur, instituteur, syndic ou membre du bureau ne peut être employé s'il ne peut pas sous-
l'immigration huguenote 141
crire aux grands faits chrétiens, reconnus par les Eglises protestantes évangéliques, savoir : La chute de rhomme et sa dépravation naturelle, la Divinité de notre Seigneur Jésus-Christ et Texpiation de nos péchés par son sacrifice, — la divinité et la personnalité du Saint Esprit, — la justification par la foi, Tintercession du Fils de Dieu et les peines éternelles. (Procèsverbaux de la French Canadian Missionnary Society.)
III. Pour ce qui regarde le choix des ouvriers à employer et les fonds à distribuer, la. société n*a pas à s'occuper des questions confessionnelles.
Les bases de la société posées, il fallut songer au recrutement des hommes et aux ressources financières nécessaires. On s'en occupa immédiatement, en chargeant d'une délégation spéciale le Rév. William Taylor et James Court. Ils devaient visiter Glascow et Genève, v constituer des comités auxiliaires, etsolliciter leur avis dans le choix des hommes qu'on désirait attirer au Canada. A Edimbourg, Robert Haldane fils fit partie du comité auxiliaire qui se constitua et sa présence rattacha, en quelque sorte, l'œuvre d'évangélisation canadienne au mouvement de Réveil genevois, puisque c'est la société qui naquit du Réveil provoqué par Haldane père qui s'est, tout d'abord, intéressée aux missions du Canada.
Faisaient partie du comité auxifiaire genevois : les professeurs De Laharpe, Merle d'Aubigné, le colonel Tronchin, M. de Watteville, pour ne citer que les plus connus. Dans une réunion qui se tint à la Pélisserie et que présidait le professeur De Laharpe, l'allocution du Rév. William Taylor fit une profonde impression. Le soir de ce même jour, il parlait encore à l'Oratoire,
OÙ il exposa le but de la société. Il y mit tant de cœur qu'il empoigna son auditoire. On raconte qu'un chrétien dut se tenir à son siège, tant il avait envie de se lever et de dire : « Me voici, envoie-moi. »
Au Canada, la société se constitua pour coopérer à Tœuvre que faisait la Grande-Ligne et essayer de faire au nord du Saint-Laurent ce qu'elle faisait si bien au sud et sur la frontière américaine. Pour profiter des expériences déjà faites, on invita M. Roussy à faire une visite à Belle-Rivière ; c'est dans cette localité que la société avait le dessein d'établir le centre de son activité missionnaire. L'œuvre, dès le début, fut fort encourageante, ce qui ne signifie pas sans difficultés. Peu de temps après, un vide s'étant produit à la suite du départ d'un missionnaire, on demanda à la Grande- Ligne de céder M . Cellier ; la Grande-Ligne ne put pas s'en passer tout de suite, mais elle y consentit quelque temps après, dans l'intérêt de l'œuvre générale. Un peu plus tard, et dans la même année, les quelques fidèles de Montréal, éprouvant le besoin de se rapprocher d'autres frères pour réaliser la famille chrétienne, prient ceux de la Grande-Ligne, par l'intermédiaire de M. Lapelterie, de s'unir à eux pour la sainte cène, mais, pour des raisons qui ne sont pas connues, l'invitation ne fut pas acceptée.
Sur le continent, la mission du Rév. W. Taylor et de James Court avait réussi et le comité auxiliaire de Genève recommanda MM. Daniel Amaron, Antoine Moret, Henri Provost, qui furent accueillis chaleureusement à leur arrivée, le 8 juin 1840. Joseph Vessot, qui devait faire partie du premier envoi de renforts,, n'arriva que le 15 octobre suivant.
On avait des hommes, Dieu avait répondu aux prières des siens ; il s'agissait de les mettre à Tœuvre et de faire valoir les talents que le Seigneur avait donnés en dépôt. Comme un général assiégeant une forteresse recherche les points par lesquels il pourra le plus facilement s'en rendre maître, profitant des accidents de terrain pour s'approcher davantage, ainsi durent agir les organisateurs de la mission. Ils cherchèrent, aux environs de Montréal, un endroit pro-
Madame et Monsieur Daniel Amaron.
pice qui fut à la fois accessible à la prédication évangélique et pas trop éloigné d'un groupement religieux, ce qui permettrait au missionnaire de ne pas se sentir trop isolé.
A Sainte-Thérèse, il y avait plusieurs familles protestantes écossaises établies, les Morris, Mac Culloch, Mac Allister, Hitchcok ; au Petit-Brûlé, les Marchai ; à Belle-Rivière, la famille Snowdon.
La société décida l'occupation de ces trois endroits dont elle fit trois postes. Elle plaça H. Provost à Sainte-Thérèse, M. et M™^ Amaron au Petit-Brûlé ; pour assurer les services à Belle-Rivière, on comptait
Antoine Moret.
sur des renforts qui ne devaient pas se faire attendre trop longtemps.
Au Petit-Brûlé, M'"^ Amaron réunit autour d'elle quelques enfants pour commencer une modeste école. Devant l'impossibilité de leur procurer un logement convenable, les Amaron furent envoyés à Belle- Rivière. Là, M™^ Amaron organisa une petite école, et son mari, aidé de M. Moret, s'occupa de colportage dans les environs.
On ne négligeait pas Montréal, où M. Lapelterie travaillait pour le compte de la Société Biblique. D'accord avec cette société, on le prit à Tessai pour trois mois et il s'occupa
dès lors d'évangélisation comme missionnaire résidant dans la ville. Get essai ayant donné des résultats satisfaisants, M. Lapelterie fut définitivement employé comme missionnaire, au même titre que ses collègues.
Bien que l'œuvre qu'on faisait avançât lentement, on
pouvait prévoir que, sous peu, il faudrait s'assurer les services d'un pasteur ; en attendant qu'on en eût un sous la main, M. Lapelterie fut autorisé à louer une salle au coin des rues Saint-Henri et Saint-Joseph
Madame Antoine Moret.
LIMMIGRATION HUGUENOTE
on avait alors, pour occuper ce local, vingt-sept adultes et vingt-quatre enfants. Le jour de Noël 1840 on y baptisa le premier enfant.
Comme le besoin d'un pasteur se faisait de plus en plus sentir, on s'adressa au comité genevois, qui fit un appel en faveur du Canada.
M. J.-E. Tanner, disciple de Malan et de Guers, travaillait alors comme évangéliste en Rrance, mais le climat de sa station* ne lui convenait pas et le faisait souffrir de la gorge, ce qui l'obligea de rentrer à Genève. Précisément, on avait besoin d'un homme ailleurs. Le docteur
Merle d'Aubigné vit dans l'arrivée de Tanner une indication providentielle ; il s'en ouvrit à ce dernier, et celui-ci, après y avoir pensé très sérieusement avec sa femme, se décida à accepter. Ce fut, pour la mission canadienne, deux excellentes acquisitions.
Dès leur arrivée au Canada, M. et M"""^ Tanner gagnèrent l'estime et la confiance de tous; plus on entrait dans leur intimité, plus on apprenait à les apprécier; aussi furent-ils vite très populaires. Partout où ils passèrent ils se firent des amis dévoués.
Après quelques mois de collaboration avec M. La-
J.-E. Tanner.
Madame Tanner.
pelterie à Montréal, les Tanner furent envoyés à Sainte-Thérèse, que M. Provost quittait pour des raisons de santé, le Canada allait le perdre, car il devait retourner dans son pays. H. Provost, quoique fidèle, n'avait pas inquiété le clergé, probablement parce qu'il avait surtout travaillé en dehors du bourg même, mais quand les Tanner vinrent et que plusieurs pasteurs de Montréal se rendirent à Sainte-Thérèse pour procéder à leur installation, quand M"''' Tanner ouvrit une école, les prêtres se fâchèrent:
Déjà à cette époque Sainte-Thérèse était un centre; il y avait un collège où les familles à Taise et fortement catholiques envoyaient leur fils, et d'où il est sorti des hommes qui se sont fait remarquer. La présence d'un missionnaire protestant dans un tel milieu fit naître des sentiments hostiles, d'abord dans les rangs du clergé et bientôt après parmi les gens du peuple. On fomenta une émeute, on assaillit la demeure du missionnaire, et le propriétaire, eflrayé, exigea qu'en vue des dommages possibles on lui versât une garantie de six cents dollars. On ne respectait pa^ même la personne des missionnaires, on attenta à leur vie, ce qui motiva une intervention de la justice, qui condamna les coupables à soixante jours de travaux forcés. Le missionnaire, qui n'avait porté plainte que pour prévenir le retour de semblables violences^ intervint auprès des magistrats, dont il implora la clémence, car sa religion, disait-il^ lui recommandait de rendre le bien pour le mal. Après que le juge eût fait remarquer la noblesse de la conduite du missionnaire, celui-ci s'avança vers les prisonniers et leur tendit la main en signe de pardon, ce qui lui concilia la sympathie des honnêtes gens.
Seul pasteur sur un territoire de vaste étendue, M. Tanner eut beaucoup à voyager. Il fallait distribuer la cène, baptiser les enfants et faire les mariages. Le premier baptême eut lieu à Joliette le i'"'' novembre 184 1, dans la famille Blainville.
De Belle-Rivière^ où étaient installés les Amaron et M. Chevallet, on rapportait la conversion de deux familles. A Sainte-Thérèse, on en signalait cinq dues à l'influence de M. Vessot, lequel était venu dans cette localité après le départ des Tanner pour Montréal.
Dans une réunion du comité, le 26 avril 1842, on s'occupa de préparer les voies pour l'agrandissement de l'école missionnaire de Belle-Rivière. Dans cette école, on enseignait les travaux manuels tout en préparant des évangélistes.
Ces foyers d'évangélisation attirèrent l'attention des chrétiens anglais et, bientôt après, le comité reçut de divers côtés des requêtes en vue d'organiser d'autres stations. M. Milles, pasteur congrégationaliste à Abbottsford, et M. Bridgeman^ gérant d'une grande tannerie, à Saint-Pie^ furent les premiers à solliciter une telle faveur. On leur envoya M. Moret, qui travailla près d'eux durant quelques mois pendant que les esprits surexcités à Sainte-Thérèse se calmaient.
Sainte-Elisabeth.
La famille Rondeau, récemment convertie à l'Evangile, avait attiré l'attention du public et celle du clergé qui craignait de nouvelles défections. Le Rév.-Père Tellemont était venu à Sainte-Elisabeth y prêcher une retraite, avec l'intention évidente d'y dénoncer les
protestants comme des êtres dangereux... Un jour^ il termina son prône en les défiant, car, disait-il, ils ne sauraient soutenir leur cause dans une discussion publique. Les protestants, d'abord inquiets, relevèrent pourtant le gant et acceptèrent la discussion. On informa M. Tanner de ce qui avait été décidé et celuici se rendit sur les lieux accompagné de M. Vessot. Ils arrivèrent au presbytère suivis de nombreux protestants, qui étaient venus de Berthier et de Ramsay. On les reçut avec courtoisie devant un bon nombre de notables de la paroisse, qui étaient venus en curieux et en témoins.
Le Père Tellemont commença par être sarcastique et demanda que ces messieurs établissent tout d'abord les preuves de l'existence de Dieu. M. Tanner allait déférer à la demande du prêtre, quand M. Vessot, qui avait vu le piège, s'adressa au Père et lui dit :
— Permettez qu'avant de répondre à la question que vous avez posée je vous demande si vous croyez à l'existence de Dieu! On devine la réponse du Père: — Sans doute^ que j'y crois! Nous aussi, reprit le missionnaire, il n'y a donc pas matière à discussion. Mais vous, croyez-vous au Purgatoire, à la présence réelle du corps^ du sang, de l'âme et de la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l'hostie ? Nous, nous n'y croyons pas, et c'est sur ces sujets que nous devons nous entretenir. — La discussion s'engagea alors, chaude et sérieuse, et permit à M. Tanner de dénoncer bien des erreurs cathoHques et d'exposer la vérité chrétienne. A la suite de cette discussion, un riche cultivateur vint acheter une grosse Bible^ affirmant qu'il se passerait d'une de ses fermes plutôt que
de se passer de la Bible. On avait aussi parlé de la sanctification du dimanche et le curé, pour retenir la jeunesse, eut Tingénieuse idée de former une association de jeunes gens, ayant pour but de faciliter l'observation du dimanche. Le curé offrit son presbytère ; on y venait passer l'après-midi du dimanche, on dansait, on jouait aux cartes !
La petite école de Belle-Rivière, sous la direction de M"'"" Amaron, avait été ouverte; déjà quelques jeunes garçons y étaient admis; on commença à mettre en pratique l'idée conçue à son début, savoir : d'y donner quelques notions pratiques d'agriculture. Déjà le premier été, on vit des jeunes garçons s'occuper à la ferme. C'est alors que se forma la « Société francocanadienne des dames » en vue de recueillir les fonds nécessaires pour l'acquisition de la ferme. Malheureusement, la mort vint jeter une ombre sur cette œuvre naissante. M. Cellier tomba malade chez ses amis de Belle-Rivière et mourut. Ses restes furent transportés dans le cilnetière de la Grande-Ligne. On trouve dans les procès-verbaux de la société une délibération exprimant sa sympathie ; une copie en fut envoyée à la famille.
Malgré les tristesses de ce deuil, survenu dans la belle saison, le 30 mai, les membres du comité revinrent du service funèbre pénétrés de la beauté du paysage et frappés par la richesse du sol ; c'est pourquoi ils recommandèrent la localité pour l'établissement d'une école missionnaire. Pour assurer la marche d'une école, il fallait aussi des maîtres compétents et
un pasteur pour Sainte-Thérèse, que M. Tanner devait quitter ; c'est pourquoi, le lo octobre 1843, le comité prie M. Tanner d'aller en Europe pour en ramener des missionnaires. M. Tanner s'embarque à Québec le 12 novembre ; nous le laisserons à sa délicate mission pour rappeler un incident qui faillit diviser l'Eglise de Saint-Pie et sur lequel les détails font défaut. La Société missionnaire de la Grande-Ligne,
invita la Société franco-canadienne à prendre part au règlement de cette affaire que nous signalons uniquement pour montrer les rapports fraternels qui existaient entre ces organisations missionnaires.
