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CHAPITRE XII

L'émigration huguenote. — La Rochelle.

Une troisième et dernière source de recrutement pour le protestantisme français aux Etats-Unis, c'est, je l'ai dit, l'immigration huguenote au xvii^ siècle. Mais, hélas! ces colons apportaient de la patrie, des souvenirs si amers de l'intolérance et des cruautés inspirées par un clergé impitoyable et exécutées par un gouvernement aveugle, que ces malheureux, tout en regrettant la patrie qu'ils aimaient, auraient voulu oublier tout ce qui la rappelait. On a écrit des volumes sur les souffrances, les confiscations, les déchirements sans nom, l'exil de ces malheureux, et quelle douleur n'est pas la nôtre quand nous parcourons ces récits.

L'Edit de Nantes, en reconnaissant aux Huguenots leurs droits civils et religieux, exaspérait leurs ennemis. Le parti catholique s'opposait à sa mise à exécution, le parlement refusait d'enregistrer ses décrets et ne céda qu'à l'ordre exprès du roi. Henri IV luimême n'était pas sans inquiétude au sujet de ses anciens coreligionnaires. Tout en leur garantissant la liberté religieuse, il était loin de les protéger comme parti politique. Les Jésuites chassés du royaume regagnaient leur influence à la cour; on entrevoyait le

moment où les protestants de France devraient, comme Favait prévu Coligny, chercher un refuge à Tétranger. Là leur conscience serait respectée. Le temps de persécuter systématiquement et légalement les protestants n'était pas encore arrivé. En attendant^ on se contentait de les humilier et de les affaiblir. Le massacre de Vassy avait jeté l'émoi; de funestes pressentiments annonçaient Torage qui devait éclater tôt ou tard. On pensa à Texil;, on voyait quatre portes de sortie : au sud-est, on pouvait traverser le Rhône et demander un abri à la Suisse ; à l'ouest, on connaissait les possibilités d'une traversée sur l'Atlantique, et, au delà on voyait des territoires immenses sur lesquels des frères parlant une autre langue avaient construit un foyer; au nord, il n'y avait plus qu'une petite trouée pour se trouver au milieu d'amis sur lesquels on pouvait compter; au nord-est, on n'avait qu'un pas à faire pour rencontrer la sympathie chrétienne. On se dirigea d'abord vers ces deux dernières. Bon nombre de familles et des meilleures de la Normandie^ passèrent dans les îles de Jersey et de Guernesey; d'autres franchirent la frontière et envahirent les Pays-Bas, désireux de demander l'hospitalité aux frères de Leyde ou d'Amsterdam. " De là s'organisa une émigration composée de Hollandais et de réfugiés français, sous la direction d'un homme d'action et de jugement, Jessé de Forest. Ils vinrent jeter l'ancre dans la baie de la Nouvelle Hollande (N. Y.). Parmi ces premiers colons on relève les noms suivants : La Mothe, Dufour, le Roy, Du Bon, Ghieslin, Corneille, Du Tron, De Crenne, Dumont, Campion, Carpentier, Gaspar, Martin et quelques autres. Il convient de signaler aussi

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Jean Monsnier de la Montagne connu plus tard sous le nom du « savant docteur huguenot ». D'autres vinrent grossir la colonie ; plusieurs s'établirent comme fermiers à Gowanus, emplacement occupé aujourd'hui par Brooklyn. On ne négligeait pas, tant s'en faut, le côté religieux; on organisa des cultes dans lesquels le français et le hollandais étaient alternativement employés, ce qui devait naturellement amener une corruption des deux langues.

La nomination comme gouverneur de Pétrus Stuyvesant marque une époque dans la vie politique et économique de la colonie. Il avait épousé Judith Bayard, fille d'un pasteur protestant ; cette union rapprochait les deux sections de la colonie.

A son avènement au trône, Louis XIV voulut reconnaître la loyauté de ses sujets protestants et il confirma l'Edit de Nantes par l'ordonnance que nous reproduisons en partie : « Savoir faisons que nous... avons dit et déclaré, disons et déclarons par ces présentes, que nos dits sujets faisant profession de la dite religion prétendue réformée, jouissent et ayent l'exercice libre et entière de la dite religion conformément aux édits, déclarations et règlements faits sur ce sujet sans qu'à faire ils puissent être troublez ni impatientez en quelque sorte et manière que ce soit. »

Des temples qui avaient été fermés par ordre de l'autorité furent rendus à leur usage primitif; des protestants furent admis aux fonctions publiques et cela au grand déplaisir du clergé.

Par un sophisme des jésuites, — passés maîtres en ces sortes de choses dans lesquelles la conscience et la vérité sont également trahies, — on fit croire

au roi que cet engagement ne le liait qu'autant qu'il y avait des hérétiques en faveur desquels cet édit avait été proclamé. Mais que si on pouvait les convaincre de leurs erreurs, Tédit n'aurait plus lieu d'être et pourrait être révoqué. Ainsi inspiré, le roi s'appliqua à la conversion des hérétiques.

Cédant à l'influence ambiante de sa cour et aux conseils de ses confesseurs, Louis XIV entra dans la voie des réactions ; il retira l'un après l'autre les droits et privilèges accordés aux protestants. Le clergé, encouragé par ces premières victoires, devint arrogant ; il demanda et obtint la fermeture des synodes provinciaux et nationaux, le dernier tenu eut lieu en 1659.

Durant la période pacifique, sous le règne de Henri IV, les protestants étaient devenus plus nombreux et dans les affaires la plupart avaient réalisé une fortune infiniment respectable. Quand ils furent privés de leurs droits, quand les affaires publiques leur furent interdites, ils acceptèrent la situation qu'on leur faisait, au mépris du droit des gens, et s'occupèrent d'industrie et de commerce. Dans tout ce qu'ils entreprirent, Dieu seconda leurs efforts et qu'ils fussent manufacturiers, commerçants, agriculteurs, ils furent toujours parmi les plus prospères, mais ils souffraient de l'humiliation qui leur était imposée.

Ils vivaient donc comme des étrangers dans leur propre patrie. On comprend que dès lors l'idée leur soit venue de chercher au dehors dçs gens avec lesquels ils pourraient fraterniser sans humiliation. L'exode recommença en 1650. « La loutre dorée » (Gilded Otter) débarqua tout un chargement de colons sur les rivages de la Nouvelle- Amsterdam ; d'autres

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suivirent et avec ses deux cents petites maisons qui étaient comme sorties de terre, la nouvelle cité nichée au fond de la baie sur la pointe sud de File Manhattan, sur le fort de laquelle flottait le drapeau des Etats Généraux, au loin le moulin à vent traditionnel des horizons hollandais, le pays avait un aspect qui rappelait la terre natale.

