‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-UnisChapitre 12 sur 17 · HEROÏNES CANADIENNES · texte numérisé non relu

HEROÏNES CANADIENNES

Madame De la Tour.

L'homme est le défenseur naturel du foyer. L'histoire canadienne nous fournit de nombreux exemples où les chefs de familles déployèrent un héroïsme digne de la plus enthousiaste admiration ; il n'y a qu'à rappeler l'héroïque défense de Dollar d'Esormaux et de tant d'autres contre les sorties imprévues des Indiens. On ne s'attend pas à trouver le même courage chez la femme autrement constituée et admirablement adaptée pour le soin du foyer dont elle est l'âme et l'ornement.

A cette règle, il y a dans l'histoire de nobles exceptions qui surprennent. Madame De la Tour en est une. M. et M"^^ De la Tour habitaient le fort Saint-Jean (Nouvelle- Ecosse). C'était leur seule protection contre les surprises, que les Indiens ne leur ménageaient pas. Le jour, les hommes travaillaient aux champs et le soir ils se retiraient dans le fort (c'est ainsi que jusqu'à ces dernières années on appelait le village ; on allait au fort, pour dire on allait au village).

Un jour que De la Tour était allé solliciter du secours chez les Bostonnais, Charnisey, son rival et son ennemi, vint surprendre son fort. Madame De la Tour, voyant le danger, prit le commandement et communiqua à la garnison l'ardeur qui l'animait elle-même. Elle organisa une si vigoureuse défense que Charnisey, après avoir perdu

trente-trois hommes, se vit obligé de lever le siège devant une femme.

Pour se venger du secours que les Bostonnais accordaient à De la Tour, Charnisey s'empara de l'un de leurs traîneaux. Cette représaille eut l'effet désiré. Le traité entre la Nouvelle-Angleterre et la France fut confirmé et De la Tour fut abandonné à ses propres forces.

Charnisey, que ces échecs rendaient plus optimiste, profita du moment pour aller assiéger de nouveau le fort de Saint-Jean où M""^ De la Tour se trouvait encore seule avec une poignée d'hommes. Il se flattait de réussir ; mais, repoussé trois jours durant, il désespérait d'arriver à ses fins, lorsqu'il fut introduit secrètement dans la place, par trahison. C'était un jour de Pâques, M™^ De la Tour, réfugiée dans une partie du fort, où elle pouvait encore se défendre, le força de lui accorder les conditions qu'elle lui imposait. Lorsque Charnisey vit le peu de monde qui lui avait fait échec, honteux d'avoir accordé une capitulation si honorable, il prétendit avoir été trompé. Il fit pendre sur le champ toute la garnison et obligea M"^^ De la Tour à assister au supplice, portant une corde au cou. Tant d'efforts et de soucis, le sort funeste de ses compagnons, la ruine totale de sa fortune^ épuisèrent et conduisirent lentement au tombeau cette noble et héroïque huguenote, dont le talent et le courage méritaient un meilleur sort.

Mademoiselle Madeleine De Ver chère.

Verchère, à vingt milles « en bas de Montréal », sur la rive sud du Saint-Laurent, avait son fort où venaient se réfugier les habitants en cas de danger et de surprise.

Tout près du fort se trouvait un « blockhaus », relié au fort par un passage couvert.

Un matin d'octobre, alors que tous les hommes du fort travaillaient aux champs, M. De Verchère, ancien officier, était en mission à Québec. M"''' De Verchère était à Montréal. On n'avait laissé très imprudemment que deux soldats, un vieillard de quatre-vingts ans et une jeune fille de quinze ans, Madeleine De Verchère, ses deux petits frères âgés de dix et douze ans, et plusieurs femmes dont les maris travaillaient au dehors. Madeleine était à l'abordage avec Laviolette, domestique de la maison.