Le 17 juin 1844, Tanner revint, heureux de présenter au comité les frères qu'il avait gagnés à la cause du Canada, M. le pasteur et M"'^ Doudiet, M. Vernier et sa femme, 'de Gla3^ MM. Marie et André Solandt.
M. et M'"^ Amaron, stationnés provisoirement à Belle-Rivière, vinrent s'installer à Sainte-Thérèse pour céder leur place à M. Vernier, qui se chargea dès lors de l'enseignement et de la direction de la maison. M. et M'"'' Parenteau, nouvellement convertis du catholicisme, leur furent provisoirement adjoints, jusqu'au printemps. A cette époque, M. Parenteau reprend le rabot du menuisier et vient s'installer à Montréal.
M. et Madame Doudiet.
Uaffluence des élèves, depuis l'arrivée de M. Vernier, commençait à intéresser spécialement les amis de la mission ; la maison était pleine, abritant déjà trente-trois personnes. On se préoccupa donc de projets d'agrandissements ; ce développement rapide et presque inattendu, tellement notre foi est faible^ émut le haut clergé.
La Croix du mont Saint-Hilaire.
L'évêque de Montréal conçut l'ingénieuse idée d'élever sur le mont Saint-Hilaire une croix monumentale qui pourrait être en vue dans un rayon de cinquante à soixante milles et d'organiser des pèlerinages. On n'avait pas encore découvert les vertus miraculeuses de Notre-Dame de Beaupré. Je me souviens d'avoir fait l'ascension du mont Saint-Hilaire, alors que j'étais tout petit garçon. Ma grand'mère m'accompagnait, s'arrêtant à chaque station, pour y faire de fort longues prières. Voyant que l'érection de cette croix n'avait pas enrayé le courant qui attirait les enfants vers la nouvelle maison d'éducation, Tévêque lança dans le pays vingt jésuites avec instruction d'exposer les doctrines funestes du protestantisme. Déjà, un jeune prêtre de talent travaillait à cette œuvre; tout en combattant avec une conviction qui a fait sa gloire et sa force, les pernicieux effets de~ l'alcool sur le corps et l'intelligence ; il avait une manière à lui de tourner en ridicule l'œuvre et les personnes de ces «petits Suisses». Devant un peuple gouailleur comme le nôtre, la chose n'était pas difficile, d'autant plus qu'on avait joué de mauvais tours
à M. Roussy. Un beau matin, il avait trouvé son cheval tondu, crinière et queue; or, pour un Canadien, c'est la plus grande humiliation. Le père Chiniquy maniait habilement l'arme du ridicule et du sarcasme^ et il s'en servait contre « ces instrus qui venaient troubler le pays et la conscience de ses habitants. »
Pour qu'on puisse juger de la valeur du travail qui avait été fait par les missionnaires protestants, l'histoire suivante, dont nous garantissons l'authencité, ne manque pas d'éloquence. Un homme qui avait reçu une Bible du colporteur se vit privé du saint livre par le curé, ce qui était plus facile que de le ramener à l'Eglise. Quand vint l'heure de la mort, cet homme, qui avait reçu plus qu'un livre, dit à sa famille : « Je suppose que le prêtre va refuser à mon corps le repos dans le cimetière de la paroisse ; peu m'importe où l'on m'enterre, je sais que Jésus m'a pardonné; je n'ai pas besoin du ministère du prêtre pour mourir. »
L'attitude agressive du clergé, loin de décourager la société, parut au contraire donner un nouvel élan à l'œuvre; on décida finalement, non d'agrandir, mais de bâtir une nouvelle maison qui pourrait abriter une centaine d'élèves. A cet effet, on rédigea un pressant et pathétique appel aux comités auxiliaires d'Edimbourg et de Glasgow, desquels on attendait au moins la moitié de la somme nécessaire. Les voyages répétés à Belle-Rivière, depuis l'ouverture de l'école, pour en surveiller l'administration, firent sentir les inconvénients d'une si grande distance. C'était loin du centre, les chemins étaient mauvais et les communications souvent difficiles ; autant d'inconvénients que la beauté du pays et la fécondité du sol ne compen-
l'immigration huguenote 153
saient que dans une faible mesure. Le comité de construction revint un jour d'un tour d'inspection et se mit à discuter le choix de Belle-Rivière, comme base d'opérations missionnaires à tenter. Le doute, une fois jeté dans les esprits, fit vite du chemin; les amis de la mission ne pourraient s'y rendre ; les dames surtout, et on avait grand besoin de leur concours sympathique. Il fallait tenir leur intérêt en éveil. Quant aux hommes, c'était pour eux un voyage de deux jours.
Pendant que le comité s'occupait de l'avenir de l'œuvre, les missionnaires poursuivaient leurs travaux, un peu au gré de leur fantaisie, ce qui obligea le comité à désigner M. Tanner pour procéder à la division du travail.
C'est vers ce temps que M. et M'""" Amaron se transportèrent à Joliette et qu'à la suggestion de John Dougall, M. Tanner prit une plus grande maison à Montréal, afin d'y pouvoir offrir l'hospitalité aux missionnaires en passage. Le jeune Ménard sur la recommandation du docteur Cote, fut admis à Belle-Rivière comme adjoint.
Il y avait, à ce moment-là, parmi les élèves, un grand jeune homme à la figure ouverte, doué d'un caractère gai, ce qui ne nuisait pas à un fond très sérieux, ainsi que l'avenir le prouva ; nous aurons l'occasion d'en reparler.
De Belle-Rivière, Romuald Desroches visita la Grande-Ligne, qui sut utiliser ses talents d'instituteur. Il ouvrit une petite école à Saint-Pie, dans le grenier de M. Eusèbe Cusson; c'est laque Romuald Desroches m'apprit à aimer les livres; je sentis mon intelligence
se réveiller, l'horizon s'élargir, et commençai à regarder plus loin et plus haut.
Le comité de construction continuait toujours ses recherches et ses négociations pour l'achat d'une ferme sur l'île de Montréal ; il arriva enfin à une décision et acheta, à la Pointe aux Trembles, la terre de M. Reeves ; elle était de 105 arpents et coûta la somme de 3100 dollars. Ce premier pas fait, le comité s'occupa immédiatement de faire construire une maison en briques ; elle avait 40 pieds de profondeur, 90 de long et quatre étages de haut. On l'appellera, à l'avenir, l'Institut de la Pointe aux Trembles. Pour le voisinage, ce sera le collège de la Pointe aux Trembles.
Au début, les changements sont fréquents et brusques. Il faut répondre à tant de besoins et satisfaire des amis impatients de voir quelque chose autour d'eux; ils demandent et supplient qu'on leur envoie un missionnaire. C'est alors qu'on envoie Antoine Moret à Anherstburg. C'était un homme de cœur, fidèle mais extrêmement lent; les circonstances ne lui ont jamais fait perdre cette particularité regrettable. André Sollandt était" admirablement doué, riche d'une forte volonté, il aurait fait face à un régiment ; malgré un accent allemand assez prononcé, il parlait notre langue avec facilité et on l'entendait avec plaisir. Il savait à la fois instruire et édifier. Edifier par la présentation de la vérité est peut-être la seule vraie méthode, en tout cas la plus solide. Il savait assaisonner sa conversation d'anecdotes propres à illustrer son sujet; je l'ai beaucoup connu et toujours respecté à cause de sa droiture, quelquefois cassante, mais qu'on lui pardonnait à cause de son grand cœur; c'était le
défaut d'une qualité. Cest un témoignage que lui doit rhistoire ; il a laissé, pour continuer son œuvre, bien qu'ils aient prêché dans une autre langue, deux jeunes pasteurs fort estimés.
D'Inverness arrivent d'autres appels ; cette fois c'est un capitaine qui s'intéresse à l'évangélisation, Mac Killop est son nom, il prie qu'on envoie quelqu'un à Sommerset et Stanfold. On y envoie M. Solandt.
Quelque temps après, le Seigneur envoyait un aide dans la personne de M. L'Hote ; c'était un ancien prêtre qui avait rompu avec Rome, qu'il servait à Villefavard en . France. Je l'ai vu une fois dans la maison de mon père; on était venu l'écouter de loin; la maison était pleine. On le suivait avec beaucoup d'attention et d'intérêt.
Après le départ de M. Vernier pour la Pointe aux Trembles, L'Hote est prié de faire de Belle-Rivière son centre d'activité missionnaire^ qu'il quitta peu après sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. M. Doudiet trouva un plus vaste champ d'activité à Joliette, entamé déjà par les soins de Vessot. Amaron fut transféré à Ramsay.
En 1846, M. Tanner vient prendre la direction des écoles de la Pointe aux Trembles. On lui adjoint M. Vernier avec le titre de sous-directeur. Déjà y[me Tanner avait, en quelque sorte, commencé ses débuts de directrice d'institution ; elle avait organisé, dans sa maison, de la rue de la Montagne, à Montréal, comme un pensionnat de jeunes filles, qu'on transporta à la Pointe aux Trembles.
Si nous en croyons Joseph Provost, auquel nous empruntons les lignes qui suivent et qui ont paru dans le Citoyen Franco- Américain, journal aujourd'hui disparu et qui se publiait alors à Springfield (Massachusetts), M"'^ Tanner eut à supporter bien des ennuis et de cruelles persécutions, dès le début. Chaque soir,, les catholiques s'assemblaient autour de sa maison, commettant toute espèce d'indignités, faisant un charivari d'enfer. Pendant quinze jours, on dut monter la garde.
En 1847, un an après l'ouverture de l'école des garçons, — Técole de M""^ Tanner est transportée à la Pointe aux Trembles. Comme il n'y a point de place pour elle, l'intrépide chrétienne occupe temporairement avec ses chères élèves, une petite maison (l'ancienne maison de ferme), droit en face de l'institut des garçons. En 1849, un bâtiment en bois est érigé sur le bord du fleuve ; cette maison, connue des anciens élèves sous le nom de «Maison du bord de Teau» ou maison de M. Rivard — celui-ci l'ayant habitée plusieurs années — fut démolie en 1872.
La « Maison du bord de l'eau » étant insuffisante, le comité des dames et la Société Franco-Canadienne travaillèrent énergiquement pour l'érection d'un nouvel édifice. Leurs efforts furent couronnés de succès.
Le rapport annuel de janvier 1854 contient le passage suivant : « Depuis longtemps, la nécessité d'un nouveau bâtiment pour Técole de M""^ Tanner se faisait vivement sentir ; durant l'année 1853, ce bâtiment a été complété et fut inauguré par un service religieux le 29 septembre 1854. M"'^ Tanner, qui s'était si généreusement consacrée à cette œuvre d'éducation, put
se réjouir en voyant les fruits de son labeur et de ses souffrances. Son œuvre était terminée et, le 19 novembre, elle quitta cette terre pour s'en aller à Dieu.
M""^ Tanner était née en Suisse. Elle unissait à beaucoup de bonté un caractère ferme et un jugement sain. Ceux qui l'ont connue nous disent qu'elle avait toutes les tendresses d'une mère et possédait l'esprit missionnaire à un très haut degré. D'une activité rare, travaillant avec méthode et un entrain plein de grâce, elle reste l'une des plus sypathiques figures de notre protestantisme français. Après la mort de M'"'' Tanner, M. Vernon dirigea l'école des filles jusqu'à l'arrivée de M™"^ Moret, même année.
Après deux ans de séjour à la Pointe aux Trembles, M*"^ Moret se retire et M'"'' Bergeon la remplace (1856). Parlant de la nouvelle direc- Madame
. Richard Sandreuter.
trice, le rapport du comité auxiliaire des dames de la mission, s'exprime ainsi : «Son esprit cultivé, ses manières aimables et délicates, ne peuvent manquer d'exercer une profonde influence sur le caractère des élèves. »
Au mois d'octobre 1858, nouveau changement à l'Institut des filles. M'"^ Bergeon meurt et M"^^ Moret reprend la direction de l'école jusqu'en 1862. De 1862 à 1863, M'"'^ Richard est directrice provisoirement et, de 1863 à 1864, M. Vernon a la charge des deux écoles; il est aidé par M"^^ D. Amaron et M"^ H. Piché.
On voit que M. Vernon a rendu des services importants comme directeur provisoire de l'une ou l'autre école et quelquefois des deux.
Ouverture de l'Institut de la Pointe aux Trembles.
L'événement attendu par les convertis avec une fébrile anxiété, que Ton comprend sans peine, est enfin fixé ; on a choisi le 5 novembre 1846. Quoique la saison fiit très avancée, et les chemins fort mauvais, on vit arriver de Belle-Rivière, Sainte-Thérèse,^ Saint-Lin, Sainte-Elisabeth, Berthier, des charrettes chargées de valises et d'enfants accompagnés de leurs parents. L'accueil qu'on fit à tous ces visiteurs les retint plus longtemps qu'ils ne pensaient ; du reste on voulait voir, surtout entendre. On assistait aux classes, au culte du matin et à celui du soir. Dans ces cultes, il y avait toujours un chant, la lecture de la Parole de Dieu et la prière. Les classes commençaient à neuf heures, pour finir à midi. Elles reprenaient à une heure et se continuaient jusqu'à quatre. De sept à neuf, il y avait étude. Le reste du temps était employé pour les repas, la récréation et certains travaux confiés aux élèves. A neuf heures, chacun se retirait dans les dortoirs, où l'on se reposait jusqu'à cinq heures du matin. A ce régime, qui peut paraître dur^ les enfants se portaient admirablement.