Les nouveaux colons que chaque voyage ramenait plus nombreux ne s'attardèrent pas dans la Nouvelle- Amsterdam ; prenant conseil de leurs compatriotes, ils allèrent s'échelonner sur les côtes de la Rivière Hudson où d'autres colons vinrent bientôt les rejoindre. Parmi ces derniers venus, on relève les Mathieu Blanchard, Antoine Crispel, Louis Dubois, qu'accompagnaient leurs familles. En 1657 une forte colonie venue des Vallées du Piémont se présenta au port; ils fuyaient eux aussi la persécution qu'avait organisée contre eux le duc de Savoie ; l'histoire a enregistré cent soixante fugitifs.

Tout le pays qui s'étend entre la Loire et la Garonne, le Poitou, la Saintonge et la terre d'Aunis, avait accepté les doctrines delà Réforme; des moines, des prêtres, des sœurs avaient renoncé aux erreurs de Rome pour se rattacher à la vérité évangélique. Les libraires et les maîtres d'école s'occupaient favorablement du mouvement religieux. C'est à cette époque que La Rochelle fait remonter sa gloire. Durant les troubles de la guerre civile, elle devint le point de ralliement des forces huguenotes. Elle résista aux assauts d'un siège qui dura neuf mois (1573). Les cinquante ans qui suivirent furent une

période de prospérité. Ses fortifications, son commerce étendu, Tintelligence et la moralité et de ses habitants firent la gloire du protestantisme français. Son grand temple, dont le prince de Condé avait posé la première pierre, se remplissait d'auditeurs attentifs. Durant quarante années, on ne célébra pas une seule messe dans ses murailles. Son collège, fondé par Jeanne d'Albret, y attira les savants du siècle, ses presses inondaient le pays d'ouvrages instructifs et édifiants. Elle fut souvent choisie pour abriter les synodes nationaux. La ville était comme saturée de vie religieuse et partout on sentait des intelligences en travail. Cette prospérité ne pouvait pas diirer, Rome n'aime pas les contrastes qui signalent son infériorité. Du 15 août 1626 à novembre 1627 soit pendant quinze mois, la ville fut de nouveau entourée par l'ennemi et l'assaillant fit un tel carnage que des 30 000 habitants des premiers jours il n'en resta plus que 5000; sous les portiques on avait empilé les cadavres et les survivants, amaigris par les privations et la fatigue, passaient dans les rues comme des ombres. Enfin incapable de résister plus longtemps, cette phalange de héros rendit les armes. Au lieu de les admirer, Louis XIII décida de les punir et il ordonna que là ville dont les habitants avaient su défendre si courageusement leurs droits et leurs libertés, aurait ses fortifications rasées. C'était la ruine pour cette place forte ; elle ne s'en est jamais relevée. Elle allait perdre son caractère de citadelle protestante, bien qu'elle continuât à être pour les réformés un centre d'influence morale et religieuse.

En 1661, le clergé mit le comble à ses infamies:

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exhibant un vieux décret du roi, il obtint l'exclusion de tout citoyen qui professait la religion prétendue réformée. Les enfants et les femmes suivaient le chef de famille. Pourtant en 1627 un édit royal avait donné aux protestants la jouissance de cette place fortifiée.

Quand le clergé eut obtenu de la faiblesse royale cet édit qui est déshonorant pour ceux qui l'ont réclamé, autant que pour ceux qui l'ont appliqué, il fut proclamé en ville au son du tambour. Il accordait aux protestants un délai de quinze jours pour quitter la ville qu'ils avaient rendue prospère.

La triste nouvelle répandit la consternation dans tous les foyers. Croyant pouvoir se fier à la parole royale, depuis une trentaine d'années, un grand nombre de familles étaient venues s'établir à La Rochelle, beaucoup y avaient reçu le jour; c'était le foyer collectif, la petite patrie dans laquelle on avait appris à aimer la grande. Le décret ne s'occupait pas des déchirements dont il allait être la cause^ pas plus d'ailleurs que de l'injustice qui l'avait inspiré, il voulait être obéi et les soldats étaient là pour lui donner force de loi. Trois cents familles subirent cette monstrueuse iniquité à laquelle on pouvait se soustraire en violentant sa conscience par une abjuration. Il n'y eut point de lâches et bien que le temps se fût mis contre les exilés, — la pluie tomba à torrents pendant trois semaines, — les plus courageux s'en allèrent; d'autres attendirent que la pluie cessât. Quand les quinze jours de délai furent expirés, les maisons furent visitées ; on saisit tout ce qui était saisissable et les malheureux restés fidèles, les enfants au berceau^ les femmes qui allaient être mères, les vieillards, les malades furent

impitoyablement chassés. Un grand nombre périrent; d'autres survécurent assez pour être transportés à la campagne par des amis obligeants. (Extrait de Ledit de Nantes, de Elie Benoit, tome III, pages 431-434.)

On trouve, dans les archives du Massachusetts, une lettre adressée au gouverneur et aux magistrats de la colonie, une lettre, sorte de requête du sieur John Touton parlant en son nom^ aussi bien qu'en celui des autres réfugiés, le proscrit écrit : « Les requérants sont chassés de leurs demeures pour cause de religion et demandent au gouvernement de la colonie que la faveur leur soit accordée d'avoir la certitude de pouvoir s'établir dans la colonie avant d'entreprendre le voyage. Dans le cas où ils seraient encouragés, ils disposeraient de leurs propriétés dans la Rochelle, où il ne leur sera plus permis de demeurer longtemps. » La liste des requérants est perdue, mais il est certain qu'ils vinrent, car on en trouve, peu après Touton, établis à Boston.

Le gouverneur Stuyvesant est informé des intentions d'un grand nombre de Rochellois et d'habitants des communes voisines de venir s'établir dans la New-Amsterdam (1663).

Vue depuis la mer, La Rochelle est à peu près la même qu'au dix-septième siècle, elle a conservé ses forts Saint-Nicolas et La Chame. Un reste de l'ancien mur relie la ville à l'imposante tour de la lanterne érigée comme phare pour guider la navigation et faciliter l'entrée du port. Au temps des persécutions, cette tour fut transformée en prison d'Etat. Si nous pouvions faire parler les murailles, que de douleurs elles

nous raconteraient; certainement les fils des héros qui souffrirent là rougiraient d'avoir si peu conservé de leur grand courage et de leur foi indomptable.

