‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-UnisChapitre 6 sur 17 · L. E. Rivard · texte numérisé non relu

L. E. Rivard

posaient les formes et tiraient le journal. Ces trois hommes ne sont plus parmi nous ; après avoir lutté et souffert pour la cause du Christ, ils sont entrés

dans leur repos. «Heureux^ peut -on dire de chacun d'eux, sont ceux qui meurent au Seigneur, ils se reposent de leurs travaux et leurs œuvres les suivent. »

L' Aurore nd.quit dans l'ombre ; elle a mené sa barque sans bruit dans le calme, mais non sans difficulté. Elle se heurta à l'indifférence, au dédain des lettrés. On remarque ce qui lui manque; les phrases ne sont pas toujours conçues avec une forme académique; le style sent le terroir, etc., etc. Mais on n'a pas Tair de voir ce que chaque numéro coûte de soucis, de souffrances. Malgré ce dédain généralement injustifié, malgré la jalousie des uns, la guerre à coups d'épingles des autres, la petite feuille fait son chemin ; son histoire qui couvre maintenant près d'un demisiècle est faite de "pages tristes et de pages joyeuses, elle rappelle des heures de vaillance et de revers, de progrès et de recul; que de larmes et que de soupirs xachés... On ne saura jamais tout ce qu'il a fallu de privations, de persévérance héroïque pour fonder Y Aurore et pour la faire vivre. La foi a fini par triompher et maintenant elle va son chemin, probablement parce qu'elle répond à un besoin de notre population protestante, qui ne lui fait pourtant pas l'accueil qu'elle

mérite. Visant moins haut que le Semeur, elle a atteint moins difficilement son but. Elle a aidé au développement de notre peuple, dont elle représente encore assez fidèlement la physionomie. Elle est le drapeau de la fidélité chrétienne et de l'union dans la diversité; chaque organisation ecclésiastique peut y faire entendre sa voix.

Depuis quarante-cinq ans, V Aurore a souvent changé de format et de rédacteur; en 1876, elle était entre les mains de John Dougall et sa première page subit de poétiques transformations. Le mot Aurore est encadré dans un tableau pittoresque; c'est la représentation d'une scène canadienne. On voit la maison du fermier, le vieux puits, la « trimbale », la neige dans les sapins : c'est l'hiver. En avril, la décoration se transforme ; le soleil se lève derrière les arbres encore nus; on ne le voit pas encore, mais ses rayons se montrent discrètement dans un ciel serein; ils éclairent timidement la plaine et dorent modestement les flots désordonnés du Saint-Laurent. C'est l'Aurore, on croit qu'on va entendre le chant des oiseaux, on s'attend au réveil de la nature et on escompte celui des cœurs et des consciences auxquels le messager fidèle ira porter un message des hommes et de Dieu. L. E. Rivard en est toujours l'âme.

En 1883, 1^ maison Dougall cède V Aurore à MM. Duclos et Cruchet; entre leurs mains elle agrandit, si on peut ainsi dire, sa sphère d'action et devient l'organe des protestants français du Canada et des Etats- Unis; elle prend pour devise : Unité dans les choses essentielles, Hberté dans les choses secondaires et charité envers tous.

En 1884 Duclos est seul à la brèche et souvent c'est sa bourse qui doit combler les déficits parfois assez considérables. Aujourd'hui V Aurore est la propriété d'une société de publication et reçoit une subvention des principales sociétés d'évangélisation canadiennes; son rédacteur a un traitement fixe et peut donner tout son temps qu^il ne marchande pas d'ailleurs.

D'autres publications périodiques parurent pour répondre à des besoins de l'heure présente. On a eu le Magasin des Enfants^ petit journal illustré qui est publié à Montréal par un ancien élève de la Pointeaux-Trembles, Michel Fortier, un fort aimable jeune homme. II avait tout ce qu'il faut pour réussir, excepté le capital ; sa plume rédigeait et son cra^^on fournissait les illustrations nécessaires, aussi la petite feuille ne manquait-elle pas d'originahté.

A la demande du comité d'évangélisation, Daniel Coussirat fit paraître à Montréal le Messager des Familles] journal illustré contenant des gravures et des historiettes pleines d'édification. L'apparence du Messager était élégante, il était propre à développer le bon goût et à faire naître le sentiment du beau. Il vécut deux ans.

UAmi du Marin, s'essaya à prendre sa place en 1874, mais il dura ce que durent les roses; on eut quelques numéros, puis ce fut le silence.