Après s'être rendu compte de la marche de l'Institut, de l'esprit qui inspirait le directeur, son adjoint et tout le personnel, les parents s'en retournèrent chez eux, tout rempHs d'idées nouvelles sur la religion chrétienne. On n'avait pas vu de crucifix, mais on avait entendu prier avec ferveur ce Jésus invisible aux yeux de la chair, mais visible à la foi qui donne la vision des choses qu'on espère. Ils emportaient avec eux des impressions ineffaçables qui allaient
alimenter les conversations des longues soirées d'hiver. On racontait aux voisins les merveilles qu'on avait vues et les choses extraordinaires qu'on avait entendues. «M'est avis, disait l'un d'eux, qu'ils ne sont pas tant mal ces gens-là... — Je crois, moi, disait un autre, qu'ils sont mieux que nous. C'est dommage qu'ils ne croient pas à la Sainte Vierge. — Mais, dis donc, Baptiste, répliquait un troisième, m'est avis qu'ils y croient autant que nous, j'ai entendu lire dans leur livre et on parlait de la Sainte Vierge; je t'assure qu'ils en disent beaucoup de bien, seulement ils ne la prient pas, parce que, disent-ils, elle n'est pas comme Dieu, présente partout, ce qui l'empêche d'entendre les prières qui lui sont adressées. — C'est bien vrai,, ce que tu dis là, ajoutait un autre, mais il me semble qu'elle doit être plus sympathique aux souffrances de la terre, car c'est une femme, vois-tu... » — Oui, c'est une femme qui n'est pas morte pour nous, et ce que j'ai entendu dire là-bas me fait croire que son fils Jésus est encore plus sympathique, puisqu'il ne repousse pas le pécheur qui vient à lui, au contraire, il l'invite. M'est avis que s'il a consenti à mourir pour nous, pour nous sauver, il doit être heureux de nous voir aller à lui, d'écouter nos prières et d'y répondre. — Bien, dit Joseph, tu. parles comme un avocat et tu as raison. Sais- tu une chose, je crois que nos curés nous trompent, toute cette boutique, c'est de la blague. »
Et c'est ainsi que ce qui s'était dit dans Técole, les moindres détails de son enseignement, étaient répétés dans les paroisses environnantes et devenaient le sujet de conversations qui intéressaient et qui faisaient réfléchir.
l6o PREMIÈRE PARTIE
L'année commençait bien. Les deux Instituts, celui de la Grande-Ligne et celui de la Pointe-aux-Trembles avaient admis une centaine d'élèves. Les maîtres, toujours à leur poste, vigilants observateurs, préoccupés constamment du développement intellectuel et spirituel de leurs élèves, ne pouvaient être que bénis.
Ce qu'on voulait faire avant tout de ces jeunes gens, c'étaient des hommes qui fussent capables de penser et de réfléchir. Des observateurs prêts à retenir ce qui est bon, des chrétiens libres enfin parce qu'affranchis par Christ.
L'œuvre était à la fois une œuvre d'évangélisation et d'éducation ; on voulait créer des aspirations vers le bien, fortifier la volonté et lui donner une direction évangélique. C'était préparer des hommes et des citoyens aux ambitions supérieures. Maintenant que le recul permet de juger des ambitions d'alors, on voit qu'elles n'avaient rien d'exagéré, car il est sorti de nos institutions protestantes franco-canadiennes des hommes qui ont su se rendre utiles à leur pays et à l'Eglise qui les avait formés.
M. Tanner recevait souvent des visites avec lesquelles il s'entretenait volontiers. Une fois un de ses visiteurs lui raconta l'incident que voici : un cultivateur s'était procuré un Nouveau Testament, son voisin aussi. L'affaire ayant été connue du curé, celui-ci en fut fort inquiet. Un jour il se rendit chez ses deux paroissiens qu'il voulait prémunir contre tout danger d'hérésie. L'un d'eux le reçut plutôt froidement, et lui dit : « Monsieur le curé, on affirme que vous avez le pouvoir de faire des miracles, eh bien, vous voyez -cette mouche-là sur la table, en train de se régaler de
miel, si vous faites en sorte qu'elle tombe morte sans y toucher, si je vois la chose de mes yeux, je retournerai à TEglise. — Oh! dit le curé, on ne fait pas de miracle pour une seule personne. — Eh bien, riposta le paysan, voici une autre proposition : Dieu, ditesvous, peut se protéger contre ses créatures? Le curé *d'affirmer ! Eh bien, donnez-moi une hostie consacrée contenant le corps, le sang, Tâme et la divinité de Notre Seigneur, mettez-la dans Tarmoire que vous voyez et, si un jour les souris ne Tout pas mangée, je croirai à votre religion. » Le personnel enseignant n'était pas nombreux. Le lecteur a déjà fait la connaissance du directeur et de M"'*' Tanner, sa compagne dévouée. Qu'il nous permette de lui présenter maintenant le sous-directeur et son épouse. M"''' Ver- jean Vernier. nier. M. Vernier était un ancien élève de l'institut de Gla}^ de fondation récente. Il était petit de taille, mais avait une belle tête qu'il portait haut, ce qui permettait d'admirer des yeux francs d'un beau noir qui donnaient au visage une noble apparence. Doué d'une parole facile et d'un esprit vif autant que clair, il savait attirer l'attention et la retenir. Aussi il était aimé de ses élèves, dans le cœur desquels il savait faire passer les vérités qui étaient dans le sien. D'un tempérament très prompt, il était peu patient avec les cerveaux encore épais, ce qui lui donnait quelquefois des apparences d'homme injuste, impression que ne corrigeait pas un ton de voix qui sentait l'habitude du commandement et n'admettait pas la réplique. Ce travers du caractère de
M. Vernier était heureusement corrigé par sa femme, excellente Bernoise de la commune d'Orvin, qui était la douceur et la patience personnifiées.
Le troisième maître était Charles Gobeille. Il venait de Saint-Lin, il avait été à Belle-Rivière et son séjour y avait été extrêmement béni, aussi était-il un auxiliaire précieux dont on appréciait les services. Il savait intéresser ses élèves et leur faire aimer l'arithmétique, ce qui n'est pas toujours facile avec les débutants. Malheureusement, il était peu favorisé quant à l'apparence, il le sentait, et ce sentiment le rendait susceptible à l'excès. On peut dire de lui qu'il avait les qualités et les défauts des hommes un peu difformes.
Coup d'œil dans l'intérieur.
Nous venons de voir les débuts des œuvres de nos missions, les premières difficultés, les premiers encouragements. Le lecteur aimerait sans doute pénétrer maintenant dans les districts ruraux, se rendre compte des opinions, des préjugés, des superstitions populaires que nos missionnaires eurent constamment à combattre. J'ai précisément sous la main le journal d'un jeune homme de ce temps ^ il contient des impressions d'enfant dont quelques-unes sont pleines de naïveté. J'en ai omis quelques-unes, j'en ai retenues qu'il aurait peut-être fallu sacrifier, mais ce triage trop sévère nous eût empêché de voir l'époque sous ces couleurs naturelles et cette considération m'a paru suffisante.
« On m'a dit que je suis né le 29 mars 1835, à la Pointe-des-Fourches ; c'est là que la rivière Noire et
^ Journal intime de l'auteur.
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la rivière de Saint-Césaire se réunissent, mêlent leurs eaux et continuent leur cours jusqu'au Petit Maska, aujourd'hui Saint-Hyacinthe et le poursuivent ensuite jusqu'au Saint-Laurent.
» Dès qu'on eut fait ma première toilette, on se hâta de me porter à l'Eglise, — au risque de me noyer, car la glace était mauvaise^ — dans la crainte de me voir mourir sans baptême et de me savoir condamné aux limbes où, dit-on, on ne souffre pas, bien qu'il n'y fasse pas très gai. Après la cérémonie du baptême, on revint au grand trot avant la débâcle qu'on redoutait; ainsi j'échappai aux limbes et à une immersion ennuyeuse. Je ne me souviens pas de toutes ces choses. Le premier événement qui s'est gravé dans ma mémoire, c'est le transport de notre mince ménage dans un bac qu'on poussa au large pour le laisser emporter par le courant du côté du village ; arrivés devant une maison blanchie à la chaux, la maison de grand-père et d'un oncle, me dit-on, on amarra la frêle embarcation et au bout de quelques heures nous étions installés chez eux. Nous n'étions pas là depuis longtemps que nous fûmes visités par un gros orage, le ciel s'obscurcit, l'éclair déchira le ciel, le tonnerre gronda et tout-à-coup j'entendis un cri déchirant : « Le tonnerre est tombé ! » Je ne voyais rien^ sauf un billot fendu comme si on avait voulu le préparer pour faire des allumettes; c'était celui dont se servait grand-père pour hacher son tabac ; ma mère tout énervée se cachait le visage dans les plis de son tablier. On me dit qu'elle avait été atteinte par la foudre. Cette halte chez le grand-père ne fut pas longue ; on parla de déménagement! Heureux, dit-on, les pau-
vres en esprit! Heureux aussi les pauvres en biens d'ici-bas, quand ils doivent changer de domicile. C'est vite emballé, vite rendu à destination, vite déballé, et vite mis en place. Aussi les choses se firent tout d'une haleine ; on avait déjeuné chez le grand-père, on soupa au nouveau foyer dans le village de Saint-Pie, au bout du pontDrolet. Les enfants aiment la nouveauté, j'étais enchanté, nous étions tout près de l'eau et l'on m'avertit d'avoir à m'en tenir à une sage distance, car il y avait danger. Je n'en vis point. Mais un jour pourtant, alors que j'étais trop près, sans doute, je glissai et tombai à l'eau, le courant m'emporta et j'aurai certainement été noyé sans la présence d'un petit îlot, formé par des débris de sciure de bois qui provenaient des tanneries (aujourd'hui Emileville) ; Teau me déposa là et quand j'eus senti la terre ferme, ou quelque chose qui y ressemblait, je repris mes sens, et songeai à me diriger vers la maison, confus comme un renard qu'une poule aurait pris. Grand émoi dans le voisinage quand on sut mon aventure; et j'entendis une femme qui disait : « Dieu fera quelque chose de cet enfant, car s'il l'a sauvé miraculeusement de cette noyade, c'est qu'il a dessein de s'en servir. » J'ai pensé quelquefois aux réflexions de cette femme et je lui ai donné raison.
» Je ne sais combien de temps après cet événement, la famille déménagea de nouveau pour s'installer sur une petite ferme qu'elle venait d'acquérir; j'en ai gardé de bien agréables souvenirs; les journaux alors étaient rares et on passait les veillées à écouter ou dire des contes dans lesquels il était souvent question de châteaux habités par de belles princesses et gardés par des géants, de châteaux suspendus dans les airs, d'ours
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qui venaient manger le miel des ruches, etc., etc. Les histoires qui m'intéressaient particuhèrement étaient celles où il était question du loup-garou ; c'était là choses sérieuses, je vous assure, surtout quand M. le curé condamnait quelqu'un, pour inconduite, à courir le loup-garou durant les sombres nuits d^automne. Ou bien c'était l'apparition dans l'air de grands canots légèrement construits et portant cinq à six hommes qui voyageaient se servant de leurs avirons pour aller à des vitesses vertigineuses. C'était la Chasse-Galerie, beaucoup plus habiles que les aviateurs modernes avec leurs aéroplanes et moins dangereux, car il n'arrivait jamais le moindre accident, il n'y eut jamais de vie perdue. Ou bien encore c'était la bête à « grand queue», une bête effrayante qu'on ne voit plus de nos jours, probablement parce qu'on est moins observateur que les vieux d'autrefois. Eux, ils voyaient toutes sortes de choses merveilleuses et affirmaient avoir vu la Chasse-Galerie ou tiré sur la bête à grand queue, ce qui a dû l'effrayer en fin de compte et la fait rester maintenant dans les profondeurs de la forêt.
» J'avais remarqué le long de la rivière, sur de petits îlots, quelques cabanes de sauvages d'où s'échappait la fumée en colonnes bleuâtres. Ces cabanes étaient des sources intarissables d'histoires mystérieuses, bien que ceux qui les habitaient fussent très inoffensifs. Ils cueillaient le long de la grève les joncs avec lesquels ils faisaient des paniers. On disait qu'en cherchant les roseaux ces hommes y trouvaient de joHs bébés roses et blancs, des petits Moïses que nos mamans joyeuses recevaient des mains des sauvages. Elles se mettaient ensuite au lit pour communiquer un
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peu de chaleur à ces petits qu'on leur avait ainsi confiés. Quand ces petits grandissaient, elles leur rappelaient que les sauvages ne les perdaient pas de vue; qu'ils les surveillaient de loin ; alors, gare aux « braillards » et aux mutins, le sauvage pourrait bien venir les reprendre... »
Dans les localités nouvelles, un homme entreprenant faisait un peu de tout ; mon père avait la direction de l'agence de certaines fonderies et de fabriques d'instruments agricoles, voire même d'une maison d'horlogerie. Il s'ensuivait qu'on pouvait voir dans les hangars des cribles, des charrues, et des horloi^^kLf^ ges dans la maison. Il y en avait
j^HËL de grandes et de petites, les unes
^^^^^^^^ étaient vissées aux parois, les HHHmUm autres se tenaient toutes seules appuyées contre le mur; il y en
Antoine Duclos. .,..,, .
avait de vieilles et de neuves, les petites horloges étaient toutes neuves, les grandes toutes vieilles et paraissaient honteuses de la lenteur de leurs mouvements. Les petites, comme des espiègles, avaient l'air de dire en faisant tic tac : Vous retardez, mes amies, votre temps est fini. Elles arrivaient par boîtes de six. La préférence qu'on marqua tout de suite pour les petites est comme le point de départ d'idées nouvelles s'introduisant dans l'économie domestique. Les grandes attendaient dans une solennelle fierté l'arrivée des antiquaires. Je croyais mon père très instruit, car il savait lire et écrire, ce qui n'était pas ordinaire à cette époque. On venait de loin pour lui faire lire des lettres et écrire les réponses. Chose singulière,
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tous ces correspondants par procuration insistaient pour « mettre la main à la plume » bien qu'ils n'y touchassent pas, et quand ils avaient raconté tous les malheurs survenus dans la famille, les maux de dents et les rhumatismes, ils terminaient généralement en souhaitant que « la présente les trouvât dans le même état ». Cela amenait beaucoup de monde chez nous, il y avait des visiteurs qui dételaient, d'autres qui se contentaient d'attacher leurs chevaux aux piquets du jardin. Tous allumaient leur pipe et, en l'absence de nouvelles plus récentes, on s'entretenait des événements historiques qui avaient tout récemment bouleversé le pays. J'écoutais. — Laissons les enfants écouter quand il ne se dit pas de sottises, quelle que soit la réceptivité et la ténacité de la mémoire d'un enfant, on ne saurait trop surveiller l'entourage dans lequel il grandit, car rien de ce qui se dit et se fait ne leur échappe. — Quand je pense aux dangers qui menacent nos jeunes enfants, je suis frappé du fait qu'un grand nombre y échappent et j'en remercie le Sei« gneur.