C'est au milieu de ces scènes que grandirent les jeunes Bernons, les Faneuil, les Beaudoin, les Allaire et les Manigault; les rues, les places publiques et les quais où étaient les grandes maisons de commerce sont encore là, rappelant tout un passé palpitant d'intérêt. La maison est encore debout qui vit Henri de Navarre, petit garçon de quinze ans, accompagné de sa mère Jeanne d'Albret, cherchant un refuge au début de la guerre civile. La Rochelle venait d'embrasser les idées de la Réforme, on montre encore la maison qu'habitait le maire Guiton, qui dirigea avec tant d'habileté et de sang-froid la défense de 1628. En vérité chaque maison a son passé d'héroïsme et de souffrance. On a marqué la place du Bastion de l'Evangile qui a supporté les assauts furieux de l'ennemi; l'endroit où des femmes répandirent du haut des murs l'huile brûlante qui devait faire reculer l'assiégeant; la demeure d'Esther Leroy, femme de Gabriel Bernou, fait face au palais Royal, autrefois hôtel de ville de La Rochelle ; le pré Maubec que Mme Bernou apporta à son mari et sur lequel les protestants exclus avaient l'habitude de se réunir dans les mauvais jours. Cette commune est maintenant dans les limites de la ville appelée « Ville Neuve ». Le « Grand Temple » prêche; vraie porte du ciel pour des milliers d'âmes, avec son frontispice sur lequel sont gravées les armes des rois de France et de Navarre. Dans l'intérieur, les bancs distincts du reste, réservés aux magistrats et aux membres du Consistoire et sur les murs près de la

chaire, les dix commandements écrits en lettres d'or sur deux tablettes; une grosse cloche appelait les fidèles au culte, ce qui n'est pas le privilège d'un grand nombre d'églises protestantes en France.

Parmi les familles en vue^ on remarquait dans ces assemblées, la famille de Bernou qui faisait remonter son origine aux comtes de Bourgogne; la famille de Pierre Jay, descendant des seigneurs Moutonneau du Poitou ; Gabriel Manigault dont le père fut l'un despremiers protestants dans le pays d' Aunis. Au nombre des premiers enfants baptisés à La Rochelle par un pasteur protestant se trouve Dara, fille de Jean Manigault et de Louise de Foix, son épouse. Jean Manigault était l'un des anciens de cette Eglise naissante. Un siècle plus tard, Isaac Manigault assistait au baptême d'Auguste Jay; il avait accepté d'en être le parrain.

La famille Beaudoin de La Rochelle, dont le nom a subi comme tant d'autres, hélas ! de malheureux changements et dont on a fait Bowdoin, dans le Massachusetts, était l'une des plus importantes de la ville. Elle descendait de Pierre Beaudoin, sieur de la Laigne, qui épousa en 1448 la fille de Jean Bureau, maire de La Rochelle. A la Révocation, une branche de la famille passa en Hollande, une autre en Angleterre; c'est de l'une de ces branches que descend Pierre Beaudoin, qui a laissé son nom à un collège de l'Etat (Bowdoin Collège).

La famille Allaire est aussi parmi ces familles distinguées dont plusieurs des enfants ont exercé une si heureuse influence dans l'EgHse à l'époque de la Révocation.

Benjamin FaneuiL commerçant de La Rochelle^ épousa Marie, fille d'André Bernou; Jean et André, fils de son. frère Pierre, vinrent en Amérique à la même époque.

André Laurent est Tancêtre d'une famille notable de la Caroline du Sud.

Nous avons reproduit ces noms, parce que nous les

Cliché L. Cassegrain, La Rochelle.

Port de La Rochelle.

retrouvons au Canada ; quel honneur pour ceux qui les portent de constater combien est fausse l'accusation de ceux qui disent que les protestants canadiens ne sont pas des Français, ou encore, ce qui est pire, d'être des traîtres à la race, d'avoir oublié ce qu'étaient leurs pères.

Jean et Josué David représentaient une des meilleures familles de La Rochelle. En 1572 Jean David

est envoyé comme ambassadeur auprès de la reine Elisabeth d'Angleterre afin d'obtenir son aide. En 1628, Jacques David, deux fois maire de la ville, est envoyé en mission auprès de Charles II avec lequel il conclut, au nom des protestants, une alliance. Jean et Josué David vinrent s'établir à New-York après la Révocation.

Dans les rangs de la noblesse d'Aunis, au nombre de ceux qui restèrent fidèles à leur Dieu et qui durent payer de l'exil la liberté de le servir selon leur conscience, beaucoup émigrèrent vers la Caroline du Sud. On relève les noms suivants : Paul Bruneau de Rivedouse, fils d'Armand Bruneau, conseiller, citoyen éminent que des lettres patentes rendirent noble au dix-septième siècle. Dans sa fiaite en Amérique^ il est accompagné par Henri, fils de son frère Arnaud. Les Chastanier, qui passèrent aussi dans la Caroline du Sud, venaient de même de La Rochelle.

David et Elie Papin appartiennent à une ancienne famille huguenote. En 1561 l'un d'eux est diacre, l'autre pasteur d'une Eglise de réfugiés à New-York.

Il faut encore mentionner les Dupont-Gabrielet, Jacques-Henri Guionneau, Jacob Palloquin, André Sigourney, Jean Auvoyneau, Daniel Bernardeau, Etienne Doucinet, Auguste Grasset^ Paul Merlin, Pierre Morin, Gédéon Petit, Daniel Rayneau, les Chaillé du Maryland, les Duché de la Pensylvanie, les Pintard de New-Jersey. Nous n'avons choisi que quelques noms, parmi ceux dont on retrouve des homonymes au Canada et nous l'avons fait en pensant que cela pourrait intéresser protestants et catholiques qui hront ces pages.

Ce qui frappe, quand on revit ce passé éloigné, c'est la place importante que la religion occupait dans les occupations journalières qu'elle inspirait. On n'avait pas peur d'être traité de bigot, cela paraît évident, et pour qui pourrait émettre des doutes^ il suffit d'examiner les monuments sur lesquels les inscriptions de tous genres rendent ce puissant témoignage.

Cliché L. Cassegrain, La Rochelle.

Ile de Ré.

A onze milles au N.-E. Marans, rendue célèbre par les échauffourées de la Ligue ; entourée de marais salins, cette petite cité a un aspect vraiment remarquable avec sa chaussée qui l'unit à la terre ferme. Prise en 1588 par le duc de Guise, elle fut reprise par Henri de Navare à la suite de la bataille de Coutras. Quand les Huguenots furent sur le point de monter à l'assaut, les troupes s'agenouillèrent, selon leur coutume, pour invoquer la bénédiction d'en haut. Les sol-

dats catholiques témoins de cet acte de piété s'écrièrent : « Ils prient Dieu, nous serons battus comme à Coutras ».