Le fidèle Messager vint au monde à Danville dans la province de Québec. Quelques années plus tard il est américain et sort des presses à Manchester N. H. Son format s'est agrandi^ et son esprit est batailleur, aussi soulève-t-il les passions. En dépit de ce travers fâcheux, pendant quinze années il a jeté dans son petit

monde, des idées justes autant que saines, on aimait à le lire. Thomas Dorion qui l'imprimait savait lui donner une bonne mine.

Le Semeur Franco- Américain s'imprima d'abord à Ware, puis à Lowell. Quand le collège de Springfield eut ses presses, il imprima le Semeur et il compta parmi les rédacteurs habituels du journal, C. Amaron, J. Provost, Derome et Rivard. Entre les mains inexpérimentées des élèves, il devint moins intéressant sans doute, c'est ce qui explique qu'il cessa de paraître.

On le ressuscita sous le nom de Le Citoyen francoaméricain et on réussit à le faire vivoter quelques années ; il a été remplacé par V Emigration, une feuille absolument américaine qui traite des questions concernant l'assimilation des éléments divers fournis par l'émigration étrangère.

Thomas Dorion nous a donné V Artisan Canadien; il parut à Lowell, puis il devint entre les mains de Gyr, Le Républicain. L'ambition de cette feuille était d'assurer le bonheur des familles canadiennes en travaillant à l'amélioration du sort des classes laborieuses. Malheureusement, Cyr fut seul dans cette lutte et il dut y renoncer, le Républicain cessa de paraître.

, En 1877, Cyr reprend courage; il est à Boston et lance Les Belles-Lettres; c'est une feuille littéraire qui emprunte sa matière aux journaux parisiens.

Vers la même époque paraît à Fall River, le Franco- Américain, c'est M. AUard qui en a la direction. Ce n'était pas l'homme qu'il fallait pour mener à bien pareille entreprise ; la feuille ne connut pas les ennuis des journaux qui vivent plus d'une année.

Successivement parurent : Le Journal des Petits, le Petit Causeur. Ce dernier publié à New-York, par Paul Desjardin. Le Jour, publié à Worcester, par A. Saint-James. Ces publications eurent le sort des roses, elles vécurent l'espace d'un matin.

Le Bon Messager a la vie plus enracinée ; franchement religieux, fermement attaché aux principes du vieil Evangile, il semble vouloir faire son chemin. Son directeur actuel en est aussi le fondateur; il cumule les fonctions pastorales avec celles de journaliste et de poète, il paraît être inlassable. Il dessert trois Eglises, s'occupe de l'Union chrétienne de jeunes gens de Boston, dirige plus ou moins le Home des jeunes filles et ne refuse jamais son concours quand on en a besoin^

En 1901, Duclos, le doyen de nos pasteurs canadiens, frappé du tort dont souffraient nos écoles du dimanche, absolument privées d'une littérature appropriée, fonda ie Rayon de Soleil; c'était une belle manière de commencer un nouveau siècle. Le Rayon publia en français les leçons de l'école du dimanche en s'inspirant de la liste internationale. Pour cette entreprise, Duclos puisa dans sa bourse et ne demanda rien à personne. En 1902, la feuille ayant fait ses preuves, la société de pubhcation de Toronto en prit la responsabilité financière ; Duclos en conserva la direction jusqu'en 1907. C'est à cette date que Rondeau, le très sympathique et dévoué rédacteur de X Aurore, en prit la direction, le journal étant composé dans les ateliers

* M. le pasteur Paul Elsesser a été appelé en septembre dernier (1912) à la succession de M. le pasteur Grandliénard de New-York, et pour des raisons d'ordre financier le journal a été supprimé.

de V Aurore. Cette dernière étape a marqué un sérieux progrès dans la rédaction du Rayon; affranchi des exigences de la direction de Toronto, il a pris des allures un peu plus vives et sa rédaction est devenue plus libre.

Les instituts de la Pointe-aux-Trembles, publient chaque mois un élégant petit bulletin que composent les élèves. C'est la feuille des anciens et des jeunes qu'on accueille toujours avec un extrême plaisir.