Soudain elle entendit un coup de feu dans la direction des travailleurs. — Sauvez-vous! courez! Mademoiselle, cria Laviolette, voilà les Iroquois ! — Se tournant, elle en vit une cinquantaine à une portée de fusil. L'ennemi qui la poursuivait, ne pouvant la rejoindre, commença le feu. Les balles sifflèrent à ses oreilles sans lui faire perdre son calme. Elle était encore à quelques pas du fort qu'elle cria : Aux armes ! aux armes ! pour laisser T ennemi sous l'impression que le fort était bien défendu, elle franchit la porte, la referma sur elle et releva la palissade. Ce fut l'affaire d'un instant. Aux femmes qui pleurent leurs maris tués aux champs, elle dit : « Ce n'est pas le moment de pleurer, c'est le temps de se défendre ! » — Aux soldats qui se disposent à faire sauter le fort en mettant le feu au magasin de poudre, elle cria : « Misérables ! que faites- vous ? Prenez vos fusils, c'est la tête de ces Iroquois qu'il faut faire sauter ! y> Jetant son chapeau, elle prend une coiffure d'amazone, s'empare d'un fusil, arme les deux petits garçons et tous commencent la défense en tirant par les meurtrières.

Mais elle aperçoit un canot qui aborde ; c'était un nommé Fontaine, qui essayait d'arriver au fort avec sa famille. Craignant pour leur vie, personne n'osait venir à leur secours. — « Gardez la barrière ! dit-elle à Laviolette », et seule elle s'avança vers l'abordage, se disant en elle-même : « Ils vont prendre cette démarche pour une ruse et les attirer plus près à la portée de nos. armes. » C'est ce qui se passa. Elle sauva la famille Fontaine. Ainsi fortifiée, elle donna ordre de faire feu partout 011 les Iroquois apparaîtraient. — Durant la nuit, nuit noire, les Iroquois veillaient et guettaient le moment où ils pourraient monter à l'assaut. Elle assembla sa troupe (six personnes) et leur dit : « Dieu nous a sauvés des mains de l'ennemi, mais veillons, prenons garde de ne pas tomber dans leurs pièges. » Elle plaça ses forces, Labonté et Cachet, dans le blockhaus avec les femmes et les enfants. — « Quant à moi, dit-elle, si je suis faite prisonnière, ne vous rendez à aucun prix. » Elle plaça ses petits frères sur deux des bastions, le vieillard sur le troisième bastion et elle assuma la garde du quatrième. Durant la tempête, le cri : « Tout va bien ! » tenait le monde en éveil et laissait l'ennemi sous l'impression que le fort était fortement gardé. A une heure du matin, on entendit du bruit ; c'était du bétail au pied du fort. On craignit d'abord que ce fût une ruse de l'ennemi pour lui faire ouvrir les portes. Cependant après de grandes précautions, elle donna ordre d'être prêt avec les fusils chargés, en cas de surprise. Et on fit entrer le bétail. Au jour, ses anxiétés se dissipèrent. — « Durant toute une semaine, raconta-t-elle, nous fûmes dans la crainte. Enfin, on entendit des voix sur l'eau. On cria : Qui vive ! et l'écho rapporta ce mot rassurant : Français. En effet,

c'était Lamonnerie venu à notre secours. » — A peine était-il rentré dans le fort :

— Monsieur, lui dit-elle, je vous rends les armes ! Il répondit galamment :

— Mademoiselle, elles sont entre bonnes mains.

Elle épousa Thomas Tarieu de La Naudière, en 1706, et M. De La Prades en 1722. Son frère Louis naquit en 1692. L'un des frères fut tué à l'attaque d'Haverhill, en

(D'après la Collection de l'abbé Ferland.')

Madame Gabriel Duclos.

Parmi les nombreux exemples de bravoure chez les femmes, citons encore celui de M™^ Gabriel Duclos (sieur de Sailly, natif de Noraie). Gabriel Duclos, juge civil et criminel, était à Québec en 1645. Il épousa à Montréal, en 1652, Barbe Poisson, dont on a cité avec éloge le courage et la bravoure. Voyant les Iroquois qui venaient pour attaquer les moissonneurs travaillant aux champs, au risque de se voir arrêtée par l'ennemi, et payer de sa vie ce qu'on pourrait qualifier d'imprudence, elle prit les fusils suspendus au mur et courut les porter aux travailleurs pour les aider à se défendre.