Cet incident nous remet en mémoire ces paroles de Marie Stuart qui disait en parlant des prières de John Knox : « Je les redoute plus que les assaults des Covenanters ». Il est probable que les Amalécites durent passer par les mêmes émotions quand ils aperçurent Moïse levant les bras vers le cieL

Uîle de Ré a aussi fourni son contingent à l'émigration américaine. Donnons d'abord quelques noms: Ezéchiel Carré, pasteur de la colonie de Narrangausett; Paul Collin, Ezéchiel Barbeault, Jean Coulon, Edouard et EUe Métayer, Jean-François et Esther Vincent, Grégoire Goujon, Marie Galais, Jacques et Jean Barbota Moïse Le Brun, Daniel Garnier, Pierre Mounier. Tous ces noms, auxquels on pourrait ajouter un grand nombre d'autres, se retrouvent ici en Amérique et suffisent à donner une idée de la saignée qui fut faite à la France dans les années troublées qui vont de 1681 à 1686. Quelle force perdue pour les Eglises de France, pour la morale du peuple, pour la conscience française.

Mais voici plus douloureux encore pour ceux qui aiment la France ! Octobre 1685 '> l'édit de Nantes est déchiré, les dragonnades commencent. Voici ce qu'écrivait alors un Rochellois à un de ses compatriotes étabh à Boston :

« Dieu veuille, dit-il, que ma famille et moi fussions avec vous ; nous ne serions pas exposés à la furie de nos ennemis qui nous volent et enlèvent ce que Dieu nous a donné pour le soutien de nos âmes et de nos

corps. Je n'essayerai pas de décrire les souffrances que nous endurons. En peu de mots, je vous dirai que notre temple est condamné, rasé, que nos pasteurs sont bannis, leurs biens confisqués et condamnés à une amende de mille couronnes. Tous les temples aussi sont démolis, rasés, celui de Tlsle de Ré et deux autres exceptés. Défense nous est faite d'utiliser nos arts et métiers; on s'attend à voir les dragons pénétrer dans nos maisons, à voir nos enfants enlevés, comme ils ont fait dans d'autres communes. Un grand nombre de protestants, ma famille et moi, espérons pouvoir aller vous trouver. Si quelques-uns des vôtres osaient s'aventurer sur nos côtes avec un navire, il en tirerait grand profit. Nous comptons sur l'aide de Dieu. »

Les craintes exprimées dans cette lettre se réalisèrent bientôt ; quelques jours après, huit mille soldats venant du Béarn, où ils avaient terminé une de leurs horribles missions, vinrent s'installer à La Rochelle ; on les logea dans les maisons protestantes. C'est alors que se renouvelèrent les désordres et les outrages qui avaient déshonoré les bourreaux convertisseurs de la Saintonge et du Poitou. Tous ceux qui le purent s'enfuirent et il y eut plus de trois cents familles qui consentirent à être considérées comme des « nouveaux convertis ». Huit cents familles résistèrent à ces viols de conscience. Alors leurs maisons furent envahies et ce furent des horreurs pour lesquelles le langage des honnêtes gens n'a pas d'expression suffisante. C'est ce qui explique la défection des trois cents que nous avons indiquée. Les convertisseurs (?) étaient peu exigeants ; ils se contentaient d'une adhésion verbale qu'on rétractait aussitôt après. Une telle attitude est

discutable, mais qu'eussions-nous fait en de pareilles circonstances? Dieu nous garde de telles épreuves. Il y en eut que cette tentation ne sut pas faire fléchir et la liste des martyrs de la foi s'allongea d'un grand nombre de noms; d'autres cherchèrent la délivrance dans la fuite, abandonnant tout pour ne porter dans la terre d'exil que leurs vertus, — ce que Bersier a appelé la conscience de la France, — qui devaient faire grandir et prospérer leur patrie d'adoption.

En vertu de l'Edit de Fontainebleau révoquant « l'irrévocable et perpétuel Edit de Nantes » la protestante Rochelle avait de toute apparence cessé d'exister au grand profit des colonies américaines. La grande maison de Pierre Jay, en bas de la Bourserie, avait été spécialement désignée aux dragons et la situation des gens devint intenable ; un mot, une signature auraient suffi pour mettre fin à de tels tourments ; Jay n'y songea jamais. Il décida de mettre, si possible, sa femme et sa famille à bord d'un navire qui était sur le point de partir pour Plymouth. Mais il y avait de grandes difficultés à surmonter; des croisières royales gardaient les côtes avec ordre de visiter les navires en partance. Jay réussit pourtant à mettre sa famille en sûreté et il resta probablement pour disposer de ses biens. C'était une imprudence ; arrêté, il est mis en prison dans l'une des cellules de la Tour de la Lanterne et c'est à l'intervention de généreux amis catholiques qu'il recouvre sa liberté quelque temps après. Deux de ses navires étaient attendus au port; il profita de cette circonstance pour arranger les plans d'une fuite et dans la nuit il prit place à bord de l'un d'eux qui allait s'éloigner;

quelques jours après, il embrassait les siens et tous rendaient grâces à Dieu. Son fils, absent au temps de Tévasion du père, trouva, en revenant à La Rochelle, que les biens de la famille avaient été confisqués. Ne voulant pas les ravoir en les payant d*un reniement, il s'embarqua pour la Caroline du Sud et finalement vint s'établir à New-York.

Nous avons signalé ces noms entre mille autres, parce qu'ils nous ont rappelé des noms connus et fait supposer bien des drames. Il en est d'autres qui ne sont pas moins évocateurs de souvenirs ! Les Archambeau, les Boisseau, dont l'un des descendants à Montréal se réclamait fièrement de ses origines huguenotes.

Les traitements employés contre les protestants de La Rochelle étaient suivis ailleurs; on eût dit d'un ordre unique, parti d'on ne sait quelle infernale administration; le Midi en souffrit grandement et parmi ceux qui purent fuir, il y eut des Rolland, des Machet, des Baudin dont on retrouve de nos jours les descendants dans le Delaware et le Maryland. Les Duval ou les Quantin ou Cantin sont encore représentés au Canada par d'honorables familles; les Lamoureux et les Bruneau sont revenus à la foi de leurs pères.