Un jour, mon père me conduisit dans une maison en deuil, tout y était lugubre . On eût dit qu'on s'était arrangé pour faire de la mort un spectacle qui fait naître l'épouvante. On avait allumé des cierges en plein midi; autour du cercueil éclairé par la lueur vacillante des cierges, on pleurait et priait sans attacher une importance particulière aux manifestations de la douleur ou de la piété, et cela constituait un intérieur où Ton se sentait mal à l'aise. En rappelant ces souvenirs, il m'en vient encore des frissons.
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Quand les visiteurs emplissaient la maison, ils s'asseyaient autour de la table; un tel arrangement, paraitil, rendait les conversations plus faciles. On parlait de toutes choses au gré du premier causeur ; tantôt c'était la fosse qui intéressait nos hommes; d'autrefois c'étaient des clôtures ou des procès-verbaux, ces deux derniers articles allaient souvent ensemble. Quand on élevait trop la voix, ce qui m'effrayait un peu^ bien que je fusse à l'écart dans mon petit coin, mon père, qui était aussi juge de paix, allait prendre dans un grand pupitre-bureau, où il conservait soigneusement quelques livres, toute sa bibliothèque, un gros volume recouvert de peau de mouton, puis il l'ouvrait pour le consulter ; alors tout rentrait dans le calme et les adversaires se serraient la main. D'autrefois, on s'engageait dans d'interminables conversations a3^ant trait aux choses politiques.
On sentait encore la poudre qui avait été brûlée à l'occasion de la révolution de 1837 et 1838^ et le souvenir des échaufourées de Saint-Denis, Saint- Eustache^ était encore tout frais dans les mémoires. Il fallait entendre les vieux, leur imagination ne s'arrêtait pas devant les réalités historiques. Les uns auraient voulu qu'on eût passé au fil de l'épée « ces maudits Anglais » ; d'autres, plus habiles au maniement de la fourche, auraient voulu les tenir pour les « taquiner un peu». On racontait en riant qu'un «patriote» avait pris sa faucille pour aller chasser les « habits rouges ». Je me souviens d'un grand gaillard qui venait souvent pour acheter des animaux gras; dans la cha-
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leur de la conversation, il s'écriait : « Ah! si je les tenais au bout de ça, — et il montrait alors un gourdin qui ne le quittait jamais, — j'en ferais une fricassée, je me moquerais bien de leurs sabres ». Il y en avait de plus modérés et de plus sages^ probablement parce que . leurs connaissances étaient un peu plus étendues. Ceux-là faisaient remarquer ce qu'il y avait eu d'imprudent dans le fait d'aller à la rencontre de troupes organisées, conduites par des chefs qui connaissaient leur affaire. On aurait obtenu, disaient-ils, les mêmes avantages : un gouvernement représentatif, si on se fût contenté d'employer des moyens pacifiques, la voix de nos représentants aux Chambres. Peut-être,... répondait-on généralement, mais quand on pense que nos premiers citoyens : Papineau, Nelson, Cote sont en exil et que ces maudits bureaucrates nous rient au nez, n'est-ce pas « sacrant »?
Le sujet de l'année noire 1837 étant épuisé, on parlait de « l'invasion des Bostonais » en 1775, de celle de Montgomery, arrivant en hiver au pied du cap Diamant, à la tête de ses colonnes, de la proclamation de l'indépendance en 1776... « Ah ! si nous avions compris nos intérêts, disait un autre, on aurait pris part à cette révolution et aujourd'hui nous ferions partie de la grande république voisine... Et dire que ce sont nos saints prêtres... — Le saint est de trop, interrompait un auditeur qui n'avait pas encore eu l'occasion de placer son mot; dis : nos prêtres tout court, cela suffit. C'est encore eux qui ont fait rater l'invasion des Yankees en 1812. — Dis plutôt, Baptiste, que ce sont nos braves qui les ont repoussés à Chateauguay... » Et ainsi on passait en revue toutes les dates
historiques, toutes excepté pourtant la victoire des plaines d'Abraham. Si on n'en parlait pas, c'est qu'elle était admise, on ne regrettait pas cette partie perdue ; mais on aurait voulu en gagner une autre...
Les regrets devenaient plus vifs quand les exilés faisaient revivre leurs souvenirs, racontant l'accueil qu'ils reçurent à Boston où on les avait traités comme des victimes et comme des héros d'une grande cause. Ce qu'ils disaient de la beauté et de la prospérité du pays, de la cordialité de ses habitants, qui contrastait péniblement avec la morgue anglaise, montait les imaginations et faisait naître les regrets.
Tout ce dont on avait besoin dans le ménage était fort cher, le travail se faisait à des prix modestes, pendant qu'on affirmait que dans les Etats, à Burlington et à Bridgeport, à Whitehall dans le Vermont et le Massachusetts, on gagnait des salaires fabuleux. Mais c'était si loin... Et pourtant, il fallait faire quelque chose ; le sac au dos, le bâton à la main et la larme à l'œil, on embrassait sa femme et les enfants, on s'arrachait à la famille pour ne pas éclater, puis on s'en allait là-bas pour n'en revenir qu'après la fenaison ou plus tard quand les salaisons étaient achevées. Quand on apprenait l'arrivée de l'un de ces exilés volontaires, la nouvelle s'en répandait comme une trainée de poudre et de tous côtés on venait écouter ce qu'ils avaient à dire des pays oii ils avaient travaillé.
Il fallait les entendre raconter leurs exploits d'abord et assister aux descriptions fantaisistes des richesses fabuleuses de ces Yankees. Ils avaient pourtant remarqué l'absence des éghses aux clochers élancés. — « Le croirais-tu, disait l'un d'eux, je n'ai pas rencontré le
« bon Dieu * » une seule fois, durant les trois mois que j'ai passés là-bas. Ça ne va jamais à la confesse, ces gens-là ; du reste à qui pourrait-on se confesser ? pas un prêtre... — Tiens, Baptiste, reprenait un autre, je croirais presque qu'ils n'en ont pas besoin, ce sont de si braves gens... As-tu découvert un mensonge, as-tu vu comme ils passent leur dimanche... et puis, ça paie t'y bien ? — Pour ça oui, reprenait son voisin. »
De ces excursions en pays protestant, on rapportait bien des notions nouvelles sur la religion, l'agriculture, la tenue du ménage et de la ferme. Parfois le voyageur avait rapporté un livre; tout le monde lisant là-bas, cela donnait envie d'apprendre à lire et les plus intelligents, les curieux, les ambitieux, se mettaient en devoir de le faire.
Un jour, la conversation prit une autre tournure : je remarquai quelque chose de nouveau sur tous les visages, on causait sur un ton inaccoutumé. Il n'était plus question de procès-verbaux, des Anglais ou des Yankees. On s'entretenait d'étrangers nouvellement arrivés dans le pays. Ils étaient venus à Montréal d'abord; puis s'étaient installés définitivement à la Grande-Ligne. Qui étaient donc ces gens-là? D'où venaient-ils ? Qu'étaient-ils venus faire ? Ce n'étaient pas des agriculteurs, ils avaient les mains blanches et fines comme M. le curé ou comme celles des seigneurs (châtelains). C'étaient les questions qu'on se posait sans que personne pût y donner une réponse précise. « Je le saurai bien, hasarda l'un d'eux... je vous en donnerai prochainement des nouvelles... à la
^ Allusion à la communion portée au domicile des mourants.
semaine prochaine, bonsoir! » Et il prit congé de la compagnie.
La semaine suivante, on était venu plus nombreux, car la curiosité était grande. Notre homme avait tenu sa promesse et il arriva disant : — « Je le sais. Je vous disais bien que j'en aurais des nouvelles... Ces étrangers de TAcadie, ce sont des Suisses ! » et chacun de s'écrier : des Suisses !! Non, dit un autre, des écureuils!! * — Non! vous n'y êtes pas, il paraît qu'il y a un pays quelque part,.. — Dans la lune, interrompit un loustic. — Laisse-moi donc finir, ignorant ! en Europe, plus loin que la France, un pays qui s'appelle la Suisse et tout naturellement ses habitants s'appellent des Suisses. — De quelles noix se nourrissent-ils? — Il paraît que leurs noix préférées sont MM. les cures, ils vous les croquent à tous coups. Mais ce qu'il y a de plus drôle et peut-être de plus inquiétant, c'est qu'ils ont apporté avec eux une espèce de livre que MM, les curés ne veulent pas qu'on lise ; c'est leur noix que le curé ne peut pas casser. — Parle donc qu'on te comprenne, interrompit un forgeron, que tous ces détours impatientaient. — Eh bien, puisque vous ne comprenez pas, je vous dirai que ces étrangers, qui, après tout, ne sont pas dangereux, puisqu'ils ne sont que deux ou trois, ne croient ni à confesse, ni à messe, ni au purgatoire^ ni à saints, ni à saintes. — A quoi donc croient-ils alors ? — Je vous assure qu'il ne faut pas causer longtemps avec eux, pour le savoir, ce qu'ils croient et, ce qui est mieux encore, ce qu'ils pratiquent, reprit notre voyageur. Ils croient en Dieu, en
* Au Canada le peuple donne le nom de Suisse à l'écureuil «petit gris ». C'est ce même animal qui a fourni le vair à l'héraldique.
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son Fils Jésus et ils en parlent tout aussi bien que M. le curé. Je suis même disposé à croire qu'ils le montrent sous un jour plus attrayant, Je les ai vus, j'ai causé avec eux et j'en reviens encore tout ému. — Je voudrais bien les voir et les entendre, reprit un homme au visage maigre qui trahissait une volonté forte.
Une visite intéressante.
On était en juillet 1840, le soleil brillait, chaud, ardent. La cigale chantait dans les champs et l'air était fortement imprégné de l'odeur des foins fraîchement coupés. Les oiseaux avaient terminé leur concert matinal et se reposaient dans la feuillée. Les travailleurs étendus à l'ombre laissaient descendre le soleil, se promettant de prolonger un peu leur journée, pour rattraper le temps perdu.
A cette époque les voyageurs étaient rares, on n'avait pas encore la visite des représentants de commerce ou celle des nombreux agents des manufactures de machines à coudre, invention tout à fait moderne ; de temps en temps, on voyait passer de petits marchands ambulants, qui venaient tenter les ménagères et les enfants par l'offre de quelque coupons d'indienne, de mouchoirs de poche en couleur, de bobines de fil, de boutons ou autres bibelots faciles à transporter sur le dos. Plus rarement on voyait revenir, à époques fixes, le fondeur de cuillères. Sa venue était une véritable fête pour les enfants qui assistaient, tout surpris^ à la transformation des vieux ustensiles en étain ou en plomb en de belles cuillères toutes
neuves qui brillaient comme si elles eussent été en argent poli. C'était merveilleux.
Ce jour-là, on vit venir sur la route poudreuse, un voyageur inaccoutumé; il était vêtu d'une redingote noire et portait sous le bras un petit sac qui devait être lourd à en juger par la démarche de Thomme et par son attitude. Je cessai de jouer avec mon chien pour observer cet étranger qui regardait précisément dans la direction où je me trouvais. « Ton père est-il à la maison? » me dit-il, une fois près de moi. Les manières affables de cet homme, sa voix sympathique, m'attirèrent instinctivement et je devinai en lui un ami. Je l'accompagnai jusqu'à notre porte que je me hâtai d'ouvrir et sans plus de façon le voyageur se trouva subitement en face de mon père, qui le regardait en se tenant debout selon son habitude quand un étranger venait à la maison. Je fus immédiatement frappé par le contraste que formaient ces deux hommes; mon père était grand, le voyageur petit.