Le lecteur s'étonnera sans doute du grand nombre de pubHcations qui ont vu le jour et qui ont ensuite disparu; il trouvera étrange que tant d'efforts aient été dépensés dans des localités différentes, alors qu'il eût suffi d'un peu d'entente pour se soustraire aux ennuis qui furent suivis de tant d'échecs. C'est que tous CCS journaux furent des entreprises particulières; ils naquirent presque tous de circonstances locales. On peut regretter qu'il en ait été de la sorte, mais il ne faut pas qu'on oubhe que chacune de ces tentatives a coûté des sacrifices qui honorent grandement ceux qui n'ont pas hésité à se les imposer. Nous croyons que, le passé éclairant l'avenir, nous sommes en marche vers une union en vue de l'œuvre à faire. Chacun retenant du Livre de vie les principes qui lui sont particulièrement chers, peut, sans être infidèle, travailler dans une association commune. Dieu veuille susciter cette association parmi nous afin que bientôt dans notre pays dont les libertés sont menacées, tous les hommes de bonne volonté puissent s'unir pour constituer la grande armée de l'Eternel qui fera régner la paix sur la terre.

L'hymnologie protestante canadienne.

L'évolution hymnologique du protestantisme français canadien constitue une page intéressante de notre histoire religieuse aussi bien que de celle du développement de nos Eglises. De la première édition de nos cantiques sans musique, vers 1840, à la onzième édition avec musique de 1909, il y a une distance qui étonne et qui réjouit.

Le premier recueil de cantiques est dû à l'initiative d'Emile Lapelterie. Il contenait cent-vingt-huit cantiques sans musique « pour les fêtes et autres circonstances ». Il fut imprimé à Québec en 1844 sous le titre de « Choix de cantiques à l'usage du culte de l'Eglise presbytérienne française du Canada ». Le changement dans le titre provient de ce qu'Emile Lapelterie avait dans l'intervalle passé au service de l'Eglise presbytérienne d'Ecosse.

En 1847, Philippe Wolff fit imprimer à New-York le recueil des « Chants évangéliques pour l'édification particulière et pour le culte public ». On en fit une seconde édition en 1847 ; ce volume longtemps en usage dans les Eglises protestantes françaises a passé presque entièrement dans le travail de M. Rivard. La Mission de la Grande-Ligne qui travaillait depuis seize ans et avec tant de foi au relèvement de notre population^ publia en 185 1 un beau « Recueil de cantiques chrétiens à l'usage des Eghses du Canada ». Compilé par M. Normandeau, ce volume contenait 410 cantiques ; il était dédié à M. Louis Roussy.

En 1858, l'Union chrétienne américaine étrangère

publia un autre recueil de 410 pages. Tous ces recueils avaient contribué à Tédification de nos jeunes Eglises et, cependant, ils avaient un inconvénient grave; la musique manquait. Quand on voulut faire mieux, la première question fut de s'entendre afin d'éviter de grands frais et aussi en vue de n'avoir qu'un recueil qui pourrait être utilisé par toutes les Eglises. M. Rivard se mit à l'œuvre; il avait des talents naturels pour la musique et il les mit au service de nos missions.

A l'âge de dix-huit ans les circonstances le dirigèrent vers les Etats-Unis; il séjourna à Dewell dans l'Etat du Vermont et se mit au service d'un brave homme qui lisait beaucoup et qui aimait la musique. Il chantait constamment, que ce fût à la maison, dans la boutique ou ailleurs; il faisait partie du chœur de son Eglise. A l'occasion, il devenait maître de chant et donnait des leçons. Cette double circonstance mit Rivard dans la position d'apprendre beaucoup de choses ; il lut les livres de son maître et dans sa compagnie s'initia aux charmes de la musique sacrée. A cette école, Rivard fit de rapides progrès si bien qu'un an après il faisait lui-même partie du chœur.

Merveilleusement dirigé par le Seigneur qui avait besoin de lui pour l'évangélisation du Canada, Rivard revint dans son pays ; il rencontra le docteur Wickes qui le mit en rapport avec M. Tanner, alors directeur des Instituts de la Pointe-aux-Trembles. Admis dans les Instituts, il étudia sous la direction de M. Roux, fit de rapides progrès, et d'élève qu'il avait été pendant plusieurs années, il passa maître. Le chant qu'il avait admiré dans le Vermont était au Canada d'une

extrême pauvreté, ce qui fît beaucoup réfléchir notre homme et Tamena à désirer la publication d'un recueil dont les chants seraient choisis par des représentants des trois sociétés missionnaires qui travaillaient alors à Tévangélisation du pays. Il fit connaître sa pensée au public chrétien par la voix du Semeur Canadien et sa proposition, un peu modifiée, fut acceptée; Tidée avait pris corps.

En mars 1862 la première édition, comprenant 150 cantiques^ fut mise en impression; les clichés furent envoyés à Boston et le recueil sortit des presses de John Lowell.

Trop compliquées pour notre public, quelques mélodies furent retouchées ; les critiques pourront trouver l'audace bien grande, mais elle était nécessaire et Rivard doit être complimenté d'avoir osé corriger les Maîtres.