Qui dira combien il y a eu de noms qui ont été changés, soit qu'on ait voulu échapper à des misères sans nom, soit qu'on n'ait pas toujours su conserver l'orthographe régulière et surtout la prononciation. Volontairement ou involontairement, on a laissé les Anglais dénaturer des noms qu'ils ne savaient pas prononcer et petit à petit il s'est fait des changements

28o TROISIÈME PARTIE

inconcevables. Nous connaissons un Lavimonière, nom français s'il en fut; il est devenu en notre vingtième siècle et sans persécution Lovemoney.

Si Ton changeait les noms, il est une chose qu'on ne pouvait pas dénaturer, c'était la grande probité huguenote ; ici comme en France elle n'a jamais été contestée par une seule personne honorable et il semble bien que dans la très grande généralité des cas, les fils ont continué la tradition des pères. Aujourd'hui, les descendants de ces héros ont plus ou moins perdu l'habitude du français, mais ils aiment leur langue, tout en la parlant avec difficulté et ce n'est pas devant eux qu'il faudrait s'aviser de dire du mal de la France, qui fut pourtant si dure à leurs ancêtres.

Le premier soin des fugitifs arrivés sur la terre d'exil, c'était de préparer un autel à l'Eternel; partout où ils s'établirent, ils voulurent proclamer leur foi. A la demande des Anciens de la nouvelle congrégation de Boston, Daillé fut chargé de sa desserte. Le gouverneur Dudley parle de ce pasteur comme d'un honnête homme et d'un excellent prédicateur. Très sympathique aux Puritains, mais ayant été consacré par l'évêque de Londres, Daillé fut souvent dans des situations difficiles, incapable de satisfaire aux exigences des uns et des autres. Une lettre écrite à Bernou montre quelle part Daillé prenait aux événements du siècle. Naturalisé Anglais, il avait épousé la cause de son pays adoptif et mourut en lyiS-La chaire qu'il avait occupée avec fidélité fut alors confiée aux soins de M. Lemercier, un enfant de la Normandie. Après avoir fait de brillantes études à Genève,

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Lemercier se retira à Londres, où Tappel de TEglise de Boston vint l'atteindre. On lui offrait alors cent livres pour ses honoraires.

Il y avait déjà trente ans que TEglise était organisée qu'on pouvait lire sur ses registres les noms que voici : André Faneuil, Bernou, Jacques Beaudoin, Daniel Johnnoh, André Sigourney. Bien doué quant à la prédication, homme de cœur et de tact, Lemercier aurait certainement réussi à faire œuvre durable. Mais déjà la jeunesse avait des faiblesses pour la langue du pays, c'était au milieu du dix-huitième siècle et les congrégations de réfugiés avaient perdu un peu de leur prestige, peut-être aussi un peu de leur vie. Pour répondre à son besoin de servir, Lemercier joignit aux soins de ses fonctions pastorales les soucis d'une aumônerie volontaire parmi les matelots. Il obtint du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse la permission d'installer une ferme sur l'Isle des Sables et là il fit élever des animaux, en vue d'assurer des vivres pour les naufragés que l'impitoyable mer jetait sur les côtes. Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse et celui du Massachusetts en garantirent conjointement la protection. {Histoire et Antiquités de Boston, par Drake, page 488. — Historical of Nova Scotia, vol. II, p. 269.)

L'absorption des huguenots dans les Eglises américaines continuait et, en 1748, la congrégation française de Boston devait se dissoudre. Lemercier alla s'établir à Dorchester;il y vécut encore seize ans jusqu'en

On vit longtemps encore à Boston des familles huguenotes ; il convient de signaler tout particu-

lièrement la tamille Faneuil dont le magnifique carrosse armorié attirait l'attention des promeneurs. Pierre Faneuil fit construire un marché public dont le premier étage a pendant longtemps servi d'hôtel de ville ;• aujourd'hui on le tient pour une des reliques de l'histoire américaine. C'est sous son toit que la liberté a fait entendre ses premiers vagissements.

Les descendants de Pierre Beaudoin honorèrent leur origine huguenote par le travail et le dévouement à la cause pubHque. Jacques devint l'un des premiers commerçants de Boston et pendant plusieurs années siégea au Conseil colonial. Quand il s'endormit au Seigneur, il laissait à ses enfants l'une des plus belles successions de la province, tant pour l'honneur que pour la fortune. Son fils James se distingua comme homme d'Etat; on le considère comme un grand patriote. Peu avant la rupture avec l'Angleterre, il est président du Conseil et, en 1779, c'est lui qui dirige les débats de la convention chargée d'élaborer une constitution. A la fin de la guerre, il est élu gouverneur du Massachusetts, succédant à John Hancock. Son administration a été remarquable par la fermeté et la modestie qui l'a caractérisée et quand la mort vint mettre fin à son activité, — il n'avait que 64 ans, — on disait de lui : Pendant les trente années de sa vie publique il a été un exemple autant par sa foi que pour sa charité. Le collège Bowdoin — (corruption de Beaudoin) — dans l'Etat du Maine qui faisait alors partie du Massachusetts, a été créé en son honneur. Son fils James fut en 1805 nommé ministre plénipotentiaire à la cour de Madrid. Il mourut sans lais-

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ser d'enfant et avec lui s'est éteinte une famille dont la France peut s'enorgueillir.

Mentionnons encore les trois Barreau, Louis Allain, Jean Beauchamp, Gabriel Bernou, Isaac Bisson, Louis Boucher, Jacques et Gabriel Dupont, Jean Papineau, Broussard, Deschamps, René Grignon, Francis Légaré, Jean Maillet, Jean Millet, Berthlemy Mercier, Etienne Robineau, etc.

La famille Bernou mérite une mention spéciale. Nous l'avons vue au Canada, en Hollande, en Angleterre. Nous la retrouvons ici. Son chef obtint une concession territoriale de 2500 acres à Oxford à 50 miles de Boston, où avec Du Taffeau il établit une plantation dans laquelle il attira un grand nombre de ses coreligionnaires agréablement surpris par la beauté du pays. On transforma les plaines alluviales et les collines en pâturages d'un excellent rapport, arrosés par les ruisseaux qui dévalent des montagnes voisines. C'était une colonie française qui se constituait; bientôt après son installation, elle avait un pasteur, M. Boudet, qui mit sa maison à la disposition des fidèles. Le nombre augmentant, il fallut songer à construire un temple. De nos jours le touriste s'arrête ému devant les restes d'un fort et communie avec l'esprit de ces réfugiés dont les premières habitations sont encore debout.

Tout allait à merveille, et pourtant il y avait, menaçant la prospérité de ces frères, deux dangers qu'il faut indiquer : L'alcool, dont l'usage, dit un chroniqueur du temps, rend l'Indien furieux et cruel, et la venue imprévue des «Indiens du Canada».

