‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-UnisChapitre 13 sur 17 · LA PREMIERE BIBLE PROTESTANTE FRANÇAISE IMPORTÉE AU CANADA · texte numérisé non relu

LA PREMIERE BIBLE PROTESTANTE FRANÇAISE IMPORTÉE AU CANADA

Après la mort de Chariot Piorne, le premier qui se fit inhumer dans son champ, et celle de son frère Panis Peau d'Ours, il ne restait plus dans toute la paroisse de Sainte-Thérèse que trois ou quatre descendants de la famille Filiatro, tous les autres ayant émigré dans les cantons de Vandreuil, Soulanges et Beauharnois aujourd'hui. Ils étaient devenus squatters, et, d'une manière ou d'une autre, le plus souvent en plaidant envers et contre tous, à conserver les terres où ils s'étaient installés en maîtres. Ceux-là importent peu à notre historique.

Le seul représentant direct de la lignée était Chariot, fils aîné de l'autre Chariot. Il s'installa dans la maison paternelle, cette vieille construction en pierre brute dont nous avons déjà parlé. Ce Piorne était le cinquième héritier direct du nom et des biens et représentait donc la cinquième génération. Il ne tarda pas à se marier et éleva neuf enfants: trois garçons et six filles, dont deux vivent encore.

L'aîné des garçons était José Panis, un cultivateur, qui avait fait instruire son frère Paul Filiatreault, moyennant sa part d'héritage ; il étudia au petit séminaire de Sainte - Thérèse édifié par M. le curé Ducharme et à sa sortie il étudia le notariat et fut admis d'emblée.

Le troisième fils était Damase Saint-Louis, qui avait

lui aussi sacrifié sa part d'héritage pour apprendre le métier de forgeron.

Encore un bout de légende et nous tomberons dans le domaine moderne.

On racontait donc, il n'y a pas plus de cinquante ans, qu'un jour un colporteur s'était arrêté chez le père Piorne et lui avait demandé le vivre et le couvert, ce qui lui fut accordé de grand cœur. Le vieux Piorne adorait la conversation, surtout lorsqu'elle sortait des banalités ordinaires. Ce colporteur était un agréable causeur, s'exprimait avec beaucoup de facilité, et passa une semaine dans la vieille maison, où il reçut une hospitalité qu'on ne retrouve plus de nos jours parmi nos habitants. A son départ, le colporteur, afin de reconnaître la bonté qu'on lui avait prodiguée, fit cadeau au bonhomme d'un volume superbement illustré, richement relié, un grand in-quarto, qu'un homme pouvait à peine porter (tant il était pesant); il y ajouta une dédicace très délicate.

C'était la première Bible protestante imprimée en français importée au Canada.

Désormais le livre sacré avait la place d'honneur sur la grande table de la grande salle d'où il n'était dérangé, pour être mis sous clef, que les jours de noces ou de festins. A la première visite annuelle de paroisse, M. le curé fut reçu dans la grande salle où il vit la Bible en évidence sur la table, reposant sur un coussin en velours rouge, brodé par M"^ Marguerite, la fille instruite de la maison, qui se permettait de lire des passages du livre et de les commenter avec son frère Damase, uu esprit fort, ou avec Paul lorsqu'il venait à la maison paternelle les jours de vacances.

Après les compliments d'usage et le cadeau obligatoire

en ces occasions, M. le curé loucha du côté de la Bible, fit remarquer au père Chariot que c'était un bien beau livre et lui demanda la permission de l'examiner de plus près, ce qui lui fut accordé avec la plus parfaite courtoisie. Après avoir lu quelques versets ici et là, M. le curé fit observer au vieux que c'était un livre protestant dangereux pour la foi et lui dit que son devoir était de le brûler ou de le lui donner pour qu'il fît faire l'opération lui-même. Le bonhomme, qui ne badinait pas lorsqu'il s'agissait de ses droits, de son bien, de son libre arbitre, de sa liberté de pensée et d'action, fit remarquer au curé que cela ne le regardait pas et que nul pouvoir au monde ne le déposséderait de ce livre. La discussion dégénéra en querelle et un abîme se creusa entre les deux pouvoirs: le curial et le familial. Bref, le curé ne put obtenir aucune satisfaction, et, comme résultat, le bonhomme Piorne, pendant douze mois, ne mit pas les pieds à l'église. C'était une défaite pour l'autorité séculière.

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