Ce recueil préparé sans aucune prétention a fait subir toute une transformation au chant dans nos Eglises; il a été un moyen puissant d'édification et de sanctification pour un grand nombre. Il a consolé bien des cœurs en les élevant au-dessus d'un monde de misères et de souillures. Il est devenu un auxiliaire de l'évangélisation au Canada et aux Etats-Unîs et il a été comme un trait d'union entre toutes nos Eglises évangéliques, malheureusement si divisées sur d'autres points d'ailleurs parfaitement secondaires. Où que l'on aille le dimanche, en entendant chanter des cantiques que l'on connaît, on se sent un peu chez soi.

Rivard, dans ce travail, n'est pas seulement un compilateur, il a fait aussi œuvre personnelle; on lui doit plusieurs mélodies qu'on aime à répéter dans les

familles ; douces mélodies qui ont bercé notre enfance, éveillé en nous le sentiment religieux.

Les éditions, qu'on a porté de mille à deux mille exemplaires, se sont augmentées de suppléments jusqu'à la huitième édition. Cest alors que Rivard sentant le poids des ans voulut se décharger du souci de nouvelles éditions qui deviendraient nécessaires à la suite du développement de Toeuvre; il a vendu ses clichés à la Société d'édition dont le siège est à Montréal.

C'est cette société quia fait paraître les neuvième et dixième éditions, auxquelles il faut ajouter deux éditions sans musique d'un prix plus modeste, ce qui met le recueil 'à portée de toutes les bourses, à portée aussi des personnes qui ne connaissant pas la musique chantent de routine et quelquefois fort bien. Le Canadien a de l'oreille, il aime beaucoup le chant.

De nouveaux recueils devinrent bientôt nécessaires; un souffle nouveau avait passé sur nos congrégations canadiennes ou américaines ; les recueils de Moody et de Sankey étaient dans toutes les Eglises; un grand nombre de cantiques avaient été traduits en français et adaptés à des airs entraînants. Un comité choisit, dans ees recueils et dans le recueil des écoles du dimanche de France, cent-cinquante nouveaux chants ajoutés à ceux qu'on avait déjà. Ils ont pris place dans la onzième édition des Chants évangéliques, « un beau volume qui contient quatre cent dix cantiques et qu'on peut se procurer pour cinquante sous. L'édition sans musique qui a suivi ne coûte que vingt-cinq sous ».

Quand parut la onzième édition des « Chants évangéhques », M. H. Draussin en fit dans la Vie Nouvelle une critique sévère qu'aurait certainement évité une

connaissance plus approfondie des circonstances locales. Nous avons écrit à M. Rivard, Thomme à qui nous sommes en partie redevable de ce travail d'assimilation et voici à peu près la réponse qu'il nous a faite.

« Il y a soixante ans la Mission de la Pointe-aux- Trembles n'avait qu'un petit recueil de chants sans musique. Les premiers missionnaires étaient loin d'être des musiciens, ils chantaient tous avec une lenteur inconcevable, comme on chantait les psaumes il y a quelques années en France... Or au Canada dans nos stations missionnaires, toutes les mélodies s'exécutaient de la même manière, excepté pourtant pour la Mission de la Grande Ligne où on n'avait pas de musique pour le recueil. Nos gens de la Pointe-aux-Trembles chantaient la mélodie du cantique quatorze à la façon des psaumes en France. Il faut dire que ce cantique comme l'a composé César Malan est à peu près impraticable pour l'une ou l'autre de nos congrégations. Malan a poussé l'originalité un peu trop loin. Or pour le rendre exécutable et ne pas trop innover, la mélodie a dû subir un « sabotage » comme le dit M. Draussin et le cantique ne s'en porte que mieux. Quoi qu'il en soit, quand le recueil de cent-cinquante cantiques a paru en 1862 ce fut une révolution dans le chant de nos Eglises. Les félicitations pleuvaient de toutes parts^ M. D. l'ignore. Il ignore que dès lors le recueil a été augmenté de quatre suppléments. Il ignore que s'il s'y trouve une variété de types, les recueils suisses pèchent de la même manière. Il ignore que les imprimeurs à la seconde ou troisième édition, ont brisé des lignes du troisième verset du cantique quarante-six et que la réparation a été mal faite. Il ignore que pour

préparer ce recueil, je ne possédais aucun recueil de France ou de Suisse, à Texception des Chants chrétiens de Paris que M. Vernon m'a prêtés et dont peu de mélodies s'adaptaient à nos cantiques. Il m'a fallu en composer, ce qui révolte mon critique. Il ignore encore qu'en Amérique on ne croit pas qu'un cantique ne doive avoir qu'une mélodie et qu'on ne puisse en changer facilement. On aime la variété. Je me rappelle qu'à l'apparition du recueil avec musique, tout en chantant différents cantiques, on était forcé de chanter trois ou quatre fois le même air dans une même réunion. On ne doit pas s'en étonner quand on sait que sur cent cantiques on ne connaissait l'air que d'une cinquantaine au plus. »

La moisson s'étend.