En 1694, la fille du colon Allard, accompagnée de

ses deux petits frères, s'en est allée au bois cueillir des fruits sauvages, on ne les a plus revus. Bien des mois après les parents apprennent que les enfants ont été enlevés et emmenés à Québec dans quelque couvent.

Etant donné Tétat des esprits^ il fallait s'attendre à ce que la petite colonie. protestante attirât l'attention des chefs indiens du Canada toujours bien informés par des espions de ce qui se passait dans les nouveaux établissements si prospères des « Hérétiques de France. » Les jésuites s'étaient fait des amis parmi ces chefs. Un missionnaire protestant nommé Laborie, qui essayait de faire aimer son Sauveur à de jeunes Indiens, apprit de ses catéchumènes qu'ils avaient décidé de renoncer à ses leçons. Il voulut savoir quelle était la raison de cette décision et voici la réponse qu'il reçut : « La religion des Indiens de Pennacook est plus belle que la nôtre, les Français du Canada nous donnent des croix en argent pour les suspendre à notre cou. »

Le 17 juin 1700 Laborie écrivait au gouverneur: « Au sujet de nos Indiens je me sens obligé d'avertir votre Excellence que les quelques visiteurs venus pour nous voir n'avaient d'autre but que d'engager ceux qui avaient été fidèles, à s'en aller avec eux, de sorte qu'ils ont gagné la plupart et partent aujourd'hui pour Pennacook (Concord N. Y.). Je les exhortai à rester, mais inutilement. Je vois que les prêtres agissent vigoureusement et couvent quelque entreprise. »

Ce n'était pas assez pour le papisme d'avoir persécuté les huguenots en France, il voulut continuer

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dans les colonies anglaises ce qu'il faisait avec tant de succès dans la « Nouvelle-France ».

On trouve encore dans le Rhode-Island un village qui porte le nom de Frenchlown à quelques milles de Kingstown. Cette colonie était formée de Huguenots venus de la Saintonge, de La Rochelle, du Poitou, de la Normandie et de la Guyenne, avec leur pasteur Ezéchiel Carré, natif de Tîle de Ré. Il avait étudié à Genève et avait suivi Pierre Berthou de Châtellerault en Poitou. Je signale à l'attention du lecteur canadien : le D"" Ayrault, Jean Julien, Daniel Lambert, André Arnaud, la veuve Galz, Pierre Lemoine, Etienne Lavigne, Moïse Lebrun, Jean Beauchamp, Jean David, Jacob Ravier, Daniel Legendre, Daniel Renaud, Belair, Jean Lafond, François Légarcé, Deschamps, etc., etc.

Les débuts furent rudes; mais, remarque le docteur Ayrault, nous avons eu la consolation de pouvoir servir Dieu selon les lumières de notre conscience éclairée par l'Evangile.

Malheureusement eux aussi eurent à souffrir de l'incursion des Indiens et des Français venus du Canada ; on s'attendait à voir paraître toute une flotte sur les côtes. On soupçonnait les jésuites d'avoir des espions à New-York, à Boston et un peu partout dans la Nouvelle-Angleterre. La présence de Français prétendant être protestants venus de France suffisait pour créer un certain malaise dans les esprits, ce qui motiva de la part des autorités la délibération suivante : « Considérant qu'il y a parmi nous des messieurs français et autres qui prétendent être protestants et qui sont peut-être papistes et ennemis deJeurs majestés et du

bien public, il est décidé en conseil de demander à Son Excellence le gouverneur s'il ne serait pas nécessaire de faire une enquête et d'exiger le serment d'allégeance à nos souverains le roi Guillaume et la reine Mary et de considérer comme ennemi quiconque s'y refuserait. » En mars les colons français durent comparaître devant les magistrats à Warwick et faire le serment d'allégeance. Les* réfugiés le firent bien volontiers, tout en craignant que l'on mît en doute leur sincérité. Leur pasteur saisit l'occasion qu'on lui donna à Boston de dire un mot pour dissiper tout soupçon : « Notre petite colonie, dit-il, vous sera bien obligée si en quelque sorte vous voulez bien la protéger contre les calomnies ou des soupçons injurieux.» Ces quelques mots n'ayant pas produit l'effet qu'on en attendait, la colonie se dissout et vint s'établir à Boston et à New-York, où tous furent accueillis avec joie et cordialité. La dispersion ne fut pas totale; les familles Lemoine et Ayrault restèrent. Le nom des Lemoine a été changé, on en a fait Money^ mais nous ne pouvons pas expliquer à la suite de quelles altérations de prononciation.

Le docteur Baird a écrit des volumes sur l'émigration huguenote, encore est-il qu'il n'a pas suivi toutes les familles établies dans l'intérieur du pays, absorbées presque dès leur arrivée, parce que heureuses d'oublier un passé douloureux. Ces quelques pages suffiront pour faire comprendre la place qu'on leur a faite et qu'elles ont occupée. Le rapprochement de ces deux races a été pour elles un bienfait mutuel. L'esprit vif du Français servait à aiguiser l'esprit pénétrant du Yankee. La persévérance du huguenot,

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acquise durant les temps sans fin de la persécution, fortifiait Ténergie du colon anglais trop confiant par nature (self relient).

Le calviniste trouva un frère dans le puritain; l'accueil généreux de TEglise d'Angleterre pour les pasteurs réformés stimula les Eglises congrégationalistes et réveilla dans les cœurs les plus nobles sentiments.

Dans les relations sociales, les Rochellois pouvaient sans aucun malaise avoir une place prépondérante; ils se mélangèrent bientôt avec l'élite de la capitale de l'Etat. En somme il n'y eut de déception pour personne et l'estime fut mutuelle.

Les huguenots, qu'on a présentés à tort comme des esprits moroses, ennemis d'une saine gaîté^ communiquèrent un peu de leur entrain à la société austère des puritains. Ils développèrent chez eux l'amour de l'arj; qui se manifesta par la culture des fleurs. Ils apportèrent et communiquèrent à leur entourage ces convictions qui ne sont pas moins fortes parce qu'elles sont accompagnées d'une certaine modération et d'une certaine souplesse dans les questions qui ne sont pas d'une importance vitale. Ils apportèrent aussi l'amour de la liberté non moins sincère parce qu'il s'associe à une tolérance qui a été acquise à l'école de la souffrance.

En parcourant ces pages, le lecteur a certainement compris le but des premiers missionnaires. Ils ont voulu donner au peuple les saintes Ecritures : révélation de Dieu aux hommes par Jésus-Christ, seul guide de foi et de morale que Rome a tant d'intérêt à laisser dans Tombre.

