LIVRE IV. CHAPITRE I. SCKt
par me prosterner devant l'autel que j'avais drossé au bout de mon étroite cellule, et où j'avais le bonheurde célébrer tous les joura les saints mystères; puis je prenais ma petite statue en bois de la sainte Vierge, dans une poche secrète, où je plaçais Notrc- Seigneur à côté de sa sainte Mère quand je le portais aux malades, et je disais : « A vous, ma lionne nitrc, de garder maintenant votre divin Fils; car je ne puis rien, vous le voyez, pour sauvegarder mon précieux trésor; a puis aux saints Anges : it A vous de marcher devant votre Seigneur et votre Reine, comme vous faisiez à la fuite en Egypte... s Et j'affrontais ensuite sans crainte les dangers du voyage, mt^mc par les faubourgs et boulevards\ n
Cette héroïque et fdiale confiance ne fut jamais trompée. Nous verrons qu'à l'exemple de leur père, les prêtres de la Société du Cœur de Jésus savaient
1. Beaucoup de prêtres, restée é Parie pendant ms tristes Jours, donnaient le raâme exemple. Un anonyme (ijui parait Atre Joseph de LimoSlan, nevea du P. de Clorivîère) dità propos de la réclusion de nn saint oncio et de ses courses aposlolique : u Quelque limité qne fat le nombre des personnes auxquelles on se communiquait dans ce temps, il était encore grand en soi et relativement aux conséquences qui pouvaient en résulter^ mais il est admirable, et c'est un trait qui doit laver l'unÏTersalilé de notre nation des crimes d'alors, que, malgré l'aaluce, la rage et les perquisitions des impies, ils ne découvrirent pas la dixième ni la vingtième partie des prêtres qui étaient cachés dans Paris, preave que la maRse de la population ne participait pas aox horreurs qui se comnicltaient, surtout quand te nombre de ces prêtres cachés était tel qu'il n'y avait peut-être pas de citoyens si abandonnés qu'ils ne passent encore, s'ils l'avaient Tonlu, obtenir accès près d'un de ces prêtres pour se conresser en danger de mort. Les prisons mêmes et les hdpilaux en recelaient tous divers déguisements... Ils se mettaient sous la garde de Dieu, et se confiaient â la vertu, à la piété, à l'honneur qui n'avaient débilli en France que dans un petit nombre de Furieux. ■
294 HISTOIRE DO t>. DE GLORIVIBRE
^iiissi se montrer intrépides, et quand il le fallait, suintement téméraires. En attendant, l'orage lea avait dispersés.
Sœur d'émigrés, M"* de Cîcé, la fidèle et dévouée pfhiitente du P. de Clorivière, tombait directement sous le coup de la terrible loi, dite des suspects. Sun inaltérable confiance en Dieu et sa charité, qui [ic s'occupait que des pauvres, la sauvèrent de tout pi rll. Elle écrivait à une de ses amies en 1793 : u Ne songez point à l'avenir avec inquiétude; à chaque jour suffit son mal. Répondez à toutes les appréhensions qui vous viennent : Le Seigneur y pourvoira. Rappelez-vous encore ce mot de Notre- Siigneur à sainte Catherine de Sienne : « Pense à Tuoi, et je penserai à toi. » Mes enfants, disait-elle encore aux personnes qu'elle avait associées à ses liuimes œuvres, ne nous occupons point d'affaires ptilitiques; prions; c'est le seul soin que le ciel ait di'parti aux femmes. » La maison où elles se rassem- Miiient avec précaution, de temps en temps, pour s'i}Jifier ensemble et se fortifier, était un cénacle où II"- exercices spirituels, l'oraison, la lecture, les ri'lrâttes elles-mêmes avaient leur place marquée. 1.1.' Saint-Esprit suppléait à l'insuffisance des moyens par une plus grande effusion de sa grâce : a On nous lisait, raconte l'une d'entr'elles, la retraite du l>. Bourdaloue, et nous la méditions toutes ensemble (lovant le saint Sacrement. Jamais je n'avais si bien t'oiiipris la grièveté du péché, les bienfaits de Dieu envers nous, mon ingratitude et mes misères spiritii'Mles. »
Cependant la protection de Dieu^ qui s'étendait
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d'une manière visible aur la Société du Cœur Jésus, ne voulut pas lui envier rhonneur du martyre ; et le nom de M. Gonnaux vînt dans lu courant du mois de juin i794 s'ajouter au martyrologe déjà ouvert auxjournées de septembre 1792.
Nous connaissons déjà M. Cormaux, l'anciim curé de Plaintel. Après avoir été chassé de sa paroisse, il était resté huit mois entiers caché dans une retraite aux environs de Quiutin; puis, sur l'invitation du P. de Clorïvière, il était venu à Paris dans les premiers jours de novembre 179i, Là, il avait trouvé plus de liberté qu'en Bretagne, et il s'était mis aussitôt à travailler, et surtout à prêcher. La chaire était a sa folie, » comme il disait lui-même : a ...La volonté de Dieu est que je prêche... Les âmes sont d'un si grand prix! » Tout lecarémo de l'annéG 1792, il ne cessa de donner des retraites; la semaine de la Passion, il se dépensa tellement que ses forces le trahirent, et que l'obéissance dut hii commander le repos. Il se retira, chez les Annonciades de Saint- Denis.