Le Canadien s'américanise vite, il se fond dans la grande masse protestante de langue anglaise et, s'assimile si facilement qu'ici il forme à peine un groupement distinct. Il existe pourtant et se maintient non par la croissance naturelle, mais à la suite de conquêtes sur le catholicisme ou le socialisme athée; il y a aussi l'immigration des Belges, des Suisses ou des Français; enfin il y a pour soutenir les groupements protestants de langue française, les souvenirs de l'immigration huguenote au xvn^ siècle. Les descendants de ces réfugiés s'honorent d'appartenir à un tel passé et n'oublient pas l'Eglise de leurs pères.

Dans la première moitié du siècle dernier, les Etats- Unis attirèrent l'attention de leurs voisins canadiens. Il y avait alors dans la puissante république une activité commerciale et industrielle qui ne demandait que des bras ; c'était une occasion exceptionnelle pour gagner de l'argent, une porte ouverte pour s'arracher à la médiocrité. Comme l'Irlandais au temps des moissons traverse le canal Saint-George pour venir,

la faucille à la main, offrir ses services aux fermiers écossais ; comme le Savoyard s'en va durant Thiver gagner un peu d'argent dans la grande ville ; comme ritalien, marée montante qui déborde et envahit le sud de la France et de la Suisse, le Canadien traversa aussi « les lignes ». Uhiver, il offrait ses services comme bûcheron; Tété, il se recommandait pour les riches moissons que donnait une terre presque vierge: dans tous les temps, il était, pour Tindustriel qui avait besoin de main-d'œuvre, l'artisan disposé à tout apprendre, le mécanicien ou le tisserand qui ne savait pas marchander sa peine. Un grand nombre de ces immigrés provisoires revenaient au pays quand la saison était finie et que leur escarcelle était suffisamment garnie. Plusieurs, impressionnés par les avantages du pays, s'y fixaient et comme ils avaient emporté du pays, je ne dis pas des besoins religieux, mais une vague religiosité, comme ils n'avaient pas d'églises catholiques à leur disposition, les églises américaines se préocupèrent de leur âme ; et coup sur coup il y eut des missions évangéliques qui s'organisèrent. Le noyau de ces missions était généralement constitué par d'anciens élèves des écoles missionnaires de la province de Québec, ou encore par des prosélytes des missions canadiennes. Ceux qui avaient eu peur des « Suisses » au Canada, osèrent s'approcher d'eux en terre étrangère ; ils furent frappés de la simplicité de leur culte, du sérieux de leur piété et de leur vie. Ils trouvaient aussi chez leurs "patrons une honnêteté à laquelle ils n'étaient pas habitués et, comme ces patrons allaient au temple, ils attribuèrent leurs qualités morales à

rinfluence de leur religion. D'emblée ils lui furent sympathiques. Ce furent de belles occasions pour les missions protestantes. Malheureusement, on manqua rapidement d'hommes capables pour faire l'œuvre ; on tomba dans un excès fâcheux de controverse et souvent on reçut comme membres actifs des gens qui n'avaient pas ou peu compris l'Evangile. C'étaient des « anti » tout ce qu'on voudra, ce n'étaient pas toujours, hélas ! des croyants. Néanmoins, il y eut des conversions véritables ; il y eut des âmes qui vinrent à Christ pour recevoir de lui le pardon de leurs péchés et la force de vivre une vie nouvelle. Sans doute les abus de Rome avaient ouvert la voie aux enseignements de l'Evangile, mais pour un grand nombre, le purgatoire ou les autres accessoires du culte catholique n'étaient rien à côté de la défense de lire la Bible et d'aller directement à Celui que Dieu, dans son amour, a donné aux hommes pour le salut de tous ceux qui veulent croire.