On a compris en second lieu que le but final était de réveiller les consciences et de faire sentir le besoin d-un salut si généreusement offert.

Nous avons vu que cette entreprise était une œuvre de revendication; reprendre le terrain perdu; non en vertu d'un droit, mais comme un devoir chrétien et patriotique et comme un privilège : car heureux est le porteur d'une bonne nouvelle.

Nous avons assisté au départ et nous nous sommes rendu compte de l'Esprit qui animait les organisateurs de cette œuvre, le dévouement des hommes de la première heure, le renoncement de tous, missionnaires et convertis.

Nous avons essayé de montrer au lecteur et sous leur jour véritable ces protestants groupés ou isolés. Ces modestes succès ont provoqué une opposition acharnée et systématique de la part du clergé ; de là nous avons dû nous mettre sur la défensive et dénoncer les erreurs et les superstitions qui nous séparent

de TEglise romaine, ce qui involontairement nous a entraîné à la controverse et a donné à notre protestantisme un caractère agressif. Ce n'est pas son but; son but est d'éclairer et de sauver, car le protestantisme n'est pas négatif; il affirme de grandes vérités. Il est une vie; nous n'avons pas suffisamment compris ce côté-là, le protestant nie certaines erreurs parce qu'il croit. Or, croire c'est vivre.

Les âmes d'élite chez les catholiques et les protestants se comprennent au fond sans toujours se l'avouer et tendent vers le même but; tous désirent une réforme, mais ne s'entendent pas sur les moyens à suivre. Les premiers croient qu'une réforme viendra du dedans, que l'Eglise de Rome contient assez de vérité pour jeter au dehors toute l'écume. Les seconds, les protestants qui l'ont cru, au souvenir de la Réforme, ont perdu toute espérance de ce côté ; les quelques prêtres convertis à l'Evangile ne suffisent pas pour nous faire espérer une réforme au sein de l'Eglise même. Il est vrai que Montalembert, une des plus belles âmes du catholicisme, écrivait à son ami Hyacinthe Loyson : « Vous ne servirez bien la cause qui nous est si chère qu'en restant au-dedans, au lieu de vous laisser entraîner et rejeter au dehors ». Il avait tort. Il le vit bien en 1870 au Concile, qui, par la proclamation de l'infaillibilité rendit toute réforme impossible. Hyacinthe Loyson, qui croyait que la réforme devait venir du dehors, abandonna l'Eglise. Il resta à mi-chemin; il aurait rendu de plus grands services à la cause de l'Evangile en allant jusqu'au bout. C'est la position franche prise par Luther

qui a fait les succès de la Réforme du XVP siècle. Il ne suffit pas de la désirer, il faut agir.

Nous n'ignorons pas le mouvement moderniste, très significatif dans le monde catholique. Le modernisme a pris naissance dans le mécontentement qui s'est manifesté dans la conscience catholique. Il est une protestation contre les innovations consacrées par le pape et les Conciles de cette Eglise.

Comme le protestantisme, il a ses nuances; avec le Père Tyrrell il est dogmatique en Angleterre ; avec Tabbé Loisy, il est critique en France; et avec Don Romulo Murri, il est religieux en Italie. Toutes ces nuances sont marquées par le désir de remonter aux sources apostoliques.

S'il est conséquent, le modernisme devra se séparer de Rome, se déclarer protestant évangélique, faire cause commune avec la Réforme ou avec le protestantisme moderne. A moins que, timoré, il ne reste à mi-chemin comme les vieux catholiques, — comme Dœllinger en Allemagne, — Hyacinthe Loyson en France. Alors on s'apercevra que le vrai remède est une réforme radicale : la revision des formules humaines et défectueuses de l'enseignement religieux, des catéchismes, des histoires saintes, des traités de dogmatique — pour les mettre d'accord avec l'enseignement purement scripturaire.

Montalembert écrivait à son ami quelque temps après : « Vous souffrez comme moi et avec moi de la grande misère de notre temps : du silence complaisant et servile de tous les catholiques, en face des triomphes et des folies de ce fanatisme rétrograde qu'on ose nous représenter comme la vérité souve-

raine et infaillible ; c'est pourquoi je vous le dis en toute vérité, personne, dans toute TEglise, ne m'intéresse et ne me console autant que vous ; car personne n'a, autant que vous, le courage de tout voir et de tout dire\ »

Ce privilège de tout voir et de tout dire, les protestants le réclament, car ils ne croient pas qu'il y ait une réforme possible au sein du catholicisme en dehors de la prédication de l'Evangile qu'il faut répandre; faire connaître, afin que soit vraiment connu le Christ des évangiles, seul docteur capable de nous délivrer des maux dont nous souffrons; qu'il s'agisse de souffrances individuelles ou sociales.

Pour nous, protestants, il ne nous suffît pas de con-

^ En novembre 1869. à la veille du concile qui devait proclamer l'infaillibilité du pape, Montalembert écrivait au docteur Dœllinger : « Je vous jure que si j'entrevoyais un moyen d'être admis au concile, rien ne m'arrêterait. Tout misérable que je suis, j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome et quand même une fois arrivé je ne dusse ne point obtenir la parole; j'irais ne fût-ce que pour protester par ma présence, par le triste et intrépide regard dont parle Bossuet contre les bassesses qui vont se produire et qui risquent de triompher. Moi qui ne suis rien et n'ai jamais rien été dans l'Eglise, mais vous qui êtes incontestablement le premier homme de l'Eglise d'Allemagne, comment pourriez-vous décliner la mission de la défendre et de la représenter dans' cette crise formidable.

»Vous admirez sans doute Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans; vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le ckrgé français ; cela dépasse tout ce que l'on peut imaginer. »

Quatre mois après qu'Hyacinthe Loyson fut sorti du couvent des Carmes, Montalembert lui écrivait : « Jusques à quand durera l'empire de ce terrorisme exercé par ce journalisme soidisant religieux, dont il n'y a pas d'exemple antérieur dans toute l'histoire ecclésiastique ; je cesserais d'être catholique si je pouvais croire que l'Eglise dût se personnifier dans de tels hommes ou sanctionner de tels principes ou de tels procédés. »

naître les erreurs, les abus et les superstitions de l'Eglise de Rome, il nous faut la vie cachée en Christ entretenue par un commerce constant avec les saintes Ecritures qui nous le font connaître ; la controverse a une mission à remplir, mais la vie chrétienne, dans la famille, dans la société civile et religieuse en a une plus belle encore.

Nous avons le bonheur de vivre à une époque où les convictions religieuses s'affirment. Ce vingtième siècle de lumière et de progrès nous donne des preuves indéniables de la vitalité du sentiment religieux en l'homme.