Mon père était de la Beauce, paroisse importante au bas de Québec ; il avait passé un couple d'années à faire la traversée entre Québec et Lévi. Quand il sut que le visiteur était québequois, la glace se fondit et les langues se délièrent, les cœurs fraternisèrent et la conversation prit de l'entrain. Il n'est rien comme la communauté d'origine pour rapprocher les gens. Le petit homme, tout en causant de tout ce qui pouvait intéresser, ne perdait pas de vue le but de sa visite,, et il finit par trouver l'occasion de le faire connaître. Il ouvrit son sac et je pus voir qu'il contenait de fort beaux volumes. M. Beaudin, c'était son nom, était, je crois, au service de la Société biblique de Québec;
ce fut, à ma connaissance, un des premiers colporteurs employés par elle. Admirablement doué pour cette œuvre, il eût fait de grandes choses, quand soudainement on le perdit de vue. Il était en visite dans le Vermont, c*est là qu'on a perdu ses traces et Ton pensa qu'il avait dû tomber sous les coups de quelque voleur de grand chemin. Longtemps après, à Montréal, on pendait un malfaiteur d'une réputation redoutable; j'ai su qu'il avait été fortement soupçonné du meurtre de M. Beaudin. Nous verrons plus loin quelle importance cette visite devait avoir pour notre famille. Esprit ouvert, mon père avait la répartie vive et toujours le mot pour rire, ce qui ne l'empêchait pas d'être plutôt sévère pour ses enfants. Si notre mère nous a élevés avec la douceur et la sollicitude de la brebis qui ne sait pas défendre ses petits, mon père avait pour nous les sévérités et les dévouements de la lionne qui nourrit, aussi bien qu'elle protège. Il y a trente-cinq ans qu'il est mort et, depuis ce temps-là, il ne se passe pas de mois que je ne rencontre quelqu'un qui ne soit heureux de me rappeler les services qu'il a rendus dans sa paroisse et dans les environs. C'est à distance qu'on se rend mieux compte des hommes et des choses et qu'on comprend mieux l'influence exercée parles premiers. Simple juge de paix, Antoine Duclos a laissé le souvenir d'un honnête homme qui aima son pays ; il était fier et mettait un léger orgueil à porter le vêtement du cultivateur quand il était appelé dans une assemblée publique, ou qu'il devait siéger sur les bancs des petites cours des commissaires. Il a rempli ces dernières fonctions pendant tout un quart de siècle. Ceux qui l'ont connu rappellent aujourd'hui
bien des faits qui montrent son impartialité et la sûreté de son jugement^ particulièrement quand il s'agissait de la solution des questions souvent épineuses qui font les différends des districts agricoles. Le juge Bourgeois, qui fut toujours son ami, me disait, quelques années avant de mourir: «Votre père avait le sentiment inné de la justice et du droit. » Durant les vingt-cinq années qu'il a jugé les différends qui survenaient dans sa paroisse, bien des causes sont venues en appel et, je dois le dire à son honneur, aucun de ses jugements n'a été écarté.
Sous une rudesse apparente, et avec un caractère qui heurtait quelquefois, il y avait chez Duclos un grand cœur et une piété réelle qu'il a conservés jusqu'à la fin.
Catholique romain par sa naissance, il vécut longtemgs dans la paroisse de Saint-Hyacinthe. Je me rappelle fort bien qu'il avait Thabitude de me cacher dans les plis de son manteau quand il partait pour aller prier au pied d'un calvaire, comme ceux que le voyageur rencontre sur toutes les routes du Canada français. Celui où il allait était élevé à trois milles en amont de Saint-Hyacinthe. Je n'oubherai jamais le sérieux de son expression dans de tels moments, pas plus que les soins qu'il apportait dans l'église à diriger mes regards d'enfant sur le Saint Sacrement, objet de grande vénération parmi les catholiques.
Une chose pourtant me faisait de la peine ! c'était d'entendre dire par un homme dont le fils était infirme : «Je fais mon calvaire », ou encore par une femme qui avait un mari brutal ou ivrogne: «C'est mon calvaire.» Aujourd'hui, je comprends et je sais qu'il est de nom-
breux calvaires dans la vie, mais j'ai appris qu'il en est un, aide précieux, qui donne la force nécessaire pour traverser les heures d'angoisse; on le trouve non pas dans tel ou tel coin de terre, mais partout : c'est Jésus, et il a promis de se faire trouver à tous ceux qui le cherchent. « Je suis avec vous tous les jours, je ne mettrai point dehors celui qui viendra à moi. »
Quand mon père eut reçu dans son cœur les enseignements de l'Evangile, son culte devint plus spirituel, mais ne perdit rien de la ferveur du passé. Ceux qui lui survivent n'ont pas oublié, et ses enfants n'oublieront jamais le soin qu'il mettait à nous réunir tous pour le culte de famille chaque jour après le déjeuner, que l'ouvrage pressât ou non. Pour ces instants de recueillement, toute la maisonnée était assemblée, ouvriers, serviteurs et enfants; catholiques ou protestants écoutaient la lecture de la Parole de Dieu, puis on se mettait à genoux, autour de la même table et sous le regard du même Dieu. Précieux témoignage que les enfants sont heureux de rendre à la mémoire de celui qui les a amenés à Christ. Atteint d'une maladie incurable, il a vu venir la fin dans la paix la plus parfaite, avec une assurance que rien n'aurait pu ébranler.
Lors de ses funérailles, présidées par le pasteur qu'il aimait et dont il avait été le paroissien respectueux et dévoué, il y eut un grand concours d'amis connus et inconnus ; à ce cortège se joignirent les principaux citoyens de la paroisse et des paroisses voisines ; chacun avait eu à cœur d'honorer la mémoire de l'homme de bien que le Seigneur avait relevé de sa
charge. C'était un de ces hommes, comme on en rencontrait souvent à cette époque, aux convictions profondes, librement exprimées en toutes circonstances. Ses amis intimes jouissaient de ses entretiens, qu'il savait rendre vivants en mettant à profit les lectures qu'il aimait à faire. La famille possède encore le Nouveau Testament qu'il avait fait relier avec une petite brochure* de controverse, intitulée : Les enseignements de T Eglise de Rome comparés avec ceux de F Evangile, Ces deux ouvrages, de très inégale valeur, constituaient toutes ses armes de chrétien évangélique; il les portait constamment sur lui, comme le soldat son épée, et l'adversaire avec lequel il se mesurait n'avait jamais ou très rarement l'avantage. On a encore de lui une vieille Bible usée et jaunie par le temps et l'usage; c'est la vieille Bible de famille, celle autour de laquelle il aimait tant à grouper les siens. S'ils ne sont pas meilleurs qu'ils ne sont, s'ils ne sont pas plus fidèles, plus avancés dans la connaissance des choses saintes, ce n'est pas la faute de leur bien-aimé père, mais la leur.
J'ai longtemps hésité avant de consentir à livrer ces lignes à l'impression : il m'était difficile de remuer ces souvenirs sacrés et de les jeter ainsi dans le domaine public. Des amis m'ont vivement conseillé de briser le vase qui les contenait ; je me suis laissé convaincre, mais je n'ai pas eu autre but en vue que la gloire de Dieu, par la grâce de qui toutes ces choses sont arrivées.
Comment Antoine Duclos arriva à la connaissance de la vérité.
J'ai parlé précédemment de la visite de M. Beaudin à la maison paternelle ; qu'on me permette d'y revenir maintenir pour expliquer la conversion de mon père. C'était, on s'en souvient, par une chaude journée de juillet que le serviteur de Dieu entra dans notre maison paternelle, et on sait avec quel tact il amena l'entretien sur les questions religieuses. Mon père avait un Nouveau Testament, qu'il s'était procuré sept ans auparavant dans le Vermont; il n'en avait lu que quelques pages et sans leur accorder une grande importance, aussi ces lectures n'avaient-elles laissé que de bien vagues impressions, La visite de M. Beaudin vint raviver ces souvenirs fugitifs, ce fut comme une allumette qu'on approcherait d'un baril de poudre.
Quand ils se quittèrent, j'entendis mon père qui disait: «Je crois, monsieur, que ce livre est inspiré de Dieu. Malgré tout ce que vous avez eu la bonté de me dire j'ai encore l'espoir d'y trouver confirmés les enseignements de notre sainte Eglise. Je vous promets de les y chercher soigneusement. — Voulez-vous me permettre de revenir, lui dit M. Beaudin, j'aimerais connaître les résultats de vos recherches?» Mon père y consentit volontiers, assurant que sa réponse serait à la fois franche et cordiale.
On se sépara en prenant rendez-vous à quinze jours de distance.
Mon père parla certainement de cette visite et bientôt je vis arriver des personnes que je n'avais
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jamais vues, en particulier une demoiselle Pérousset, qui fit sur ma jeune personne une très agréable impression. Sur ses traits on lisait le bonheur ; sa conversation nourrie et intéressante mettait tout le monde à Taise et créait la bonne humeur. Elle chantait fort bien et moi qui n'avais guère entendu que nos vieilles chansons populaires « A la claire fontaine » ou telle autre, je trouvais ses chants fort beaux. Elle lisait ensuite, puis tout le monde se mettait à genoux pour prier. Je fus frappé de ce que personne ne sortait de chapelet et aussi de ce que la prière s'achevait sans que personne n'eût songé à dire des Ave Maria ou à répondre par le traditionnel Ora pro nohis ; en revanche quand on se relevait il y avait des larmes dans les yeux et moi j'avais envie de pleurer aussi.
Un beau dimanche après-midi, après lés vêpres, je vis arriver un grand nombre de voitures, le long de la route ; dans la cour, à chaque piquet un cheval était attaché. La maison était remplie, le perron, le jardin débordaient de monde. Dans la foule, j'aperçus M. Beaudin que tous attendaient. Mon père s'avança et parla assez longtemps. Je vais essayer de résumer ce qu'il dit : « Mes amis, voici les évangiles qui racontent la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, je sais que vous croyez comme moi que notre sainte religion doit y être enseignée... Depuis plus de quinze jours j'ai lu le saint volume et je dois vous dire qu'à mon grand étonnement je n'y ai pas trouvé ce que notre sainte Eghse nous enseigne... Que ferez-vous? Que dois-je
faire? Quoi qu'il arrive je crois à la sainteté et à la vérité de ce livre... Je crois qu'il est la révélation de Dieu aux hommes par le moyen de Jésus-Christ et je suis très disposé à Tadopter comme la règle de ma foi.... »
Grande fut l'émotion... M. Beaudin prit ensuite la parole et longuement enseigna la foule... On chuchotait, mais on restait parfaitement sérieux. Comme l'heure avançait, on se dispersa, chacun reprenant le chemin de sa maison. Quelques jours après je vis arriver chez nous une dame, son large visage, son front découvert et son menton accentué annonçaient une volonté puissante ; un monsieur de taille moyenne l'accompagnait. Il avait une voix douce, bien qu'il grasseyât un peu. J'appris dans la suite que c'étaient les deux Suisses de l' Acadie : M""^ Feller et M. Roussy. J'avais entendu parler des saints ; je crus en voir deux devant moi, tant ils firent une forte impression sur ma jeune imagination. Des amis d'en haut de la Rivière, MM. Auger et Parent les avaient accompagnés. Ils avaient connu les mêmes angoisses que mon père et avaient reçu de Dieu la même délivrance. Léandre Parent était un bel homme, s'habillait bien et parlait peu. Baptiste Auger, plus petit, se fit con* naître plus tard par ses réparties vives autant que fines, dont il se servait volontiers pour réfuter les arguments de ses adversaires. C'est sur la propriété de ces deux amis acquis à la cause évangéhque que l'on construisit la première maison missionnaire en
De nouvelles familles étabhes plus en amont s'étaient déclarées pour l'Evangile : les Poirier, les Pépins et
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d'autres ; la douceur de ces enfants de Dieu autant que leur piété étaient comme un parfum du ciel qui se répandait sur tous ceux qui étaient en relation avec eux. Les Demers étaient peu causeurs, mais ils savaient placer un mot à propos et chaque fois le mot frappait juste. Les Smith, plus disposés à écouter qu'à prendre une part active dans les discussions, ne manquaient jamais l'occasion de rendre témoignage à l'Evangile qui leur avait apporté le salut et dont la puissance se manifestait avec une évidence bénie.
Dieu fit briller sa lumière dans ce district d'une manière tout à fait inattendue. Une Bible qu'un jeune homme du Massachusetts remit à sa mère et un Nouveau Testament que M. Roussy donna à un père de famille en furent comme les instruments. A la suite d'une conversation, cette dame et ce père de famille arrivèrent à la conviction que ces livres indiquaient le chemin qui conduit à la connaissance de soi-même et aboutit au salut par Christ.
Désireux de pénétrer plus avant dans le mystère de piété, le père fit un voyage à la Grande-Ligne où il derrieura trois semaines. Ayant trouvé ce qu'il cherchait il revint en hâte en informer cette dame, lui disant avec un grand enthousiasme ce que le Seigneur avait fait pour lui. L'un de ses fils qui avait entendu le récit du voyageur, en parla à son voisin, celui-ci à un autre, si bien qu'en peu de temps tout le monde avait envie d'en savoir davantage. Pour répondre à ces désirs légitimes on décida d'inviter M. Roussy, qui ne se fit pas prier pour venir. Huit familles rompirent immédiatement avec Rome. Grâce aux visites occasionnelles de M. Roussy, de
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M. Sellier et de M. Normandeau, qui s'était fortifié dans la foi et dans la connaissance des Ecritures, ce petit noyau de fidèles fit de rapides progrès. Durant l'été on ouvrit une petite école dans une modeste chambre qu'une famille convertie avait mise à la disposition des missionnaires. Comme les progrès se maintenaient il devint bientôt évident qu'il faudrait songer à l'érection d'une maison convenable.
Une petite lumière dans les ténèbres se voit de loin, dit-on ! Dans le Tov^nship de Milton, M. Beaudin avait été bien accueilli par plusieurs familles ; elles montrèrent un tel intérêt et affirmèrent leur désir de s'instruire avec une telle persévérance que le D"" Cote baptisa cet endroit du nom de Bérée en souvenir des Béréens de si glorieuse mémoire. C'est un des plus beaux souvenirs de mon enfance que ces temps durant lesquels l'Esprit de Dieu besognait parmi nous. Mon père, tout entier aux joies de son premier amour, enseigna un hiver et il prit part aux réunions d'évangélisationet d'édification que présidait le D^Cote. Il y eut des réunions qui se prolongèrent fort avant dans la nuit et cela plusieurs fois de suite.