Pour grossir les rangs de ces Eglises naissantes, le fanatisme canadien fournit aussi des recrues. Dans la seconde moitié du xix^ siècle, les missions canadiennes ayant réussi à jeter un peu de lumière dans les ténèbres, le clergé, qui n'aime pas ce genre de travail, se servit des méthodes qui lui sont famiHères, et les nouveaux convertis, les « Chiniquy » ou les « Suisses » furent malmenés, boycottés, persécutés même. Pour fuir ces déloyautés, un grand nombre passèrent la frontière et se transportèrent au milieu des populations protestantes du Vermont, du Massachusetts, de l'Etat de New-York ou du Maine.

Cette immigration décourageait un peu les missionnaires ; ils voyaient fondre leurs troupeaux ; elle troubla aussi la hiérarchie catholique. Partis, il n'y avait plus aucune chance de les ramener dans le giron de TEglise, et puis, si d'autres allaient les imiter, que deviendraient les bénéfices immenses d'un clergé qui crie à la misère tout en ayant de sérieux dépôts en banque ? D'autre part, si le Canadien s'assimile aux Américains en leur empruntant leurs croyances, il reste Canadien quand même, car il aime son Canada, et pour ceux qui y sont nés, sa langue est bien la plus belle diantre celles de tous les peuples. Le Canadien est un bon patriote.

Ce mouvement provoqua des efforts simultanés de la part des catholiques et des protestants canadiens.

Rome envoya des missionnaires pour suivre ses enfants sur la terre étrangère, « dans un pays sans religion », afin de faire revivre au milieu d'eux les grandeurs (?) de leur sainte mère l'Eglise. On voudrait pouvoir affirmer que ces missions échouèrent ; hélas ! elles furent un succès que la grande et aveugle simplicité des protestants américains ne sut pas empêcher. Aujourd'hui les patriotes américains voient bien la faute, mais dans certains miheux il est bien tard pour ouvrir les yeux, le clergé est devenu une puissance et déjà il a mis la main sur bien des libertés. Insatiable, il réclame constamment des privilèges nouveaux et comme c'est au nom de la conscience (celle de Rome bien entendu, mais il se garde de le dire!) les Américains s'inclinent et déjà à cause de leur grande naïveté, les citoyens de la république peuvent voir comment Rome fausse d'abord et dénature ensuite les

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meilleures institutions. Partout où le catholicisme a une majorité, la machine poHtique est détraquée et c'est chose presque naturelle que de vendre les votes en échange d'une faveur dont profitera l'Eglise ou l'école paroissiale, ce qui est absolument la même chose. La moralité en souffre, l'instruction est rabaissée, c'est l'éteignoir en travail^

Les missions protestantes canadiennes ne pouvaient pas se désintéresser du sort des prosélytes qu'attirait la prospérité américaine et^ de cette nécessité, naquirent les premières Eglise canadiennes françaises aux Etats-Unis ; elles avaient été devancées dans quelques grandes villes comme New-York et Chicago par des Eglises françaises, organisées pour grouper les immigrants suisses, belges ou français qui chaque année viennent offrir leurs services et la connaissance de leur langue aux Américains.

Parmi les pionniers canadiens qui vinrent travailler aux Etats-Unis, il faut citer MM. Cyr, Rossier, Smith, Therrien, Rivard et quelques autres dont le nom n'a pas été conservé. L'exemple de ces vaillants fut suivi par d'autres, notamment T. G. A. Côté qui vint s'établir dans la Nouvelle-Angleterre. Assez maître de la langue anglaise. Côté essaya de faire partager ses vues à des chrétiens américains et il réussit parfaitement. Il trouva un bien cordial accueil auprès du directeur de la Mission intérieure des EgHses congrégationalistes du Massachusetts et avec le concours de cette organisation, il commença une œuvre qui pro-

' «The Menace» qui tire à 600000 après deux ans d'existence dénonce chaque semaine les empiétements de Rome dans la politique des Etats-Unis.

mettait beaucoup, mais que des imprudences ont compromise dans la suite. On manquait d'hommes pour faire l'œuvre d'évangélisation ; Côté, qui avait la haute main sur le choix des ouvriers, ne sut pas être assez sévère, il accueillit trop facilement des anciens prêtres, accepta trop vite les services des nouveaux convertis et aujourd'hui d'une bonne douzaine d'Eglises il ne reste guère que quatre congrégations dont deux, celle de Boston et de Pittsfield, donnent des encouragements. Lowell et Fall River vivent encore, mais à moins d'un réveil qu'on voudrait entrevoir, elles auront bientôt disparu, soit que les Baptistes qui ont été mieux servis finissent par les absorber, soit que la nouvelle génération passe dans l'une ou l'autre des Eglises américaines ^