(B. Suit, Histoire des Canadiens.^

LA FAMILLE FILIATREAULT

S'il faut en croire l'abbé Tanguay et la légende qui s'est accréditée et perpétuée jusqu'à nos jours, le premier de cette famille qui vint au Canada était originaire de La Rochelle. Ceci explique peut-être le fait assez curieux que beaucoup de ses descendants ont toujours été réfractaires aux enseignements de l'Eglise de Rome. Sans être des adeptes de l'Eglise protestante, ils ont toujours été plutôt des indifférents et des non-pratiquants.

Ce Filiatro (c'est ainsi qu'il épelait son nom) servait dans la marine de Sa Majesté Très Chrétienne en qualité d'enseigne de vaisseau, et au lieu de retourner en France il se fixa au Canada, obtint une grande concession de terrain précisément à l'endroit où est située aujourd'hui la paroisse de Sainte-Rose. Il se maria et de cette union deux enfants naquirent, dont l'un mourut célibataire et l'autre suivit l'exemple de son père. Ce dernier n'eut qu'un enfant, qui devint un grand chasseur. Il se livra d'abord à la traite des pelleteries, fut bientôt très à son aise, et à la mort de son père, dont il était tout naturellement l'unique héritier, il augmenta son bien et devint .l'un des riches colons de la région. Plusieurs autres Français s'étaient groupés autour de son patrimoine et Sainte- Rose devint en peu de temps un hameau de quelque importance, tant à cause de son site merveilleux que de sa proximité de Ville- Marie. Peu de temps après la mort de son père, Filiatreault songea à

prendre une compagne pour gouverner sa maison et soigner son bien tandis qu'il se livrait à son plaisir favori, la chasse. De ce mariage naquirent sept enfants mâles qui héritèrent, par atavisme probablement, du goût de leur père pour le sport cynégétique.

A cette époque, lorsqu'il s'agissait de distinguer l'un de l'autre les enfants d'une nombreuse famille, on les affublait de sobriquets appropriés soit à leur manière de vivre, soit à leurs qualités ou défauts physiques, et l'on se trompait rarement. C'est ainsi que dans cette famille de Filiatreault, composée de sept enfants, l'aîné était un Piorne, le deuxième un Panis, le troisième un Saint- Louis, le quatrième un Lefils, le cinquième un Filiatreault, le sixième un Chapleau et le septième un Panis le Croche, parce qu'il boitait. Il est impossible aujourd'hui de découvrir en vertu de quelle raison on les avait affublés de ces sobriquets, mais ce qui est certain c'est qu'ils étaient tous désignés et connus sous ces noms de fantaisie.

L'un des traits caractéristiques de cette tribu demi-sauvage, demi-civihsée était une opiniâtreté, un esprit d'obstination et de révolte sans bornes. Ils étaient têtus comme des Bretons et se seraient fait hacher en morceaux plutôt que de lâcher prise lorsqu'ils se mettaient dans la cervelle qu'ils avaient un droit dont on ne pouvait les déposséder sans commettre une injustice à leur égard. Ils étaient querelleurs et batailleurs et faisaient le coup de poing contre tout venant à la moindre provocation. C'était la mode à cette époque. Ils la faisaient naître au besoin et se battaient jusqu'au complet épuisement de l'un des deux belligérants. Sans être des ivrognes, tous étaient de grands buveurs, mais la force de leur constitu-

tion leur permettait quelquefois des écarts qui n'affectaient en rien leur robustesse et leur santé. On racontait même, il y a à peine cinquante ans, que la plupart des héritiers avaient échangé leur part de propriété qu'ils troquaient, lopin par lopin, contre des veltes de rhum de la Jamaïque, l'eau-de-vie fournie par les trafiquants de Ville-Marie. Il ne reste plus aujourd'hui dans la branche cadette de la famille que trois ou quatre fermes sises dans les environs de Sainte-Rose. Chose étonnante, tous les membres de cette partie de la famille ont toujours été et sont encore de fervents catholiques qui ont fourni un contingent considérable de prêtres, de missionnaires et de religieuses au clergé catholique canadien, tandis que ceux de la branche aînée ont toujours été et sont encore des réfractaires, quand ils ne sont pas des révoltés.