Le docteur Cote et le curé Crevier.
Les curés ne connaissaient pas encore les arguments dont se servaient les protestants pour justifier les articles de leur foi. Ils croyaient en faire façon bien facilement. Dans ces conditions le D"" Cote devait naturellement rencontrer sur son chemin le curé de la paroisse, qui n'ignorait pas ce qui se faisait dans un fief dont il avait été jusqu'ici le maître incontesté;
aussi voulut-il prendre des mesures pour enrayer le fléau, voire même le détruire. M. Crevier, c'était le nom du curé, s'arrangea donc pour avoir une rencontre avec le protestant : un loup qui venait manger ses brebis. Elle eut lieu dans une grande maison de pierre habitée par un M. Lanctot; elle était située près d'un endroit qui a longtemps porté le nom de « pont de cèdre ». Ces rares rencontres entre prêtre et pasteur attiraient beaucoup de monde : la curiosité, l'intérêt qui s'était réveillé pour les choses religieuses et peut-être aussi le goût de la discussion^ faisaient se déranger les plus casaniers. On commença par s'entendre sur les bases du débat et dès que M. le curé eut affirmé sa foi dans les enseignements de son Eglise, le docteur Cote lui donna la réplique. Familiarisé avec l'histoire bibhque et l'histoire de l'Eglise, Cote mit immédiatement son contradicteur en fâcheuse posture ; il démolissait les uns après les autres les forts que le curé avait cru élever pour protéger sa foi et défendre les dogmes de Rome. Le travail du démolisseur fut tel, que le curé n'eut pas le courage de la réplique et s'excusa d'être venu sans préparation ; il alla même jusqu'à regretter de « n'avoir pas fait comme son estimé adversaire, les études historiques et bibliques nécessaires pour de pareilles occasions. » Cette rencontre fut connue dans les environs, bien qu'on n'eût pas à son service la presse indiscrète de nos jours; la défaite du curé fortifia les prosélytes et en amena d'autres.
A Bérée on continuait les réunions et les auditeurs se faisaient chaque jour plus nombreux, si bien qu'on ne put les recevoir tous dans la même maison.
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Le mouvement était bien religieux et ce qui le prouve, c*est qu'entre deux réunions on vit souvent des ennemis dont on disait la réconciliation impossible, oublier un passé fort triste et se décider à faire toutes choses nouvelles. Les coupables reconnaissaient leurs torts; les pécheurs confessaient leurs péchés, et Dieu leur affirmait son pardon, ce qui fit comprendre, mieux que les meilleures instructions, le vrai rôle de la confession évangélique et sa signification.
L'édification mutuelle jouait un grand rôle et Ton vit des personnes qui n'avaient jamais pris la parole en public, des femmes mêmes poussées par l'Esprit se lever pour remercier Dieu ou exhorter leurs frères. Dans l'un des services que présidait le docteur Cote, la puissance de l'Esprit de Dieu se manifesta d'une manière vraiment extraordinaire : le prédicateur avait pris pour texte ces paroles d'Esaïe « Venez et discutons ensemble, dit l'Eternel. » Je ne saurais dire ce que fut la méditation, mais ce que je puis affirmer^ c'est qu'elle toucha les cœurs, car avant que l'amen final fût prononcé, on pouvait entendre de divers côtés des appels à la miséricorde divine « Mon Dieu, disait-on, aie pitié de moi!» D'autres ajoutaient: « Que faut-il que je fasse pour être sauvé? » Quel privilège alors pour le prédicateur chrétien de pouvoir montrer Jésus à ses frères en leur disant : « Voilà l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. » Ce service si spécial fut comme une nouvelle semaille que le Seigneur devait abondamment bénir.
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Ouverture d'une maison de mission.
On avait construit une maison missionnaire à Saint- Pie et fixé la date de l'ouverture au 26 décembre 1842. J'ai gardé de cette journée un souvenir très vivant. Mon père avait été chargé d'assurer des vivres pour tout le monde ; je sais quelle peine cette intendance lui donna sans qu'il songeât à se plaindre. En ces temps-là, il y avait des géants !
Voici ce que M. Roussy écrivait à cette occasion au secrétaire de la Société évangélique de New^-York :
« Nous fîmes nos arrangements pour aller consacrer Tédifice de Saint-Pie au service de Dieu. Nous nous y rendîmes en famille, n'ayant laissé à la Grande- Ligne que les quelques personnes nécessaires pour garder la maison. De bonne heure, une centaine de Canadiens et une vingtaine d'Anglais accompagnés de leur pasteur vinrent à notre rencontre. Ce fut au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que nous fîmes 'notre entrée dans cette maison de prière, et d'un cœur ému et reconnaissant, nous remerciâmes Dieu pour tout ce qu'il avait fait pour nous.
» Elle fut consacrée par trois services le dimanche et deux le lundi. Ces services furent particulièrement bénis et des conversions fort touchantes se produisirent. Il faut citer tout spécialement la conversion d'un homme qui avait été comme un scandale pour les communautés naissantes. Il avait connu la vérité, avait écouté avec joie les enseignements évangéliques et puis, comme le chien qui retourne à ce qu'il a vomi, il avait négligé les choses de Dieu pour suivre le monde. Un jour, après un service qui avait été très
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impressionnant, il se leva et tout en larmes, il confessa ses fautes, implorant le pardon de ses frères et celui de Dieu, reconnaissant qu'il avait été en scandale pour plusieurs et demandant à être reçu comme un enfant prodigue qui revenait dans la maison du père. »
Le mardi, par une belle journée d'hiver, dix traîneaux, portant une quarantaine de personnes, partirent pour Bérée où ils furent reçus avec de chaleureuses acclamations. C'était, en petit, la répétition des scènes de Jérusalem, alors qu'on mettait tout en commun. Le lendemain, ce fut plutôt un jour d'actions de grâces qu'un jour de dédicace ; les cœurs étaient remplis de reconnaissance.
Une manifestation du catholicisme.
Dans l'espérance et avec la perspective de voir s'accomplir une grande œuvre, le docteur Cote vint s'installer à Saint-Pie en octobre 1842. Rome ne voit jamais se faire de semblables réveils sans en éprouver du dépit, aussi les persécutions qui s'étaient ralenties recommencèrent; l'audace des fanatiques fut telle qu'il vaut la peine de s'arrêter un instant sur ces heures sombres.
Ce. mouvement de réforme n'intéressait pas seulement les convertis, les vieux protestants le suivaient en priant pour qu'il donnât des fruits à la gloire de Dieu. Il convient de mentionner tout spécialement les rév. MM. Slack, de Milton, Miles et Johnson d'Abbottsford. On disait même qu'un Canadien timide — un Nicodème — M. Baron, s'était détaché de Rome pour s'unir à l'Eglise d' Abbottsford, à 15 milles de Saint-Hyacinthe.
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Dans le village même, la famille Cloutier s'était franchement décidée pour TEvangile. Les esprits surexcités discutaient aigrement ce courageux acte d'indépendance.
Au printemps de 1842, il y avait dans le village trois familles ouvertement protestantes et on s'en émut au presbytère, où Ton se consulta pour arrêter une ligne de conduite en vue de « dénicher » ces protestants qui menaçaient d'envahir la paroisse, ce dont ils ne se cachaient pas d'ailleurs. Ils avaient de fréquentes réunions dans la maison de M. Beaudin, qui était justement en face de l'église catholique . C'était une maison en bois qui a été remplacée depuis par le magasin Jarry. On y venait de tous côtés. Dans les deux rues qui formaient le coin, on voyait le dimanche dix à quinze voitures attachées à la palissade qui entourait le jardin, et on entendait venant de l'intérieur le chant des cantiques. Les habitants du village ne cachaient pas leur mécontentement, quelques-uns s'indignaient qu'on puisse tolérer de tels scandales. Le village possédait une forte tête, un certain Beauregard au service des commerçants du village et homme bon à tout faire. Il avait deux forts chevaux qu'il attelait à un « gros waggon » de charge pour transporter les commissions qu'on lui confiait. Un jour on ne sait qui, l'interpella au sujet des protestants — « Allons-nous tolérer plus longtemps ces gens au village qu'ils menacent de faire leur, les voilà qui occupent déjà toute la rue. » Beauregard était l'homme de ressources; c'est un peu l'avantage des gens de son métier^ seulement, lui n'était pas honnête et il conçut dans son esprit un projet diabolique dont
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la réussite jetterait la consternation parmi les protestants assemblés.
Le dimanche suivant dans l'après-midi, alors que nos frères célébraient le culte, ils entendirent tout à coup des cris et des bruits de voitures qu'on renversait. C'était Beauregard qui avait attelé ses chevaux à son gros « waggon » et avait lancé l'attelage au galop en le conduisant de telle façon qu'il devait accrocher les voitures des protestants, ce fut un beau vacarme. Les propriétaires sortirent de la réunion pour voir ce qui était arrivé et ce fut un miracle qu'au milieu du désordre qui se produisit, hommes, jeunes gens et chevaux entremêlés, personne ne fût blessé.
Huit jours après, le curé, qui aurait dû blâmer cette manifestation intolérante, tomba à bras raccourci sur les protestants qu'il dénonça en chaire. « Mes amis, dit-il, à ses paroissiens déjà suffisamment excités, notre paroisse est menacée de la plus diabolique hérésie que Satan ait jamais inventée. Des gens inconnus, des étrangers viennent ici, en face de notre église, appeler la malédiction du ciel sur vous, vos femmes et vos enfants; vous n'allez pas rester sans rien faire? Je sais que vous saurez trouver des moyens pour faire déguerpir ces pestes. Vous savez, quand nous voulons effrayer des animaux sauvages, nous commençons par faire du bruit à l'entrée de leur tanière; si cela ne réussit pas à les faire fuir, on prend des bâtons qu'on introduit dans le souterrain, puis enfin si elles ne se rendent pas, on les étouffe dans la fumée. » En sortant de l'église, les gens se regardaient comme pour s'interroger sur ce qu'il y avait à faire, et comme les protestants comptaient quelques amis parmi les
catholiques, il y avait de Tindécision dans Tair. De ces gens que le curé avait ainsi signalés aux égarements du fanatisme, il y en avait qui étaient représentés dans l'auditoire par leur père ou leur mère, d'autres par des parents plus éloignés, tous par des amis.
Dans la soirée, M. Bousquet, frère de M™^ Cloutier, vint l'avertir de l'impression qu'avait faite sur les catholiques le sermon du matin et l'exhorta à revenir sous la houlette du curé, afin qu'il n'arrivât pas de malheur. Il fallait laisser ces gens-là...
M""^ Cloutier ne se laissa pas intimider et répondit avec courage : — « Ce n'est pas ces gens que je veux suivre, c'est Jésus ; ce n'est pas ce qu'ils disent que je crois, mais la Parole de Dieu. Vois-tu, on nous a tellement trompés. Je veux bien que ce soit par ignorance et sans l'intention de nous nuire, mais j'ai appris à me défier des conseils intéressés. » Et la pauvre femme ne pouvait retenir ses larmes... Elle suppliait son frère de faire comme elle, d'accepter l'Evangile, le saint Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ. — « Si tu savais, disait-elle, comme on est heureux de croire, d'aimer et de servir de son mieux ce Jésus qui nous a tant aimés. »
Ils causèrent ainsi toute la nuit ; au petit jour, le frère rentrait chez lui et, dans la journée^ il disait à qui voulait l'entendre : — « Vous ne chasserez pas ces gens-là; ils ont une foi qui vaut bien la nôtre et je crois qu'ils sont moins mauvais qu'on veut nous le faire croire; ils nous valent bien, je vous assure. »
Un soir, je vis arriver à la maison mes grands-parents, deux bons vieillards qui m'ont souvent permis de marauder dans leur jardin. D'ordinaire, mon grand-
père était tout joyeux quand il venait nous voir; ce soir-là, il était triste et n'arrivait pas à dissimuler son inquiétude.
Baissant la voix, il nous dit : « Mes enfants, nous venons passer la nuit avec vous, car nous avons appris qu'on va « faire du train cette nuit », peut-être même fera-t-on du mal et nous n'avons pas voulu que vous soyez seuls. Oh! si vous vouliez revenir à l'église, vous éviteriez tout cela. » Mon père, je l'ai dit, avait la réponse vive, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour les gens et pour son père en particulier un profond respect, il se leva et tout d'une haleine dit : « Vous ne voudriez pas que votre fils jouât à l'hypocrite ? Or si je retournais à l'église, je ne serais que cela; ce livre^ dit-il, en montrant la Bible qui était précisément sur la table, c^est la révélation de Dieu et il nous en a trop appris sur l'Eglise de Rome, pour que je puisse jamais retourner dans son sein. »
La fermeté de mon père mit fin à toute discussion et on se mit à lire, puis on causa pendant que les heures passaient. A minuit, l'heure des noirs projets, on entendit tout à coup des bruits étranges qui partaient du haut du village. — Les voilà ! — Qui? quoi? demandaient les personnes présentes; on croyait qu'il s'agissait de quelque charivari. Mon oncle Augustin, nouvellement converti aux Etats-Unis, habitait avec nous; il arriva comme une trombe; il était hors d'haleine et lui aussi disait : « Les voilà! les voilà! ils sont bien une centaine et ils ont pris avec eux tous les grelots de la paroisse, ils jurent comme des forcenés; à les entendre, les cheveux se dressent sur la tête. » On avait commencé chez M. Beaudin, on con-
tinuait en s'arrêtant chez nous, puis on devait aller chez les Cloutier. Ce concert d'un nouveau genre dura jusqu'au jour, les méchants n'aiment pas la lumière.
