LIVRE I. CHAPITRE II
bonté et sur votre miséricorde infinie, et pressé du désir de vous servir avec plus de perfection, je fais vœu à Votre divine Majesté, en présence de la sacrée Vierge Marie et de toute votre cour céleste, de garder attentivement ma langue, c'est-à-dire que je m'engage à ne proférer avec advertance et délibération aucune parole mauvaise, inutile ou oiseuse. Je ne suis rien, Seigneur, mais avec vous, je suis capable de tout. Daignez m'accorder une grâce si abondante que je ne me rende jamais coupable d'aucune infraction, si légère qu'elle soit, contre ce vœu sacré, formé sous votre inspiration. 0 mon Seigneur Jésus-Christ, je vous demande cette grâce au nom de votre sainte Passion et Résurrection, au nom de votre Cœur sacré transpercé par l'amour, non moins que par le fer de la lance, au nom de votre très sainte Mère, que j'ose bien appeler aussi la mienne, au nom de tous vos anges et de tous vos saints, et j'en ai la confiance. Seigneur, vou9 me l'accorderez, malgré mon extrême indignité. Amen, Amen, Amen. »
Un vœu de cette nature pouvait ouvrir facilement la porte au scrupule. Saint Ignace, dans ses Exercices, a tracé des règles sûres autant que sages sur l'usage de la langue. Le F. de Clorivière s'en inspira pour expliquer l'objet et l'étendue de son engagement.
« Par paroles mauvaises, j'entends toutes paroles contre la foi, contre la charité, contre la pureté, contre la vérité, dites avec advertance. — Par paroles oiseuses et inutiles, j'entends toutes celles qui ne peuvent avoir aucune bonne fin, telles que sont des paroles de raillerie, de bouffonnerie, de vanité qui n'auraient d'autre but que de faire voir de l'esprit et
de donner bonne opinion de soi. Je comprends aussi sous ce nom les chansons trop peu chrétiennes et religieuses, certaines nouvelles tout à fait étrangères à mon état... mais je ne compte pas au nombre des paroles inutiles et oiseuses les paroles de civilité, ou celles que je dirais pour entretenir ou réveiller une conversation languissante... je ne compte pas non plus celles que je dirais pour répondre à une question, même en temps de silence... »
Dans ces explications, la part, comme on le voit, était faite entière aux devoirs de la bienséance et de la charité. Le religieux ne sacrifiait que les recherches de Tamour-propre. C'était assez pour avoir occasion de se renoncer souvent.
Ainsi le F: de Clorivière couronnait-il le temps de sa régence, en homme épris de la perfection, que les obstacles ne peuvent arrêter, et que la perspective de luttes nouvelles et plus redoutables aiguillonne, au lieu de le décourager.
Nous devons revenir un moment sur nos pas, et reprendre certains événements que nous avons omis de raconter à leur date, pour ne pas entraver Tordre et la suite de notre récit. Evidemment, il n'est pas question de faire ici le tableau détaillé de la proscription de la Compagnie de Jésus en France. Nous nous bornerons à placer sous les yeux du lecteur l'histoire intime du F. de Clorivière pendant ces tristes jours. La Providence a voulu qu'elle fût conservée pour notre édification. Elle nous révélera quels étaient dans le secret les sentiments de ces hommes sur qui pesaient tant de calomnies, et que les arrêts des Parlements condamnaient comme des misérables