Les débuts de Côté furent assez originaux et valent d'être rapportés. A Putnam, dans l'Etat du Connecticut, officiait parmi les Canadiens français un curé très fanatique. Un jour, à l'occasion d'une tournée dans laquelle le souci de la bourse tenait plus de place que le soin des âmes, notre desservant trouva dans la maison de l'un de ses paroissiens une Bible qu'avait apportée un colporteur. Rageur, le curé se fit remettre le volume détesté et l'ayant traversé de part en part au moyen d'un gros clou qu'il riva ensuite, il l'envoya au pasteur protestant qui était notre ami Côté. C'était dire au missionnaire protestant : « Voilà ce que nous comptons faire de vos Bibles ». Côté n'était pas l'homme que de tels procédés pouvaient arrêter. On clouait la Bible ; donc c'est à arracher ce

* L'Eglise presbytérienne française de Lowell vient de fusionner avec la mission baptiste de cette ville.

clou qu'il devait travailler, et il se mit à l'œuvre.

Il débuta à Lowell; ce ne fut pas très brillant pendant les premières semaines ; mais la persévérance de Côté finit par donner des résultats. Les incrédules riaient, les prêtres s'amusaient de leurs propres sarcasmes, mais l'œuvre du Seigneur allait se faire en dépit des obstacles. N'est-il pas Celui qui se sert des choses faibles pour confondre les fortes ? Aux sept familles des premiers jours, d'autres vinrent s'ajouter assez rapidement et bientôt il fallut songer à construire un temple. En 1880, sur les bords du Merrimack, dans la rue Fletcher, le temple était bâti ; au haut du clocheton, une croix dorée affirmait que les protestants n'avaient pas, comme le disaient les prêtres, « un mépris sacrilège du signe rédempteur. »

Après Lowell, Springfield, 1878, date du début de l'œuvre d'évangélisation, Fall River et Holyoke 1884, Ware, 1886, Spencer, 1888, Marlborough, 1889, Haverhill, Pittsfield et New-Buryport, 1896, Torrington, même date. De ces champs d'action missionnaire, il ne reste plus, nous l'avons dit, que quatre groupements encore importants dans le Massachusetts et celui de Torrington dans le Connecticut.

Côté ne fut pas seul, on le devine, pour poursuivre cette œuvre ; des frères vinrent du Canada travailler à ses côtés. Nous les indiquons en passant : C.-A. Amaron, J.-L. Morin. J.-H. Paradis, J. Provost, G.-C. Mousseau, J. Allard, S.-P. Rondeau, S-P. Vernier, I.-P. Bruneau, C.-H. Vessot, T. -A. Dorion, P.-N. Cayer, L.-E. Rivard, M.-F. Boudreau, P. Briol, G.-J. Motte, T. Saint-Aubin, E. Pelletier, J. Loiselle, N. Grégoire, Marc Ami, A.-F. Rivard, A. Bouteiller, H. Duberger,

E. Maynard et quelques autres qui sont encore au travail. La plupart de ces hommes s'étaient formés dans l'une ou l'autre de nos écoles missionnaires et avaient suivi les cours du Collège presbytérien. Quelques-uns, comme saint Paul, avaient été arrachés à leur première occupation pour devenir des évangélistes. J. Provost a écrit ses souvenirs à propos de ceux qu'il a connus plus particulièrement; ils ont paru dans le Semeur Franco- Américain et nous nous en sommes inspirés.

T.-G.-A. Côté, un enfant de l'Isle Verte dans laquelle il fit entendre ses premiers cris le 21 octobre .1842, fut successivement étudiant à Québec et à Saint- Laurent. C'est dans l'établissement de cette dernière paroisse qu'il fut écœuré de certaines coutumes fort en honneur au séminaire et que, suivi de quatre condisciples, il sortit en faisant claquer les portes. Alors pasteur à Montréal, Duclos eut le plaisir de recevoir ces jeunes abbés qui laissèrent leur soutane au presbytère protestant. Libéré de Rome, mais toujours croyant, Côté demanda son admission à la Pointe-aux- Trembles où il connut les joies de la conversion évangélique. En 1888, il étudiait au collège presbytérien, puis fut successivement employé dans l'évangélisation à Chicoutimi où il fit construire un temple, à Joliette où il exerça le saint ministère et d'où il partit pour les Etats-Unis en 1876. En 1884 il ^^ait nommé missionnaire général du Massachusetts; en 1906, le Seigneur le rappelait à lui et son successeur M. Alexandre Mage accompagnait ses restes mortels au champ du repos.

