LIVRE IV. CHAPITRE V
Aucune lettre n'étant venue, ils allùrcnt, uue heure avant la cérémonie, déclarer i\ M. Babey, grand vicaire, qu ils aimaient mieux renoncer au sacerdoce que de le recevoir des raaina de l'archevêque, et ils rentrèrent chez eux. Ils avaient à peine franchi le seuil de leur appartement qu'on vint remettre un pli à M. Vieille : c'était la réponse du cardinal. Le leprôseutant du Saint-Siège levait tous leurs doutes et leur ordonnait de se soumettre à l'autorité de l'Ordinaire'.
De Besançon, le P. de Clorivière passa rapidement à Orléans, à Tours, à Poitiers, et il se disposait à partir pour l'Anjou et la Bretagne, lorsque de graves instances !e rappelèrent à Paris. Au moment de se mettre en route, il reçut coup sur coup et par le même courrier, deux nouvelles qui firent couler de ses yeux des larmes tout ensemble de tristesse et de joie. Le 1" janvier de l'année 1804, était mort, à Chartres, un prêtre de la Société du Cœur de Jésus, M. Simon, dont nous avons admiré le zèle intrépide à l'époque de la Terreur, a; Il fut canonisé par la voix du peuple, s écrit le P. de Clorivière, tant était grande la vénération qu'avaient suscitée ses vertus et son dévouement.
L'autre perte le touchait encore de plus prés; c'était celle de sa sœur qui venait de s'éteindre dans la paix du Seigneur, au monastère de la Visitation de la rue des Postes à Paris. « Je suis sûr, écrit-il à
i. ElogedeM. Vabbi Daubontu, par M. l'abbë Calmels. Académie dei tcienees, belles-leltres et arts de Besançon; séance du SS janvier 1828. — Notice hiitorique sur fabbé Vieille, Bosançon,
isao.
M"" de Cicé, que la mort de ma sœur vous aura affligée ; mais vous aurez dit comme moi : c'est une sainte de plus dans le ciel. Ce sentiment m'a rempli tellement que, quoique la nature soit attendrie, je ne puis véritablement m'en affliger. » Ce court panégyrique fraternel se trouve confirmé par les annales du monastère.
Les vertus de la sœur Thérèse de Gonzague étaient la vive image des vertus de son frère. Même fidélité ; on l'appelait « une règle vivante au milieu de sa communauté; » même générosité de cœur et même ambition du martyre; même esprit de foi et même attachement à la Chaire de saint Pierre, oc Sa vertu tout aimable, disent les annales, rendait les rapports avec elle aussi doux que possible, et sa cordiale gaieté, sa conversation attachante, qu'alimentaient un esprit naturel et des lectures sérieuses et variées» faisaient le charme de nos récréations. . . Constamment généreuse et fervente, elle fut à la fin de sa vie ce qu'elle avait été au début : un beau modèle de vertus religieuses, de fidélité à nos saintes obligations. Aussi toute la communauté avait-elle pour cette respectable Sœur la plus sincère estime et le plus profond attachement. A ces sentiments, se mêlait une sorte de respect particulier. On vénérait presque en elle un confesseur de la foi, sachant quelle avait été la véhémence de ses désirs pour la sceller de son sang, et ses regrets de ne les avoir pas vus se réaliser.
a Le 21 novembre 1803, elle renouvela une dernière fois publiquement ses saints vœux, et les écrivit encore de sa propre main sur le livre où, quarante
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ans auparavant, elle k'S avait écrits une premi^po fois. A mesure que ses forces déclinaient, qu'elle voyait approcher le jour de se réunir à son Dieu, les ardeurs de notre respectable Sœur augmentaient ; aussi avec quelle joie, quel bonheur salua-t-ellc la proximité de sa fin : Venez, venez, Jésus, mon amour, s'écriait-elle... Je vous remercie de la grôce que vous m'accordez, d'expirer en fille de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, et en religieuse de 1 a Visitation. Voilà ce qui fait mon bonheur ; car j 'ai toujours aimé notre saint élat. » Cette précieuse mort arriva le 3 janvier 1804'.
A la fin (lu même mois, le P. de Clorivière était de retour à Paris. Après avoir terminé les atTaires les plus urgentes, mis au courant sa correspondance, il avait l'intention de revoir et de coordonner tous ses écrits relatifs à la Société dont il était le fondateur.
Au moment où il venait de commencer ce travail. Dieu l'arrêta par une épreuve plus longue et plus redoutable qu'aucune de ccUert qui l'avaient précédée.
i. ApréBsa mise en liberté, c-n 1794, la Sfcur Thérèse de GDnxague ^tait relournée â son ancienne rciraile de Ncuiily. Les lemps étnnt devenns plus câlines, elle se réunit à la Mère Tlicrèse Joséjihiiie de Nollenl, qui avait loué une maïsou rue NoIre-Damc-dcs-Champa pour j reprendre, avec quelques sœura, les exercices de la vie commune. La petite colonie grossisfiant sans cesse d le local devenant trop étroit, la Mère de NoUent acheta, rue des Postes, n" 20, et du consentement exprès de ceux qui survivaient encore, la maison occupée avant la Révolution par les POres Eudisles. C'etil là que mourut la sœur du P. de Clorivière. Par une dernière migi-ation, les Filles df sainte Chantai et de saint François de Sales abandonnèrent tout h fait ce lieu, dont elles avaient déji cédé une partie au P. de Clorivière et aux autres enfants de saint Ignace renaissant en France, et allèrent établir leur retraite à Boulogne-sur-Mcr.
11 en avait pressenti Tapproche. Après s'être fixé d'abord dans la rue Notre-Dame-des-Champs, il avait brusquement changé de domicile. De sinistres rumeurs circulaient partout; il était de nouveau, et plus que jamais, question de complots et de conjurations pour renverser le Premier Consul. On sait les événements qui se passèrent dans les premiers mois de cette année 1804 : l'arrestation de Georges Cadoudal et de plusieurs royalistes qui avaient formé le hardi projet, non pas d'assassiner Bonaparte, mais de l'enlever par un coup de main, pendant qu'il se rendrait en voiture à la Malmaison ou à Saint-Gloud; la mort violente de Pichegru, qui avait promis son concours aux conjurés, et qui fut trouvé étranglé dans sa prison avant l'ouverture des débats publics du procès; enfin l'assassinat du duc d'Ënghien, enlevé sur un territoire étranger et fusillé, contre toutejustice, dans les fossés du château de Vincennes. A tort ou à raison, le nom de Cadoudal avait retenti bien des fois dans le grand procès qui suivit l'attentat du 3 nivôse. Les conspirateurs qui avaient été saisis, et Limoëlan qui avait échappé, passaient pour avoir reçu et exécuté ses ordres. Il était donc naturel que, dans l'instruction de cette affaire, le nom du redoutable chouan ramenât l'attention sur ses anciens aifidés et, par un enchaînement inévitable, réveillât les soupçons mal éteints que la police nourrissait toujours contre ceux qu'on avait accusés d'intelligence avec les conspirateurs. Rien ne protégeait le P. de Clorivière que sa conscience et l'invraisemblance môme de l'accusation. Ce n'était pas assez, en face de l'exaspération du futur Empe-