Quelques-uns des nôtres s'étaient mêlés à la foule et ils reconnurent, sous des masques qui les cachaient imparfaitement, quelques-uns des bons citoyens du village et des environs. Ces masques indiquent suffisamment que la conscience de ces personnages était mal à l'aise.
Après le bruit et pour se conformer aux indications du curé, on allait en venir aux coups ! La nuit suivante, nuit sombre et bien propice^ vers les minuit, on enfonça les portes de la maison de M. Beaudin et de celle de mon père ; les fenêtres furent brisées et des pierres furent lancées sur le toit et jusque dans la maison. Le lendemain, on en trouva un grand nombre même sous les lits.
On ne pouvait tolérer un tel mépris du droit des gens et, après entente, on décida d'envoyer M. Cloutier à Montréal, afin que l'on sache ce qu'il y avait à faire. Sa famille, effrayée par les scènes sauvages de la veille, ferma la maison et vint chercher un abri sous notre toit, qui avait aussi souffert des attaques des' forcenés. Comme la nuit approchait, on se demandait ce qui allait survenir et on prolongea la veillée. Vers deux heures du matin, alors qu'on venait de faire la prière et qu'on se disposait à se mettre au lit, on entendit crier au feu. Nous sortîmes! Déjà les flammes sortaient du toit, jetant sur le ciel sombre des rougeurs sinistres; c'était la maison des Cloutier qui flambait. On devine la terreur des femmes et des en-
fants qui pleuraient sans comprendre encore Tétendue du crime ; car il ne venait à personne Tidée d'accuser la malveillance. Les hommes se consultaient; enfin quelqu'un eut l'idée d'envoyer un messager à Abbottsford afin d'en recevoir de l'aide; il avait été précédé par la vue du sinistre et déjà on s'organisait quand il arriva, des hommes descendaient de la montagne avec toute la vitesse du cheval qui les amenait. En un clin d'œil on fut sur les lieux du malheur; la foule était consternée. Les quelques protestants qui avaient conservé leur sang-froid prirent rapidement les mesures d'ordre et, pendant que certains combattaient l'incendie, d'autres requirent des huissiers et on ordonna des arrestations; trente-six furent maintenues et suivies, après enquête, d'une condamnation qui devait amener les coupables devant la cour criminelle de Montréal. L'histoire de ce procès fournirait de quoi écrire des pages émouvantes, nous nous en abstenons cependant.
On comprend que les familles qui avaient l'un des leurs inculpé dans cette affaire criminelle fussent profondément tristes, et on devine que les mères firent l'impossible pour qu'on eût pitié de leur douleur. Le temps est un sage conseiller; avec lui, les esprits surexcités se calmèrent et la clémence succéda à la colère pourtant légitime des premières journées. Les victimes se concertèrent pour délibérer sur la conduite qu'il fallait tenir en s'inspirant de l'Esprit du Maître. Depuis deux mois, les coupables attendaient en prison que la justice se prononçât sur leur sort, les protestants jugèrent que cette prison préventive constituait une punition suffisante pour inspirer la sagesse et,
dans une assemblée que présidait M. Roussy, on décida d'abandonner la poursuite. Cette générosité de la part des victimes eut une grande influence pour ramener le calme dans les esprits, et les soins du D"" Cote, donnés gratuitement à ceux qui en avaient besoin, complétèrent l'œuvre d'apaisement.
Consécration du D^ Cote.
En 1844, on organisa une Eglise et cette même année, le 30 août, on consacra le D' Cote au saint ministère. Etaient présents à cette imposante cérémonie, les Rév. Baird, docteur en théologie, de New-York, Wilkes et Tanner, de Montréal.
L'œuvre reprit enfin son cours au milieu d'une population qui avait appris des événements récents à supposer qu'on ne pensât pas comme elle. C'était une victoire de l'esprit chrétien sur le fanatisme; la clémence des protestants renonçant à leurs droits de punir fit une impression profonde dans toute la province.
L'apaisement qui suivit fut tel qu'on vit les plus enragés tendre la main à ceux qu'ils avaient menacés de mort, ceux qui s'étaient tenus à l'écart regretter ouvertement les emportements inspirés par le fanatisme et se réjouir des bonnes dispositions de ceux qu'ils n'avaient pas eu le courage de défendre. On en vit même qui cherchaient à s'enquérir de la foi évanlique tant les esprits étaient en travail.
Tout faisait donc espérer qu'on allait pouvoir travailler dans la paix sous la direction de Dieu. Une petite école ouverte par un nouveau converti, M. Rien-
deau avait réussi à grouper plusieurs enfants et déjà la moisson s'annonçait favorablement ; Tennemi comme le méchant avait fait une œuvre qui le perdait. Malheureusement des questions d'intérêt vinrent compromettre la réussite de ces beaux débuts. Pour améliorer leur situation et en vue d'assurer un plus bel avenir à leurs enfants, il y eut comme un exode général des meilleurs chefs de familles; c'était comme le levain qu'on allait séparer de la pâte. Les Cloutier allèrent s'établir sur les terres neuves de Bérée 011 les fidèles des premiers temps continuaient à attirer Tattention ; les Beaudin, dont le père était mort, partirent pour les Etats-Unis, et les Duclos s'installèrent sur une ferme nouvellement acquise qui était éloignée d'une vingtaine d'arpents du village.
On comprend bien les motifs inspirateurs de ces déplacements, mais on ne peut s'empêcher de les regretter; ils furent une perte pour l'œuvre; aujourd'hui, il n'y a pas la moindre réunion protestante dans le village de Saint-Pie. On était en 1844.
A la suite des événements de 1842, il s'était établi des rapports agréables entre les prosélytes et les protestants anglais d'Abbottsford et de Milton ; on échangeait des visites ; les pasteurs provoquaient des rencontres dans lesquelles ils expliquaient la Parole, ce qui faisait les délices des nouveaux convertis et leur
M. Riendeau.
Saint-Pie. — Le passé.
Canadiens protestants eurent connaissance que de nouveaux missionnaires étaient arrivés des « vieux pays ».
Ils exprimèrent le désir de les rencontrer et dans ce but échangèrent des lettres avec MM. Tanner, Doudiet
ouvrait des horizons nouveaux. On les initiait aussi à la direction des affaires de l'Eglise.
Ceux qui avaient le privilège de parler anglais se sentaient comme de la famille. Pendant qu'on apprenait ainsi à se connaître et à s'apprécier, nos
M. Dutaud, pasteur actuel.
Saint-Pie. — Le présent.
et plus tard M. Wolff. Sur l'invitation qui fut faite à ces messieurs, ils vinrent baptiser
les enfants et présider quelques réunions. Les désirs des gens de la contrée et l'impossibilité de les satisfaire avec les ressources en hommes dont on disposait alors, inspirèrent aux Méthodistes une initiative qui ne peut pas être louée. Sans entente avec ceux qui avaient travaillé les premiers, ils vinrent s'établir à Milton Sérée Salem (Roxton Pond), ce dernier endroit déjà occupé par les Baptistes. On ne peut pas dire que ces empiétements aient contribué à l'édification des fidèles ou rendu plus facile le travail d'évangéfisation.
Les chrétiens de Saint-Pie surent se garder de donner aux catholiques l'exemple d'une division parmi eux. Il y avait bien dans leur sein des divergences importantes au sujet du baptême, mais on n'en profita pas pour se séparer. A frais communs, les frères construisirent un même temple dans lequel ils vinrent entendre la prédication d^un même Evangile. Quant aux conséquences que devaient avoir les divergences, on arrangea un modus vivendi qui est encore observé.
Ne jetons le blâme sur personne; mais si on se rappelle la puissance religieuse de la vie de ces premiers temps, la soif des vérités évangéliques qui se manifestait si ouvertement, on ne peut que s'attrister de ce qu'il y eut alors des contestations à la suite desquelles des familles nombreuses^ bien disposées pour les choses de l'Evangile, les Gringras et les Duval, par exemple, s'éloignèrent pour avoir la paix. Leurs enfants seraient devenus une force active pour nos œuvres d'évangélisation ^
^ Dans l'intérêt de la paix et pour faciliter à l'Evangile la pénétration dans les masses, je serais disposé à faire des concessions, ne portant après tout que sur des points qui n'engagent
Les enfants fréquentaient les quelques écoles généreusement entretenues avec le concours des missions. A défaut de locaux mieux appropriés, on se servait des mansardes en guise de salle de classe, ce qui ne nuisait pas trop à la bonne préparation des élèves. L'école que je fréquentais était dirigée par Romuald Desroches ; les réunions religieuses étaient assurées par le dévouement du docteur Cote, et la foi était telle au fond des cœurs que les plus mauvais temps, la distance ou la saison ne retenaient personne à la maison.
Comme les enfants grandissent, il arriva que les leçons qu'ils recevaient dans nos modestes écoles de village furent insuffisantes, ceux qui voulaient aller plus loin dans le domaine des connaissances qu'on pouvait acquérir, durent songer à quitter la maison paternelle. J'avais douze ans, cette heure allait sonner pour quelques camarades et pour moi. Déjà j'avais entendu mon père qui parlait de voyage, d'école et de séparation... Un beau matin un ami vint prendre mon père et tous deux s'absentèrent trois jours. A leur retour ils racontèrent comment ils avaient passé par Belœil, Boucherville, traversé la « Grand'Rivière » en canot pour arriver tard à la Pointe-aux-Trembles
pas la vie religieuse et vis-à-vis desquels il semble bien que Jésus et les apôtres ont agi assez librement. Les catholiques baptisent les enfants. Je crois que cette cérémonie a été observée dans l'Eglise primitive en concurrence avec le baptême des adultes. Je saisis cette occasion qui me donne un terrain commun avec une Eglise que je voudrais bien réformer, en montrant à ses adeptes ce qu'on peut conserver et ce qu'il faudrait retran^ cher pour rester fidèle aux enseignements et à la pratique des fondateurs de l'Eglise chrétienne.
où Ton avait ouvert l'année précédente un institut qui allait devenir fameux. L'accueil avait été fraternel ; on avait passé la nuit à causer, faisant des projets pour l'avenir des enfants.
Quelques jours plus tard, on était alors en octobre, c'était un jour gris et particulièrement froid pour la saison, nous partîmes; l'expédition comprenait cinq enfants : Octave et Pierre Pépin, Mathilde et Onésime Parent, Rieul Duclos. Deux pères de familles les accompagnaient, MM. Parent et Pépin. Le voyage ne fut pas très agréable ; pendant dix heures nous voyageâmes sous une pluie froide qui finit par se transformer en neige quelques instants avant notre arrivée à Boucherville ; nous étions transis, presque gelés. Comme la nuit venait, que la « Grand'Rivière » était très agitée, un violent vent du nord-est, en soulevait les eaux, nous passâmes la nuit dans le village. Le lendemain la neige ayant cessé, le soleil très discret voulut se mettre de la partie. Pour traverser la rivière, on disposa les « coffres » et les valises au fond d'un canot, les voyageurs s'installèrent tant bien que mal sur les colis et à dix heures on aborda en face du collège. On avait mis deux jours pour faire un voyage qui prend trois heures maintenant.
C'est un moment bien inquiétant pour un petit garçon de douze ans que celui où il lui faut franchir le seuil du collège ! Son petit cœur est agité par des émotions à la fois multiples et diverses. Il se dit non sans tristesse qu'il sera bientôt seul au milieu d'étrangers, qu'il est très près de regarder comme des ennemis et il voudrait bien qu'on retardât le moment de la séparation. On ne le retarda pas pour nous ; les
arrangements faits, MM. Parent et Pépin remontèrent en canot... Nous les suivîmes longtemps du regard ; nous les vîmes glisser sur les eaux bleues du Saint- Laurent, longer la Grande-Ile puis disparaître dans les roseaux. Quand nous cessâmes de les voir, nous nous mîmes à pleurer... Notre chagrin fut court ; c'est le privilège du jeune âge.
Rentrés, nous primes immédiatement contact avec nos nouveau^ camarades, il y en avait une soixantaine. Je choisis dans le nombre ceux dont je voulais me faire des amis plus personnels et, mon choix terminé, je les invitai à partager quelques-unes des douceurs que ma mère avait mises dans le fond de ma valise. Mon choix fut bien inspiré, ces amis de la première heure, je les ai toujours conservés et tous me sont restés fidèles.
Peut-être me suis-je trop complu à rappeler ces souvenirs de jeunesse ? Ceux qui les ont vécus avec moi ne le regretteront pas, du moins je Tespère ; pour les autres, ils constituent comme un ensemble d'études prises sur le vif et donnent une idée exacte des choses et des gens de ce passé cher à un grand nombre.
La Grande-Ligne était devenue un centre d'action missionnaire dans le sud. La Pointe-aux-Trembles rendit les mêmes services dans le Nord ; elle devint le centre de ralliement des missionnaires de cette région et offrit à ceux qui étaient fatigués ou découragés, car l'opposition n'avait pas désarmé, un asile au sein duquel ils venaient reprendre des forces physiques et
morales. C'était une véritable maison de retraite que Ton ne quittait jamais sans emporter dans son cœur les forces que donne la prière et la méditation.
Déjà, secondés dans leurs efforts par l'Esprit de Dieu, les missionnaires avaient créé de petits foyers d'action; Sainte-Elisabeth, Ramsay, Joliette, Saint-Lin, Belle-Rivière, Sainte-Thérèse comptaient des témoins dont la vie transformée affirmait à sa manière la puissance de l'Evangile qu'ils avaient reçu. A ces endroits entamés par Tévangélisation, il convient d'ajouter Montréal et quelques villages des environs.
Les Colporteurs.