Piorne, le chef de la famille, émigra un beau jour et se fixa à Sainte-Thérèse, la paroisse adjacente, séparée de Sainte - Rose par la rivière Jésus. Il fut suivi par son cadet, Panis, et tous deux construisirent une grande maison en pierre brute, qui existe encore, ce qui n'est pas bien difficile à expliquer quand on considère que les murs avaient une épaisseur de trois pieds à la base. Cette maison avait été édifiée à l'extrémité ouest de la Rivière cachée, une oasis, un paradis terrestre entouré de haute futaie composée d'érables, de hêtres, de noyers blancs et tendres et d'ormes séculaires qui ont si profondément ancré leurs racines dans le sol qu'on en trouve encore un grand nombre.

A la suite d'une difficulté avec son curé, à propos de funérailles, Piorne cessa toute pratique religieuse et à sa mort il exigea qu'on l'enterrât dans son champ, ce qui fut fait. Lorsque son fils aîné mourut, peu de temps

après, son corps fut déposé aux côtés de celui de son père. Ces deux événements insolites firent une profonde sensation dans toute la région, mais les Piorne et les Panis survivants ne s'en émurent en aucune façon. Ils payaient leur dîme régulièrement et se conformaient à peu près aux commandements de l'Eglise, tout en observant rigoureusement ceux de Dieu. Ils étaient charitables, sans ostentation, et faisaient le bien à leur manière. Bref, ils étaient tous de braves gens, ce qui n'empêchait pas leurs voisins de critiquer leur conduite à l'égard de la religion, car ils ne comprenaient pas, dans leur ignorance et leur étroitesse d'idées, qu'on peut adorer et servir le même Dieu de deux ou de plusieurs manières différentes, tout en restant honnête. Le précepte : « Hors de l'Eglise, point de salut ! » démodé de nos jours, fleurissait alors chez eux dans toute sa verdeur.

Panis n'était pas aussi avancé que Piorne et ses idées étaient moins progressives. Ce n'était pas un fervent catholique, loin de là, mais il lui était resté dans l'esprit des vestiges de superstition engendrés par les récits des grand'mamans qui racontaient toutes sortes de légendes plus ou moins fantastiques et disaient entre autres choses que d'aller à la chasse les jours de grande fête était une faute grave, toujours punie, dans ce monde d'abord, et même dans l'autre. Panis ne croyait pas que ce fût vrai, mais il lui arriva un accident qui ébranla quelque peu son scepticisme. On nous permettra de raconter ici cet épisode, qui démontre bien l'état d'âme de ces gens bien disposés à lâcher toutes les superstitions, mais arrêtés encore par les balivernes qu'on leur avait racontées dès leur plus tendre enfance.

Un samedi, tard dans la soirée (c'était la veille de la

Toussaint), Panis décrocha son fusil de chasse, remplit sa corne à poudre et son sac à plomb, attacha une dague solide à sa ceinture, siffla ses deux chiens et disparut dans la profondeur des ténèbres, se dirigeant vers le nord-est, pour se rendre à une quinzaine de milles environ de sa ferme. Il était parti malgré les prières, les objurgations et les menaces de sa vieille mère et de sa femme, qui lui prédisaient les plus grands malheurs. En passant au village, il se rappela qu'il était minuit et que, comme il ne devait revenir que le surlendemain, il ferait aussi bien de sonner la cloche de l'église pour le repos des âmes des défunts, comme c'était alors la coutume dans nos campagnes. Il n'avait pas calculé que l'heure était mal choisie et qu'il éveillerait tout le village. Le bedeau se leva tout effaré, et, croyant que le diable avait élu domicile dans le clocher, alla consulter M. le cure, qui se rendit immédiatement à l'église, où la plupart des paroissiens étaient déjà réunis, tremblants et effarés, et, ne sachant à qui ou à quoi attribuer cette alarme. Dans l'intervalle, Panis, ne se doutant nullement de l'effet produit par son acte intempestif, avait détalé vers le nord en sifflant gaîment une vieille chanson française. Il arriva à sa destination, dans un endroit où il était certain de rencontrer du gros gibier vers trois heures du matin, car une marche d'une quinzaine de milles à travers bois n'était pour lui qu'une promenade bien ordinaire.

