LIVRE IV. CHAPITRE I
loin de Paris, à Villers-sous-Saint-Leii. Jans un château où l'un de ses parents lui avait offert l'hospitalité'. Aussitôt commença, entre lui et ses amis, une correspondance que les circonf-tanccs obligeaient à une grande discrétion, mais où les inttjressés se comprenaient suffisamment. Ouand on avait des occasions sûres, on en profitait pour se parler à cœur ouvert.
L'absence ne tarda pas A lui peser et, dès le 24 septembre, il témoigna le dessein de retourner prochainement à Paris, a Voire lettre, écrit-il à M"' de Cicé, m'a fait le plus grand plaisir et m'a tiré d'une grande inquiétude; car. quoique tranquille sur mon compte, je ne l'étai:^ pas également sur vous... fi Changeant alors de personnage, il feint d'être la mère de sacorrespondaule. « .l'ai dit de vos nouvelles à votre mère, et je vaig vous dire des siennes, comme elle m'en a rhargé. L'air de la campagneluiafaitdu bien;on prend bien soiud'cUe; elle se promène et ne se ressent plus de l'iacommodite qu'elle avait quand elle vous a quittce ; elle est, grâceàDien, aussi bien quesoii âge le comporte. Elle voudrait s'en retourner samedi prochain, qui est ici jour de saint Michel. Deux bonne» raisons la portent à le choisir, d'autant qu'elle serait enchantée de se trouver à Paris le dimanche... Si la chose ne pouvait se faire, la bonne dame remettrait son départ à mardi, 2 octobre, jour des Anges gardiens. C'est
1. En 1715, H. de Hascranni, marquis de Paray en Champagne, comte de Chflteao-CbinoD, seigneur d'Hermé, île Villers-sous-Seinl- Leo, etc., arail épousé M"* Picot de Clorivière, laate du P. de GlorÎTière.
aussi un jour remarquable pour elle, et pour lequel elle a bien de la dévotion. » (C'était l'anniversaire de son ordination). « Mais comme elle aime et estime beaucoup sa fille, elle s'en rapporte à sa discrétion; s'il y a quelque inconvénient à son retour, elle souhaite qu'on le lui mande à la même adresse sans perdre de temps, parce que les lettres sont deux jours en route, avant d'être rendues ^ »
En effet, ce n'était pas le temps de revenir à Paris; il convenait plutôt, ce semble, de fuir une terre sur laquelle pesait la malédiction de Dieu. Les massacres de septembre avaient eu un affreux contre-coup dans les provinces. A ce moment même, toutes les routes étaient couvertes de prêtres condamnés à l'exil ou à la déportation, parce qu'ils avaient refusé de reconnaître par serment la Consti" titution civile du clergé. Le 21 septembre, la Convention avait remplacé l'Assemblée législative, et inauguré son règne par la proclamation de la République et la mise en accusation du malheureux Louis XVL
Malgré tout, le P. de Clorivière avait hâte de reprendre sa place au milieu des siens, et de s'ensevelir dans la retraite que sa fidèle pénitente lui avait préparée. Il lui écrit le 30 septembre : « Vous faites, Mademoiselle, tout ce qu'on peut attendre de la meilleure des filles, et Madame votre mère me charge de vous en témoigner toute sa satisfaction... d Parlant ensuite de son réduit qui paraissait bien misérable. « La personne, dît-il, se trouverait à
i. Lettre du 24 septembre 1792.
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merveille dans le petit cabinet près du grenier; j' croirais môme qu'elle s'y trouverait mieux qu'ailleurs... Voua lui ferez une grande griVco si vous la satisfaites en cela... n
Cependant il ne demeurait pas oisif au chAleau de Villers : l'étude, surtout fclk; de l'Ecrilure Sainte, occupait ses loisirs. Il nous reste de cette iJ^poquc un petit écrit inspiré par les C'véïiements dont la France était alors le thé&tre. Il a pour titre : Pennées détachées sur les progrès de la raison, sur l'accroissement on le dépérisse»! t' Ht des btmih'es. C'est une sorte de procès fait au XYIIl' siècle, qui avait la prétention d'être le siècle des lumière», parce qu'il était le siècle de la philosophie et de la raison émancipées de Dieu et de lii foi, et qui en réalité demeurera dans l'histoire lu siècle de la décadence intellectuelle et morale, et que ses dernières années voueront à l'exécration.
Le 8 octobre, le P. de (^iurivièro est encore loiu (le Paris; il mande à sa correspondante ; u Ne soyez pas inquiète de ma santé; l'air de la campaj^ne l'a tout à fait rétablie et, si les choses allaient mieux, surtout pour ce qui regarda' la religion, je me trouverais assez bien où je suis. Bénissons Dieu de tout.,. A chaque jour suffit sa /teine. C'est une devise évangélique qui m'a toujours plu et qui nous épargnerait bien des soucis si nous étions fidèles à la suivre dans la pratique. Donnez-moi des nouvelles de Paris et surtout des vùtres qui m'intéressent infiniment...
0 Da lieu de ma retndlc.
" Le Solitaire. »
Cette lettre est la dernière écrite de la campagne pur le P. de Clorivière; bientôt après, il quittait Villors et courait c droit au refuge » préparé pour le recevoir, au n" 11 de la rue Cassette. C'était un passage étroit, habilement dissimulé entre deux murailles, et qui devait échapper aux perquisitions les plus rigoureuses.
l'^n pénétrant dans ce réduit, son premier soin Tiil d'y dresser un autel, afin d'offrir la victime qui coDsolait les catacombes. Il passera plusieurs années dans cette douce intimité et cette sorte de tète à tête avic le divin Sauveur. Il donnera le jour à Tétude et i\ ia prière, la nuit à un court sommeil; ou bien il Ira visiter, assister les malades et les moribonds, et li'iii' porter les secours de la religion. Le plus grand srcret entoure sa retraite : un petit nombre de per- }^aii[ica seulement sont dans ta confidence. Mais le cen-le des initiés s'étend peu à peu et l'on se demande caiiiinent la police, alors si soupçonneuse, ne prit jadiais ombrage du va-et-vient qui devait se faire au Il ' Il de la rue Cassette. Une carte de civisme était rigoureusement exigée pour circuler avec sécurité dans les rues. Le P. de Clorivière, ne pouvant (léc-linâr ni son nom, ni sa qualité, aurait eu besoin d'un subterfuge pour se la procurer; il aima mieux s'abandonner à la conduite de la Providence. Du reste, il ne sortait jamais sans de graves raisons. Mais aussitôt qu'il avait reconnu la nécessité de répiindre à un appel, ou d'aller lui-même offrir des ^irvices qui pouvaient être utiles, il n'hésitait plus.
0 Quand il me fallait sortir de ma retraite de la rue Cassette, racontait-il plus tard, je commençais