Le catholicisme qui regrette le passé est forcé de se réveiller s'il ne veut pas consentir à un effacement complet. Ses apologètes nombreux le défendent avec une ardeur qui fait honneur à leurs convictions. Autrefois, il en appelait aux autorités civiles qui le soutenaient. Aujourd'hui il ne peut compter sur elles avec la même assurance; il a dû se chercher des défenseurs dans son propre foyer. Certes il ne manque pas d'écrivains batailleurs, orateurs de talents, hommes politiques plus encore que religieux, plus dévoués aux intérêts de la papauté qu'à ceux du christianisme dont ils affectent de prendre la défense.

En invoquant de vieilles traditions, en regardant sans cesse en arrière, n'exposent-ils pas TEglise qu'ils veulent défendre aux destinées funestes et fatales de la femme de Lot et ne risquent-ils pas de la voir se transformer, au centre du monde, en une colossale statue de sel? Il y a, si nous voulons vivre, un passé auquel il faut se rattacher, — à ce passé judéo-chrétien— et à la foi qu'il nous a léguée. — Soyons fidèles

à ce passé apostolique. — Et, tout en nous inspirant à cette source, seul point de départ du christianisme, n'oublions pas la perspective qui nous est proposée et sans laquelle le passé perdrait sa valeur.

Soyons reconnaissants de ce que le protestantisme, sorti du sein de TEglise de Rome, s'est développé avec une rapidité dont on se rend difficilement compte; outre les grands pays au sein desquels le catholicisme a dû capituler au seizième siècle, le siècle dernier a vu le protestantisme faire des progrès prodigieux dans bien d'autres contrées. Dans TAllemagne centrale, aux Etats- Unis, au Canada, dans le Sud-Africain, en Australie, des milliers d'Eglises sont érigées par les fidèles nouvellement groupés, anxieux de conserver leur foi et de la répandre.

L'intérêt laïque qui se manifeste pour la propagation de l'Evangile dans tout le monde protestant est un signe des temps. N'est-ce pas le remède qu'il faut aux maux qui nous menacent, un avertissement donné aux forts, afin qu'ils cessent d'opprimer les faibles; aux gros de ne pas manger les petits? L'Evangile veut rétablir l'équilibre social et par-dessus tout montrer le salut en Christ. Dieu travaille dans les consciences. Le capital a un rôle à jouer. Il est appelé à féconder le travail des ouvriers de nos villes et de nos campagnes; dans notre civilisation moderne, on ne peut s'en passer. Voilà comment le chrétien comprend le socialisme. — Ce socialisme-là, différent du système socialiste d'Auguste Comte, ne détruit rien, ni la famille ni la propriété, ni la religion. Réconciliateur, il relie les intérêts terrestres aux intérêts célestes. Il justifie les espérances de la vie éternelle par l'accomplisse-

ment des devoirs présents. La mort n*est plus qu'un incident dans la vie de Thomme.

L'amour que nous portons à notre peuple nous fait désirer ardemment qu'il entre dans ce mouvement, qu'il y prenne part et partage avec le grand public chrétien le bonheur et les privilèges que procure la foi aux vérités évangéHques.

Voilà le côté religieux de la situation. N'avons-nous rien à dire du côté temporel? Que sont devenus, que deviennent ces groupes de protestants ? Nous traversons une période de prospérité vraiment remarquable. Dans les vieilles provinces, les produits de la laiterie et de l'élevage sont considérables et, dans les nouvelles, la production du blé dépasse toute attente. Nous avons contribué pour notre part à ce développement rapide. Dans bien des endroits, nous n'avons pas suivi, nous avons précédé, mis en contact avec l'élément progressif (lisez protestant), nous avons profité de la leçon de choses qu'il nous a donné. Quiconque a des yeux pour voir, observera l'évolution opérée dans l'aménagement des maisons, dans le confort. Peutêtre avons-nous trop appuyé sur ce côté et pas assez sur ce qui nourrit l'intelligence et le cœur. Il faudrait voir dans chaque famille, à côté d^une Bible ouverte, un bon journal sérieux, un journal qui traitât des questions agricoles et même un journal hebdomadaire, qui vous tient au courant des questions du jour; un sou par jour peut accorder ce luxe profitable, — c'est le meilleur placement.

Le protestantisme français, commencé dans les dis-

tricts ruraux, en est sorti, s'est étendu, est devenu entreprenant. On a vu des jeunes gens, sans autre capital que leur jugement, leur persévérance, et le crédit de leur honnêteté, se faire une place dans Tindustrie et les fabriques de tout genre. C'est ainsi qu'à Saint-Hyacinthe, à Marieville, à Namur, à Joliette^ à Roxton Pond, à Nawcook, les principales industries sont entre les mains des protestants français canadiens. Nous n'avons qu'à mentionner les Duclos, les Gillet, les Charron, les Vassot, les Baltock, les Gendreau, pour nous en convaincre.

De cette sphère pratique, le protestantisme a évolué et est monté dans des sphères plus élevées. On l'a vu prendre sa place dans la Mission évangélique, dans l'enseignement primaire, normal, académique et universitaire. Il s'est frayé un chemin dans les professions libérales, médecines humaine et vétérinaire.

Enfin, plusieurs de nos gradués de l'Université sont arrivés à la jurisprudence. Elle compte parmi nous de ses meilleurs représentants, dont quelques-uns ont été choisis pour régler des questions internationales. D'autres se sont sentis entraînés vers l'étude des sciences. La Faculté des sciences appliquées en a vu plusieurs arriver aux plus hautes distinctions, dans l'étude de la géologie, de l'application de l'électricité, la chimie et les mines. En faisant une revue du protestantisme français, nous voyons qu'il fait bonne figure, quoiqu'il soit représenté par une petite minorité. Le protestantisme français ne suit pas. Il va de l'avant. C'est dans un sentiment de reconnaissance envers Dieu qui nous a donné son Evangile que nous constatons ces évolutions qui nous ont sortis des rangs les moins favori-

ses de notre époque, pour nous faire prendre notre large part dans les diverses branches de notre civilisation moderne.

Honneur oblige! Ce sentiment de légitime reconnaissance nous a fait contracter de nobles devoirs dont Taccomplissement contient sa récompense. L'enfant a des devoirs vis-à-vis de sa mère; Tétudiant, visà-vis de son aima mater ; le chrétien, le citoyen, vis-àvis des institutions qui l'ont développé, envers les grands principes du protestantisme qui Font émancipé et fait trouver la paix de Tâme et Tespérance d'une vie éternelle.

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