L'endroit où Panis se trouvait était la place favorite de rendez-vous de tous les chasseurs du pays environnant. Pour assurer leur confort, ils avaient élevé des abris en divers endroits de la forêt afin de se protéger contre les bêtes féroces et contre les intempéries des saisons. Le premier soin de Panis fut d'allumer un grand feu, de

prendre une forte lampée d'eau-de-vie et de casser une croûte après avoir donné à boire et à manger à ses chiens. Vers six heures, il pensa qu'il était temps de se mettre en route. Il laissa un des chiens au campement et partit dans la direction du nord, vent arrière. Après avoir tué un chevreuil et marché environ deux heures sans rien rencontrer, il s'assit sur un tronc d'arbre et se mit à fumer, ne pensant pas être dérangé. Son calcul n'était pas juste, car quelques minutes plus tard il vit venir à lui, à une cinquantaine de pieds de distance, une ourse suivie de ses deux oursons. Il sauta à bas du tronc d'arbre pour s'en faire un rempart et déchargea son fusil sur l'animal, qui reçut la balle dans l'épaule droite sans être trop grièvement blessé. Pendant que l'ourse se léchait, Panis eut le temps de recharger son arme et il attendit. Nouveau coup de fusil, nouvelle blessure, mais pas plus grave que la première. Pensant qu'il n'aurait pas le temps de recharger son fusil, Panis songea à monter dans un arbre et à attendre l'attaque de l'animal rendu furieux. Entre temps, le chien harcelait la bête et réussissait toujours à échapper à ses griffes. Panis avait escaladé un noyer et il attendait, son fusil chargé.

La situation était critique et Panis ne savait pas trop comment il s'en tirerait, quand l'ourse découvrit sa cachette et s'apprêta à grimper dans l'arbre à son tour. Notre homme commençait à se désespérer; il avait tiré au moins vingt coups de fusil, mais aucune balle n'avait atteint une partie vitale. Il fallait sortir de là à tout prix ou y laisser sa vie et il profita d'un moment où l'ourse s'était mise à la poursuite du chien pour se jeter en bas de l'extrémité d'une maîtresse branche. Il tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal et, laissant sur le sol son

fusil, sa poudre et ses balles, il s'élança vers un petit étang qui se trouvait à un demi-arpent environ du noyer. Heureusement, l'eau était profonde. Panis était un nageur et un plongeur de première force. L'ourse avait réussi à rejoindre le chien et l'avait mis en charpie. Lorsqu'elle revint au noyer, elle aperçut notre héros qui était à l'eau comme dans son élément naturel. Le suivre à la nage fut pour l'animal l'affaire d'un instant. Au moment où l'ourse croyait atteindre Panis, celui-ci fit un plongeon et vint se placer en-dessous de l'animal. Lui planter sa dague dans le ventre et revenir à la surface du côté du rivage était un jeu d'enfant. Panis voulait ramener l'ourse le plus près de terre possible. C'est alors que, se rappelant ce qu'on lui avait dit, le chasseur fit un vœu, sans grande confiance toutefois: celui de coucher sur la peau de l'ourse toute sa vie et d'y mourir. Un deuxième plongeon et un deuxième coup de dague allèrent fouiller le cœur de la bête, qui fut tramée à terre par Panis, malgré son épuisement.

Craignant le retour du mâle, Panis s'empressa de dépouiller sa proie de sa riche fourrure, attacha les deux oursons avec des lanières d'écorce de frêne et reprit le chemin de son campement. Il avait perdu son chien, mais il était sain et sauf. En passant près de l'endroit où il avait laissé son chevreuil, il le dépouilla, en détacha un quartier de derrière pour son repas du soir et arriva au campement vers les cinq heures de relevée, sans aucun accident. Il résolut de remettre son retour à la ferme au lendemain matin, alluma un grand feu, soupa gaîment avec son chien et ses oursons et se barricada dans l'abri en en laissant la garde au chien. Le lendemain, après un copieux déjeuner, il prit un sentier courant à travers le

Pays Pelé, descendit en droite ligne au village où il fut reçu avec enthousiasme. Rendu à sa ferme, il corroya sa peau d'ourse, qui lui servit de couche jusqu'à sa mort. Dès cette époque on lui donna un nouveau sobriquet et on ne l'appela jamais autrement que Pajiis Peau d'Ours, sans prononcer l's.

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