Une grande tentation vint alors l'assaillir. Dans un élan de ferveur, il avait prié le P. de Clorivière de lui désigner une personne de laquelle il pût dépendre en toute chose. II fut d'abord d'une obéissance scrupuleuse ; il n'aurait pas fait la plus petite démarche, donné une pièce de monnaie, sans en avoir demandé et obtenu la permission. Mais son caractère ardent, qui n'avait presque point conuu de frein jusque là. ne tarda pas à se révolter contre une sujétion si complète, a Pendant six semaines, raconte son historien, il fut violemment tenté d'écrire qu'il ne se
sentirait jamais le courage de faire le vœu d'obéir toiijouw, et qu'il renonçait à être membre d'une Suriété où il ne pouvait, ni rien donner, ni suivre les muuvementB de son zèle'. »
l.a tentation se dissipa aussitôt qu'il l'eut découverte & ceux qui devaient le conduire; il devint même si nhéissant qu'il paraissait n'avoir plus de volonté projtre. Au mois de juillet, il alla, comme nous l'avons VII, avec M. Desprez, grand vicaire de Paris et, comme lui, membre de la Société du Cœur de Jésus, oiïiir sur les hauteurs de Montmartre le sacrifice de sa vie. Quand il apprit la mort du grand vicaire, il so jota à genoux tout en larmes : « Ah! mon ami, s 'i'' criait-il, vous n'êtes plus! Vous êtes heureux! \'ous avez mieux prié que moi, vous avez été écouté. Ili'kis! je n'étais pas digne d'une pareille faveur!... » P<'iidant plusieurs jours, il fallait en quelque sorte le ^'arder à vue, tellement il avait soif du martyre. Il f^tii^issait toutes les occasions d'aller à Paris : a Nous ])arlerons de Dieu, disait-il à ta personne qui devait l'accompagner; nous prêcherons. 9 11 passait un jour au|>rè9 du lieu où la Convention tenait ses séances. [11 pauvre lui demanda l'aumône pour l'amour de Oii'ii; ce nom, qael'onn'entendait plus que mêlé aux blasphèmes, le transporte de joie : « Pourl'amourde Dieu, s'écria-t-il ; oui, oui; » et lui donnant l'aumône : « Oui, mon cher frère, dit-il; il faut tout fair.' pour l'amour de Dieu; souffrez pour l'amour de Oiiu, vivez pour l'amour de Dieu, mourez pour iaiiioarde Dieu. »
1 Vie de M. Cormaux, p. 70.
L[VBE IV, CHAPITRE I.
Le i3 juillet 1793, « uu homme infùmo pour ses crimes, raconte le P. de Clorivière, et en particulier pour l'atrocité de son caractère, » fut assassiué par Charlotte Corday. « Cet homme, ajoule-t-il, que personne ne pouvait supporter pondant sa vie. on ent l'effronterie de le substituer à Jésus-Chriat... On lui fit des obsèques toutes payenncs... on distribuait en son honneur des gftteaux. ou faisait des libations, on brûlait de l'encens, c\ daa hommes gagés qui marchaient gravement devant son cercueil, s'arrêtaient de temps en temps, baisaient le cercueil et s'écriaient, en se prosternant et en se frappant la poitrine : // est mort pournous-... On ne rougit pas d'exprimer, d'une manière plus claire encore, le parallèle blasphématoire et sacrilùgi? qu'on voulait faire de cet homme avec le Sauveur du monde. On lit cette inscription gravée en gros caractères dans l'église de Saint-Eustache, autrefois une des plus grandes paroisses de Paris : Jésut-Christ est venu établir la religion; Maraï a détruit le fanatisme. On a multiplié les images et les portraits de ce malheureux. Dans plusieurs endroits publics, on a mis son image à la place de celle de la Mère de Dieu; on dit même que, dans quelques églises, on l'a placée sur le tabernacle, à la place du crucifix'... »
Le P. de Clorivière ne parle pas ici d'une autre profanation qui fut encore, s'il est possible, pour les Ames pieuses, l'objet d'une plus sensible douleur. Dans le jardin du Luxembourg, on avait dressé une
\. Commentaire (raanuscril) tur rApocalypse, T, VI, l"- parlic, p. 7).
t'spèoe de reposoir pour offrir le cœur de Marat à la reconnaissance et à la vénération du peuple. Un oiitteur avait lu un discours dans lequel il mettait en parallèle le Cœur de Jésua-Christ et le coeur du niiiiistre, et disait que tous deux avaient les mêmes ilroits auœ hommages des hom,mes. Mais un autre ur.'iteur avait été blessé de cette .comparaison, et niiouvelant le crime des Juifs qui avaient préféré li.uabbas à Jésus : « Marat, s'était-il écrié, n'est pas f;dt pour être comparé avec Jésus' .... »
Tous les amis du divin Sauveur des hommes IVétnirentà la nouvelle de cette horrible injure faite ;iii Cœur infiniment saint et infiniment aimable, et par leurs larmes, par leurs prières, par leurs souffiituccs, par leurs protestations d'amour, ils s'efforn' rent de le consoler, de lui faire réparation, et de (lélourner des coupables les coups de sa colère.
A qui ce devoir de réparation convenait-il mienx qu'à la petite Société du Cœur de Jésus? 11 serait impossible de dire la douleur de M. Cormaux quand il ;ipprit cette sacrilège parodie. Pendant trois jours Liiûers, il parut absorbé et hors de lui-même; rien III' pouvait le tirer de son accablement. Il fallait lui fitli-e une sorte de violence pour qu'il prit un peu de nourriture. II était presque toujours dans sa chambre, vf.'1'sant des larmes, prosterné devant l'autel et ne ressaut de demander miséricorde. Le premier vi'iidredi du mois suivant, qui était le 2 août 1793, fut destiné par lui à une réparation plus solennelle. La petite communauté de religieuses, chez lesquelles