Tous les hommes qui consacraient leur vie à la di^ fusion de la Bible par le moyen du colportage n'étaient pas également ni pareillement doués; mais tous n'avaient d'autre ambition que la gloire du Seigneur ; c'est ce qui faisait leur puissance. J'en ai connu plusieurs et je dois dire que j'ai toujours admiré l'habileté et le naturel avec lequel ils savaient amener la conversation sur le sujet qui les intéressait tout spécialement. A l'école de Jésus-Christ, ils avaient appris du Maître cette méthode populaire avec laquelle il enseignait les foules qui le suivaient pour l'entendre et auxquelles il présentait le Royaume de Dieu sous les images familières du levain qu'on mélange à un peu de farine, d'une perle que l'on cherche, d'un ennemi qui vient dans la nuit jeter de la mauvaise graine dans le champ ensemencé.... Toutes ces figures présentant la vérité sous un angle différent mais représentant une vérité, la Vérité. Ils con-
naissaient aussi ses admirables paraboles et savaient en tirer profit dès que l'occasion leur en était donnée.
L'un d'eux^ Joseph Vessot m'intéressait particulièrement. Un jour il voit une femme qui ramassait des pierres avec un râteau; il s'approche d'elle et l'entretient des difficultés d'un tel travail, car les pierres étaient nombreuses. « Ah ! monsieur dit-elle, mon mari vient de bêcher ce carré et son travail a découvert toutes ces pierres, on ne peut les laisser là. — C'est vrai, reprit notre homme, mais c'est une chose importante qu'on ne peut pas ne pas faire... Ah ! si nous savions en faire autant dans notre vie ; enlever de notre cœur toutes les mauvaises pensées qui sont un obstacle pour que les bonnes y puissent prendre racine, que ce serait beau ! »
Une autre fois, c'est une femme qui sarcle ; il l'aborde dans son jardinet : « Vous faites là un excellent travail, dit-il, mais il en est un meilleur! celui d'arracher de notre cœur tout ce qui étouffe le bien qui peut être en nous. »
Voit-il un pépiniériste écussoner de jeunes pommiers, il s'approche, se fait expliquer le but du travail qui permettra au bourgeon de devenir un grand arbre. « Mais que ferez- vous alors du petit arbre porte -bourgeon, dit-il ? — Oh ! je le couperai afin que toute la sève soit pour la jeune pousse. — C'est ça, reprend le colporteur; saint Paul recommande la méthode. Il dit : Faites mourir le vieil homme, afin que l'homme nouveau ait toutes les chances de se développer et de donner des fruits à la gloire de Dieu. »
Sur la route il rencontre un jeune homme qui dresse un poulain; il l'aborde et le complimente de
mater ainsi sa bête: « Mais si vous pouvez ainsi dompter votre nature, ajoute-t-il, vous agirez sagement. »
On comprend qu'en abordant ainsi les gens il lui devenait facile de présenter son message sans heurter personne et sans s'exposer à être éconduit. A une femme qui lave sa vaisselle il parle du sang de Christ qui nous purifie de tout péché ; une autre se plaint du confessionnal et des ennuis qu'il suscite, il faut parfois aller si loin! «Vous avez un confesseur qui est toujours avec vous, » répond le colporteur, et il annonce Jésus-Christ.
On le sait, il faut beaucoup de tact pour faire de la bonne besogne; il en faut spécialement dans le colportage et nos premiers colporteurs n'en manquaient jamais.
M. Lafleur a parlé de deux colporteurs au service de la mission de la Grande-Ligne et il les a présentés comme deux chrétiens spécialement doués pour leur œuvre. ZéphirinPatenaude avec sa figure avenante et sa parole facile plaisait à première vue; le voir faisait désirer de l'entendre. Son collègue, Eloi Roy, avait l'air modeste et paraissait se laisser écraser par la forte argumentation de son adversaire ; il ne répondait pas aux injures que parfois on lui adressait et laissait passer l'orage; quand le calme s'était fait, l'intelligence très vive qu'il avait reçue de Dieu reprenait ses droits et l'adversaire qui avait cru triompher à bon compte, voyait ses arguments démohs un à un,
Zéphirin Patenaude.
quand le mensonge qui les cachait n'était pas mis en évidence, et cela avec une naïveté et une simplicité qui désarmait les plus farouches et les obligeait malgré eux à sourire. On dit que cet homme fut pour beaucoup dans la conversion du D"" Cote.
Amàron avait d'autres qualités; d'un tempérament doux, parlant avec une grande dignité sympathique, il se conciliait très vite son auditeur. Il priait avec une grande puissance, ce qui impressionnait beaucoup des gens qui s'imaginaient qu'on ne pouvait prier si on n'avait pas un chapelet à la main. Quand il passait la nuit dans une famille à l'occasion de ses courses missionnaires, il ne quittait pas la maison sans y avoir fait du bien. Bon chanteur, il passait la veillée à causer et à chanter des cantiques et le chant lui gagnait des amis. Avec Vessot, qui l'accompagna souvent dans ses courses missionnaires, ils faisaient penser à Pierre et à Jean ; Vessot était l'impétueux et l'impressionnable; Amaron l'apôtre de l'amour.
M. Lafleur rapporte un fait intéressant dont l'authenticité est attestée par plusieurs personnes. Zéphirin Patenaude dans une de ses courses de colportage dans la paroisse de Saint-D., c'était en février à la fin d'une journée de travail, commença à s'enquérir d'un endroit où il pourrait passer la nuit; partout il rencontrait un accueil glacé et recevait un refus. Enfin, il frappe à une porte et demande une place au coin du feu n'osant pas solliciter une plus grande faveur; on la lui accorde. Les quatre hommes présents connaissant qui il était commencèrent à parler de religion. On peut s'imaginer ses craintes, s'attendant à être mis à la porte. D'un autre côté, sa conscience
parlait; un instant il éleva son âme vers Dieu et trouva le courage de rendre son témoignage, puis il osa demander un gîte pour la nuit. L'un des hommes lui dit : « Je m'en vais chez moi dans un instant, venez avec moi, je puis vous loger. » Il lui offrit un bon souper^ une bonne chambre et un excellent déjeuner. Comme M. Patenaude le remerciait pour son hospitalité, son hôte lui dit : « Il faut que je vous dise pourquoi je vous ai traité de la sorte ; il y a deux semaines, j'eus un singulier rêve, à deux heures de la nuit; je rêvais qu'un homme frappait à ma porte; elle s'ouvrit^ il entra, sortit de sa poche un petit livre et lorsqu'il l'eut ouvert, la maison fut remplie de lumière. Je fus si frappé que je n'ai pas dormi le reste de la nuit. En vous voyant entrer chez mon voisin, je vous ai reconnu pour l'homme que j'avais vu dans mon rêve. Voilà pourquoi je tenais à causer avec vous et à vous entendre. » Frappant symbolisme de l'œuvre que les missions accomplissent dans le pays : remplir de lumière chaque maison canadienne.
M. Boucher-Belleville, autrefois éditeur d'un journal politique à Montréal, et longtemps secrétaire du ministère de l'Instruction publique, converti à l'Evangile, devint par sa piété et sa vie domestique une lumière de notre protestantisme français. Prisonnier politique en 1837, il avait reçu un Nouveau Testament des mains d'un chrétien anglais; rencontrant un colporteur, il eut avec lui un entretien prolongé et fut réellement gagné à l'Evangile, puis reçu comme membre de l'Eglise de la Grande-Ligne.
Dans toutes les directions, l'œuvre s'étendait : de nouveaux ouvriers devenaient nécessaires. Les mis-
sions ne devaient pas compter indéfiniment sur des hommes fournis par l'Europe qui en réclamait aussi pour la moisson du Seigneur ; et puis, qu'est-ce que la vie d'une œuvre missionnaire qui ne peut pas préparer au moins quelques-uns des hommes dont elle a besoin? On songea donc à susciter des vocations sur place.
Les premiers qui répondirent furent Narcisse Cyr et Théodore Lafleur. Ils avaient passé quelques années à la Grande-Ligne, Dieu les appela à le servir en se destinant au saint ministère. Leur vocation ayant été encouragée, ils furent envoyés à Genève où ils allaient se préparer pour l'œuvre missionnaire dans leur propre pays.
Le comité de la Mission Franco-Canadienne attendait lui aussi que des vocations se déclarassent; et déjà pour assurer la préparation des jeunes gens qu'on espérait, on avait désigné M. Philippe Wolff, homme supérieur, qui était alors secrétaire du dit comité et qui a rendu des services éminents dans la préparation d'un grand nombre de jeunes gens.
Pour visiter les familles disséminées, faire des services dans les villages où il y avait des groupes organisés, consolider l'œuvre commencée par les colporteurs, le comité en attendant qu'il lui fut possible de faire mieux, désigna pour cet office de missionnaires itinérants MM. Tanner et Doudiet, pasteurs; on leur adjoignit M. Solandt, qui était évangéliste. Ces hommes se multipUèrent et ne se laissèrent pas arrêter par les difficultés qui abondaient alors : communications difficiles souvent impraticables, voitures impossibles. Je revois en écrivant ces souvenirs, cette excel-
lente M""^ Feller installée dans un gros « waggon » traîné par deux chevaux que conduisait Raphaël, son serviteur dévoué ; M. et M™^ Tanner, dans une petite charette dépourvue de ressorts, voyageant toute une journée et passant leurs soirées en des entretiens religieux qui se prolongeaient souvent fort tard dans la nuit, car les convertis ne tarissaient pas en questions ; c'était un plaisir de leur répondre, tant ils étaient tout yeux et tout oreilles.
Ecole pour les filles à Saint-Pie.
En 1850, la Grande-Ligne ouvrit à Saint-Pie une école de jeunes filles que dirigea M"^ Jonte, dont on n'a pas encore parlé et qui mérite pourtant d'être inscrite dans le Hvre d'or de nos missions. On sentait son influence et on retrouvait sa main dans tous les détails de l'œuvre ; elle s'occupait du jardin^ de la chambre des jeunes filles, surveillait la formation de leur caractère avec une douceur et une fidéhté remarquables. Elle a fondé un asile pour les vieillards à la Grande-Ligne et elle en a conservé la direction jusqu'au jour de son rappel auprès de Dieu.
Sous sa direction, l'école de Saint-Pie prospéra; elle a exercé une grande influence dans les environs ; on en a gardé un bien doux souvenir. L'école prit un nouvel essor sous la direction de M""^ Lafleur, qui en devint plus tard directrice. Elle aurait très certainement rendu de très grands services si, en 1854, un incendie ne fût survenu. Saint-Pie allait perdre son école protestante, elle fut transportée plus tard à JLongueil.
Roussy et Chiniquy.
Sainte-Marie, aujourd'hui Mariville, avait été Tobjet de la grande sollicitude de M. Roussy; plusieurs familles avaient reçu TEvangile. En 1849, le D*" Cote qui avait quitté Saint-Pie, vint s'y établir; son ministère donna un nouvel essor à l'œuvre. Les prosélytes encouragés par la présence d'un pasteur au milieu d'eux et l'adhésion ouverte de plusieurs familles, parlaient de la construction prochaine d'un nouveau lieu de culte. Ce développement d'une œuvre que le clergé croyait condamnée à mort, provoqua ses inquiétudes; il fallait arrêter les progrès de l'hérésie qui menaçait de tout envahir. C'est à ce moment-là que la « hiérarchie » conçut l'idée d'employer le grand talent et la popularité d'un prêtre déjà fort connu, le Père Chiniquy.
Le champion choisi par les autorités débuta en dénonçant les effets funestes de l'intempérance ; c'était l'apostolat spécial du jeune prêtre. Chacune de ses conférences s'achevait en ajoutant aux dangers de l'alcoolisme un autre danger plus grave si possible, celui de voir l'hérésie pénétrer dans le pays. Sans inviter le pasteur à une conférence publique et contradictoire, M. Chiniquy avait provoqué les protestants; il l'avait fait si ouvertement que M. Roussy crut qu'il était de son devoir de répondre, qu'il y allait de l'avenir de l'œuvre.
La rencontre eut lieu devant un grand nombre de témoins. M. Roussy attaquant le dogme romain et le démolissant en se servant de cette épée qui pénètre si profondément et qui s'appelle la Parole de Dieu.
M. Chiniquy, habile à se servir du sarcasme qu'il maniait avec une réelle maîtrise, ne parvint guère à entamer les positions de son adversaire. On se sépara avec rimpression que le beau rôle n'avait pas été du côté du prêtre, bien que ce dernier eût mis son talent au service des erreurs d'une Eglise qu'il devait combattre plus tard. C'est probablement le souvenir de cette défaite qui le rendit si désagréable quelque temps après quand, venu à la Pointe-aux-Trembles, pour y combattre l'hérésie, il rencontra MM. Tanner^ Vessot et Pasche. Les élèves de l'institut étaient allés l'écouter en grand nombre; ils avaient entendu dénoncer l'hérésie avec la fougue qui convient en pareille occurence. Ils rapportèrent ce qui avait été dit et le lendemain les pasteurs que j'ai désignés tout à l'heure frappaient à la porte du presbytère pour arranger une entrevue avec le grand champion de la cause romaine. M. Chiniquy les reçut, mais froidement. Il devait se souvenir de son insuccès de Sainte-Marie, puis il prétexta qu'il n'avait pas le temps de s'entretenir longuement avec ses visiteurs. Nous croyons que Chiniquy qui avait lu la Bible dans sa jeunesse avait été frappé par la justesse des arguments de M. Roussy, qu'il était déjà atteint et que le Seigneur allait lui ouvrir les yeux au temps qu'il avait marqué.
Quoi qu'il en soit de M. Chiniquy, son passage avait surexcité les esprits dans Sainte-Marie et le D'" Cote faillit être victime des passions que le prêtre avait su éveiller. Un jour, le curé de l'endroit suivi par quatrevingts paroissiens bien déterminés s'imagina que le meilleur moyen de chasser l'hérésie, c'était de démolir le temple et la maison du pasteur. Le D' Cote ne