Joseph Provost naquit à Verchères en 1847; en

1865 il est élève de la Pointe-aux-Trembles, 1868 le voit à Genève^ quelque temps après il est à Neuchâtel, où il achève ses études de théologie. En 1872 il est consacré au saint ministère par les soins du Presbytère de Chilicothe et il prend charge de l'Eglise de Mowryston (O.) Trois ans après il est pasteur à Montréal; nous avons eu Toccasion de parler de lui à propos de son activité dans TEglise de la rue Craig, encore trois ans et nous le retrouvons dans sa première Eglise qu'il quittera pour aller à Springfield où il restera toute une décade, puis enfin à Torrington où la maladie de sa femme l'obligera à suspendre une activité qui pouvait se prolonger encore pour le bien de l'œuvre de Dieu.

Joseph AUard, né à Sainte-Anne (Illinois), fit ses études préparatoires en Amérique et sa théologie au Collège Presbytérien de Montréal qu'il fréquenta assidûment pendant les années 1875 à 1881. En 1882 le Presbytère de Québec autorise sa consécration au saint ministère et en 1887 il part pour Fall-River dont il a desservi l'Eglise française pendant plusieurs années.

Thomas A. Dorion, né à Saint- Andrews en 1849 dans l'une des premières familles qui eurent le courage de s'affranchir de Rome pour devenir servantes de Christ. Nous avons eu l'occasion de parler de lui en promenant le lecteur à travers l'histoire de notre journalisme protestant.

Moïse Boudreau, encore un enfant de l'IUinois, naquit en 1853; il fit ses études classiques à Washington dans la Pensylvanie et sa théologie à Montréal; et fut consacré pasteur à Québec en 1877 ; après un

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ministère béni à Denville et New-Glasgow, il s'établit à Saint-Hyacinthe.

J. A. Derome, un Canadien dont le père était avocat à Rimouski ; sa famille était alliée à la famille Langevin qui comptait un évêque et qu'illustra Sir Hector Langevin. Etudes classiques à Rimouski, puis séminariste à Québec. Entra en correspondance avec Côté qui l'attira aux Etats-Unis où le Seigneur éclaira sa conscience. Ayant passé par une vraie conversion, il entre au séminaire évangélique d'Hartford et trois ans après {1888) devient pasteur de l'Eglise de Lowell.

Pendant que les Congrégationalistes s'organisaient avec Côté nommé missionnaire général, les frères baptistes s'intéressaient aussi au sort des Canadiens établis aux Etats-Unis. En 1848 déjà à la suite d'une visite de M"^^ Feller accompagnée par le D"^ Cote le comité exécutif demanda à M. le pasteur Hill de visiter le Canada et la Grande-Ligne; favorablement impressionné par ce qu'il a vu, il encouragea le comité américain qui l'avait délégué à l'évangélisation des Canadiens immigrés; son rapport se terminait ainsi: « Si nous leur refusons sympathie et secours, ne soyons pas surpris si la bénédiction de Dieu ne repose pas sur nos travaux ». On ne se doutait pas encore de la valeur du mouvement canadien à la suite duquel les manufacturiers de la Nouvelle Angleterre devaient avoir leur « Petit Canada ».

En 1853, l'œuvre baptiste apparut dans l'Etat de New-York; le Rev. B. Crechowski est installé à Mooer's et Clinton. On a organisé une congrégation, bâti un temple. Deux ans après cette œuvre est absorbée par la convention de l'Etat et se con-

tinue en dehors du contrôle du comité missionnaire.

1859. M. le pasteur Irénéus Foulon commence une oeuvre missionnaire parmi les ouvriers de langue française établis à Sugar Creek, Illinois.

1860. M. Louis Auger travaille à Sainte-Anne, le champ qu'avait ouvert Chiniquy.

1863. M. le pasteur R. Desrochès débute dans le Michigan et tôt après groupe autour de lui un noyau intéressant de prosélytes pour lesquels on construit un temple.

Dans rOhio M. le pasteur I. N.Williams fonde à peu près vers la même époque une congrégation à Stryker. L'œuvre est encourageante et, quelques années après ses débuts, il écrit :

« Je ne saurais dire ma reconnaissance envers Dieu d'avoir été conduit à Stryker pour travailler au milieu des Français et de me voir entouré d'auditeurs attentifs, plus de trois cents abrités sous un temple construit pour eux.

1869. Le comité exécutif toujours en rapport avec les ouvriers de la Grande-Ligne engage M. le pasteur Narcisse Cyr comme missionnaire général. Pendant quatre années jusqu'eji 1873 il visite, prêchant et

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